UN AMATEUR. Î
tance de toute obligation à ceux qu'il enterre ! Apprenez qu'on n'en^pruntepas quand on peut mourir insolvable. Le crieur haussa les épaules.
— Eh ! mon Dieu ! dit-il, la probité des pauvres gens ne dépend point toujours d'eux, elle dépend aussi de la Providence. Ils ne peuvent payer qu'avec leur travail ; et quand Dieu leur Ole la santé, ce n'est plus eux, mais lui qui reste responsable. Qiii sait, maître Caverdone, si vos douze ducats ne vous compteront point pour acheter votre part de paradis ?
Le petit vieillard prit un air scandalisé.
— Ne plaisantez pas sur les choses saintes, Jacobo, dit-il aigrement, et occupez-vous d'appeler les chalands plutôt que de faire l'esprit fort.
Jacobo obéit en souriant, tandis que Caverdone s'approchait des meubles dispersés sur le pavé pour estimer de nouveau ce qu'il pourrait en retirer.
Du reste, soit que la pauvre veuve du barbouilleur n'eût rien entendu de ce qui venait de se dire, soit qu'elle eiî eût été peu touchée, elle n'avait changé ni d'expression ni d'attitude. Assise à terre, non loin du seuil, elle tenait dans ses bras deux enfants presque du même âge, qui se disputaient les tresses à demi défaites de ses cheveux; un troisième se roulait à ses pieds, et le dernier tressait, enchantant, quelques brins de paille arrachées à son berceau.
Le visage de la veuve était tranquille; ni larmes dans ses yeux, ni soupirs sur ses lèvres I C'était une
résignation plus douloureuse que la plainte et plus menaçante que le désespoir ; ce lugubre abandon de soi-même qui fait que Ton marche dans la vie comme le condamné à Téchafaud, sans incertitude, sans précaution» presque froidement» parce que le résultat est inévitable et sûr.
' Cependant quelques personnes avaient fini par se grouper autour du chétif mobilier dont le crieur annonçait la vente.
L'imitation régit le monde des hommes comme l'attraction celui des choses ; c'est la loi unique. De nouveaux passants survinrent à leur tour» et s'arrêtèrent parce que d'autres s'étaient arrêtés ; où il n'y avait personne tout à l'heure, il y eut foule bientôt* Nul n'achetait, mais tout le monde regardait sans savoir pourquoi. Chacun semblait moins curieux de ce qu'il voyait que de ce qui excitait la curiosité des autres.
Deux gentilshommes qui passaient se trouvèrent arrêtés par la foule qui allait toujours grossissant.
— Qu'y a-t-il donc ? demanda le plus vieux de cet air de hauteur maussade qui fait reconnaître plus d'un Anglais sur le continent.
— Si c'était dans notre bonne ville de Paris, mylord» répliqua l'autre du ton coquet et apprivoisé q^ui distingue les Français dans les quatre parties du moade^, je vous répondrais que c'est une portière qui bat S(m mari, ou un chat auquel on coupe les oreilles.
— C'est moins que cela» seigneur Français, observa
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en souriant un juif âu profil de belette, qui avait entendu les deux gentilshommes.
— Qu'est-ce donc ?
— Le pauvre ménage d'un barbouilleur mort il y a quelques jours, que m^tre Caverdone fait vendre.
— Qu'est-ce, s'il vous plaît, que maître Caverdone ?
— Du marchand, mon gentilhomme, qui vous fournira des couleurs au plus juste prix.
— Est-ce que tu nous prends pour des peintres, interrompit l'Anglais d'un air bourru.
— Au fait, ce juif se familiarise, ajouta le Français légèrement. Apprends, maraud, que tu parles au lord Pembroke et à M. de Vivonne.
La figure du juif s^illumina.
— Lord Pembroke ! dit-il ; n'est-ce point ce riche amateur de tableaux 7...
— Précisément.
— Ah ! mylord, que je vous rencontre à propos! J'ai chez moi des œuvres de tous les maîtres d'Espagne et d'Italie.
L'Anglais le regarda.
— Comment t'appelles-tu?
— Israël.
— Ah ! ah !. on m'avait, en effet, donné ton nom. On dit que tu es un fin renard, qui achètes au poids du cuivre et revends au poids ^e l'or ; n'importe. As-tu des Poussin?
— Trois, monseigneur.
— Des Crespi ?
— Plusieurs.
— Et des Dominiquin ?
— A discrétion.
— Ton adresse ?
Le juif la donna.
Pendant que lord Pembroke récrivait, la criée commença, et Ton mit en vente un berceau. Aucun prix ne fut offert ; le Français en fit la remarque.
— Maître Gaverdone aura peine à recouvrer sa créance, dit le juif.
— Lui doit-on beaucoup !
— Douze ducats, monseigneur.
— Et la veuve n*a pu les trouver ?
— Non.
— La veuve n'a donc point d'amis ?
— C'étaient de si pauvres gens, observa Israël.
— Douze ducats ! répéta M. de Vivonne. Comprenezvous comment on peut vivre, mylord, quand on est à cela près de douze ducats ?
— Le peuple n'a pas de besoins, observa philosophiquement mylord.
— Il est bien heureux! Moi, je dépense trois cent mille francs par année, et je manque de tout!... J'ai beau abattre mes bois, vendre mes rentes foncières, faire augmenter mes pensions, je n'ai jamais deux cents louis devant moi.
— Eh! qui peut vivre maintenant, monsieur? Moi