SOUVENIRS DE L'EXPOSITION COLONIALE
Le 24 avril 1886, je m'embarquais à Halifax pour me rendre à Londres, où j'avais mi-sion pour installer la bibliothèque d'ouvrages canadiens que notre gouvernement fédéral avait décidé d'envoyer à l'Exposition coloniale. J’allais y remplacer temporairement M. De Celles, bibliothécaire du parlement, qui se trouvait empêché, pour le moment, de s’absenter du pays.
Je caressais l'espoir d'être rendu à temps pour
assister à l'ouverture solennelle de l'Exposition, qui devait avoir lieu le 4 mai; mais les vents con-
traires, la mor constamment en furie, et, pour surcroît d’ennui, une brume épaisse qui nous enveloppa sur la mer d'Irlande et nous retarda encoré de douze heures, furent cause que nous ne touchâmes Liverpool que le 4 mai, vers les six houres du soir,
Le lendemain, je prenais le premier train rapide pour Londres. Ravissant, ce voyage de quatre heures à travers la campagne anglaise, où ce n’est partout qu’une succession de prés et de bosquets verdoyants : parc immense et splendide,où d’innom-
a brables troupeaux de bœufs et de moutons de la plus belle race paissent sur un moœlleux tapis d'herbe grasse où ils enfoncent jusqu'au genou. Çà et là, des villes manufacturières, aux usines enfumées, dont les hautes cheminées défilent dans un gigantesque et vertiginoux tourbillonnement. Et puis, à nos pieds, dans le creux des vallons, apparaissent, non loin d’un château arrogamment pérché sur la hauteur, de pauvres chaumières qui nous rappellent que toute cotto belle et riche contrée appartient à un tout petit nombre de grands propriétaires, dont les habitants de ces chäumières ne sont que les fermiers besogneux auxquéls la possession du sol est toujours restée défendue.
Rendu à Londies vers les trois heures de l'éprèsmidi, je me dirigoai, au saut du train, vers l’a agence du gouvornement canadien, à deux pas de l'abbaye de Wéstminster, En mettant le pied Bur le sëuil dé l’ägence, je tombai dans les bras de mon ami
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M. Fabre, attaché comme commissaire oanadién à
l'Exposition coloniale. Sa femme et son fils étant réétés À Paris, d'où ils ne dovaient venir lé rejoindté qu'une qüingaine de jours plus tard, et lui 86 trou. vant seul à Londres depuis deux semaines, il parut me revoir avec plaisir et me fit déséendré à $ôn hôtel, lè Raïvlings, situé sur Gormeÿnestréét, à deux minutes de Regent-circus, qui est l'endroit où la vie de Londres est le plus animée.
Quand j'eus secoué la poussière du voyage, nous allâmes tous deux, M, Fabre et moi, dîner au rebtaurant Royal, sur Regent-circeus; c'est le meilleur réstaurant français de Londres. Oh! l'agréable repas én la compagnie du plus aimable convive que je connaisse ! Servi par une natnre des plus
affinées, et par un tempérament de Parisien, 8on
esprit, toujours en fête, pétille surtout à table, et tiré alors des feux d'artifice à jets continus, Aussi combien jouissais-je en l’écoutant me mettre au courant des mille et un curieux détails de l'Exposition où j'allais passer trois mois dans l'intimité la plus complète avec lui! Et puis, je le lançai sur la pente des nouvelles littéraires de Paris, son terrain de prédilection. Il fut étincelant de verve. Moi, tout réconforté, après dix jours pénibles de mer, tenu sous le charme, je me délectais à l'écouter. Que loin de moi était déjà l'Océan avec toutes ses misères |
Quand nous sortîmes du restaurant, la nuit séreiné régnait sur la grande ville, Autant le jour
est souvent terne, enfumé, autant les nuits sont généralement claires, étoilées à Londres. Avec les feux de ses cent mille usines, qui s’éteignent à la tombée du jour, se dissipe aussi le brouillard opaque de fumée qui plane sur la cité monstre, l'enveloppe, la pénètre et lui voile souvent tout à fait la clarté du soleil, à tel point qu'il y faut alors allumer le gaz en plein midi.
Je m'en allais heureux de vivre, et mon esprit en gaieté se grisait de tout le mouvement qui se faisait autour de nous dans ce quartier si élégamment animé. Comme je me sentais loin de la maussade et insipide petito ville d'Ottawa, où je me trouve toujours aussi exilé qu'Ovide à Tomes, au barbare pays des Grètes |
Un détail que je n’avais pas encore remarqué lors de mes deux précédents voyages, me frappa vivement : à chaque coin de rue, se faisait entendre un concert d'instruments et de voix qui gaiement montait dans la nuit. Dans chacun des groupes de ces musiciens ambulants que la foule entourait, une voix d'homme chantait accompagnée par un violon qui suivait la mélodie, tandis que le rire aigu d’un fifre s’entrelaçait dans les accords saccadés d'une guitare on d’une harpe.
— Je n'aurais pas cru les Anglais si mélomanes, dis-je à M. Fabre. Jamais, lors de mes quatre passages antérieurs à Londres, je n’y ai entendu autant de musique en plein air. On se croirait plutôt dans les rues de Naples que sur les bords de
la Tamise, Que veut donc dire cette frénésie musicale, pour moi si nouvelle en cet endroit ?
— Eh! cher ami, c’est le May day qui se prolonge.
— Et qu'est-ce que le May day ?
— C’est le premier jour de mai, c’est le renouveau, c'est le retour de la saison des fleurs et du soleil, que les peuples ont célébré dans les temps les plus reculés. Rien de plus raturel que cette gaie transition du sombre et froid hiver au printemps tiède et vivifiant, ait, de tout temps, fait éclater en joyeuses manifestations le sentiment de bien-être que ressentent les hommes à ce regain de jeunesse de la nature et des êtres animés.
Au XVIe siècle, en Angleterre, c'était encore l'usage à la campagne, dans la classe moyenne et parmi le peuple, de sortir au petit matin pour aller faire provision de fleurs et de feuillage, que l’on rapportait avec de grandes démonstrations de joie, au son des cors et des tambourins. Rameanx et fleurs servaient à décorer les portes et les fenêtres de chacune des maisons du village, dont la plus belle fille était ensuite couronnée comme ‘‘ reine de mai.” Les gentilshommes et les nobles dames ne dédaiguaient pas de prendre part à la fête, et l’on vit même des rois et'des reines se mêler alors à la foule de leurs sujets en liesse.
C'était aussi la coutume, dans les villages comme dans les villes, de planter, au milieu de la place
publique, un mai tout enguirlandé de fleurs autour duquel, on dansait.
La même fête se célébrait en France, et nos dieux l’apportèrent au Canada, où l’usage du mai planté à la porte du colonel ou du capitaine de milice de la paroisse a subsisté jusque daas la première moitié de ce siècle. Chez nous aussi & bien qu'en France, c'était uno occasion de réjouis- L sance et de ripailla, comme le témoigne cette vieille. chanson qu'il me souvient d'avoir entendu chantor dans mon enfance :
Le premier jour de mai, Labouré, Quand fut fait, la semaille, J’m’en fus. planter un mai, Labouré, D’vant la porte à Jean Braille.
Oui, j’t’en goûte D’la rigoûte Oh ya!
Oui, j’t’en goûte de la rigaille !
Quand le mai fut planté, Labouré, Dans la maison j'entraille ; Frouvant le couvert mis, Labouris, Sans façon j'm’approchaille.
Oui, j’t’en goûte, etc.
Tour à tour j'fais passer,
Lahouré,
Dindons, fricots, d’volailles...
Il faut croire quo notre convive, mis en appétit par la plantation du mai et les danses rondes, y allait un pou goulñment, car le maître de la maison s'écrie tout à coup
C’t’assez, m’dit-y, gourmand, Labourant, Y’a assez longtemps qu’tu tailles !
Ce à quoi l’insatiablo et peu susceptible mangeur répond en riant, et la bouche encore pleine :
Je ne suis pas gourmand, Labourant, Je soulag” mes entrailles !...
A Londres, de nos jours, les manifestations bruyantes en l'honneur du renouveau ne sont plus que l'apanage des ramoneurs, Ils s’en vont par groupes de trois ou quatre, attifés de vêtements carnavalesques. L'un d'eux, qu’on appelle ‘ Jack in the Green,” ost enveloppé dans une gcrbe de feuillage et de fleurs que couronne le drapeau anglais. Ces bizarres personnages s'arrêtent dans les carrefours, au coin des rues les plus fréquentées, et y dansent au son du violon, du fifre et du tambour, récoltant la maisson de piécettes que le passant laisse tomber dans leur sébile.
Je me suis facilement laissé entraîner à décrire ce trait de mœurs tout particulier à la ville de Londres, parce qu’il rappelle les coutumes charmantes du temps passé,
Le lendemain, pour me rapprocher de l'Exposition, je me logeais dans une pension bourgeoise de Brompton-Square, sur Brompton-rnad, qui continue la rue Piccadilly en gagnant l'extr ‘ité ouest de Londres. J'y étais à cinq minutc: marche de l'Exposition, que l'on avait très heu..usement installée dans les spacieux jardins do l'Horticultural Society, à côté du musée de South-Kensington et de l'Albert-Hull, au milieu de massifs de verdure ot de fleurs, do fontaines et de jets d'eau rafraîchissants,.
Je m'y rendis avec M. Fabre, qui m'apprit à mo reconnaître dans ce dédale de galeries encombrées des produits innombrables de toutes les colonies de la Grande-Bretagno. Mes livres n'étant pas ‘encore arrivés, je passai les deux ou trois premiers Jours À me promener—sans crainte du mal de mer, cette fois—d'un pays à l’autre: do l'Inde à l’Australie, de la Chine à la Nouvelle-Zélande, de Malte au cap de Bonne-Expérance, de la Nouvelle-Galles du.Sud au Canada.
Quelle immenso variété dans les productions du sol et dans l’industrie de tant de pays si différents et si éloignés les uns des autres ! Quoique je n’aie, certes, pas l'intention de faire entrer dans le cadre de ces souvenirs une étude agronomique ou industrielle: sur les nombreuses colonies anglaises, je
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crois, cependant, qu'il paraîtra intéressant de jeter un coup d'œil rapide sur l’ensomble des principaux produits particuliers à ces diverses colonies,
Dans cette longue galerie aux arcades pittoresques—moitié plein cintre, moitié ogivales—et dont les montants et les arceaux capricieux, en bois de teck ou de santal, sont sculptés, ciselés, fouillés à jour avec un art infini, s’étalent les objets d'art, les armes et les richex soieries de l'Inde: vuses d’or et d'argent massifs, aux formes étranges, aux fines ciselures dessinant des figures bizarres d’hommes ou d'animaux; aiguières, coupes, coffrets mer-veilleux au repoussé ou ciselés avec un goût, une patience extrêmes ; épées, dagues, poignards, fusils et pistolets damasquinés, aux incrustations d’or et d'argent si finement déliées; bijoux ruisselants de diamants, de rubis, d'émeraudes, de saphirs ou de perles fines; ivoires découpés comme les plus légères dentelles; brocarts tissus d’or, d'argent et de soie, aux reflets chatoyants comme le plumage des oiscaux des tropiques.
Les yeux encore éblouis par toutes ces richesses du luxe oriental, nous arrivons au paluis’ indien, qui se dresse avec ses balcons aux sveltes colonnettes, ses tentures somptueuses et ses lourdes portières de damas d'Orient. Sa cour à colonnades est peuplée d'artisans indigènes: orfèvres, bijoutiers, ciseleurs sur métal, sur ivoire et sur bois, sculpteurs, tisserands ou potiers. Il me semble
encore entendre la psalmodie étranges de deux petits Indiens travaillant à une tapisserie sous la L 0 direction d'un gros homme bronzé qui pouvait L être leur père. Tous les matins, vers les neuf heures, alors que les visiteurs n'étaient pas encore admis, ces trois travailleurs chantaient comme une longue litanie. Tour à tour, les deux gargonnets criaient rapidement, sur le ton le plus élevé de la gamme et en deux notes seulement, une 4 suite de mots gutturaux; et, de temps à autre, la L 2 voix basse du vieux leur répondait par deux ou 1 trois sons qu’il tirait des profondeurs de son énor- 4 L' me corps. Etait-ce uno prière, un chant sacré ou 1 profane? Personne ne me l’a jamais pu dire; mais cette déclamation aiguë, entrecoupée de mugissements de basse profonde, me poursuit encore L à et m'est restée duns l'oreille comme la mélopée la plus étrange qui se puisse entendre. LÉ
Nous passons à Chypre, qui se pare de ses dentelles et de ses soieries. Sur les drapeaux qui flottent au-dessus de cette cour, sont brodés des dessins qui rappellent des souvenirs fort anciens du royaume des Cypriotes. Ces dessins, copiés d’après ceux qui ornaient les drapeaux des Ptolémée, des Génois, | de la dynastie des Lusignan, et, plus tard, les |: étendards turcs et anglais, indiquent les différentes époques de l’histoire de l’île de Chypre.
Voici Ceylan, l'île merveilleuse, aiméo du soleil, avec ses pierres précieuses, ses perles renommées,
s deux sous la Douvait s neuf encore omme arçon- Ss élevé t, une tre, la eux ou n énoraCr'é ou
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ses bijoux en filigrane d'or de D'jafna, ses vases d'argent au repoussé, ses dentelles, ses mignons coffrets d'ivoire ou d’ébène et ses potiches de Candy.
Défilent ensuite les bois précieux de l’île Maurice, ses plumes d’autruche aux brillantes couleurs, ses épices et ses plantes médicinales, ainsi que les meubles de bois noir, les cordages et les produits pharmaceutiques de Hong-Kong.
Laissant les Indes et la Chine en arrière, nous
prenons pied en Australie, qui exhibe fièrement
ses échantillons d’or et d'argent, ses bois précieux, ses porles, ses vins, un peu capiteux, et ses laines soyeuses,.
Ici 8 Antilles nous montrent leurs produits tropicaux : tabacs, cafés, liqueurs, coquillages, perles et coraux ; le Honduras, ses bois, ses fruits, ses potiches préhistoriques et ses curiosités astèques. Là, le Cap fait étinceler ses diamants, ses picrres précieuses, et semble non moins fier de ses peaux brutes et de ses cuirs, tandis que la Côte d'Or nous dit son nom par le scintillement de 8e oux.
Avant de traverser en Amérique, abordons un instant à Sainte-Hélène pour y rêver en face d’un moulage en plâtre de la figure de Napoléon, pris par le capitaine Rubidge, immédiatement après la mort du grand empereur.
Enfin nous voici bien chez nous, dans notre Canada, qui, par la nature solide, la qualité supé-