‹ Récits et tableaux de la vie souabeChapitre 11 sur 17 · VIEUX GARÇONS · texte numérisé non relu

VIEUX GARÇONS

Je connais une respectable vieille dame^ qui a déclaré sérieusement à son beau-fils qu'on trouve dans V Ecclésiastique le passage suivant : « Un homme qui ne prend point femme est aussi bêle qu'un sac. » J'ai vainement cherché ce passage, pour le mettre ici en épigraphe ; à défaut de cela je me contenterai de la simple parole de TEcriture : « Il n'est pas bon que l'homme soit seul. »

Les célibataires n'ont jamais manqué de se railler des maris, et il faut bien convenir que les roses de l'hymen ont leurs épines comme les autres; il faut reconnaître que, selon le cours ordinaire des choses, le mari boit son café mêlé de chicorée ; qu'il mange {dus souvent du bouilli que du rèti; que le samedi on transforme de temps en temps le sanctuaire de son

Oigitized

cabinet en salle à manger, ce qui n'est pas sans péril pour ses écritures. Son souiuieil sera quelquetuis interrompu par les cris d'un enfant; quand il veut sortir; ses petis izaroons courent bien loin à cheval sur sa canne ; dans les douces et paisibles soirées où il s'est proposé de se consacrer aux siens en bon père de famille, les enfants sont quelquefois si turbulents et si désagréables, qu'il faut recourir au correctif suprême; veut-il envoyer la servante à la poste, elle est occupée à laver, et Ton ne peut se passer d'elle; a-t-il formé le dessein d'acheter un livre qui rintéressc, la provision de bois est à bout, ou les enfants ont besoin de souliers neufs.

Tout cela, et bien d'autres choses encore, peut arriver à un époux , sans parler encore de Taffireuse histoire de ce pasteur, qui, dans une nuit tranquille, entendit un mugissement plamtU partir de son cabinet d'étude, et, après plus ample examen, y trouva un jeune veau, qui, venu au monde dans une froide nuit d'hiver, avait élevé ses prétentions jusqu'à demander une chambre chaude, et que, faute d'autre local, on avait transporté dans la chambre d étude, liais que sont toutes ces traverses, compensées d'ailleurs par mille joies petites et grandes, contre la vie la plus brillante d'un garçon, dont le paradis est l'auberge et le terme un tombeau sans larmes!

De tous les plans d'économie politique un seul m'a toujours occupé : je voudrais lever une taxe sur le célibat; cela serait si juste, si sioiple, si naturel! Sans doute il faudrait faire des exceptions , pour rhomnw

qui ne sei iit pas en élat d'enlnilcnir une femme; pour celui qui nourrirait sa mère et ses sœurs, entia pour celui qui aurait essuyé trois injustes refus.

Cela sérail bien , dira-t-on , si les femmes étaient ce qu'elles devraient être, mais combien de méchantas, de mondaines, de coquettes!... C'est possible ; les femmes ne sont pas des anges ; il y en a de mauvaises; toutefois on peut affirmer qu'il existe pour tout honnête homme une honnête femme, et c'est sa faute s'il ne sait pas la trouver

D'où vif iincnl tant de vieux garçons? On voit plus souvent dans les romans que dans la vie de ces ennemis absolus du sexe, de ces hommes qu'une femme perfide a trompés et qui prennent en haine toutes les autres. Mais les hommes sont peû disposés à confesser leurs secrètes pensées, et nous savons peu de chose sur les motifs qui les enchaînent au célibat; nous tenterons seulement quelques essais de découvertes, en épiant ce qui se passe derrière les coulisses. Produisons d'abord un des plus excusables du noir troupeau.

- l'épolselr.

U n'avait donc jamais eu la pensée de vivre solitaire, et, moins que personne, il n'aurait cru pouvoir se passer des soins d'une femme. N'était-il pas le fils de sa chère maman, qui bassinait chaque soir le lit de son Christophe, chaufiFait tous les matins sa chemise; et ne lui permettait jamais de sorthr la nuit sans lan-

terne* Elle fut libre de continuer ce système de soins

attentifs, car elle devint veuve, et put suivre Christophe au gymnase et à l'université.

Ce n'était pas non plus l'idée de la maman que Christophe restât célibataire; bien au contraire, chaque matin, en lui faisant la queue, et le soir, après sept heures, quand ils avaient mangé leur crème d^orge, seule nourriture que la maman crût salutaire pour le souper, elle entrait en matière, et adressiiit a son fils force exhortations et recommandations pour son futur mariage.

(( Tant que je vivrai, Christophe, tu n'as nul besoin de te marier ; un si jeune homme ne devrait d'ailleurs jamais y penser ; et c'est un grand malheur de se fiancer si vite. Mais tu ne resteras pas non plus célibataire. Ton père défunt , soit dit sans offenser sa mémoire, serait mort à l'hôpital, s'il n'avait pas eu de femme, tant il savait peu gouverner ses affaires. Mais il faudra bien choisir, Christophe, et te bien souvenir de mes avis. U en irait mieux dans le monde, si tous les hommes avaient écouté leurs mères.

« Ne prends pas une feimne trop jeune , Christophe; ces enfants font payer plus cher qu'elles ne valent leur apprentissage. Ne prends pas non plus une femme trop âgée; elles sont maladives et portées à la jalousie. — Ainsi, maman, ni trop jeune ni trop vieille ? — Hem ! il faut s'entendre, cela dépendra de l'âge que tu auras toi-même; à vingt-cinq ans elles sont encore peu sensées ; à vingt-six ans elles sont

déjà mieux l'affidre d'un veuf. Au reste, mon cher Christophe, ne regarde pas à la richesse : si tu prends une femme riche, tu seras toute ta vie son commensal , et, si elle ne te méprise pas pour cela, ses parents et ses frères et sœurs s'en chargeront pour elle. Mais n^en prends pas non plus une pauvre! Quand même tu possèdes une jolie fortune , une femme pauvre est un capital dévorant ; elle n'a pas appris à connaître la valeur de l'argent. Ne t'adresse pas à une personne de haut parage, pour être forcé de faire la révérence en abordant ton beau-père et de te faire annoncer chez ta belle-sœur ; mais évite également une personne de basse condition , qui se trouvera embarrasssée quand tu la présenteras aux honnêtes gens ; elle se verra toute sa vie méprisée de ses servantes, comme n'étant pas plus qu elles-mêmes.

a Je ne te conseille pas, mon cher Christophe, de prendre la fille d'une veuve : on n'apprend pas dans un si petit ménage à bien tenir une maison; ne prends pas non plus une orpheline : une jeune fille sans foyer paternel ne sait nullement comment il faut soigner un mari. Il est vrai qu'un beau-père et une belle-mère sont quelquefois diiSciles à manier ; c'est à toi d'aviser.

« Garde-toi de choisir une fennne qui ait beaucoup de frères et sœurs ; cela fait trop de partage, et dans un grand troupeau il se trouve toujours une brebis galeuse ; a-{r^lle beaucoup de sœurs , tu épouses six femmes pour une; beaucoup de frères, on trouve toujours la bourse du beau-frcre assez ronde. Cependant

ae va pas arrêter tes vues sur une fiUe unique l Un enfant gâté, qui veut que son mari la dorlote comme une poupée, et dont le papa et la maman vous regardent de tra vers, si vous n'êtes pas sans cesse à genoux devant elle !

« Ne te laisse pas induire à épouser une beauté ; elle n'oubliera de sa vie qu'elle fut belle, et plus l'ouvrage vieillit, plus il te faudra payer cher la reliure qui doit le faire paraître. Assurément tu éviteras une femme laide, ou qui porte une infirmité sur sa personne; qui soit borgne, louche ou boiteuse; ne la prends pas, quand uiéiue ce serait un ange. Tu trouverais ennuyeux de devoir admirer toute ta vie les appas que ta femme possède, mais plus ennuyeux encore d'admirer ceux qu'elle n'a pas.

a Ne t'adresse pas à une parente : il est fâcheux de se trop bien connaître avant le mariage; moins encore à une étrangère, qui ne se sent jamais chez elle, et qui , chaque fois qu'elle manque à quelque chose, se retranche derrière les usages de son pays. »

Tels étaient les principes de la maman, et Christophe put s'en pénétrer à fond, parce qu'il fut donné à l'honorable dame , durant de longues années, de faire la queue de son fils chaque matin et de manger avec lui la crème d'orge chaque soir.

Dans l'intervalle Christophe acheva ses études et devint avoué , parce que sa maman jugea cette profession plus saine que le service de l'Etat, qui astreint à des heures fixes dans les bureaux, il avait Tàge de se marier ; le désir ne manquait pas, mais il aurait

fallu que la mamau voulût bien passer du négatif au positif , et lui dire enfin quelle femme il devait choisir : il II y avait guère d'apparence. La maman se mit à m illustrer d ses préceptes, en rapportant, d'après son expérience, Texemple alarmant de cent mariages malheur eux ; c'était une femme riche, qui tenait les cordons de la bourse et comptait ce qu'elle livrait à sou mari; c'était une femme pauvre, dont les frères venaient, misérables ouvriers, demander l'aumône à leur beau-frère ; ou une noble dame, dont le mari devait prendre en voiture le siège de devant et tenir l'épagneul sur ses genoux ; ou une femme de basse condition, dont le père tuait un veau, tout juste au moment où son gendi e venait lui rendre visite, en culottes de peluche rose tendre , si bien que les dites culottes furent tachées de sang. Si Christophe accompagnait respectueusement madame sa mère à l'église, elle se plaçait de manière à masquer les dames à ses yeux avec sa coifle et son éventail ; et, s'il se permettait d'entamer la conversation sur ce sujet, elle répondait qu un si jeune homme avait le loisir d'y penser encore longtemps. «

La maman devint fort âgée; Christophe apprit à se faire lui-même la queue et même à friser la maman ; puis vint enfin le soir où ils mangèrent ensemble la crème d'orge pour la dernière fois, et la nuit où la maman s'endormit du dernier sommeil.

Lorsque Christophe, qui avait passé la quarantaine, eut enseveli sa mère et Teut fidèlement plenréo comme un I>on iils, il se mit à songer sérieusement

au mariage; il choisit dans la garde-robe de sa maman

uue magaiiique robe de ta il e tas rouge cramoisi, avec tous les acoessoires et un riche collier de perles; il serra ces objets dans uae conunode à part, les tenant en réserve pour le mcNnent où il conduirait dans sa maison sa fîancéej à qui ces trésors étaient destinés. La servante de sa mère trouva bientôt un cœur sym* pathique au legs considérable qu^elle avait reçu et se maria. Christophe ne voulut pns prendre d'autre servante; une jeune aurait pu nuire à la bonne renommée d'un jeune hoaiiue qui voulait se marier; une vieille se serait difficilement arrangée avec une jeune maîtresse. 11 mangea d'abord h Tauberge , puis il s'essaya luimême dans la noble pratique de l'art culinaire , et commença tout de bon à &Ler son attention sur les jeunes ûiles du pays.

Faire un choix n'est pas chose facile, quand on s'est accoutumé à voir pendant quarante années par les lunettes de la maman.

Vis-à-vis demeurait une demoiselle posée, fiWe d'un médecin, un veuf; c'était comme un fait exprès pour lui, qui ne devait prendre ni la fille d'une veuve ni une orpheline, et qui devait éviter de s'imposer à la fois un beau-père et une belle-mère. Il tira de k commode la robe de taffetas cramoisi, et de sa cassette le collier de perles j fabriqua de sa propre main des bonbons à la cannelle pour le repas de noces ; il résolut de risquer le grand coup dès le lendemain et avait préparé un ruban de queue tout battant neuf.

Mais le lendemain on reiuai qua vis-à-vis un grand

mouvement. Avait-on déjà pressenti les intentions de M. Christophe? Hélas non; comme il se disposait à descendre re^calier en grande toilette, la luaitrciise de la maison lui cria : « Monsieur l'avoué, savez-vous déjà que M. le docteur vis-à-vis... — Eh bien? — lié! le frère du docteur, celui qui avait pris la cle des champs, est mort à Surinam, où il possédait plus de deux cents esclaves nèi^res; il a laissa dos luonccaux d'or et le docteur hérite de cent mille ilorins. Voilà mademoiselle Caroline devenue un beau parti ! Deux enfants seulement, et le fils qui s'en va inuurant de langueur 1 »

M. Christophe remonta bien vite Tescalier, et remit sous clé la robe de Laûelas et le collier. Cent jmile florins! c'était trop d'argent, et, quand la succession se trouva réduite à vini:! inillcj mademoiselle Caroline se montra en si somptueuse toiletta, qu'elle aurait vraisemblablement dédaigné la robe de taffetas.

Un cousin, conseiller de la chancellerie, arriva avec ses quatre filles dans la ville oà Christophe demeurait. Quatre filles! c'était beaucoup; mais, dans ses cas d exclusion, la maman avait parlé de six. L ùge, la condition, la fortune, tout était bien ; il ne s'agissait que do trouvor le moment favorable. H vint aussi. Le soir du mardi gras, M. Cbristopho fut invité avec quelques parents à un gâteau de féte ; on fut d^me gaieté charmante, et l'on doniia onlin des gages. M. Christophe s'anima beaucoup , et sa queue , qui commençait à devenir une antiquité dans le monde, s'agitait drôlement en tout sens. Quand il fut ques-

tion de payer les gages^ il apprit encore que la seconde des filles venait d'accomplir sa vingt-cinquième année. C'était justement le bon âge! Il avait la vue ua peu courte, et les quatre sœurs s'habillaient exactement de même, aussi u en connaissait-il aucune par son nom ; cependant il se sratait disposé à livrer ba* taille, et, pour savoir celle à qui il devait s'adresser, au moment de prendre congé , comme on lui offrait d'envoyer la servante avec une lanterne jusque chez lui, il demanda seulement que mademoiselle Henriette voulût bien Téclairer jusqu'au bas de TescaUer; il trouverait du reste fort bien le chemin de la maison. Henriette, personne de belle tournure, se leva, prit le flambeau de cuivre, et descendit devant Christophe; Christophe, tout en descendant, méditait sa harangue, et, à l'étage inférieur , il s'arrêta soudain devant ses ampurs et commença : a Mademoiselle

Henriette — Que vous plalt-il , mon cousin?» dit

gracieusement la demoiselle. Pour la première fois Christophe regarda sa future en face : o ciel, elle était borgne et d'une affreuse laideur! Etait-ce pure obéissance, ou Cliristopbe se permit-il de suivre son goût? Il garda le silence. « Que voulez-vous, mon . cousin ? que désirez-vous? repeUi madcmoisoUe Henriette. — Je, je , pardonnez-moi , j'ai la crampe au mollet! dit M. Christophe avec une giande présence d'esprit, pour excuser cette halte subite. — Alors, je vous laisserai la lumière jusqu'à ce quVllesoit passée,^^ dit mademoiselle Henriette d uuau* un peu moqueur et] elle disparut. H. Christophe souflQa la lumière,

pour prévenir le danger du feu , et se retira chez lui

en médiU'ïnt profondément.

Qui pourra compter combien de fois M. Christophe fut sur le point de faire le grand pas sans le franchir? Cependant il se })erfocliounait tous les jours dans le grand art culinaire ; il faisait tout le service de la chambre, et il devait être agréable à voir, en bonnet de nuit cL en tablier, faisant le matin sa cuisine, balayant sa chambre, nettoyant la vaisselle, et bross;int les habits dans lescjuels il se pavanait l'aprèsmidi, avec sa superbe queue, d'où sortait uu bouquet de cheveux, ce qui l'avait fait surnommer « le pinceau à colle, y)

Le monde se persuada toujours davantage que M. Christophe resterait garçon ; les cousins et les cousines coniniencèrent à s'occuper de lui ; ^ le nombre de ses filleules augmenta considérablement. U leur distribuait en conscience, le jour de Nodl, à chacun un florin, avec une boite de pâtisseries de sa fiicon^ à quoi il ne manquait pas d'ajouter la spécification du contenu. « Ci-j'envoie à Adolphe 1 fl.; je dis un florin, deux gauffres , quatre craquelins , trois pains d'amande, etc., etc. » Au reste il ne cessait d'entre-* tenir en bon état la robe de taflétas cramoisi et le collier de perles.

Au rez-de-cliausscedonicurciil une gentil le personne, fiUed'unmajordéfunt; elle visitaitassidùmeutM. Christophe, Vaidatt dans sa cuisine, mais sans consentir à jouter de ses produits, nourrissait le vieux chat, héritage de sa mère, et voulait le persuader de se couper

la queue. Minette s'écartait à beaucoup d'égards du programme de la maman; elle était fille de veuve;

très-jeuue, mais elle montrait, a sou habileté en matière de ménage, qu'elle n'avait plus d'apprentissage à payer^ le papa n'étant pas mort depuis longtemps, elle avait pu étudier à fond la manière de traiter les hommes, avec ce père qui avait été un joueur et un ))iivenr déterminé, enfin une tète folle. Elle parla ouvertement à Christophe de ses chagrins domestiques, et il discourut avec elle d'une manière tout édifiante sur le danger d'épouser des officiers ; il étala même aux yeux de Minna la robe de taffetas cramoisi et le collier de perles; elle fut ravie. Que sera-ce quand elle apprendi'a qu'elle est elle-même propriétaire de ces magnificences? 11 n'attendait plus pour lui causer cette surprime que l'anniversaire de sa vinLîUèmc année, et cela pour complaire à la défunte maman.

Le jour approchait, et M. Christophe avait étalé un matin la robe de tatietas de la manière la plub iavorable et posé par dessus le collier de perles; tout à coup il entendit des rires, un bruit d'éperons et le pas léger d une dame dans son antichambre. Il passa bien vite son habit de peluche, surpris de recevoir des clients si matin. Minna s'avance au bras d'un bel officier. « A vous notre première visite de noces, monsieur l'avoué ! N'est-ce pas que vous me pardonnerez d'avoir pris un officier ! — Je vous félicite, je vousfélicite,» dit M. Christophe tout stupéfait ; le lieutenant essaya deux fois de prendre la parole ; nirus de peur d'éclater de rire, en voyant M. Christophe en

habit de peluche et en bonnet de nuit, il s'en tint a ces mots : — aj^ailhoaneur » Le couple pritcongé, et Tavoué serra tranquillement la robe et le collier dans la commode, il réserva , comme présent de noces à Minna, une magnifique épingle tremblante.

Sa vie devint dès lors tout à fait solitaire. Les chats venaient seuls au devant de lui , filant et faisant le

gros dos, lorsqu'il rentrait à la nuiison ; niais les chats devinrent aveugles, sourds et muets ; et aucun bruit ne troubla plus le soir le silence sépulcral de sa chambre ; on le vit encore durant de longues années passer dans les rues ; son costume resta invariablement le même qu'au temps de s.» défunte maman ; et le pinceaa à colle de M. Christophe se levait comme une relique vénérable d'un meilleur temps dans notre siècle tondu. U devint en cuisine d'une force d'artiste, et se complut toujours davantage dans la solitude.

Enlin il cessa de cuisiner M. Christophe ; on l'ensevelit auprès de sa maman; il se fit assez de bruit dans sa chambre tram^uille, quand une douzaine de cousins et de cousines vinrent s'y disputer son héritage. La parure de perles, sur laquelle on ne put s'accorder, passa chez le juif; mais la robe de tafiètas figura longtemps sur les théâtres d'amateurs et dans les farces de Mai di-Gras, jusqu'à ce .qu'enfin elle acheva, comme housse de lit, son existence, à qui avait été promis un si riche avenir.

LB BON TITàNT«

« La vie d'un garçon est un brillant déjeuner, un

ennuvonx dîner et un misérable souper. » Ce vieux dicton français a été bien souvent coniirmé par Texpérience.

M., liauer (tout le monde s'appelle ainsi ; ce sera donc peut-être le nom de quelqu'un) n'avait poursuivi duraiil toute sa vief{n ur\ seul but, le bien-être. But fort simple! se diront beaucoup de gens, mais qu'il est moins facile d'atteindr e qu'on ne croit cornmunénient.

M. Bauer fut assez heureux pour n'avoir besoin

daus eetle poursuiLe d aucun moyen malhonnête. A récole beaucoup d'enfants font les paresseux pour avoir du bon temps : Bauer trouva que c'était agir à contre-sens, car les verges, encore permises dans notre système arriéré d'éducation, ne sont certes pas (juelque chose de bon : il étudiait avec application (ce qui ne lui était pas diûicile) et il s'en trouvait bien. C!omme étudiant, il trouva qu'un nombre assez raisonnable de visites au cabaret et d'escapades pouvait se concilier avec les cours les plus indispensables. Comme Bauer était une bonne téte, qui savait présenter sous un jour favorable ce qu'il avait acquis de science, il parut sans alarme à Texamen, ce jugenicnl dernier de la vie universitaire. Il fut donc un beau buveur de bière, à sa place partout où Ton pre-

naît du plaisir, sans permettre que le plaisir se tournât pour lui en amertume. Dans les promenades solennelles, il laissait la course à cheval et ses péripéties à qui cela pouvait plaire : pour lui il établissait sa large carrare dans une voiture commode, et se faisait traîner par de sages alezans. La bourse du cher papa pouvant supporter une saignée, le fils en était quitte pour un orage par semestre, chaque fois qu'il rendait ses comptes, et, comme il termina sa douce carrière d'étudiant par un examen très-passable, le pcipa acquitta le reliquat fort cou^sidérable de ses dettes, sans faire autre chose que gronder sourdement.

Ce fut un brillant déjeuner que sa jeunesse, lorsqu'il eut attrapé une jolie place dans l'administration; il voyait ses coufrères consumer d abord leurs petites économies, pour acheter des almanachs, des nécessaires et jusqu'à des iiioiilres pour leurs fiancées ; pour lui il trouva sa douce liberté trop belle pour devoir se tourmenter sitôt de pensées matrimoniales, il se marierait une fois assurément, mais à propos et au moment de sa convenance ; il avait du t^ps devant lui. Cependant il était, en sa qualité de parti roulant, convié sans cesse à des thés dansants, à des suii'ées de famille, et il voyfut tout un parterre de dames étalées devant lui, tandis que les pauvres fiancés étaient enchaînés au siège d'une seule. Non, il voulait se douner le temps de réfléchir.

Ses revenus augmentèrent ; il entra en pleine possession des biens paternels et le déjeuner devint tou-

jours plus brillant. Il prenait son chocolat le matin dans le café le plus élégant ; plus tard il preniait chez le premier confiseur de la ville un verre de parfait amour avec les gâteaux les plus fins ; il aimait à rafraîchir d'un verre de bon vin la sécheresse des heures de bureau, et connaissait de mystérieuses buvettes, où il était sûr de trouver la fine fleur des meilleurs crus.

« Que mangerez-vous aujourd'hui ? demandait-il

avec un peu de raillerie, à son collègue Muller, le père de famille, lorsqu'ils se séparaient à midi. — Des lentilles, répondait gaiement le collègue; des len* tilieb et du bœuf; c'est aujourd'hui vendredi ; ma femme est régulière. Bon appétit , M. Bauer. » Des lentilles et du bœuf, se disait M. Bauer avec un secret orgueil, en s' acheminant à son hôtel, où le fumet de la dinde rôtie et du chevreuil montait des cuisines, tandis que la file des voitures à la porte promettait une réunion d'étrangers intéressants. « Vous prendrez du moins une tasse de moka au café Repp ? ditil au boa MuUer, en passant devant sa porte après dîner. — Merci, cela m'est impossible, c'est la fétede ma belle-mère ; nous prendrons aujourd'hui du café chez nous. — Aujourd'hui! se dit M. Bauer en poursuivant son chemin, tu pourras du moins digérer tes

lentilles ! »

Un malicieux démon semblait pousser M. Bauer à faire briller devant les yeux de MuUer le paradis perdu de sa libepté. « Ne vous joiudrez-vous pas à nous pour faire une petite promenade en voiture jus-

qu'à B ? Vous savez que nulle part on ne mange

des poissons plus délicats. — Gela m'est impossible, répond MuIIer avec un peu d'embarras. J'ai promis depuis loni:lernps... à ma femme une petite promenade en famille. » Et, le dimanche suivant, Bauer dans un léger droschki, avec quelques bons vivants comme lui, moelleusement étendu , saluait avec une gracieuse affabilité la famille Muller , qui se tira de cAté à la hâte ; quatre enfants de taille diverse, et le plus jeune dans une petite voiture, que M. Muller aidait à pousser avec sa canne, tous ruisselants de sueur et couverts de poussière, a Où va-t-on ? crie M. Bauer a son collègue, qui n'a pas l'esprit d^accepter gaiement sa situation. — Chez notre laitière à Blezingen, » cria une hardie petite fille. Et le droschki poursuivit sa course, et le joyeux ami entonna la vieille chanson souabe :

Lorsque j'éiaiâ célibataire^ Je me Iroovais beaucoup mieoi ; Jamaiss jamais de ma vie Je ne serai aussi bien!

Puis le soir, à Tauberge, s'il n'y a pas ce jour-là de speclacle, au coup de huit heures, quand les pauvres maris, qui ont osé se montrer au club, se retirent, comme M. Bauer s'étale dans son fauteuil, et s'écrie : « Garçon, une bouteille de vin du lUiiu et la carte I. .. Allez vite, monsieur Schnarrenberger, crie-t-il à l'un des partants, les pommes de terre se refroidissent et la chère femme se lâchera.

— C'est pourtant une belle chose que U vie de farmille, dit un veuf assis auprès de lui, et qiii avait remarqué le sourire moqueur dont M. Bauer accompagnait le mari sortant à la hâte. — Bah ! la vie de

f;)inille'? J'en peux avoir autant que je veux; j'ai des mvitations pour douze maisons où je peux prendre le thé ou dîner en famille. J'y trouve tout disposé pour le mieux ; maman, jeunes personnes bien élevées, petites filles bruyantes , petite garçons désagréables. 0 vie de famille ! Assez, assez !. . . Je connais une maison dont la noble liile se met en scène; dans une autre s'étalent de tendres sœurs^ dans une autre encore la demoiselle de la maison joue rinij;énue depuis trois ans. Ohl nous ne manquons pas de vie de lamiiic. — Gomme vous êtes méchant ! dit le bonhomme de veuf. Vous ne songez donc pas à vous marier jamais! — Pourquoi pas ? Au contraire, certainement ! . . • G'est^dire, cela dépend... Il faut que je sois sur de mon fait ; naturellement nul ne se marie pour se sacritier. Je peux compter sur le mariage comme sur la mort; les dames ne manqueront pas. Pour le moment je n'ai pas de loisir ; je dois aller cet automne en Italie, Pété suivant j'ai dessein de visiter la Suisse, puis je passerai peut-être un hiver à Paris. Je n'ai donc rien qui me presse... U aura lui-même une fille à pourvoir, » nmrmura-t-il encore, en regardant avec défiance le veuf qui se retirait.

M. Bauer a prolongé autant qu'il a j)u le brillant déjeuner; il a vu Lundres et Paris; il a mangé du caviar et des huîtres , sablé le Champagne et le tokai.

n est un peu appesanti, quand il se retrouve, au bout de quatorze ans, dans la même ville que ce M. Muller si souvent raillé. Ils ont en effet une sorte d'amitié l'un pour Taulre, à peu près ce que feu Claudius appelait Tamitié des chevaux, parce qu'elle se développe aussi chez les chevaux qui habitent longtemps la même écurie. — Ëh bien^ comment va-t-fl , Monsieur mon cher collègue ? — Bien , trèsbien, répond Muiier joyeusement et en se frottant les mains. « Vous savez que je suis devenu conseiller ; quand on a une nombreuse famille un pareil avancement fait toujours plaisir , mais Dieu merci tout va parfaitement aujourd'hui. — Où allez-vous donc î — A deux pas d'ici, aux. messageries ; je vais recevoir ma fille Marie , qui arrive par la voiture : elle était allée chez ma sœur prêter secoui s, V ous ne samriez croire le plaisir que vous procure une enfant comme cela ! » Bauui l'accompagne, et ne trouve plus la chose aussi comique, quand il voit cette jeune fille saluer son père avec joie et tendresse et Tétranger en rougissant. Gomme Muller comptemple sa fille avec ravissement, encore surpris de sa grâce et de sa fraîcheur ! Que de questions la jeune lille lui adresse snr sa mère, sur ses frères et sœurs , sur ses lleurs, sur ses amies. M. Bauer commençait à s'apercevoir qu'il était de trop, quand d'une rue latérale un cri de joie : « Mon père! » ... Et un jeune g^çon , vigoureux et beau , accourt les yeux brillants, les joues roses : « Bonjour Marie I ... Papa, vois-tu, j'ai le premier prix, et il n'y a que huit se-

lïiftines que je suis au gymnafie. b Et il montre avec allégresse ses trophées à son père, qui, sans s inquiéter de la publicité de la scène , présente en riant cette tête frisée à M, Bauer. « Voyez-vous? C'est mon plus jeune ; celui que je poussais dans la petite voiture ; les autres vous les reconnattries encore moins. Croiriez- vous que j'ai déjà un étudiant, et qui va fort bien ? n

C'est à M. MuUer à faire des questions maintenant; il ne veut pas lâcher si tôt Tami qu'il vient de retrouver , pendant que le lauréat prend les devants avec sa soeur , en lui contant une foule d'histoires de col* l^e. « Et vous , mon cher collègue , comment vous va-t-il? — Oh! très bien, répond M. Bauer eu baillant; seulement j'ai quelquefois des pesanteurs d^estouiac, et j'irai cet été à Garlsbad. — Vraiment, je vous plains. £t vous mangez toujours à Thétel d'Angleterre ? — Il y a longtemps que je Tai quitté ; le tapage des étrangers me fatiguait ; j'étais rassasié de ces roides Anglais. — Vous prenez donc vos repas ?.. — Actuellement à la Cour de Russie , mais je n'y re^ terai pas : la cuisine est médiocre ; les huîtres ne sont pas toujours fraiciies ; et j'aifait hier la découverte que madame fabrique elle-même les pâtés de foie d'oie, qu'elle nous donne pour être de Strasbourg. Peutêtre me mettrai-je à mon ménage. — On peut donc vous féliciter î — Point du tout , dit M. Bauer sèchement. Rien ne presse; vous savez que je veux délibérer à loisir. » Ils étaient arrivés à la maison de M. Muiler; Técolier vint au devant de&on père en

poussant des cris de joie : « Papa , Bertha noas fera

des gaufres en Thonneur de mon prix ! Hohé ! » A ces mots il fit encore une promenade à cheval sur la rampe de l'escalier*

M. Bauer dut promettre de se joindre le soir à une partie qu'on ferait en famille à la campagne. Les choses se passèrent un peu mieux qu'à la promenade d'autrefois. Muller ne prit, il esterai, qu'un verre de bière et fuma simplement une pipe, tandis que M. Bauer soufflait dans l'air la fumée d'un fin cigare de Uâvanne; la famille se régala de tartines au beurre, sans convoiter le jambon de Westphalie dont M. Bauer dut se contenter faute de mieux. Mais les choses avaient tourné à Tavanlage de la famille. Une couple déjeunes filles agréables, aux manières ingénues desquelles notre soupçonneux célibataire ne pouvait lui-même assigner aucune intention théâtrale; une cadette, à la taille élancée, et qui, oubliant sa dignité naissante de jeune fille ^ jouait avec Fécolier sur le gazon , en faisant des rires immodérés : toiil ce tableau de concorde et de paix rendit M. Bauer un peu pensif , lorsqu il s'en retourna seul le soir dans son hôtel garni.

(( Il faut qu'enfin je pense à prendre femme, se ditil dans son entretien muet. Herminie me plairait mieux que toute autre , si je savais seulement ce que le vieux donnera ! Mais qu'espérer;!' Belles apparences et rien de plus. Le jeu serait plus sûr avec les filles du baïKjuier, mais ce sont des enfants gâtés ; cela voudrait être de tous les voyages ^ et avoir sa loge au

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spectacle. Merci ! ma femme restera bel et bien à la

maison , et veillera au souper en attendant monsieur. Anna de vis-à-vis serait bien mon fait pour cela , mais on ne pourrait la produire dans un salon. »

Ses délibérations n ont amèner aucun résultat positif, et pourtant qu'il veuille ou ne veuille pas en convenir, son diner est ennuyeux; il s'ennuie le matin, quand il renonce au chocolat, dont il est dégoûté, pour prendre du café ou du thé, qui ne conviennent pas à son estomac ; il s'ennuie, quand il * parcourt un monceau de journaux et les jette de cAté avec ce soupir : « Il ne se passe donc rien de nouveau dans le monde ! Ge n'est pas la peine ! » 11 s'ennuie à midi, quand il est assis à la table d'hôte, ne sachant ce qui Timportune le plus, des habitués, toujours les mêmes, ou des étrangers, qui le fatiguent de questions; il s'ennuie jusqu'ausoir, qu'il s'assiedau théâtre avec des bâillements étouffés et se demande ce qui l'ennuiera le plus de retourner tout droit chez lui ou d'aller dans un cercle qu'il connaît par cœur depuis longtemps.

Il ne va pas non plus volontiers dans les familles ; il craint toujours qu'on ne couche en joue un parti tel . que lui, et il est difficile M. Bauer ! U serait bien simple, s'il avait moins de prétentions à présent qu'au temps où il n'était qu'un petit jeune homme sans expérience. Et voilà commént M. Bauer achève son dîner tout seul, tout ennuyeux qu'il lui paraisse.

Qu'on nous permette de jeter aussi un coup d'œil sur son souper. Il ne mange plus à l'hôtel depuis fort

longtemps; la cuisine ne convenait ])lus à son estomac, et soa oreille, devenue pesante, lui rendait la conversation difficile. Son mal d'estomac a persisté malgré tous les bains de 1 iiurope; la gouUc s eu mêle et fait des progrès incessants* Le mieux était de monter un ménage et de prendre une gouvernante, quoique ce fût y au dire de M. Bauer, le pire de tous les maux qu'il eût endurés dans sa pénible carrière.

M. Bauer habite un beau quartier ; le parquet du salon est couvert de tapis; le sopha et les sièges de peluche rouge; les glaces ont des cadres dorés: les rideaux sont brodés ; mais dans tout cela on cherche une main amie; tout paraît comme emprunté. C'est l'effet qu'il éprouve lui-même , lorsque^ enveloppé de son élégante robe de chambre à la turque ^ ayant chaussé des pantoufles brodées, il s'étend sur le sopha, tandis que sa gouvernante^ grande femme bien nourrie, au nez un peu ruuge, lui sert le cale, u Pourquoi si tét fait? demanda aigrement M. Bauer ; comme cela il perd tout son arôme. — Pardon, monsieur le con- SëiUer , je viens seulement de le verser; monsieur le conseiller a dit hier que Todeur de Talcool lui était insupportable. Ainsi répond d'une voix criarde la gouvernante qui n'a pas manqué de se servir la première tasse, u Ce café n'a plus de parium, murmurat-il ; il n'est pas de bonne qualité. — Il n'est que trop bon pour toi, vieux grognon, lui dit en elle-même la gouvernante, et puis reprenant sa voix de trompette: Pardon , monsieur , c'est pur moka ; à un florin la livre. U a renchéri. Mais monsieur le conseiller sait

bien,... quand on prend de l^ue, le goùl... — As>('z. madame ; tenez votre langue, dit le maître, sans autre cérémonie 7 prenant fort mal ces allusions à son âge. i» Madame liraun, trèii-oiiensec, se relire et se venge par un long monologue, pendant que M. Bauer tourne de çi\ et de là, en gémissant, son pied doni^ i)ersonne aujourd'hui ne lui a demandé des nouvelles* « Ce divan est incommode : il fnut que j'essaie d^me chaise longue... Quel est ce bruit-ià dehors »

Et, avec une secrète angoisse, il entend plusieurs voix, et, dans le nombre, celle de la gouvernante, qui monte et qui descend ; son oulfe dure le met dans une continuelle déiiance; il n u pas la souiiette sous la main ; il ne.peut se lever. U réussit enfin à se faire entendre ; madame Braun parait d'un air candide, et il avait soupçonné le plus noir complot, <k Que diahle se passait^il là dehors ? Pourquoi ne me dit-on rieo, comme si j'étais un chien moFt? — Voilà donc m<« salaire , s'écrie madame Braun , pour éviter à monsieur tous les ennuis ! Et commeut m'avez-vous trailet? hier, parce que j'ai laissé entrer tous ces mendiants ! — Ah ! qu'était-ce donc ? — Un billet de madame de Mauer, au sujet des contributions de pain pour les pauvres écoliers. — Toujours des mendiants! murnmra-l-il, en inscrivant sa contribution. — Le jeune peintre de là-haut avec un portrait, ajoute madaioe Braun. — Assez comme cela î — Madame votre cousine Munter. — Pourquoi ne l'avez-vous pas fait eotrer? — Hé, monsieur le conseiller n'aime guère à prêter, et apparemment madame sa cousine ne vou*

lait pas autre chose. — Vous n'en savez rien , dit M. Bauer, qui ne haïssait pas cette s;»ge et boiuie dame. — Et pourquoi viendrait^-on chez un cousin célibataire? s'écria encore madame Braun. Où i>eutétre voulait-elle voir si monsieur se conserve bien; elle doit avoir demandé demièreroent à la femme du nuLaiie si iiionsieur son cousin ne pensait point à faire son testament. » Madame Braun savait qu'avee ce rappoi't elle avait porté à la cousine un coup fatal auprès de monsieur son cousin.

La question, sans cesse ajournée : « Ne devrais--je pas enfin me marier ? )) surgissait encore chez M. Bauer, quand il se trouvait seul dans sa chambre, repoussant les gazettes avec impatience; et il passait de nouveau en revue les dames de sa connaissance. La brillante Herminie était encore libre... il secouait la tête : a Bah ! une vieille coquette ! » Les filles du banquier étaient depuis longtemps mariées. Parmi ses nouvelles connaissances aucune ne lui paraissait assez capable de dévouement, pour qu'il lui conférât la haute dignité d'épouse. Ânna , son muet vis-à-vis d autrefois ?. . . Peut-être serait-elle libre encore. Mais où la chercher? Que faire ? Attendre le retour de niadaiiu) Bidun ot la questionner. « Savez-vous, lui dit-il, avec le ton de la plus grande indifférence, ce qu'est devenue la veuve du docteur Winter? ... Elle demeurait dans la Grand' Bue. Madame Winter ? dit, en observant le maitre, madame la gouvernante, qui connaissait tout le monde. — Elle avait une fille unique , ajouta-t-il avec plus de froideur encore... — Bien, bien, se dit

à elle-même la gouvernante, et elle débita ce qu'elle savait, avec une grande volubilité. Madame Winter est morte ; je sais qui vous voulez dire ; c'était une vieille dame assez orgueilleuse ; et pourtant elle n'avait pas ça ! Mademoiselle sa fille est à présent une servante ( ce dernier mot très-marqué ) ; si monsieur le conseiller le désire, je m'informerai de la maison. — Ce n'est pas nécessaire, dit-il en murmurant. Une servante ! pensa-t-il en lui-même ; ce serait assurément une bonne œuvre ; mais quel triomphe pour la fiamille du conseiller intime! Non, non, impossible! »

Tout à coup une voix joviale et vive se fait entendre. « Monsieur le conseiller est-il visible ? — Oui, oui, répond M. Hauer un peu réjoui ; il avait toujours montré pour son ancien collègue Muller une certaine inclination. — Bonjour, cher collègue, bonjour! comment va-t-il? crie le joyeux vieillard. On ne vous voit presque plus depuis que vous avez votre retraite* Pourquoi vous renfermer si complètement ? Vous êtes encore d'un bon âge! — Mais, voyez-vous, je ne peux pas prendre d'engagement et je ne vais pas volontiers à l'auberge. — Je comprends, cria Muller, j'en suis logé là comme vous , en indiquant du doigt son oreille. Mais j'entends encore le vacarme, quand je vais chez mes petits-fils. C'est une bénédiction! Je me figure qu'on est souvent fort heureux d'être un peu sourd; eniiu je retourne bientôt dans ma petite chambre, où j'ai du silence à plaisir. Ma femme sait s'y prendre parfaitement, et je la comprends, si doucement qu'elle parle. » M. Bauer boupira \ sa gouver-

nante criait conmie une trompette, quand elle voulait le fâcher, et ne parlait bas que pour le tourmenter.

« 11 y a longtemps que je ne vous ai v u, mon cher collègue, poursuivit M. Baucr. — C'est vrai, je ne pouvais en finir avec les fêtes et solennités depuis quelque temps : baptême chez ma liUe Mathilde: confirmation de Talné de Sophie, et, dimanche dernier, Olhon consacré comme pasleur; vous savez, la tète frisée, qui avait obtenu le prix l Qui aurait pu croire que l'étourdi deviendrait un si bon ministre? 11 vous faudrait l'entendre prêcher ! Les yeux du vieiliai d se remplissaient de larmes. — Toutes vos filles sont-elled mariées? — Pas tout à fait, dit avec un peu d'embarras M. Muller. Vous savez que nous ne sommes pas ce qu'on appelle riches ; mais Berthe et Marie sont si heureuses! Pour Nanette, notre tourbillon , elle s'est depuis longtemps apaisée ; c'est elle qui prend soin de ma femme et de moi : nous ne pourrions nous passer d'elle. George, qui est en Amérique, la demande depuis longtemps ; il va bien celui-là, cher collègue ! Il fait ses orges ! A la vérité c'est dur de voir son enfant passer la mer ; mais aussi quelle jubilation, quand il nous arrive une lettre ! Ët la maman coiuniu les autres! Enlants et petits t ulaiits accourent; tout le monde est sur pied ; le petit George, l'ainé de Marie, fait la lecture à haute voix : il s'en tire fort bien, et mon tourbillon nous lait du café par excellence. »

M. Bauer écoulait eu silence le vieillard, qui se plongeait à plaisir dans les détails de sou bonheur do-

mestique. Que pouvait-il lui conter à son tour? Sa

goutte , son estomac , sa gouvei nanle , ses ennuis ? Sa tiicitumité finit par étonner le bon vieillard ; il prit congé, salua M. Bauer et retourna dans sa petite chambre, où des regards amis et des cœurs fidèles veillaient sur lui.

Ferons-nous jjIus longtemps compagnie à M. Bauer? Assisteroûs-Dous à^sou dîner, qull n'aime point à commander , et dont il abandonne à regret l'ordonnance à sa gouvernaiile ; le sui\ l uns-nous dans sa promenade de Taprès-midi , qu'il prolonge avec désespoir, no sachant où aller quand elle sera finie, et dont il revient assez tôt pour troubler le goûter de madame Braun et de sa société improvisée? Irons- nous avec lui dans le monde , où il s'efforce de faire encore le galant chevalier ; où il conte soigneusement son âge et sa goutte ; où il est toujours sur le qui vive , redoutant les railleries des jeunes clanicô, les préve- * nances des vieilles, et les assauts livrés à sa bourse au nom de la bienfaisance; au ceicle, où il est fort heureux qu'un voisin complaisant veuille bien lui corner à l'oreille quelques commérages du jour ; au spectacle j où il s'endort do fatigue et d'ennui ; dans sa triste demeure, où pas une àme n'épie le bruit de ses i^as , excepté madame Braun , qui se hÀte de faire disparaître les traces de son souper particulier ; où les glaces dorées , les meubles de damas, ont un as^ pect morne et triste; enfin jusqu'à son souper , où le poisson se trouve froid, la sauce trop claire, la crème trop épaisse; tant qu'il repousse loin de lui

son assiette avec deij;oùt ? Te crois que ces détînls

auraient poUr noiu> lort peu de charmes, et que nous pourrions bien nous écrier enfin avec M. Bauer:

a Quel misérable souper î »

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