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drai un bon prix aux bourgeois qui veulent des primeurs.
— Et combien comptez-vous les vendre ?
— Cinquante centimes celles qui sont encore un peu vertes, et un franc celles qui sont grosses et mûres.
— Ouoi ! Vingt sous ces tomates qui sont bonnes tout au plus à engraisser les porcs !... Je crois que votre délicate conscience ne vous tourmente pas outre mesure, Juan.
— Il faut que je fasse un peu d'argent, Senor Miguel ; car j'ai intention d'acheter un âne, cette année-ci, avec la vente de mes tomates.
— Quoi qu'il en soit, je ne voudrais, pour rien au monde, avoir un âne sur ma conscience !...
— Oh! tout ça ce sont des scrupules de bonnes vieilles dévotes, Senor Miguel. Avant de devenir jardinier, j'étais avocat, et je vous l'assure, j'ai plus d'une flèche à mon arc !
Et Juan Pita sourit d'un air entendu.
— N'est-ce pas vrai,Senora Joaquina? — ajoutat-il.— Mais qu'y a-t-il donc ?...Vous êtes perchée là haut sur votre âne, raide comme une borne et immobile comme une statue!...
Joaquina, à ces mots, tourna la tête, et Juan remarqua alors sur son visage l'expression d'une douleur profonde.
— Mon Dieu !... s'écria-t-il ; et il s'arrêta tout court devant elle. — Mais, qu'est-ce qu'il y a donc? Vos yeux sont plus rouges que mes tomates !...
Joaquina fondit en larmes de nouveau, et Miguel retomba dans son mutisme.
— Mais qu'est-il donc arrivé, Senor Miguel ? Ou'est-il arrivé ?... dites !...
— Ce qui est arrivé ? — articula enfin Joaquina d'une voix entrecoupée de sanglots. — Mon fils aîné, mon Périco, a été pris comme soldat, et aujourd'hui ils l'emmènent à Cadix.
— Que le Bon Dieu vous bénisse, Senora!... Je ne savais rien de tout cela, — répondit Juan d'une voix triste.
— Mon fils!... mon enfant!... sanglota la pauvre mère. — Jamais je n'aurais cru qu'il lui faudrait nous quitter pour s'en aller errer par le monde... Un enfant si délicat, et qui m'a coûté tant de soins!... Puisse le Bon Dieu le protéger et l'avoir en sa sainte garde !... Ce sera sa mort, j'en suis sûre, et je ne le reverrai jamais plus !...
— Ne parle pas ainsi, Joaquina, — interrompit brusquement Miguel: — c'esttenterla Providence. Le garçon n'est pas bête du tout, il saura bien se tirer d'affaire!... Voyez-vous, — dit-il en s'adressant à Juan Pita, — ma femme s'est mis dans la tête qu'il arriverait sûrement quelque malheur à notre enfant ; ça la tourmente sans cesse depuis quelque temps, et elle a même fini par faire partager ses craintes à son fils.
— Tais-toi, Miguel, — repartit vivement Joaquina, — tu ne sais que trop que je dis la vérité, seulement tu gardes pour toi tes soucis et tes craintes... Ah .'quelle amertume nous était donc
réservée dans nos vieux jours!... continua l'infortunée mère d'une voix entrecoupée de sanglots. — Ou'allons-nous devenir maintenant sans notre Périco, qui était toute notre consolation et le soutien de notre vieillesse ?...
— Allons, Senora Joaquina, les choses ne sont pas dans un état aussi désespéré que vous voulez le dire, — reprit Juan Pita. — Depuis le péché d'Adam, les hommes ont dû servir le roi, et cela ne les a pas empêchés de revenir. En attendant, il vous reste encore votre fils Roch, un grand et solide gaillard.
Un sourire, fait de tristesse et de mélancolie, erra sur les lèvres de Miguel, et donna à ses traits déjà contractés une expression plus douloureuse encore.
— Roch !... murmura-t-il d'une voix pleine d'amertume, — ah ! les soucis des autres ne l'inquiètent guère ; il ne s'occupe que de luimême !
— C'est une épine de plus dans mon pauvre cœur, déjà si ulcéré, — dit avec angoisse Joaquina, — que cette aversion si marquée que tu as pour Roch, ces regards durs que tu lui lances, ces paroles brutales que tu ne cesses de lui adresser !
— Ce n'est pas de l'aversion, Joaquina, — répondit Miguel d'un ton grave ; — mais je ne me laisse point aveugler par mon amour paternel, et je vois bien que ce garçon-là n'a pas de cœur!
— Mon pauvre enfant!... sanglota Joaquina. — Que deviendrais-tu, toi aussi, sans ta mère ?...
Je les aime tous les deux également, et n'ai point de préférence.
— Ni moi, mais je sais ce que chacun d'eux vaut !... Le croiriez-vous, Juan ? Roch, ce cœur de pierre, n'a pas manifesté la moindre émotion en apprenant le prochain départ de son frère pour l'armée. Il n'a pas versé une larme quand il l'a vu partir, et au lieu de venir, avec sa mère et moi, lui dire un dernier adieu à la gare, il est resté à la maison aussi froid et impassible qu'un marbre, couché sur un banc devant la porte, pour dormir à l'ombre, tout à son aise.
— Mais, mon ami, nous ne pouvions pas laisser seuls la maison et le jardin — répliqua Joaquina, qui, comme toutes les mères, cherchait toujours à excuser les fautes de ses enfants.
— Il trouve pourtant bien le moyen de les laisser seuls, quand il s'agit d'aller s'amuser à la ville, où il n'a malheureusement déjà que trop appris à faire le vagabond, le vaurien !... Je te le répète, Joaquina, Roch a un mauvais cœur, et il nous fera verser bien des larmes !
La pauvre mère demeura silencieuse comme si elle eût reconnu la justesse des observations de son mari. Celui-ci tira de sa poche un mouchoir de coton rouge, et souleva son chapeau, comme pour s'éponger le front, mais en réalité pour essuyer ses yeux.
— Allons ! hue ! Moiinera, dit-il en touchant le baudet, — dépêchons-nous, la nuit ne va pas tarder à nous surprendre !
Soit qu'il fût gêné de se trouver dans la délicate et toujours pénible position d'un tiers obligé d'entendre les confidences de deux personnes absorbées dans un mutuel chagrin, ou qu'une sorte d'instinct lui eût fait remarquer que la conversation venait de prendre une telle tournure que tout auditeur devenait un indiscret, Juan Pita profita du silence qui suivit la remarque de Miguel pour prendre discrètement congé des deux voyageurs : il s'éloigna en suivant un raccourci, dans la direction de Yerez, où il comptait vendre ses tomates.
Les parents désolés continuèrent leur route en silence. On n'entendait pas un bruit dans la campagne, excepté celui des pas de Miguel et de Molinera, de temps à autre, un sanglot à demi étouffé de Joaquina, par instants, le tintement des grelots d'un troupeau de chèvres, et là bas dans le lointain, la voix de Juan Pita qui s'en allait en chantant, avec cette insouciance naturelle aux indifférents pour ceux dont le cœur est accablé de tristesse.
Tout en cheminant ainsi, Miguel et Joaquina passèrent, sans les remarquer, les deux grandes colonnes appelées las Cruces, les Croix, placées de chaque côté de la route, pour indiquer la première lieue de Yerez à Puerto. De cet endroit partait un sentier dans lequel Molinera s'engagea instinctivement : il traversait une lande aride, couverte d'herbes sauvages, de bruyères et de buissons épineux, d'où surgis-
saient, çà et là, de vieux pans de murailles en ruines : on eût dit d'énormes squelettes sortant de leurs sépulcres.
C'était ce qu'avait fait le temps du grand Castel de Siduenas, qui fut jadis une importante forteresse, flanquée de huit tours colossales. D'après la tradition, c'est là que la reine de Castille, Doîia Blanca de Bourbon, vint pleurer l'abandon de son époux et seigneur, Don Pedro le Cruel, et qu'elle fut empoisonnée, sur les ordres de ce dernier, par Juan Perez de Rebolledo, le porteur de la masse du roi, après que Trigo Ortiz de Zuniga, le premier gardien de la royale prisonnière, eut noblement refusé de commettre un tel crime. Grâce aux efforts d'un amateur d'antiquités historiques, une partie de ces ruines sont aujourd'hui restaurées; la fameuse tour de Dona Blanca dresse de nouveau sa tête altière au-dessus de ces landes incultes, comme un monument sur la tombe d'un héros. Elle n'a pas même un lierre pour l'enguirlander : sévère et imposante, elle est couronnée d'une courtine en mâchicoulis flanquée d'une échauguette. Au fronton de la porte d'entrée, sous une couronne de marquis, sont sculptées les armes de Castille et d'Aragon ; c'est de là que les marquis de Castille del Valle de Siduenas tirent leur origine.
Le long de cette bruyère aride et déserte, on a planté quatre vergers qui sont maintenant en plein rapport : l'un d'eux s'appelle l'Alcaïde. Dans ce dernier jardin, à l'ombre d'un bosquet de peu-
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pliers, jaillit une source d'eau douce que les paysans nomment la Piedad. Généreuse et compatissante comme le nom qu'elle porte, elle envoie une moitié de ses eaux fertiliser ces jardins fruitiers ; l'autre suit la route qui mène à Puerto Santa Maria. Ce dernier cours d'eau s'arrête en face d'un vieil ermitage en ruines, comme s'il voulait ainsi témoigner de son respect pour ces grandeurs d'un autre âge, ou pleurer sur ces débris faits de main d'homme, et s'indigner de l'abandon dans lequel ils gisent. Ensuite, il reprend sa course lentement, laissant derrière lui l'antique ermitage avec ses murailles croulantes, sa chapelle sans portes et sans toiture, et son beffroi, d'où la croix et les cloches ont disparu !...
Il y avait presque sept ans que Miguel et Joaquina avaient loué le verger d'Alcaïde, avec la tour de Doiia Blanca et la ferme qui y est attachée.
Miguel cultivait l'enclos aidé de ses deux fils, Perico et Roch.qui allaient régulièrement vendre les fruits et les autres produits de la ferme au marché de Yerez.
L'aîné, Perico, était doué de cette franchise, de cette bonté de cœur qui semblent l'apanage de la jeunesse, âge heureux où l'on ne connaît ni la crainte ni la défiance, et où la gaîté et la joie du cœur s'épanouissent en sourires sur le visage.
Il aimait ses parents presque avec excès, si le devoir sacré de l'amour filial peut jamais emporté jusqu'à l'exagération. Son unique bonheur consistait à leur procurer le bien-être et le contentement dont il était capable ; il mettait son plaisir à les voir goûter en paix le repos dû à leurs longues années de labeur et de fatigues.
Par contre, l'égoïsme, ce vice repoussant dans l'âge mûr, mais plus antipathique encore dans la jeunesse, et l'envie, ce défaut des esprits étroits et des âmes viles, — les caractères nobles et grands peuvent être rivaux sans basse jalousie, — rongeaient le cœur de Roch. Il était ambitieux, malgré le cercle restreint d'idées et de circonstances où s'écoulait sa vie; car nos modernes révolutionnaires, en faisant du pauvre leur instrument, lui ont pris cette humble soumission à la divine Providence que la religion, et la charité du riche, avaient jusqu'ici conservée dans son cœur, et cette conformité aux lois de Dieu qui lui donnait le courage dans sa pauvreté, et l'espérance dans ses afflictions.
Pauvres malheureux que vous êtes ! pourquoi rejetez-vous si follement le baume qui seul peut cicatriser vos plaies ?... Mais aussi, malheur à vous, riches infortunés, qui ne savez pas conjurer l'orage dont on entend au loin les sourds grondements, et dont les premiers éclairs ont déjà commencé leur œuvre de destruction et de ruine !...
Comme tous ceux que travaillent l'ambition et
l'envie, Roch n'avait d'autre confident de ses secrets desseins que lui-même.
La vie honorable et laborieuse de Miguel s'écoulait dans la paix. Content de peu, il partageait toutes ses affections entre sa femme et ses
deux enfants. Mais dès que Perico eut atteint ses vingt ans, l'heureuse et calme monotonie de cette vie de famille, fut brusquement interrompue par cette crainte qui chasse le sommeil des paupières de tant de mères, ce nuage noir, qui vient chaque année s'abattre sur la chaumière du pauvre, — nuage que l'argent du riche peut dissiper, mais que le pauvre est forcé de subir, — la conscription !...
Perico, sur qui se concentraient toutes leurs espérances, Perico, le fils modèle de parents dévoués, dut à son tour tirer au sort; et il amena hélas ! un mauvais numéro !...
En vain le pauvre garçon s'efforça de paraître calme; en vain voulut-il consoler ses infortunés parents. Celui qui a lui-même besoin de consolation, est-il très propre à consoler les autres ?... Aussi de combien de larmes l'angoisse poignante qui étreignait ces trois cœurs aimants, ne fut-elle pas la source ? — angoisse que l'indifférence froide, calculée de Roch, qui ne se laissait émouvoir ni par les soucis, ni par les anxiétés des autres, venait encore augmenter. La douleur profonde dont souffrait Perico, le rendait plus affectueux et plus expansif. Son frère, au contraire,reçut le baiser d'adieu du pauvre conscrit,
Récits Espagnols. l
sans murmurer ni un mot affectueux, ni une parole de regret. Quand il le vit sur le point de disparaître, en compagnie de ses parents, il lui lança cette plaisanterie stupide :
— Ne te gênes pas pour revenir! Tu peux attendre que tu sois grand'père, tu sais !...
Le jour du départ des conscrits, la gare du chemin de fer offrait un spectacle qui eût ému jusqu'aux larmes un cœur généreux; larmes inefficaces, il est vrai, mais sympathiques, qui consolent les désolés. N'est-ce pas une noble action, en effet, que de pleurer avec ceux qui pleurent ?
Chaque conscrit était accompagné par un père, une mère, une sœur, ou une fiancée. On n'entendait partout que les lamentations de ceux qui allaient se quitter tout à l'heure, mêlées aux avis, aux consolations et aux protestations d'une constante affection, et d'un éternel souvenir,... comme si jamais la tendresse ne se changeait en indifférence et en oubli !
Un mot, toujours le même, revenait constamment sur les lèvres de tous ceux qui étaient là ; mot qu'on ne prononce qu'avec des larmes, car il est toujours associé avec l'idée d'absence : Adieu!...
Adieu ! c'est le mot de la souffrance, de la douleur profonde; c'est le mot de la séparation, de la désolation !...
Et combien de pauvres conscrits l'ont adressé pour la dernière fois à leurs vieux parents!...
Tristement assis dans un coin de la salle d'attente, Perico serre étroitement dans la sienne la main de sa mère, dont les pleurs ne cessent de couler. Miguel est debout devant eux : il tient à la main le petit paquet de pauvres hardes que son fils va emporter avec lui. Vainement il essaye de paraître plus courageux que sa femme : les soupirs étouffes qui soulèvent sa poitrine trahissent son chagrin. Joaquina vient de passer le scapulaire du Mont Carmel au cou de son enfant. En le voyant se détacher sur le fond jaune de la tunique du jeune soldat, on eût dit l'étoile de l'espérance qui brille au moment de la tribulation, le gage d'un prompt secours à l'heure de la détresse !...
— Voyons, ma mère, ne vous effrayez pas comme cela ! Je m'en tirerai toujours bien ; trois ans sont si vite écoulés ! — disait Perico, en s'efforçant de sourire, malgré les larmes qui noyaient ses yeux.
— Trois longues années sans te voir !... Comment ne pas m'effrayer !... Qui me consolera, qui m'aidera, durant tout ce temps, à supporter cette épreuve?... Qui me garantit que je te verrai revenir, comme je te vois nous quitter?... Oh ! sainte Mère de Dieu, qu'adviendra-t-il de mon pauvre enfant ?...
— Elle prendra soin de lui, — répliqua Miguel, — elle veillera sur lui, Joaquina. C'est inutile de te faire tant de mauvais sang... toutes tes larmes n'y feront rien !
— Oui! oui, je le confie à sa sainte garde: toute ma confiance est en Elle ! — soupira la pauvre mère en levant ses yeux vers le ciel. — Prie-la, mon enfant, mon fils bien-aimé, elle est le Refuge du pauvre et de l'affligé !...
La cloche, qui annonce le départ du train, vient de se faire entendre: une émotion plus vive a fait battre les cœurs et les étreint. Les portes s'ouvrent : la foule empressée des parents et des amis suit les conscrits sur le quai, où les pleurs redoublent, tandis que l'air s'emplit des gémissements et des adieux répétés de ceux qui vont se quitter. Joaquina regarde le train qui stoppe quelques instants pour prendre son nouveau chargement, soufflant comme un monstre fatigué, prêt néanmoins à s'élancer de nouveau dans sa course folle ; elle voudrait pouvoir l'arrêter ; elle serre nerveusement le bras de son Perico ; mais l'heure du départ a sonné, il faut qu'il parte !... Les portières se ferment, et l'on crie aux voyageurs de se hâter de prendre leur place.
La pauvre mère, cependant, tient toujours son enfant dans ses bras :
— Mon enfant ! ... mon chéri!... adieu!... répète-t-elle sans pouvoir le lâcher.
Le père pleure en embrassant son fils pour la dernière fois, il glisse en cachette dans sa poche quelques pièces de monnaie, amassées à force de privations.
La cloche a tinté pour la seconde fois: Perico, le cœur brisé, est obligé de prendre sa place
dans le train qui s'ébranle. Joaquina, qui, dans son empressement à lui donner un dernier baiser, est montée sur le marche-pied et s'est cramponnée à la portière, est violemment jetée à terre par le train en marche. Mais que lui importait!... elle avait vu son fils pendant quelques secondes de plus !...
Assis sur une vieille meule de moulin à demi brisée, Roch apprenait des tours de passe-passe à son chien, dont il avait coupé la queue pour le plaisir unique de le faire souffrir.
— Voilà la Monarchie qui vient ! — criait-il en levant son bâton. Et le chien, d'aboyer furieusement et de courir de tous côtés en quête d'un ennemi invisible.
— Voici la République ! — disait Roch en abaissant son bâton. Le pauvre animal, à ces mots, se mettait à japper doucement, et à gambader autour de son maître ; il lui léchait la main et se couchait tranquillement à ses pieds.
Le front du jeune homme reflétait une indépendance faite d'insolence et d'audace, qui donnait à ses manières un je ne sais quoi de provocateur, de même que sur les traits du petitci'evé qui mène une vie d'élégante débauche, on lit une perpétuelle expression de scepticisme railleur. En le voyant appuyé contre la muraille, son chapeau sur le derrière de la tête, son gilet
tout déboutonné, et occupé à tourmenter son pauvre chien, on l'eût pris volontiers pour quelque misérable bohémien, campé au milieu des ruines du château de Siduena.
Assise sur le seuil de la porte, Joaquina égrenait des épis de maïs. Elle ne put réprimer un sourire amer en voyant l'intérêt que Roch, qu'elle observait à la dérobée, prenait aux tours de son chien.
— Comme cet animal t'absorbe, mon pauvre garçon ! — finit-elle par lui dire. — Si tu n'y prends garde, tu finiras par aboyer comme lui !...
— Bah !... je n'en serai pas moins votre fils pour cela !
— Oui, quand tu étais tout petit, j'étais fière de toi ; mais tu es devenu, en grandissant, un fainéant, un vaurien, et tu ne me donnes plus que des soucis.
— Cela m'est bien égal !... Je fais ce qu'il me plaît !
— Comme on fait son lit, on se couche, mon ami ! — continua l'infortunée mère. — Mais c'est bien honteux pour toi de rester oisif pendant des heures entières, tandis que ton pauvre père travaille comme un nègre dans le verger.
— Et pourquoi travaille-t-il ?... Si ça lui fait plaisir de se tuer, je ne puis l'en empêcher !
— Les pauvres gens doivent travailler ou mourir de faim !... Nous sommes plusieurs à nourrir, et lui seul travaille. C'est ton devoir de l'aider.
— S'il compte que je travaillerai pour lui, il
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vaut mieux qu'il se décide à aller tout de suite à l'hôpital : là, on prendra soin de lui.
— Tais-toi, ingrat! Celui qui parle ainsi de son père finira mal!... Ce sont tes mauvais camarades, sans doute, qui t'ont appris cela?... Ils seront ta perte, Roch, si tu ne cesses de les fréquenter.
— Je ferai comme bon me semblera. Vous n'avez à vous occuper ni des amis que je fréquente, ni des lieux où je vais !
— Cela me regarde beaucoup, au contraire, et tant que tu habites avec nous, sous notre toit, et que tu manges notre pain, nous avons le droit de te faire des observations, et tu nous dois l'obéissance.
— Laissez-moi tranquille, et mettez votre langue dans votre poche ! — répondit Roch, avec ce méprisant dédain qu'affectent les jeunes émancipés de nos grandes villes, et qui se répand, hélas ! jusque dans nos plus humbles villages.
— Va-t'en hors d'ici, fils de Cham !... Les mauvais fils finissent toujours mal ! — dit Miguel qui venait d'arriver et avait entendu les dernières paroles de Roch.
— Ah ! voilà le sermon qui commence maintenant !... Vous pouvez prêcher tout à votre aise; vous savez, père, ça m'entre par une oreille et ça ressort par l'autre, — répliqua Roch en tournant le dos à ses parents.
Et pour vexer davantage encore sa pauvre mère, il partit en chantant :
Je suis Républicain !
Vivent les Républicains !
J'aime la République et la soutiens !...
La pauvre mère continua son ouvrage sans mot dire. L'égoïsme grossier de Roch amenait sans cesse à ses yeux des larmes brûlantes, qui coulaient lentes et silencieuses le long de ses joues creusées par la souffrance. Et comme le souvenir des êtres qu'on a beaucoup aimés est une cause de chagrin continuel quand ils ne sont plus, ou qu'ils sont loin de nous, sa douleur devenait plus poignante, à mesure qu'elle comparait de plus près la conduite inqualifiable de Roch avec celle de son Perico, toujours si tendre et si affectueux.
— Il me reviendra ! — murmura-t-elle,soutenue et réconfortée par cette espérance.
Toute absorbée dans ses douloureuses réflexions, Joaquina n'avait pas remarqué un grand gaillard, solidement bâti, qui venait de monter la colline d'un pas alerte.
— Salut et fraternité ! — dit-il bruyamment, en s'arrêtant devant elle.
— Mon Dieu ! — s'écria Joaquina. — Quelle peur vous m'avez faite là !...
— Suis-je donc si laid, que ma vue vous fasse trembler ? — répliqua le nouveau venu.
— Aussi vrai qu'une peur subite peut arrêter le hoquet, vous n'avez qu'à vous montrer pour effrayer les honnêtes gens.
Joaquina n'exagérait rien. Cet homme ressem-
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blaitàun bandit en redingote.C'était un spécimen de socialiste agitateur, un de ces propagateurs de lumière, qui ne font qu'obscurcir l'intelligence des masses qu'ils trompent à leur profit. Ce front vulgaire; ce regard louche qui semble parfois rentrer en soi, comme s'il voulait s'appliquer la maxime des anciens : <lNosce teipsum, Connaistoi toi-même » ; en guise de toge romaine, ce long paletot sali ; cette cravate couleur de sang, emblème de la république rouge, et par dessus tout cet énorme gourdin, sur lequel il s'appuyait avec l'air satisfait du citoyen qui s'appuie sur les « Droits de l'homme», tout cela réalisait le type de l'orateur communard, qui n'expose pas ses vues, mais les impose à ses auditeurs ignorants.
Tel était cet ami de Roch, dont la pauvre Joaquina redoutait tant l'influence ; ce Méphistophélès qui l'avait farci de doctrines subversives, qui lui avait persuadé de voler à son père ses économies, si péniblement amassées, pour les employer, — disait-il, — à la « cause commune », mais en réalité pour les mettre dans sa poche d'où elles ne devaient plus sortir. Il n'est donc pas étonnant que Joaquina ait reçu sa visite, comme si c'eût été le diable en personne.
— Quel mauvais vent vous amène encore ici, avec votre cravate séditieuse ? — lui dit-elle.
— Le bien du pays! — prononça-t-il d'un ton solennel.
— Ce n'est pas ici que vous le trouverez;etnous
46 RÉCITS KSPAGNOLS.
pouvons parfaitement nous passer des avantages que vous voulez nous procurer.
— Assez de paroles, Madame, — s'écria le meneur d'un ton impatienté. — Dites-moi où je pourrai trouver votre fils Roch : c'est lui que je viens voir.
— Roch est allé à la ville pour vendre des fruits, et il ne rentrera qu'assez tard dans la soirée, — répliqua Joaquina,qui aventura ce mensonge sans le moindre scrupule.
— Je vais attendre son retour. S'il est nécessaire, je l'attendrai jusqu'à demain matin.
— Attendez tant que vous voudrez, debout ou assis, tout comme il vous plaira ! — répondit Joaquina d'une voix irritée. Et elle se leva pour aller enfermer ses poules dans la basse-cour.
Cependant, l'homme se promenait de long en large devant la vieille tour. Il épiait avec anxiété le retour de Roch, regardant dans toutes les directions, et s'arrêtant au plus léger bruit pour écouter. Tout à coup, ses yeux tombèrent sur une plaque de marbre, placée au-dessus du portail : on y lisait ces mots : « L'amour de ses « ancêtres et le souvenir de leurs nobles actions, « ont engagé le présent Marquis à entreprendre « la restauration de ce monument historique. »
— O vanité du riche que je hais de toute mon âme !... Non, je ne laisserai pas pierre sur pierre de toutes ces murailles ! — s'écria le fédéraliste, en parodiant la haineuse menace du roi des Mèdes.
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Un éclat de rire bruyant de Joaquina coupa court à tout cet enthousiasme.
— Ne venez pas ici pour vous moquer de moi ! — lui cria-t-il avec dépit.
— Oh non! — lui repartit Joaquina. — Seulement, vous me faisiez songer au renard, dont parle la fable, et à ses raisins qui n'étaient pas mûrs. Savez-vous pourquoi le renard ne les mangea pas ?... Parce qu'il ne pouvait les atteindre... Dites tout ce qu'il vous plaira, vous n'êtes pas encore le maître !
Furieux, le drôle allait répondre ; mais il fut interrompu par l'arrivée de Roch qui rentrait, suivi d'une bande de dindons, becquetant les fèves qu'il portait dans son panier.
— Ah ! Roch, mon fils ! — cria-t-il en s'élançant à sa rencontre. — Crions ensemble : Vive la sociale !
— Glou, glou, glou ! — répondirent en chœur les dindons, excités et surpris par les cris du confédéré.
— Les volailles elles-mêmes font chorus avec nous, camarade ! — remarqua Roch, et il alla s'asseoir sur un banc, derrière la maison avec l'agitateur.
Joaquina les observait, tout inquiète. Comme ils s'entretenaient à voix basse, elle s'approcha avec beaucoup de précaution, et se glissant le long d'un tas de paille, elle se dissimula derrière une charrette brisée qui se trouvait tout près de l'endroit où ils étaient assis. Pendant qu'elle
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écoutait sans être vue, elle vit Roch élever les mains comme frappé d'horreur par ce qu'il venait d'entendre, tandis que le confédéré, par son attitude et ses gestes, semblait vouloir le décider à faire quelque chose qui lui répugnait. Elle saisit au vol ces mots : « La cause du peuple !... Le pays!... Le despotisme du riche!... Le partage des richesses !... »
— Et s'ils me logent une balle dans le corps ! — objecta Roch.
La pauvre mère sentit un frisson de terreur parcourir tous ses membres, comme si déjà la balle avait traversé le cœur de son mauvais fils, quand elle le vit sur le point de céder, et qu'elle entendit le confédéré lui dire :
— Eh bien ! c'est entendu, n'est-ce pas ? tu apporteras avec toi le fusil de ton père et le tien ?...
— Oui ! — répondit Roch, et il baissa la tête tristement, comme absorbé dans de sérieuses réflexions.
Puis, après avoir souhaité le bonsoir à son ami, il se dirigea vers la petite cabane qui se trouvait dans l'enclos, pour y passer la nuit.
Joaquina n'osa pas se montrer ni l'arrêter ; mais elle se rendit de suite à la maison, pour voir si le fusil était toujours à la place où son mari le pendait d'ordinaire. Il n'y était plus. Comme Miguel ne l'emportait jamais avec lui, c'était donc Roch qui l'avait pris.
Toute perplexe, la malheureuse femme va de
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ci de là, sans trop savoir pourquoi. A la fin, elle s'assied sur le seuil de la porte, la tête dans les mains et essaye de rassembler ses idées. Mais son imagination surexcitée remplit son cœur d'une crainte sans nom, d'une épouvante immense.
Cependant le soleil s'était couché derrière les collines, les étoiles scintillaient au firmament, et déjà l'astre des nuits montait lentement dans le ciel. A mesure que s'épaississaient les ombres de la nuit, l'angoisse de la pauvre mère grandissait.
Sa journée finie, Miguel était rentré calme et taciturne comme à l'ordinaire. Il prit son souper, et se mit au lit.
Quand tout fut tranquille, Joaquina se rendit d'un pas rapide au verger où se trouvait la cabane de Roch. Elle s'approche. Une mince raie de lumière filtre à travers les panneaux de la porte. L'âne est couché sur une litière fraîche dans une étable attenante, tandis que Roch assis sur un panier renversé, huile et nettoyé avec soin la détente des fusils.
— Que fais-tu donc à pareille heure ? — s'écria soudain sa mère en entrant dans la cabane.
Surpris, Roch s'est levé d'un bond : le fusil lui échappe des mains.
— Quoi, c'est vous ? — dit-il d'un ton courroucé. — Que venez-vous faire ici ?...
— Por Maria Santisima ! Qu'est-ce que tout cela signifie ?... dis ? — s'enquit Joaquina vivement intriguée, en poussant du pied le fusil.
— Va-t'en d'ici, vieille... Si tu me pousses à bout. . . je ne réponds de rien !. . . Entends-tu ?. . .
— Non, je ne m'en irai pas ; je reste ! — dit l'infortunée mère, en se laissant choir sur le panier où son fils était assis à son arrivée.
Sans ajouter un mot Roch la saisit par le bras, et la jette rudement à la porte de la cabane.
— Misérable ! — gémit-elle. — Misérable, je m'en vais chercher ton père !...
— Va le chercher si tu veux !... je me charge de vous deux !... répondit Roch en la menaçant du poing.
— Mon Dieu! ... mon Dieu ! — soupira la pauvre femme, et elle s'enfuit en toute hâte.
Miguel, qui dormait profondément, n'avait pas remarqué que sa femme fût sortie ; elle rentra et se jeta sur une chaise, incapable de trouver le sommeil. Lentement les premières heures de la nuit passèrent, creusant de nouvelles rides sur son front, et ensanglantant son cœur. La pensée de ce danger inconnu qu'elle ne pouvait éviter, la torturait sans mesure ni relâche.
Soudain, l'infortunée mère sursauta si violemment, que Miguel se réveilla tout apeuré. Son oreille attentive avait perçu un bruit de pas qui s'éloignaient, et les aboiements lointains du chien de Roch.
— Ou'as-tu donc, Joaquina? — demanda Miguel.
Joaquina ne répondit pas. Mais sa douleur était si vive et son anxiété si déchirante, qu'on eût pu entendre distinctement les battements de son cœur.
Miguel ne tarda pas à se rendormir: Joaquina se glissa sans bruit près de la porte. Pendant qu'elle ôtait le verrou, elle entendit son mari se mouvoir. Il lui fallut attendre, blottie derrière la porte, immobile, le cœur angoissé, et en proie à une horrible torture, que Miguel eût de nouveau fermé les yeux.
Enfin elle est dehors ; la nuit est noire, noire comme une conscience coupable. Elle traverse les plantes et les buissons contre lesquels elle se heurte à chaque pas, et court au plus vite à la cabane de Roch, dans le verger. La lampe est encore allumée, mais la place est vide !
— Roch!... Roch! — appelle l'infortunée mère, d'une voix étouffée, en promenant ses regards avides tout autour de la cabane.
Pas de réponse. On n'entend dans le silence de la nuit que le bruissement des feuilles qu'agite le vent.
— O bonne Mère! qu'est-il devenu? — sanglotet-elle en le cherchant partout dans le jardin. — Notre-Dame des Miracles, veillez sur lui!... Oh ! ne l'abandonnez pas !...
Et elle se met à appeler de nouveau :
— Roch!... Roch!
Seul, dans le lointain, l'écho comme un soupir, répéta: Roch!... Roch!...
52 •: l'AGNOLS.
Joaquina court à la route qu'elle suit jusqu'aux vieilles colonnes, appelant sans cesse son fils. De là, elle s'en retourne à la cabane, d'où elle repart pour l'ermitage et revient ensuite à la route !... Toujours la même incertitude; toujours le même silence !... Le jour a paru qu'elle court encore, soutenue, fortifiée par l'inquiétude même.
A la fin, brisée de fatigue, elle reprend le chemin de sa demeure. Miguel dort toujours. Dans son anxiété, la pensée lui vient de réveiller son mari et de lui faire part de ses craintes ; mais soit qu'elle eût pitié du pauvre vieillard, ou que, dans son amour maternel, elle ne pût se résoudre à accuser son fils, elle eut le courage de souffrir seule.et d'attendre que Miguel fût levé, et retourné à son travail.
Alors, elle s'élança de nouveau sur la route, et se mit à courir dans la direction de Yerez. Un groupe de femmes et d'enfants, la terreur peinte sur le visage, s'enfuyaient de la ville, emportant avec eux leurs lits, leurs vêtements et les ustensiles de ménage les plus indispensables.
En s'enquérant du motif de cette fuite précipitée, Joaquina apprit que, la veille, les troupes régulières en étaient venues aux mains avec les insurgés. La nuit avait interrompu le feu ; mais il avait été repris avec l'aurore. Les femmes lui dirent aussi qu'un régiment, arrivé de Cadix
caïn. 53
pendant la nuit, se battait en ce moment môme, contre la populace.
— Hélas!... hélas!... et mon Perico qui est là! — sanglota l'infortunée mère. — Mes deux fils... mes deux enfants l'un contre l'autre ! — répétait-elle en courant comme une folle dans la direction de Yerez.
Roch, elle en était sûre maintenant, était derrière les barricades.
Rapide comme l'éclair, elle gravit la colline de « San Telmo » et court à la place où la lutte est le plus acharnée. Une barricade l'arrête au détour d'une rue : les insurgés s'abritent derrière ; les uns apportent des munitions, charroient des pierres et dépavent les trottoirs, tandis que les autres se tiennent le fusil à l'épaule, prêts à faire feu.
— Que venez-vous chercher ici, ma bonne femme ? — lui dit l'un d'eux en la repoussant.
— Mes fils !... Où sont mes enfants ? — Ce fut tout ce qu'elle put articuler.
Obligée de rebrousser chemin, l'infortunée mère tenta de revenir à la barricade par une autre voie. Les habitants des maisons voisines qui, de derrière leurs portes ou leurs volets à demi clos, surveillaient le combat, virent avec épouvante cette femme hors d'haleine, les cheveux en désordre, les yeux hagards, traverser les rues, sans souci des soldats et sans crainte des balles. Ils ne savaient pas que c'était une mère !...
Soudain une voix de femme appelle; Joaquina!
La malheureuse s'arrête un moment.et regarde tout autour d'elle. Mais comme elle ne reconnaît personne, elle continue sa course, affolée, jusqu à ce qu'une main amie l'attire hors de la foule. C'était la femme qui l'avait appelée par son nom.
— Mais, où voulez-vous aller, ma pauvre femme ? — lui dit-elle. — Vous allez vous faire tuer !...
— Mes fils!... je cherche mes fils !... et, incapable d'articuler une autre parole, elle étendit la main dans la direction où le feu était le plus vif.
— Oui ! voilà à quoi ils sont bons ! — cria une autre femme avec véhémence. — Ah ! que ne sont-ils morts dans leur enfance !
Cependant plusieurs personnes étaient accourues des maisons voisines, et entouraient Joaquina qui, affaissée. sur un tas de pierres, pleurait à chaudes larmes.
— Entrez ici, Madame, — lui disaient-elles toutes à la fois, — entrez ici, et ne demeurez pas dehors... C'est tenter la Providence !...
— Je ne puis rester tranquille tant que je ne les aurai pas retrouvés! — sanglotait-elle nerveusement. — Les balles qui leur sont destinées me passeront auparavant à travers le corps !...
Et, folle de douleur, elle s'échappe de leurs mains !...
Une des femmes possédait au coin du marché, une petite fruiterie, fermée depuis le commence-
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ment de l'insurrection. Elle en donna la clef à Joaquina et lui conseilla de s'y réfugier. De là, elle pourrait, sans danger, surveiller l'issue du combat, et tâcher de retrouver l'un ou l'autre de ses fils. Joaquina y courut, tandis que les autres femmes pleuraient et se lamentaient sur son sort, avec cette irrésistible sympathie des mères qui souffrent devant la douleur et l'infortune d'une autre mère.
La petite fruiterie se trouvait à vingt pas à peine de l'une des barricades que l'on avait élevées au milieu de la principale rue. En avant, l'on voyait accourir la troupe régulière ; derrière, étaient les insurgés. La porte de la boutique avait été enfoncée, le comptoir brisé et tout ce qu'il renfermait détruit ou renversé. Seule une image de la Très Sainte Vierge, clouée à la muraille, était restée intacte. Joaquina lui jette un regard suppliant, et à cette heure de suprême agonie, implore le secours de la Vierge des Douleurs qu'on n'invoque jamais en vain. Sur son visage désolé, les larmes ont fait place désormais à cette poignante douleur qui, sous l'influence de la résignation chrétienne, se concentre au fond du cœur pour le ronger dans une torture silencieuse, mais qui, dans le désespoir impie, rompt ses digues, et, comme un torrent de laves, renverse tout sur son passage.
La pauvre femme ferma la porte dès que la fusillade recommença, et suivit les péripéties de la lutte par un petit guichet. Les combattants,
56 kl Vi rs I SPAGNOLS.
comme des ombres fantastiques, enveloppés dans un épais nuage de fumée, passaient et repassaient sous ses yeux.
A la fin, la troupe l'emporta et la barricade fut prise d'assaut. Un grand nombre d'insurgés s'enfuirent en abandonnant leurs armes qui les auraient fait reconnaître ; les autres se battirent comme des lions, corps à corps, avec les soldats.
Toute défaillante d'horreur, Joaquina ferma le guichet au travers duquel elle avait suivi cet épouvantable spectacle, et se laissa choir sans forces, à demi évanouie sur le sol. Maintenant, elle pouvait entendre distinctement les imprécations des combattants, les gémissements des blessés, et jusqu'à la chute pesante des corps inertes, qui tombaient lourdement à terre. Deux balles, coup sur coup, traversèrent la porte et allèrent se loger dans le mur derrière elle.
— Roch ! — cria soudain une voix suppliante qui demandait grâce.
Joaquina bondit sur ses pieds, pâle et rigide comme un cadavre.
— Roch!... Roch!... Pour l'amour de Dieu, ne tire pas ! — reprit la même voix d'un ton plus angoissé.
Mais un coup de feu a retenti tout près de la porte. Un cri, le bruit d'un cadavre qui tombe, et le grincement de l'acier, ont frappé les oreilles de l'infortunée mère !...
Elle ouvre la porte toute grande.
Ah! Ciel!... Perico, son fils bien-aimé, son
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chéri, est étendu, sans vie, sur le seuil : un poignard est enfoncé dans sa poitrine et une balle lui a percé le cœur. . . Debout devant lui, Roch ! . . . Dans sa main gauche, un fusil qui fume encore ; sa droite est toute teinte du sang de son frère !...
En apercevant sa mère, il recule, et sa main fratricide qu'il porte à son front, y imprime une tache de sang.
— Caïn !... Caïn! garde au front la marque de ton crime !... s'écria Joaquina — avec l'horrible énergie d'une mère qui maudit son fils assassin sur le cadavre de son autre fils assassiné.
LES DEUX COMPERES.
Une des premières victimes de la fièvre jaune qui fit tant de ravages à Sanlucar en 1812, fut un pauvre charbonnier nommé Juan Baranga. Il occupait un magasin de chétive apparence, sorte de méchant hangar, et s'était associé pour son commerce avec Juan Chanca, son camarade. Après sa mort, on jeta son corps dans la fosse commune, où il repose sous quelques pelletées de terre, et l'on n'entendit plus parler de lui.
L'obscurité a ses avantages, et l'oubli après la mort n'en est pas le moindre, surtout quand l'on considère combien la loi du Sage qui défend de diffamer ceux qui ne sont plus, est peu observée.
Tout insignifiant qu'il ait été, Juan Baranga mérite cependant de passer à la postérité. S'il était né de nos jours, il eût fait un économiste fameux, mais dans sa petite sphère il resta un simple marchand de charbon, et un vulgaire usurier. Son ingrate patrie ne lui décerna point de bruyants titres honorifiques ; mais ses concitoyens le gratifièrent du surnom de Medio J2ian, c'est-à-dire : Demi-Jean, à cause de la petitesse de sa taille et de son infériorité physique.
11 avait, d'ailleurs, pleine conscience de sa condition, et se regardait comme incomplet de corps aussi bien que de nom. En conséquence, il
imagina de se compléter dans la personne de Juan Chanca, que les voisins appelaient Juan y Medio, c'est-à-dire : Jean et demi, à cause de sa haute stature. Ce qui manquait à l'un était ainsi compensé par ce que l'autre avait de trop.
Medio Juan savait préparer un plan avec une rare adresse; son camarade, qui était doué d'une force herculéenne, surmontait les difficultés matérielles et le menait toujours à bien. Sans sortir de son magasin, le premier s'étudiait à duper tout le monde, y compris son associé qui était son agent responsable, ou pour me servir des expressions mêmes de ce dernier, « son argument décisif», qu'il ne manquait jamais de faire valoir dans ses fréquentes discussions avec ses pratiques et ses créanciers.
Bien que Medio Juan eût sur Juan y Medio la supériorité qu'a l'intelligence sur la matière, le maître fourbe n'avait jamais pu arriver, pourtant, à tromper son digne compère.
L'astuce du premier était tenue en échec par sa faiblesse corporelle, tandis que l'infériorité intellectuelle du second était compensée par sa peur excessive d'être dupé.
Durant la nuit du 25 août 181 2, nos deux compères font leurs comptes. La porte de leur boutique est solidement fermée à l'intérieur, à l'aide d'une énorme barre de fer; sur le comptoir brûle une chandelle jaune et fumeuse.
Medio Juan, la figure et les mains noires de
charbon, compare divers papiers huileux tout couverts de chiffres, et récapitule à mi-voix les totaux des diverses piles d'argent alignées devant lui. Les coudes appuyés sur le comptoir et la tête dans ses deux mains, Juan y Medio l'observe d'un œil défiant, portant tour à tour ses regards sur les quittances, sur le visage de son associé, et sur les pièces de monnaie.
Au dehors la tempête fait rage; la pluie tombe à verse, et l'eau descendant à torrents de la ville haute, menace d'inonder les bas quartiers. La mer en furie s'avance en mugissant comme un lion qui va s'élancer sur sa proie.
L'ondée a éteint les petites lampes que la piété des fidèles entretient allumées jour et nuit devant les Madones, aux angles des carrefours ; d'épais nuages voilent les étoiles; l'obscurité est complète. Seuls, de rapides éclairs déchirent la nue, et jettent à intervalles irréguliers, une lumière blafarde dans les rues silencieuses et désertes.
L'orage, cependant, n'est point l'unique motif de cette solitude et de ce silence.
Le Maréchal Soult vient de lever le siège de Cadix, et les Français battent en retraite. Le bataillon logé dans la ville doit se mettre en marche cette nuit-là même. Dans la crainte que les soldats, au moment de leur départ, ne se livrent à des déprédations, et à des actes de brigandage, les habitants ont fermé toutes leurs portes, mis en lieu sûr leur argenterie et leurs bijoux, et se sont armés pour la défense. Jusque
dans les quartiers les plus pauvres, même peur et mêmes précautions : pas la moindre clarté dans les maisons, pas l'ombre d'un être vivant dans les rues ; on se croirait dans une nécropole. L'unique signe de vie qu'un passant pourrait découvrir," est une mince raie de lumière qui filtre à travers le trou de la serrure, et la porte disjointe du magasin des deux Juan.
— Trente-deux douros, treize réaux et quelques centimes en plus, voilà ce qui revient à chacun, camarade, — dit à la fin Medio Juan en replaçant lentement sa longue plume d'oie sur son oreille. — Voici les papiers qui le prouvent, — poursuivit-il en tendant à son associé les factures graisseuses.
Juan y Medio les prend, les regarde en dessus, en dessous, et les rejette sur le comptoir en hochant la tête d'un air soupçonneux.
— Je n'y vois que du bleu dans tous tes comptes.
— Et que veux-tu que j'y fasse, camarade, si tu ne t'entends qu'à conduire les ânes?...
— Tu me prends pour plus bête encore que je ne suis — répliqua Juan y Medio, en lançant à son compagnon un regard haineux. — J'en sais peut-être plus long que tu ne penses, et je vais bien trouver un moyen plus simple que le tien de partager également notre argent.
— Et quel est ce moyen, mon ami ? — demanda timidement Juan y Medio, qui baissa les yeux sous le feu des regards de son associé. — Je
serais curieux de le connaître. Et si tes comptes sont plus clairs que les miens, il faudra qu'ils soient plus clairs que le jour !
Juan y Medio avança sa grosse main crasseuse sur le monceau d'argent.
— Comment appelles-tu cela ? — demandat-il sèchement.
Croyant qu'il voulait se moquer de lui, l'autre reprit d'un air refrogné :
— Dame ! j'appelle cela de l'argent, du pur argent espagnol, et qui plus est, de l'argent bien péniblement gagné !
— Très bien!... Et toi, comment t'appelles-tu?
— Moi ?
— Oui, toi.
— Oh ! un coquin, un fripon apparemment, — répliqua Medio Juan, feignant d'être blessé du manque de confiance que lui témoignait son associé.
— Et moi, parbleu, un fripon et demi — reprit l'autre. — Tais-toi donc, et apprends ma manière de compter. Un douro pour le fripon, un autre pour le fripon et demi. Deux douros pour le fripon, deux pour le fripon et demi. Trois pour toi, trois pour moi. Quatre pour toi, quatre pour moi, — continua-t-il en faisant deux tas de monnaie.
Medio Juan se mordillait le bout des ongles et le regardait faire en silence, attendant la fin avec impatience.
A ce moment, un coup formidable ébranla la
porte et en fit craquer les planches disjointes. Medio Juan bondit sur son siège, et étendit vivement sa main crochue sur le tas de monnaie. Sans dire un mot, ni bouger de sa place, son compagnon saisit une espingole qui se trouvait à sa portée dans un coin.
Pendant une minute, il se fit un silence de mort, interrompu seulement par le bruit de la pluie qui tombait à verse. Puis un second coup, suivi presque aussitôt d'un troisième, retentit dans la porte avec plus de violence encore.
Tremblant comme la feuille, Medio Juan s'est levé,, tandis que son associé se dirige vers la porte en chargeant son fusil.
— Qui va là ? — crie-t-il d'une voix forte. Medio Juan le saisit par le bras.
— Ah ! camarade, — lui murmure-t-il d'un ton suppliant, — de grâce, arrête!... arrête, ou nous sommes perdus !..-
Cependant, il enfouit en toute hâte la monnaie dans le fond d'un vieux panier qu'il remplit de charbon, et souffle la chandelle.
N'eût été la lueur vacillante d'une petite veilleuse qui brûlait devant une statuette de la Vierge, accrochée au mur, le magasin eût été plongé dans les ténèbres complètes. Soit pour équilibrer son compte, soit par excès de précaution, Medio Juan profita de cette demi-obscurité pour farfouiller dans le panier. Mais Juan y Medio qui ne le quittait pas des yeux une minute, interrompit brusquement son petit manège.
LES DEUX COMPÈRES. 6j
— Allons, vieux coquin, veux-tu bien me laisser ce panier-là tranquille !
— Mais, mon Dieu, Monsieur, ne vous emportez pas comme cela, je vous en prie !... je voulais seulement couvrir le dessus du panier...
Dominant l'orage, un murmure confus de voix se fait entendre au dehors. On frappe à coups redoublés dans la porte.
— Allons donc ! enfoncez la porte ! — cria quelqu'un.
— Les Français !... — dit Medio Juan en levant les bras d'un air consterné.
— Les Français ! — répéta Juan y Medio. Et il ouvrit la porte toute grande, mais sans lâcher son compagnon.
Quand la porte s'ouvrit, une rafale s'engouffra, comme un tourbillon, dans la boutique, éteignit la veilleuse et éparpilla dans toutes les directions les papiers de Medio Juan. En même temps quatre soldats Français, enveloppés dans leurs longs manteaux et trempés jusqu'aux os,entrèrent dans le magasin.
— Holà! mais faites donc attention, camarade ! — cria Juan y Medio, en assénant un vigoureux coup de poing en pleine poitrine à l'un des soldats qui était venu s'abattre sur lui dans l'obscurité.
Celui-ci perdit son équilibre, tournoya un instant sur lui-même et tomba sur son séant, jurant, blasphémant et montrant ses deux poings fermés à Juan y Medio. Ses camarades cherchèrent à le calmer, tandis que Medio Juan, glacé d'effroi, tremblait comme la feuille, et que son compagnon, appuyé contre la muraille, s'apprêtait à faire usage de son espingole.
Les Français se contentèrent de sonder les murs, comme s'ils y eussent cherché une porte dérobée. Après s'être consultés entre eux quelques instants,le sergents'approchade Medio Juan.
— -Où sont les ânes ? — lui demanda-t-il.
— Les ânes?... répondit celui-ci en plissant le front.
— En voici les oreilles ! — interposa tout à coup Juan y Medio, en montrant du doigt l'ombre des shakos des soldats que les éclairs qui, pour ainsi dire, ne discontinuaient pas, projetaient sur la paroi.
Le sergent porta ses regards dans la direction indiquée; mais soit qu'il n'eût pas compris la plaisanterie, ou qu'il voulût éviter toute discussion, il se retourna aussitôt vers Medio Juan.
— Où sont vos ânes ? — s'enquit-il une seconde fois plus pressant.
— Mes ânes ?... Ah ! mon bon Monsieur, croyez-moi, je ne possède rien de semblable.
Le Français le regardait d'un air soupçonneux, tandis que le rusé compère poursuivait d'un ton larmoyant :
— Ah ! Monsieur, je le jure sur la tête de ma mère, je ne suis qu'un pauvre diable et je n'ai d'autres moyens d'existence, que la vente de ces quelques morceaux de charbon.
— Donnez-moi vos ânes tout de suite, il me les faut ! — répéta le sergent impatienté. — Le capitaine en a besoin.
— Senor ! por Maria Santisima ! je veux que la foudre tombe sur moi, à l'instant même, et me tue net, si je ne dis pas la vérité !...
— Arrière, imbécile ! — reprit de nouveau Juan y Medio en poussant rudement du poing son associé. — Les ânes sont dans l'étable, — poursuivit-il d'une voix courroucée en s'adressant au sergent, — et c'esc à moi qu'ils appartiennent. Que demandez-vous maintenant ?
— Ne le croyez pas, mon bon Monsieur; non, ne le croyez pas ! — reprit Medio Juan plus effrayé que jamais. — Il n'y a pas d'autre âne ici, que cette brute-là qui sera ma ruine !
— Par pudeur, camarade, s'il t'en reste encore un grain, tais-toi ! — dit Juan y Medio d'un ton sévère. Puis, se tournant vers le sergent que ce délai irritait, il ajouta :
— Maintenant, Monsieur, que désirez-vous ?
— Je demande vos ânes.
— Et si par hasard il ne me plaît pas de vous les donner ?
— Et pourquoi pas ? — reprit le sergent aussi vexé que stupéfait de cette réponse impudente.
— Parce que jamais un Français, fût-il Napoléon lui-même, ne montera mes bêtes !
A ces mots, les soldats prennent leurs armes, et Juan y Medio épaule son fusil, prêt à faire feu sur le premier qui osera faire un pas en avant. Medio Juan, affolé de terreur, s'est prudemment coulé sous le comptoir.
— Ne fais pas l'imbécile, camarade ! — criet-il à son compagnon. — Pour l'amour de Dieu, tiens-toi tranquille !
Sur les entrefaites, arrive un officier avec une escouade de soldats: à la vue de leurs compagnons, les Français qui sont dans la boutique ont sur-le-champ mis bas leurs armes.
Le sergent échange quelques mots rapides avec le capitaine, et lui montre du doigt les deux Juan, dont l'un a toujours en main son espingole, prêt à faire feu, tandis que l'autre, voyant le calme rétabli, s'est discrètement glissé hors de sa cachette.
L'officier s'avance aussitôt vers Juan y Medio.
— Voyons, mon ami, — lui dit-il avec bienveillance, et en fort bon espagnol — nous ne sommes point venus ici pour voler vos ânes ; nous demandons seulement à les louer pour cette nuit, afin de transporter quelques barils de poudre à Xérès.
— Tu vois bien, camarade, que ces Messieurs sont animés des meilleurs sentiments, — dit Medio Juan.
— Vous serez bien payés, et à l'avance encore,
— poursuivit le capitaine en mettant la main dans sa poche.
— Quand bien même on me donnerait mon pesant d'or, — interposa fièrement Juan y Medio,
— jamais je ne consentirai à aider en quoi que ce soit les Français !...
— Je vous en prie, Monsieur, ne faites pas attention à lui; il ne sait pas ce qu'il dit, c'est une brute! — reprit Medio Juan. — Faisons le marché ensemble, mon bon Monsieur, je m'engage à vous conduire jusqu'au bout du monde!...
— C'est bien ! maintenant, combien avez-vous d'ânes ?
— Trois, et un ânon qui fait quatre.
— Trois suffiront. Vous nous accompagnerez, cela va sans dire ?
— Tout à vos ordres, Monsieur.
Le capitaine, qui paraissait aussi inquiet que pressé, mit sur-le-champ trois pièces d'or dans la main de Medio Juan.
— Prenez d'abord ceci, — lui dit-il, — et dépêchons-nous, car nous n'avons pas de temps à perdre !...
A la vue de l'or, Juan y Medio s'empresse de mettre bas son arme et de se rapprocher.
— Tu fermeras la porte après nous, entendstu, camarade ? — lui dit Medio Juan. Et en même temps il lança un coup d'œil significatif sur le panier où était caché leur argent.
— J'irai avec vous, — répondit celui-ci.
— Ne nous as-tu pas déclaré tout à l'heur»t que tu ne viendrais pas ?
— Maintenant, je dis que j'irai, entends-tu ?
— Fais comme il te plaira!... Au surplus, cela ne me surprend pas, tu changes constamment d'idées, — repartit Medio Juan en haussant les épaules, car il savait par expérience que discuter avec son compagnon, c'était peine perdue.
En face de la boutique, se trouvait un misérable appentis en ruines, qui leur servait d'écurie. Medio Juan sella les ânes avec une promptitude surprenante, sans que Juan y Medio, appuyé sur son fusil, lui prêtât la moindre aide. Puis nos deux marchands de charbon s'enveloppèrent avec soin dans leurs grands manteaux de serge grise, pour se mettre à couvert de l'orage.
— Laissez là votre fusil, — dit le capitaine à Juan y Medio.
— Non, Monsieur, — répondit celui-ci, — c'est mon compagnon inséparable, partout où je vais, il vient avec moi !...
— Et où allons-nous, mon bon Monsieur, — demanda timidement Medio Juan.
— Au château, — répliqua le capitaine.
La caravane se mit en marche, descendit de la ville haute, traversa la ville basse et enfila la route qui conduisait au vieux donjon, situé à un quart d'heure de là, sur les bords de la mer.
Les soldats emboîtaient tranquillement le pas derrière les ânes, et quiconque eût été témoin de leur marche cadencée, sous les averses de l'orage
déchaîné, à travers les rues désertes et silencieu-
. eût été pris de cette vague frayeur qu'inspire toujours le mystérieux.
La tempête cessait-elle de hurler par intervalles, ou le tonnerre de faire entendre ses roulements, l'effet produit était plus saisissant, plus étrange encore. De place en place, une fenêtre s'ouvrait discrètement; mais l'eau qui tombait, comme si on l'avait jetée, ne permettait pas aux Français d'entendre les insultes et les malédictions par lesquelles les habitants saluaient leur départ. Un coup de feu tiré d'une croisée, faillit même emporter l'aigrette de l'officier.
La plage présentait un spectacle grandiose que l'obscurité de la nuit rendait terrible, effroyable même. D'énormes masses noirâtres, comme des spectres hideux, s'élevaient tout à coup dans les airs, et retombaient sur la grève avec un vacarme épouvantable. Au milieu du lugubre gémissement des vagues et des éclats du tonnerre, on entendait de temps à autre, mais à peine perceptible, le son lointain d'une clochette d'alarme qui servait de signal à l'infortuné pêcheur perdu sur la mer démontée. Soudain, un éclair qui déchira ce voile ténébreux, illumina de sa clarté blafarde cette scène dJune majesté effrayante, et laissa voir à distance les tourelles du vieux château enveloppé d'obscurité.
Dans la cour extérieure, le reste de lacompagnie française est rangé l'arme au pied autour de six
barils soigneusement recouverts de paillassons, Medio Juan, aidé des soldats, chargea deux de ces mystérieux barils sur chacun de ses ânes, et les attacha solidement avec de grosses cordes. Appuyé sur son espingole, Juan y Medio le regardait faire, sans daigner même lui offrir ses services.
En chargeant — avec grande difficulté — un des barils, Medio Juan échangea soudain un regard d'intelligence avec son camarade.
— On les dirait remplis d'or, tant ils sont lourds! — lui murmura-t-il à mi-voix.
— C'est très possible, — répondit Juan y Medio, sans faire le plus petit mouvement.
— Allons, mes amis, partons ! — dit le capitaine, qui fut obéi sur-le-champ. — La nuit s'avance.
Les Français quittèrent le vieux donjon et se dirigèrent vers une forêt de pins qui se trouvait à l'autre extrémité de la plage. Les deux officiers à cheval fermaient la marche, et tournaient fréquemment la tête en arrière, comme s'ils eussent été dans l'attente d'un événement prévu. Soudain une détonation épouvantable que les vagues prolongèrent comme un écho, retentit à distance. Les soldats, frappés de terreur, regardent dans la direction du fort. Ses tours élevées qui paraissaient défier le ciel, et ses murailles séculaires que la mer dans sa fureur avait respectées, émiettées dans les airs, retombaient dans une immense fournaise incandescente.
Le détachement comptait rejoindre à Xérès la division du Maréchal Soult, qui y était attendue avant le jour. Sur l'avis de Medio Juan, qui connaissait le pays, et pour abréger la route, on prit un sentier détourné. Toutefois, le rusé compère avait un autre motif de proposer ce raccourci.
Il avait fort justement deviné que ces barils, gardés avec tant de précautions, ne contenaient point de la poudre, mais étaient bel et bien remplis d'or. Son insatiable cupidité lui inspira, sans retard, un moyen de s'approprier en tout ou en partie ce trésor.
Il résolut donc de conduire les Français par ce chemin qui, s'il était plus court, était en réalité beaucoup plus inégal et plus tortueux que la grand'route, comptant que la difficulté de la marche allait lui permettre d'exécuter son projet. Juan y Medio partageait les soupçons et l'avidité de son associé ; mais incapable de mener à bien la moindre entreprise autrement que par la force brutale, il plaçait tout son espoir dans la ruse de son compagnon, et s'en remettait à son habileté.
Pendant deux heures, le détachement s'avança ainsi sous une pluie battante. Les deux charbonniers marchaient au milieu, conduisant leurs ânes par la bride, entourés des soldats qui les surveil-
yô RÉCITS ESPAGNOLS.
laient de près, malgré l'obscurité. Parfois, la difficulté du chemin les forçait à rompre les rangs ; Medio Juan en profitait pour échanger à la dérobée quelques paroles rapides avec son camarade.
— As-tu ton couteau ? — lui demanda-t-il tout à coup à voix basse.
— Qu'en veux-tu faire ? — répondit Juan y Medio avec son ton de défiance habituelle.
— Ce que j'en veux faire ?... Sans doute, me faire la barbe avec ! — reprit l'autre en dissimulant de son mieux sa colère. — Donne-moi ton couteau, imbécile, et deux de ces barils sont à nous !...
Juan y Medio tira son couteau de sa poche, et le remit, en cachette, à son compagnon qui ralentit sa marche, de façon à se trouver derrière le dernier âne ; puis il suivit en silence. La pluie ne tombait plus : un vent d'est, assez fort, chassait les nuages, et l'on apercevait au firmament quelques rares étoiles. Medio Juan se met à fredonner une chanson andalouse, en élevant graduellement la voix à chaque couplet. En même temps, il débride adroitement son âne et attache l'extrémité de la guide à l'un des pieds de devant de l'animal ; puis prenant l'autre dans sa main, il se rapproche de Juan y Medio.
— Tiens, camarade, prends cette corde dans ta main, — lui chuchote-t-il à l'oreille, en lui passant la courroie. — Quand je recommencerai à chanter, tu tireras un coup fort et sec, pour
faire tomber mon âne ; puis tu continueras à marcher comme si de rien n'était. Tu m'entends ?... Fais bien attention à toi, vieux, et por Mafia Santisima ne bronche pas!... Écoute-moi bien : tu tireras seulement quand j'aborderai le second couplet ; mais si je ne l'entonne pas, ne bouge pas. C'est compris, hein?...
— Oui, — répondit Juan y Medio.
— C'est bien ! Sois sur tes gardes, et surtout pas de bêtises. Nous verrons bien quels seront les plus malins, des Français ou de nous !...
Quelques instants plus tard, feignant d'être fatigué, Medio Juan saute sur le dos de sa bourrique, et commence à couper les cordes qui lient les barils sur le flanc de l'animal. A ce moment, on entend à distance, le bruit d'un torrent qui se précipite en bondissant des montagnes ; c'est le Salado. Quoique grossi considérablement par l'orage, il est cependant guéable encore à cet endroit : l'eau ne dépasse pas le genou.
Monté sur sa bête, Medio Juan chantonne sa cantilène, sans éveiller la défiance des soldats qui connaissent parfaitement les usages des paysans andalous. Il a si bien fait son calcul, qu'il achève de couper les cordes, au moment même où son âne, qui est le dernier, entre dans la rivière. Tout à coup il entonne d'une voix forte le second couplet de sa chanson. Aux derniers mots, Juan y Medio tire violemment sur la corde : l'âne s'abat et les deux barils roulent au fond de la rivière où leur poids les retient. Medio Juan
yS RÉCITS ESPAGNOLS.
donne vivement un coup de couteau dans le flanc de sa bête qui, allégée de son fardeau, se relève aussitôt et le transporte en un clin d'œil sur la rive opposée.
Tout cela s'était fait avec tant d'adresse et de rapidité, que les soldats français traversèrent le torrent, et continuèrent leur marche, sans même s'apercevoir que l'un des ânes avait perd usacharge.
Medio Juan se met alors à jurer, et à tempêter contre sa bourrique qui vient de lui faire prendre un bain froid forcé ; les soldats rient de sa mauvaise humeur et de sa mésaventure, sans paraître le moins du monde surpris qu'il ne continue pas sa romance.
Pendant près d'une demi-heure, la caravane marcha ainsi; puis elle enfila un sentier pierreux et très étroit, bordé de chaque côté par deux haies de cactus et d'aloës. Ce chemin, au dire de Medio Juan, devait les conduire promptement à la grand'route, à une heure de marche à peine de Xérès, où ils attendraient,] usqu'au petit matin, l'arrivée du Maréchal Soult.
En entrant dans le sentier, nos deux charbonniers échangent à la dérobée quelques mots. Le chemin est assez long, et si peu large que les deux haies se joignent au sommet, et forment un berceau de feuilles épineuses aux pointes acérées. Les soldats, pour les éviter, sont obligés de marcher à tâtons, au milieu du sentier, et à la file, n'ayant pour se guider que le son des clochettes des ânes.
Medio Juan appuyé autant qu'il peut sur sa gauche ; et tout en évitant les épines, il fouille dans la haie avec son bâton, comme s' il cherchait quelque chose. Son camarade le suit de près.
Soudain, nos deux Jean ont disparu : on eût dit que la terre les avait engloutis. Ils sont passés par une petite brèche qui n'est connue que d'eux seuls, et sont entrés dans un vignoble qui longeait le sentier. L'heure est extrêmement critique. Pendant une dizaine de minutes, ils demeurent blottis, sans faire le moindre mouvement, retenant leur souffle. Medio Juan se tapit derrière les épaules trapues de son camarade qui s'apprête, le cas échéant, à faire usage de son espingole. Mais déjà le bruit des pas des derniers soldats diminue ; le tintement des clochettes est à peine perceptible ; il meurt graduellement à mesure que la colonne s'éloigne. Tout le détachement a défilé près de la brèche, sans que personne ait remarqué la disparition des deux charbonniers. Alors Medio Juan se lève à la hâte et laisse échapper un long soupir de soulagement.
— Prends tes jambes à ton cou, camarade, — dit-il à son associé, — si tu ne veux pas que les Français reviennent te tuer ici!...
Et tous les deux, ils se mettent à courir à toutes jambes, sans même prendre le temps de regarder derrière eux.
En moins d'une demi-heure, ils sont revenus au gué, et fouillent dans la rivière pour retrouver
8o RÉCITS ESPAGNOLS.
les précieux barils. Avec de grandes difficultés, ils parviennent à les rouler jusqu'à une vieille masure, sans porte ni fenêtres, qui se trouvait à un jet de pierre de là, et ils les cachent dans une cavité, où les vagabonds et les contrebandiers avaient l'habitude de faire du feu.
Les deux camarades se séparèrent alors. Juan y Medio resta auprès de leur trésor pour y monter la garde. Medio Juan s'en retourna à Sanlucar, pour s'assurer si les Français avaient bien tous quitté la ville, et revenir la nuit suivante, avec l'âne qui leur restait, chercher les mystérieux barils. Il allait partir quand Juan y Medio le retint par le bras.
— Si tu touches à l'argent qui est dans le panier, je te casse le cou, entends-tu, vieux fripon !...
— Le soupçon et la jalousie te mangent! — lui répondit Medio Juan froissé. — Ne crains rien, mon ami : l'âne ne ronge pas sa crèche quand il a son picotin !
Juan y Medio s'assit près de la cachette, tandis que son compagnon reprenait en toute hâte le chemin de la ville.
Quelques instants plus tard, on l'entendait chanter à pleine voix dans le lointain :
Les Français sont venus par terre ; Les Français sont venus par mer ; Ils croyaient emporter notre or....
Ah ! ah ! pour moi quelle comédie !...
LES DEUX COMPÈRES. Si
Il était grand jour quand Medio Juan arriva à Sanlucar. Une animation extraordinaire régnait dans les rues ; c'étaient les habitants qui fêtaient la retraite des troupes françaises. Ils avaient envoyé des courriers dans toutes les directions, pour s'assurer si le départ de leurs hôtes incommodes était définitif, et pour se préparer à la défense en cas d'un retour offensif.
Sans rien dire à personne de ce qui s'est passé, Medio Juan se rend tout droit à son magasin. C'était, comme nous l'avons dit, une sorte de grand hangar ; d'un côté se trouvait un gros tas de charbon ; de l'autre, sur un vieux comptoir crasseux, où étaient clouées quelques pièces de fausse monnaie, une paire de larges balances dont les plateaux n'étaient, certes, pas ceux de lajustice. Au fond, devant une statue de Notre- Dame du Mont-Carmel, suspendue à la muraille et toute noircie par la poussière de charbon, brûlait nuit et jour une lampe d'une forme toute primitive. Au-dessus du comptoir, un écriteau malpropre se balançait dans le vide, avec ces mots à peine lisibles : « Ici, on ne fait pas crédit. »
A peine arrivé, Medio Juan s'empressa d'examiner le panier dans lequel il avait à la hâte caché l'argent, la nuit précédente. Il le trouva tel qu'il l'avait laissé. Les menaces de son com-
pagnon, et peut-être aussi l'attente d'un partage plus fructueux, l'empêchèrent d'y toucher ; il se contenta seulement de le dissimuler sous le comptoir. Et se frottant les mains d'aise, il ralluma la petite lampe devant la Madone ; puis il s'en fut rendre visite à son âne qui salua son retour de ses plus joyeux braiments. Medio Juan lui donna une copieuse ration de foin et d'avoine, en vue de la rude corvée de la nuit prochaine. Mais en vain chercha-t-il lui-même le repos, en attendant le moment de partir. Une agitation fébrile le faisait marcher de place en place, malgré les fatigues de la nuit précédente ; la crainte d'un retour des Français le troublait à tel point qu'il oublia de tromper une pauvre femme, en lui pesant une livre de charbon.
Vers les quatre heures de l'après-midi, le bruit se répandit dans la ville que le détachement avait rejoint à Xérès la division du Maréchal Soult, et était reparti à l'instant pour Séville. Mais personne ne parlait de l'aventure de nos deux charbonniers. Du reste, on ne sut jamais où et quand les Français s'aperçurent de leur fuite.
Alors seulement, Medio Juan commença à respirer. Il sella incontinent son âne, tant était grande son impatience, et se rendit sans plus tarder, à la vieille masure sur les bords du Salado.
Les deux compagnons chargèrent à la hâte, et non sans difficulté, leur pesant butin, et vers minuit ils étaient de retour.
Ils étaient seuls, enfin, et en sûreté ; et ils allaient pouvoir tout à leur aise vérifier le contenu de ces mystérieux barils, dans lesquels ils nes'attendaient àtrouver rienmoinsque les riches mines d'or de la Californie. Medio Juan tremblait si fort qu'il répandit à terre toute l'huile de la lampe qu'il tenait à deux mains pour éclairer son camarade. D'un coup de hache, Juan y Medio fait sauter le dessus de l'un des barils. Medio Juan ouvre de grands yeux pour mieux contempler le trésor attendu. Ou'aperçoit-il ?... une épaisse couche de sable!... Son associé lâcha un gros juron.
— Ah ! camarade... comment ? — s'écria Medio Juan avec un accent de désolation profonde, — c'est du sable de la mer !... rien que du sable !... comme s'ils n'avaient pas assez de ça en France !...
Juan y Medio plonge sa main dans le sable, et ne tarde pas à rencontrer un corps solide. Il le tire : c'est la croix en argent d'un ciboire; vient ensuite la coupe d'or d'un calice.
— Grand Dieu ! — s'écria le drôle, comme frappé d'un coup de foudre.
Medio Juan devint aussi pâle qu'un spectre, et porta fiévreusement la main à son front baigné de sueur.
— Eh bien ! camarade, quelle jolie bêtise nous avons faite là !...
Cependant Juan y Medio a pris le baril par le fond, et d'une main vigoureuse l'a vidé sur le
parquet. Il en sort, enfouis dans le sable, des calices d'or et d'argent, des ciboires de toute beauté, des reliquaires enrichis de pierres précieuses et de perles de grand prix. Medio Juan se baisse pour ramasser l'un de ces calices.
— Ne touche pas à ça, camarade ! — s'écria l'autre d'une voix alarmée ; — ne touche pas à ça, avec tes mains sales; ça te brûlerait !
Ils défoncèrent ensuite l'autre baril; il contenait également des vases sacrés, volés dans les cathédrales et les églises.
Sans dire un mot, Juan y Medio s'assied sur le comptoir, tandis que son compagnon, geignant et se lamentant, se laisse choir épuisé, sur un tas de charbon.
— La belle affaire, camarade! la belle affaire!... ne cessait-il de répéter en soupirant. — Nos trois ânes perdus; deux nuits de fatigue passées toutes blanches, et un point dans le dos !... Ah ! un point tel que je ne puis plus me plier... depuis ce maudit bain du Salado !...
Pas une minute, cependant, nos deux fripons ne songèrent à s'approprier ces riches trésors qui appartenaient à l'Église. Le respect des choses saintes était si grand, en ce temps-là, que même les plus dépravés n'auraient osé les toucher. Si forte était la crainte du sacrilège que, malgré leur déception et leur mécontentement, ils ne songèrent même pas à se dédommager de leurs fatigues, et de la perte de leurs bêtes, en
gardant pour eux la plus petite part de ces immenses trésors !
Juan y Medio donna un furieux coup de pied contre les planches du comptoir.
— Et qu'allons-nous faire maintenant ? — demanda-t-il tout à coup.
— Eh parbleu ! nous mettre à la recherche d'un arbre et nous pendre ! — répondit en sanglotant Medio Juan.
— Où allons-nous porter tout cela ?
— Et qu'est-ce que j'en sais moi ? Va plutôt chercher une douzaine d'acolytes pour les emporter...
— Pas bête, hein ? Et si la police met la main sur nous, nous serons dans de beaux draps!... Ce sera bien pire encore! — repartit Juan y Medio, et d'un bond il sauta à terre, tout en colère.
— Ne fais pas l'imbécile, camarade ! — cria l'autre. — Personne n'a jamais été pendu pour avoir restitué ce qui ne lui appartenait pas. Nous irons demain matin trouver le curé de la paroisse, et nous ferons ce qu'il nous dira.
Les deux charbonniers résolurent donc de ne pas effleurer, même du bout des doigts, les richesses sacrées de l'Eglise.
Le prêtre auquel ils confièrent la chose en référa à l'évêque, qui, deux jours après, rentrait en possession des vases précieux enlevés dans sa cathédrale. Les deux Juan reçurent en retour une bonne somme qui les indemnisa de la perte
de leurs ânes, et les dédommagea de leurs fatigues.
— Qu'est-ce que c'est que ces gens-là ? — demanda ensuite l'évêque au curé.
— Ce sont deux vauriens, deux fieffés fripons qui ont une réputation déplorable, et qui, sous prétexte de faire le commerce de charbon, prêtent de l'argent à des taux exorbitants.
L'évêque croisa les mains et leva les yeux au ciel :
— Dieu soit loué, — s'écria-t-il, — et béni aussi le pays où les plus mauvais drôles ont encore le respect des choses saintes !... Aussi longtemps que dureront gravés dans le cœur de ses habitants ces sentiments si éminemment chrétiens, notre belle patrie n'aura point à redouter la Révolution qui a déshonoré et ensanglanté la France !
Un demi-siècle s'était à peine écoulé, et la Révolution éclatait en Espagne ; le drapeau rouge du socialisme et des sociétés secrètes Bottait dans les rues; la propriété était menacée, et la société, ébranlée, tremblait sur ses bases.
Espérons que ces jours d'infortune ne reviendront plus, bien que les traces qu'ils ont laissées derrière eux, puissent subsister pendant de longues années encore !
Le petit cercle d'amis intimes qui avaient l'honneur d'être reçus dans le salon particulier delà douairière de H..., étaient frappés, dès l'abord, par un objet étrange, placé au pied d'un grand crucifix d'ivoire, suspendu à l'une des extrémités de la pièce sous un dais de velours noir. C'était une sorte de reliquaire en argent ciselé, enrichi de magnifiques émeraudes, dont les rayons chatoyants se jouaient tour à tour aux feux étincelants du soleil, et àla douce lumière des deux lampes, qui brûlaient sur le manteau de la cheminée.
Il eût été tout naturel de penser que l'on trouverait sous le globe de verre qui en occupait le centre, une relique précieuse, ou tout au moins une image sacrée : il n'en était rien pourtant. Il n'y avait qu'une pièce de monnaie ordinaire, à l'effigie d'Isabelle II, rayée et percée au centre. La première fois que je vis cet objet singulier, je me demandai, tout surpris, ce qu'il pouvait bien signifier, et j'étais si absorbé dans ces réflexions, en attendant la maîtresse du logis, que je n'entendis point le bruit de ses pas légers, sur le profond tapis qui couvrait le parquet.
— Belles émeraudes, n'est-ce pas ?... me
dit-elle avec un fin sourire qui indiquait que ma curiosité ne lui avait point échappé.
— Magnifiques!... repartis-je un peu penaud d'avoir été pris sur le fait. — Elles sont dignes d'orner une relique !...
La dame éclata de rire. Mais tout aussitôt elle reprit d'un ton sérieux :
— Pour moi, cette pièce d'argent est une vraie relique. Elle a sauvé la vie à mon fils et a complètement changé son cœur... Voilà pourquoi je l'ai placée au pied du crucifix, comme un exvoto !
Mon visage, à ce moment, devait refléter une expression de curiosité bien vive, car à l'instant, Madame de H... ajouta, le sourire sur les lèvres :
— Quand vous verrez Miguel, dites-lui de ma part de vous raconter son histoire.
Quelques jours plus tard je vis Miguel : mais je ne pus lui arracher un seul mot. Mon ami était un vrai philosophe, et il me répondit par ces paroles du Coran : « La parole est d'argent, mais le silence est d'or ! » Et il ajouta que, d'après Effendi, le célèbre poète arabe, la nature a donné à l'homme deux oreilles et une seule langue, pour lui apprendre qu'il doit être plus porté à écouter qu'à parler. Je le pressai de satisfaire la curiosité de mes deux oreilles par les paroles de son unique langue : mais ce fut en vain. Il était évident que ses études de la littérature orientale lui avaient appris à se défier d'amis en paletots ! . . .
Mais quand j'eus échangé la redingote pour la soutane, il devint plus confiant, et me raconta, quelques années plus tard, l'histoire suivante, sans penser que je trahirais son secret, en la livrant à la publicité '.
Pendant sa jeunesse, Miguel était, dans toute la force du terme, un débauché. Ce n'était point, cependant, le libertin qui s'abandonne à ses instincts pervers, à ses goûts dépravés ; c'était une de ces nombreuses victimes que l'hypocrisie du vice fait, hélas ! trop souvent, parmi les jeunes gens inexpérimentés. Entraîné par les mauvaises compagnies, il feignit d'abord le libertinage pour mieux imiter le genre de vie de ses camarades ; puis il finit par devenir aussi dépravé et aussi corrompu qu'eux.
1. Cette histoire est absolument authentique. Toutefois, avant de la publier, nous avons cru devoir solliciter l'autorisation de celui qui en fut le héros. Voici un extrait de la lettre que Miguel nous a écrite tout récemment :
*L Je ne m'oppose nullement à la publication de cet épisode de ma vie, si vous jugez qu'il puisse être de quelque utilité. Je vous demanderai une chose, néanmoins ; c'est de ne point embellir mon portrait par les fines touches de votre plume délicate. Représentez-moi tel que j'étais, et, — grâce à Dieu ! — tel que je suis maintenant, de sorte que ceux qui liront mon histoire soient plus vivement frappés encore par la vérité de ces paroles que vous me citiez un jour, pendant que nous nous promenions ensemble à C Xihillonge esta Deo.' '...»
Son père, qui possédait un vaste domaine, habitait une petite ville de l'Andalousie. Il ne s'était occupé de l'éducation de Miguel que pour en faire un hardi cavalier; son plus grand plaisir était de le voir forcer le lièvre à cheval, avec l'assurance d'un parfait jockey, ou galoper les bœufs dans la cour de la ferme, avec la dextérité d'un picador, ou traverser la ville, les jours de foire, sur sa belle cavale andalouse, vêtu du costume national, sous les regards curieux de la foule.
La culture de son âme, et de son intelligence n'avait point été négligée cependant : sa pieuse et tendre mère avait su diriger, avec un soin jaloux, les premiers mouvements de son cœur, ces tendances au bien qui naissent des caresses d'une mère chrétienne, comme une fleur puise la vie dans la sève de sa tige. C'est à ces bons mouvements que l'on peut appliquer, jusqu'à un certain point, ces paroles d'un Père de l'Eglise, sur l'âme humaine: « Elle est si belle et si noble, que quand bien même le péché viendrait à en ternir la beauté, il ne l'effacera ni ne la détruira jamais !... »
Sa mère lui avait donc inculqué l'amour de la vertu. Elle avait mis dans son jeune cœur, la foi qui devait être sa règle de conduite ; l'espérance, sa consolation; la charité, son soutien et son suprême bonheur dans les luttes de la vie. Elle avait su, en outre, entretenir et développer avec tant d'adresse son inclination naturelle à la compassion, que cette dernière vertu ne tarda
pas à se traduire en actes généreux et désintéressés, qu'on aurait pu, à cet âge, appeler héroïques. A dix-huit ans, Miguel était, au moral, un excellent jeune homme : il adorait sa mère et conservait, dans toute leur fraîcheur et leur exubérance, les idées pures et saintes, les nobles sentiments qu'elle avait gravés dans son cœur. Au physique, peut-être n'aurait-il pas été assez délicat, assez mièvre, pour figurer parmi les spécimens de masculine beauté qui ornent nos publications à la mode, et forment la crème de la jeunesse élégante de nos jours ; c'était, au contraire, le type achevé de la beauté virile, unissant une distinction naturelle, une certaine recherche même, à la franchise et à la bonne humeur.
Ce fut vers ce temps-là que le père de Miguel
se décida à l'envoyer étudier le droit à Séville.
Muni de lettres de recommandation pour ses
parents, il partit, au grand regret de sa mère,
(/ pour la belle capitale de l'Andalousie.
Malgré toutes ses bonnes qualités, Miguel avait un grave défaut, qui fut la cause de sa perte : c'était une forte dose d'amour-propre, mêlée à un caractère dominateur. Accoutumé jusque-là à ne traiter qu'avec des inférieurs, à qui il commandait en maître, il ne pouvait se faire à l'idée de devenir, dans la société où il entrait, un personnage secondaire, rencontrant à chaque pas des égaux et souvent même des supérieurs. De plus, il avait peu fréquenté la société aristo-
cratique. De là une certaine timidité, une certaine gaucherie, qui le mirent souvent dans des positions gênantes et désagréables, quand il dut se mouvoir dans cette sphère nouvelle ; et cette timidité, il ne pouvait, ou ne voulait pas la surmonter par l'apprentissage auquel doivent se plier tous les jeunes gens qui commencent à fréquenter les salons.
Un de ces petits incidents, insignifiants, ridicules même, mais qui laissent une si profonde impression sur les cœurs neufs, et deviennent parfois le point décisif de la carrière d'un jeune homme, le bouleversa entièrement.
Peuaprès son arrivée àSéville, il fit sa première visite à une vieille duchesse qu'il ne connaissait pas personnellement, mais qui était une parente éloignée de son père.
La noble dame le reçut avec l'affabilité particulière aux personnes de haute condition. Bientôt Miguel s'aperçut que le salon se remplissait de messieurs et de dames, qui venaient présenter leurs hommages à la maîtresse de la maison, à l'occasion de son jour de fête. Mais, malgré tout son désir de se retirer, il n'osa pas prendre congé de sa parente devant une compagnie aussi aristocratique, et, dans son trouble moral, il laissa les heures s'écouler inaperçues. Quand la cloche annonça le dîner, il était toujours assis. La duchesse s'approcha de lui, et d'un air souriant :
— Vous allez rester à dîner avec nous, n'est-ce pas, Miguel ?...
Le pauvre jeune homme devint aussi rouge qu'une grenade, et sans oser accepter ni refuser, suivit en silence les autres invités à la salle à manger.
Le dîner fini, les salons se remplirent de nouveaux visiteurs : on eût dit que toute la société élégante de Séville s'était donné, ce soir-là, rendez-vous chez la duchesse. Miguel était au désespoir. A tout prix, il aurait voulu partir ; mais jamais une occasion de prendre congé ne sembla se présenter. A onze heures on apporte le thé. Voyant son embarras, la duchesse vient à lui.
— Allons, Miguel, — lui dit-elle gracieusement,— faites-moi le plaisir d'accepter cette tasse de thé.
Miguel aurait voulu disparaître sous terre, comme les fées dans les pantomimes ; mais comme cela ne se pouvait, il accepta sans mot dire la tasse de thé.
Cependant l'eau s'était mise à tomber, et maintenant il pleuvait à verse. Les invités se retirèrent un à un, au fur et à mesure que l'on annonçait leurs voitures. Miguel, qui attendait depuis trois heures de l'après-midi une occasion favorable de se retirer, se trouva enfin seul à seul avec la duchesse, qui put à grand' peine dissimuler un léger sourire, en voyant le regard triste et confus de son jeune parent. Le pauvre garçon
gô RÉCITS ESPAGNOLS.
essaya de balbutier une excuse ; mais la vieille dame, incapable de se contenir davantage, finit par éclater de rire.
— Je ne puis vous permettre de vous en aller chez vous, à cette heure, Miguel, — lui dit-elle en l'interrompant. — Il est plus de minuit, et il pleut à torrents... Vous habitez trop loin d'ici et vous ne connaissez pas la ville... Je ne puis vous prêter ma voiture ; il faut donc vous résigner à coucher chez moi : vous me feriez de la peine, si vous n'acceptiez pas !...
Comme la terre ne voulait toujours point s'entr'ouvrir pour le recevoir, et qu'il ne pouvait sortir par la fenêtre, Miguel fut forcé d'accepter, en dépit des larmes de rage qui montaient de son cœur jusqu'à ses yeux.
La bonne duchesse, avec l'autorité que lui donnaient ses années et sa parenté, prit Miguel par le bras et le conduisit à la chambre de son fils unique, qui faisait en ce moment un voyage en Italie. Une fois seul, Miguel ôta prestement son paletot, se jeta sur son lit, et, se cachant le visage dans ses couvertures, il se mit à pleurer de rage comme un écolier furieux d'avoir été enfermé par punition.
Le lendemain matin, un domestique vint lui annoncer que la duchesse l'attendait pour l'accompagner à la messe dans son oratoire particulier, et ensuite pour déjeuner. Miguel entendit la messe avec bien peu de dévotion, et déjeuna avec moins d'appétit encore ; puis, comme s'il
avait été possédé du diable, il descendit quatre à quatre l'escalier de la maison de sa parente, où il était venu pour faire une visite d'un quart d'heure, et où sa ridicule timidité l'avait retenu pendant près de vingt-quatre heures. Mais le comble l'attendait à la porte. La duchesse avait commandé son coupé, et le pauvre garçon dut se résigner à être reconduit chez lui en grande cérémonie !...
Cet incident, dont le souvenir aurait fait rire tout autre que Miguel, froissa au plus haut point son amour-propre. Comme tant de jeunes gens qui font leurs débuts dans la société, il s'imagina que tous les yeux étaient fixés sur lui et qu'il était devenu le point de mire, la risée de tout Séville. Cette idée prit une telle consistance dans son cerveau, qu'il résolut d'éviter à l'avenir cette société aristocratique, à laquelle il appartenait par sa naissance. Il se mit à rechercher la compagnie de jeunes gens de basse condition, qu'il dominait par sa position de fortune et sa profession, et se laissa peu à peu entraîner par eux dans toutes sortes d'excès et de vices.
Par suite de ces fréquentations, notre étudiant, dès son premier trimestre, fut plus assidu aux cafés-concerts qu'aux cours. A la fin du second, c'était un pilier de taverne et un débauché.
La mère de Miguel aurait eu bien de la peine à reconnaître son fils, jadis candide et distingué, dans ce vulgaire bohème, qui, le chapeau sur le derrière de la tête, une grosse pipe à la bouche, et des paroles libres sur les lèvres, secouant le joug de l'éducation qu'il avait reçue, et méprisant jusqu'au respect humain, portait sur ses traits, l'expression de l'effronterie la plus dégradante. Ce jeune homme dont les propos scandalisaient, dont les manières grossières révoltaient, et qui du café était descendu dans les bouges, fuyait maintenant la société des gens bien élevés, pour rechercher la compagnie des jockeys et des toréadors, qui le traitaient sur un pied d'égalité.
Mais ce n'était point en vain que sa mère avait dirigé vers la religion et la vertu, les premiers mouvements de ce jeune cœur qu'elle aimait tant. Bien que corrompus et viciés à la surface, comme le diamant que souille une épaisse couche de boue, les nobles sentiments de sa jeunesse n'étaient qu'assoupis au fond de son cœur.
Quand, une fois, il eut été entraîné au mal par ses compagnons de débauche, et qu'il fut devenu plus tard leur chef, Miguel donna tête baissée dans toutes sortes d'excès. Parfois, cependant, il s'arrêtait court, comme si son cœur eût prêté l'oreille aux échos d'une voix lointaine. Rentrant alors en lui-même, il s'enfermait dans
sa chambre, où, sans s'en rendre un compte bien exact, il est vrai, il versait ces larmes amères d'une âme qui désire, mais s'imagine qu'elle n'aura jamais la force — briser les chaînes du péché qui l'enlacent et la retiennent captive.
Ah ! c'est qu'en ce moment-là même sa pieuse mère, agenouillée au pied du lit de son fils absent, levait ses mains suppliantes vers le Ciel, et priait avec ferveur pour sa conversion. Elle conjurait son Ange Gardien de le lui ramener sain et sauf, et, en attendant, de murmurer à son oreille des paroles d'alarme, de bon conseil, pour le faire rentrer dans le vrai sentier de la vertu et du devoir!... Que d'enfants prodigues, hélas! ne reviennent jamais au toit paternel, ne se convertissent jamais, parce que leurs mères ne prient pas pour eux!... Combien d'égarés, de pécheurs, qui deviendraient d'autres Augustins, si leurs mères versaient pour eux les larmes que Monique versa pour son fils!... Que d'âmes paralysées, finiraient par descendre dans la piscine de la grâce, si elles n'étaient forcées de s'écrier avec le paralytique de la piscine de Betsaïde : Domine, Jwminem non habeo ' / Seigneur, je n'ai pas d'homme pour m'aider!...
Parlait-on au père de Miguel, de la vie dissolue que menait son fils, il haussait les épaules, et riait de ce qu'il appelait ses tours d'écervelé.
S'il lui écrivait de temps à autre, c'était pour le charger d'un message auprès du directeur de
i. Joan. , v, 7.
OTHECA
IOO ici CITS l SPAGNOLS.
l'amphithéâtre.à propos du prix des bœufs qu'il se proposait d'envoyer pour le prochain combat, ou pour lui adresser des chèques, afin qu'il ne fût pas obligé d'emprunter de l'argent.
— Aussi longtemps que le garçon tient ferme dans l'étrier, — disait-il, — laissons-le courir sa course. Laissons-le s'en donner à cœur joie!... Ne faut-il pas qu'il jette ses gourmes?... Ou'a-t-il besoin de tant de science !... N'a-t-il pas assez d'argent?... Un beau garçon comme lui, avec son nom et ses cinquante mille douros (!) de rente, épousera une princesse quand il voudra s'établir!...
Le mois de mai allait finir, et le moment de l'examen était proche ; mais Miguel n'était nullement préparé à le passer. S'il avait assisté aux cours à de rares intervalles, c'avait été pour dormir, — prenant ainsi à la dérobée un peu de repos, après les orgies de la nuit précédente; — ou bien il s'amusait à caricaturer le professeur et aie représenter habillé en toréador, quand il ne lisait pas quelque mauvais roman. Il avait un vague souvenir que Justinien avait fait un abrégé des Institutes Romaines ; mais il ignorait s'il avait été empereur, général, jurisconsulte ou maire dans une commune quelconque de la banlieue. Son vieux professeur, qui était un ami de la famille, lui conseilla de ne pas se présenter à l'examen : mais Miguel, avec cette audace insolente qui avait fait place à sa timidité d'autrefois, se rit de cet avis plein de sagesse. Il passa deux
i. Soit 250,000 fr. Le douro vaut cinq francs de notre monnaie.
MIGUEL. IOI
ou trois nuits blanches, en se tenant éveillé avec du café très fort, et parcourut des yeux les sujets qui formaient la matière de son examen. Satisfait de cette préparation hâtée, il se présenta à son rang, bien résolu à se moquer des examinateurs et à faire naître un esclandre, si son bel esprit et sa bonne étoile, venaient à lui faire défaut, ou si la demi-douzaine de petits verres qu'il avait absorbés par précaution, pour se donner un peu de ton et d'éloquence, ne produisaient pas l'effet désiré.
Les questions qu'on lui posa, portaient sur l'organisation de la famille romaine. Miguel répondit, avec de nombreuses périphrases, plus entortillées les unes que les autres, qu'elle se composait du mari, de la femme, des fils, des filles et d'un plus ou moins grand nombre de serviteurs et d'esclaves. En le voyant ainsi patauger,l'examinateur précisa les questions, pour arriver à le tirer d'embarras s'il était possible.
— Et qu'arrivait- il dans une famille, quand le père venait à mourir ? — lui demanda-t-il.
— Ce qu'il arrivait ! — reprit Miguel d'une voix un peu larmoyante, — eh parbleu ! tout le monde était dans la peine ! . . .
Un des examinateurs prit le jeune homme pour un niais, et se mit à rire ; les autres furent indignés, et le traitèrent de drôle : le vieux professeur, qui le prit pour tous les deux à la fois, lui posa encore une question, mais d'un ton sec.
— Bien !... Et que savez-vous de la loi Furia Canina ?
Miguel le regarda dans le blanc des yeux, et avec la dernière impertinence lui répondit :
— C'est la première fois que j'en entends parler !...
Puis, prenant son chapeau, il fit une profonde révérence, et au grand ébahissement des examinateurs, quitta la salle.
Ses camarades habituels, qui l'attendaient à la porte, célébrèrent son insolence par des plaisanteries et des éclats de rire. Avant de quitter l'Université, Miguel déchira le tableau où étaient inscrits les noms et qualités des candidats, parce qu'il avait lu devant le sien : Renvoyé. Il jeta dans l'eau la toque de l'appariteur qui voulut lui faire des observations ; et pour célébrer dignement le succès de son premier examen, il invita la bande de voyous qui faisait désormais toute sa société, à une ripaille complète dans un café fameux, situé derrière les magnifiques jardins de la ville, et qui était le rendez-vous accoutumé des viveurs de la plus basse classe.
En passant sur le marché près de l'Université, il aperçut un énorme monceau de citrouilles et de melons d'eau. Il acheta une citrouille qui pesait une vingtaine de livres, l'empaqueta soigneusement et l'expédia, port payé, à son père, par le chemin de fer, avec le billet suivant :
« Fruit de toute une année d'études !...»
(Pour bien comprendre cette boutade, il faut
savoir que le terme employé en Espagne pour dire que quelqu'un a échoué à l'examen est : Dai' calabaza ; « avoir, ou remporter une citrouille » ; ce qui équivaut à notre expression française : « être retoqué ».)
Le père de Miguel se contenta de rire du trait d'esprit de son fils : mais que de larmes sa pauvre mère versa en silence!...
A quelque temps de là, Miguel sortait un soir d'une maison de jeu où il avait perdu tout son argent : il ne lui restait qu'une pièce de dix francs en or.
Malgré cela, il marchait la tête haute. Rien maintenant n'était plus capable de l'abattre, ni de le faire réfléchir. Arrivé à un carrefour, il enfile une rue longue et étroite, menant à la taverne dont il était l'habitué. Soudain il s'arrête, la tête penchée en avant, dans l'attitude d'un homme qui écoute... Un cri plaintif, déchirant, que le silence de la nuit rend plus lugubre encore, a frappé ses oreilles. Ce cri, c'est la plainte d'un enfant.
Miguel court à l'endroit d'où partent ces gémissements, impatient de secourir le pauvre petit. Sous un porche, à demi couvert de haillons, un bébé, âgé de quelques mois seulement, dort, sa petite tête appuyée sur la pierre nue et
glacée. Il tient dans sa main mignonne, un morceau de croûte durcie que ses gencives, encore sans dents, n'ont pu broyer ; et si dure que soient sa couche et son oreiller, un sourire ingénu erre cependant sur ses minces lèvres rosées.
Un petit garçon de sept à huit ans, son frère, pleure à chaudes larmes auprès de lui. D'une main, il tient quelques billets de loterie, — image de la fortune qui lui est si adverse ; — de l'autre, une pièce de cinq francs qu'il frappe constamment sur la pierre, pour en essayer le son. Tous deux, anges du bon Dieu et enfants de notre Père céleste !... l'un sourit ingénument dans son sommeil, l'autre est tenu éveillé par la crainte et le chagrin !. . .
— Qu'y a-t-il, mon enfant ? — demanda Miguel, avec l'accent de la plus profonde compassion.
Au lieu de lui réoondre, l'enfant se mit à crier plus fort encore; on eût dit que rien ne pouvait le consoler désormais, ni remédier à son infortune.
— Si jeune, si innocent, — pensa Miguel, — et pleurer ainsi !... Et moi qui suis coupable, je dépense et je jouis !... Il y en a tant qui n'ont pas de pain... et ce que je mange ne se change pas en fiel dans ma bouche!... Grand Dieu, où est donc ta justice !...
Ainsi raisonnait le jeune libertin, rendant Dieu responsable des crimes des hommes. Dans le silence de son cœur,une voix profonde lui répondit:
« Cesse de murmurer: ce n'est point la justice du Créateur qu'il faut accuser, mais bien la perversité des hommes. Si seulement ceux qui le peuvent, séchaient les larmes qu'ils doivent sécher, combien elles couleraient moins dans ce monde de misères et de peine!... Dieu n'a pas créé le riche pour jouir, ni le pauvre pour souffrir: il recommande celui-ci à la bienveillance de celui-là. A l'un, il enjoint la charité; à l'autre, la patience, la résignation. La richesse est une dette contractée envers l'indigence ; et le riche qui ferme sa porte et sa bourse au pauvre, est un voleur et un lâche!... »
Emu jusqu'aux larmes, Miguel presse l'enfant de lui faire connaître la cause de son chagrin. Sur les entrefaites, le garde de nuit est arrivé. Cédant à leurs instances réunies, le pauvre enfant leur raconte qu'un homme lui a acheté un billet de loterie.et l'a payé avec la fausse pièce d'argent qu'il tient à la main; et qu'il n'ose rentrer chez lui de peur d'être roué de coups par son père.
Miguel laisse échapper un soupir de soulagement. Il pouvait encore sécher les larmes de l'innocent, et faire rentrer la joie dans son cœur désolé... Sans plus tarder, il envoie le veilleur de nuit changer, dans la plus prochaine auberge, sa pièce d'or de dix francs, — tout ce qui lui restait sur son mois ! — en deux pièces d'argent. Il en donne une à l'enfant, et met l'autre dans la poche de son gilet. Etonné et ravi tout à la fois, le petit infortuné le suit pendant quel-
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que temps, des paroles de bénédiction et de remerciement sur les lèvres. Mais reprenant bientôt l'air de bravade et de sans-gêne qui lui était habituel, Miguel continue sa route, en affectant un dédain et une indifférence qu'il était loin de ressentir.
Sa tête, toute échauffée, toute alourdie par l'atmosphère viciée de la salle de jeu, était comme emportée dans un tourbillon d'idées confuses qu'il cherchait vainement à démêler. Les monceaux d'or sur le tapis vert du tripot, et le visage chagrin de l'enfant qui lui souriait maintenant au milieu de ses larmes, comme l'étoile qui scintille au firmament à travers le nuage sombre et orageux ; la palette du croupier emportant l'une après l'autre ses pièces d'or, et la main grêle et toute malpropre du petit garçon serrant bien fort la pièce de monnaie qui allait lui éviter d'être battu; enfin la voix rauque des joueurs maudissant leur déveine, et les doux accents de l'infortuné qui répétait derrière lui: « Que Dieu vous le rende, mon bon Monsieur ! » tout cela résonnait constamment à son oreille ou repassait tour à tour devant les yeux de son imagination enfiévrée.
Tantôt en colère, tantôt prêt à pleurer, Miguel arriva enfin à la taverne. Les plaisanteries grossières de la compagnie ne tardèrent pas à lui devenir insupportables; ennuyé, il quitta le café et reprit d'un pas alerte le chemin de sa demeure. Une angoisse indéfinissable, un vide immense,
dont il ne soupçonnait même pas la cause, s'était emparé de son cœur et le torturait cruellement.
— Mais qu'ai-je donc? — se demandait-il sans cesse.
Hélas ! sa raison, obscurcie par une vie de désordre, ne pouvait lui répondre que c'étaient ses nobles sentiments, qui, réveillés par les larmes de l'enfant, s'efforçaient de se faire jour à travers la fange du vice qui les tenait submergés, pour arriver à recouvrer leur liberté. Ils s'agitaient, ils s'irritaient, comme le bien pour se séparer du mal ; comme ce qui est noble et délicat, pour se dégager de ce qui est grossier et bas ; comme ce qui est pur et divin, pour se débarrasser de ce qui est vil et terrestre.
Il est maintenant minuit passé : les rues sont désertes et sans lumières. Tout à coup, dans une encoignure, et assez près de la maison qu'il habite, Miguel est assailli à l'improviste par deux voleurs : l'un le menace de son poignard, tandis que l'autre essaye de lui enlever sa montre et son argent. Miguel, qui est solide et courageux, se défend avec énergie et parvient à repousser ses agresseurs ; puis tirant son revolver, il fait feu sur eux. Au bruit de la détonation, l'un des assaillants s'est enfui; mais l'autre, furieux de se voir déçu, se retourne contre lui avec plus de violence, et le frappe de son poignard. On entendit alors un bruit strident, comme si la lame du glaive s'était brisée contre un corps dur, et Miguel ressentit au côté, un coup étrange dont
il ne se rendit pas compte sur le moment. Les veilleurs de nuit, qui étaient accourus sur les lieux, au coup de feu, s'empressèrent d'examiner Miguel, pour voir s'il n'était point blessé. La pointe du glaive avait heurté contre la pièce d'argent qui lui était restée, après le change de sa pièce d'or, et elle s'y était enfoncée. Sans cet obstacle, Miguel eût été tué raide.
— Quelle chance incroyable!... s'écrièrent les veilleurs, en examinant à la lueur de leurs lanternes, la pièce de monnaie trouée.
Mais Miguel avait déjà vu là le doigt de Dieu. Son esprit et son cœur s'étaient éveillés soudain, et maintenant il versait des larmes de repentir. C'était l'aurore d'une conversion vraie et sincère, qui n'a fait de lui ni un ermite, ni un trappiste, mais ce que Dieu voulait qu'il fût : un bon chrétien et un excellent père de famille. Il pleurait, et son cœur, au milieu de ses larmes, murmurait :
— Bénie soit, mille fois, la divine et miséricordieuse Providence de mon Dieu!...
Voilà l'histoire que la pieuse mère de Miguel voulait qu'il me racontât. En l'entendant de ses lèvres, je ne pus m'empêcher de m'écrier :
— Heureux l'enfant qui a une vertueuse et tendre mère qui prie pour lui !...
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Les orages, en Andalousie, sont très fréquents durant l'été ; mais sous ce beau ciel, si lumineux et si pur, ils passent avec la rapidité d'un nuage de chagrin sur le front de l'enfant qui sourit au milieu de ses larmes. Pendant que, d'un côté, le soleil embrase la terre d'une ardente flambée d'or, et arrache des parfums suaves aux fleurs sur lesquelles il boit la rosée de la nuit, de l'autre, des pluies torrentielles, semblables à des cataractes, tombent des nuages chargés d'électricité, et transforment les campagnes en une nappe limoneuse. Suivant la pittoresque expression des paysans andalous, « c'est le diable qui bat sa femme ! »
Une de ces bourrasques, qui pour être courtes, n'en sont pas moins redoutables, vint s'abattre inopinément sur la petite ville de X. — dans la nuit du 15 juillet, veille de la fête de Notre- Dame du Mont Carmel, qui est la patronne de la paroisse.
L'averse a éteint les lumières, trempé les oriflammes et les lanternes vénitiennes qui décorent la façade de l'église ; mais elle n'a pu faire taire les gais carillons des cloches, qui annoncent aux habitants, en même temps que la
solennité du lendemain, la célébration d'une première messe.
La tempête, par intervalles, cesse-t-elle de hurler et le tonnerre de gronder, on entend distinctement la voix des cloches qui, dominant l'une et semblant se rire de l'autre, secouent dans l'air leurs notes harmonieuses, et jettent aux échos d'alentour leurs joyeux alléluias. On les eût dites animées, inspirées par la foi et la raison.
L'hôpital du Carmel est situé dans la partie haute de la ville, le long d'une ruelle étroite et tortueuse qui monte par une pente rapide. Comme pour mieux afficher son dédain des grandeurs humaines, il donne par derrière sur un vieuxchâteau féodal, qui fut jadis la résidence de quelque illustre seigneur espagnol ; le devant s'ouvre sur un pâté de maisons à l'aspect misérable, habitées par de pauvres ouvriers. Sur la grande porte on lit, en lettres longues d'un pied: « Fondé pour le bonheur temporel du pauvre, et « pour le salut éternel du riche. »
Adossée au mur de l'hôpital et tapie le long, comme un nid d'hirondelle, se trouve une petite maisonnette blanchie à la chaux. Un réséda qui pend du toit l'embaume de son parfum discret, et une branche de laurier bénit, fixée au balcon par un nœud de ruban bleu, la sanctifie. Là vivaient Don Blas, le chapelain, et Dona Mariquita, sa sœur.
Cette nuit-là, l'humble logis étincelait d'ordre,
de propreté, et de je ne sais quelle allégresse des choses, qu'une main affectueuse s'était appliquée à y mettre pour fêter le retour d'une personne doublement chérie. Celui qu'on attendait, et pour qui l'on avait fait tous ces préparatifs, n'était autre que Pepito, le neveu bien-aimé. Il avait grandi sous l'œil vigilant, tout maternel, de son oncle et de sa tante, entouré d'une atmosphère de pureté et de candeur, comme un tendre églantier à l'ombre de deux vieux cyprès. Le petit orphelin, que les bons vieillards avaient recueilli presque à son entrée dans la vie, avait toujours été un modèle de sagesse et de vertu ; maintenant il était prêtre. Joseph ou Pepito, comme ils aimaient à l'appeler,avait été ordonné à Cadix le matin même, et devait célébrer sa première messe le lendemain, dans l'église de Notre-Dame du Mont Carmel dont son oncle était le chapelain.
Don Blas appartenait à l'Ordre de St-François, et, comme tant d'autres religieux, il avait été expulsé de son monastère quand on dispersa les Congrégations d'hommes. C'était, comme l'on dit dans le monde avec une pointe d'ironie mélangée de pitié, « une bonne pâte d'homme, une âme du bon Dieu, » aimas de Dios, une de ces âmes simples et pures comme Dieu les aime. Pendant trente ans, il s'était acquitté de ses humbles, mais délicates fonctions, avec ce dévouement, ce zèle et cette abnégation tranquille que bien peu comprennent, mais qui est le caractère
distinctif de l'admirable clergé espagnol, si instruit et si pieux, et cependant si méconnu et si calomnié.
Don Blas, pourtant, n'était point un homme de grande science, loin de là; car, à l'exception des prières de la Messe et des Offices du Bréviaire de son Ordre, il n'avait pas eu le temps d'apprendre beaucoup de latin. Mais qui dira la paix, le calme de sa conscience, et surtout son égalité d'âme ? Pareil à celui de son Bienheureux Père St François qu'il invoquait à toute heure du jour, son cœur se consumait de cet amour fort et généreux qui console dans les peines, remédie à toutes les infortunes et va, comme le pélican, jusqu'à donner son sang quand il ne lui reste plus rien à donner. Qu'elle était sublime aussi, en même temps que facile à acquérir, la philosophie de cet humble moine, qui, pour toute science, n'avait que l'amour de Dieu et du prochain, et qui résumait toute la religion dont il était le ministre dans ces deux mots: «Notre Père ! » Si d'aucuns riaient de sa simplicité, il n'était personne qui ne le tînt en grande vénération ; car il possédait cette supériorité modeste de la vertu qui sait toucher et convaincre sans heurter, ni imposer jamais, si différente de la supériorité hautaine de la science qui, en imposant orgueilleusement aux autres ses opinions et ses idées, excite leur envie parce qu'elle les abaisse et les humilie.
Pendant un certain nombre d'années, Don
Blas avait vécu seul ; mais un beau jour une femme pauvrement vêtue était venue frapper à sa porte. Elle tenait dans ses bras, enveloppé dans son tablier, un tout jeune enfant. En apercevant le visage épanoui et plein de bonhomie du saint religieux, caché au fond de son capuchon de serge brune, le pauvre petit être lui sourit ingénument, comme sourit l'innocence à la charité qu'elle devine. Cette femme, c'était Doiia Mariquita, la sœur de l'aumônier de l'hospice, et l'enfant était le fils de leur jeune sœur qui venait de mourir ; quant au père, il avait disparu, abandonnant l'orphelin. Don Blas ouvrit tout grands son cœur, ses deux bras et sa bourse, bien plate, hélas ! à sa sœur et au petit infortuné qui venaient lui demander asile et protection. Et, à partir de ce moment, leurs deux vies s'écoulèrent près de lui; l'une avec le calme serein du jour qui décline, l'autre avec la pétulante ardeur de l'enfance et de la jeunesse.
Cet humble toit cachait pourtant un mystère, qui, par instants, glaçait le sourire toujours épanoui sur les lèvres du bon moine, et réduisait à un mutisme absolu Doua Mariquita, toujours prête à gronder.
Un beau matin, cette dernière reçut de Ceuta une lettre qui lui avait été adressée à son ancienne résidence, et qui, après un délai considérable et beaucoup de tours et de détours, était enfin parvenue à sa destination. Le frère et la sœur s'enfermèrent aussitôt dans le petit cabinet
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de travail pour la lire, et ils y demeurèrent deux Grandes heures durant. Ouand Don Blas en sortit, il était visiblement pâle et soucieux, et de toute une semaine on le vit pas rire; Dona Mariquita avait les yeux rouges et gros, et pendant plusieurs jours elle ne gronda pas.
Depuis lors, chaque année, aux approches de Pâques, Dona Mariquita préparait un petit paquet d'effets pour homme qu'elle roulait dans une serpillière; ensuite elle ouvrait une tirelire qui renfermait une bien modeste somme d'argent, économisée sou par sou à force d'épargnes et de privations. Elle achetait quelques boites de cigares qu'elle mettait dans le paquet. Puis Don Blas prenait la diligence pour Cadix, emportant le tout avec lui; son absence durait de cinq à six jours.
On ne sut jamais pourquoi il faisait ce voyage, ni qui il allait voir.
— Où va mon oncle? — s'informa un jour Pepito, avec la curiosité si naturelle à l'enfance.
Une expression de tendresse et d'indicible amour s'épandit sur le visage de sa tante ; elle lui répondit pourtant avec sa vivacité accoutumée :
— Il est allé compter les frères; on dit qu'il en manque un !...
Une autre fois Pepito se hasarda à faire la même demande à son oncle. Le bon vieillard se retourna vivement vers lui, et, avec un regard où l'on pouvait lire à la fois l'épouvante, l'an-
goisse et l'affection, il répondit à son neveu d'un ton sévère qui ne lui était pas habituel :
— L'enfant bête et curieux est détesté, et méprisé de tout le monde !...
Honteux et confus, Pepito courut se cacher le visage dans les plis de la jupe de sa tante, et ne se risqua plus à questionner personne sur le mystérieux voyage.
Dona Mariquita attendait avec une impatience fébrile le retour de son frère; elle allait à sa rencontre jusque sur la route, et du plus loin qu'elle l'apercevait, elle l'interrogeait du geste et de la voix.
— Rien!... rien! — lui répondait invariablement Don Blas, d'un air absolument découragé. Il est dur comme un rocher, plus dur que les murs de Ceuta !...
Et Dona Mariquita de pleurer alors.
Des années s'écoulèrent, le petit orphelin grandit et son cœur resta toujours plus pur que l'hermine. Son oncle lui fit obtenir une bourse au séminaire de Cadix, où on le citait comme un modèle pour son assiduité au travail et sa bonne conduite; il était doué d'ailleurs d'un talent peu ordinaire.
Il y eut un jour au séminaire, dans une circonstance particulière, une dispute publique sur différentes questions théologiques. Pepito fut chargé par l'évêque de soutenir plusieurs thèses du traité de la Sainte-Trinité. La joie de Don Blas, en apprenant cette nouvelle, fut à son
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comble, et il se disposa à partir sur-le-champ pour aller entendre son neveu.
— Et comment comptes-tu t'y rendre, mon frère? — demanda Dona Mariquita d'un air consterné. — Nous n'avons pas même un franc à la maison pour payer la voiture !...
Don Blas partit d'un franc éclat de rire.
— Et comment veux-tu, ma fille, qu'un pauvre frère mendiant voyage autrement que sur ses deux jambes ? — reprit-il. — C'est le cheval de mon bon Père saint François, qui n'a besoin ni d'avoine, ni de licol...
— Quoi!... à pied? — s'écria sa sœur. — Toi faire quatre grandes lieues à pied, avec le poids de tes soixante-dix ans sur les épaules ?
— Quatre lieues! ma fille; mais j'en ferais quatre cent mille sur mes deux genoux, pour aller entendre l'enfant de mon cœur, qui un jour deviendra un autre saint Thomas d'Aquin! — repartit Don Blas, en se redressant de toute sa hauteur. — Mariquita ! — poursuivit-il d'un ton sentencieux, en balançant d'une main son vieux chapeau de castor tout démodé, et de l'autre une brosse avec laquelle il essayait vainement d'en lisser le poil, qui était fort ras, — Mariquita, souviens-toi de ce que je vais te dire. Moi, je ne verrai pas ce jour-là, car je ne tarderai pas à aller engraisser les mauves du cimetière ; mais toi, tu es jeune, — elle avait soixante-cinq ans! — et tu pourras le voir. Notre enfant, un jour... il portera la mitre!
— Il doit y avoir au moins un douro dans la tirelire, — observa timidement DonaMariquita.
— Pour Dieu! tais-toi, ma fille !... cet argentlà est sacré !...
Don Blas n'eût, certes, pas échangé la chaire de saint Pierre pour la place d'honneur que le Supérieur du séminaire lui assigna sur l'estrade, à côté de l'évêque. Il riait, il pleurait tour à tour ; toutes les émotions qui peuvent agiter le cœur humain, se peignaient alternativement sur son visage simple et bon, quand, se tournant d'un côté, puis de l'autre, avec un air de satisfaction épanouie, il semblait dire aux assistants : Savezvous que ce jeune homme-là est mon neveu ?
La discussion finie, chacun d'entourer le jeune séminariste pour le féliciter de sa science et du succès qu'il venait de remporter. L'évêque le complimenta en termes flatteurs, et lui remit un exemplaire de la Somme de saint Thomas.
Don Blas traversa la foule en jouant des coudes.
— Place! Messieurs, place! — criait-il de toutes ses forces. — C'est mon neveu !... Mon fils! mon fils !... répétait-il d'une voix émue, en nouant fiévreusement ses bras autour du cou de Pepito. . . Et ma pauvre Mariquita qui n'était pas là pour t'entendre !... Mais, va! attends un peu que je puisse tout lui raconter !...
Et il pleurait de joie comme un enfant. Tout d'un coup, cependant, il devint sérieux. La pen-
sée qu'un tel succès pourrait enorgueillir le jeune séminariste et lui tourner la tête, l'avait frappé soudain. Aussi, posant une main sur la tête de son neveu, et mettant l'autre sur la sienne, il reprit d'un ton grave, solennel :
— C'est bien, mon fils !... tu as parlé comme un livre ; mais rappelle-toi que cette jeune tête si intelligente, de même que mon vieux chef qui n'en peut mais, un jour deviendront également la pâture des vers !...
Et il se mit à pleurer de nouveau ; puis tout aussitôt, éclatant de rire, il embrassa son neveu avec effusion.
Don Blas s'en retourna dans une voiture que le Supérieur du séminaire le força d'accepter, emportant avec lui deux exemplaires du précis des thèses qu'avait soutenues Pepito. Le long du chemin, il les lut d'un bout à l'autre à son conducteur, qui tout naturellement n'en savait pas plus long après qu'avant.
Aussitôt rentré chez lui, il en donna une copie à Dona Mariquita; l'autre, il la fit encadrer et la plaça sur le manteau de la cheminée de son petit cabinet de travail.
— Si tu avais pu seulement l'entendre, ma pauvre Mariquita! — s'écriait-il en mangeant sa soupe à l'ail. — Mais non, ça ne peut pas se décrire!... Il faut voir et entendre ces choseslà !... Par mon Bienheureux Père saint François, quelle science !... quelle assurance, ma fille!... Notre Pepito a vingt ans à peine, et il sait déjà
par cœur son Suarez et son saint Thomas! Quelle éloquence! quelles réponses toujours prêtes !... et quel latin, ma fille !... Ah ! quel latin !... Si je ne l'avais pas entendu de mes deux oreilles, je ne l'aurais jamais cru!...
— Il n'a pas son pareil ! — reprit Dona Mariquita, les larmes aux yeux.
— Toute la bourgeoisie de Cadix se pressait pour lui baiser les mains, comme on baise une relique ; et lui, humble comme mon Père saint François, il tenait constamment ses yeux fixés sur la terre. Ah ! c'est un ange, Mariquita !... oui, un ange !...
— Un vrai saint ! mon frère.
— Non, pas tout à fait, car, lorsqu'ils lui faisaient des objections, si tu avais vu comme le gaillard les remettait joliment à leur place!... Ils ne lui pesaient pas plus qu'une plume dans la main. Il y avait là.entre autres,un vieil estropié qui était intraitable ; sans cesse il le contredisait et contestait tout ce qu'il disait.
— Le contredire!... contester ce qu'il disait !... lui ? — s'écria Dona Mariquita tout ébahie. — Pour sûr, c'était quelque gredin de Juif.
— Oh non ! c'était un chanoine.
— Dans ce cas, il était jaloux de notre Pepito, ça c'est certain !...
— Mais tu es donc sotte, ma chère ! tout cela, c'était fait exprès pour voir si notre enfant était ferme sur ses étriers.
— Comme de raison, notre Pepito avait toujours le dessus !
— Certes, s'il l'avait!... Et qui donc aurait jamais pu le désarçonner avec un jugement droit et un esprit subtil comme le sien ? Et puis, est-ce que les vérités qu'il défendait n'étaient pas plus claires que le jour ?... Mariquita, rappelle-toi ce que je vais te dire : dès que notre Pepito aura chanté sa première messe, ils le nommeront curé tout de suite...
— Oh ! chanoine pour le moins ! — repartit vivement Mariquita.
Don Blas éclata de rire.
— A ce compte-là, tu vas nous en faire un évêque pour la Semaine Sainte, un cardinal pour Noël, et, pourquoi pas ? un pape dans un an !...
Et le bon vieux moine, qui était la simplicité et la bonté même, se mit à rire de nouveau de son bon mot.
— Si seulement sa pauvre mère pouvait relever la tête et le voir maintenant ! — - articula Dona Mariquita d'un ton chagrin.
Le rire, à l'instant même, expira sur les lèvres de Don Blas. Tristement il leva les yeux au plafond, puis les abaissa vers la terre, en poussant un gros soupir.
— Pauvre chère Anna ! — murmura-t-il, — je l'aimais tant ! — et il se mit à réciter le « Notre Père ».
— Requiescat in pace ! — ajouta-t-il en finissant.
— Amen ! — répondit sa sœur, et elle essuya une grosse larme au coin de son œil, avec le revers de son tablier.
A peine enfermée dans la petite mansarde qui lui servait de chambre à coucher, Dona Mariquita lut d'un bout à l'autre, à la clarté d'une petite lampe fumeuse, le sommaire des six thèses que son neveu avait soutenues.
Je n'en comprends pas un seul mot, se disaitelle à elle-même; mais ça doit être quelque chose de bon pourtant, puisque c'est sur la Sainte Trinité. Et puis, c'est mon Pepito qui l'a composé !... et l'évêque l'a approuvé !
Aussi la bonnevieille Mariquita apprit-elle par cœur l'exposé de ces six thèses, et le soir, quand ses prières étaient finies, elle le récitait dévotement aux pieds de son lit, ajoutant avec cette foi naïve du «pauvre d'esprit » à qui Notre- Seigneur a promis le Ciel : « Pour mon petit Pepito, afin que le Bon Dieu lui donne la santé et le bonheur, et le délivre du mal ! »
Pepito est attendu d'un moment à l'autre. Son oncle et sa tante, cependant, s'abandonnent à une joie exubérante, que chacun manifeste selon son tempérament. Don Blas rit et pleure tout ensemble ; maintenant il se promène de long en large dans son cabinet de travail, en apprenant le
sermon qu'il doit prêcher à la première messe de son neveu ; une minute plus tard, il agace, il impatiente Dona Mariquita, non tant par les questions réitérées, importunes, que lui suggère l'excès de sa joie et de ses préoccupations, que par sa bonne humeur charmante, et son inaltérable sérénité d'âme.
Affairée dans sa cuisine, Dona Mariquita surveille d'un œil fiévreux tout un arsenal de marmites, de casseroles, de poêlons et de réchauds, dans lesquels elle prépare un vrai festin de Balthasar pour le lendemain. Elle maugrée et dispute plus fort que jamais ; car, d'habitude, ses gronderies augmentent en proportion de ses occupations et de sa joie. Sous une écorce rugueuse, qu'on eût dite armée de pointes aiguës, elle cachait une âme généreuse, un vrai cœur d'or.
— Mariquita ! — appela Don Blas, pour la centième fois, du seuil de son cabinet de travail.
— Me voilà ! — répondit celle-ci du fond de sa cuisine; — qu'est-ce qu'il y a encore pour ton service ?
— J'en réponds, avec tous tes interminables préparatifs pour le dîner de demain, tu vas oublier le souper de Pepito.
— J'en réponds aussi, il va t'arriver ce qui arriva à l'administrateur d'Almagro ! — répliqua sur le même ton Dona Mariquita.
— Et qu'est-ce qu'il lui arriva donc ?
— Ce qu'il lui arriva ? eh parbleu ! à force de
se mêler de ce qui ne le regardait point, il mourut un jour de contrariété, parce que le ragoût de son voisin avait été brûlé !
Don Blas éclata de rire.
— Ce n'était pas pour ça, ma fille, — reprit-il d'un ton plaisant, — c'était parce que le tailleur avait fait son gilet trop court !
— Que ce soit pour ça, ou pour autre chose, cela ne m'importe guère ; mais de grâce ne t'ingère pas toujours ainsi dans les affaires des autres !...
— C'est bien ! c'est bien ! ma fille, je me tais. Je t'en prie, ne te fâche pas ; si j'en parle, c'est seulement parce que je crains que le pauvre garçon n'ait faim.
— Il sucera son pouce alors !...
— Ave Maria Purisima! on dirait, en vérité, que tu as été élevée avec du lait de guêpe !
— Et toi, avec le sirop des importuns !... Don Blas se tut, et sa sœur continua de flamber une volaille qu'elle venait de plumer.
— Mariquita!— hasarda de nouveau Don Blas, mais tout timidement.
— Eh bien ? qu'est-ce qu'il y a encore ? — grommela celle-ci en troussant son poulet, qui faisait mine de vouloir résister.
— Pepito aime beaucoup la gibelotte aux pommes de terre.
— Et moi, j'aime les pommes de terre à la gibelotte !
— Si j'en parle, c'est seulement parce qu'il
aura à jeûner longtemps demain, et que c'est un plat qui n'est pas long à cuire.
— C'est tout, je suppose ?... Que d'embarras, mon Dieu! à propos d'un méchant souper! Mais, de grâce, ne te tracasse pas comme ça, on ne le laissera pas se coucher sans souper!...
— C'est bien, ma fille! c'est bien; mettons que je n'ai rien dit !
Un moment après, Don Blas descendit à la cuisine, son sermon à la main.
— Sais-tu ce à quoi j'ai pensé? — commençat-il. — Comme Pepito sera très fatigué en arrivant, tu ferais bien de mettre mon matelas de laine dans son lit ; moi, je dormirai parfaitement sur ma paillasse.
— Sais-tu ce à quoi j'ai pensé, moi aussi? — répliqua Dofia Mariquita. — A force de jacasser, tu vas faire tomber le clocher sur ta tête, et nous n'aurons point de sermon demain ! Laisse-moi donc tranquille : personne ne s'occupe de toi !
Elle eut bien soin de taire qu'elle avait déjà mis son propre matelas dans le lit de Pepito, et qu'il lui faudrait, par conséquent, coucher sur la planche nue.
L'oreille un peu basse, le bon religieux regagna son cabinet de travail en disant :
— Quelle drôle d'idée ils ont eue là de l'appeler Mariquita de la Paz! Pacifique ! elle? Allons donc ! C'était Mariquita de la Guerra qu'ils auraient dû la nommer !... Elle sent beaucoup plus la bataille que la paix!...
— Et pourquoi ne m'ont-ils pas nommé cet être-là Don Posma (Monsieur le Lourdaud) au lieu de l'appeler Don Blas ? — lui répliqua-t-elle vertement en commençant à farcir son poulet.
Dix minutes ne s'étaient pas écoulées, et Don Blas était de nouveau à la cuisine.
— Mariquita! — dit-il d'une voix mal assurée, chevrotante.
— Mais mon Dieu ! qu'est-ce qu'il a ce soir avec mon nom ? — répondit celle-ci plus impatientée que jamais.
— Mariquita! au nom du Ciel ! écoute-moi, — poursuivit-il d'un ton visiblement ému. — Tout à l'heure, j'ai eu une inspiration qui doit certainement venir du Ciel. C'est le Bon Dieu et mon Bienheureux Père saint François qui me l'auront envoyée.
Vivement intriguée, Dona Mariquita a levé la tête. En voyant l'agitation, le trouble empreints sur le visage de son frère, elle s'avance vers lui, les mains pleines de farces, les sourcils relevés et la bouche grande ouverte.
— Il y a une minute à peine, — continua Don Blas, — tandis que je regardais le portrait de mon Bienheureux Père saint François, l'idée m'est venue, je ne sais trop comment, que si Pepito demandait demain, pendant sa première messe, ce que nous avons vainement sollicité durant ces dix-huit dernières années, le Bon Dieu le lui accorderait certainement ; car Notre-Seigneur ne refuse jamais une grâce ni une faveur au
prêtre qui la lui demande le jour de sa première messe!... C'est certain, Mariquita; certain, certain!... C'est le Père Supérieur de mon couvent qui me l'a dit!...
— Mais qui se sentira jamais assez de courage pour lui briser ainsi le cœur? — se récria aussitôt Doîia Mariquita, en laissant échapper un profond soupir.
— Je lui dirai de célébrer sa messe à mon intention, qui sera, bien entendu, celle-là. Il n'y a pas besoin de lui en dire plus long.
— Et s'il venait à soupçonner quelque chose ?... Ah ! Maria Santisima ! ça le tuerait !
— Le Bon Dieu nous aidera, ma fille, et mon bon Père saint François me guidera !
Dona Mariquita allait lui répondre, quand le son argentin d'une clochette et le bruit des roues d'une voiture, qui s'arrêta tout à coup en face de la maison, vinrent frapper soudain ses oreilles. Une seconde plus tard, le frère et la sœur étaient sur le seuil de la porte.
— C'est lui ! — criaient-ils tous les deux à la fois. — Enfinlevoilà!.. , monfils!... mon amour!... l'enfant de mon cœur, Jiijo de mi aima !
Cependant le jeune prêtre avait déjà mis pied à terre. En apercevant son oncle et sa tante qui s'avancent au-devant de lui, il court à leur rencontre, les presse affectueusement sur sa poitrine, et tous les trois ensemble, ils versent des larmes de joie. Mais Don Blas est tombé agenouillé aux pieds de son neveu.
— A genoux, Mariquita ! à genoux ! — dit-il. — Mon fils, ta bénédiction! ta première bénédiction à ton pauvre oncle et à ta bonne vieille tante!...
Et, pour la première fois, ces jeunes mains qui, le matin même, avaient reçu l'onction sainte, se lèvent suppliantes vers le Ciel, pour appeler sur ces deux têtes vénérables, ceintes d'une couronne d'argent, la bénédiction du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
Pepito tire ensuite de sa poche un ruban blanc, coupé en deux, et soigneusement enveloppé dans une feuille de papier.
— Voici le ruban qui a servi à attacher mes mains durant l'ordination, — dit-il en le donnant à Don Blas ; — une partie est pour vous, mon oncle ; l'autre, pour ma tante.
— Que le Bon Dieu te bénisse et te récompense, mon fils ! Tant que je vivrai, je le garderai comme une précieuse relique ; et quand je serai mort, que l'on m'attache les mains avec !
Dofia Mariquita avait pris sa part et versait, en la baisant, des larmes silencieuses.
Deux heures plus tard, en sortant de la chambre de son neveu, Don Blas se rendit à celle de Doiia Mariquita, qui l'attendait sur le seuil de sa porte.
— Qu'a-t-il dit?— demanda-t-elle tout anxieuse.
— Il fera ce que je lui ai demandé.
— Et il ne soupçonne rien ?...
— Rien, Mariquita ! absolument rien !... L'innocent, il est sûr que son père et sa mère sont
morts !.. Douce colombe! tendre agneau né d'un loup ravissant!.. J'avais le cœur brisé en l'entendant parler.. Il m'a dit qu'il avait l'intention d'offrir sa première messe pour le repos de l'âme de ses parents. Ses parents!., ses parents!.. Cette sainte, sa mère, a déjà reçu au Ciel la palme du martyre ; mais lui, son bourreau, ah ! s'il résiste à la grâce de la première messe de son fils, il mourra comme un damné !... oui, c'est certain !
Le soleil s'était levé radieux dans un ciel sans nuages. Enveloppée dans les plis de son noir manteau, la nuit, qui, sous son voile de ténèbres, abrite tant de souffrances, de mystères et de crimes, avait emporté, en s'en allant, le terrible ouragan de la veille.
Une barque légère venait d'aborder à la jetée, fortement avariée par la tempête. Partie deCeuta, à destination de Lisbonne, elle s'était perdue dans la tourmente, et avait dû relâcher au port le plus voisin. Aussitôt, l'équipage était descendu à terre, pour se rendre, pieds nus, « au premier sanctuaire de la Madone qu'ils rencontreraient, » en exécution du vœu qu'ils avaient fait durant la tempête, à la « Patronne des matelots ».
Parmi eux se trouvait un homme déjà sur le déclin de l'âge, qui n'avait nullement l'air d'un marin. La casquette de peau de lapin qui lui
L'ouragan. (P. 130.)
servait de coiffure, et le mouchoir rouge noué autour de sa tête, donnaient à sa figure, naturellement repoussante, un aspect plus hideux encore. Il portait un paletot de serge râpé et un pantalon d'étoffe grossière à raies jaunes ; sa démarche gauche et boiteuse trahissait un malheureux qui avait dû traîner dans les bagnes* pendant bien des années, le boulet des forçats. Il paraissait épuisé ; dans sa chevelure en désordre et sa barbe grisonnante, on voyait collés de gros caillots de sang noir tout frais.
Conduits par une bande de gamins, que ce spectacle nouveau avait attirés, les marins ne tardèrent pas à arriver à l'église de Notre-Dame du Mont-Carmel, située tout près du quai. Don Blas venait de finir son sermon et de descendre de chaire, brisé par l'émotion et les larmes qui, plus d'une fois, avaient trouvé un écho sympathique dans le cœur de ses auditeurs. Au premier rang de l'assistance était assise Doiia Mariquita, vêtue d'une robe de soie noire et d'une mantille de dentelle sur fond satin et velours, qu'elle ne portait que deux fois l'an, le Jeudi Saint et le jour de Pâques.
Le jeune prêtre, qui a pour assistants son oncle et le vicaire de la paroisse, est remonté à l'autel et vient d'entonner le Credo. D'ores et déjà toute pensée étrangère s'est évanouie de devant les yeux de son imagination, et au fur et à mesure que le moment solennel approche, où, pour la première fois, il va tenir dans ses
mains le maître du monde, une sainte terreur, un respect immense, pareil à celui des Anges qui, en présence du Dieu trois fois saint, se voilent la face de leurs ailes, se glisse en lui, l'envahit et le pénètre profondément.
Déjà il s'est incliné sur la pierre sacrée qui renferme les reliques des martyrs, et il prie pour l'Église, la gardienne de la foi, pour son Chef suprême, le Pape, pour le Roi qui a mission de défendre l'une et l'autre. Puis, joignant les mains et fermant les yeux, il s'abîme dans une fervente prière et demeure quelques instants perdu en Dieu, s'apprêtant à demander la grâce de sa première messe.
C'est qu'en effet, le moment est venu de déposer au pied du trône de la divine Miséricorde la mystérieuse requête qui a fait, pendant dixhuit longues années, l'objet de toutes les prières, de toutes les supplications de son vieil oncle et de sa pieuse tante.
Don Blas courbe respectueusement la tête et croise les mains sur sa poitrine, tandis que sa sœur se cache la figure dans les siennes. C'est à peine s'ils osent respirer, comme s'ils eussent craint que le plus léger bruit retardât, dans son vol vers l'Éternel, cette prière qui emportait toutes leurs espérances.
De nouveau, le célébrant étend les mains, et continue de réciter ces belles et touchantes prières que l'Église, dans sa charité, adresse au Ciel pour tous ses membres vivants et morts, les
confondant ainsi dans un seul et même amour.
Mais un bruit vient de se faire entendre soudain dans le fond de l'église, où se tiennent agenouillés les matelots qui ont échappé au naufrage par miracle. L'homme au paletot râpé et rapiécé s'est affaissé tout à coup sur les dalles du sanctuaire, en portant la main à sa tête et en laissant échapper un soupir étouffé. Quatre de ses compagnons le relèvent et, conduits par quelques personnes de la ville, l'emportent à l'hôpital. Tout ceci s'est fait avec une telle rapidité, que la plupart des assistants ne se sont aperçus de rien.
Après la messe, le baisement des mains; puis le jeune prêtre fit son action de grâces. Vinrent ensuite les compliments d'usage. Deux heures plus tard, Don Blas réunissait à sa table quelques invités. A sa droite il plaça son neveu, et à sa gauche le vicaire de la paroisse ; en face du maître de céans, s'assirent le Directeur de l'hôpital et trois autres ecclésiastiques.
Aidée par une pieuse veuve à qui elle prodiguait ses charités, Dona Mariquita apprêtait les plats à la cuisine et les servait elle-même sur la table. Elle avait, pour préparer ce festin, dépensé toutes ses connaissances culinaires, ainsi que ses petites économies. Plus souriant et plus babillard encore qu'à l'ordinaire, Don Blas, par son humeur charmante, donne à la conversation un entrain superbe. Il aurait cru, du reste, manquer à toutes les bienséances, et ne point faire convenablement les honneurs de sa table, si à force de
presser ses hôtes d'accepter plusieurs fois du même plat, il n'avait risqué de leur donner une solide indigestion.
Au dessert, Doîia Mariquita, le visage épanoui, plaça sur le milieu de la table, en face du jeune prêtre, le cadeau de la Supérieure de l'hôpital. C'était un agneau tout blanc, presque de grandeur naturelle, fait avec de la pâte d'amandes douces ; sa tête reposait sur un joli roc d'amandes glacées. Avec un de ses pieds de devant, il soutenait un calice en sucre d'orge ; et au milieu d'un nuage de crème fouettée, s'élevait une hostie en sucre ; dominant le tout, une petite bannière de satin broché, avec cette inscription en lettres émaillées : Eue Agnus Dei; ecce qui tollit peccata mùndi. Tous les convives d'applaudir à la délicate allusion de la Supérieure. Le-vicaire prend l'oriflamme, le présente au jeune prêtre et porte la santé de la bonne Religieuse.
Cependant, l'on est accouru en toute hâte de l'hôpital chercher l'aumônier, pour confesser un malheureux qui se meurt. Laissant son verre à demi plein, Don Blas s'est levé de table avec l'ardeur du prêtre dévoré de zèle pour le salut des âmes, qui, à l'exemple du Bon Pasteur, laisse tout pour courir après la brebis égarée. Son neveu le retint.
— J'irai, mon oncle, si vous me le permettez, — dit-il ; — je puis confesser; l'évêque m'a donné mes pouvoirs. Laissez-moi commencer, dès au-
jourd'hui, à faire quelque chose pour vous qui avez tant fait pour moi!...
Don Blas parut hésiter un moment ; mais sur les instances du vicaire de la paroisse, qui le pressait de rester, le bon vieillard se rassit.
— Va, mon fils! — dit-il d'une voix qui arracha des larmes aux convives, — va !... et apprends dès aujourd'hui à devenir le serviteur des âmes rachetées par le sang de Jésus-Christ !...
Passant par un étroit corridor qui faisait communiquer l'habitation du chapelain avec l'hôpital, le jeune prêtre se rendit en toute diligence auprès du moribond. Il le trouva étendu sur une misérable paillasse dans une salle basse : il semblait agoniser. Durant la tourmente de la nuit précédente, il avait reçu à la tempe un coup violent, et un éclat de bois était entré profondément dans les chairs. En tombant évanoui sur les dalles du sanctuaire, cette écharde avait pénétré jusqu'au cerveau, et le médecin qui venait de l'arracher, avait déclaré que, quand bien même l'infortuné recouvrerait la connaissance, il n'avait plus, cependant, que quelques heures à vivre. A la vue de ce malheureux, Pepito recula d'horreur, et un frisson souleva tout son corps. Timide et doux comme une colombe, jamais, auparavant, il n'avait vu couler le sang humain ni sondé les replis cachés d'une conscience coupable; pour la première fois, il voyait une plaie béante ; pour la première fois, il lisait dans le regard sombre, mobile, inquiet, d'un mori-
bond, la blessure plus poignante encore du remords qui ronge l'âme, comme une lèpre mortelle. Les regards du blessé étaient dirigés vers la porte. Sitôt qu'il aperçut le prêtre, d'une voix éteinte, presque râlante, et que l'angoisse d'une âme souillée de crimes horribles rendait affreuse, il sanglota :
— Père!... mes péchés... sont... abominables !...
Un soupir étouffé qui l'étreignit à la gorge lui coupa la parole.
— La miséricorde de Dieu est infinie, mon frère ! —repartit le jeune prêtre avec l'accent de la plus affectueuse bonté.
Des larmes brûlantes coulaient de ses prunelles déjà ternies par le souffle de la mort, tandis qu'il rassemblait le peu de forces qui lui restaient pour se frapper la poitrine en signe de repentir. Pepito se penche sur le moribond et, passant doucement son bras gauche sous son aisselle, il le met presque sur son séant. Et cette tête à la chevelure en désordre et toute sanglante, qu'on eût dite échappée à la potence, se reposa sur la poitrine virginale du jeune prêtre qui était devenu le temple de l'Esprit-Saint. Sa confession, que coupaient à chaque instant des sanglots, et que le râle de l'agonie rendait souvent inintelligible, ne dura pas moins d'une heure ; mais les larmes abondantes qui l'accompagnaient, témoignaient de son entière sincérité.
A la fin, le ministre de Dieu leva sa main
droite sur la tête du mourant, tout en le soutenant de sa gauche, et, d'une voix émue, il prononça les paroles de l'absolution qui ont la vertu d'effacer les péchés. Le malheureux eut alors un soupir de soulagement et demeura quelques secondes sans bouger. Puis tout à coup il commença de s'agiter et de prononcer des paroles incohérentes ; son regard devint fixe, sa bouche s'entrouvrit démesurément grande; dans un suprême effort, sa tête eut comme une secousse et retomba inerte sur la poitrine de Pepito, qu'elle arrosa d'un sang noir.
Le prêtre comprit que c'était la fin : il reposa doucement le mort sur sa couche grossière. D'une main assurée.il ferma ces yeux qui ne devaient plus se rouvrir à la lumière, et, s'agenouillant à son chevet, il pria longtemps. Puis, se relevant, il se dirigea vers la porte pour sortir; mais, comme mu par une secrète influence, il revint sur ses pas, et, prenant dans les siennes les mains souillées et calleuses de celui qui n'était plus, il les baisa et les croisa sur sa poitrine.
Quand il sortit, la nuit était venue ; une Sœur de charité l'attendait à la porte.
— Comment va le blessé ? — lui demandât-elle.
— Ii est mort dans d'excellentes dispositions, ma Sœur, — répondit le prêtre.
— Que Dieu soit béni ! — reprit la religieuse. Et, remettant à Pepito une feuille de papier pliée en quatre, elle ajouta :
— Voulez-vous avoir l'obligeance de donner ceci à Don Blas? C'est le passeport de l'infortuné, et la seule pièce qu'il ait apportée avec lui. Le chapelain y trouvera le nom du défunt pour l'inscrire au registre des décès. Il est entré à l'hôpital à onze heures, et il sera enterré demain matin.
Sous le coup de l'émotion causée par tout ce qu'il venait de voir,Pepito prend le passeport et le porte à son oncle sans l'ouvrir. Don Blas était assis à son bureau, et récitait ses Matines pour le lendemain. Afin de ne point le distraire dans la récitation de son office, car il savait que son oncle n'aimait pas à interrompre son Bréviaire, le jeune prêtre lui communiqua en quelques paroles brèves le message de la bonne Sœur, ajoutant, toutefois, que le blessé était mort dans les sentiments d'une vraie contrition. Use retira alors en laissant le papier plié sur le bureau de son oncle.
— C'est bien, mon fils ! c'est très bien ! — se contenta de remarquer Don Blas. — Ce sont là d'admirables prémices que le Seigneur t'a données.
Ensuite Don Blas se remit à lire son Bréviaire. Quand il eut fini, il ouvrit le registre des décès, qu'il tenait lui-même, car l'hôpital était petit et assez peu fréquenté, pour y inscrire le nom de la personne qui venait de mourir. Il prit alors le passeport et l'approcha de sa lampe, pour prendre connaissance de son contenu.
— Virgen Santisima ! '... s ecria-t-il. Le papier
lui échappa des mains et glissa sur le parquet. Longtemps Don Blas demeura atterré, immobile ; ses lèvres étaient blanches d'émotion, son regard fixe et perdu dans le vide, et le son de sa voix si faible qu'on l'entendait à peine murmurer : « Mère de la Miséricorde!... Mon Bienheureux Père saint François!...»
Quand il fut revenu de sa surprise, de son émotion, il ramassa le papier, le lut et le relut plusieurs fois. Il n'en pouvait croire ses yeux. C'était un passeport en règle délivré à un nommé « José Luis Lopez y Garcia, détenu à la prison de Ceuta », qui avait été récemment l'objet d'une grâce spéciale, et libéré sous condition !...
Don Blas se leva, et d'un pas chancelant se dirigea vers la porte, qu'il ferma à double tour, puis il vint se rasseoira son bureau. Pendant plus d'une demi-heure il demeura ainsi, sans faire un mouvement, le regard rivé sur le nom qui venait de secouer avec tant de violence toutes les fibres de son cœur.
Ce José Luis Lopez y Garcia, c'était le père de Pepito, le scélérat qui avait assassiné sa femme et abandonné son enfant, débutant ainsi dans une carrière de péchés et de crimes qui devaient un jour l'amener devant la justice de son pays, et le faire condamner aux travaux forcés à perpétuité; c'était l'ennemi que l'héroïque prêtre était allé voir chaque année dans sa prison de Ceuta, pour lui porter quelques douceurs corporelles, que le
misérable prenait toujours d'une main avide, et lui offrir les secours de son ministère sacré, qu'il avait obstinément refusés. Pendant dix-huit longues années, le frère et la sœur n'avaient cessé de prier pour sa conversion; car, c'était là ce secret qu'ils avaient enseveli si soigneusement dans leur cœur, ce secret qui les avait brûlés, torturés comme un fer rouge, mais qu'ils n'avaient jamais laissé transpirer au dehors, pour ne point ternir la réputation du fils innocent.
Plus il y réfléchissait, et plus Don Blas reconnaissait, en tout ce qui venait de se passer, le doigt de la Providence, qui, aplanissant soudain des difficultés apparemment insurmontables, avait accueilli leur demande à l'heure où tout semblait désespéré. Une faveur inattendue avait ouvert au meurtrier les portes de sa prison, qui devait être son tombeau; l'ouragan de la veille avait fait échouer à la côte son bateau désemparé ; une blessure profonde l'avait jeté palpitant aux portes de la mort, et, couronnant cette œuvre, la grâce avait amolli son cœur plus dur que le roc et l'avait amené, contrit et repentant, aux pieds de son propre fils! Il avait versé dans le cœur du prêtre ses hontes et ses turpitudes; il avait vu sa main pure se lever pour l'absoudre. Don Blas tremblait de tous ses membres en pensant que le fils innocent n'avait pas même songé que l'assassin à qui il venait d'ouvrir le Ciel, pouvait être son père!... Et lui, Don Blas, lui, l'ange gardien de son honneur, avait dans sa possession la
preuve de ce secret fatal; cette preuve unique, il la tenait dans ses mains, et en un clin d'ceil il pouvait l'anéantir à jamais !... Il n'hésite pas une seconde ; il ferme le registre et le remet à sa place sans y inscrire le nom du défunt.
— Oh ! la grâce de sa première messe !... l'intercession de mon Bienheureux Père saint François !... ne cessait-il de répéter.
Et d'une main tremblante de fièvre, il prend le passeport, l'approche de la flamme de sa lampe et y met le feu ; puis, soufflant dessus, il éparpille les cendres chaudes tout au travers de sa chambre. Mais la force surhumaine qui l'a soutenu jusque-là vient à lui manquer : il s'affaisse tout à coup en murmurant d'une voix éteinte :
— Nunc dimittis servum tnum, Domine /... Maintenant, Seigneur,vous pouvez laisser mourir en paix votre serviteur !...
Quand, quelques instants plus tard, Pepito entra dans la chambre de son oncle, il le trouva étendu sans vie sur le parquet : il était mort ! Mais son œuvre était achevée : l'âme du père assassin était sauvée, et le fils innocent portait un nom sans tache.
La grâce de la première messe avait été accordée.
« Je bénirai les maisons où l'Image de mon Sacré Cœur sera exposée et honorée. »
(Nolre-Seigneicr Jésus- Christ à la Bienheureuse Marguerite-Marie.)
Un sceptique étranger, célèbre à plus d'un titre, visitait la Ville Éternelle. Dans une conversation avec un cardinal, il manifesta des doutes sur la canonisation des saints, et critiqua vivement ce qu'il appelait la coupable facilité avec laquelle l'Eglise catholique approuve un nombre infini de miracles qui leur sont attribués.
— Avez-vous jamais lu un procès de canonisation ? — lui demanda le cardinal.
— Jamais.
— Eh bien ! lisez celui que je vais vous envoyer, — lui repartit le cardinal en riant.
Quelques heures plus tard, le critique recevait un volumineux in-folio qu'il lut avec avidité. Quand il eut fini, il le retourna au cardinal avec ce billet :
« Si tous les procès de canonisation offrent les « garanties de celui-ci, rien ne m'empêche, dé- « sormais, d'admettre la vertu des saints, et de « croire à l'authenticité de leurs miracles. »
Le cardinal lui répondit :
« Le procès de canonisation qui vous semble si « satisfaisant, si concluant, n'a cependant point « satisfait les exigences de l'Église catholique. « La cause a été rejetée il y a plusieurs an- « nées. »
C'est le cas de tous les incroyants : leur incrédulité n'a d'autre raison d'être que leur orgueil et leur ignorance. Quand l'orgueil s'humilie, l'ignorance disparaît, et les splendeurs lumineuses de la foi éclairent l'âme du sceptique, à moins, toutefois, que ses dénégations ne proviennent de la perversité de son cœur. Car, hélas ! la mauvaise vie et la mauvaise foi ne sont que trop souvent les traits caractéristiques des incrédules.
Quelques-uns sont incrédules par profession : ils proclament hautement leurs principes pernicieux, parce que, — disent-ils, — la philosophie moderne leur a appris que foi est synonyme de bêtise, tandis que nous, croyants, nous maintenons qu'elle est une preuve de la rectitude du jugement. A cette catégorie, appartiennent ces fous qui s'imaginent accroître leur stature intellectuelle en affectant le scepticisme, et ces libertins, plus nombreux peut-être, qui nient effrontément tout dogme, toute morale, tout miracle, parce qu'ils ne veulent ni gêne à leurs vices, ni frein à leur ambition. Pour les premiers, « Je ne crois pas » veut dire: « Je ne comprends pas ; » pour les seconds, « Je ne crois pas »
signifie : « Il ne me plaît pas de croire, ou j'ai peur de croire ! »
Les uns et les autres forment la cohue de l'impiété. Ce ne sont pas, toutefois, les plus dangereux.
Il y a d'autres incrédules, que l'on pourrait appeler l'aristocratie de l'impiété : ils se recrutent parmi les hommes savants ou prétendus tels, et forment le cadre de cette armée. Ceux-ci ne mêlent pas leurs voix aux cris tumultueux de la populace qui trouve surannée l'idée d'un Dieu personnel dans notre siècle de progrès et de lumière. Eux, au contraire, ils ont pris Dieu sous leur puissante protection. Ils ont restauré, avec une munificence tout humaine, son trône de gloire qu'avaient miné sourdement de vieilles superstitions. Jaloux de la dignité de ce Dieu qui condescend à nourrir les oiseaux de l'air et à vêtir le lis des champs, ils lui ont imposé une constitution qui abolit le vieux régime appelé Providence. Désormais, Dieu n'a plus à intervenir dans les choses de ce monde, trop indignes de lui. Porté sur les ailes des séraphins, il s'occupe à compter les étoiles qui forment la Voie Lactée, tandis que les restaurateurs de sa majesté proclament, dans leurs Collèges et leurs Universités, le Dieu constitutionnel, le Dieu des hommes sensés ; et, — ô zèle de la Maison de Dieu qui les dévore!... pour le plus grand bien de la religion et de toute croyance raisonnable, ils abandonnent au mépris public ces
miracles absurdes que l'Eglise catholique, mère aimante d'ailleurs et digne de tous les respects, a autorisés par ignorance ou par faiblesse.
— Aucun thaumaturge moderne ne m'a jamais montré un mort rappelé à la vie: quand il m'en aura fait voir un, — a dit l'un d'eux dans un discours public, — je croirai au miracle!...
Ah ! Monsieur l'académicien, si un mort se levait de sa tombe et venait frapper à votre porte, les nouvelles qu'il vous apporterait de l'éternelle demeure pourraient fort bien n'être guère de votre goût !...
Et pourtant les morts s'éveillent à la vie, en pleine lumière du XIXe siècle, comme ils s'éveillaient autrefois, à la pâle lueur de lampes romaines, dans l'Église des Catacombes. Nous en avons vu un, nous-même, se lever de son tombeau à l'appel d'une voix mystérieuse. Son premier acte, à son réveil, fut de reconnaître son père, et le premier élan de son cœur, d'aller se jeter dans ses bras. Si nous n'avions été croyant, à ce spectacle, nous le serions devenu.
Voici cette histoire; nous la dédions, non pas aux protecteurs du Dieu constitutionnel, à l'usage des gens de vie facile, mais aux partisans du vieux système qui autorise Dieu à peser et à mesurer les actions des hommes; aux humbles nourris dans la foi; aux simples, toujours prêts à croire parce qu'ils sont incapables de tromper; aux amis du Sacré-Cœur, enfin, dont les âmes s'épanouissent de bonheur, quand ils voient avec
quelle fidélité Notre-Seigneur tient la promesse qui sert d'épigraphe à ces pages.
A première vue, Philippe semblait un jeune homme comme tous les autres ; mais une étude attentive de son caractère ne tardait pas à révéler un esprit d'une originalité peu commune. Grand amateur de sport, membre de tous les cercles à la mode, au courant de tous les potins des salons, on l'eût pris pour un de ces jeunes fous qu'enchaîne le plaisir dans ses guirlandes de fleurs.
Cependant, les entraînements de la jeunesse ne régnaient pas dans ce cœur d'une trempe peu ordinaire. Avant tout, il était dominé par une insatiable ambition, cette passion de l'âge mûr que l'Écriture appelle putredo ossium, la pourriture des os.
Philippe avait vingt-deux ans quand je fis sa connaissance, et ses plans d'avenir étaient déjà tout arrêtés. Froid calculateur, il subordonnait tout à son but. Il y allait directement, avec la lente activité de la prudence et la persévérante ténacité d'une volonté de fer, qui consiste moins à répéter toujours les mêmes actes, qu'à les diriger tous vers la même fin. Son intelligence, ses manières polies et surtout sa connaissance précoce des hommes, due à un don réel d'observation très rare à son âge, lui frayaient le chemin.
R'icits Espagnols. 10
Pour lui, hommes et choses étaient autant de pièces disposées sur un échiquier, afin qu'il les fît mouvoir en avant, ou les reportât en arrièn.\ suivant que l'exigeait son jeu. Une simple visite, une invitation faite ou acceptée, la moindre démarche, étaient pour Philippe le résultat d'une prévision réfléchie.
Il y avait une chose, pourtant, à laquelle il n'avait jamais songé: son âme.
Au mois de septembre 187..., une vieille amie de notre héros, Madame Z..., arrivait à Madrid. Il s'empressa d'aller lui présenter ses respects. Cette dame revenait d'Angleterre, chargée d'un message pour la supérieure du couvent du Sacré- Cœur de Chamartin de la Rosa, près de Madrid. Elle demanda à Philippe de l'accompagner au couvent. Il s'y prêta de bonne grâce, car il se rappela que l'une des élèves du pensionnat était la fille d'un grand d'Espagne dont il désirait vivement s'assurer la protection, et il voyait dans cette visite une occasion de se concilier, par ses attentions pour la petite fille, la faveur et les bonnes grâces du père.
Philippe n'avait eu, jusque-là, aucun rapport avec des religieuses; aussi, quand la supérieure entra dans le parloir, l'observa-t-il avec une grande curiosité. Avant même qu'elle eût ouvert la bouche, il comprit qu'il se trouvait en présence d'une femme du meilleur monde; mais il s'attendait à autre chose, et son attente ne fut pas déçue. Jamais il n'avait rencontré cette gra-
vite sereine, cette affabilité ingénue qui commandent le respect, et ce je ne sais quoi qu'il ne pouvait définir, et qui n'était autre chose que l'arôme de la vertu.
— C'est une sainte !... pensa Philippe, et, pour la première fois de sa vie, il fut pris de timidité.
La supérieure leur proposa de visiter l'école du monastère et leur raconta l'histoire de sa fondation. Les religieuses du Sacré-Cœur avaient chargé un ami d'entrer en négociation avec le duc de Vastrana pour acheter la maison. Celui-ci refusa d'abord de se dessaisir de sa propriété ; mais quand il connut les vraies acheteuses et l'usage qu'elles se proposaient d'en faire, il déclara qu'il persistait dans son refus de la leur vendre, mais qu'il était tout disposé à leur faire présent de cette demeure historique, où avait logé Napoléon Ier en 1808, quand l'indomptable énergie des Madrilènes l'avait empêché d'entrer dans leur ville.
Avant de prendre congé de ses visiteurs, la supérieure offrit à chacun d'eux un pieux souvenir; à la dame, quelques médailles, et à son jeune compagnon, un scapulaire du Sacré-Cœur. Philippe le porta respectueusement à ses lèvres; puis, ouvrant un élégant portefeuille en cuir de Russie, il le plaça entre ses cartes de visite, tout imprégnées du parfum à la mode.
La religieuse eut un triste sourire. Elle avait deviné l'état d'âme du jeune homme.
Deux années s'écoulèrent sans que le moindre changement se produisît dans la conduite de Philippe. Satisfait du présent, il voyait l'avenir plein de sourires. Sa vie se passait dans l'intrigue et les fêtes.
Au fur et à mesure que ses premières espérances se réalisaient, son ambition augmentait. L'objet de ses rêves, maintenant, était de recouvrer le titre de noblesse qui avait appartenu autrefois à sa famille, et de s'en servir pour monter plus haut. Mais pour porter ce titre, il lui fallait verser les arriérés d'une dette, acquitter certains droits; et le modeste revenu de notre jeune ambitieux ne lui permettait pas une telle dépense. Pour obvier à cet inconvénient, Philippe s'était assuré l'appui d'un homme politique que l'on venait de créer comte. Dans le but de presser les négociations, il résolut de passer le printemps dans la populeuse ville de X..., où résidait cet important personnage. C'était un de ces hommes vulgaires, que d'autres plus habiles élèvent au premier rang, afin de s'en faire un paravent pour mieux masquer leurs intrigues. Philippe, qui avait toujours trouvé dans la faiblesse des autres le meilleur appoint de sa force, avait étudié son homme à ce point de vue, et en très peu de temps il était arrivé à gagner entièrement sa confiance.
Il partit donc pour X..., emportant avec lui le petit scapulaire du Sacré-Cœur que lui avait donné la Supérieure du couvent de Chamartin. Ce scapulaire avait passé par bien des portefeuilles de toutes formes et de toutes dimensions, mais jamais il n'avait quitté la poche de Philippe depuis le jour où il l'avait reçu des mains de la bonne religieuse.
Ce jeune homme, dont les lèvres ne murmuraient jamais la plus petite prière, qui n'élevait ni ses pensées ni ses regards vers le Ciel, ne pouvait se résoudre à laisser là l'image du Cœur Sacré de son Dieu dont il méconnaissait les lois.
Un soir, Philippe se rendit au théâtre pour entendre Fcutst, le célèbre opéra de Gounod. La cantatrice se surpassa : jamais on n'avait interprété avec plus de talent le rôle de l'héroïne de Goethe.
Philippe n'était pas amateur de musique ; mais comme il était de bon ton de le paraître, il déchira ses gants à force d'applaudir et s'enroua à crier bravo !... A la fin du premier acte, il se rendit dans la loge de son puissant ami. L'enthousiasme était indescriptible. La fille du comte venait de jeter à la diva un bouquet de violettes précoces, au milieu duquel elle avait mis une superbe bague en diamants. Le père lui-même avait déposé l'air important qu'il affectait d'ordinaire, et, évoquant ses réminiscences musicales, dans la chaleur de son enthousiasme il s'écria :
— Cette voix est aussi douce, aussi suave que...
154 RÉCITS ESl'AGNOLS.
Ici, Son Excellence s'arrêta court : sa muse refusait de l'inspirer davantage. La comtesse, une bonne et paisible dame, qui s'endormait pendant les andante et se réveillait aux allegro, se contentait de donner de temps en temps un signe d'approbation.
— Seiior, — cria la jeune comtesse en voyant Philippe entrer dans la loge, — avez-vous jamais entendu quelque chose d'approchant ?... Quelle voix!... quelle artiste ! — quelle superbe vocalisation et quel jeu parfait !... et puis, quelle délicieuse toilette!... N'est-ce pas une pitié que le mérite ne soit jamais reconnu en Espagne ?...
— Pardonnez-moi, Senorita, — interrompit Philippe, — la diva ne recevra nulle part une ovation comme celle de ce soir.
— Ce n'est pas la moitié de ce qu'elle mérite, — se récria la jeune enthousiaste. — Il faut que nous lui fassions un présent royal, si nous ne voulons pas être la risée du monde civilisé !... La parure de diamants qui fut offerte à la Britonini, à Paris, le soir de la représentation à son profit, coûta dix mille douros !... (J) Il faut à l'instant ouvrir une souscription !... Papa, vous vous inscrirez en tête pour cinq cents douros et maman pour la même somme !...
A cette proposition, le comte fronça les sourcils, comme si la paix de l'Europe avait été menacée, et la comtesse sursauta avec une telle