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windsor, lundi 30 janvier 1882.
près nous être procuré nos billets chemin de fer pour notre voyage du Canada à la Floride — série de coupons imprimés sur deux bandes de papier, longues de trois ou quatre pieds et destinées à étonner, sur notre route, aussi bien les conducteurs de convois que les garçons d’hôtel — nous allons dîner chez M. Girardot, instituteur français, établi depuis plusieurs années aux environs de Windsor.
Notre hôte demeure à Sandwich, à un peu plus de deux milles de Windsor. Pour faire honneur à sa table, justement renommée à plusieurs lieues à la ronde, nous nous rendons à pied chez lui, afin de développer notre appétit par trois quarts d’heure de marche, à l’air piquant d’une belle matinée comme nous en avons en octobre dans la province de Québec. Arrivés à destination, nous frappons à la porte d’une villa blanche et coquette avec ses persiennes vertes et son air d’heureuse bonhomie.
— Entrez, entrez, messieurs, et soyez les très bienvenus, nous dit un homme de soixante ans, mais tout à fait vert encore et dont la figure s’épanouit dans un large et bon sourire. Permettez-moi de vous présenter à ma femme et à ma fille, madame Péquineau. Maintenant, voici le cousin Tournier et le cousin Hippolyte Girardot, ainsi que mon fils Ernest.
Nous saluons, l’on nous salue, et le père Girardot s’écrie :
— Messieurs, je crois que l’air vif que vous venez de respirer nécessite un petit verre d’eau-de-vie. Vous êtes en transpiration, et quelques gouttes de cordial vous empêcheront de vous enrhumer. Sans compter que cela donne du ton à l’estomac avant de dîner.
— Oh ! pour ce qui est du ton, monsieur Girardot, nous en avons un fameux, et d’un diapason joliment élevé !
— Oui, eh bien, tant mieux ! tant mieux ! Et, puisqu’il en est ainsi, mettons-nous à table, car vous êtes justement arrivés à point. Messieurs, veuillez prendre place.
L’instant d’après, nous trempions hardiment nos cuillères dans la bonne soupe aux légumes, dont la vapeur chaude et parfumée nous chatouillait agréablement les papilles nasales. Puis vint un fricandeau de poulet, relevé d’une pointe d’ail, qui alla jeter l’éveil jusque dans les cavités les plus intimes de nos estomacs déjà bien dégourdis.
— Maintenant, messieurs, dit notre hôte en saisissant comme au vol une bouteille qui se dressait en face de lui — chacun des convives, du reste, avait sienne — vous allez me faire l’honneur de boire avec moi de ce vin de ma confection. Peut-être lui trouverez-vous quelque qualité.
Il remplit de la saine liqueur vermeille nos verres, que nous portâmes à nos lèvres. Après une seconde de recueillement :
— Oh mais ! oh mais ! c’est qu’il est bon, ce vin ! nous écriâmes-nous.
— N’est-ce pas ? dit le père Girardot, en faisant claquer sa langue avec satisfaction, tandis que son excellente figure s’illuminait de ce franc rire de l’honnête homme qui jouit des bonnnes choses de la vie, après une carrière tissue de dévouement et de devoirs noblement accomplis... Hum ! messieurs, vous en buvez quelquefois, je pense, qui n’a pas le bouquet de celui-là I
Sur notre âme, il disait vrai !
L’un de nous s’étant avisé de lui demander de l’eau pour couper son vin, selon son habitude :
— Eh ! comment donc, monsieur ? fit le digne homme en remplissant de vin le verre jusqu’au bord ; dans ce pays de la vigne, est-ce qu’on boit de l’eau ?... A votre santé !
Et lui-même but à verre pleurant.
— Vous manufacturez ce vin vous-même ?
— Oui, monsieur.
— Depuis combien de temps ?
— En 1872, le cousin Tournier — qui est aujourd’hui le grand vigneron du comté d’Essex — et moi, nous plantions chacun six cent cinquante pieds de vigne Concord. A la troisième végétation, nous récoltions suffisamment de raisin pour faire du vin. Aujourd’hui, avec chacun notre arpent de vignes — que nous ne céderions pas pour $1,500 — nous obtenons mille gallons de vin par an. Mon fils Ernest a maintenant, à lui seul, de quatre à cinq arpents plantés de trois mille pieds, qui vont bientôt donner les meilleurs résultats. Depuis nos premières tentatives et à la suite de nos succès, la culture de la vigne s’est propagée d’une manière étonnante aux environs de Sandwich et de Windsor, dont le sol se prête merveilleusement à la venue du raisin, surtout dans le voisinage de la rivière. Nous avons aujourd’hui, dans le comté, cent arpents plantés en vignes ; cette culture va se doubler et se tripler, dans un avenir très rapproché, et deviendra une source de revenus considérables pour la contrée. Maintenant, laisscz-moi vous faire goûter de ce petit vin blanc.
Et, dans un autre verre, il laissa tomber, d’une main généreuse, un liquide couleur de topaze, réjouissant le regard, un rayon de soleil liquéfié, qui nous chatouilla le palais avec ces titillations exquises qui font la volupté des fines bouches au contact d’un cru de bon aloi.
— Hein ! de celui-ci, que dites-vous ? fit notre hôte en remettant pieusement son verre sur la table, tandis qu’il nous interrogeait de ses petits yeux pétillants d’une joie satisfaite.
— Oh ! sapristi ! il est de deux ou trois tons plus élevé que l’autre sur la gamme de la dégustation !
— Attendez un peu que vous ayez goûté de mon champagne ! s’exclama le cousin Tournier en se précipitant vers la cave, d’où il reparut, l’instant d’après, tenant triomphalement une bouteille de chaque main.
Les deux bouchons sautent au plafond, et, au milieu de la conversation devenue générale, nous savourons la champagne Tournier, certes de beaucoup préférable à une foule de liqueurs fermentées et frelatées que nous buvons partout en Amérique sous le prétexte fallacieux de vins mousseux de France.
Et puis, ce généreux jus de la treille nous déliant de plus en plus la langue, nous en vînmes à parler de la France, de sa gloire, de ses malheurs, et de quibusclam rebus aliis. Tant qu’enfm, le soir étant venu, il nous fallut nous séparer de ces braves gens.
Le père Girardot tint absolument à nous ramener lui-même avec sa voiture qu’il conduisit, tout guilleret et^ grand train jusqu’à Windsor, où nous ne quittâmes qu’à regret cet excellent homme.
Sur les dix heures du soir, nous laissions Windsor et nous nous rendions à la gare du Michigan. Central, en traversant Détroit, dont les rues sont brillamment éclairées à la magique lumière électrique. Nous prîmes le char-dortoir, où je ne devais guère dormir ; une première nuit en chemin de fer me tenant toujours éveillé.
31 janvier.
A sept heures du matin, nous sommes à Buffalo, où nous descendons pour prendre le train qui nous
doit mener à Niagara. Nous sommes dans les quartiers manufacturiers. Partout des usines et’ des maisons en brique, d’un rouge terni par la fumée du charbon de terre. Un ciel gris assombrit encore la physionomie de cette partie de la ville. Après avoir flâné et bâillé maintes fois pendant deux heures aux bords de la gare, nous partons pour Niagara, où nous arrivons sur les dix heures. Laissant nos effets à la garde d’un commis, nous sommes assaillis, au sortir de la gare, par un c-ssaim de cochers tous plus verbeux, pressants, assommants les uns que les autres. C’est avec peine que nous parvenons à nous frayer un chemin au travers de cette armée de solliciteurs acharnés à notre personne. Après avoir rebuté le plus grand nombre, nous parvenons à un hôtel où nous commandons le déjeûner, poursuivis par un cocher qui, plus déterminé et moins susceptible que ses confrères, nous a relancés jusque-là. Nous ayant d’abord demandé trois dollars pour nous conduire à la Chute, il finit par accepter avec plaisir une piastre que nous lui offrons.
Comme nous sommes en train de nous laver les mains, un grand Irlandais, moustaches jusqu’aux oreilles, se précipite dans nos bras, qui ne s’ouvrent point pour le recevoir, la figure rayonnante comme s’il retrouvait de vieux amis. Surpris, choqué d’un pareil sans gêne de la part d’un inconnu, l’un de nous, qui croit avoir affaire à un filou en veine d’exploitation, le regarde du haut de toute sa dignité et lui dit, avec une sévérité qui déconcerte tout à fait notre homme :
— Who are y ou ?
— Je suis le propriétaire de l’établissement, répond l’hôtelier tout penaud.
— Voyez donc à ce que notre déjeûner soit prêt au plus tôt.
— Certainement, certainement, gentlemen , repart
l’hôte, qui disparaît comme par enchantement dans la boîte d’un escalier obscur.
Pendant que nous déjeûnons — assez mal, du reste — il se trouve que l’hôtelier est catholique. Il a reconnu un abbé et se fait de plus en plus aimable.
A onze heures, nous montons en voiture, et nous arrivons, en quelques minutes, au nouveau pont suspendu, à l’entrée duquel on nous fait payer un dollar et demi pour prix de passage. Là nous avons le premier aspect de la chute. Mais notre curiosité est beaucoup distraite par la sensation pénible que nous éprouvons de nous voir sur ce pont de 1,800 pieds de longueur et tendu, tout d’un trait, à 198 pieds au-dessus d’un abîme qui n’a pas moins, lui-même, de 200 pieds de profondeur de la surface au fond de la rivière. Plus nous nous arrêtons à y penser et plus nous devenons silencieux. Le cocher, s’ingérant tout à coup de lancer ses chevaux au trot au beau milieu du pont, nous poussons tous deux une exclamation qui n’en fait qu’une seule :
— Pour Dieu ! au pas !
Enfin, nous touchons la rive canadienne, et nous exhalons un énorme soupir de satisfaction en nous sentant rouler solidement sur le prosaïque mais plus sûr pavé des vaches.
De prime abord, celui qui aperçoit la chute éprouve une déception. La grande largeur de la rivière fait que l’on ne se rend pas bien compte de la hauteur et de l’énorme masse d’eau qui croule là, dans un gouffre de cent cinquante pieds. Mais, une fois que l’on est descendu au-dessous de ce qui reste du table rock, l’on reste stupéfié de l’imposante majesté de la cataracte la plus justement célèbre du monde entier.
En cette saison de l’année, le Niagara nous apparaît couvert de frimas comme le dieu de l’hiver. A part le torrent qui bondit et s’effondre, tout autour de lui n’est que neige et que glace. Dans le
voisinage, les arbres qui couronnent et bordent les deux falaises, tantôt coupées à pic et tantôt surplombant la rivière, sont revêtus de verglas et de frimas formés par la pluie de l’immense nuage de vapeurs qui montent constamment des profondeurs ; tandis qu’aux abords immédiats de la cataracte, les parois du roc sont couverts d’une épaisse couche de glace jaunâtre qui affecte les formes les plus fantaisistes. Stalactites, immenses stalagmites, colonnades gigantesques d’un temple merveilleux, statues étranges composant des groupes bizarres et qu’on croirait venus directement du temple de Jaggrenat, tout ce fouillis d’une architecture indescriptible vous apparaît à travers une buée qui jette un demi-jour mystérieux sur l’éphémère et fantastique édifice.
Comme nous arrivons à la tour d’observation du table rock, le propriétaire de la maison d’en face nous invite fort poliment à entrer pour contempler la chute du haut de la terrasse qui couronne son logis, en nous assurant que cela ne coûte rien que la peine d’y grimper. Séduits par une aussi gracieuse invitation, nous nous empressons d’entrer dans cette demeure hospitalière. Nous n’en étions pas sortis !
Après avoir gravi quatre étages, nous émergeons sur le toit, où nous pouvons à peine rester un moment, tellement la pluie froide qui monte de la profondeur est épaisse. A peine redescendus, nous sommes assaillis par le perfide propriétaire qui nous pousse, malgré nous, dans un musée bondé de photographies et de curiosités de toute espèce. Le monsieur poli, sa dame non moins prévenante, leurs demoiselles plus engageantes encore, nous présentent, qui des vues de la cataracte, qui des bibelots de tout genre dus à l’imagination inépuisable des naturels de l’endroit. De guerre lasse, nous allions acheter quelque objet dans le but de né-
gocier le traité de paix le plus avantageux pour nous, lorsque notre homme s’avisa de nous proposer de faire notre portrait avec une vue générale des chutes.
— A quel prix ? lui demandons-nous.
— Seulement douze dollars la douzaine, répond-il avec son plus doux sourire ; ou bien encore sept dollars pour six copies ou cinq dollars pour trois exemplaires.
— C’est un peu cher, répondons-nous sèchement, et nous profitons du froid que notre bref refus jette sur le déluge des offres de cette intéressante famille, pour nous élancer hors de cette caverne d’exploiteurs émérites.
Mais cette tactique savante ne nous conduit que jusqu’au vestibule, où notre cher hôte — que nous vouons à toutes les divinités infernales qui doivent habiter les cavernes sans fond de l’abîme du Niagara — se précipite, toujours souriant, entre nous et la porte de sortie.
— Au moins, s’écrie-t-il, vous ne pouvez pas partir sans descendre au pied de la chute par la tour d’observation ! Ça ne coûte rien.
— Nous allons être trempés !
— Je vais vous prêter des vêtements imperméables.
— Sortons-nous de la tour ?
— Oui.
— Mais, nous glisserons sur la glace.
— Nous avons des souliers de caoutchouc avec des crampons de fer.
Nous nous regardâmes à bout d’arguments.
Le perfide industriel profite de ce moment d’hésitation pour nous pousser dans une soupente, où de larges sacs et des pantalons de toile huilée pendent sur les quatre parois du réduit. Nous enfourchons les pantalons, revêtons les sacs, nous coiffons d’un bonnet informe, et partons d’un
immense éclat de rire en nous apercevant dans ce grotesque accoutrement. Ainsi fagotés, nous avons l’air de deux Esquimaux. Nous traversons gravement la rue sous l’averse et descendons les cent vingt marches de la tour, d’où nous sortons en nous glissant avec mille précautions sur la pente raide et glacée de la falaise. Un faux pas et nous tomberions dans le gouffre.
Mais nous sommes récompensés de notre hardiesse en comtemplant le spectacle grandiose que nous offre la cataracte aperçue de bas en haut. Quelques pieds à peine nous séparent de cette gigantesque trombe qui précipite l’énorme épaisseur de ses flots dans des abîmes insondables et dont le soleil n’a jamais vu le fond. Sous nos pieds, le sol tremble au fracas de la masse de ces eaux de nos mers intérieures qui s’engouffrent là, dans un espace de moins de trois mille pieds. Eclatant comme le pétillement de la fusillade sur le grondement du canon entendu à distance, des crépitements secs se détachent en pizzicati de l’ensemble de la symphonie monstrueuse hurlée par les millions de voix de l’abîme en délire. Ces bruits stridents sont causés par le fracas des blocs de glace qui, balayés par cette tourmente des eaux, vont se broyer sur les rochers dont les robustes épaules reçoivent sans broncher, au pied de la cataracte, le poids formidable du fleuve gigantesque précipité dans un incommensurable effondrement.
Nous avions peine à nous arracher à la contemplation de ce spectacle stupéfiant, lorsque, levant la tête pour examiner les colonnes de glace qui s’élancent de la base à la cime de la falaise, nous remarquâmes la saillie formée par cette partie du table rock qui existe encore et projette son lourd entablement par-dessus nos têtes. Le sol qui frémit sous nos pieds, la pensée que si ce qui reste encore de ce bloc de rocher allait profiter de cet
instant pour se détacher de la terre ferme, nous donnent subitement la chair de poule, et nous remontons l’escalier en colimaçon avec toute la précipitation que nous permet une aussi raide ascension.
De retour à la maison du gardien, nous entendons celui-ci, toujours empressé, nous proposer de nous photographier dans notre costume d’occasion.
— Jamais ! nous écrions-nous, avec un geste de dédain ; nous sommes par trop ridicules dans ce déguisement !
La figure de notre hôte s’est singulièrement rembrunie, et il nous dit :
— Vous savez que c’est une piastre et demie pour chacun de vous.
Nous nous hâtons de nous exécuter et de nous échapper de la demeure de ces tiop aimables gens.
Nous revenons au Park House, où notre Irlandais nous inonde d’un déluge — presque aussi épais que celui du Niagara — d’information de toute espèce au sujet de l’endroit. Nous n’avons rien de mieux à faire que de l’écouter en attendant le train que nous prenons à deux heures.
De deux heures à cinq, nous traversons différents villages, entre antres ceux d’Albion et de Charlotte, tous coquettement bâtis de blanches maisonnettes et entourés de terres qui sont de la plus grande fertilité. Nous sommes en plein pays iroquois. Les temps ont peu changé depuis deux siècles, et s’il était donné à quelque chef agnier ou tsonnontouan de sortir un instant du tombeau pour voir passer notre convoi à toute vapeur dans cette plaine, depuis longtemps ouverte à la civilisation, l’épouvante le ferait aussitôt rentrer sous terre.
A cinq heures, le train s’arrête à la ville manufacturière de Rochester, où l’on a quinze minutes pour prendre le souper. Nous cherchions la salle à man-
ger, quand on nous conduisit au buffet de la gare, encombré de populaire.
Nous nous frayons assez difficilement un passage entre les rangs pressés d’une bande d’affamés qui nous montrent des mâchoires menaçantes, et nous parvenons à nous installer en face d’un buffet sale à tenir en échec un appétit ordinaire et encombré des victuailles les plus suspectes. Nous hésitons à engager la bataille avec nos habitudes révoltées. Mais la faim qui nous éperonne, jointe à la perspective de n’avoir rien à mettre sous la dent jusqu’au lendemain, nous contraignent à vaincre notre répugnance ; et nous attaquons un sandwich au jambon, qu’il nous faut avaler en deux temps, pour éviter de constater le goût par trop équivoque qu’il peut avoir. Pour achever d’enfoncer l’ennemi, nous inondons son arrière-garde de deux verres de bière avalés coup sur coup.
C’est ici l’occasion de constater que l’on est généralement bien mieux et plus proprement servi aux stations de nos voies ferrées où l’on donne à dîner et à goûter, que sur tous les chemins de fer axnéricains que nous avons parcourue.
Le train se rexnet en marche et atteint Canandaïgua à la nuit tombante.
Après avoir fumé un cigare, en arpentant la plateforme de la gare pour nous délasser un peu, nous repartons pour commencer un ennuyeux trajet de nuit qui ne prendra fin que demain matin à Washington.
Successivement défilent Stanley, Penn, Watkins, Havana, Elmira, bourgs et villes entrevus confusément à travers la nuit, et piqués de points brillants qui sont autant de lumières éclairant les rues ou s’échappant des habitations. A dix heures, le garçon dresse nos lits, où, brisés par la fatigue de vingt quatre heures de voyage, nous ne tardons pas à nous endormir d’un sommeil troublé pourtant par
les soubresauts du convoi qui va d’un train d’enfer. De temps en temps, un autre train, allant en sens inverse, passe à côté du nôtre avec la rapidité de la foudre. Gomme un éclair scintillent les lanternes des wagons, tandis que le sifflet et la cloche de la locomotive jettent un sinistre hurlement dans la nuit. Si nous allions rencontrer un convoi courant comme nous avec cette vitesse affolée, quelle marmelade !
Et, c’est en roulant ces sinistres pensées que nous glissons sur la pente irrésistible d’un sommeil pourtant inquiet.
Washinton, 1er février 1882.
Sur les sept heures du matin, comme nous traversions Baltimore, en lisant le Post de Washington, notre attention fut attirée par un acticle concernant les derniers moments de Edgar Poë qui vint., dans la ville même que nous allions laisser derrière nous, finir si tristement une existence tourmentée. Le talent original de Poë est trop justement apprécié pour que nous ne citions par les quelques lignes intéressantes qui nous frappèrent ainsi au moment où nous passions par l’endroit qui le vit expirer.
On a toujours prétendu que Poë était mort des suites d’une débauche de taverne. Or, l’article du Post, commentant une conférence faite dernièrement par le docteur Moran, à Falls-Church, Vermont, à qui il a été donné d’assister le poète aux derniers instants de sa vie, tend à prouver qué cette version, trop accréditée, n’est qu’une calomnie propagée par les ennemis de Poë ou par des esprits enclins à adopter les assertions du vulgaire, s’ingérant de condamner sans rémission, sur les apparences, des esprits supérieurs comme l’auteur du Coroeau, de la Cloche, de la Lettre volée, du Scarabée d or, de Lygêia et de Gorden Pym.
WASHINGTON
« En parlant de la fin de la vie de Edgar Poë, le docteur Moran, dit le Post, donne la version vraie de la dernière visite du poète à Baltimore. Il dit que Poë, s’étant rendu à cette ville, s’arrêta à un hôtel pour y faire les derniers préparatifs d’une excursion à Philadelphie. Il se mit en route et atteignit la Susquehanna, qu’il fallait alors traverser en chaloupe. Mais il faisait un vent de tempête, et les eaux de la rivière étaient si tourmentées qu’il n’osa point risquer de la traverser sur une aussi légère embarcation. Il s’en revint à Baltimore, laissa sa malle à l’hôtel et sortit pour faire une promenade par la ville. Ceux qui l’aperçurent en dernier lieu remarquèrent qu’il était suivi par deux ou trois individus à figure suspecte qui s’attachaient obstinément à ses pas. Comme les ombres du soir s’épandaient sur la ville, Poë, toujours flânant, atteignit un endroit où il n’était pas sûr de s’aventurer seul. Ici, les gens qui l’ avaient suivi le rejoignirent et l’entraînèrent dans un bouge, où, après lui avoir fait prendre un narcotique, il lui volèrent son argent, le dépouillèrent de ses habits et le revêtirent des haillons de l’un d’entre eux ; et puis, ils le jetèrent à la porte. Il s’en allait, errant au hasard et chancetant à chaque pas, sous l’effet de la drogue empoisonnée, quand ses pieds heurtèrent contre un obstacle, et il s’abattit lourdement sur le trottoir, où, pendant plusieurs heures il resta étendu sans connaissance, exposé à l’air humide et froid d’une nuit d’octobre. Quelqu’un qui passait reconnut le poète ; il héla aussitôt un cocher et lui confia le malheureux écrivain pour le mener à l’hôpital Washington. Il eut soin de donner sa carte au cocher pour que celui-ci la remît au docteur Moran, en écrivant dans un coin
le nom de « Poë. »
« A l’hôpital, on prit le plus grand soin du poète et on lui administra les stimulants les plus énergiques pour le tirer de la prostration où il restait
plongé. Quand son patient reprit connaissance, le docteur Moran lui demanda :
« — Comment vous trouvez-vous, monsieur Poë ?
« — Très mal.
» — Depuis combien de temps êies-vous malade ?
« — Je ne sais pas.
« — Où êtes-vous descendu ?
« — A un hôtel situé sur la rue Pratt, en face de la gare.
« — Avez-vous une malle ou quelque chose que nous puissions envoyer chercher ?
« — Ma malle ne contient rien que mes papiers et mes manuscrits.
« — Le docteur Moran examina attentivement son patient et ne découvrit rien qui pût indiquer que le malade fût sous l’effet de l’alcool.
« Le conférencier insiste sur le fait, que l’on n’a que trop répété jusqu’aujourd’hui, que Poë était mort en état d’ivresse, et affirme que rien n’est plus faux que cette accusation.
« — A l’arrivée du poète à l’hôpital, dit le docteur Moran, je questionnai le cocher qui l’avait amené, et il m’assura que Poë n’était pas ivre et qu il ne sentait nullement l’eau-de-vie, lorsqu’il l’avait reçu dans sa voiture.
« Comme la dernière heure du mourant approchait, le docteur Moran se pencha vers lui, et lui demanda s’il n’aurait pas un adieu ou quelque recommandation suprême à adresser à un ami. Poë entr’ouvrit les yeux et répondit :
« — Never more.
« — Quelques instants après, il s’agita sur sa couche et murmura :
« — O Dieu ! n’est-il donc point de pardon pour 1 esprit immortel ?
« Et il ajouta :
« Celui qui guide les étoiles et gouverne les mondes écrit sa destinée sur le front de chacun des humains.
WASHINGTON
« Il continua de balbutier des paroles incohérentes et s’affaiblit de plus en plus. Soudain, une convulsion secoua ses membres, il poussa un léger soupir et l’âme de Edgar Allan Poë avait franchi la limite qui sépare le temps de l’éternité. »
Pendant que le souvenir de la triste fin de ce poète aux conceptions bizarres, ingénieux inventeur de tant de contes étranges et de récits toujours attachants, hantait notre esprit, nous avions sous les yeux une grande scène de nature morte. La neige, que nous avions cessé de voir en quittant Niagara, déroulait maintenant à perte de vue son blanc linceul sur la campagne engourdie par la froidure de l’hiver. Il en était tombé, durant la nuit, une épaisse bordée, qui nous devait suivre bien au delà de Washington.
A huit heures du matin, nous aperçûmes le dôme du Capitole, découpant sa masse blanche et imposante sur le ciel terne d’une journée d’hiver, et dominant la capitale des Etats-Unis, comme de loin, dans la campagne romaine, on voit le dôme de Saint- Pierre — avec lequel il a de la ressemblance — planer, dans sa majesté séculaire, au-dessus de la ville éternelle.
Encore quelques minutes, et nous descendions à la gare du chemin de fer « Baltimore et Potomac, » rendue malheureusement célèbre par l’assassinat du président Garfield. A l’endroit où il tomba frappé par son meurtrier Guiteau — dont nous devions avoir, à Washington même, la satisfaction d’apprendre la condamnation à mort — à la place où porta la tête de la victime en s’affaissant, on a incrusté dans le parquet une étoile en cuivre, et sur le mur, en face, on a posé un marbre, assez modeste, destiné à perpétuer le souvenir de ce déplorable événement. Entre une aigle éployée qui le surmonte et deux faisceaux de licteurs, en relief, de chaque côté, se lit l’inscription suivante :
JAMES ABRAHAM GARFIELD President of THE
UNITED STATES July 2, 1881.
Après nous être fait raconter, par celui des gardiens de la gare qui arrêta l’assassin, les incidents de cette tragédie, nous nous inscrivions sur le livre de l’hôtel Saint-James, en face de la station, très bonne maison où, comme on dit dans l’endroit, on loge à l’européenne. Pour un dollar par jour vous avez votre chambre et vous êtes libre de prendre vos repas à la carte, à l’hôtel même où l’on est très bien servi et à bon marché, ou d’aller manger dans un des nombreux restaurants de la ville.
Autant pour nous débarrasser de la poussière de charbon de terre que nous avions amassée sur la route, que pour délasser nos membres engourdis par la longueur du trajet, nous nous hâtons de prendre un bain. Le nègre qui procède ensuite à notre toilette de tête, nous apprenant que nous pouvons faire d’excellents repas au restaurant du Capitole, où la cuisine est sous le contrôle d’un chef français, nous estimons qu’il est de la dignité de notre estomac d’aller déjeuner sous les portiques et les lambris de marbre du palais de la législature américaine.
Pendant ce temps, le ciel qui vient d’ouvrir son manteau de nuages, refermé sur lui durant la nuit, brille dans tout son éclat. Nous sortons sur l’avenue Pensylvania, et, à droite, la Capiole, nous apparaît, fermant la rue, à cinq minutes de marche. Nous hâtons le pas, et bientôt se dresse majestueusement devant nous l’immense palais de marbre avec son dôme gigantesque, ses larges portiques et ses hautes
WASHINGTON
colonnades du plus pur style grec, qui resplendit dans une radieuse matinée du printemps virginien.
Comme celui de la Rome ancienne, le Capitole s’élève sur une coline d’où il domine, à l’ouest, un panorama que le grand voyageur Humboldt a déclaré être l’un des plus beaux qu’il eût jamais contemplés.
Ce monument s’étend sur un espace de 751 pieds de long et de 324 pieds de large, et couvre un terrain de 153,122 pieds carrés. La partie centrale — la première terminée — qui mesure 352 pieds de façade, est bâtie en pierre jaunâtre de la Virginie, peinte en blanc. Les pavillons, ornés chacun d’un portique de 142 pieds de front, sont en marbre blanc de Massachusett, légèrement veiné de bleu ; les cent colonnes monolithes qui en supportent les portiques corinthiens, proviennent d’une carrière de marbre blanc du Maryland.
La structure du dôme, dont les lignes harmonieuses et hardies rappellent à la fois celles de l’hôtel des Invalides et du Panthéon, à Paris, est tout en fer et peinte en blanc. Une statue de la Liberté, en bronze, haute de vingt pieds, couronne la coupole, et se dresse avec fierté dans la nue, à 287 pieds de la base de l’édifice.
C’est avec la façade de l’ouest du Capitole que les étrangers sont les plus familiers. Elle consiste en trois portiques, dont celui du centre a cent pieds de front, avec dix colonnes, la plupart doubles, et un nombre correspondant de pilastres.
A l’endroit où l’avenue Persylvania débouche sur le terre-plein qui règne devant la façade de l’ouest, un monument de marbre de 42 pieds de haut, érigé en l’honneur des services importants que la marine américaine a rendus pendant la dernière guerre, attire de prime-abord l’attention du visiteur. Deux statues allégoriques le surmontent : l’Amérique et l’Histoire. L’Amérique pleure, la
tête appuyée sur l’épaule de l’Histoire qui lui montre ses tablettes sur laquelle est gravée l’inscription suivante : « Ils moururent pour le salut de la patrie ! » Au-dessus, debout sur le socle et de chaque côté du piédestal, se tiennent les statues de la Victoire et de la Paix. Ce monument fut fait par souscription et sculpté d’après un dessin de M. Franklin Simmons. La gouvernement souscrivit $ 25,200 pour son érection.
La principale façade du Capitole est celle de l’est. Le portique central mesure 160 pieds de large sur une projection de 65 pieds. Vingt-quatre colonnes et douze pilastres de marbre blanc supportent le fronton. Immédiatement en face, apparaît la statue colossale de Washington, sculptée par Greenough. Au pied des degrés qui montent au portique, sur un fauteuil orné de feuilles d’achantes et de têtes de lions, Washington nu jusqu’à la ceinture, est assis avec la dignité d’un dieu de l’Olympe. Sa main droite tient une épée, sa gauche montre le ciel. Il nous a semblé que cette épée que le grand homme, assis comme sur une chaise de malade, tient dans sa main gauche et qu’il présente la poignée en avant, comme s’il rendait son arme à un vainqueur, ôte un peu de sa majesté au libérateur des Etats-Unis.
Quand on gravit les degrés qui conduisent à l’entrée principale, on se trouve en face de deux groupes en marbre, dont l’un représente Christophe Colomb et la Civilisation.
La manière étrange dont Colomb tient le globe qui semble menacer le ciel, l’attitude, fort peu distinguée que lui donnent ses jambes écartées et son buste jeté en avant, le font plutôt ressembler à un athlète qui va lancer son disque, ou mieux encore à un vulgaire joueur de boules, qu’à l’illustre et grave découvreur du Nouveau-Monde. La femme sauvage, grotesquement accroupie à côté, ajoute encore au
WASHINGTON
ridicule de cette oeuvre d’art qui n’est certes pas d’un véritable artiste. Ce groupe, dû au signor Persico, n’en a pas moins coûté $ 24,000.
Celui de droite, la Civilisation, nous montre un pionnier américain qui désarme un sauvage. Le colon qui saisit l’homme des bois par derrière, la femme du pionnier, piteusement courbée à côté dans l’attitude de la frayeur, tandis que le chien de la maison, la queue en cor de chasse, regarde tranquillement cette lutte qui ne nous paraît nullement désespérée, comme notre guide se plaît à le dire, tout cela forme une œuvre tout à fait ridicule. Son auteur, M. Greenough, n’en mit pas moins huit années à la parfaire et reçut, pour prix de son travail, la jolie somme de $ 24000.
Avant d’entrer dans le portique, en levant la tête, on aperçoit sur le tympan du fronton trois figures allégoriques, d’une grandeur colossale, attribuées au crayon de John Quincy Adams, et sculptées par M. Persico. Comme idée et comme dessin, ce groupe vaut beaucoup mieux que les précédents. Au centre, se tient le génie d’Amérique couronné d’une étoile, et s’appuyant sur un bouclier au centre duquel ressortent les lettres U. S. A. Ce bouclier repose sur un autel au milieu duquel, dans une guirlande de feuilles de chêne, est inscrite cette date : « July 4, 1776. » Au pied du génie est un aigle ; à gauche, l’Espérance appuyée sur une ancre. L’Amérique attire l’attention de l’Espérance sur la Justice qui, de sa main droite, déploie la constitution des Etats- Unis.
Nous voici maintenant en présence des portes de bronze ; de chaque côté, deux autres statues, la Guerre et la Paix, sorties, on le voit tout de suite, du ciseau de M. Persico, qui n’a certes pas retrouvé celui de Michel-Ange ou de Canova, semblant monter la garde. Les portes de bronze qui s’ouvrent sur l’entrée principale du Capitole, sont l’œuvre de
Randolphe Rogers, qui en donna le dessin, les modela en plâtre à Rome, en 1858, et les fit couler à Munich, en 1871, par F. Von Muller. Cette porte pèse vingt mille livres, a dix-sept pieds de haut, neuf pieds de large, et coûte $ 38, 000. Chacun des vantaux tourne sur un cadre qui projette d’un pied et contient, à chaque angle, quatre figures en hautrelief, représentant l’Asie, l’Afrique, l’Europe et l’ Amérique. Entre elles court une bordure emblématique où se détachent les insignes de la guerre et de la navigation.
A part le tympan qui couronne la porte, chacun des panneaux renferme, en haut-relief, un épisode de la vie de Colomb et de la découverte de l’Amérique.
Pour l’ingéniosité du dessin et le fini de l’exécution des figures, cette porte nous a paru de beaucoup supérieure à celle qui donne accès au Sénat, par le portique de l’Est. Celle-ci, qui est l’œuvre de M. Crawford, et a pourtant coûté $ 18,500 de plus que celle de M. Rogers, fut fondue à Chicopee, dans le Massachusetts, par James F. Ames. Le vantail de gauche représente trois phases de la vie de Washington concernant la paix et l’agriculture ; celui de droite des épisodes de la guerre de l’Indépendance.
Quelque mérite qu’aient ces deux portes, elles ne sont que des imitations réduites et imparfaites des fameuses portes du baptistère, à Florence, dont nous vîmes à Washington même, dans le musée Corcoran, une très belle reproduction en plâtre, et que nous devions avoir le bonheur d’admirer, quelques années plus tard, dans la cité des Medicis.
Au centre du Capitole, se trouve la rotonde, piece qui, par ses grandes proportions, produit un eliet saisissant. Elle a 97 pieds de diamètre et 300 pieds de circonférence, sur 180 pieds d’élévation.
uit grands tableaux ornent les panneaux du mur circulaire. Ces toiles, traitant de sujets histo-
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riques, ne nous ont frappé que par l’uniformité de la couleur, qui nous a paru de plus manquer de vivacité. Pour ce qui est de la conception et du dessin de ces toiles, dues au pinceau de peintres américains, ils ne nous ont guère paru mériter une étude spéciale.
Nous avons admiré davantage, comme œuvre d’art, les groupes, en haut-relief, que l’on aperçoit au-dessus de chacune des quatre portes de la rotonde. Le groupe de l’est reproduit la descente des Pèlerins à Plymouth, en 1620. Comme celui de la porte du sud — le combat de Daniel Boone avec les sauvages, en 1775 — le premier groupe est sorti du ciseau de Enrico Causici, élève de Canova. « Pocahontas sauvant la vie du capitaine Smith, en 1606, » qui se voit à l’ouest, est aussi l’œuvre d’un élève de Canova, Capellano. Le dernier groupe, qui nous montre Guillaume Penn concluant le traité de paix avec les sauvages, fut exécuté, en 1827, par un artiste français, M. Gevelot.
Au-dessus de l’architrave, règne, autour de la rotonde, une ceinture de neuf pieds de hauteur, sur laquelle on termine en ce moment une fresque circulaire, composée de sujets de l’histoire nationale. Elle est si bien réussie, que c’est à peine si on peut constater, d’en bas, que ce n’est pas de la sculpture. Quelques pieds au-dessus de la frise, trente-six larges vitraux laissent tomber des flots de lumière, qui, comme dans tous les édifices éclairés par le haut, produit un effet magique.
Enfin, au fond de la coupole, apparaît une remarquable fresque, de Brumidi, représentant l’apothéose de Washington. Cette peinture, qui couvre 4,664 pieds carrés, valut $ 39,500 à son auteur.
,11 nous resterait encore bien des salles à décrire, à l’intérieur du Capitole, entre autres, l’ancienne chambre des représentants,^ faite sur le modèle d’un théâtre grec. Vingt-six -piliers et [pilastres de
marbre de Potomac en soutiennent le dôme, dont les caissons et la voûte sont décorés de fresques du peintre italien Bonani. Conformément à la suggestion du sénateur Morril, du Vermont, « qu’il fût » permis à chaque Etat d’envoyer au Capitole l’ef- )) figie, en marbre ou en bronze, de deux de ses » hommes les plus populaires, » cette salle a été convertie en un musée de statues des principaux représentants. Mais, l’espace nous manque, et nous ne pouvons que jeter un rapide coup d’œil sur la nouvelle salle où siègent les députés, ainsi que sur la bibliothèque. La première forme un parallélogramme de 139 pieds de long sur 93 pieds de large. La galerie, circulaire, peut contenir douze cents personnes. Une partie est destinée au corps diplomatique, deux autres à la presse et au public, et la quatrième aux noirs, exclusion qui nous a paru singulière dans la république égalitaire. Le plafond, immense treillage de fer à grands jours garnis de vitraux peints, dont chacun laisse voir les armes d’un Etat de l’Union, fait descendre — dironsnous du ciel — une lumière voilée sur les représentants de la grande république.
Les sièges, comme chez nous, accompagnés de leur pupitre, sont rangés en demi-cercle faisant face au président. Grâce à la politesse d’un sénateur du Michigan, pour qui nous avions une lettre d’introduction, nous pûmes assister à une séance. Pendant l’heure que nous restâmes dans la chambre, on discuta, de la façon la plus paisible, sur la nécessité d’une addition de quelque deux ou trois cent mille piastres au budget des dépenses postales.
Un très grand nombre de sièges étaient vides, et la plupart des députés présents — beaucoup avec le chapeau sur la tête et quelques-uns même le cigare aux lèvres — nous semblèrent occupés de bien autre chose que des intérêts de la patrie. Même, certains d’entre eux — il faut avouer que nous avons vu
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cela chez nous — lorgnaient les dames qui étalaient leurs riches toilettes dans les tribunes. Honni soit qui mal y pense ! dirons-nous avec la devise de l’Angleterre, à qui nous devons nos libertés parlementaires. Somme toute, cette séance nous parut ne le céder en rien comme succès d’ennui à une réunion de certains de nos corps délibérants.
La bibliothèque, où l’on arrive par la porte de l’ouest de la rotonde, est à l’épreuve du feu. Les divisions et les rayons sont en fer, le pavé en tuiles encaustiquées. Un grillage de fer, fermant à clef, défend l’accès des rayons aux profanes ; sage précaution qui met les livres à l’abri des indiscrétions de cette classe de pirates, le fléau de nos bibliothèques.
Nous fûmes reçus avec la plus grande courtoisie par le bibliothécaire, M. Ainsworth Spofford. Il nous dit que la bibliothèque du Capitole compte aujourd’hui 420,000 volumes. Venant à parler des ouvrages qui traitent de l’histoire de l’Amérique, il prit plaisir à nous citer l’élan généreux qui, en 1874, porta M. Garfield à appuyer chaleureusement la demande d’une somme de $ 10,000 pour l’impression de manuscrits concernant les premières découvertes des Français au Nord-Ouest et sur le Mississipi. L’un des membres du Congrès s’étant opposé à cette dépense, parce que les manuscrits étaient écrits en français, Garfield fit un éloquent discours pour appuyer la demande d’argent; elle fut accordée. La sympathie que la France a récemment montrée en faveur de Garfield n’était donc qu’un écho de celle qui animait de son vivant le cœur de l’infortuné président.
Quoique la bibliothèque du Capitole soit spécialement destinée à l’usage des fonctionnaires publics, elle est cependant ouverte à tout visiteur au-dessus de seize ans, qui peut se procurer et lire, dans la salle même, les ouvrages qu’il demande.
Le rez-de-chaussée de l’édifice est occupé par les
salles de comité, les dépôts de papeterie, les bains, etc., et le restaurant, où le déjeuner que nous fîmes était dans le meilleur goût parisien.
Si quelques détails — par exemple, certaines statues et peintures qui ont pour objet de décorer le Capitole — peuvent prêter à la critique, ce palais n’en est pas moins superbe dans sa masse imposante et sa noble structure. Le premier plan en fut dessiné par le Dr Thornton, né aux Antilles, et qui s’occupa de génie civil et d’architecture en amateur. Le premier architecte de profession qui présida, en 1793, aux travaux préliminaires de la construction du monument, fut un Français, nommé Hallet, lequel modifia le plan du Dr Thornton. Celui-ci, mécontent, parvint à le faire remplacer par un M. Hoban, à qui succéda, en 1808, M. Latrobe, Anglais de descendance huguenote, qui donna le dessin de la rotonde et du dôme commencés sous sa direction en 1818. Tel qu’il est aujourd’hui, avec les additions considérables qu’on y a faites depuis 1852, le Capitole a coûté $ 13,000,000.
Outre ce monument splendide, Washington renferme un grand nombre d’édifices publics, entre lesquels nous avons remarqué : les départements de la guerre et de la marine, style, Renaissance, et ceux du trésor, des brevets et des postes, dont les colonnades rappellent les beaux souvenirs de la civilisation grecque.
Washington est une ville bien bâtie et d’une grande propreté ; la chaussée des principales avenues est en asphalte, et les troittoirs en brique ou en larges dallas de pierre, sur lesquels nous prenions plaisir à marcher en songeant à nos impraticables rues de Québec, où l’on est toujours en danger de se rompre les os. La lumière électrique qui illumine les grandes artères de la ville, ne contribuait guère aussi à nous faire regretter le mode d’éclairage de notre pauvre petite capitale, où, trop
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souvent, hélas ! les rares réverbères, éteints mal à propos, comptent sur une lune par trop capricieuse. (1) Après avoir donné un coup d’oeil aux principaux édifices de la ville et visité les deux musées Corcoran et Smithsonian, nous nous rendîmes à la Maison Blanche, où le Président reçoit tous les jours les personnes qui veulent lui présenter leurs respects ou tout simplement le voir de près. Tout le monde étant admis à lui serrer la main, nous saisîmes l’occasion de Voir le successeur de Garfield. Hommes politiques, gens de la finance et du commerce, bourgeois, artisans, anciens soldats, nègres du plus beau noir, tous, pêle-mêle, encombrent les antichambres, attendant, pour y pénétrer en bloc, que la porte de la salle de réception vienne à s’ouvrir. Malheureusement pour nous, nous ne devions pas avoir la chance d’un shake-hand avec le Président, qui se trouvait retenu ce jour-là par des affaires d’Etat, u- Le sang-gêne le plus démocratique préside à ces réceptions populaires, et nous 11e fûmes pas peu surpris d’y voir des hommes le chapeau sur la tête, et, chose plus étrange encore, des femmes, très bien mises, du reste, assises sur les marches d’un escalier. J’avais déjà été souvent choqué, dans des bals donnés par les gens du meilleur monde, au Canada, de voir les jeunes filles s’asseoir dans les escaliers avec messieurs leurs cavaliers ; mais, j’avoue que ce manque de convenance qui m’avait déplu chez des particuliers, je ne m’attendais guère à le rencontrer à une réception chez le président des Etats- Unis. Cet exemple partant de haut lieu ne m’empêchera pas de trouver toujours un tel procédé de fort mauvais ton chez nos élégantes, et des plus déplacés dans l’habitation du premier dignitaire de la république américaine.
(1) N’oubliez pas que j’écrivais cela en 1882. Depuis ee temps, la ville de Champlain est aussi entrée dans la vie du progrès, et la fulgurante lumière poudroie du haut de l’ancien rocher de Stadaconé.
Saint-Augustin, 12 février 1882.
our celui qui, comme nous, laisse le Canada en pleine saison d’hiver — il faisait à Québec, la veille de notre départ, un froid de trente-cinq degrés — c’est un contraste assez saisissant que de respirer, huit ou dix jours plus tard, dans une température quasi-tropicale, et d’avoir à chercher l’ombre sous les orangers chargés de leurs beaux fruits mûrs. Le climat de la Floride, spécialement sur le littoral, du côté de l’Atlantique, est en général des plus agréables. A Saint-Augustin, par exemple — la plus salubre de toutes les villes floridiennes — le thermomètre se tient habituellement entre 58° l’hiver et 80° l’été. La neige y est inconnue, et c’est à peine si, tous les quinze ou vingt ans, une gelée blanche y vient faire quelque tort aux arbres fruitiers. Quant à la chaleur, elle n’est jamais extrême comme chez nous, le voisinage de l’Atlantique tempérant ici les ardeurs du soleil. A Saint-Augustin, jamais de fièvre jaune, ce fléau de toute la région du sud des Etats-Unis ; tandis que, à quelques lieues plus loin, sur les bords de la rivière Saint-Jean, à l’intérieur, et surtout à Jacksonville, elle sévit souvent avec rage et en chasse les habitants auxquels leurs moyens permettent de venir passer l’été dans les régions plus saines du nord.
Beaucoup de poitrinaires fréquentent Saint-Augustin avec avantage ; on prétend que les asthmatiques y trouvent surtout un soulagement considé-
rable à leur mal. A cet endroit, le rhumatisme est un mal ignoré, et même les personnes qui apportent avec elles ces douleurs aiguës, résultant de la froidure de nos contrées du Nord, ne tardent pas à les sentir se fondre et disparaître sous la bienfaisante chaleur du soleil méridional. « Quand j’arrivai ici, il y a sept ou huit ans, nous disait M. de Lauréal, aimable gentilhomme français, établi depuis quelques années en Floride, j’étais perclus de rhumatisme et ne marchais que péniblement, avec l’aide d’une canne. Après quelques mois de séjour en cette ville, j’étais parfaitement guéri. Chasseur obstiné, sinon Nemrod émérite, je passe au moins un jour de la semaine à battre les bois marécageux qui entourent la ville ; la plupart du temps dans l’eau jusqu’à mi-jambe, je reste toute la journée mouillé sans en éprouver jamais le moindre inconvénient ; et j’ai maintenant soixante-quatorze ans bien comptés. »
La nature géologique de la majeure partie du littoral de la Floride, du moins du côté de l’Océan — le sol y étant composé de bancs de sable et de coquillages apportés par la mer dans la succession des siècles — fait que nos céréales et notre fourrage n’y peuvent point venir. De là, extrême rareté des bestiaux, que l’on fait venir à grands frais des Etats du Nord. Si la classe aisée souffre, à Saint-Augustin, de la cherté des viandes de boucherie, la classe pauvre, habituée à s’en passer, y trouve facilement sa nourriture, et de la manière la moins dispendieuse qui soit au monde. Les gens du peuple n’ont qu’à descendre sur le rivage, pour y ramasser, à pleines mains, les huîtres, les crabes et toutes sortes de poissons que l’Océan jette à profusion dans le port. Si vous joignez à ces richesses inépuisables de la mer une quantité de fruits excellents : les oranges, qui mûrissent pendant toute l’année, les bananes, les pêches, les figues, les dattes, les prunes et le raisin
en abondance, vous comprendrez que les pauvres ne sauraient ici souffrir de la misère. Aussi, le peuple y est-il indolent, avec l’assurance qu’il .a de ne jamais pâtir de la faim.
Quand la Floride fut cédée aux Etats-Unis, en 1819, la ville de Saint-Augustin — en conséquence de toutes les vicissitudes par lesquelles elle avait passé — ne comptait qu’une population de 3,000 habitants ; aujourd’hui, elle n’en a guère plus de 2,200. On voit qu’elle est loin de prospérer, quoique le nombre de voyageurs qui y affluent durant la saison d’hiver, aille souvent jusqu’à 10,000 et en fasse alors une des villes les plus gaies de cette zone, la Nouvelle-Orléans exceptée.
La raison première du manque absolu, à Saint- Augustin, de cet élan merveilleux vers le progrès qui caractérise les autres villes de l’Union, c’est que, lors de la cession du pays aux Etats-Unis, toutes les familles à l’aise quittèrent la Floride pour se réfugier à Cuba, et que, seule, la population pauvre, qui ne pouvait pas émigrer, resta dans la ville. Plus tard, les souffrances, les pertes endurées pendant la guerre de la Sécession, jusqu’à ces derniers temps, le manque de communications faciles — ce n’est que depuis une dizaine d’années que Saint-Augustin est relié à Jacksonville par des bateaux à vapeur et par le petit chemin de fer de Tocoï —, enfin, surtout cette apathie naturelle des habitants accoutumés à une vie calme et amollis par un climat trop doux, sont la cause visible de cet état de stagnation de la ville la plus ancienne que la civilisation européenne ait jetée sur le continent américain.
« Pour vous donner une idée de l’indolence des Floridiens, nous disait encore M. de Lauréal, laissez-moi vous citer la tentative que j’ai faite d’introduire en ce pays la culture d’une plante destinée à faire, un jour, la richesse de la Floride, si jamais on
veut se donner la peine de la cultiver. L’herbe de Guinée, qui vient bien mieux dans les terrains sablonneux que dans les terres grasses, et qui conviendrait parfaitement au sol de ce pays, est un fourrage d’une production merveilleuse. Dans les Antilles, on la cultive en grand, on la coupe jusqu’à dix fois par an, et, à chaque fenaison, elle n’a pas moins de trois pieds de longueur. Quand je vins de la Guadeloupe pour m’établir ici, j’emportai avec moi trois minots de cette graine précieuse, et, de Cydar-Keys à Tampa, du côté du golfe de Mexique, et de Tampa à Saint-Augustin, je m’efforçai de persuader aux planteurs de semer de cette graine si productive en leur démontrant tout le profit qu’ils en pourraient tirer. Je ne suis pas marchand de graines, leur disais-je, je vous la donne. Veuillez donc, dans votre intérêt, semer ce que je vous en laisse. Eh bien, monsieur, je n’ai converti personne I En revanche, mon ami et voisin, M. Bronson, sur ma recommandation, a semé, cette année, un champ de luzerne, qui déjà fait espérer les meilleurs résultats. Gette herbe, très en usage en Algérie, a des racines qui plongent jusqu’à six pieds dans le sol et vont pomper à cette profondeur l’eau nécessaire à la nourriture de la tige. On la coupe plusieurs fois l’an, et elle est d’un très bon rapport. »
Traçons maintenant, en deux traits de plume, les petits métiers, quelques-unes des industries locales que détermine l’affluence des touristes à Saint- Augustin depuis décembre jusqu’en avril. Dans toutes les villes du sud et même dans celles de l’ouest, les petits métiers sont le partage des noirs, qui, du reste, les exercent dans la perfection. Conducteurs d’omnibus, garçons d’hôtel, domestiques, ils font le service ou cirent les souliers avec une dextérité sans égale. Minutieux, propres, polis jusqu’à l’obséquiosité, toujours en quête d’un pourboire, ils
semblent nés pour servir les blancs, s
Il y a quatre manières de tuer le temps pendant le jour à Saint-Augustin. D’abord, se rendre au vieux fort Marion, et, pendant des heures s’y chauffer paresseusement le dos au soleil, en laissant ses regards se perdre avec ses pensées sur l’immensité de l’Océan, qu’on aperçoit par un goulet et par-dessus la péninsule et l’île Anastasia qui forment le port. J’avoue que, pendant toute la durée de mon séjour en Floride, j’ai largement joui de ce bonheur de lézard. Que d’heures délicieuses n’ai-je point ainsi passées, étendu dans un des créneaux de la vieille forteresse espagnole, prenant un long bain de chaleur et berçant mes rêveries ensoleillées au doux mouvement des vagues qui bruissaient à mes pieds !
Si vous n’êtes point, comme moi, friand de rêvasseries indolentes, vous avez toujours à votre disposition le plaisir de la voiture, que, pour ma part, je ne saurais supporter. Allez sur la piazza, à côté de l’ancien marché aux esclaves — espèce de portique peu prétentieux, ouvert aux quatre vents, et sous le toit duquel pendent encore quelques bouts des chaînes qui retenaient cette malheureuse marchandise humaine — et, cent cochers, tous du plus beau noir, vous offriront leurs services. A moins que vous ne préfériez monter à cheval, un des grands amusements de l’endroit. Dans ce cas, faites un signe et quelque nègre, se détachant d’un autre groupe, vous amène par la bride un vigoureux petit cheval avec cette large et haute selle mexicaine sur laquelle on est si commodément assis, et ces profonds étriers de cuir où tout le bout du pied entre et se tient à l’aise. Enfourchez l’animal et, si vous n’êtes pas expert, prenez garde de vous rompre les os.
Aimez-vous mieux la navigation ? traversons la rue et, de la jetée, hélons le patron de l’un des nombreux yachts qui se balancent coquettement
près du bord. Embarquons-nous, car, pour moi, la mer a des attraits ; tendons la voile au vent et mettons, si vous le voulez bien, le cap sur le phare qui se dresse en face, dans l’île Anastasia, à un mille de traverse. Nous pourrons ensuite, après avoir visité le phare, tirer, par le goulet, quelques bordées jusqu’à l’Océan libre, dont nous voyons làbas, à deux milles en avant, les grandes vagues découper leurs larges sinuosités verdâtres sur le ciel bleu. A moins, toutefois, que vous n’ayez peur du mal de mer et ne préfériez jeter l’ancre et la ligne en eau calme. A cette saison, il est vrai, l’on ne prend guère en abondance qu’une espèce de poisson que les gens de l’endroit appelle whiting et qui a quelque ressemblance avec notre poisson blanc. On y pêche aussi des soles et quelques bars. Mais, dans cinq ou six semaines, on prendra de ces derniers poissons en très grande quantité, et des plus gros, de superbes bars de trois à cinq pieds. Nous pouvons aussi, pour la curiosité du fait, pêcher le requin. — Le requin ? — Oui. Voici un énorme hameçon, fortement attaché à plusieurs fils de fer tordus ensemble sur une longueur de sept à huit pieds et liés eux-mêmes à une très forte ligne. Un morceau de bœuf ou de lard est accroché à l’hameçon que vous jettez à l’eau. Pour peu que vous ayez de change, une violente secousse agite soudain celui de vos bras qui tient la ligne. Vous voulez tirer ; mais attendez, ce n’est pas un goujon que vous avez là. C’est un des monstres de la mer, un mangeur d’hommes, et, au bout d’une ligne, je suis en mesure de vous assurer que cela s’agite et résiste fort. Si c’est un jeune que vous avez piqué, intéressant squale de cinq à six pieds de long, après une lutte d’au moins un quart d’heure, vous parviendrez, avec l’aide d’un de vos compagnons, à le tirer près de l’embarcation, où vous le tuez prudemment avant de lui donner l’hospitalité post mortem.
Si l’animal mesure de huit à dix pieds et au-dessus, levons l’ancre, hissons la voile et remorquons messire requin jusqu’au rivage, où nous l’assommerons, en nous tenant toutefois hors de la portée de sa formidable queue et de ses terribles mâchoires en forme ae scie.
j viïl y a suffisamment de requins dans la baie de Saint-Augustin, pour empêcher les baigneurs de se risquer en pleine eau de mer, et il leur faut avoir recours aux maisons de bain. Sur certaines parties des côtes de la Floride, on fait en grand la pêche de requin pour extraire de son foie une huile très prisée dans le commerce.
Quand vous flânez sur la jetée de Saint-Augustin, en remontant de la ville au vieux fort, vous ne manquez pas de remarquer, à gauche, une maisonnette en bois, blanchie à la chaux. Un grand vitrail, où s’étalent une quantité de photographies, occupe la moitié de la façade ; une enseigne, au-dessus de la porte, tire surtout votre œil :
PlERRON, PHOTOGRAPHE
Ici Von parle français
En voyant pour la première fois cette inscription, comme je n’avais fait que mâcher de l’anglais depuis mon départ du Canada, je traversai la rue en deux enjambées, pour me délier un peu la langue dans l’idiome de nos pères.
Je frappe. Un grand et gros homme blond, à la figure riante, vient m’ouvrir.
— Vous êtes Français, monsieur ? lui dis-je.
I Un éclair de joie illumine sa figure, i — Oui, monsieur ! s’écrie-t-il. Et vous aussi ?
; — ■ A peu près, je suis Canadien-Français.
s — C’est la même chose, entrez, entrez, que nous causions !
— Pardon de mon indiscrétion. C’est votre enseigne, vous savez...
— Parbleu, c’est pour ça ! C’est-à-dire, entre nous, ces Américains, ceux surtout qui occupent une certaine position, ils sont très fiers de pouvoir s’exprimer un peu dans notre belle langue. Aussi, tous ceux qui passent ici ne manquent-ils pas de venir faire chez moi parade de leur petit savoir, et pas un d’entre eux n’oublie de me demander comment il parle notre langue. — Comme de vrais Parisiens, leur dis-je à tous. Et ils sont si flattés dans leur vanité, qu’ils me font immédiatement faire leur photographie ou m’achètent nombre de vues. J’y trouve mon compte. — Mais asseyezvous, et causons, ça ragaillardit.
Une demi-heure après, Pierron et moi étions les meilleurs amis du monde.
— Il y a dix ans que je suis venu m’échouer ici, après avoir couru le monde entier, me dit mon hôte. Ayant eu la fièvre typhoïde à New-York, j’en restai tout affaibli, et l’on me conseilla de venir à Saint-Augustin. Il n’y avait pas longtemps que j’y étais arrivé, lorsque je me vis à bout de ressources. La maladie, le voyage avaient dévoré mes économies. Un pays avec lequel je logeais, aussi pauvre que moi, avait avec lui un appareil de photographie. J’avais pris à Paris quelque notion de cet art ; mon compagnon aussi. Hardiment, un jour nous allons planter notre instrument dans la rue, en face de la cathédrale. Un groupe d’officiers causaient entre nous et l’église. Par le plus grand des hasards, car nous étions encore bien novices, nous obtenons un négatif magnifique. Les officiers nous remarquent, s’approchent, voient sur le verre qu’ils apparaissent au premier plan et demandent une épreuve. Nous la tirons ; superbe ! Ces messieurs nous en commandent dix copies, que nous leur vendons un
dollar la pièce. Et le jour même, nous devenions des photographes à la mode ; du reste, nous étions les seuls à Saint-Augustin. Cette année-là, nous réalisâmes assez d’argent pour que mon compagnon jugeât à propos de s’en retourner à New-York, où le pauvre garçon mourait quelque temps après son arrivée. Quant à moi, je continuai de gagner assez, pour me permettre de suivre mon désir, après deux ou trois ans, de faire un bon voyage en France. Maintenant, je ne suis plus seul de mon métier, et vu la concurrence, le gain n’est pas aussi fort que par le passé ; mais enfin je vis, et c’est tout ce qu’il faut. L’an dernier encore, j’occupais, dans la rue à côté de l’évêché, un logement dont le loyer me coûtait près de trois cents piastres. Réfléchissant que c’était là beaucoup d’argent dépensé en pure perte, je m’achetai ici un petit terrain et je m’y bâtis cette modeste maisonnette, qui me suffit amplement. Ici, je daguerréotype blancs et noirs ; là, derrière cet écran, j’ai mon poêle de cuisine et aussi mon lit, où je dors comme un bienheureux, entre mon chien et mon chat. Pendant les quatre ou cinq mois où les étrangers affluent à St-Augustin, je gagne suffisamment d’argent pour vivre toute l’année. J’ai des goûts modestes, une bonne santé, et je me trouve ainsi parfaitement heureux...
— Mais, n’éprouvez-vous pas l’ennui de vivre seul, et ne songez-vous pas quelquefois à vous marier ?
— Une femme ici ? je n’aurais plus la paix ! Oh non ! je vis content seul chez moi ; par ma foi je reste garçon !
— Eh bien, je ne suis pas fâché d’être venu jusqu’en Floride, ne fût-ce que pour avoir l’avantage d’y voir un homme qui se dit parfaitement heureux.
— Alors, contemplez-moi tout à votre aise, répondit mon hôte en riant. Ou plutôt, ce qui vous
amusera davantage, observez ces nègres qui viennent me faire faire leur ressemblance. Les trouvezvous assez réussis, ces moricauds-là ? — Corne in, gentlemen, corne in !
L’instant d’après, un nègre, du plus beau, ou plutôt du plus laid modèle, raide comme un soldat à la parade, les deux mains gravement posées sur les genoux, ainsi qu’un dieu indien dans la niche de sa pagode, la face noire avec de grands yeux blancs, posait en face de l’instrument.
Quand il vit sa tête reproduite sur le féréotype, il trouva qu’il avait le visage trop luisant.
— Ils sont tous comme ça, ces animaux-là, me dit Pierron en français ; si je voulais les en croire, il me faudrait les blanchir. J’y perdrais un peu mon temps !
— Vous riez de moi dans votre langage, remarqua le nègre.
| — Non, repartit Pierron. Ah ! mon ami, si vous
pouviez comprendre tout le bien que je dis de vous à monsieur, vous en seriez pâmé d’aise. — N’est-ce pas qu’il est bon, ce portrait, dit l’artiste en montrant le féréotype aux autres noirs.
Ceux-ci l’ayant trouvé des plus ressemblants, force fut à l’original de s’en contenter. Voyant le photographe en train d’ajouter, avec la pointe d’un pinceau, une chaîne, des bagues et des boutons d’or à son personnage :
— Mais, il ne porte aucun de ces bijoux-là, lui fisje remarquer.
— C’est précisément parce qu’il n’en a pas qu’il faut que je lui en mette. Encore une de leurs manies à ces grands enfants. La première fois que je fis le portrait de gens de cette espèce, j’avais affaire à deux négresses, une jeune et une vieille. La première avait une chaîne et des boucles d’oreilles, dont j’indiquai le dessin et la couleur sur le portrait. La vieille, elle, n’en ayant point, naturelle-
ment je ne lui en fis pas. Une demi-heure plus tard, elle me revenait fondant en larmes. Un vrai déluge. Je lui en demandai la raison.
— Tu as mis des bijoux à l’autre, et moi je n’en ai point ! me cria-t-elle au milieu de ses sanglots, en me tendant son portrait.
— Mais, vous n’en portez pas.
— Ça ne fait rien, j’en veux, moi aussi...
— Oh ! qu’à cela ne tienne, repris-je ; et, séance tenante, je lui dessinai une énorme chaîne d’or qui lui descendait sur la bedaine, et des pendants d’oreilles et des bagues, tout le bataclan ! Avant de partir, la vieille, radieuse, m’embrassait les genoux.
L’heure du souper approchant, je me disposais à partir, lorsque le loustic me retint par le bouton de mon habit :
— Si vous voulez, me dit-il, dimanche soir nous irons à leur église.
— Pourquoi ? y a-t-il quelque chose de curieux à voir ?
— Comment ! quelque chose de curieux ?... Ils ont deux églises rivales, une presbytérienne et une catholique. Eh bien, dimanche dernier, on fut obligé d’y envoyer la police. Quand elle arriva sur les lieux, les fidèles étaient en train de se casser les bancs de leur chapelle respective sur la tête. Et vous me demandez si c’est drôle à voir ?...
Je pris congé du facétieux photographe et regagnai ma pension. Une jolie collection de pensionnaiies qu’il y avait là ! Tous plus laids et vulgaires les uns que les autres. Sur cent touristes que nous avons remarqués à Saint-Augustin, quatre-vingtdix étaient évidemment des gens de peu d’éducation. La chose est bien simple à expliquer. A part les riches propriétaires, personnes très distinguées, qui ont une résidence d’hiver dans ces stations du sud, les gens de la haute classe vont passer la saison rigoureuse en Europe.
Un fait qui nous a frappé, partout aux Etats-Unis, à la pension comme dans les grands hôtels, c’est la rapidité avec laquelle les Américains expédient leurs repas. Souvent, nous avons vu trois tablées se succéder à nos côtés pendant que nous prenions notre dîner. Pour l’Américain, manger est une affaire qu’il faut bâcler au plus vite. Chez nos voisins time is money, voyez-vous !
Sereine et tiède comme une de nos belles soirées du mois d’août, cette nuit du 12 février descend sur la ville, qui, contrairement à nos cités du Nord, semble plutôt s’éveiller que se laisser aller doucement au sommeil. Pendant la chaleur du jour, à part les étrangers qui errent dans les rues, promenant leur personne ennuyée, marchant sans but ou regardant d’un air distrait les curiosités étalées dans les vitrines, on aperçoit assez peu les gens de la place, les femmes surtout, qui se tiennent au frais à l’intérieur des maisons ou dans leur jardin. Mais, à peine les dernières clartés du jour sont-elles éteintes, que la vie renaît dans la ville jusqu’alors engourdie par l’ardeur d’un soleil du midi. Hommes et femmes sortent des habitations pour jouir de la douce fraîcheur d’une nuit floridienne. Les boutiques s’illuminent, les rues se remplissent d’une foule animée qui va, vient, causant avec abandon. Les trois grands hôtels de la place s’éclairent à giorno : du haut en bas de leurs larges vérandas circulaires, pendent des fanaux de diverses couleurs, tandis que dans les spacieux parterres des lanternes vénitiennes sont accrochées aux palmes des dattiers, qui balancent gracieusement leurs longs éventails à travers lesquels, comme des diamants, scintillent les étoiles. Toute la population nomade qui fuit, durant l’hiver, les rigueurs du nord pour aller se baigner dans les tiédeurs du sud, se répand hors des hôtels dont elle encombre les galeries. Les hommes fument leur cigare ou errent de
groupe en groupe, causant, la bouche en cœur, avec les dames, qui, tête nue, ou une blanche mantille à jour jetée sur les épaules ou les cheveux, lancent de frais éclats de rire au nez de ces muguets en frais d’amabilité. Des fenêtres ouvertes du salon d’un hôtel s’échappe la mélodie langoureuse d’une valse que chante une harpe accompagnée d’un piano, et j’aperçois des danseurs enlacés qui tourbillonnent sous l’éclat des lustres. Le propriétaire de l’établissement d’à côté a retenu les services des musiciens de la garnison, qui, installés dans un coin de la cour, jettent à la brise parfumée des senteurs de l’oranger, de l’acacia, du magnolia ou des lauriers roses en fleurs, les accords voluptueux de la valse de Faust ; pendant que, à travers les traînées de lumière multicolore que projettent les lanternes suspendues aux branches des chênes toujours verts ou au panache mouvant des palmiers, ondulent et se croisent les valseurs, dont les pieds glissent sans bruit sur les feuilles de rose ou d’oranger parsemées sur la pelouse. Du haut d’un balcon voisin tombent les notes perlées d’une romance chantée par une voix pénétrante comme un regard de ces grands yeux noirs de créole qui m’ont fixé tantôt, près de la piazza, et dont le brûlant souvenir hante encore ma mémoire. D’un coin plus sombre de la rue, monte une douce chanson nègre murmurée par un groupe de noirs assis dans l’ombre. Un baryton chante gravement l’air ; tandis qu’une voix claire de ténor l’accompagne, donnant, sotto voce, la tierce au-dessus. Et le chœur, basses et soprani, reprend le refrain avec cet ensemble et cette entente de l’harmonie si remarquables chez ces pauvres gens qui n’ont jamais appris les préceptes de l’art. La nature leur a fait la voix et l’oreille musicales, et ils laissent leur âme exhaler sa note triste, qui traverse de sa mélodie plaintive la joie bruyante de ces blancs par lesquels naguère encore les noirs étaient asservis.
Si, vous sentant isolé, vous, étranger perdu dans cette foule en liesse, vous laissez vos pas errer avec vos pensées dans les rues étroites et brillamment éclairées par les lumières des boutiques, les mille et un bibelots qui s’étalent dans les vitrines — objets d’une industrie et d’un commerce particuliers à l’endroit — ont bientôt dissipé votre mélancolie en attirant votre attention. Ce sont mille et une bagatelles faites de tout autant de petites productions du pays, et que l’industrie locale travaille, transforme, embellit, pour soutirer quelque argent à ces grands désoeuvrés, à ces belles oisives, venus ici, de tous les Etats de l’Union, pour trouver un peu de cette santé qui leur manque et y laisser en échange beaucoup de cet or dont ils sont bien pourvus. Eventails, fleurs délicatement découpées dans des plumes d’oiseaux rouges, verts, bleus et blancs ; coquillages étincelants des meis du Midi ; dents d’aligator montées en épingles et en boucles d’oreilles et mariant leurs fauves montures d’or avec leur blancheur de jeune ivoire ; couteaux à papier, pipes, coffrets, porte-cigares ciselés et taillés dans les différents bois du pays ; éventails et chapeaux artistement tressés avec dés joncs ou les longues feuilles du latanier ; bijoux faits avec certains petits colimaçons polis et brillants ; tout cela s’étale dans les vitraux, chatoyant sous la lumière des boutiques, chantant tous les tons de la gamme des couleurs, forçant les regards et la curiosité, chatouillant la convoitise des passants.
Et puis, ici, c’est un espadon desséché avec son bec armé de cette longue scie redoutée de la baleine ; là, un merveilleux flamant rose empaillé à côté de mignons colibris vêtus d’azur, d’émeraude et d’or. Tout auprès et leur faisant un hideux repoussoir, de jeune aligators vivants exhibent leurs formes grotesques dans un vivier qui occupe toute la partie inférieure de la vitrine. L’inté-
ressante famille que ces diminutifs de crocodiles ! Ils sont là une trentaine au moins, tous sortis du réservoir rempli d’eau fraîche et couchés pêlemêle ; les plus grands regardant avec de gros yeux les badauds qui les contemplent et, sans doute, réfléchissant que ce serait bien bon à croquer tous ces nez et ces joues dont une seule vitre les sépare ; les plus petits, ignorant encore ces appétits malsains, bâillent en montrant des incisives pleines de promesses, ou dorment avec l’ingénuité de l’enfance. En voici un groupe qui a toute ma sympathie : ils sont comme ça sept ou huit bons petits enfants d’aligators qui font leur dodo ; deux d’entre eux sommeillent littéralement dans les bras l’un de l’autre, ayant chacun une patte passée autour du cou de son jeune frère ; tandis que trois de leurs aînés ont la tête appuyée sur la carapace d’une tortue qui, le chef et les pattes rentrés dans l’écaille qui lui sert à la fois de robe et de forteresse, dort aussi paisiblement que si l’ennemi n’était pas à ses portes.
Pendant que nous étudions les mœurs tout à fait bourgeoises de cette intéressante famille, voici que deux charmants minois créoles se penchent à côté de moi, vers la fenêtre, avec de petits cris moitié craintifs, moitié rieurs. Toutes deux sont enveloppées dans une mantille tricotée en fine laine blanche, qu’elles ont jetée sur leur tête et rattachée sous leur menton ; de sorte que je n’aperçois que leur petit nez mutin aux fines ailes roses et frémissantes, leurs joues mordues par les chauds baisers du soleil, et leurs yeux..., oh ! mais des yeux étincelants comme deux charbons ardents. Il doit faire une jolie chaleur de passions contenues dans ces têtes mignonnes de vierges floridiennes, nées dans la patrie des fruits d’or et des oiseaux couleur de feu !
Mais, légères comme des papillons qui, à peine
posés, reprennent leur vol capricieux, les deux jouvencelles continuent leur promenade un instant interrompue. Leur taille svelte et leur démarche onduleuse se perdent, avec leur gentil babil, au milieu de la foule allant et venant dans l’étroite rue qu’elle encombre.
Tout rêveur, égrenant les pensées que le rayonnement de ces grands yeux noirs a fait jaillir dans mon cerveau déjà surchauffé par le soleil du midi, je regagne à pas lents mon logis. C’est, dit-on, la plus vieille maison de la ville. Elle est bâtie sur le modèle des anciennes habitations espagnoles de Saint- Augustin : balcon sur la rue ; à l’intérieur, double galerie couverte et ouvrant par des arches de pierre sur le jardin et la cour pavée en espèce d’asphalte faite de coquina. Je monte à la partie supérieure de la véranda et m’y assieds, laissant mej regards errer sur la baie qui dort à mes pieds sous la protection du phare, dont le grand œil calme veille, là-bas, au front ténébreux de la nuit.
Il y a cinquante ans, cette maison où nous logeons était la plus gaie de Saint-Augustin. Elle était alors habitée par le général Hernandez, dont la nièce, madame Sanchez, est maintenant propriétaire. Alors, il ne se passait pas de semaine qu’il n’y eût ici soirée brillante. Une foule élégante remplissait les vastes pièces richement ornées. Quand les ardeurs de la valse forçaient les danseuses à venir respirer une bouffée d’air frais, galants cavaliers et belles jeunes femmes se répandaient au dehors par les arches donnant de plain-pied de la salle du bal sur le jardin, éclairé par des lanternes de couleur. Et là, dans la voluptueuse fraîcheur d’une nuit méridionale, sous les orangers et les magnolias en fleurs, respirant les parfums enivrants d’une végétation choyée du soleil, se promenaient les amoureux appuyés l’un sur l’autre et se murmurant l’éternel duo d’amour qui, depuis six mille
ans, s’échappe en notes passionnées des lèvres des amants.
De toute cette radieuse jeunesse, de cette vie luxueuse, que reste-t-il aujourd’hui ? Une maison dénuée, les plus beaux meubles ayant servi de combustible pour chauffer quelques-uns des officiers de l’armée du Nord quand elle occupa la ville ; et puis, une vieille dame — la nièce du général Hernandez — à la mine distinguée, mais dont les chagrins les plus aigus ont creusé leurs sillons sur la figure à jamais désolée. Songeant à son mari, à son fils aîné, tués par la guerre, au service du Sud, à sa fortune anéantie, elle promène sa tristesse digne de grande dame ruinée dans cette vaste demeure arrachée avec peine au gouvernement américain qui en avait pris possession ; et, pour ne pas mourir de faim, elle loue à des étrangers quelques-unes de ces chambres qui furent témoins des splendeurs de sa jeunesse et de ses joies évanouies d’épouse et de mère.
Cette navrante histoire est celle d’un très grand nombre de familles des Etats du Sud ; et il ne faut pas les interroger longtemps pour que les sentiments de haine qu’elles entretiennent sourdement contre le Nord se fassent jour. Cette animosité va-t-elle réellement s’affaiblissant comme le prétendent les gens du Nord ? Tant mieux, si tel est le cas, pour l’homogénéité de la grande République. Il nous a paru, pourtant, que les cicatrices des blessures faites aux susdites sont encore bien fraîches, et qu’on ne pourrait pas appuyer imprudemment dessus sans faire de nouveau couler beaucoup de sang.