‹ Récits et souvenirs [microforme]Chapitre 12 sur 26 · ETES · texte numérisé non relu

ETES

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duire en cé paÿs la culturé d’üné plante destinéé À faire, un jour, ia richesse de la Floride, si jamais on veut se donner la peine de la cultiver. L'herbo do Guince, qui vient bien mieux dans les terrains s8blonncux que dans les terres grasses, et qui conviondrait parfaitement au sol de ce pays. est un fonrrage d’une production merveilleuse. Dans les Antilles, on la cultive en grand, on la coupe jusqu'à dix fois par an, ct, à chaque fenaison, elle n’a pas moins de trois picds de longueur, Quand je vins de la Guadeloupe pour m'établir ici, j’'emportai uvec moi trois minots do cette graine précicuse, ct, de Cydar-Keys à Tampa, du côté du yolfe de Mexique, et de Tampa à Saint-Augustin, je m'efforqui de pure suader aux planteurs de semer de cette graine si productive on leur démontrant tout le protit qu'ils en pourraient tirer. Jo ne suis pas marchand de graines, leur disais-je, je vous la donne, Veuillez donc, dans votre intérêt, semer ce que je vous en laisse, Eh bi -n, monsieur, je n’ai converti personnel En revanche, mon ami et voisin, M. Bronson, sur ma recommandation, a s:mé, cette année, un champ de Juzerne, qui déjà fait espérer les meilleurs résultats. Cutte horbe, très en usage en Algérie, a des racines qui plongent jusquà six pieds dans le. sol et vont pomper à cette profondeur l’eau nécessaire à Ja nourriture de la tige. On la coupe plusieurs fois l'an, et clle est d'un très bon rapport.”

Tragons maintenant, en deux traits de plume, les petits méticrs, quelques-unes des industries Jocales ue détermine l'affluence des touristes à

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Saint-Atgnetin depuis décembre jasqt'eñ ami, Dans toutes les villes du sud et même dans celles de l’oucst, les petits métiers sont le partawe deë noirs, qui, du reste, les excrcent dans la porfces tion, Conducteurs d'omnibus, gargons d'hôtel, do mestiques, ils font le service ou cirent les soulicr8 avec une dextérité sans égule. Minuticux, propréss polis jusqu'à l'obséquiosité, toujours en quête d’un pourboire, ils semblent nés pour servir les blincé.

Il y a quatre manières de tucr le temps pendant lo jour à Saint-Augustin, D'abord, se rendre an vieux fort Marion, et, peniant des heures s'y chauffer paresseusement le dos au soleil, en laissant ses regards se perdre avec ses pensées sur l'in: menrité de l'Océan, qu’on upergoit par un goulet et par-dessus la péninsule et l’île Anastasia qui forment le port. J'avoue que, pendant toute la durée de mon séjour,en Floride, j'ai largement joui de ce bonheur de lézard. Que d’heures délicieuses n'ai-je poiut ainsi passées, étendu dans un des créneaux de la vieille forteresse espagnole, prenant un long bain de chaleur et berçgant mes rêveries ensoleiilées an doux mouvement des vagues qui bruissaient à mes pieds!

Si vous n'êtes point, comme moi, friand de rêvasseries indoleutes, vous avez toujours à votre disposition le plaisir de la ‘voiture, que, pour ma purt, je ne saurais supporter. Allez sur lu piazza, à côté de l’ancien murché aux esclaves — espèce de portique peu prétentieux, ouvert aux quatre

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vents, et sons le toit duquel pendent encore quelnes bouts des chaînes qui retenaient cette malav .ouse marchandise humaine — et, cent cochers,

d* plus beau noir, vous offriront leurs services. À moins que vous ne préfériez monter à cheval, un des grands amusements de l’endroit. luns ce c':, faites un signe et quelque nègre, se détachant d':: autre groupe, vous amène par la bride un vigoureux petit cheval avec cette large et haute selle mexicaine sur laquelle on est si commodément assis, et ces profonds étriers de cuir où tout le bout du pied entre et se tient à l’aise. Enfoui chez l'animal et, si vous n'êtes pus export, prenez garde de vous rompre Îles os.

Aimez-vous mieux la navigation ? traversons la rue et, de la jetée, hélons le patron de l’un des nombreux yachts qui so balancent coquettement près du bord. Embarquons-nous, car, pour moi, la mer a des uttraits; tendors.la voile au vent ot mettons, si voüs le voulez bion, le cap sur le phare qui se dresse en face, dans l'île Anastasia, à un mille de traverse. Nous pourrons ensuite, après avoir visité le phare, tirer, par le goulot, quelques bordécs jusqu'à l'Océan libre, dont nous voyons làbas, à deux milles en avant, les grandes vagues découper leurs larges sinuosités verdâtres sur la ciel bleu. À moins, toutefois,que vous n'ayez peur du mal de mer et ne préfériez joter l'ancre et la ligne en eau calme, À cette saison, il cest vrai, l’on ne prend guère en abondance qu’une espèce de poisson que les gens de l'endroit appelle whîting et qui

a quelque ressemblance avec notre poisson blanc. On y pêche aussi des soles et quelques bars. Muis, dans cinq ou six semaines, On prendra de cos derniers poissons en très grande quantité, et des plus gros, de superbes bars de trois à cinq pieds. Nous pouvons aussi, pour la curiosité du fait, pêcher le requin.— Le requin? — Oui. Voici un énorme hamegon, fortement attaché à plusieurs fils de fer tordus ensemble sur une longueur de sept à huit pieds et liés eux-mêmes à une très forte ligne. Un morceau de bœuf ou de lard est accroché à l'hamegon que vous jetez à l’eau. Pour peu que vous ayez de chance, une violente secousse agite soudéin celui de vos bras qui tient la ligne. Vous voulez tirer ; mais attendez, ce n’est pas un goujon que vous avez là. C'est un des monstres de la mer, un mangeur d'hommes, et, au bout d’une ligne, je suis en mesure de vous assurer que celu s'agite et résiste fort, Si c’est un jeune que vous avez piqué, intéressant squale de cinq à six pieds de long, après une lutte d'au moins uu quart d'heure, vous parviendrez, avec l'aide d’un de vos compagnons, à le tirer près de l’embarcation, où vousle tuez prudem. ment avant de lui donner l’hospitalité post mortem. Si l'animal mesure de huit à dix pieds et au-dessus, levons l’ancre, hissons la voile et remorquons messire requin jäsqu’au rivage, où nous l'assommerons, en nous tenant toutefois h rs de la portée de sa formidable queue et de ses terribles mâchoires en forme de scie.

Il y a suffisatament de requias dans la baie de

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Saint-Angnstin, pour empêcher les baigneurs de se risquer en pleine euu de mer, et il leur faut avoir recours aux maisons de bain, Sur certaines parties des côtes de la Floride, on fait en grand la pêvho du requin pour extruire de sou foio une huile très prisée dans le commerce,

Quand vous flânez sur la jetée de Saint-Angustin, on remontant do lu ville au vieux fort, voustre manquez pas de remarquer, à gauche, une maisonnette on bois, blanchie à la ehinx. Un grand vitrail, Où s'étalent une quantité do photographies, occupe la moitié de la tagule; une enscigno, audessus de la porte, tire surtout votro œil :

PIiERRON, PHOTOGRAPHE, Ici l'on parle français.

En voyant pour la première fois cette inscripe tion, comme ja n'avais fait que mâvher do l'anglais depuis mon départ du Curada, je truversai la rue en deux enjumbées, pour me délier un peu ln languo dans l'idiome de nos pères,

Je frappe. Un grand et gros homme blond, à la figure riunte, vient m'ouvrir, |

«>. Vous êtes Françuis, monsieur ? lui dis-jo, Un écluir de joie illumine sa figure.

— Oui, monsieur ! s’écrie-t-il, Et vous aussi ?

4 pau près, je auia Canadion-Frangais.

: da s0 — C'est la même chose, entrez, entrez, que nous ; a causions |

al'ties sd : — Pardon de mon indiscrétion. C’est votre en-

ilu très seigne, VOUS Savez...

— Parbleu, c'est pour ça ! C'est-à-dire, entre nous, ces Américains, ceux surtout qui occupent une cer-

œusti ce ne É taine position, ils sont très fiers de pouvoir s’oxiliaôite primer un peu dans notre belle langue, Aussi, dif tous ceux qui passent ici ne manquent-ils pas de Etes à venir faire chez moi parade de leur petit savoir, et we de pas un d’entre eux n'oublie de me demander com- ’, ment il parle notre langue.—Comme de vrais à

Parisiens, leur dis-je à tous. Et ils sont si flattés dans leur vanité, qu'ils me font immédiatement faire leur photographie ou m'a chètent nombre de ques. J'y trouve mon compte.—Muis asseyez-vous,

} et causons, ça ragaillurdit.

18cripe L Une demi-heure après, Pierron et moi étions les

mglais 1 meilleurs amis du monde, la rue l — Il y a dix ans que je suis venu m'échouer ici, Jeu Lu après avoir couru le monde entier, mo dit mon | hôte. Ayant cu la fièvre typhoïde à New-York, nd, à h j'en restai tout affuibli, et l’on me conscilla de

venir à Suint-Augustin, Iln’y avait pas longtemps \ que j'y étuis arrivé,lorsque je me vis à bout do ressources. La maladie, le voyage avaient dévoré mes économies. Un pays avec lequel je logeuis, ai Ÿ L aussi pauvre que moi, avait avec lui un apparoil de photographie, J’uvais pris à Paris quelque notion de cet urt; mon compagnon aussi. Hardi- ®

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ment, un jour nous allons planter notre inetrumont dans la rue, en face do la cathédrale, Ua groupe d'officiers causaient entre nous ct l'église. Par le plus grand des hasards, car nous étions encore bien novices, nous obtenons un négatif magnifique. Les officiers nou- remarquent, s'approchent, voient sur le verre qu’ils apparaissent au premier plan et demandent une épreuvo. Nous la tirons ; superbe ! Ces messieurs nous eu commandent dix copies, que nous leur vendons un dollar la pièce. Et le jour mêne, nous devenions des photographes à la mode; du resto, nous étions les seuls à Saint-Angustin. Cette année-là, nous réa: lisâmes assez d'argent pour que mon compagnon jugeêt à propos de s’en retourner à New-York, où lo pauvre garçon mourait quelque temps après son arrivée. Quant à moi, je continuai de gagner assez, pour me permettre de suivre mon désir, après deux ou trois ans, de faire un bon voyage en France. Maintenant, je ne suis plus seul de mon métier, ot yu la concurrence, le gain n’est pus aussi fort que par le passé; mais enfin je vis, et c’est tout ce qu'il faut, L'an dernier encore, j'occupais, dans la rue à côté de l'évêché, un logement dont le loyer me coûtait près de trois cents piastres. Réfiéchissant que c'était 1à beaucoup d'argent dépensé en pure perte, je m'achetai ici un petit terrain et je m'y bâtis cette modeste mai-onnette, qui me suffit amplement, Ici, je daguerréotype blancs et noirs ; à, derrière cet écran, j'ai mon poêle de cuisine ct awsi mon lit, où je dors somme un bienheureux,

b inetruie, Ua l'église. 8 étions négatif bnt, s'aphpparaisépreuvo, nous eu dons un evenions is étions ous réa:

npagnon ork, où près son el" ASSOZ, rès deux France.

nétier:, ot ussi fort est tout )GCU PAIS, : dont le 8, Réfiédépensé rain et je me suffit t noirs ; aisine et eul'eux,

entre mon chien et mon chat. Pendant les quatre

. où cinq mois où les étrangers affluent à St-Augustin,

je gagne suffisamment d'argent pour vivre toute l'année, J'ai des goûts modestes, une bonne santé, et je me trouve ainsi parfaitement heureux ...

— Mais, n'éprouvez-vous pas l'ennui de vivre seul, et ne songez-vous pas quelquefois à vous marier ?

— Une femme ici ? je n'aurais plus la paix ! Ob non ! je vis content seul chez moi; par ma foi je reste garçon |

— Eh bien, je ne suis pas fâché d'être venu jusqu'en Floride, ne flt-ce que pour avoir l'avantage d'y voir un homme qui se dit parfaitement heureux,

— Alors, contemplezmoi tout à votre aise, répondit mon hôte en riant. Ou plutôt, ce qui vous amusera davantage, observez ces nègres qui viennent me faire faire leur ressemblance. Les trouvezvous assez réussis, ces moricauds-là ? -— Come in, gentlemen, come in !

L'instant d'après, un nègre, du plus beau, ou plutôt du plus laid modèle, raide comme un soldat à la parade, les deux mains gravement posées sur les genoux, ainsi qu’un dieu indien dans la niche de sa pagode, la face noire avec de grands yeux blancs, posait en face ds l'instrument.

Quand il vit sa tête reproduite sur le féréotype, il trouva qu'il avait le visage trop luisant.

— Ils sont tous comme ça, ces animaux-là, mo dit Pierron en français ; si je voulais les en croire, il me faudvut les blanchir. J'y perdrais un peu mon temps !

— Vous riez de moi dans votre lan::age, remurqua le nègre.

— Non, repartit Pierron. Ah! mon ami, si vous pouviez comprendre tout le bien que je dis de vous à monsieur, vous en seriez pâmé d’aise. — N'est-ce pas qu’il est bon, ce portrait, dit l’artiste on montrant lo féréotype aux autres noirs.

Ceux-ci l'ayant trouvé des plus ressemblants, force fut à l'original de s'en contenter. Voyant le photographe en train d'ajouter, avec lu pointe d’un pinceau, uno chaîne, des bagues et des boutons d’or à son personnag( :

— Mais, il ne porte a“ucun de ces bijoux-là, lui fisje remarquer.

— C'est précisément parce qu’il n’en a pas qu'il faut que je lui en mette, Encore une de leurs manies à ces grands enfants. La première fois que je fis le portrait de gens de cette espèce, j'avais affaire à deux négresses, une jeuno et une vieille. La première avait une chaîne et des boucles d'oreilles, dont j'indiquai le dessin et In couleur sur le portrait. La vicille, olle, n’en ayant point, naturellement je ue lui en fis pas, Une demi-heure plus tard, elle me revenait fondant en larmes. Un vrai déluge. Je lui en demandai la raison. |

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— Tu as mis des bijoux'à l’autre, et moi je n’en ai point! me cria-t-elle au milieu de ses sanglots, en me tendant son portrait.

— Mais, vous n'on portez pas.

— Ga ne fait rien, j'en veux, moi ausni…

— Oh! qu'à cela ne tienne, repris-je; et, séance tonante, je lui dessinai une énorme chaîne d'or qui lui doescendait sur la bedaine, et des pendants d'oreilles et des bagues, tout le bataclan! Avant de partir, la vieille, radieuse, m’embrassait les genoux.

L'heure du souper approchant, je me disposais À partir, lorsque le lquatic mo retint par le bouton de mon habit :

— Si vous voulez, me dit-il, dimanche soir nous irons à leur église.

— Pourquoi ? y a-t-il quelque chose de curieux à voir? ;

— Comment! quelque chose de curieux? Ils ont deux églises rivales, une presbytérienne et une catholique. ÆEh bien, dimanche dernier, on fut obligé d'y onvoyer l: police. Quand elle arriva sur les lieux, les fidèles étaient en train de se casser les bancs de leur chapelle respective sur la tête, Et vous me demandez si c'est drôle à voir ?..

Je pris congé du facétieux photographe et regsgnai ma pension. Une jolie collection de pensionnaires qu'il y avait là! Tous plus laids et vulgaires les uüns que les autres, Sur cent touristes que nous

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avons remarqués à Saint-Augustin, quatre-vingtdix étaient évidemment des gens de peu d’éducation. La chose est bien simple à expliquer. A part les riches propriétaires, personnes très distinguées, qui ont une résidence d'hiver dans ces stations du sud, les gens de la haute classe vont passer la saison rigoureuse en Europe.

Un fait qui nous a frappé, partout aux Etats-Unis, à la pension comme dans les grands hôtols, c’est la rapidité avec laquelle les Américains expédient leurs repas, Souvent, nous avons vu trois tablées se succéder à nos côtés pendant que nous prenions notre dîner. Pour l'Américain, manger est une affaire qu'il faut bâcler au plus vite. Chez nos voisins fime is money, voyez-vous |

Sereine et tiède comme une de nos belles soirées. du mois d'août, cette nuit du 12 février descend sur la ville, qui, contrairement à nos cités du Nord, semble plutôt s'éveilier que se laisser aller doucement au sommeil. Pendant la chaleur du jour, à part les étrangers qui er:ent d:ins ‘e+ rues, promenant leur personne cunuyée, marchuut sans but ou regardant d'un air distrait les curiosités étalées dans les vitrines, on aperçoit assez peu les yens do la place, les fémmes su ‘tout, qui se tiennent au frais à l'intérieur des maisons ou dans leur jardin. Mais, à peiné les dernières clartés du jonr sont-elles éteintes, que lu vie renaît daus lu ville jusqu'alors engourdie pur l’ardeur d'uu soleil du midi. Hommes et femmes sortent des hubitations pour jouir de la

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douce fraîcheur d'une nuit floridienne, Les boutiques s’illuminent, les rues se remplissent d’une foule animée qui va, vient, causant avec abandon, Les trois grands hôtels de la place s’éclairent à giorno : du haut en bas de leurs larges vérandas circulaires, pendent des fanaux de diverses couleurs, tandis que dans les spacienx parterres des lanternes vénitiennes sont accrochées aux palmes des dattiers, qui balancent gracieusement leurs longs éventails à travers lesquels, comme des diamants, acintillent les étoiles, Toute la population nomade qui fuit, durant l'hiver, les rigueurs du nord pour aller 8e baigner dans les tiédeurs du sud, se répand hors des hôtels dont elle encombre les galeries, Les hommes fument leur cigare ou errent de groupe en groupe, causant, la bouche en cœur; avec les dames, qui, tête , ou une blanche mantille à jour jetée sur les épaules ou les cheveux, lancent de frais éclats de rire au nez de ces muguets en frais d’amabilité. Des fenêtres ouvertes du salon d’un hôtel s'échappe la mélodie langoureuse d'une valse que chante une harpe accompagnée d'un piano, et j'aperçois des danseurs enlacés qui tourbillonnent sous l'éclat des Instres, Le proprié. taire de l'établissement d’À côté a retenu les services des musiciens de li garni où, qui, installés dans un coin de la cour, jettent à ia brise parfumée des senteurs de l'or: ngur, de l’acacia, du magnolia ou des Jauriers roses en fleurx, les accords voluptueux de la valse de Faust ; pendant que, à travers les traînées de lumière multico'ore que projettent

les lanternes suspendues aux branches des chônes toujours verts ou au panache mouvant des palmiers, ondulent et se croisent les valseurs, dont les pieds glissent sans bruit sur les feuilles de rose ou d'oranger parsemées sur la pelouse. Du haut d’un balcon voisin tombent les notes perlées d’une romance chantée par une voix pénétrante comme un regard de ces grands yeux noirs de créole qui m'ont fixé tantôt, près dela piazza, et dont le brûlant souvenir hante encore ma mémoire. D'un coin plus sombre de la rue, monte une douce chanson nègre murmurée par un groupe de noirs assis dans l'ombre: Un baryton chante gravement l'air, tandis qu’une voix claire de ténor l'accompagne, donnant, sotto voce, la tierce au-dessus. Et le chœur, basses et soprani, reprend le refrain avec cet ensemble et cette entente de l'harmonie si remarquables chez ces pauvres gens qui n’ont jamais appris les préceptes de l’art. La nature leur a fait lu voix et l'oreille musicales, et ils laissent leur âme exhaler sa note triste, écho d’un récent esclavage, qui traverse de sa mélodie plaintive la joie bruyante de ces blancs par lesquels naguère encore les noirs étaient asservis.

Si, vous sentant isolé, vous, étranger perdu dans cette foule en liesse, vous laissez vos pas errer avec vos pensées d2ns les rues étroites et brillamment éclairées par l28 lumières des boutiques, les mille et un bilklots qui s’étalent dans les vitrines — obiets d’une industrie et d'un commerce particuliers

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à l'endroit — ont bientôt dissipé votre mélancolie en attirant votre attention. Ce sont mille et une bagatelles faites de tout autant de petites produc-

tions du pays, et que l’industrie locale travaille,

transforme, embellit, pour soutirer quelque argent à ces grands désœuvrés, à ces belles oisives, venus ici, de tous les Etats de l’Union, pour trouver un peu de cette santé qui leur manque et y laisser en échange beaucoup de cet or dont ils sont bien pourvus. Eventails, fleurs délicatement découpées dans des plumes d'oiseaux rouges, verts, bleus et blancs, coquillages étincelants des mers du Midi ; dents d’aligator montées en épingles et en boucles d'oreilles et mauriant leurs fauves montures d’or avec leur blancheur de jeune ivoire; couteaux à papier, pipes, coffrets, porte-cigares ciselés et taillés dans les différents bois du pays ; éventails et chapeaux artistement tressés avec des jones ou les longues feuilles du letanier ; bijoux faits avec certains petits colimagons polis et brillants ; tout cela s'étale dans les vitraux, chatoyant sous la lumière des boutiques, chantant tous les tons de la gamme des couleurs, forçant les regards et la curiosité, chatouillant la convoitise des passants.

Et puis, ici, c'est un espadon desréché avec son bec armé de cette longue scie redoutés de la ba-

leine; là, un merveilleux flamant rose empaillé à

côté de mignons colibris vêtus d’uzur, d'émeraude et d’or, Tout auprès et leur faisant un hideux repoussoir, de jeunes aligators vivants exhibent

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leurs formes grotesques dans un vivier qui occupe touté la partie inférieure de la vitrine. L'intéressante famille que ces diminutifs de crocodiles! Ils sont là une trentaine nu moins, tous sortis du réservoir rempli d’eau fraîche et couchés pêle-mêle ; les plus grands regardant avec de gros yeux les badauds qui les contemplent et, sans doute, réfléchissant que ce serait bien bon à croquer tous ces nez et ces joues dont une seule vitre les sépare ; les plus petits, ignorant encore ces appétits malsains, bâillent en montrant des incisives pleines de promesses, ou dorment avec l’ingénuité de l’enfance. En voici un groupe qui a toute ma sympathie: ils sont comme ça sept ou huit bons etits enfants d'aligators qui font leur dodo ; deux d’entre eux sommoillent littéralement dans les bras l’un de l’autre, uyant chacun une patte passée autour du cou de son jeune frère ; tandis que trois de leurs aînés ont la tête appuyée sur la carapace d’une tortue qui, le chef et les pattes rentrés dans l’écaille

qui lui sert à lu fois de robe et de forteresse, dort

aussi paisiblement que si l'ennemi n'était pas à ses porter.

Pendant que nous étudions les mœurs tout à fait bourgcoises de cette intéressante famille, voici que deux cha: mants minois créoles se penchent à côté de moi, vers la fenêtre, avec de petits : ris moitié craintifs, moitié rieurs, Toutes deux sont enveloppées dans une mantille tricotée en fine laine blanche, qu’elles ont jetée sur leur tête:et rattachée

cupe 'intér'OCOtous achés gros sans Dquer es sébétits eines

l’enmpapetits entre ÿ l’un

tour leurs l’une caille dort à ses

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sous lenr menton; de sorte que je n’aperçois que leur petit nez mutin aux fines aile roses et frémissantes, leurs joues mordues par les chauds baisers du soleil, et leurs yeux..., oh! mais des yeux étircelants comme deux charbons ardents. Il doit faire une jolie chaleur de passions contenucs dans ces têtes mignonnes de vicrges floridiennes, nées dans la patrie des fruits d’or et des oiseaux couleur de feu !

Mais, légères comme des papillons qui, à peine posés, reprennent leur vol capricieux, les deux jouvencelles continuent leur promenade un instant interrompue, Leur taille svelte et leur démarche onduleuse se. perdent, avec leur gentil babil, au

milieu de. la foule allant et venant duns l'étroite.

rue: qu’elle encombre.

Tout rêveur, égrenant les pensées que le rayonnement de ces grands yeux noirs a fait jaillir dans mon cerveau déjà surchauffé par le soleil du midi, je regagne à pas lents mon logis. C'est, dit-on, la plus vieille maison de la ville, Elle est bâtie sur le modèle des anciennes habitations espagnoles de Saint-

Augustin: balcon sur la rue; à l’intérieur, double

galerie couverte et ouvrant par des arches de pierre sur le jardin et la cour pavée en espèce d’asphalte faite de coquina. Je monte à la partie supérieure de la véranda et m'y assieds, laissant mes regards errer sur la buie qui dort à mes pieds sous la protection du phare, dont le grand œil caime veille, là-bas, au front ténébreux de lu nuit.

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Il y a cinquante ans, cette maison où nous logeons était la plus gaie de Saint-Augustin. Elle était alors . habitée par le général Hernandez, dont la nièce, madame Sanchez, est maintenant propriétaire.

Alors, il ne so passait pas de semaine qu’il n’y eût ici soirée brillante. Une foule élégante remplissait les vastes pièces richement ornées. (Quand les ardeurs de la valse forçgaient les danseuses À venir respirer une bouffée d'air frais, galants cavaliers et belles jeunes femmes se répandaient au dehors par les arches donnant de plain-pied de lu salle du bal sur le jardiu, éclairé par des lanternes de couleur, Et là, dans la voluptueusc fraîcheur d’une nuit méridionale, sous les orangers et les magnolins en fleurs, respirant les parfums enivrants d’une végétation choyée du soleil, se promenaient les amoureux appuyés l’un sur l’autre et se murmurant l'éternel duo d'umour qui, depuis six mille : ans, s'échappe en notes passionnéos des lèvres des amunts.

De toute cette radieuse jeunesse, de cette vie luxueuse, que reste-t-il aujourd’hui ? Une muisoi dénuée, les plus beaux meubles ayant servi de combustible pour chauffer quelques-uns des officiers de l’armée du Nord quand elle occupa la ville; et puis, une vieille damo — la nièce du général Her- : nandez — à la mine distinguée, mais dont les chagrins les plus aigus ont creusé leurs sillons sur ln figure à jamais désolée. Songeant à son mari, à sou fils aîné, tués par la guerre, au service du Sud, à sa

fortune anéantie, elle promène sa tristesse digne de

grande dame ruinée dans cette vaste demeure

arrachée avec peine au gouvernement américain

qui en avait pris possession ; et, pour ne pas mourir

de faim, elle loue à des étrangers quelques-unes de ces chambres qui furent témoins des splendeurs

de sa jeunesse et de ses joies évanouies d'épouse

et de mère.

Cette navrante histoire est celle d’un très grand nombre de familles des Etats du Sud ; et il ne faut pas les interroger longtemps pour que les sentiments de haine qu’elles entretiennent sourdement contre le Nord se fassent jour. Cette animosité va-t-elle réellement s’affaiblissant comme le prétendent les gens du Nord ? Tant mieux, si tel est le cas, pour l’homogénéité de la grande République. Il nous a paru, pourtant, que les cicatrices des blessures faites aux susdites sont encore bien fraîcher, et qu'on ne pourrait pas appuyer imprudemment dessus sans faire de nouveau couler beaucoup de sang.

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