‹ Récits espagnols --Chapitre 8 sur 11 · I. Soit 50,000 fcs · texte numérisé non relu

I. Soit 50,000 fcs

vivacité, que le sommeil ne vint plus appesantir ses paupières de toute la soirée.

— Oh ! vous allez refuser tous les deux, naturellement !... reprit la jeune fille, avec une moue d'enfant gâté. — Qu'est-ce pour vous, papa,que cette somme insignifiante? N'allez-vous pas être ministre bientôt ?

Le comte sourit avec la sereine majesté de Jupiter Olympien. Ainsi encouragée, Mariquita continua :

— Cette voix vaut tout l'or du monde ; et puisque l'on dépense bien de l'argent pour autre chose, pourquoi pas pour cela ?. . . Quoi ! pas plus tard qu'hier maman a donné vingt-cinq douros et moi cinq, pour une simple neuvaine !... Oui ! c'est entendu, nous ouvrons la souscription à l'instant même!... Papa, cinq cents douros; maman, cinq cents. Moi, je donne les cent douros que papa m'a donnés à l'occasion de mon jour de naissance... Sefior, il faut aussi vous inscrire pour cent douros au moins... Allons, passez-moi votre carnet ; je vais faire la liste moi-même !...

Tout étourdi par ce bavardage, Philippe tire son portefeuille de sa poche et machinalement le tend à la jeune fille, quand soudain il se rappelle qu'il renferme le scapulaire du Sacré-Cœur. Avec la rapidité de la pensée et la dextérité d'un prestidigitateur, il l'en retire et, le laissant tomber sans être aperçu, il le pousse adroitement du pied sous l'un des sièges avant de remettre le carnet

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à la fille du comte. Il craignait les railleries de cette évaporée, si elle venait à remarquer un scapulaire dans le portefeuille d'un homme du monde. Mais, par-dessus tout, il redoutait que le comte, dont il connaissait la sotte ignorance et les préjugés contre la religion, ne prît ombrage de le voir en possession d'un emblème pieux dont on trouvait très spirituel, dans le clan libéral, de faire des gorges chaudes. En dépit de ces craintes toutefois, il n'eut pas plus tôt foulé aux pieds le petit scapulaire, qu'un sentiment de honte et de dégoût s'empara de lui : il lui sembla qu'il venait de trahir son meilleur ami !...

— Je le ramasserai tout à l'heure, — pensa-t-il. Il essaya bien, à plusieurs reprises, de le relever, mais sans pouvoir y parvenir : dans sa précipitation, il ne distinguait pas le petit morceau d'étoffe coloriée des dessins du tapis. A la fin du dernier acte, il dut offrir son bras à la comtesse pour la reconduire à sa voiture. A peine l'eut-il vue s'éloigner, qu'il rentra au théâtre. La salle était sombre maintenant et déserte ; elle évoquait l'idée d'une âme demeurée seule dans l'amertume de sa faute, le désespoir de son péché, après que le brillant mirage de la tentation s'est évanoui.

Philippe monte à la loge, brûle des allumettes et cherche, dans tous les coins et les recoins, le scapulaire : mais en vain ! Les longues traînes des robes de ces femmes mondaines ont sans doute balayé l'image du Sacré Cœur de Jésus !...

Triste et contrarié, Philippe retourna à l'hôtel où il était descendu.

Cette impression salutaire ne fut pas de longue durée ; si Philippe n'avait rien d'un jeune homme frivole, son cœur était trop encombré de mauvaises herbes pour que le lis d'une sainte pensée pût y prendre racine et s'y épanouir. Cependant le souvenir de son scapulaire perdu le poursuivait.

— Oui m'en donnera un autre ?... se disait-il parfois avec un certain accent de tristesse.

Philippe dînait un soir à « table d'hôte », selon son habitude. Pour un esprit scrutateur comme le sien, les continuelles allées et venues, particulières aux grands hôtels, étaient un objet d'étude des plus intéressants : cette multitude de types différents par l'âge, le sexe, la classe et le langage, offrait un vaste champ à ses observations. Il ne lui était jamais venu à la pensée, cependant, de comparer ce va-et-vient constant avec celui de la vie humaine. L'homme arrive aux portes de la vie comme un voyageur ; il se repose un moment, paye son écot, et s'en va pour nejamais plus revenir !... Philippe n'avait jamais fait cette réflexion.

Son vis-à-vis de tous les jours, à table d'hôte,

était une dame riche de l'Amérique du Nord, qui faisait un voyage à travers l'Europe. Mme \Y..., dont les cheveux blancs commandaient le respect, était une catholique pieuse et zélée, déjà avancée en âge. Il s'était établi entre elle et Philippe, une de ces liaisons qu'amènent fréquemment les rencontres de la vie des hôtels. Ce soir-là, Mmc W..., qui devait partir le lendemain, invita Philippe à prendre le thé dans son appartement. Celui-ci, pour ne point paraître impoli, accepta; mais il prit congé de la vieille dame aussitôt qu'il le put, sans blesser les convenances: il avait hâte de se rendre au théâtre, où il devait se rencontrer avec le comte.

Mme W... le reconduisit jusqu'à la porte de son salon et lui offrit une enveloppe cachetée, en disant :

— Je vous laisse ce petit souvenir que vous garderez, et dont, j'en suis sûre, vous prendrez le plus grand soin.

Philippe, qui tenait à être exact au rendezvous, court à sa chambre; et tout en maugréant contre les politesses de la bonne Mme W..., il jette l'enveloppe sur la table, sans même la regarder, change de vêtements et, d'un pas hâté, se rend au théâtre. Le comte l'attendait avec impatience. Il avait reçu, le matin même, une lettre d'un Ministre qui le chargeait d'une mission tout à fait au-dessus de ses médiocres capacités, et il espérait trouver en Philippe un aide aussi intelligent que discret. Le Ministre ajou-

tait, en post-scriptum, que l'affaire des anciens titres de noblesse, qui préoccupait si fort notre jeune homme, ne présentait aucune difficulté sérieuse, et qu'il lui serait aisé de les obtenir sans bourse délier.

Le comte, tout naturellement, commença par lui lire le post-scriptum; ensuite il proposa à Philippe de travailler de concert avec lui dans l'affaire qui le regardait personnellement. Notre jeune homme ne montra aucun empressement à accepter cette offre: avec sa froide sagacité, il avait vu, du premier coup, l'avantage de sa position et le parti qu'il en pouvait tirer. Fort surpris, notre politicien sans expérience dut en passer par toutes les exigences de Philippe, et l'accord fut enfin conclu, avec mille protestations de paternelle affection de la part du vieux comte, et de généreux désintéressement de la part de notre jeune héros.

A minuit, ce dernier revenait à son hôtel, plus content, plus satisfait de lui-même que jamais. Les mains dans ses poches, il fredonnait l'air de Desdemona, qu'il avait entendu au théâtre, et portait sur sa tête l'immortel pot au lait de Perrette, que les hommes finissent toujours par laisser choir et briser.

En entrant dans sa chambre, il allume la bougie qui se trouvait sur la table, et aperçoit, à côté, le pli fermé que Mme W... lui a remis trois heures auparavant. Poussé par la curiosité, il déchire l'enveloppe et y trouve, à sa grande

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surprise, un scapulaire exactement pareil à celui qu'il avait perdu. Rouge comme une tache de sang, le Cœur de Jésus se détache très nettement sur le morceau de flanelle blanche. Au-dessous il lit ces paroles: «Arrête: le Cœur de Jésus est là!»

Philippe demeure un instant comme pétrifié ; peu à peu sa poitrine se soulève, et un immense sanglot, pareil au rugissement du lion blessé, s'en échappe. Puis, tombant agenouillé, il presse le scapulaire entre ses doigts tremblants, et se cache la tête dans le fauteuil. Une douleur aiguë pénètre son cœur, le torture et le transperce ; et une angoisse poignante l'étreint à la gorge, comme pour l'étouffer. Philippe crut qu'il allait mourir.

— Non, mon Dieu... non, pas maintenant !... gémit-il, — donnez-moi seulement une heure !...

Les heures succèdent aux heures, et toujours cette douleur intense, cette agonie ! De temps à autre, il laisse échapper un sanglot court, saccadé, sans larmes, comme un coup de tonnerre dans le ciel sans pluie: c'est tout. A la fin cependant, un Mot de larmes, qui jaillit de ses yeux, soulage son cœur oppressé. La tempête d'amertume finit par se calmer graduellement et fait place à un chagrin plus tranquille, mais profond comme la mer. Les péchés sans nombre de sa vie se présentent alors devant lui, et la réflexion lui en montre toute 1 enormité; mais, hélas ! sa volonté, — cette volonté lâche, reine et maîtresse

UN MIRACLE. l6l

de l'homme, si hardie pour le mal, si faible pour le bien, — lui fait entièrement défaut.

— Je ne puis pas! non, je ne puis pas! .. soupirait l'infortuné jeune homme. — Pour moi, il n'y a point de pardon !...

Et le ver rongeur du remords, transformé en serpent venimeux par sa conscience troublée, tuait, dans son âme, la douce et sainte vertu de l'espérance. A ce moment, son imagination lui représenta distinctement un cœur resplendissant entouré d'une couronne d'épines. Il avait, à la partie supérieure, une large blessure, d'où s'échappait une gerbe de flammes. Un papillon aux ailes diaprées, qui voltigeait autour de ces flammes, finit par disparaître dans la plaie béante, attiré, fasciné, et, pour ainsi dire, consumé par ce feu divin. Une clarté brillante illumina soudain l'intelligence de Philippe, et il comprit que le pécheur est un ver méprisable, abject; la pénitence, le cocon dans lequel il s'enferme, et le pardon divin, les ailes magnifiques qui élèvent l'âme jusqu'au Cœur du Sauveur. Et dans les profondeurs de sa conscience, il lui sembla entendre ces paroles touchantes de l'Enfant prodigue, paroles qu'il n'avait jamais lues encore, ni même entendues: «Je me lèverai et j'irai à mon père : Surgam et ibo adpatrem meum ! ... »

Et Philippe se leva. Le jour commençait à poindre. Il était encore vêtu de ses habits de soirée; dans ses mains, ses gants parfumés, et à la boutonnière de son habit, quelques vio-

lettes que lui avait données la fille du comte. A la hâte, il revêt un simple costume du matin : puis il prend le chemin de la cathédrale. Le vaste temple est désert; mais la lumière rosée de l'aurore qui tombe des vitraux du côté de l'Orient, donne à l'édifice grandiose cette teinte de sublimité divine qui nous fait involontairement plier le genou, en même temps qu'elle fait monter de notre cœur à nos lèvres les louanges du Très- Haut. Philippe s'agenouilla près d'un confessionnal vide. Devant lui se trouvait une statue de Notre- Dame-des-Douleurs, le cœur percé d'un glaive.

— C'est moi qui t'ai blessée ainsi !... s'écriet-il avec l'accent du chagrin le plus poignant. — Comment t'appeler ma Mère ?... Et pourtant, oh! bonne Mère! je t'invoque: j'implore ton intercession !

Alors ses larmes coulèrent douces et réconfortantes. A son appel suppliant, l'auguste Mère du Sauveur semblait déjà promettre le pardon, avant même que l'absolution eût effacé ses fautes.

Quelques instants plus tard, un prêtre paraissait à l'extrémité d'une des ailes de la grande nef. Philippe alla aussitôt à lui et le pria d'entendre sa confession. Le ministre de Dieu s'apprêtait à s'excuser ; mais quand il remarqua le regard anxieux du jeune homme, quand il vit ses yeux rouges et gonflés par les pleurs, et l'expression d'angoisse immense avec laquelle il le fixait, il

s'inclina en silence et entra au confessionnal. Philippe s'agenouilla à ses pieds et lui fit l'aveu des fautes de toute sa vie.

Etonné, surpris de sa contrition profonde et de son ferme propos si énergique, le prêtre ne put s'empêcher de lui demander avec bonté :

— Qui vous a déterminé à venir à confesse, mon enfant ?

— La vue de ce scapulaire, — répondit Philippe ; et il le lui montra tout trempé de ses larmes.

— Aviez-vous une dévotion spéciale pour le Sacré-Cœur ?... Pratiquiez-vous au moins quelque acte de piété en son honneur ?

— Non, aucune !... Je le portais simplement sur moi... Il m'est arrivé une fois de le jeter par terre, mais il est venu me retrouver, en dépit de mon ingratitude.

— Notre-Seigneur a accompli sa promesse, — s'écria le prêtre en levant ses mains vers le ciel : — Je bénirai les lieux où se trouvera une image de mon Sacré-Cœur! ...

Deux ans plus tard, Philippe s'éteignait sur une terre étrangère, regardant la mort d'un œil tranquille, comme le seuil de l'éternelle vie. Il mourait de la mort du juste.

Dans ses fréquents entretiens avec le religieux qui l'assistait durant sa dernière maladie, il lui raconta cette histoire, dont il serait facile de vérifier l'authenticité, s'il nous était permis de donner

la date exacte et les noms bien connus de ceux que nous avons mis en scène.

Est-ce là la résurrection d'un mort ?... Oui! C'est la résurrection d'une âme morte ; et c'est un miracle bien supérieur à la résurrection d'un corps ; car si l'un demande l'intervention de la toute-puissance divine, l'autre nécessite et tout son pouvoir et toute sa miséricorde.

Aucun physiologiste n'expliquera ce phénomène; il dépasse l'entendement des psychologues, et le plus profond observateur du cœur humain ne le comprendra jamais. La lecture d'un bon livre, la divine parole tombée du haut de la chaire de vérité, la mort, avec ses terribles avertissements, le regret éveillé par la pensée que cette terre n'est pas notre vraie patrie, les déceptions et les mécomptes qui viennent empoisonner nos joies terrestres, peuvent sembler parfois, à ceux qui ne voient jamais que la surface des choses, les causes naturelles de ces merveilleux changements du cœur qui firent de Saul, le persécuteur, Paul le grand apôtre, et de Marie, la pécheresse, la pénitente Madeleine. Mais qu'un homme dont la vie s'écoule dans un complet oubli de Dieu et de son âme ; qu'un homme asservi par toutes les passions de la jeunesse et

par la passion la plus dangereuse, peut-être, de l'âge mûr, par une ambition insatiable, pour qui le présent n'a que des caresses et à qui l'avenir sourit avec une complaisance pleine de promesses, que cet homme renonce soudain à tous les plaisirs et à tous ses rêves de grandeur pour embrasser une vie de pénitence ; qu'il étouffe en lui les vices anciens et pratique spontanément toutes les vertus, uniquement parce qu'il a trouvé un scapulaire dans une enveloppe, ceci dépasse tous les prodiges humains. La voix divine qui criait autrefois à Lazare : Exi foras ! pour le faire sortir du tombeau, a retenti également aux oreilles de cette âme morte, et lui a dit :

« Crois, car c'est moi qui te parle!... Espère, car je suis ton seul espoir et ton unique appui ! Aime, car je t'ai aimé le premier ! Vis, car je veux que tu vives pour moi seul !... >>

Ainsi, et ainsi seulement, pouvons-nous expliquer comment et pourquoi ce nouveau Lazare s'est levé de la tombe du vice, et, après s'être lavé et purifié, est allé se jeter aux pieds de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

il FANGE ET POUSSIÈRE (')

Quand je vis Manolo H*#* pour la première fois, j'avais douze ans ; je passais quelques jours dans la famille de Fernando, mon camarade de collège. Son frère aîné était très lié avec Manolo, et, un jour, il nous proposa de nous conduire à l'antique et somptueux manoir de son ami, pour nous montrer un superbe lion du Sahara, enfermé vivant dans une grotte naturelle de l'immense parc.

En arrivant dans la cour d'honneur, nous vîmes plusieurs voitures arrêtées au bas du riche escalier de marbre qui conduisait à la porte principale du château. L'une d'elles me frappa tout particulièrement : c'était un phaéton à la mode, attelé de quatre jolis poneys, au harnais bleu et argent.

En le voyant, Fernando battit des mains.

i. I^e récit qu'on va tire, tout étrange etromantiuite qu'il puisse paraître au pi'emier abord, est pourta7it de la plus rigoureuse exactitude. Voici ce que nous écrivait un jour, à propos de Pin/orluné Manolo H***, le héros de cette histoire, un de ses parents, frappé de son triste sort et de sa fin lamentable :

« Si mon fils s'obstine à ne pas vouloir embrasser une

< profession libérale, je lui ferai apprendre de force un état, car

< je ne veux pas le voir corrompre sa jeunesse dans l 'oisiveté. Je

< veux lui assurer les moyens de gagner honnêtement sa vie.

< Aujourd'hui je suis riche, mais qui sait ce qui peut arriver ? ...

< la fortune est si inconstante/... '»

I yo RÉCITS ESPAGNOLS.

— Oh ! — s'écria-t-il, — Currito ' Pencas est ici !...Etd'un bond il s'élança hors delà voiture.

Je lui demandai qui était ce Currito Pencas.

II me répondit que c'était un fameux toréador, un erand ami de son frère et de Manolo, et le président du Cercle TauromacJiique dont ils étaient membres.

— Ils vont aujourd'hui à la ferme de Picoto, choisir les taureaux pour le combat de jeudi, — continua-t-il avec animation. — Mon frère sera toréador, et Manolo doit l'aider. Je ne puis me joindre à eux, car je suis encore trop jeune ; mais quand je serai assez grand, je descendrai dans l'arène, je planterai mon drapeau dans les flancs, je plongerai ma lance dans le cœur du taureau et je ne ferai pas comme ce poltron de Manolo qui a soin de se tenir à l'écart : j'irai droit à l'animal pour lui porter le coup de grâce !

En montant l'escalier, il me prit affectueusement la main et me dit :

— N'aimerais-tu point à être toréador, toi aussi ?

— Non, — lui repartis-je d'un ton sérieux, — je veux être élève de marine.

— Que tu es bête! — s'écria-t-il en me repoussant.— Alors, tu n'auras jamais un phaéton, ni de jolis poneys à conduire comme Currito Pencas.

Je haussai les épaules et suivis le frère de mon petit ami, qui, après nous avoir fait traverser une large salle de billards, nous conduisit au fumoir

i. Currito, diminutif de Francisco.

de Manolo. C'était une vaste pièce carrée, dont le plafond et les portes étaient de chêne richement sculpté : le bas des murs était également lambrissé de chêne jusqu'à moitié ; le haut était tendu de cuir de Cordoue. Dans chaque coin de cet élégant appartement, se trouvait une armure complète, et quatre panoplies d'armes antiques pendaient aux murailles. A droite et à gauche de la porte d'entrée, deux grands portraits, représentant une dame et un seigneur dans le costume du seizième siècle.

Le mobilier de chêne datait de la même époque. Mais sur cet ameublement, magnifique dans sa grandiose sévérité, Manolo avait répandu à profusion ces mille bibelots qui satisfont l'extravagance de nos fantaisies passagères. De tous côtés on voyait, dans le piquant désordre du caprice, les objets d'art les plus divers et les plus disparates. Porcelaines antiques et nouvelles, instruments de musique, armes, fouets, carnassières, fleurets, dessins à l'aquarelle, photographies de ténors et de célébrités douteuses encombrent les meubles, pendent aux murs, ou gisent pêle-mêle sur le parquet. Dans un coin, le trophée le plus extravagant : une tête de bœuf empaillée, aux cornes d'or entourée de banderillas et de dagues. Sur une armure milanaise on a jeté un manteau de toréador, en velours rouge et en satin.

Une autre chose me frappa beaucoup. Au-dessus de l'écusson de la famille, sculpté sur un des

buffets du seizième siècle, Manolo avait suspendu un chapeau de Prima spada qui couvrait entièrement la couronne décernée par Isabelle la Catholique à l'héroïsme de ses ancêtres. Était-ce simple hasard, ou allusion voulue ? Je ne sais ; ce qui est certain, c'est que Manolo n'ajouta jamais aux quartiers de son écusson d'autres emblèmes que ce cimier, non classé jusque-là parmi les pièces héraldiques.

Quand nous entrâmes dans la chambre, Currito Pencas, à califourchon sur une chaise, tenait le dé de la conversation. Il racontait son dernier voyage à Paris pour y organiser un combat de taureaux, et « le petit différend qui, — disait-il, — s'était élevé entre lui et l'Empereur Napoléon III ».

Pencas était un homme d'une quarantaine d'années environ, dont les traits avaient gardé la beauté de la jeunesse, bien que l'on pût lire sur son visage je ne sais quelle vulgarité inséparable de sa profession. Sa personne, néanmoins, reflétait une gracieuse élégance qui n'était pas sans dignité et attirait au premier abord.

Il était vêtu d'une jaquette de velours rouge foncé, et d'un gilet à la mode, ouvert de façon à laisser voir un devant de chemise finement brodé et boutonné avec de gros diamants. Autour de sa taille était enroulée une large écharpe aux brillantes couleurs, sur laquelle retombait une lourde chaîne d'or qui avait dû coûter une somme énorme.

Manolo était assis à sa droite, sur une table de chêne; autour d'eux dix ou douze jeunes gens, 1 élite de la société, qui aspiraient à l'honneur de faire partie du cercle tauromachique.

— Continue, Currito, continue, — s'écria Manolo. Sur cette invitation, Currito reprit son récit

que notre arrivée avait interrompu.

— Eh bien ! la conclusion de cette histoire, c'est que Napoléon n'est, après tout, qu'un bien pauvre sire! D'abord, il me laissa assez longtemps sans décider le jour où le combat aurait lieu. Je m'ennuyais à mort dans leur Paris, errant du matin au soir sur les boulevards, sans avoir personne à qui parler. Enfin le jour fut fixé ; mais si vous aviez vu, Messieurs, ce qui se passa alors, vous vous seriez tordus de rire. Les spectateurs étaient aussi froids, aussi tristes que possible, et quand le premier taureau fit son entrée, savezvous ce que la musique joua ?... Un menuet !...

Ce furent alors des éclats de rire bruyants.

Je tuai le premier taureau à la course, — continua Currito. — A Séville, les banquettes se seraient écroulées sous les bravos des spectateurs. Mais dans ce pays-là, Messieurs, nul n'est capable d'apprécier la noblesse de notre art... Sans même un soupçon d'applaudissements, je traversai l'arène, tenant d'une main ma lance et de l'autre mon drapeau, pour aller saluer l'Empereur dans sa loge. Monsieur Napoléon était là, raide comme une statue, ainsi que l'Impératrice, le Prince Impérial, et quantité de dames et de

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messieurs qu'on eût dit empaillés. L'Impératrice me fit signe d'approcher. Napoléon braqua alors son lorgnon sur son nez et m'examina de la tête aux pieds ; puis comme si c'était tout simplement le chat de la cour qui se fût présenté devant lui, il me tourna le dos et continua de bavarder avec une vieille dame qui avait quelque chose d'assez large et de blanc sur sa tête, en guise de chapeau. De quelle ruine est sortie cette vieille chouette ? — pensai-je en la voyant. — On m'a dit plus tard que c'était la Duchesse de

X ; en tous cas, elle ne payait guère de

mine!... Cette attitude dédaigneuse de Napoléon m'irritait, je vous l'assure. Mais l'Impératrice, à la fin, se conduisit en bonne compatriote. Elle me dit qu'elle m'avait vu autrefois à Grenade, m'engagea à être prudent et à ne pas trop risquer ma vie, etc., etc.. ! Tout à coup la vieille dame au chapeau blanc sJapprocha de moi et m'adressa la parole.

— Mais vous avez fait trop saigner ce pauvre animal, — me dit-elle.

— Si ça ne vous plaisait pas de le voir, Madame, il ne fallait pas venir ! — lui répondis-je assez haut.

L'Impératrice eut un malin sourire, qu'elle dissimula en feignant un accès de toux subite. Et tandis que le père bavardait et que la mère riait, leur petit garçon s'approcha de moi, et me tirant par les glands de ma jaquette, il me murmura à l'oreille, en bon espagnol :

— Voulez-vous me donner ce joli costume ?

— Et pourquoi pas, si vous l'aimez, mon bijou, — lui répondis-je. — Ce soir, il sera chez vous !

Son beau et doux visage me charmait.

Le soir même, deux de mes garçons le portaient aux Tuileries, avec ma carte.

Le lendemain soir, pendant que je me rasais pour aller à l'opéra, qui vois-je entrer ?... Un chambellan de l'Empereur, ou quelque chose comme cela.

— Sefior Pencas, si je ne me trompe? — commence-t-il.

— A votre service.

Puis, avec force révérences et des « Sefior Pencas » à tous bouts de champs, il me fit un long discours et me dit que l'Empereur m'envoyait quatre billets de mille francs chacun, pour payer le costume que j'avais donné à son fils.

Le rouge me monta à la figure ; c'était une nouvelle insulte que me faisait cet homme en m'envoyant quatre mille francs pour payer un présent que j'avais fait ! Je bouillonnais de colère.

Mais tout aussitôt, reprenant mes sens, je jetai les billets sur la table, sans même les regarder, comme de simples chiffons de papier.

Je vais lui apprendre à se conduire en gentilhomme ! — pensai-je. — Et me tournant vers le chambellan, je lui dis d'un ton familier :

— Asseyez-vous, Monsieur, et prenez un cigare

En même temps je lui tendais un porte-cigare en or, orné de filigranes.

— Quel magnifique bijou ! — s'écria-t-il.

— Oui, ça n'est pas trop vilain, — repris-je, — il m'a été donné par la reine d'Espagne.

— Et quels cigares exquis !...

— Pas mauvais ! Le roi de Portugal m'en a envoyé six boîtes comme cela ! . . .

Le chambellan ouvrit des yeux de carpe. Mais moi, sérieux comme un juge, je roulai les billets de banque, les passai dans la flamme delà lampe, et les lui offris pour allumer son cigare.

— Oh !... Seiior Pencas, vous brûlez vos billets ! — s'écria-t-il.

— Ce n'est rien, Monsieur, — lui repartis-je. — J'ai encore assez d'argent dans ma poche pour acheter un orgue de barbarie et un singe pour votre Empereur, au cas où le besoin le forcerait à venir en Espagne pour gagner sa vie...

— Que dites-vous là, Sefior Pencas ?...

— Je dis, au cas où vous l'ignoreriez, que Currito Pencas n'est pas un juif. Je dis que les cadeaux de Currito Pencas ne se payent pas avec de l'argent, et je dis enfin que ni l'empereur de France, ni l'empereur de l'univers ne feront monter le rouge au front de Currito Pencas ! Me comprenez-vous, Monsieur?...

Ce soir-là même, je réunissais ma troupe et nous reprenions aussitôt le train de Madrid.

Currito se tut. L'enthousiasme de ses auditeurs était à son comble. Ces jeunes gens, qui

avaient reçu une bonne éducation, tout feu pour le Paris que Veuillot appelle si justement et si spirituellement «l'Université des Sept Péchés Capitaux », étaient indignés que le Paris élégant n'eût vu dans leur idole qu'un gitano bavard. La conduite de Napoléon envers leur héros, était vivement critiquée, tandis que l'insolence de ce toréador était comparée à la fuite du comte Benavente, qui mit le feu à sa maison plutôt que d'en permettre l'entrée au connétable de Bourbon, traître à son roi et à sa patrie !

Et ces jeunes écervelés d'applaudir, d'acclamer Pencas.

— Très bien!... Bravo!... Vive Currito!... Vive Séville ! — criaient-ils de toute la force de leurs poumons.

Et après l'avoir porté en triomphe, autour de la chambre, toujours à califourchon sur sa chaise, ils le déposèrent sur la table.

— Mais c'était tout naturel, Messieurs! — prononça-t-il du haut de son apothéose. — Celui qui peut abattre six taureaux dans une semaine, peut bien se payer la fantaisie d'humilier un empereur une fois dans sa vie !...

A ce moment, la porte s'ouvrit, et un noir, en livrée vert olive, entra, portant un plateau chargé de bouteilles, de verres et d'assiettes.

Manolo nous offrit, à Fernando et à moi, un verre de vin et de la pâtisserie, puis, il ordonna à son domestique de nous conduire à la fosse au lion. Il était évident que la présence des deux

nouveaux venus empêchait la complète expansion des autres. Mais Fernando, qui n'entendait pas quitter ainsi Currito Pencas, refusa positivement de sortir; il se mit à crier, et se débattit à tel point que son frère fut obligé de le traîner dehors, sous la véranda. Quelques instants plus tard, nous entendions dans le lointain, la belle voix de baryton de Manolo, dominant les exclamations et les éclats de rire bruyants de ses amis ; il chantait en cadence, au choc répété des verres, le toast de Maffeo Orsini dans Lucrèce. Fernando grinça des dents de rage.

— Si j'étais le lion, — s'écria-t-il, — je briserais mes barreaux et dévorerais mon frère et Manolo !...

En attendant, il dut se résigner à monter en voiture auprès de moi, pour retourner à la maison, tandis que nous regardions la bande joyeuse s'installer, tout à son aise, dans un large break, attelé de quatre chevaux que conduisait Manolo, et partir dans la direction de la ferme de Picoto.

Fernando demeura silencieux, suivant des yeux le break.

Pauvre Fernando !... Trois mois plus tard, il était enlevé par une courte maladie, sans que sa mère lui eût permis de voir un prêtre.

— A quoi bon l'effrayer, — disait-elle. — Il est pur comme un ange !...

Ah ! Plût au Ciel qu'ils fussent des anges de pureté, les enfants de treize ans que leurs mères oublient,pour le monde, aux mains de mercenaires.

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Ainsi s'écoulait la vie de Manolo, frivole, tapageuse et vide, comme le joyeux carillon de clochettes d'or ; car l'oisiveté, dans l'opulence surtout, ouvre la porte à tous les vices.

Jamais ses parents n'avaient rien refusé à ses moindres désirs, ni ne s'étaient opposés à un seul de ses caprices: aussi, cette nature inculte avait-elle grandi déformée, comme une noble plante abandonnée à elle-même sur une terre en friche.

Le temps passait, et Manolo ne sentait point l'impérieuse nécessité de mettre un frein à ses passions; il ne comprenait point que le but de l'existence n'est pas la jouissance égoïste. Quelqu'un a dit: « Mangeons, buvons, amusons-nous bien, demain nous mourrons ! » Manolo allait plus loin : la mort et lui, — pensait-il, — n'avaient rien de commun !...

Son père mourut. L'héritage fut partagé entre six enfants. La fortune, que l'on disait si grande, se trouva grevée d'hypothèques et de dettes, ces vers rongeurs, nés de la mollesse et du luxe, qui minent et détruisent tant de patrimoines.

Et ce brillant jeune homme, qui s'était imaginé être puissamment riche, se trouva ne posséder en réalité qu'un modeste revenu, avec des habitudes enracinées de dépenses sans mesure.

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Pour la première fois, il dut porter ses pensées par delà le cercle de chevaux, de taureaux, de chiens, de salons, de casinos, de théâtres où sa vie s'était écoulée jusque-là. A l'opulence succédait la médiocrité, qui, assez souvent, est ellemême suivie de la pauvreté. Pas un moment, cependant, il ne songea à renoncer aux superfluités auxquelles ses parents l'avaient habitué. Tout au contraire, il résolut de se les assurer par tin mariage de convenance, en épousant la fille d'un riche banquier ou d'un gros négociant: combinaison reçue, au moyen de laquelle le gendre essaye d'étayer sa maison croulante avec les sacs d'écus de son beau-père, tandis que ce dernier cherche à secouer sur son écusson, encore tout neuf, un peu de la poussière antique des parchemins de son gendre. Mais il avait tant dit que le mariage est une chaîne, qu'il ne put se décider à se river le boulet au pied.

Il pensa ensuite à se jeter dans la politique. Mais hélas ! son ignorance lui fermait la porte de tout poste important, tandis que sa paresse devait lui ôter tout avancement dans une carrière où l'intrigue et la suffisance réussissent d'autant plus aisément que la modestie et le mérite réel y demeurent toujours relégués à l'arrière-plan.

Cependant les mois s'écoulaient, emportant avec eux l'argent de Manolo. Au bout de deux ans, l'héritage paternel était entièrement dissipé. Il n'en continua pas moins son train de vie et

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ses dépenses. Quant aux dettes qu'il contractait de tous côtés, il cessa simplement de les payer ; et de folie en folie, de bassesse en bassesse, il en vint à vivre d'emprunts. Il s'arrangeait de façon à se faire inviter à dîner tous les jours par un ami ou un parent ; il demandait de l'argent partout où il pouvait en trouver. Pour éviter la rencontre de son tailleur, de son cordonnier, du coiffeur et du parfumeur, il faisait un détour d'une demi-lieue; mais il engageait ses bijoux et même ses habits, pour envoyer aux dames des fleurs ou des bonbons, « devoir de société », disait-il, que son rang lui imposait !

Quel serrement de cœur, quelles angoisses mortelles il dut éprouver, quand il entreprit d'étouffer en lui la voix de l'honneur, qui parle si haut tant qu'on n'est pas descendu au dernier degré de l'avilissement!... Comme il se sentit rougir la première fois qu'il refusa de payer une dette qu'on lui réclamait!... Quelle honte le mordit au cœur, quand il se résigna à entrer dans un mont de piété!... Quelle humiliation, enfin, lorsqu'il entendit les membres de son cercle parler de lui, comme de « ce monsieur qui dîne tous les jours chez l'un ou chez l'autre ».

Il devait jusqu'aux habits qu'il portait. Et pourtant, il ne s'était point encore défait de ses chevaux ni de sa voiture. Il continuait à payer sa cotisation au cercle et gardait toujours sa loge au théâtre. Toutes ces inutilités auxquelles il était accoutumé, lui semblaient absolument né- Récits Espagnols. 12

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cessaires. Comme il n'avait jamais appris à se mortifier, ni à se vaincre lui-même, elles étaient devenues pour lui une seconde nature.

Un jour qu'il conduisait un élégant dog-cart, avec un groom parfaitement stylé derrière lui, un homme, armé d'un énorme gourdin, se jeta à la tête du cheval et, d'une main vigoureuse, arrêta net la voiture. Indigné d'une telle insolence, Manolo lève son fouet pour en châtier l'auteur, le charpentier du Cercle Tauromachique, à qui il doit mille francs pour différents travaux. Mais déjà ce dernier a bondi sur notre élégant jeune homme et le serre à la gorge :

— Mes enfants crient la faim, tandis que tu te promènes en équipage, — dit-il d'une voix menaçante. — Paie- moi ce que tu me dois, canaille, ou si non je t'étrangle!...

Saisi par la soudaineté de l'attaque et incapable de proférer une parole, Manolo parvient cependant à se dégager; il se jette de l'autre côté de la voiture, et plus irrité que honteux, se glisse et disparaît à travers la foule amassée, tandis que son agresseur lui crie :

— Lâche !... coquin ! cache-toi au centre de la terre si tu le veux ; mais je saurai bien te faire payer ce que tu me dois !

Cet incident impressionna notre jeune libertin, et de peur que le charpentier, poussé à bout, ne mît à exécution ses menaces, il résolut de le payer. Mais où trouver ces mille francs? Dans sa situa-

tion de fortune présente, c'était une somme considérable !...

Pour faire diversion à ces noires pensées, il se rendit de bonne heure, ce soir-là, chez une de ses parentes dont la fille devait se marier dans quelques jours. Les dames étaient réunies dans le riche salon mauresque, où le trousseau de la fiancée était exposé. Plusieurs amies de la jeune fille étaient venues admirer, critiquer et envier toutes ces belles choses, dont la valeur s'élevait à plus d'un million. Bijoux, étoffes précieuses, dentelles et mille autres objets divers, encombraient les tables et couvraient les divans.

Manolo salua respectueusement la maîtresse de la maison. Elle était vêtue d'une robe de soie noire qui seyait à merveille à son âge et à son rang. Son maintien, aimable et digne à la fois, respirait la bonté et la fermeté, la douceur et la prudence.

Notre héros s'inclina devant les autres visiteuses et se mit à inspecter avec elles les richesses de la corbeille.

— Oh! c'est ravissant, cela!... s'écria une dame en s'arrêtant devant une vieille dentelle artistement montée sur du satin bleu pâle.

— C'est un présent de ma cousine, Lady M###, — dit la comtesse. Et posant son mouchoir sur la table, elle déploya la dentelle et la montra aux visiteuses ravies, en disant :

— Cette dentelle appartenait à la reine Anne

Stuart ; ce n'est qu'une frange de ses manchet tes, et pourtant elle vaut plus de deux mille quatre cents douros !...

— Je ne trouve pas qu'il soit de bon goût de faire des cadeaux de vieilleries qui ont été portées, — reprit d'un ton railleur une vieille dame, poudrée et fardée qui trouvait des défauts à tout.

— Il me semble, au contraire, que c'est on ne peut plus délicat, — repartit la comtesse; — cette dentelle fut donnée par la reine Anne elle-même à la bisaïeule de ma cousine, et pour que ce souvenir ne sortît pas de la famille, elle l'a donné à ma fille.

— Quoi qu'il en soit, — continua dédaigneusement la vieille coquette, — je ne voudrais pour rien au monde porter des friperies, fussent-ce celles d'une reine !...

— Desvêtementscomme ceux-là, uneprincesse elle-même les envierait! — articula la comtesse, avec une légère pointe d'ironie. — Mais pour vous prouver que ma cousine ne donne pas que des trésors de rebut, voici un autre de ses présents.

Et soulevant le couvercle d'une riche cassette en argent, elle leur montra une quantité de perles énormes, non enfilées et jetées comme des noix dans un panier.

— Mais c'est une fortune, cela ! — exclama une des dames au comble de la surprise.

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