M. XAVIER MARMIER
L'un des meilleurs amis que le Canada ait en France, est M. Xavier Marmier, l’illustre membre de l’Académie française. Littérateur aussi distingué que voyageur des plus érudits, M. Marmier a consacré la moitié de ea carrière si bien, si utilement remplie, à visiter d'abord les pays du nord de l’Europe, la Hollande, 4 Suède, le Danemark, l'Islande et la Russie, Et puis, laissant les plus aimables souvenirs de son passage à ces dernières régions des neiges, dont la nature sauvage et pittoresque nous a valu les livres pleins d'intérêt et de rensei-
RUN TU LANEA
sh
&nements préci l’histoire, les
qu'il les eût, POur ainsi dire, dans leurs Particularités idtimes, lo Voyageur infa. tigable glissait des cimes neigeures de Ja Suède pour aller, en passant Par le Caucase et 13 Daube, se di. later le cœur aux brises attiédiesde
du soleil, Scrutant d'abord les rui
révélées à la France
jatique, il rem Pour interroger, chercheur les pyramides sur les dynasties nébulcuses des Pha- TaOns. Afin, non satisfait d’arracher à Ia vieille Europe et à l'antique Orient les secrets du passé, il repartait bi entôt pour aller demander des im pressions plus fraîches à la jeune Amérique et sonder les mystères de ses futures destinées, Attiré vers le Bas-Canada Par ses sympathies Pour une race. Sœur, il le visitait avec une émotion qui anime chacune des pages qu'il 4 consacrées
dans ses Lettres sur l'Amérique et dans son joli roman Gazida.
ce terrain de Ja Patrie s de rencontrer un homme > Qui à su parler de nous en termes &; eUX, et que nous devons être heureux de serrér la main de ce frère aîné venu de si loin rendre visite À ses cadets de }à Nouvelle-France. Aussi, Voudra-til bien Permettre à l'un des enfants de ce Canada, qu'il affectionne tout particulière. ment, de déposer Sur 80n front une modeste cou-
Ontaitensuite le Ni] insatiable, lo Sphinx et
ronne, qui ne saurait-en rien ajontor à sa gloire, mais qui, toute composée de nos immortelles, lui apportera le parfum du souvenir de notre pays reconnaissant.
#4 M. Marmier, qui a maintenant plus de soixantedix ans, demeure au milieu du noble faubourg, dans une maison d’a-pect vénérable, qui, d’un côté, souvre sur la rue Saint-Thomas-d’Aquin, et de l'autre regarde le boulevard Saint-Germain. C’est là qu’il habite depuis quarante ans, en célibatair,, au milieu d'objets d'art et le milliers de volumes, dont le nombre va toujours s’augmentant, Our la douce passion des livres le tient si hien, qu'il ne se passe pas de jours où le bibliophile expert n’ajoute à sa superbe collection quelque ouvrage curieux ou rarissime découvert, en revenant de la bibliothèque Sainte Geneviève, dont il est conservateur, à l’un des nombreux étalages de bouquins qui garnissent le parapet des quais depuis le Pont-Neuf jusqu’au Pont-Royal. Ce paisible exercice en plein air lui est devenu indispensable, et l'on est sûr de rencontrer toutes les après-midi, du quai des Augustins au quai d'Orsay, sa bonne figure souriant aux vieux livres et aux estampes jaunics par le temps, que les bouquinistes ont soin de bien mettre en vue afin de mieux tirer l'œil des collectionneurs.
Muni d’une lettre d'introduction que je devais à l'obligeance de mon ami Faucher de Saint-Maurice,
je me présentais, dès les premiers jours de mon arrivée à Paris, chez l’éminent académicien. Il me requt avec cette cordiale bonhomie que les hommes de son mérite se plaisent à prodiguer aux plus humbles ouvriers de la pensée enchantés d'approcher ces maîtres dont la renommée est universelle.
— Ah! vous avez épousé la fille de M. Garneau, me dit-il en lisant la lettre que je lui avais donnée ; c'étais un écrivain bien distingué, un excellent homme, que je me fais gloire d’avoir connu au Canada. Aussi suis-je tout heureux de posséder un exemplaire de sa belle histoire. Encore, est ce la première édition qui, m’a-t-o1 dit, est devenue rarissime ! Nous sommes tous un peu bibliophiles, nous autres, gens du métier, ajouta-t-il avec un fin et bon sourire, Voyez un peu...
Et, cueillant un volume sur l’un des nombreux rayons chargés de livies qui entouraient la pièce où nous étions, il me le tendit avec la satisfactiou de l’homme qui aime d'autant mieux les bons ouvrages qu’il sait ce qu’ils valent pour en avoir composé lui-même, et des plus estimés. Puis il se mit à me parler du Cans a en termes si élogieux, que les larmes m'en venu:ant aux yeux à mesure que sa parole bienveillante et chaude me rappelait plus vivement la patrie absente. Ne voulant pas sur ce point du moins, être en reste avec lui, je lui parlai tout d’abord de la Franche-Comté, où il est né — tout comme le spirituel et-bon Nodier, avec qui il a tant de ressemblance — de cette belle pro-
vince de France que M. Marmier a décrite con amore dans son roman Hélène et Suzanne ; contrée si semblable à notre province de Québec et par le pittoresque du pays et par son climat, comme le nôtre, quelque peu rigoureux, ainsi que par les mœurs paisibles, les pieux usages et les naïves légendes de ses habitants. De là, transition facile pour en venir à parler de la France en général, de son état présent et de son avenir. Mais ici j'allais, moins heureux, mettre un doigt malhubile sur une blessure vive, et quand jo lui demandai :
— Où pensez-vous que vous alliez maintenant et vers quelles destinées votre pays, si tourmenté depuis un siècle, vous paraît-il s’acheminer? ...
Il me répondit avec des sanglots dans la voix :
—Ah! si vous voulez que je vous dévoile le fond de ma pensée, luissez-moi vous dire que je crois que c'en est fait de notre pauvre France. Dans l’état de dislocation politique où nous sommes, je ne vois aucun homme assez hardi pour arriver à ramener, par la force de son autorité supérieure, cette union qui seule pourrait encore nous sauver. Le comte de Chambord ne veut point et les princes d'Orléans ne peuvent pas. C'est pourquoi je sens les forces de mon malhenreux pays s'en aller peu à peu dans ces convulsions stériles qui l’agitent depuis tant d'années, et il me semble voir poindre—dans un avenir qui ne m'apparaît, hélas ! que trop prochain—le moment où la Prusse nous dira: ‘“ C’en est assez de toutes ces agitations qui gênent les
États voisins et les empêchent de suivre paisiblement leurs destinées d'après leurs traditions. Halte-là ! ”’ Et je vois sa main brutale démembrant ma pauvre France comme une autre Pologne...
Que voulez-vous ? ainsi que les individus, les peuples ont une existence, un rôle déterminés à remplir icibas. Il me paraît que nous sommes bien malades, et que notre mission glorieuse est près de toucher à sa fin.... Paris n’en sera pas moins toujours une grande ville, un grand bazar, un grand restauraot, un grand théâtre, une grande maison de filles, où les étrangers viendront, longtemps encore, nous demander en échange de leur argent les plaisirs d'une civilisation raffinée, mais en pleine Cécadence. Muis la France aura vécu!.... Veuille Dicu que je me trompe, cependant, dans mes sinistres prévisions ! Toujours est-il que cc déplorableétat de choses par lequel nous passons, plonge dans un profond découragement les mieux pensants d'entre nous, et que beaucoup de nos bonnes familles parlent d'émigrer au Canada, à la première commotion qui se fera sentir en France. Vous ne sauriez croire combien souvent j'entends dire, dans mon entouragé, par des gens du meilleur monde, qu'ils partirônt au premier jour pour votre beau et paisible pays. Ce serait curieux, n'est-ce pas ? qu’une émigration considérable de la vieille France en lu Nouvelle. Et bien, du train que vont les événements chez nous, vous devez vous attendre à être témoin, dans un temps peut-être plus rapproché que nous ne le pouvons prévoir, de cette étrange
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migration d'une grande partie de la raco française vers la colonie aujourd’hui si florissante que nos pères ont perdue par leur faute...
Tout ému des paroles, si grosses de tristes prédictions, de cet homme éminent avec l'opinion duquel on ne saurait pourtant se refuser de compter, je ne me séparai de lui qu'à regret.
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J'ai visité souvent M. Marmier depuis ; et, à chaque entrevue, j'ai senti mon estinse, mon admiration s’accroître pour le noble auteur de tant et de si bons ouvrages. Ce que l’on remarque tout d'abord en lui, c'est la noblesse de son âme, la grande bonté de son cœur, ‘ Sois bon,” fait-il dire à l’un de ses personnages dans Gazida. Et il appa raît, dès qu'on l'approche, que cette maxime a été le mobile de toute sa vie de citoyen et d'auteur.
Je vieus de relire Gazida. Comme une pareille lecture fait du bien, après l'audition de quelque insanité à la mode dans les théâtres de genre qui attirent les oisifs de la grande ville et les étrang-r8, et à côté de la littérature naturaliste malheureusement si en vogue, à Pa.ïs et ailleurs!
J'ai été si doncement émotionné par ce gracieux et noble livre, j'aimerais tellement le voir sur le rayon d'honneur de toutes nos bibliothèques, et lu dun. nos familles, que je ne puis m'empêcher d'en citer quelques passages, afin de donner, à ceux
d'entxe nous qui ne Le connaîtraient pas ancare, Le if désir. de le goûter et de ae pénétror des, saines ot grandes iclées qu'il développe à chaque page: Car, outre que l'action qui anime Gnzida se déploie daus notre Canadn, c'est un chaste ot doux roman Aioté par. une âme honnête, par un esprit essentiellement, droit, et tracé de main de fin ouvrier, per l’une des plus délicates et des plus expertes plumes dont s’honore la littérature française contemporaine. Lisez plutôt cette description d’une ferme st d'une forêt canadienne :
“La Combe est un vaste ot vivant album, un pittoresque assemblage des œuvres de l'industrie et des'images primitives de la naturo: une maison seigneuriale, près des petites cabanes en bois des settlers ; un jardin dessiné par un paysagiste ; une serre où éclosent les plus belles fleurs des tropiques, près du sol inculte où croissent spontanément les plantes sauvages et les arbres gigantesques. À l'extrémité du parc est la chapelle, bâtie récemment sous les rameaux des arbros cente- .naires, puis le cimetière; car partout où les :viwants construisent leurs demeuros, bientôt ils doixant creuser la demeure des morts. Du milieu d'un bassin derocs, un limpide ruisseau s'échappe -e bondissant, comme un petit Niugara, et se précipite « sur ‘le revers de la colline; un industrieux meunier l'arrête en un endroit propice pour lui faire tourner la roue de son moulin, Le docile xui” seau, gyant ainsi payé son tribut à la cupidité hu-
RIPAT, Mere A4
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FomaAn ssentieligr, per y plumes ntempo-
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maine, se remet à sautiller dans son lit d’herbes vertes, descend gaiement dans la vallée, où il va rejoindre un’autre ruisseau, avec lequel il s’épanche dans l'Ottawa. Mais ils n’iront pas en droite ligne au terme de leur voyage, ces deux capricieux coureurs; ils s'amusent dans la plaine comme deux écoliers, enlacent conjointement une île verdoyante sur laquelle ils jettent une frange d'écume, et tantôt glissent avec rapidité sur une pente inclinée, et tantôt, dans de longues et molles ondulations, s’endorment paressousement au soleil.... A quelque distance de là ost la forêt, où nul seftler encore ne s’est établi, où l'on ne pénètre que par un étroit sentier. À l'entrée de cette paisible forêt est un
lac pareil à une coupe d'émeraude. Les rayons du
soleil y descendent, adoucis, et pour ainsi dire tamisés par le fuuillage des arbres qui l'entourent. La brise caressante y jette, comme une poudre d'or, le pollen des sapins, A sa surface flottent les tiges légères d’un lis dont les fouilles sont successivement d’un vert foncé et d’un rouge de pourpre, dont les boutons naissants ressemblent à des olives, dont les fleurs épanouies, comme des dablias, offrent à la fois, par les nuances graduelles de leur corolle, la blancheur de la neige et la teinte du citron. Quelquefois une fauvette descend au bord de cette onde limpide, y trempe le bout de son bec et s'envole en sifflant. Quelquefois le canard canadien, qui, plus agile que nos canards d'Europe, se perche sur les arbres, s’élance du haut d’un chêne, plonge dans ce frais bassin, y trace un capricieux
ullon, puis se retire rafraîchi par sa joyeuse nata. tion, Quelqnefois un écureuil, sautillunt d'arbre en arbre, y fait tomber une des noix de hêtre qui excitent su friandise, Du resto, pas un autre bruit, pas un autre mouvement : c’est la retraite la plus profonde, dans l'ombre la plus silencieuse, ou plutôt un mystérieux sanctuaire dans l’universel temple de Dieu.”
N'est-ce pas que ce tableau est dessiné de main de maître et artistement empâté des couleurs les plus vives et qui se fondent dans l'ensemble avec une parfaite harmonie ?
Voulez-vous maintenant, derrière l’auteur, connaître l’homme bien mieux que je ne le saurais peindre ? voici que, san« s'en douter, le modeste vieillard, il esquisse son propre portrait, tout en croyant faire celui de son héros imaginuire:
‘“ Peu soucieux de ce qu’on ‘ppelle, dans le monde, le bonheur, c ’est-à-dire une grande fortune, ou la réalisation d'un grand désir d'ambition, je me faisais journellement, sans effort, tout un chapelet ‘de petits bonheurs. J'aimuis le truvail et l'étude, les voyages, los rêveries indolentes, Les gauseries amicales. L'achat d'un livre de choix était pour. moi tout un événement ; une statuetto où une aquarelle égayait mes regards; le sourire d'un enfant, la parole affable d'un vieillard me dilataient le cœur; le moindre témoignage , de sympathie e et d'estime | me semblait ue giorieuse conquête. Un rayon de soleil, au printemps, dans
buse nata.
d'arbre hêtre qui tre bruit, e la plus o, ou plusrsel tem-
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ld/chénipé revetdis, me! péhétrait d'un’ ébhtident dé'gratittdé envers Dieu. Quelqueë nidtvais vêre que; de'témps à autre, je m’en allais rimiér dañis mek promenades solitaires, résonnaïeht à mon oréîllé comme un harmonieux écho de mes émotions; et un orgue de Barbarie, soupirant' sous mex fenêtres, suffisait pour mo transporter par la réminiscence d’une mélodie dans des régions idéalor.
“ Quelquefois, dans ce pays où jo m'en vais 8 tristément, je m'asseois dans ma chambro d'aüberge, et la tête entio mes’ mains, j'évoque les inigek du paësé, surtout celles de la famille, les plus’ purek; leé plus vraies, les’ plus ineffagablès. - Je me’ revois tel que j'étais autrefois, | tes avec un battement de cœur dans la sainte demeure où m’attendaient mon père et ma mère, où tous deux pleu. raient de joie en m'embrassant. Je revois’ ld'table couverte de bouquets de fleurs comme pour célébrer le retour de l’enfant prodigue. Je m'asseyais là, en qualité d’aîné, à la place d’honneur, à côté de mon père, et le dîner était fini depuis longtomps, que nous restions encore des heures entières, comme si nous ne devions pas nous rovoir le lendemain, et chaque fête était pour nous un joyeux épisode dans la calme régularité de notre vie. J'entends encore vibrer les cloches du village qui nons appelaient à la messe du dimanche, aux 80- Jennités de Pâques et de Noël. Ma bonne mère craignait toujours de ne pas arriver assez tôt à l’église, et quelquefois, mon père et moi nous fai-
sions semblant de vouloir la retarder, mais ni lui ni moi nous n’aurions pu lui causer une telle peine: Avant que le prêtre fût à l'autel, nous étions à genoux dans notre banc, et à notre rentrée au logis, nous voyions briller, sur une nappe blanche, la bouteille de vieux vin de Salins, réservée pour ces grandes circonstances.”
En quelques mots, voilà le livre ot c'est là tout l'homme, éminemment estimuable, dont j'ai eu le graud honneur de faire la connaissance et que nous devons admirer, chez nous, comme l’un des écrivains de ce temps les plus dignes de leur noble mission. Aussi devons-nous l’inscrire au premier rang parmi ceux qui ont fait connaître en France notre très aimée Patrie.
| Paris, septembre 1882.
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