‹ Récits et tableaux de la vie souabeChapitre 10 sur 17 · SIMPLE HISTOIRE D'AMOUR · texte numérisé non relu

SIMPLE HISTOIRE D'AMOUR

Ce qui n'ett pas aujourd'hui sera pcut^ôtre dcmaiii ; Si ce n'est pas demain, ce sera dans quelques jours : Ces? pourquoi, ô homme, ne perds point couraço Sur celte vaste teire, où tout change sans cesse.

Sème, plante et laisse le ciel faire son œuvre : Bspère quelque oliose, ne eompCe sur rien ; La 0enf tardive décore ausri le jardin ; A la soirée orageuse sucoède une matinée sereine*

La sage hmnanité a reconnu depuis longtemps que la Providence s^est montrée pleine de miséricorde, en couvrant l'avenir d'un voile épais, et pourtant la folle humanité a fait, depuis le commencement du monde, tout ce qu'elle a pu pour soulever ce voile. Sans nous arrêter à la téméraire folie des tables parlantes, les tentatives de ce genre sont innombrables. Cartomancie, chiromancie, géomancie, plomb fondu,

anneaux d'or suspendusà un fil^ que sais-je encore?*.

Jusqu'aux imiocenles uiarguerites et aux couronnes de gazon^ qui doivent débiter leurs prophéties à toutes les petites filles sur l'avenir qui les attend. Il est une question sur laquelle la jeunesse aime surtout à consulter ces oracles de la nature : je n'ai pas ouï dire qu'un avocat ait encore interrogé la marguerite sur Tissue de sa cause ; un juge criminel sur l'aveu du prévenu; un négociant sur la hausse ou la baisse ; ce qu On demande surtout à ces innocentes filles de la nature ce sont de doux et d innocents mystères, dont* l'explication ne provoque nulles tempêtes, et, si à la question a m aiiiie-t-il? » la fleur répond obstinément a point du tout,» la douleur que provoque cette réponse est paisible et l^ère comme les fleurs.

Si les jeunes cœurs montrèrent dans tous les temps la même curioisité, nous devrons' excuser la jeune fille du pasteur d'Ëichhalde , si, par un beau jour de printemps, étant assise dans son jardin, elle tenait à la main une poignée de brins d'herbes, et les tressait avec grand soin, pour voir s lis iormeraient une couronne : mais Ântonia n'avait que dix-huit ans! Comme le ciel étuit là-bas couleur de rose! Quels châteaux merveilleux, derrière ces blanches vapeurs qui flottaient dans la voûte azurée! Quelle différence d'elle à son amie assise à ses côtés! Mais cette amie avait vingt ans; elle avait compris la vie^ quoiqu'on ne s'en fût pas douté, à voir sesjoues roses et ses yeux brillants. Qui n am aitpas voulu ie croire n'aurait eu,

pour s en convaincre, qu'à jeter les yeux sur le cahier où elle avait écrit ses poésies. La se trouvait une ode, qu'elle s'était adressée à elle-même le jour de son vingtième anniversaire, et où se lisaient entre

auti es ces belles strophes :

Lève toi, viens m'ap paraître De la tombe ténébrt^use, () temps heureux, à jamais écoulé î Venez m'environne r encore, Conne des fleura brillanlea, Joari ehamaota de la belle jeunoaae!

et plus loin :

Ta ea ai tranquille !

Ni joie ni douleur, Ni douleur ni espérance»

Ne aanraient t*énionvoir..«.

Ce n'eal plaa qa*nne cendre éteinte.*.

Elle ne Liule pas, mà\& elle u'ëclaire plu«.

Aussi cette jeune fille nWeuillait plus de marguerites; elle ne formait plus de couronaes de gazon ; assise sur la pelouse auprès de la joyeuse enfant, sous un vaste noyer, elle laissait bercer son pauvre cœur éteint aux douces et tièdes baleines du printemps de la terre, quoique le printemps de la vie fût passé pour elle ; elle observait avec un mélancolique sourire Antonia , ouvrant la main et montrant les brins d herbe avec un air de triomphe, a Yois-tu

la belle couronne ! — Ah ! mon cher cœur, je te la souhaite! répondit Agnès, l'amie désenchantée, mais tu te flattes trop, et ce sera toujours néant. y> Les beaux yeux bleus d' Antouia se remplirent de larmes. « Je le sais bien, reprit-elle, et il ne m'a pas dit encore le moindre mot ; je ne crois pas même qu41 pense à moi souvent ; ((uelquefois peut-^tre : aussi je n'ai fait que iui demander s'il reviendrait un jour dans le voisinage, et ce n'est pas un péché, je pense? — Assurément non, dit Agnès en souriant; je crois même que ta pensée Toccupe fort, mais à quoi cela pourrait-il vous mener? Je voudrais te prémunir contre une illusion dangereuse. — Je sais tout , je sais tout , et suis plus sensée que tu ne crois ; mais laisse-moi cette joie : elle sera bientôt passée ; il ne sera plus longtemps ici ; je n'ai qu'un seul désir, c'est de lui faire mes adieux , là, sérieusement, de tout mon cœur ; je n'ai jamais pu souffrir qu'on se sépare sans adieux , comme les personnes du monde les plus indifférentes. Je ne souhaite rien de plus , absolument rien. » Cependant elle avait pris une nouvelle poignée de brins d'herbe, pour savoir sMl reviendrait dans la suite.

Et quel était l'objet de cet amour naissant et secret, qui semblait destiné à flétrir un bouton? Hélas! trois funestes circonstances semblaient interdire à Pâmant tout espoir : il était pauvre ; il était étranger et a avait point passé d'examens î... Mais il s était montré étudiant appliqué ; il était l'orgueil et Tespérance de sa mère; il avait choisi l'université la moins chère, avait vécu avec la plus rigoureuse économie ;

les boules blanches ne pouvaient lui manquer, lorsque hélas ! sa mère lui annonça soudain raffreusenouvelle que la faillite d'un frère lui coûtait presque tout son bien ; sans plainte et sans murmure, Wilmsen interrompit ses études, et se pourvut d'une place qui pùt du moins suffire à son entretien.

Il avait bien employé son leiiips, il était riche en belles connaissances , et d'excellentes recommandations lui valurent une modeste place de gouverneur chez un baron : mais quoi? Il n avait point passé d'examen, et, faute de ce talisman, toutes les portes des emplois et des dignités lui étaient fermées dans l'étranger et dans sa patrie.

Il ne s'effrayait pas trop de cette lacune ; il avait le sentiment de sa force ; et puis le monde était si grand ! Il s'y trouverait bien quelque part pour lui une petite place au soleil !

En attendant il faisait son devoir en conscience auprès de ses jeunes élèves; il conjuguait , il déclinait, il dessinait avec eux, cultivait la gymnastique, et se faisait tant aimer, que le baron lui aurait assuré de bon cœur la plus belle place.... par malheur il n'en avait pas une à donner !

Wilmsen dut passer la belle saison avec ses élèves dans un petit €k>maine assez près d'Eichalde, et il s'en promettait un grand plaisir ; il était si jeune ! il * se montrait même si joyeux enfant avec les enfants, qui chérissaient leur jeune gouverneur 1 11 n'épargnait pas les congés , et les employait à faire, des courses et des voyages de découvertes dans la contrée;

et, aiia de traiiquiliiber sa conscience, il profitait de ces promenades pour faire à ses jeunes amis des leçons pratiques de j^éographie, de botanique et de géologie. Dans une de ces courses ils s'égarèrent, chose assez difficile dans ce pays très-peu sauvage. La forêt où ils avaient pénétré, sans trop d'attention, semblait s'<>f( ndre à iuUini devant eux; à chaque moment Wiimsen croyait trouver une issue , et il s'égarait toujours plus avant; les petits garçons ne firent d"abord que s'en amuser ; mais, comme on n'en Unissait pas . comme Tappétit se faisait sentir, et que les ptiuvres pi(Hoiis bronchaient sur les racines ; comme le crépuscule approchait par degrés , ils perdirent courage, et, tout d'un coup, deux de ces jeunes aventuriers éclatèrent en cris d'épouvante; Gustave, le plus jeune, se prit seul à rire. « N'est-ce pas, H. Wiimsen, nous coucherons cette nuit à la belle étoile? »

M. Wiimsen était presque aussi ému que ses élèves, se maudissant lui-même, par pure honte de s'être

perdu dans une si petite forêt : tout à coup ils entendirent un bruit de voix. Une singulière caravane se faisait jour à travers les rameaux. Edouard, Talné des enlants, dit tout bas à son gouverneur ; a Est-ce des hommes ou des bohémiens? » En tête marchait un monsieur d^âge respectable, sans habit ^ et portant sou chapeau au bout d'un bâton, comme un bonnet de liberté ; après lui venaient deux petits garçons, porUmt aussi sur un bâton l'habit de leur père, comme Caleb et Josué la grappe de Canaan ; derrière

eux une bonne dame, déjà fatiguée elle-même, tral- Dait ua gros marmot , qui ne cessait de crier : a Maman, porter! » Enfin on vit paraître le diamant l C'était une jeune fille svelte , vêtue de bleu, portant au bras son chapeau de paille, un parasol et quelques objets encore ; ses cheveux, qui tombaient en boucles flottantes autour de son visage finement coloré , avaient la couleur légèrement dorée, qu'on a coutume de considérer comme la vraie nuance germanique; son teint rosé, et d'une blancheur éblouissante, était parfaitement assorti à sa chevelure ; en un mot, c'était une charmante créature, qui l endail complètement invraisemblable la dernière supposition d'Edouard, que ce fussent-Ià des bohémiens.

Les deux corps d'armée, qui s'étaient frayé de part et d autre un chemin, furent très-surpris de se rencontrer, et particulièrement les jeunes garçons, qui se regardèrent les uns les autres d'un air assez menaçant; pour les chefs, ils ne tardèrent pas à s'entendre ; le papa était le pasteur d'Eichhalde, grand amateur des promenades en famille et sans but ; il venait lui-même, comme Wilmsen, de s'égarer avec les siens; "Wilmsen lui conta son aventure, et le {i^isteur lui fi lespérer qu'ils en sortiraient bientôt, quoique la forêt fût plus grande que monsieur le gouverneur ne l'avait cru. Le bon petit Rodolplie (c'était le nom du marmot qui se faisait porter) s'avisa que c'était une honte de rester sur les bras de sa mère devant ces grands garçons : il la druvra (](' son fardeau. La maman proposa de faire une halte à la première

bonne place et de côa^ommer le reste des vivres ; ce fut Ta vis de tout le monde ; mais les enfants du pasteur firent une assez triste mine, en voyant qu'il faudrait partager avec les inconnus. Le père leur distribua du pain et des cerises, en disant : « Vous autres, asseyez- vous là derrière et soyez bons amis.» Hais les en&nts paraissaient être des esprits sérieux et réfléchis , que des expériences psychologiques avaient avertis de ne < pas donner de but en blanc leur amitié ; ils firent la moue, et ne cédèrent pas de bonne grâce leur part aux étrangers.

Les persoimes raisonnables furent promptement dans les meilleurs termes ; le pasteur était un hocume de grand sens et de grande expérience ; sa femme avait un cœur vraiment maternel, qui inspirait d'abord la confiance ; et W ilmsen , avec toute la profondeur d'esprit qui paraissait dans ses yeux noirs, avait une modestie presque eniantine, une si heureuse disposition à se laisser instruire, qu'à l'instant même le père et la mère se sentirent pour lui la plus grande bienveillance ; le bon petit Rodolphe s'attachait à la maman, et lui prenait les morceaux de h bo«che, après avoir achevé sa part ; la jeune sœur était assise sur un tronc d'arbre, les cerises devant elle, et invitait si amicalement à partager avec elle ceux qui voudraient en manger encore^ que W iimsea n'y put résister.

La compagnie ayant repris des forces, le pasteur encouragea les promeneurs à s'avancer ensemble; et montra une invincible opiniâtreté, sans égard pour

les habits et les chapeaux ; Antonia était à l'arrière-

garde, rajustant sans bruit sa coidure en désordre; à peine avaitrelle achevé, que Wilmsen vint timidement lui présenter son bras.

a Nous y voilà ! is> s'écria d'une voix triomphante l'alné des enfanls du pasteur, et le reste de la troupe se fraya un passage à travers les épines et les buissons, saluant avec joie les vastes campagnes et le paisible Eichhalde, ou brillaient déjà quelques lumières, et dont les toits laissaient échapper les fumées du soir.

Il était décidément trop tard pour retourner au château 7 et, à la grande joie de ses élèves, Wilmsen se laissa persuader de passeï' la nuit chez le pasteur, et d'envoyer un exprès au château* Arrivés dans leur demeure, les enfants du pasteur devinrent beaucoup plus hospitaliers, et montrèrent aux étrangers toutes leurs richesses : un écureuil, une effraie vivante ; ils faillirent se disputer à coups de poing, à qui coucherait sur le plancher pour céder son lit à leurs hétes.

L'auiitié était donc en bon chemin dans la chambre des enfants, presque aussi bien que dans la chambre de ménage, où Vhôte était assis, comme fils de la maison, entre le père et la mère, tandis qu' Antonia le servait amicalement, simplement, comme une sœur; cependant, si les yeux noirs de Wilmsen s'arrêtaient sur elle, Antonia baissait les siens et devenait silencieuse.

La liaison commencée se continua ; on fit ensemble de grandes promenades sous la conduite

du pasteur, en plaine, par monts et vaux : Wiltnseo se readit agréable à chacun , et l'inévitable Rodolphe, que le père ne voulait jamais laisser seul à la maison, se laissa enfin porter par Wilmsea. Le jeune homme fut surpris de trouver chez Anton ia^ si shiiple. si enlaiU, un esprit bien cultivé, un rare savoir, eu ^rd à son sexe et à son âge. Son père, avec une rigueur presque doctorale, avait donné une direeii^ n sérieuse à cette ardeur de coîinaltre, cpii s'éveille chez toutes les jeunes filles bien douées, etqui se di^^ipe d'ordinaire en frivoiiLés; Antonia s'était appliquée à ces études avec toute la vivacité de son caractère. Mais l'atmosphère de la maison paternelle était si saine ; la mère lui o&ait uq si parfait modèle de la femme modeste, qui employait a servir, avec un dévouement fidèle, toutes les forces d'un' esprit capable de commander, qu'on n'apercevait pas chez la jeune fille une trace de pédanterie ou d aiiectation.

Wilmsen était devenu un homme nouveau depuis qu'il avait appris à la conmiitre. Découragé par l'interruption forcée de ses études, il avait laissé un peu en friche ses connaissances ficquiscs, satisfoil de remplir sa tâche de chaque joui*; maintenant il sentit le besoin de faire les plus grands efforts, pour se montrer digne de ses nouveaux amis. 11 suivit, pour ses études, les conseils du sage pasteur , et , s'il ne pouvait arriver à cet examen indispensable, il voulut du moins s'élever aussi haut que ses facultés le lui permettraient. 11 travaillait avec une ardeur

extrême, et considérait de plus haut le fidèle accomplissement de sa tâche comme gouverneur.

Il s'accordait peu de trêves à ce travail, peu de visites chez le pasteur ; mais aussi il en jouissait sans

remords et avec une joie d'enfant.

La mère avait pour lui une inclination secrète; cependant elle voyait avec inquiétude 1 intimité qui s'établissait entre ces deux jeunes cœurs, si bien faits i un pour l'autre, a Ne crois-tu pas , dit-elle un jour à son mari, que nous ferions bien d'éloigner Antonia pour quelque temps? Elle pourrait aller chez Agnès à la ville. — Pourquoi donc? — n me semble, dit-elle en hésitant un peu, que Wilmsen vient souvent : il ne manquera pas de lui plaire. — Eh bien? reprit le père. — Mais je crois, tout enfant qu'elle est, qu'elle pourrait bien lui plaire aussi, et. — £h bien? — Peux-tu me le demander encore? Je n'aurais rien à dire contre, mais il n'a pas au monde une chance d'établissement; à peine a-t-il deux ans de plus qu'elle ; ces enfants iront-ils former une liaison sans espérance, et se perdre à la fin? — Ils ne se perdront pas, dit le père avec beaucoup de phlegme; laisse-les faire et ne les trouble pas ; aie seulement Tœil sur eux sans rien dire. — Mais s'ils nourrissent cet amour et ne peuvent jamais s'unir? — Us n en mourront pas ; cet amour ne peut aller loin, et une sage enfant comme Ântonia ne s'engagera ])as sans notre consentement. Si cela doit être. Dieu y pourvoira ; si cela ne doit pas étre^ jamais un

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lel amour ne fut mortel pour une nature saine ; laisseles faire. »

Et on les laissa faire ; aucune main violente ne rompit ces liens naissants , q\ïi\s furent eux-mêmes longtemps à reconnaître. Les fleurs et les étoiles^ la poésie et l'histoire, louL ce qui est beau, louL ce qui est grand dans la vie, formait la matière de leurs entretiens ; ils s'endormaient chaque soir et s'éveillaient chaque matin sur un océan d'ineffable félicité ; a il est encore si jeune ^ si éloigné d'un établissement ! » se disait Ântonia, quand elle prenait quelques alarmes, et Wilmsen se persuadait par les mêmes raisons qu'il n'avait aucun dessein sérieux.

Âgnès vint faire unié visite à sa fidèle amie, et ce

qu'on lui avait fait entendre par lettres confusément, lui fut communiqué d'abondance de cœur par sa chère Antonia ; et, si disposée que fût Agnès à prémunir son amie contre les douleurs d'un amour sans espérance, elle ne put Tempècher de s'expliquer à elle-même par ses conlidences l'état de son cœui\

Wilmsen, de son côté, ne se dissimulait plus ce qu'il éprouvait; mais, en même temps qu'il se rendait compte clairement de son amour, le jeune homme prenait une màle résolution : il ne voulut pas enchaîner sa bien-^imée à un amour sans espérance, ni lui faire j)arlager la lutte avec une existence pénible et mal assurée ; lui seul se chargerait d'affronter le travail, la lutte, la peine ; quand il en aurait recueilli le fruit, il viendrait le mettre à ses pieds. Et, quoiqu'il raimàt

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avec toute la tendresseï le dévouement , Tardeur du jeune âge, il tint sa parole comme un homme.

Ce beau temps avait duré tout un prinlcmps fleuri; tout un été magnifique, tout un hiver paisible; le printemps revint, et il fallut se séparer. Le baron, qui avait séjourné hoi-s du pays, alla résider dans nne grande ville d'Allemagne, et il y manda le gouverneur et ses fils. Wilmsen s'en félicita ; il y trou verait plus de moyens de s'avancer ; mais, hélas I se quitter, se fuir, est si douloureux!

C'est à la veille de celte séparation que nous avons trouvé Ântonia, tressant des couronnes de gazon. Le barou était au château ; depuis longtemps Wilmsen n'était pas v&m ; elle ne savait pas si elle le reverrait encore.

On n'était pas aussi gai, aussi animé, chez le pasteur que l'année d'auparavant ; le pàre était souffrant, et, en dépit de tous les soins et de tous les remèdes, son mal augmentait; une ombre planait sur l'Âme si

sereine d'Antonia, et lui rendait plus triste encore la séparation prochaine.

Elle allait cesser son badinage enfantin et se disposait à rentrer chez elle ; mais une belle marguerite s'offrit à sa main comme d'elle-même : il fallut la consulter encore : « Viendra-t-il aujom <]'hui ? ne viendra-t-il pas ? » Elle n'était pas au bout , qu'elle entendit derrière elle un pas ferme et léger, et une voix douce et grave qui lui disait : a Bonsoir ! » Les jeunes filles se levèrent; Antonia rougît vivement, et iinit par dire : a C'est bien beau à vous de venir en-

core. — Mes élèves sont là dans la maison ; la maman m^a permis de venir vous joindre ici; de toui ce printemps je n*ai pas encore vu votre jardin, » en disant ces mots il uc semblait pas moins trouble que la jeune fille. Ils se promenaient lentement dans le jiHrlirij qui se trouvait sur une éminence: Antonia conduisit encore son ami à leur place favohte, un banc de mousse dans le bosquet, d'où l'on voyait la verte vallée et le ruisseau limpide, et plus loin la forêt avec son tendre feuillage, la forêt où ils s'étaient vus pour la première fois ; enfin le vaste lointain, où elle chercherait bientôt son image ; son seul désir avait été de se retrouver avec lui dans ce lieu ; alors la place serait consacrée à jamais ! Agnes avait prodigieusement à faire autour des plates-bandes ; elle jugeait, il est vrai, une explication entre les deux amants d'une extrême imprudence, mais elle ne put se résoudre à troubler leur joie. Ils étaient seuls, seuls, avec leurs jeunes cœurs pleins de tendresse^ seuls, en présence du plus magnifique printemps , seuls, à la veille d'une Ionique séparation. Les fleurs des arbres tombaient sur eux en pluie, les vents leur murmuraient de doux messages ;

Les rossiç^nolS) toujours plus animés^ ClmBtaîeiit tons les rameaux verts.

Comme s'ils Toolaienl exprimer Ce qne Tan el Taatre D^osaienl dire«

Mais, à leurs pieds , la rose était encore ierinéc ; son heure n'était pas venue , si brillant que fût le

pi iiUeiiips autour d'elle , et ils emportèrent aussi de cette place la plus belle rose de leur vie^ prisonnière dans le bouton. « Quand vous serez là-haut, dit Wilmsen avec prière, en lui montrant le bosquet, pensez à vos amis absents ! Oh i certainement, répon-dit Ântonia. Ils ne s'en dirent pas davantage et retournèrent en silence à la maison, où Ton devait solenniser encore le départ du jeune ami.

Antonia formait encore un souhait : s'il écrivait seulement quelques lignes dans son album ! A tout autre que lui elle l'aurait demandé, mais à lui!... jamais à aucun pi ix? On vint à paï kr des belles vues du Tyrol qu'elle avait dans son album , et le père le lui demanda. Alors la chose alla d'elle-même/ et Agnès, qui ne se rendait pas encore un compte bien clair des sentiments du jeune gouverneur pour Antonia , attendait avec une vive impatience de lire ce qu'il aurait écrit. C'étaient seulement ces stropiics de Heine :

Tu es comme une fiear> Gracieue, balle et pore, Je te regarde et la mélancolie Se glisse dans mon cœur.

Il me semble que je voudrais Poster mes niaind sur ta tête.

Et prier Dieu qu'il (e conserve Toojoars pure, graciense et belle*

11 s'était donc renfermé encore dans le silence ! Il

demanda au pasteur la permission de lui écrire de temps en temps ce qu'il deviendrait, ce qu'il aurait fait, et puis on se quitta. Wilmsen prit la main d'Antonia dans la sienne, sa voix trembla et il lui dit enfin d un ton plus grave : « Adieu, Antonia! » Et, lorsqu'il lut parti , on. laissa Antonia se retirer dans sa chambrette , d'où elle pouvait le suivre de ses «regards et de ses larmes.

Le lendemain ses yeux n'étaient plus mouillés; elle se montra, conimc toujours, bonne cl joyeuse enfant. Le ciel était si bleu, la terre si belle ; les nuages lointains si brillants de pourpre et d'or ; elle avait remis son avenir dans la main du Père, qui tient le gouvernail, pourquoi n'aurait-elle pas été tranquille?

11 est une séparation plus pénible que celle de deux jeunes cœurs, qui ont pour eux l'espérance, l'amour et la vie!...

Le père était mort; Antonia avait reçu sa bénédiction et lui avait fermé les yeux; avec sa mère et ses jeunes frères elle avait quitté le vieux nid paternel, où s'étaient développés sa vie et son esprit ; où chaque place lui rappelait de chers souvenirs; elle avait quitté ce jardin où chaque plante, chaque fleur, lui appartenaient en propre, parce, qu elle y avait associé ses plus chères pensées*

Elle s'était résignée ; Antonia n'était pas de ces natures qui s'abandonnent sans terme à la mélancolie.

Elle avait été l'enfant chéiri de son père ; il avait donné à cette àme docile l'empreinte de son propre

caractère; et il sembla qu'à T humble amour filial

puui .sa liiei e, elle unit i^amour paternel et protecteur du père de famille ; elle fut nonnseulement la consolation mais aussi le conseil et Tappui de sct mere.

Antonia apprit encore que les fidèles pensées et les

doux souvenirs ne sont pas inséparablement unis avec certains lieux^ si intime que puisse être cette liaison. Le jeune ami n'avait pas gardé le silence^ et, jusqu'à son dernier jour, le père avait mis sa joie dans ces lettres, si pleines de force et de courage. Ses regrets du père qu'on avait perdu, exprimés avec toute la tendresse d'un fils, avaient été pour la mère les téuioii^aages de syuipalliie les plus chers et les plus consolants qu'elle eût recueillis.

Antonia n'était pas d'un caractère à demeurer longtemps oisive dans le petit logement ds la veuve« On avait placé convenablement les frères dans des écoles ou en apprentissage; la mère demeurait cbea une tante, qui avait plusieurs filles; elle s'y trouvait entourée d'attentions et de soins ; Antonia souhaita d'employer ses jeunes années et ses talents sur un plos grand théâtre , espérant aider ainsi sa mère à payer l entretien et l'éducation de ses frères.

C'est un trait de l'époque actuelle que cette disposition des jeunes filles à quiUer le foyer paternel pour les pays étrangers , souvent même quand cela n'est point nécessaire. Tandis que les romans et les descriptions véridiques nous représentent l'office de gouvernante comme une carrière infructueuse ^ triste,

presque méprisée ; tandis que , sur dix jeunes personnes qui s'expatrient, il en est à peine une seule qui ne revienne découragée et souffrante, chaque demoiselle qui sait quelque chose de })Ius que de lire couramment croit avoir la vocation d'institutrice.

Assiirémentcett e tendance n^i pas pour cause unique Tamour du changement , la recherche de nouveaux devoirs, bien longtemps avant qu'on ait satisfait aux preuiiers; ce peut être une louable activité, que ne saurait satisfaire une existence oisive, partagée entre la broderie, les visites et les goûts frivoles; et nous pouvons espérer qu'avec le temps, grâce à l'éducation, à des mœurs nouvelles , cette impulsion verra s'ouvrir devant elle une facile et naturelle carrière. Antonia céda au torrent ; on demandait dans un pensionnat anglais une institutrice allemande, et, malgré sa jeunesse, elle voaliil essayer de remplir cette place. La mère n'y mit pas d'opposition; le père aurait sans doute approuvé cette entreprise, et, conune, aussi ionglemps qu'il vécut, Antonia lui avait soumis humblement, mais sans contrainte, sa volonté, elle s'efforçait encore de vivre selon les vues paternelles, enfant vraiment lidèle, au delà du tombeau.

Alors on se mit à tailler et à coudre, pour nipper Antonia convenablement; la mère n'épargna rien : a c'était le trousseau de sou eafdut. » Les tantes et les cousines prêtèrent leurs secours; on se donnait mille peines pour que tout fût bien à la mode anglaise, d'est natux^el 1 IVous autres bous Allemande nous nous reforgeons de toutes manières afin de res-

sembler partout aux nationaux , et nous sommes tu extase devant les moindres ciiiiions étrangers. Qu'un Anglais, qu'un Français, nous vienne rendre visite, nous donnerions un doigt de la main pour leur offrir du veau de France ou du bœuf d'Angleterre et les traiter dignement; et nous, au contraire, nous mangeons avec délices en pays étranger la \ i;!iide crue ou bâchée en ragoût, uniquement parce que cela est anglais ou français.

Le trousseau était achevé ; tout se trouvait en bon ordre et soigneusement marqué. « Je ne sais, dit naïvement la tante , ce trousseau me produit l'effet que me ferait le mariage d'un prêtre catholique ; il fallait rester, Antonia ; quand une jeune fille se fait gouvernante , c'est comme si elle entrait au couvent. — Hé ! si quelqu'un m'aune , il saura bien me faire venir d'Angleterre ! répondit fièrement Antonia, avec un joyeux rire. La lante, qui ne savait rien du jeune homme, secoua la téte d'un air incrédule. — Chère enfant, tu te figures que les hommes , qui daignent à peine monter un escalier pour trouver une femme, iront la chercher en Angleterre! — £h bienl qu'ils restent chez eux, dit gaiement Antonia ; je ne m'en tourmenterai pas. »

Elle était partie; le soufile magique du vaste monde, qui l'emportait dans sa course, avait essuyé les larmes du départ; elle se sentait le tranquille courage du voyageur, ce courage que trouve en lui, au début de sa course, Tesprit le plus soucieux; or Antonia n'appartenait pas à cette catégorie.

Le inonde était si beau dans ces pays étrangers, et Antonia avait le bonheur de voir toutes choses Belles!

Et chacun était .si poli! Antonia, avec sa modestie de jeune fille, montrait tant de calme et de fermeté dans sa manièi e de régler ses a<£fttres, qu elle n apprit nullement à connaître ce qu'on nomme les désagréments de voyage.

Et puis elle vit le Rhin, te Rhin aux eaux bleues ! Et toutes les légendes, les ballades, les romances, qu'elle a^vait déclamées avec Agnès , ou que le jeune ami avait chantées sur sa guitare, lui revinrent à la mémoire, tandis qu'elle descendait le courant du fleuve. Le Rhin bordait sa patrie !

Où était Wilmsen en ce muinent? Elle ne le savait pas avec exactitude; il avait quitté sa place de gouverneur, et pris celle de secrétaire d^un prince; la mère lui avait mandé la résolution d' Antonia^ mais il n'avait pas répondu.

Elle se trouvait à Cologne sur le pont du Rhin, heureuse d'admirer ce spectacle, mais seule, et prise d'une légère mélancolie , en songeant à cette âme, cette àme unique , qui aurait pai*tagé son enthousiasme. Tout à coup un a bonsoir! i» retentit der* rière elle : il n'y avait qu'une voix au monde poui* ia saluer ainsi I Elle regarde, et voit ces yeux noirs, qui si souvent lui avaient paru plus beaux que la lumière • du soleil et des étoiles.

Il avait calculé le moment de son passage , et il était venu pour l'atteadie. 11 était veau de six lieues;

il avait attendu trois jours ^ attente bien longue pour son emploi et pour ses finances! Mais il n'en dit rien,

comme elle ne lui dit pas non plus qu'il était le centre de toutes ses pensées, le fond de tous ses rêves d'aveair. Elle était son amie et lui son ami ; les élans passionnés ne devaient paraître nullement.

Et les jeunes amis s'assirent familièrement sur la terrasse de Thotel; il parlèrent de leur souiiraiice piissée, de leurs plans de vie; Wilmsen décrivit sa position, bien modeste encore, mais qui lui permettait de faire du bien et d'empéclier du mal ; cependant il ne fil entrevoir à Antonia aucun établissement pour l'avenir.

Bientôt sonna l'heure du départ; Wilmsen vit^s'éloigner sa bien-aimée. La tendre jeune fille , qu'il aurait voulu préserver de toutes peines et de tous combats y pour lui iaire traverser doucement la vie sous son égide , allait maintenant se charger d'un office pénible, passer une vie de renoncement et de tra* vail; mais il ne querella ni la société m le sort; il connaissait la piété et la force de cette enfant^ et la remit avec cunliance à la fiarde de Dieu; il retourna courageusement à l'ouvrage , poursuivant son but avec constance; ils se quittèrent comme de bons amib; la grande parole ne fut pas prononcée, et resta dans le fond de leur àme.

La mère fit de son mieux pour conibler le vide que le départ de sa fille avait fait chez elle ; sa plus grande joie étaient les lettres d' Antonia , lettres toujours pleines de courage et de couleutement. Tout était

Ix'iiu, tout allait bien; la lariizue lui donnail un pou de peine y mais quel plaisir quand elle la posséderait complètement! Le ton était un pou roide, mais elle appréciait d'autant mieux la sincère coi riiaiité. la réelle bienveillance; qui se cachaient sous ces formes peu attrayantes; les brouillards, la fumée du charbon, semhlaicnt d'abord un peu désagréables; cependant on s'y accoutumait bientôt, et jamais le ciel bleu et le soleil ne lui avaient fait tant de plaisir ; renseii^neliieut lui était beaucoup plus facile qu'elle ne Ta v ait espéré; bref tout allait pour le mieux; la directrice de la pension voulut dire elle-même, dans son mauvais allemand, à la bonne mère combien elle se félicitait de Theureuse acquisition qu'elle avait faite en la personne d'Antonia : « Elle égaie , assurait-elle , toute la pensionnat avec son bonne humeur. »

Wilmsen continuait d'écrire à la mère de temps en temps; il deniruida la permission d'ajouter quelques mots pour Antonia, dont la nouvelle carrière lui inspirait un si vif intérêt ; c'était une feuille ouverte d'un tiiiii à une amie, aussi simple, aussi IVaucheque possible ; la mère n'y pouvait faire aucune objection. Antonia ri pondit , et bientôt les lettres à la maman, du moins celles de Wilmsen, ne lurent que les enveloppes des longues épltres à son amie. Antonia lui parlait de rAnglclerrCj de son office; elle lui demandait ses conseils pour le choix des livres d'études ; il répondait i ses demandes, et lui contait à son toiu* sa vie chez le ])niice, les petits \ oyaij;es qu'il faisait avec lui; il lui communiquait ses essais littéraires, qui

commençaient à prendre faveur; c'était le commerce de lettres le plus calme qu'un jeune homme et une jeune fille eussent jamais eu; Antonia aurait pu en faire des diclées à ses écolières^ sans y changer un mot.

Il y a aussi un printemps en Angleterre, et ce printemps avait pénétré jusque dans le jardin, derrière la maison de pension, bien qu'on n'aperçût aux environs que des cheminées iuniantes, au lieu de tilleuls fleuris, balancés au souffle du vent.

Antonia s'était tenue en plein air avec sa petite elasse ; elle venait seulement de la faire rentrer, et s'attardait encore un peu dans le jardin, pour célébrer un moment à elle seule le doux printemps. Elle n'effeuillait plus de marguerites et ne tressait plus le gazun en couronnes; cinq années sont un grand espace de vie, surtout à partir de dix-huit ans; un cœur a le temps de s'apaiser.

Antonia pensait à sa chère Agnès et à sa résignation, qu'elle comprenait maintenant; elle rêvait aux jours ioiiUaiiis, lointains, où sa vie serait encore ce qu'elle était aujourd hui ; peut-être alors serait-elle revenue dans sa patrie, et apprendrait-elle l'anglais aux petites allemandes, comme aujourd'hui elle enseignait l'allemand aux petites anglaises; eUe et son ami s'écriraient sans doute encore ; peut-être même lui ferait-il visite une fois; et, une fois, quand ils seraient vieux , bien vieux , pourraient-ils parler ensemble de leurs beaux jours dans la forêt d'Ëichaide, et se dire comment ils s'étaient aimés Ou peut-

être lui amèneraii-il un jour sa fiancée^ à elle, son

aiiiic, une belle, jeune, riante...,. Etait-oe la rosée du soir, étaient-ce des pleurs, qui tombèreut à ce moment sur les violettes à ses pieds ?. . .

«Bonsoir!» enteadiL-i lie encore derrière elle. Antonia se lève en sursaut..... Etait-ce un fantôme? Les pensées ont-elles une figure et une voix? Non, c'est lui-mémc, et la joie la plus pure brille dans ses beaux veux noirs. « Je vous salue, Antonia! i» dit-H encore une fois, avec l'accent de leur chère Souabe.

Antonia ne fut pas maîtresse d'elle-même; elle ne put retrouver la dignité d'une amie, et d'une amie qui était institutrice. « Ete»-vous ici avec le prince? dit-elle enfin. — Non , je ne suis plus chez le prince; je viens seul ; je viens auprès de vous : avez-vous ua moment, chère Antonia ? »

Antonia oublia son devoir, au point de ne plus songer aux dix-huit élèves qui Tattendaient, à la leçon de géographie qu'elle avait à donner, aux eheniinées fumantes et aux maisons qui avaient de touscàtés vue sur le jardin ; elle s'assit avec lui dans le cabmet de verdure; elle oublia sa main dans la sienne, et se laissa raconter tous les efforts qu'il avait faits jusqu'à ce jour pour s'assurer une existence, et conune tous ces efforts avaient échoué. Et tout à coup, sans recherche de sa part, sa ville natale , dans la Prusse rhénane, lui avait offert à l'improviste un emploi civil ; ce n'était pas un poste brillant , mais il était sûr et suffisant puar l'entretien d'une inudeste famille. <K A présent, Antonia, dit-il on finissant, je me suis

tu longtemps , mais je ne puis me laire davantage ; c'est un sort modeste que je vous offre : voulez-vous l'accepter ? Les événements sont les messagers de la Providence ; je n'ai pas voulu prévenir sa volonté ; j'avais remis notre amour dans sa main, avec l'espérance qu'il le garderait : me suis-je trompé? — Non, noDy dit en souriant Antonia, et ils se regardèrent, et ils lurent dans les yeux l'un de l'autre tout ce que chacun avait si longtemps renfermé dans son cœur.

Cependant les dix-huit écolières attendaient làhaut; et la carte d'Allemagne était pendue devant elles, et poml de maîtresse pour donner la leçon ; les petites filles se permettaient toute sorte de folies ; l'uno montait dans la chaire et représentait la maîtresse ; les autres se poursuivaient dans la salle d'étude; enfin la directrice survint, et mit fin au tapage. « Où est mademoiselle Antonia? — Elle est restée dans le jardin, s'écrièrent les jeunes filles; elle est restée sur le banc de gazon! » Surprise de la négligence d'une institutrice si fidèle à son devoir, la directrice descendit. O ciel l la première maltresse d'un first rate establichment était assise sous la tonnelle avec un jeune étranger, qui tenait sa main dans la sienne! Et les yeux dont elle le regardait, ces yeux n'avcûent point une tenue ofTiciellej what a fright !

Mais Wilmsen n'avait pas vécu à la cour des princes sans y profiter: il se leva et salua la dame , dont Antonia lui dit tout bas la dignité; il se produisit, avec d'excellentes manières, comme le burgomasUr de la

ville de X dans la Prusse rhénane, et présenta

mafiemoiselle Anlonia coinine s«i li.uicée. Nouvel étonnemenl ! Une liancéedaDS TiDstitut I C'était une chose inouTe, mais ce n*était pas une circonstance fâcheuse, se dit la directrice ; c'était de quoi lui procurer de bonnes maîtresses, si l'on savait que la précédente se fût mariée.

Les curieuses petites filles avaient couru au corridor, dont les fenêtres donnaient sur le jardin, et de là elles observaient cette scène cLnmge. La directrice jugea que le mieux était de conduire le couple dans la maison, et de présenter aux écolières M. le burgo^ masler avec sa fiancée ; les petites filles ne pouvaient assez admirer un si jeune et si beau burgomasler y car, dans leur pensée, un personnage de ce caractère •devait être un homme vieux et gros et porter une queue. Pour mieux les convaincre, on invita la meilleure écolière à chercher sur la carte la ville de X

dans la Prusse Rhénane, et c'est à qiioi se borna pour cette fois la itçou de géographie.

Wilmsen était venu avec le consentement de la mère, et supposait que sa future allait partir avec lui à 1a volée, célébrer la noce au pays, et de là se rendre dans son' modeste empire. Mais ce ne fut pas Tavis d'Àntonia. « Je voudrais achever, dit-elle, ce que j'ai entrepris ; je u ai pas accepté ces fonctions par pure nécessité; je voudrais obtenir un résultat, si modeste qu'il fût. La classe qu on m'a confiée achèv(M*a ses cours le printemps prochain; je regretterais de la livrer à des mains étrangères; et je souhaiterais dè

D6 pas quitter^ quand je lui peux être utile, la directrice qui m^a reçue comme une mère, et qui m'a soigneusement préparée. Et puis , ajouta-l-elle en riant, il faut que je m'accoutume d'abord à mon nouveau bonheur , avant de m'engni^er dans un autre. Vous aussi, mon ami, vous nioUrez assurément ce délai à profit, pour vous faire à votre charge ; je veux bâtir notre nid futur de mes propres mains; et soni^ez an plaisir que nous aurons à nous écrire, du fond de notre cœur, sans réticence : cela vaut bien une année d'attente!

Wilajsense rendit, quoique avec peine, à des raisons si solides; il voyait son Ântonia si heureuse et si bien placée, inspirant et ressentant raffection, qu'il n'aurait pu lui-même l'enlever trop brusquement; il partit donc seul, après un court séjour, pendant lequel ils avaient profité ponctuellement des quelques heures de liberté qui leur étaient accordées. Il donna aussi, comme professeur étranger, quelques leçons de géographie ; mais Ântonia lui interdit ces fonctions en riant, le jugeant un maître trop dangereux , capable même de songer qu'il pourrait faire parmi ces florissantes jeunes filles un choix plus convenable que la vieille gouvernante : \V iimsen, indigné, lui ferma sa bouche de rose, et se déclara résigné à son malheureux sort.

Il partit; Antonia raccompai^na et le suivit des yeux aussi longtemps qu'elle put, retourna chez elle, et s'enferma dans sa petite chambre pour pleurer.

Puis elle redescendit, avec un visage plusserein qu'auparavanti et celui qui a dit des Gancées :

Elles De aont bonnes » rien

Qu'à prôtcr roreiUe aux lendresses,

Celui-là n^avait pas vu Autouia dans sa dernière année d'épreuve; soutenue par le sentiment de son bonheur, elle remplit tous ses devoirs avec un redoublement de zèle; elle n en faisait Jamais assez à son gré j pour mériter un peu le bel avenir qui Tattendait.

L'infortune est beaucoup plus variée que le bonheur, aussi avons-nous beaucouj) moins de paroles pour Tun que pour TautrCy et une histoire, qui nous a promenés pendant des volumes à travers toute sorte de labyiinihes. s achève en quelques mots par une de ces formules : a Ensuite ils furent heureusiH ment unis, » ou, ce qui est beaucoup plus délicat : « Ces deux te les bénies cunlemplaient le ciel doré par les feux du soir; y> ou bien enfin : « Jamais le soleil couchant n'e^claira un couple aussi fortuné, » et autres belles choses pareilles.

Je terminerai aussi cette simple et véritable histoire par une joyeuse noce; mais (il ne fciut pas que je roublie), Âgnès, depuis longtemps résignée, prit place à côté d'Antonia, comme amie de noces, et fiancée clle-mômc, les yeux brillants, le cœur joyeux, en face d^un avenir qui n'était plus fondé sur Toracle des fleurs mais sur le roc. Ce fut une réunion pleine d*dl-

légrcsse; les frères portèrent toast sur toast, toujours

plus ardents, plus teiiipétueuXj jusqu'à ce qu^eiifÎLi ils tombèrent dans le sentimental. La tante fut bien réjouie de voir la noce du prêtre catholique transformée en noce eftective, et félicita sa nièce du trousseau doublement beau, qui était son acquisition personnelle.

Rodolphe, le bon Rodolphe, qui avait enfin cessé de peser sur le bras de sa mère, jeta seul une ombre sur la fête, ayant si bien bu et si bien mangé, qu'il fallut le porter au lit.

Je ne suis pas encore au bout : la fortune, que ce couple heureux n'avait jamais recherchée, est courue après eux. Dans la courte révolution de nos jours, où Ton cherchait ça et là des appuis solides, sans examiner s'ils étaient ou non numérotés et enregistrés, le prince se rappela son ancien secr*étairOj cet esprit lumineux, ce caractère franc et sympathique, qui l'avaient fait chérir dans toutes les sociétés.

Gomme on tira dans ce temps plus d'un Gincinnatus de la charrue, Wilmsen fut appelé de la salle obscure du conseil municipal au timon de TEtat, et ce choix eut l'approbation générale. La même force qui Tavait

rendu capable, dans ses jeunes années, de se vaincre lui-même et d'attendre le vrai moment , lui donna encore une main ferme , un esprit lucide , qu'une boisson inaccoutumée peut inspirer imis qu'elle n'enivre pas.

Comme d autres bonnes et mauvaises conquêtes de

mars (1), cette dignité s'évanouit; mais on avait appris à counaitre les dons variés de Wilmsen, et maintenant y devenu le directeur en chef de Tédacation publique dans ce petit Etat, il occupe encore un poste élevé et lucratif, qui dépasse de bien loin les espérances de sa jeunesse. Antonîa fleurit toiqours comme une rose, et n a ])lus besoin d'oracle pour se convaincre de son bonheur.

(1) Allusion aux uvcuements de IblS en Allcntagae.

HENRI LE TRÉPASSË

Quiconque passait par la jolie ville de N ne

manquait pas de loger à la Cigogne, s'il voulait s'assurer un bon gUe. et se trouver comme chez lui. Il eût été difficile do reucontrer un visage piu:> bienveillant, plus amical, que celui de Thôte; nulle part on nV'lail plus ])ropremont logé et Ton ne faisait meilleure chère. Il était toujours bien disposé rhôte de la Cigogne; il n^avait rien de commun avec son enseigne (ju 'unc paire de jambes minces, sur lesquelles son petit corps obèse ressemblait à une pomme de terre sur deux allumettes; il était toujours content; tous les voyageurs étaient ses amis. Quoique son auberge fût la première de la ville, elle n'avait pas encore pris le genre des hôtels modernes , dans lesquels le maître de la maison règne comme une m visible divinité.

L'hôte avail encore avec les voyageurs des relalious patriarcales^ comme le voulait son naturel bienveillant.

Une riche voiture arrivait-elle par un mauvais temps : « Serviteur , Excellence ( c'était chez lui la qualification d usage pour les incounus arrivant en bel équipage) ; Ah ! il fait bon voyager à couvert par un temps pareil ; c'est alors un plaisir de rouler dans une Loime voilure. » Survenait-il un pieloii crotté jusqu'à l'échiné : a Merci, de nous faire Fhonneur ; voici un bon temps pour les piétons ; la chaleur n'incommode pas. Vous êtes mouillé, crotté, c'est égal, c'est fort égal : entrez, monsieur le conseiller (c'était le titre nfi'erlc aux piéluas d apparence respectable) ; vous trouverez là-dedans un petit garçon qui nettoiera vos bottes, comme le meilleur Savoyard, et une paire de bonnes pantoufles dans la salle d'entrée; vite, Jean, voici de l'ouvrage pour toi ; monsieur veut voir si tu es un habile décrotteur.

Paraissait-il un ouvrier fatigué, ou quelque passant de la plus humble condition : « Gomment va-t-il, mon ami? doucement? Cela s'entend de reste: venez prendre du repos; ma femme a de la soupe chaude au coin du feu : entrez seulement dans la première salle; il n'y a déjà pas mal de boue; c'est égal, le soleil sèche tout. »

Si la chaleur était forte, Thôte n'était pas embarrassé avec les eVjuipaizes : « Quel temps magnifique, Excellence! et qu'il fait beau voyager ! Voici une saison admirable pour la vigne. » Aux piétons il adres-

sait les consolations de circonstance. « Eh bien, notre ami, voilà une journée de voyage ! On s'en aperçoit, n^est-ce pas? Hais comme un verre de vin frais fait

plaisir! »

Si Ton commandait un beau souper : « Bien, fort

bien , très-honoré monsieur . vous allez être servi ; vous aurez des écrevisses superbes, une crème russe, du saumon; vous serez satisfait, d Une dame, qui voyageait avec ses enfauLs , demandait-elle timidement trois portions de soupe et une demi-bouteille de vin : a Bien, madame, rien de mieux pour les enfants ; vous aurez un excellent potnse au vermicelle, et un peu de dessert encore pour les enfants ; cela ne compte pas. »

L'aubei i^iste de la Cigogne n'était pas de ceux dont on dit : « ange à la rue , diable à la maison ; » non, il avait encore cette belle humeur même avec les gens du logis, ce qui allait d'autant mieux que sa femme n'était pas aussi heureusement douée. Quand Tauberge était remplie de monde, et que la pauvre femme ne savait plus où donner des mains et de la lète, rhdte semblait se multiplier , et faisait face de tous côtés : t( Va , va , Sophie , tu es une bonne hôtesse , crois-moi; va seulement, si lu entendais comme ces messieurs font l'éloge de ta cuisine ! Mais pas dUmpatience, clierc amie: c'est du bonheur cela, c'est de la bénédiction ; c'est tout ce que nous avons demandé. » Survenait-il un temps d'arrêt, et madame se disaitelle avec iiiquiétude : « De quoi vÎMuns-nous, » il avait des consolations toutes prêtes. « Il faut bien se

reposer *un peu ; il faut bien que tu puisses donner

quelques souis à tes eufants ; Ta, pauvre femme, cela changera bientôt t »

Et la bonne humeur ne brillait pas seulement sur le vii^cige et les lèvres du brave homme ; le cœur était aussi chaud et généreux; maint pauvre diable avait-il tiré en soupirant sa petite bourse toute plate et demandé ce qu'il devait ; a Laissez, mon ami, disait-il, en faisant de la main un signe de refus ; il ne vous en coûtera qu'un Dieu vous bénisse; » que de fois la table de la Gigogne avait fait l'aumône d'un morceau de pain aux enfants à jeun ! « Prends ceci, mon petit garçon, et passe ton chemin. »

Si madame n'était pas toujours d'aussi bonne humeur que son mari ; si elle portait plus péniblement le poids et la chaleur du jour, elle n'était pas sans excuse. La Gigogne qui se balançait majestueusement devant l'hôtellerie n'était pas restée oisive. Chaque année, sans laute, elle avait apporté sous le toit un poupon de plus, et dernièrement encore deux petites filles à la fois. Douze enfants , garçons et filles , fourmillaient autour de la mère, qui avait à peine le loisir de soigner et sa personne et son enfant pendant les premières semaines, et qui se demandait souvent a\ ec souci, comment il serait possible d'élever honorablement et chrétiennement le corps et Vàme de tous ces petits êtres.

Le père avait pleine confiance en Celui qui nourrit les petits corbeaux ; il veillait sérieusement à ce que

ses enfants fréquentassent l'école et l'église, et les oc-

cupait dans l'auberge dès qu'il était possible. Et,

coinme ces occupa lions exigeaient beaucoup de mouvement, elles plaisaient à cette jeunesse, a Ëcoute , Sophie, » disaiMI à sa femme, si elle se plaignait que Taide des euiants donnait plus d embarras que de secours, « avec cela ils restent sous nos yeux et n'ont

pas le temps de mal faire, et. si quelquefois It ur UavaiL n'est que pour rire, on est souvent très heureux de les avoir sous la main. »

C'était la joie de son cœur que cette petite famille. « Notre Samuel est un gaillard ; il se connaît si bien en chevaux, (ju'il fera un jour non pas un palefrenier^ mais un véritable écuyer; i^ritz est une bonne tète; il tient mes comptes à rendre jaloux un commis; Pierre serait un sommelier accompli; Georges avait i étoffe d'un savant et Jean, qui, malheureusement, ne se distincnaait pas à l'école, était un génie dans l'art de cirer les bottes. Pour les jeunes filles, aussitôt qu'elles étaient grandelettes, on leur trouvait assez d'ouvrage dans le service de la maison, des chambres et de la cuisine. 11 n'y avait qu'un seul enfant dont on ne savait que faire; c'était Henri, pâle ligure, que ses frères avaient surnommé par dérision « la silhouette. » Henri avait été dès ses premières années un enfant ^ délicat, sujet aux crampes et à la goutte ; il ne montrait beaucoup de goût ni pour l'étude, ni pour le service de 1 auberge; son plaisir était de suivre sa mère au jardin, quand par hasard elle en avait le

loisir. Il avrtit son petit jardin a lui et ses fleurs, et prenait le grand air , assis sous le poirier. Gomme le

plus chétif et le plus dépendant, il était le favori de la mère ; le père lui trouvait la mine trop mélancolique, et il aimait à le sentir occupé au jardin ; le paisible enfant ne valait rien dans le tourbillon d activité où se plaisait son père.

Une fois le pauvre petit s*eudornnl sous le poirier par mie froide journée d'automne; on loublia^ et Ton ne s'aperçut àe son absence qu'au moment du coucher ; on rapporta évanoui et comme mort ; il finit par s'éveiller, mais il tomba dans une grave maladie, qui devint de plus en plus dangereuse. La pauvre mère n'était plus à ses affaires, et ne se lassait pas de monter, jusqu'à trente fois d'un jour, dans la petite chambre, où Venfant, presque toujours sans connaissance, était sous la garde de sa sœur aînée.

Le père lui-même perdit son air de belle humeur ; il faisait son possible pour soulager la mère dans ses travaux domestiques, et trouvait à son tour quelques instants pour se glisser dans la chambre du malade avec quelque friandise ou quelque belle fleur, auxquelles Tenfant avait pris autrefois tant de plaisir. Mais Henri ne se souciait plus de fleurs ni de friandises; la troisième nuit, la mère, couchée auprès de lui, remarqua que sa respiration devenait plus courte et plus pénible; mortellement effrayée, elle se lève : Henri était froid et pàlc; elle fait appeler le médecin : secours tardif ; Henri était mort t

On criOj on pleure, on eût dit un deuil de cour, où tout le monde se lamente à la fois, afin d'avoir plus tdt fait. Le père frottait en gémissant la joue froide et

pèle* a Pauvre enfant, c'est peut-être ton bien; tes jours ont vu peu de joies ; » et puis il descendit à la hâte et d'un pas léger, poui' veiller à ce que la mère pût rester sans trouble auprès de son bien-aimé. Les jeunes frères et sœurs furent bientôt lassés de pleurer leur pauvre frère. Pour la mère elle pleurait, pleurait : elle aurait voulu épuiser sa vie en larmes. Mais cette consolation ne lui fut pas accordée; le corps était à peine refroidi , qu'il arrive une voiture avec des livrées : c'est un maguilique chambellan ; il annonce que Son Altesse le duc régnant, qui va faire sa première entrée dans sa bonne ville de N...... arrivera

dans quelques heures et passera deux jours dans Fhôtel.

L'aubergisLo i emporta un moment sur le père; et l'hôte de la Cigogne ^ prenant sa figure la plus rayonnante, assura (ju il se sentait ravi de cette grâce et qu'il ferait son possible pour satisfaire Tauguste voyageur.

« Le cuisinier de Son Altesse sera ici dans une heure avec son personnel, répondit gracieusement le chambellan ; vous aurez donc fort peu à vous inquiéter de la table ; je voudrais seulement que les arrangement

des chambres — Oh ! pour cela ma femme sera

tout à Theure à vos ordres ; elle est arrêtée quelques

minutes. . . Un petit empêchement. . . notre enfant

s'est permis il est mort cette nuit. — Mort! un

cadavre dans la maison? dit avec inquiétude le

chambellan.

— Excusez-nous de grâce ^ dit avec embarras le

plus courtois des h6tes , je suis vraiment désolé; on

n'a pu faire autrement, et nous ne savions pas que nous aurions Thonneur

— Ten suis très-fèché , dit le chambellan, mais oe serait pour Son Altesse une sensation pénible, de venir^ à sa première entrée dans la ville, loger dans une maison où Ton garderait un mort : il faudra que je cherche un autre log^ent. »

Cependant les jeunes fiUes^ bien plus émues par la nou\eIle du grand événement que par la mort de leur frère, avaient averti la maman. La bonne femme comprit sur-le«champ combien il serait fâcheux que riiotc illustre consacrât par sa visite une autre auberge de la ville ^ et le point d'honneur de Thotesse, le juste souci pour les onze survivants, triomphèrent du chagrin maternel; elle consentit à ce que la mort de Henri fût soigneusement dissimulée , et le cadavre caché ; le duc partirait avant le jour du convoi.

Tous les serviteurs de la maison eurent Tordre de garder sur l'événement le plus complet silence; le corps fut transporté dans une sombre petite chambre, à coté d'une salle ordinairement déserte, à l'étage supérieur; après quoi l'on s'occupa des préparatifs pour la réception du prince.

JtUen de plus cruel qu'une douleur qui doit s'envelopper de joie et se cacher dans le tumulte d'une fêle ; les blessures qui ne peuvent saigner sont les les plus difficiles à guérir ; et les seei êtes bénédictions qui accompagnent toujours la souffrance s'évanouissent, si l'on ne peut la regarder en face avec recueil-

lement et Tapprofondir. Les musiciens affligés, les comédiens en deuil, les hôtesses dont le cœur souffre, m'ont fait toujours une pitié profonde. LliAtesse de la Cigogae n'eut pas un moment poui* s abandonner à sa douleur ; elle mit à la hâte un tablier et un fichu noirs/ pour honorer son enfant mort (cela ne voulait pas dire que le corps fût toujours dans la maison) ; et, comme les petites filles tressaient des couronnes pour décorer la maison , la mère prit quelques fleurs, en remplit une petite corbeille, et la porta auprès de son enfant, pour qu'il ne fût pas absolument délaissé dans sa chaail>i'etU\ après quoi elle montait et descendait l'escalier avec une clé et puis une autre clé, en sorte que personne n'eût imaginé ce qu'elle souffirait.

Après quatre heures d attente, Téquipage du duc arriva, et il faut pardonner à Taubergiste de la Cigogne si la joie et l'orgueil satisfait lui firent complètement oublier son pauvre Henri, quand Son Àltesse, jeune prince aflbble et gracieux, le salua lui-même, et daigna se souvenir d'avoir, dans son enfance, logé à la Cigogne avec son gouverneur.

Bientôt tout fut en mouvement dans la maison, et Von nVmi ail pas imaginé que la mort silencieuse venait d'y faire son entrée; si la jubilation et le bruit étaient quelque peu étouffés, la cause en était tout entière dans les inspirations du profond respect. Toutes les mains agissaient; tous les pieds étaient en mouvement; les chambres de Son Altesse étaient disposées de manière à la satisfaire, et, dans la vieille salle, à cété de la chambre mortuaire, les cuisiniers

préparaient Iourtes et pâtés pour un grand dîner, auquel le duc avait invité le lendemaiu les premien» , magistrats de la ville.

Cette journée si remplie trouva sa fin l unime une autre ; le duc s'était retire h la cuisine méme^ le cliquetis de la vaiselle dans les baquets avait enfin cessé; l'aubergiste rêvait avec béiaiiudc a 1 illustration future de son logis, et la pauvre mère, la dernière de la maison , gagna son lit , sans oser faire encore une visite à son entant mort, de peur de causer quelque trouble en passant devant les appartements du prince.

Son Altesse ne trouva pas le lit de parade que lui avaient dresse les hôtes de la Gigogne , aussi mou que son lit ordinaire ; il était déjà minuit et il ne dormait pas encore. Tout a coup il entend au-dessus de sa téte un bruit singulier : ce n'était point précisément un bruit de pas ; c'était un léger tralnement et de petits coups, des craquements, qui lui parurent toujours plus désagréables et lui rendaient le sonmieil impossible; il éveille son valet de chambre, lui fait remarquer ce bruit et lui ordonne d'en rechercher la cause. Le valet de chambre se met en devoir d'obéir; il monte, avec assez de répugnance, une lumière à la main, et gagne la salle d'où le bruit lui avait semblé partir ; mais à peine est-il à l'étage au-dessus, que le duc entend tomber le chandelier et son valet pousser un cri d épouvante, qui met sur pied nonseulement le prince mais la moitié du personnel de la maison.

Soudain, en demi-toilette, ou même sans toilette

— Ui —

quelconque, Vbôte, Fhôtesse, les eaiauts, les valets du prince, ceux de l'auberge, accoururent à la salle haute d'où le cri était parti.

Un aftreux spectacle s'offrit alors aux assistants; la salle était ouverte, la lumière, que le valet de chambre avait laisse tomber, était éteinte, mais on voyait, au clair de lune, sur la longue table couverte, une figure pâle cuuane la mort, enveloppée d*un blanc linceuil, et jouant des mâchoires, et, ce qui n'est guères dans les habitudes des fantômes, mangeant de bon appétit un jambon élégamment orné, qu'il tenait des deux mains.

« Henri le Trépassé! » s'écrièrent avec eilVoi les domestiques de la maison. « Mon enfant! n s'écria la mère, qui, perçant la foule, prit le mort dans ses bras et l'emporta dans sa chambre à coucher, pendant que les autres personnes, stupéfaites, criaient, s'extasiaient, oubliant le respect et se pressant autour du souverain, qui demandait vainement une explication.

L'instinct maternel ne s'était pas fourvoyé ; au bout d'un moment une des petites filles poussant des cris de joie , accotu*t de la chambre à coucher : « Papa , Henri n'est pas un esprit, il est bien vivant; Catherine, allez lui faire du thé. » Ainsi l'enfant n'avait eu qu'une léthargie.

Les assistants se remirent peu à peu de leur trouble; ils s'aperçurent l'un après l'autre de ce qui manquait à leur toilette, et s'écoulèrent ; poui* le duc, avec une présence d'esprit digne d'un prinoe, au premier instant de tumulte il avait pris sa robe de chambre; il

apprit enûn du père, que la joie troublait, le mot de cette énigme ; il resta debout jusqu'à l'arrivée du mé^ decin, lequel assura que la létharp;ie n'avait eu pour cause qu'un spasme , et que Teniant était désormais hors de danger , d'autant plus que Tinstinct du re&~ suscité et l'heureux voisinage du festin lui avaient fait trouver d'abord une solide nourriture.

Il était fort tard quand on chercha de nouveau quelque peu de sommeil; Henri le Trépassé ^ après avoir bu deux tasses de thé, qui l'aidèrent à digérer son souper, dormit d'un boa somme ; Theureuse mère veilla, en pleurant de joie, au chevet de son lit; la joie était plus forte que la douleur ; la pauvre femme avait oublié qu'elle était une hôtesse « et que le duo régnant reposait sous son toit; elle ne savait plus qu'une chose, c'est que son enfant vivait encore.

Le dîner se célébra le lendemain^ en dépit de Téchec porté au jambon ; l'aubergiste de la Cigogne fit de son mieux pour remplacer la maîtresse de la maison. Cette aventure de revenant occupa longtemps les convives; un en fit le sujet de mille commentaires; et, au dessert, le duc fit inviter l'héte à lui présenter toute sa fanulle. ils parurent tous, dans leurs plus beaux habits, d'abord le père, rayonnant de joie,

puis la jolie Caroline, puis Samuel, le franc escogriffe, dans un grand embarras ; Jean, Fritz, le futur com^ mis ; Pierre, l'apprenti sommelier; George, qui n'aspirait qu'à devenir étudiant; Sophie et Philippine; la gentille petite Mina aux joues roses; et les deux jumelles; enfin le ressuscité lui-môme, enveloppé de

chauds vêtements. Le duc prit un singulier plaisir à voir défiler la rianite troupe et plus encore à remarquer la joie avec laquelle dea gens chargés d'une si nombreuse famille, recevaient, comme un don du Seigneur,

celui qui leur était rendu. « Mais, mon ami, dit le duc à Taubergiste , n'étes-vous pas inquiet de savoir ce que vous ferez de tous ces enfants? — Altesse, répondit riiôte d'un ton respectueux, le bon Dieu qui en a réveillé un d'entre les morts ne laissera pas mou-*

lir les autres de faim. — Bien parlé! » s'écria le duc, et il but avec l'assemblée à la santé de la famille ; le père, ivre de joie , dut lui-même faire raison à Taugusle convive, avant de se retirer avec sa suite.

L'a&ble souverain ne s'en tint pas à ce gracieux témoignage de bienveillance ; peu de temps après son retour dans la capitale, il envoya à Thôte de la Gigogne une gracieuse lettre , qui contenait un présent de 200 llorins pour chacun des enfants; quant au ressuscité, en cas de parfaite guérison , le duc lui avait ménagé une petite place chez le jardinier do la cour.

Cette faveur ne demeura pas sans effet; Henri le Trépassé devint, avec le temps, Taide expérimenté, puis le successeur de son maître. L'air tiède et salutaire du jardin fit fleurir le teint de l'apprenti, et qui le voyait si joli garçon, joyeux et robuste, pouvait a peine comprendre pourquoi ses frères et sœurs et ses * anciennes connaissances rappelaienl eucui c Henri le Trépassé. »

us Ai\i\ËAl]X PËRDyS

Quand mon père était de joyeuse humeur, il aimait à conter l'histoire du capitaine Wemer et de son anneau. Quelle joie pour iui, s il se Iruuvail qu'un de ses auditeurs ne la connût pas ! Dans la même espérance, je me hasarde à la conter aussi.

Quand Napoléon emmena nos Souabcs en ilussie, le capitaine Werner, de Stuttgard, dut partir aussi. Tous marchaient à regret, et surtout le capitaine Werner, qui était fiancé depuis une semaine avec une jolie personne de Kaùnstadt. A son départ, elle Tac* CDD ipaîjna jusqu'à rendroit où il devait rejoindre sou régiment, et Ton dit qu'elle monta même à la tour de la cathédrale , pour accompagner Wemer de ses regards et de ses larmes aussi loin qu'elle put.

Werner ne fut pas plus heureux que les autres ;

après le court triuiiiphc de l'eutree à Moscou, il souffrit le froid, la faim et tous les maux de la guerre. Il n'avait pas emporte un portrait de sa fiancée, niais il possédait l'anneau d'or qu'elle lui avait mis au doigt le jour des fiançailles ; c'était toute sa joie et sa consolation. A\.iut de s'endormir, il fermait le poing de toute sa force , de peur de perdi e ce gage au milieu de la bagarre; près de mourir de faim , il ne le vendit pas pour soutenir sa vie, qui ne fut sauvée que par la pitié d'un camarade. Ënâu reparurent les tristes débris de la grande armée. Que de regards avides cherchaient leurs anus et leurs parents parmi ces figures pâles et ilétriesl U arrivait tant de funestes nouvelles , qu'on osait à peine faire éclater la joie de se ixîvoîr ; la jeune fille de KannslacU ne lisait plus que les listes des morts et des réchappés. Point de nouvelles de Werner. Enfin deux soldats de son régiment assurèrent qu'ils l'avaient trouvé dans la » neige près de Wilna, et qu'après avoir essayé inutileiuentdc le traîner avec eux, ils l'avaient laissé là. 11 fut mis sur la liste des morts, et sa fiancée porta le deuil comme une veuve.

En i 81 5, un homme portant un uniforme d'oûicier, qui tombait en guenilles , maigre et pàle comme un fantôme, traversait le pont de Kannstadt. Ces apparitions , dans ce temps-là , ne surprenaient personne; mais un jeune et frais lieutenant, qui traversait aussi le pont, S'arrêta brusquenu^nL devant la pâle figure : <( Es'tu Werner ou son ombre ? — Je crois que je suis Werner , répondit*il avec un triste sourire, mais pas

beaucoup plub que son ombre. — D'où viens-lu donc^ au nom du ciel? Od t'a pleuré depuis longtonps comme mort. — J'étais prisonnier chez les Russes, mais laisse-moi, je te prie, aller joindre ma fiancée : c^est là que je retrouverai la vie, la force et la santé ; je II ai encore vu personne, pas même ma vieille mère. — Ta fiancée ? pauvre garçon , elle se marie demain avecMunz, le conseiller d'Etat ! »

Âlors Werner dta de son doigt Tanneau de fiançailles, qu^il avait conservé au milieu de toutes ses , misères, quoiqu'il ne tint plus qu'avec peine à sa mam amaigrie, et, tendant le bras, avec un geste douloureux et lent, il laissa tomber ce cher gage dans le Necker, si rapide en .cet endroit; puis, sans ajouter un mot, il retourna vers sa vieille mère. La jeune fille de Kaunstadt, qui ne savait neu de tout cela, mil sa robe de noces, essaya la couronne de myrte, examina la parure nupliale. Eut-elle le loisir de songer au défunt? Je ne sais.

Le lendemain on célébrait le festin de noces, et nul ne pouvait reconnaître aux yeux brillants de l'épouse qu'elle eût beaucoup pleuré. Le repas fut magniiique ; entre autres mets exceileuts, on servit un brochet d'une taille énorme, et tel que le Necker en produit rarement; pour la beauté du fait, on l'avait cuit tout entier* La fiancée était assise à côté de son père , qui fut chargé de servir le poisson. « Et que pensez-vous, uioiisieui* le receveur, qu'on trouva dans le poisson ? dit mon père en finissant l'htstoire. — L'anneau ! l'anneau I s'écrièrent huit uu dix voix

émues. — Ou trouva des arrêtes , rieu que des arrêtes, et des grosses encore ! — Allez vous promener ! Se nuHiucr ainsi des honnêtes gens ! dit le receveur avec dépit; » mais mon père était royalement satisfait; le conte avait réussi.

L'anneau du capitame Werner est encor(? dans le gravier du Necker , si cette rivière n'a pas été aussi hoiiiièteque ki Steiniach Trois collégiens faisaient un tour dans T Alpe souabe ; arrivés au bord de la Steiniach, que les pluies avaient beaucoup enflée, ils eurent l'idée de se baigner ^ et ils prirent quelques moments leurs ébats dans la petite rivière. Quand ils en furent sortis, Auguste, le plus jeune, avait perdu son anneau. Il en fut très-afiligé ; c'était un anneau double, Tanneau des fiançailles de ses grands parents; il ne l'avait obtenu de sa mère qu'à force de caresses et d'importunités. Le chercher était fort inutile ; la promenade d'Auguste en fut assombrie, et la mère eut un grand crève-cœur.

Au bout de trois ans, Auguste, devenu étudiant, se promenait avec d'autres amis le long de la Stein* lach, qui se trouvait alors, comme souvent, entièrement à sec. « C'est par ici, dit-il avec chagrin, que je perdis, il y a trois ans, mon anneau; et en même temps il donnait avec humeur un coup de la pointe du pied dans le gravier. — Que vois-je briller? dit un autre ; » Auguste se baissa : c'était l'anneau parfaitement conservé, brillant, comme neuf! Auguste monte

(^Ij l'clile rivière de lu lutle Alpc.

à cheval el court à Stuttgart, pour annoncer à sa

mère cette merveilleuse trouvaille; et, plus tard, lorsqu'il eut le bonheur de coaduire dans &a maison une belle et bonne fiancée^ la mère fut convaincue, que, s'il elait jplub heureux que sage, c'est qu'il avait

recouvré Tanneau nuptial de ses

grands parents.

C'est un dicton populaire, que la terre doit rendre sa proie au bout de trois ans, et je pourrais citer, à l'appui, des faits qui semblent tenir du prodige. Une estimable bourgeoise m'en a conté un bien firappant. (( Depuis que nous sommes en ménage, me disait-elle, notre petit potager a fait mon plus grand plaisir ; je mets mon honneur à lui faire produire quatre fois autant qu'un autre quatre fois plus grand. Un soir, comme je revenais du jardin et que j 'allumais le feu, je m'aperçus que j'avais perdu mon anneau d'alliance, mon anneau d'argent. Je retourne au jardin avec la lanterne; j'y retourne le lendemain au poiDt du jour; je ciierchede tou^mes yeux : point d anneim. J'étais désolée; mon mari, qui pouvait voir quelle était mon ailliclion, 1 augmenta encore en me disimt des paroles dures : c'était la première fois. Je pris la chose fort à cœur, et je me figurai que le bonheur et la bénédiction avaient disparu avec mon anneau.

Peu de temps après, peut-être parce que j'étais si souvent chagrine et de niauvaisc humeur, mon mari commença de fréquenter l'auberge. La première fois qu'il revint la tète lourde, je me dis : « C'est l'anneau perdu j plus de beaux jours dans notre ménage. » La

première fois ne fut pas la dernière ; j'étais toujours plus découragée, et ne pouvais dire grand'chose de hon: je croyais que ce fût inutile. Tout marchait à reculons dans notre ménage; et, comme j 'avouai un jour à ma mère que j'avais perdu mon anneau nu})tial, elle jugea comme moi que c'était un mauvais présage; je n'aurais plus de ressource/ disait-elle, que dans une séparation, si mon mari continuait de se livrer à la boisson.

Une si dure extrémité m'efiErayait, et je faisais de

tristes réflexions, un jour que je retournais au jardin planter des laitues. C'était trois ans après ce triste printemps où j'avais perdu mon anneau , moins de quatre ans après notre mariage; et déjà divorcer! Les yeux pleins de larmes, je plantais mes laitues, et, comme j'enfonçais le doigt eti terre, pour en loger une, je sens quelque chose au fond du trou; je relu e Tobjet : l'anneau d'argent s'était fixé à mon doigt ! Je me lève, je pleure comme un enfant, et je me sens tout à coup un merveilleux courage. J'avais donc labouré et retourné ce jardin pendant trois années, et clierché r«uiueau inutilement, et maintenant je le retrouvais ! Ne pourrais-je pas retrouver aussi l'amour et la saine raison de mon mari , que je n'avais pas encore pris la peine de chercher une bonne fois?

Je me sentais plus légère, et je courus toute joyeuse à la maison : et, quand mua mari vint souper : « François, lui dis-je, j'ai fait chercher une fine bouteille, pour trinquer aussi avec toi, car j'ai retrouvé mon anneau. » François passa la soirée à la iiiaison et

nous fûmes au mieux ensemble. Et, depuis ce jour, U>ut alla bien chez nous ; aussi je garde mou anneau comme la prunelle de mes yeux ^ et on ne Fêtera de mon doigt qu'en mettant nioncorps dans le cercueil.

Il faudrait placer ici Taffireuse histoire de la comtesse de Toggenbourg, que la perte de son anneau exposa à la fureur jak)use de son époux, qui ia précipita de sa fenêtre; ou la légende du jeune Hunten, ({ui pay^i de sa vie la trouvaille qu'il avait laite de l'anneau de Sabine ; mais ces folies romantiques sont, Dieu merci ^ passées de mode, et les honmties savent bien qu'il est infiniment rare que Tor pur do Tanneau nuptial pare une main de femme infidèle. C'est pourquoi je citerai, pour finir, deux histoires plus innocentes.

Le nouveau pasteur de Bergheim et sa jeune femme

faisaieiU leur première visite à la famille d'un pasteur voisin, à N Le jeune couple fut parfaitement

reçu et traité du mieux que l'on put, quoique ce ne fût pas dans le village le jour des petits pains tout chauds.

La société passa un agréable après-midi, et l'on se promit de profiter du voisinage. Mais, aumomentoùles jeunes époux allaient prendre congé, il survint une grosse pluie, qui rendait la luarche impossible, d'autant plus que la jeune mariée, en vraie dame de la capitale , avait mis d'élégantes bottines d'étoffe et une robe d'une longueur démesurée. De passer la nuit chez ses hétes, elle n'en voulut pas entendre parler, et le pasteur fit sortir de la remise sa vieille ca-

lèche, respectable et singulière voiture ; chaque fois qu'on s'en servait, ce qui était bien rare, Mathieu ^ le cocher, triomphait au retour : « Eh bien, monsieur le pasteur, je l'ai ramenée! » On espéra qu'elle porterait bien encore le jeune pasteur et sa svelte compagne. Mais on n'y montait pas sans difficulté, et, Topératien terminée, madame s'aperçut avec effroi que son anneau lui iiiciut[iKiit; on visita ses habits, la calèche et surtout la place où madame était montée en voiture : tout fut inutile, et pourtant la place était unie et entièrement pavée.

Les hôtes furent très-affligés ; ils étaient bien innocents de cette perte, mais, depuis lors, la jeune femme leur laissa paraître de Téloignement, et les promesses de bon voisinage aboutirent à peu de chose.

Chaque année la femme du pasteur de N , qui

était une personne ponctuelle, faisait arracher Therbe de la cour; on la tenait tout entière, jusqu'à la plus petite place : jamais on ne vit trace de l'anneau ; on le croyait volé. Trois années s'étaient écoulées depuis l'accident ; les garçons du pasteur jouaient aux billes dans la cour; Otto en laisse échapper une de côté

entre deux pierres : il y court, et rapporte en

triomphe un amieau d'or; c'était l'anneau de la jeune dame de Bergheim. Cette admirable trouvaille resserra les liens des deux familles.

Une heureuse et jeune femme était occupée un soir dans son jardin; son mari, absent ce jour^là, avait exprimé des doutes irrespectueux sur son talent pour le jardinage; les belles plates-bandes qu'elle arran-

gcail de ses mains allaient lui répondre victorieusement. Elle avait déposé sur le gazon sa petite fillette^ et lui avait donné pour jouets des fleurs et de petits cailloux; la maman travaillait sans relâche^ ses joues en étaient du plus beau rose, et le temps lui durait beaucoup moins qu'à son enfant, qui commençait à perdre patience et à pleurer. Il restait à placer encore les fleurs d été, et jusque-là il iaiiait à tout pi tranquilliser la petite : la mère ôta son anneau d'or, qu'elle ci aii^nait d'ailleurs de perdre en j)laiitant, et le passa, lié par un cordon, autour du cou de la petite fille, qui y trouvait toujours un singalier plaisir.

L'enfant resta tranquille, et la mère, tout occupée de son ouvrage, ne remarqua rapproche de son mari, qu'au moment uù il lui frappa sur i'é})aule. La jardinière fut admirée et célébrée comme elle le méritait; Fenfant s'était endormie sur le gazon : le père la prit dans ses bras pour retourner au logis. Mais où était Tann^u? le cordon était rompu, Tanneau avait disparu. La mère ne se lassait pas de chercher dans le gazon, dans les allées, dans les habits de l'enfant. Tout fut inutile ; et la petite fille (affreuse supposition!) ne FavaitreUe point avalé ? Le père essayait en n ain de prouver à sa femme que la chose était impossible, et n'aurait pu arriver sans qu'elle s'en fût aperçue. Les recherches furent continuées dans le jardin ; tous

les mouvements de la petite fille furent épies avec la plus extrême anxiété, on suivait ses moindi es gestes; si elle avait avalé ce malheureux anneau, son estomac devait être de facile composition, car ni sa santé ni

son appétit n'en souffrirent* Ce mari était d'humeur

plus douce que celui de l'ouvrière; il s'y prenail de toutes les façons pour consoler et rassurer sa femme } mais elle ne pouvait écarter l'idée que cette perte était de mauvais présage.

Impatienté de sa superstition, il finit par ne plus dire un seul mot de l'affaire, mais longtemps après il s'aperçut encore qu'elle associait à la disparition de l'anneau de tristes pressentiments. En conséquence il commanda pour son jour de naissance une bague neuve, tout à fait semblable à la première; comme symbole de l'amour toujours nouveau que lui portait son époux , cet anneau devait la consoler de celui qu'elle avait perdu. Le tendre époux acheta même une Loite de crystal, où \c bijou d on ait se trouver sous les fleurs ; mais Toriévre négligent ne l'ayant pas rendu le matin du jour de sa naissance, le père envoya la petite Aima, l'auteur innocent de la douloureuse perte, réclamer l'anneau commandé. La iiile de Torfévre arriva, mais, au lieu d'un seul anneau, elle en apportait une petite boite pleine; son père avait totalement oublié de faire celui qu'on avait de* mandé, et il envoyait toute sa provision : le nom et la date pourraient être gravés plus tard.

Le mari était donc privé du plaisir qu'il s'était promis ; cependant il présenta les anneaux à sa femme et la pria de choisir. Pas un ne pouvait aller; l'un se trouvait trop grand, l'autre trop petit, la leuiine les remit dans la lx>ite, et disait avec un triste sourire : « Je le remercie, cher ami, mais, tu le vois tuen,

c'est inutile; et c'est pour moi une preuve nouvelle qu'on ne peut vamcre la destinée. y> Alors le père prit ses trois enfants^ dont le plus jeune commençait à se tenir debout; il les forma en rond autour de la mère : « Voilà, ma bonne amie , un anneau vivant^ qui doit le prouver que notre amour ne tient pns à un petit cercle d'or. — Non pas notre amour, mais notre bonheur , dit tristement la jeune mère. Tu verras que nous ne serons pas longtemps reuiii:».» Malgré la tendresse et les pleurs de sa femme, le bon m«ui était sur le point de perdre patience, quand Frédérique, la servante, accourut, montant les d^rés à la hâte : a Madame la greffière! madame la greffière! s'écriait-elle hors d'haleine, le voici! hi! le voici! hi!... — Qui donc? Quoi donc? dit le mari avec humeur. Que nous veut-elle ? — Le voici, vutre anneau ! (Elle le portait en triomphe.) — Mais où l'astu trouvé , Frédérique? demandait la dame raywH nante de joie. — Trouvé, dans le jardin!...» s'écria la servante, prête à perdre la respiration, en sorte que le mari dut avancer une chaise à cette bonne fille.

Trouvé dans ce jardin i tant de fois retourné et visité et sur lequel avaient passé depuis lors trois étés et trois hivers! La terre avait restitué sa proie, et le jour de naissance fut célébré avec une joie de jeunes fiancés.

Les sombres pressentiments de la jeune femme se

dissipèrent, et la suite en démontra la vanité; l'heureux couple a fêté la noce d'argent , et la noce d'or lui semble promise.

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