‹ Récits et souvenirs [microforme]Chapitre 24 sur 26 · URE · texte numérisé non relu

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rieure et l'abondance de ses produits agricoles et industriels, attire lo plus l'attention des visiteurs sérieux.

Le trophée agricole, élevé au bout de la plus longue galerie de la section canadienne, tire l'œil du visiteur autant par l'élégance de ses lignes que par l'originalité des matériaux variés de cet arc triomphal, composé de tous les produits de l’agriculture et de l'horticulture de la confédération canadienne. Les quatre piliers, formés de bocaux superposés contenant d’appétissants échantillons de tous nos fruits, pommes, poires, pêches, etc., reposent sur un socle de barils et de sacs de grains de toutes espèces. Des festons de paille, de tiges et de longues feuilles de maïs, enjolivent la portée des arceaux, tandis que des lames de faux entrecroisées jettent le fauve éclair de leur acier poli sur le chapiteau des colonnes. Sur l’entablement de cette première tour se voient des instruments aratoires, des barils de cidre, etc. servant de fondations à une seconde tour aux proportions réduites. Des conserves de viandes et de fruits, en boîtes et en bocaux, à côté desquels s’entrelacent gracieusement des épis de blé et les longues herbes des prairies du Nord-Ouest, constituent les piliers de la seconde arcade, qui se couronne, au centre, de sveltes gerbes de blé s'élangant en panache au sommet aminci du trophee.

Viennent ensuite les nombreux échantillons de nos bois ot des objets d'ébénisterie qui compo-

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sent l’ameublement. Les pianos canadiens étonnent surtout les Londoniens autant par la qualité supérieure du son que par la richesse et le fini de leur bois. La perfection du mécanisme, le moelleux ct la sonorité de ces instruments leur valurent le diplôme le plus flatteur du grand musicien Franz Liszt, qui devait s’éteindre quelques mois plus tard, chargé de gloire et d'années.

Le trophée de chasse, où figurent si avantageusoment nos fauves et nos fourrures, est le centre d'attraction des visiteurs ; et nous y voyons tour à tour s'arrêter la reine Victoria, la malheureuse impératrice Eugénie, à qui l’infortune n'a plus laissé qu’une couronne de cheveux blancs, la gracieuse princesse Louise, et toute une légion de grandes dames de Londres,

Ici, nos étoffes ainsi qu'une collection minéralogique très complète, font s'approcher l'industriel, et ie savant,

Plus loin, dans la bruyante galerie des machines, où d'immenses roues font s'agiter, comme des crustacés monstres ou d'énormes araignées, nos instruments d’agriculturo si perfectionnés aujourd'hui, so pressent surtout les paysans des environs de Londres, qui, chaque jour, accourent par milliers à l'Exposition. En contemplant les grands bras des moissonneuses, les longues dents tranchantes des fancheuses mécaniques, qui se meuvent automatiquement et représentent chacune le travail de quarante hommes peinant à la fois, ces braves

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gens sont ébahis de voir une civilisation toute jeune encore apporter au vieux monde un aussi parfait outillage,

Non moins encombrée de curieux est la section voisine, installée de manière à donner une excellente idée de l'instruction publique au Canada. Chaque province y rivalise à se montrer la plus 4 avancée dans l'enseignement; mais, dans tout ce 1 déploiement de cartes géographiques, d’instruments de physique ou de chimie, de dessins, de cahiers des élèves, Québec et Ontario brillent entre toutes les provinces-sœurs de la Contédération ; ; tandis que la bibliothèque de 2,000 volumes d'’his- 4 toire, de science et de littérature canadiennes, est à Fe: la seule exhibée à cette Exposition de toutes les 1 colonies anglaises. 41

Somme toute, l'exposition canadienne primait les autres et faisait le plus grand honneur ‘au marquis de Lorne et à sir Charles Tupper, noue si digne et si sympathique haut-commissaire à Londres. Pour avoir une idée de l'activité, de l'intelligence et de la souplesse de caractère déployées en cette occasion solennelle par le représentant du Canada en Angleterre, il faut avoir vu, 1 comme nous, sir Charles à l’œuvre durant plus de LL trois mois, sur pied du matin à la nuit, toujours affairé, dirigeant tout et ne négligeant pas le plus mince détail qui fût de nature à profiter à chacun des nombreux exposants, et à faire mieux ressortir l’ensemble de cette colossale organisation,

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Les bureaux do direction destinés à chaque colonie, se trouvaient réunis dans un endroit pittoresque, désigné sous le nom attrayant de ‘Old London,” et qui représentait une rue du vieux Londres reconstruite dans toute l'intégrité de son cachet moyen âge. Avec cos étroites maisons à toit pointu, aux façades sculptées, sur lesquelles s’entrelacent dés poutres faisant saillie au-dessus de balcons projetés en avant ot s’arc-boutant entre des fenêtres dont les carreaux de couleur sont taillés en losanges et encadrés dans de minces châssis de plomb, cette ruelle étrange, d'une largeur de vingt pieds à peine, offrait à l’œil rêveur l'aspect le plus intéressant, Un boffroi, tout peuplé de cloches aux voix graves, y chantait les heures puis ‘“ l'air du prince de Galles,” avec des vibrations mélancoliques, ‘qui tombaient tristes sur nous, comme les sanglots des trépassés, jadis—il y a des siècles—habitants de ce coin pieusement reproduit de la vieille cité. Comme elles nous faisaient remonter loin le passé ces mêmes cloches qui appelèrent pour la première fois les fidèles à la prière à l’abbaye" de Glustonbury, en 1335, avant que la bataille de Crécy eût encore mis en usage la poudre à canon, qui allait bouleverse: l’art cruel do la guerre et donner aux hommes un nouvel et terrible moyen de s'entre-détruire,

Tel était, durant la journée, l'aspect général de l'Exposition, avec, en sus, le fourmillement de 60 à

80,000 personnes qui, chaque jour, l’envahissaient et puis se répandaient dans les jardins spacieux régnant entre les galeries et l’Albert-Hall, vasto salle de concert où 15,000 auditeurs tiennent à l’aise. Le soir, quand la lumière électrique poudroyait de ses fulgurantes clartés les galeries resplendissantes d'articles de luxe de toutes sortes, d’étoffes les plus riches, d'objets d’art les plus précieux; lorsque, dans les vastes jardins, nenf mille sept cents lampes électriques multicolores éclataient comme une rivière de pierres précieuses sur le front de la nuit, et rayonnaient sur les dentolures mauresques des kiosques, à travers les jaillissements diamantés des fontaines, en s'épandant sur le flot mouvant des quelque cinquante mille personnes 4 qui peuplaient les allées; lorsque, enfin, l'oreille 1 était charmée par d'excellente musique dissimulée + dans des massifs de verdure, l’on se croyait trans- JL porté dans le pays des songes, emporté, comme Sindbad le Marin, sur les ailes de la fantaisie, à travers les pays enchantés des Millo et uno Nuits.

Le samedi, 8 mai, l’on donnait à l’Albert-Hall le premier grand concert de la saison. Ce qu'on ap-

pelle la season à Londres dure depuis le premier mai jusqu'à la fin de juillet. C’est le temps où le pouls de la capitale bat son plein: le temps des courses, des concerts, de l'opéra, des bals, des grands dîners,

des fêtes de toutes sortes, Au mois d'août, le beau monde, la gentry prend sa volée pour aller s'abattre dans les châteaux et dans la si verto campagne angluise, où elle se livre, sur les pelouses veloutéer, aux jeux fashionables du lawn tennis et du croquet, jusqu’à ce que, la moisson étant terminée, la chasse à courro offre aux cavaliers consommés, ainsi qu'aux hardies amazones, une magnifique occasion de s’en- ” foncer quelque côte ou de se casser un membre à la poursuite d’un pauvre renard fuyant affolé à travers les champs jaunis.

Mmes Albani et Nilsson devant chanter à ce concert du 8 mai, je n’ous garde — dilettante enragé que je suis — de manquer d'assister à cette fête des nerfs auditifs, À trois heures, la vaste sallo de l'Albert-Hall contenait ses quinze mille auditeurs.

Un orchestre puissant, très bien composé, que son chef enlevait vaillamment, exécuta la belle ouverture du Freyschutz de Weber. J'avais entendu déjà trop de bonne, d'excellente musique à Paris, pour être empoigné par l'orchestre de l’Albert-Hall, si bon qu'il fût. Du reste, il m'a paru que les musiciens anglais manquent un peu de chaleur dans l'interprétation, Ils rendent, selon moi, les anduntes avec trop de langueur, et ne savent pas mettre le brio, la maëstria des Latins, dans le mouvement plus vif de l’allegretto, dans le rendu de la progression ascendante ou descendante du rinforzando et du diminuendo. Leur musique est correcte, mais elle manque de cette fougue, de cette

passion qui 8e communique à l'auditeur dans les concerts parisiens ot fait vibrer tous ses nerfs comme les cordes d’un instrument chatouillées par l'archet. 1 La Nilsson se fit entendre la première, J’avouorai qu'elle me désappointa. Soit qu'elle fût fatiguée, soit que sa voix n'ait jamais été plus forte, elle paraissait visiblement lutter contre l'immensité, la sonorité rebelle de la salle, J'avais décidément en- Ve tendu d’aussi bonnes cantatrices à Paris, entre autres Mmes Devriès, Richard ot Krauss, au grand Opéra.

Enfin l’Albani lança, dans les ondes plus sonores pour elle de Ja salle, les premières notes du grand air de Lucie de Lamermoor. On aurait, par l'énorme enceinte, entendu glisser dans l'air -une plume d’oiseau-mouche. D'un volume plus ample. que celle de la Nilsson, la voix de l'Albani n’en a pas moins la pureté cristalline de lamelles de verre. Et quelle souplesse dans les vocalises, quel art dans les nuances, quelle chaleur contagieuse, quelle inspiration dans l'interprétation de l’œuvre des grands compositeurs |! Il y eut un moment où,

" l'orchestre soupirant en sourdine, la flûte éleva la voix pour suivre d’abord, et comme pour provoquer ensuite, la prima donna à un combat singulier. L'instrument, l'accompagnant en tierce, semblait, à l’andante, défier la chanteuse pour Ja pureté des sons émis. Mais la voix de la cantatrice se balançait mollement dans l'espace comme ces grands

* oiseaux qui arrêtent le battement de leurs ailes et

n’en continuent pas moins de fendre l'air avec la plus gracieuse aisance. Dépitée de se voir vaincue par la pureté des notes les plus longuement soutenues, la flûte se lança sur Ja pente étourdissante des trilles, des roulades familières aux rossignols européens, ces virtuoses fantaisistes des bocages recueillis dans le silence des nuits d'été. Sans plus d'effort, la voix de l’Albani se prit à se jouer à travers les dentelures de sons de l'instrument, faisant entre elles les plus fines ciselures, décrivant les arabesques les plus capriciouses, les plus délicatement et les plus correctement dessinées qui se puissent admirer. Stupéfiéo se tut la flûte, et la voix triomphante monta crescendo et 8e tint longtemps suspendue tout en haut, remonta encore d’un dernier coup d’aile pour aller decrescendo s'évaporer dans l'infini du rêve.

Le samedi d’après, 15 mai, autre concert, auquel prenait part le violoniste Sarrazate, C'était au St.- James’-Hall, salle infiniment plus petite, mais aussi plus favorable à la musique de concert. L'orcuostre, entre autres choses, y exécuta les ‘“ Préludes du poème symphonique ” de Liszt, et rendit ce fragment de musique savante et un peu trop bruyante, ainsi que l'ouverture magistrale du Sfruense de Meyerbeer, avec plus de brio, de bravoure que ne l'avait fuit, le samedi d’avant, l’orchestre de l’Albert-Hall des morceaux qu'il y avait joués. Peut-être ce meilleur effet produit était-il dû à

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