‹ Récits et souvenirs [microforme]Chapitre 4 sur 26 · DL · texte numérisé non relu

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trouver que ses dépenses excédaient les recettes. Il ouvrit les yeux, eut peur et songea tout d’abord à modérer son train d'existence. Mais il s’aperçut alors que lorsqu'une fois l'habitude est prise de vivre à grandes guides, il est extrêmement difficile de ramener au pas tous ses appétits lancés au galop. Les plus forts, deux sur mille peut-être, parviennent à s'arrêter à temps sur le bord de l’abîme. Mais les autres sentent leurs bras fatigués lâcher les rênes et roulent éperdus dans le gouffre de la ruine. Kirouëêt et Cantin, qui n’appartenaient pas à la catégorie des hommes forts, ne poussèrent pasäoin leurs velléités d'économie et se fournirent l’un à l’autre des excuses pour éviter de réformer leurs habitudes, — Que diraient.leurs confrèros en les voyant changer subitement d’allure ? Ne croiraient-ils pas les affaires de la maison beaucoup moins prospères? Le crédit des associés n’en souffriruit-il pas ? Et puis, quelque heureuse spéculation les remettrait un bon jour à flot. En attendant, on allait rodoubler d'efforts et travailler davantage, À ce sujet, les deux amis décidèrent qu'ils iraient à tour de rôle, le mardi et le samedi, relancer les cultivateurs sur la place du marché pour les attirer au magasin,

Pendant un certain temps, ce dernicr procédé, : fort ennuyeux du reste, et pour eux humiliant, leur réussit assez ; mais le jour vint enfin où, ayant vidé l’escarcelle des habitués du marché, cette manœuvre même manqua d'effet. C’est alors qu'ils “eurent recours àce moyen extrême des marchands

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Pour comble d’infortune, à la suite d’une partie fine faite aux environs de la ville, Kirouët fut atteint d'une fluxion de poitrine qui le tint six semaines au lit et plusieurs jours sur lo bord de la fosse. . On se souvient que, tout jeune homme, il était de tempérament faible ; or, la vie de plaisir qu'il avait menée pendant deux ou trois ans, les veilles, les libations trop copieusces, avaient ébranlé sa santé au point que cette maladie, épuisant le peu de forces qui restaient dans ce corps natürellement frêle, le luissa dans un état do débilité extrême. Le médecin saisissant même chez son patient les premiers #mptômes de la phtisie, lui ordonna d'aller passer l'hiver: en Floride. — S'il s’obstinait à rester ici durant la saison des froids, peut-être n’en verrait-il pas la fin.—Pierre effrayé se vit contraint do suivre une ordonnance aussi coûteuse que préjudiciable à son commerce,

— La vie avant tout! ditil à Cantin, quand il lui annonça son prochain dépari. — Et après avoir pourvu aux affaires les plus pressantes, il partit, laissant la maison sous la direction de son associé, :

Pendant quelques semaines, les fonds en banque permirent à celui-ci de payer les premiers billets qui vinrent à écheoir. Mais ces ressources épuisées, Cantin se vit entraîné dans toute sorte d’em,-

barras qui ne devaient que s’accroître, On était dans. la morte saison, et c’est à peine si le menu profit des ventes suffisait à couvrir les dépenses du magasin et de la maison, c'est-à-dire à payer les commis, le loyer et les choses nécessaires à la vie. Cantin dut alors demander à ses fournisseurs qu'ils jui permissent de renouveler les effets de commerco souscrits par la société ; ce qu’on lui accorda tout d’abord d'assez bonne grâce.

Bientôt, cependant, le jeune homme vit les sourcils se froncer, les mines se renfrogner, à la demande réitérée de semblables faveurs. L'un des plus har- - gneux alla même jusqu'à grommneler au sujet des dépenses inutiles faites par les deux associés, Il fit mention du choval payé six cents piastres, l’année précédente, et s’informa si on se proposait de le garder, Oantin—la figure en feu--répondit qu'il ne pouvait prendre aurune décision en l'absence de son ami, et qu'il allait lui écrire immédiatement. Le soir même, il adressait une longue lettre à son associé, lui exposant l’état de plus en plus embarrussé des affaires de la maison et le suppliant de revonir au plus vite.

Un mois après, Kirouët était de rotour à Québec, plutôt fatigué que rétabli par le voyage, et affecté par le trop hrusque passage du climat si doux de la Floride à ;a température maussade de la fin de l'hiver « Canada. On était aux premier: jours . d'avril, et la saison se montrait des plus désa-. gréables, Quand il ne pleuvait pas, un brouillard

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épais couvrait la ville; atmosphère mortelle pour les poitrinaires.” C'est alors que je revis Pierre Kirouët, comme il passait dans la rue Saint-Jean au grand trot de ce beau cheval qui attirait le regard do tous les connaisseurs.—Le superbe animal! s'écria l’un de mes amis, qui pataugeait modestement avoc moi dans la neige fondante, Quel en est donc l’heureux propriétaire ?

—L'houreux propriétaire, lui répondis-je, est un marchand de Saint-Roch, Pierre Kirouët, que l'on dit à la veille de faire faillite et de mourir de la poitrine! N'’as-tu pas remarqué que le mouchoir qu’il tenait sur sa bouche était tout tacheté de sang ? Il a la passion des chevaux. La course en traîneau l'emvre et le suffoque à la fois. Pauvre garçon! c'est probablementune de ses dernières jouissances. Peut-être, du reste, n’en est-elle que plus‘vive..……

L'arrivée de Kiros£t, qui avait plus de ressources, de savoir-faire, et surtout plus d’audace que son associé, maintint quelque temps encore l'équilibro de leur maison, tout comme lo retour de l'été donna

au malade une apparence de santé, et lui fit espérer

une guérison complète. Mais enfin, le jour vint où les fournisseurs se lassèrent d'attendre après leur argent et les banques de renouveler les effets de la société. Le premier billet protesté fut la chute de la clef de voûte, qui détermina aussitôt l'écrouloment de l'établissement de cartes ‘ Kirouët et Cantin.” Les associés déposèrent leur bilan.

À quelques jours de là, il y avait nombreuse

réunion de tous leurs créanciers chez le plus im-..

portant fournisseur des failliss ÆEt vous voudrez bien croire que lei figures n'étaient ni des plus gais, ni des plus avenantes. Une vraie collection de tigres rugissants au milieu desquels Kirouët et Cantin, ahuris, piteux, avaient l’air de deux victimes livrées au carnage,

— Vous avez monté votre maison sur un pied ruineux | s'écriait l’un.

— Vous viviez comme des seigneurs! glapissait l’autre,

— Vous avez payé un cheval six cents piastres!

Et ces mots ‘“ six cents piastres ” lui emplissaient a bouche.

—Vous ne le nourrissiez qu'avec des œufs frais! hurlait un quatrième créancier. Rien

—Oui, mieux que nous et à nos a cn grome melaïit un autre.

—Et vous ne rougissez pas de CARRE encore dans vos écuries ?... de

—Mauis.… faisait Kirouët en essayant de calmer la tempête.

—Il n'y a pas de mais qui tienne, Monsieur !

reprenait d’une voix de tonnérre le plus animé de la bande. Moi, qui vous parle et qui, depuis vingt

. ans que je suis dans le commerce, n'ai jamais failli, Dieu merci ! j'ai vendu ma paire de chevaux l'automne passé. Voilà ce que l'on fuit, Monsieur, quand on est honnête homme f

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—Ces va-nu-pieds d'il y a dix ans ne voulaient plus qu'aller en carrosse et marcher sur des tapis de velours!

—Oui, mon... le tapis de votre salon, il n'est qu'à moitié payé! et vous. vous marchez encore dessus! criait un petit homme toutrouge de colère,

—Et quand la ruine frappait à sa porte, ça allait passer l’hivor duns les pays chauds!

—Mon médecin me l’ordonnait, avec menace de mort si je ne suivais point ses recommandations, répliquait timidement Kirouët.

—Monsieur! beuglait le plus acharné, avec une de ces poses à la Joseph Prud'homme, immortalisées par le si fin observateur Henri Monnier, — Morsieur! apprenez qu'un homme d’ sounenr doit savoir mourir à son poste |

Cette apostrophe foudroyante mais burlesque mit fin à lu séance ; et les deux fuillis sortirent en portant bas l'oreille.

L'émotion ressentie, la colère contenue, déterminèrent chez Kirouët une terrible hémorragie des poumons, qui le mit à deux doigts d'une mort immédiate et le laissa trois ou quat'e semaines dans un état de faiblesso extrême, Mandée en toute hâte, sa vieille mère s'étublit à son chevet, d’où elle suc écarter les importuns et toute fâcheuse no ’elledu dehors, Mais, à sa première sortie, le pauvre garçon apprit que les créanciers avaiont ‘refusé tout

arrangement, que le fonds de commerce de la société était déjà vendu et que c'était par pure pitié pour. le malade, qu'on avait bien voulu attendre qu’il fût mort ou sur pied, pour disposor de ses meubles. Il rentra en pleurant. Sn mère, qui e savait tout, lui dit en l’embrassant :

—Viens-t'en chez nous, mon Pierre; il ya oncore. un morceau de pain pour toi à la maison, quoique ça n'y soit pas aussi beau qu'ici. Tu as été si bon pour nous autres, quand tu avais de l'argent, que ni ton père ni tes frères ne te fermeront Îa pare au nez,

—Merci, mère! dit Kerouëb avec des sanglots plein la gorge. Dans tous les cas, je ne vous sorai pas longtemps à charge...

Il se sentait frappé à mort,

Au mois de novembre suivant, paï une matinée pluvieuse, morne, il y avait à Saint-Omer de modestes funérailles. C'était le pauvre Pierre Kirouët que l'on menait en terre, Bien peu de gens, et des moins Cossus, Ses parents, quelques amis, l'escortèrent jusqu'à la fosse, qui se referma sans éclat sur la dépouille de celui qui avait un instant fait sa toute petite part de bruit sur la terre. te

Par une coïncidence étrange, le même jour la propriété du père Cantin était vendue par le shérif de Saint-Omer, à la demande de celui qui avait . avancé l'argent englouti par la société ‘“ Kirouët et Cantin.”

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Aujourd’hui, Louis Cantin est commis à trois cents piastres par an, ct le père, rniné, demoure chez sun gendre, qui ne perd aucune occasion de lui reprocher avec aigreur son fol aveuglement à l'égard de-son écervelé de fils.

Le frère aîné de Fierre Kirouët, resté pêcheur, a réussi, à force de travail et d'économie, à s'acheter une gnélette avec laquelle.il fait la pêche pour son compte. À la place de la masure où s’écoula l’enfanco des fils de Thomus Kirouët, s'élève une proprette maison. Une femme jeune et forte, au frais visage, à l'air heureux, y surveille trois où quatre bambins, qui, joufflus comme des potirons et vigonreux comme de jeunes chiens, remplissent la maison de Thomas Kirouët fils de leur réjouissant vacarme; tandis que la grand'mère, devenue vouve, est assise, songeuse, triste, au coin du feu, Tout en ayant sa part du bien-être qui a remplacé pour elle la misère d'autrefois, elle.ne peut s’empêcher de penser à son pauvre Pierre, mort d’une fièvre de jouissances inconsidérées, à l’onfant de ses entrailles qui, tandis qu’elle chauffe ses membres engourdis par l’âge, au bon feu clair pétillant dans l’âtre, dort, lui, son dernier sommeil sous la terre glacée,

Voilà, dans toute sa brutale vérité, l’histoire de Pierre Kirouët, principal associé de l'éphémère maison ‘ Kirouët et Cantin.”

En avons-nous assez vu de ces pauvres fils de cultivateurs ou d'artisans, arrivés nus de leur vil-

lage, affamés de jouir et de paraître, so hausser pour quelques jours au-dessus de la foule, faire un peu de bruit, attirer un moment sur eux l'attention de leurs plus proches voisins, ot retombor bientôt, faute de force pour se maintenir, épuisés, perclus au milieu do la multitude qui se refermait sur eux en les broyant sous ses pieds !

Québoc, octobre 1881.

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