‹ Récits et tableaux de la vie souabeChapitre 4 sur 17 · I. LE HAGISTER · texte numérisé non relu

I. LE HAGISTER

Parmi les lieux el les choses qui fixèrent nos regards pendant notre enfance, il en est qu'il ne faudrait jamais revoir, pour ne pas affaiblir par un froid examen le charme de la première impression. Au nombre de ces lieux je range la chambre de Finstitu^ leur, qui élail pour moi remplie de toute la magie vaporeuse , dont les poètes savent décorer le laboratoire des alchimistes.

Notre magister était, comme nous Favoiis aiuioncé dans le titre, un génie universel ; il savait tout ; il faisait de tout. Par métier il fut d'abord ceinturier ; mais il était aussi orfèvre et horloger; ^ était de plus graveur et joaillier ; il savait raccommoder la porce> laine , fabriquer des transparents , façonner des dra-

peaux, arranger une illumination et décorer une salle de bal; il avait de belles connaissanoes en cuisine, et.b«i\ait pétrir Iourtes et p;àteau\ iiussi bien ({im le pâtissier de la cour. Le magiâter était aussi connaisseur en chevaux; il entretenait un cheval, avec son traiueau et une voiture à la vieille mode, et d'un genre indécis entre ledroschki et la calèche, dont il se servait pour son usage ou pour le louer; il était aussi agronome théoricien, cultivait cliainps et vignes selon des principes qu'il s'était faits, et se livrait à toutes sortes d'essais ingénieux d'engrais et de constructions.

Aussi le magister était-il en rapport avec une foule de gens, et nous avions à faire pour lui des commissions de tout genre. Ces messages étaient pour nous une tète, en dépit de l'escalier long et roide, par lequel il fallait grimper, pour arriver dans le sanctuaire de l'artiste.

Là, nous ne savions où jeter d'abord les yeux et ce que nous devions admirer le plus; nous éprouvions pour le liinirister un profond l espoct, à la vue des merveilles dont il était environné. Les murs étaient décorés des neuf muses avec la moitié de l'Olympe sur porcelaine ; les commodes portaient des vases de porcelaine d'une dimenssion colossale, qui figuraient dans toutes les solennités, à l'église ou à la maison de ville ; au milieu de la chambre brillait un grand globe de verre rempli d'argenterie artistement fabriquée, de verres et de cristaux de toutes couleurs merveilleusement pous; il y avait des miroirs ardents, une chambre obscure, des figures de porcelaine, des

boites aux dessins variés. Pour des enfants, c'était la révélation d'un monde nouveau. Et le magister^ qui n'était point avare ni jaloux de ses trésors, nous montrait et nous expliquait tout ce que nous avions sous les yeux^ et davantage encore ^ dans ce dialecte saxon, quelque peu difficile à comprendre, mais qui nous inspirait un respect débonnaire à nous autres Souabes, fort enclins à nous humilier devant les façons de parler étrangères.

• C'est une circonstance fort simple qui lui avait valu ce beau titre de magister. Lorsqu^il arriva de Saxe, pour honorer de sa résidence et de ses mille talents notre modeste cité, l'usage était encore qu'on arrêtât les passants aux portes de la ville, pour s'in- . former de leurs litres cl de leur condition : « Magister un tel, » répondit-ii pour avoir plus tôt fini, et dès lors, jusqu'au terme de sa vie, il fut le « magister. »

Il serait toutefois injuste de voir une preuve de vanité dans cette qualification qu'il s'était donnée à luimême; quoiqu'il n'eût pas pris son grade en la forme ordinaire, et que l'élément intellectuel fût celui qui marquait le moins parmi tous ceux dont son être se composait, il aurait pu certainement passer maître, non pas dans les sept mais dans les dix-sept arts libéraux. U avait d'ailleurs l'idée la plus vaste de ses talents. <k Je connais ça , » disait^it invariablement , quel que fut l'art, la science ou 1 invention dont il était question devant lui. Dans ce temps-là suivirent les instituts orthopédiques , et avec eux une multitude mnombrable de déviations de la hanche, du cou,

de la colonne vertébrale , enfin de difformités , auxquelles on n'avait jamais songé, tant qaon avait laissé Tespèce iiumaiue croître et se développer librement. Les mères soucieuses observaient la taille de leurs filles ; on appelait rorthopédiste pour demander ses avis : avec lui arrivaient les lits orthopédiques, les machines gymnastiques et toutes ces diaboliques inventions, qui remplirent les villes et les campagnes. Quoique le magister eût été élevé dans une époque antiorthopédique, cependant il fut bientôt familiarisé avec le nouvel ordre de choses, a Je connais ça, » ditil, et il construisit des suspensoirs, des croix d'acier et autres machines, dont Heyne, Chélius et les autres auraient pu certainement profiter.

La machine à vapeur fit dans Je monde son entrée mugissante. « Je connais ça, » dit le magister, et il construisit un semoir à vapeur, qui devait, au moyen de l'eau chaude que la machine répandait, amollir la terre convenablement... J ignores! cette invention a passé dans la pratique. '

S'il ne fut pas voltigeur à cheval et danseur de corde, c'est parce que cela ne lui convint pas ; il était du moins joueur de gobelets et savait une multitude de tours; il jetait des pommes en l'air et les recevait sur une fourchette ; il se mettait une fourchette dans le nez et en faisait ressortir la pointe par roeil, il avalait des étoupes et crachait des rubans; enfin que ne connaissait-il pas ? Il connut le daguerréotype et en fabriqua, mais qui avaient toujours Tair de silhouettes.

Pour ce qui était de son origine, de sa vie passée ,

des raisons qui Tavaient décidé à quitter la Saxe pour notre bonne Souabe, il régnait là-<lessus un vague mystère qui rendait rhomiiie encore plus intéressant. S'il ne donna pas sur ce sujet des explications positives, il sut toutefois animer ces ombres par quelques récits, qui n'en devait'nt guères à ceux du baron de Munchhausen. Il avait eu des aventures extraordinaires, en sorte que c^étciiL un plaisir de l'entendre les conter , et qu'un honnête maire de village s'écria un jour involontairement : a Voilà un furieux menteur. » Cependant il n'était pas tout a iait à la hauteur de cet honorable bourgeois, bien connu en Souabe , qui contait, entre autres aventures, comme quoi il avait fait en Afrique un fort heureux mariage^ jusqu'à ce qu'un beau matin son noir beau-père lui mangea tous ses enfants, ce qui le faisait chaque lois fondre en larmes. Du moins le magister savait faire des j)eintures ravissantes de Carisbad , qu'il « connaissait )) aussi, et qu'Use permettait de décrire avec toute la liberté d'un poëte , bien certain que les habitants de la bonne petite ville n'iraient jamais y contj ()}( r ses iisscrtions. — Les bains d'Aladm dans la vallée des Génies n'étaient rien auprès du confort de Carisbad. On est assis dans le bain , et l'on flotte sur un coussm enflé d'air; on passe de là dans un appartement chauffé avec de Tair parfumé ; une machine ingénieuse vous jette, pour vous sécher, un léger manteau de laine sur les épaules; puis on se met à un cl.ïvecin, dont les touches noires portent le nom d'un livre et les blanches celui de diversmets; on presse

la touche qu'on veut , et soudain le livre ou le mets

descend du plafond. Tels étaient les récits du magister.

n avait eu audience de presque tous les potentats de FEurope ou les avait heureusement rencontrés. 11 avait aussi prévu conunent finirait la campagne de Russie , et ce n'était pas sa faute si on Favait entreprise. Il a connaissait » un modèle de pont volant^ au moyen duquel on aurait passé la Bérésina avec la plus grande facilité.

Quelle que pût être son origine, il est certain que sa culture universelle et les objets ^ la plupart vraiment précieux , qui décoraient sa chambre, prouvaient clairement qull avait connu autrefois m des jours meilleurs , » et il soutint longtemps son rang parmi les notables de la ville. 11 tenait même une sorte de maison , et, chaque année , il donnait une grande fête d'autoiime, dans laquelle il servait des poulets et des chapons^ qu'il avait élevés et apprêtés lui-même; puis Monsieur le magister tirait un feu d'artifice de sa façon. 11 est vrai que les fusées partaient de côté, mais c'était pour la rareté du fait , car il aurait pu les faire monter tout comme un autre.

Il essaya du mariage sous diverses formes, et, bien qu'il ne passât point pour le modèle des maris, il Ht assez voir qu'il n'était pas embarrassé pour trouver une femme , quoique la précédente ne fût pas morte par excès de bonheur. La première, celle peutêtre qui fonda sa prospérité, était une veuve au teint basané, à la figure posée, peu capable d'entrer dans

les idées de son mari^ et qui exerçait sur loi une au-

torilé sévère. Les mauvaises langues assurent même qu'elle le traitait comme un orgue, tantôt foulé, tantôt battu. Mais les maîtres sévères ne durent pas ; eUe mourut et le laissa veuf très-consolable. Alors il éleva les yeux vers la âUe d'une honorable maison de la ville prochaine ; cette dame parut croire qu'il n'avait pas assez appris la patience dans le purgatoire de son premier hymen. Après la mort de sa seconde femme, on eût dit qu'il voulait faire un commerce de corbeilles (1 ), car il en recueillit un assez grand nombre, jusqu'à ce qu'il réussit enfin à conduire dans son magnifique logement une jolie bourgeoise aux yeux noirs, femme d'un bon caractère, qu'on s'étonua de voir durer longtemps auprès de lui*

Cependant le magister lui-même avait vieilli ; ses mains industrieuses tremblaient ; son éloquence baissait, ainsi que sa fortune et les moyens de faire une maison: il parut alors sentir plus que jamais la solitude de son foyer. Cette fois il prit modestement une femme dans les rangs populaires , c'était Catherine, robuste servante, qui avait tenu jusque-là son ménage. Catherine accepta l'honneur qu'on voulut bien lui faire, mais elle sut rester humblement à sa place, et, de son côté, le magister n'essaya point d'élever la position intellectuelle et sociale de sa moitié. Tout ce qu'elle gagna fut de porter une robe de soie et un

(1) Recevoir une corbeille en Allemagne, c'est essuyer on refus de la part d'ime femme qu'on demande en mariage.

bonnet de denteUe ; dans tout le reste elle demeura

rimiiible servante de Moiiiiieur le magister, le servit et le soigna fidèlement jusqu'à sa mort.

Les enfants qu^il eut de cette dernière union, la seule qui eût été féconde, perdirent à leur tour de plus en plus oe cachet aristocratique qu'il avait su lui-même conserver. H en fut de Monsieur le magister comme de plusieurs grands hommes ^ <[ui finissent dans le silence et Tobscurité une vie dont le début fut brillant. On parla toujours moins de lui ; on vit toujours plus rarement des œuvres de sa main; mais Catherine eut le temps de mériter la robe de soie et le bonnet de dentelle, jusqu'au moment où elle entra en possession exclusive de l'héritage cousidérablemeut diminué.

LE TOURiNKUa £N IVOIRE

J'ai appris à connaître ua modeste pendant à l'infatigable magister dans un génie universel d'une autre sorte, que j^ai découvert au sein d'une riante petite ville, tout environnée de montagnes , et qui a conservé dans ses mœurs et ses usages son ancien caractère de ville impériale.

Le dessein et la peinture avaient un grand charme pour moi dans ma jeunesse , quoique je n'aie jamais réussi à rendre mes idées même avec un médiocre succès. Sous mon pinceau, les figures en face prenaient toujours un air grimaçant et quelque chose de

diabolique; les mains, avecleur cinq doigts, ressemblaient plutôt à une fleur exotique qu^à un membre humain. Mes profils étaient un peu meilleurs ; mais dans le reste j'échouais complètement et je n'ai jamais su attacher le second bras. Pour les animaux , je n'avais qu'un modèle, une cigogne, qui se forme à mesure que Ton raconte une belle histoire d'un monsieur qui regarde du pavillon de son jardin (je suis en mesure de la publier si le désir en est exprimé) . Sur ce modèle, en allongeant ou raccourcissant le bec et les pieds, je figurais toute sorte d'oiseaux ; mais je manquais d^un secret analogue pour les quadrupèdes, aussi j'y réussissais plus mal encore, et l'on ne pouvait distinguer mes moutons des oiseaux qu'à leurs oreilles et à leurs quatre pieds.

Or , ne voulant pas laisser un si beau talent sans culture , pendant un séjour assez long que je fis dans la petite ville, je me décidai à prendre des leçons de dessin. On me recommanda, comme le seul professeur digne d'une écolière de si belle espérance , maître Buchsbaum, le preniicr et l'uniciue peintre de fleurs, de paysages et de portraits de la ville; tous les genres lui étaient familiers, l'huile , Taquarelle , le pastel , l'encre de Clnae , le dessin au crayon. On me reçut sans examen et sans autre ditliculté, et, après avoir fàii provision de papier à dessiner, dé crayons, d'encre de Chine, el principalement de gomme élastique, je me rendis dans l'atelier du peintre, qui était à la fois la chambre d'habitation, le salon, la salle d'étude et Talciier.

On ne saurait imaginer un plus paisible aspect que

celui de cette chambre , un plus licirnionieux mélange des attributs de l!art avec l'ordre et le confort le plus bourgeois. La perspective dont on jouissait des fenêtres tournées au midi était bornée par les vertes montagnes qui enveloppent la ville de tous côtés ; à l'une de ces fraiètres était la table de travail du vieil artiste ; tout son attirail était là, rangé dans un ordre irréprochable ; devant l'autre fenêtre on voyait une couple de vases à fleurs d'une fraîcheur parfaite ; sur la tablette intérieure se trouvait la corbeille de trico* tage et le coussin à coudre de madame ; à la troisième fenêtre était la petite table où les écoliers venaient s'essayer. A Tun des murs étaient suspendus divers instruments de musique, violon, hautbois, trompette, flûte^ clarinette et cor ; les autres murs oitraient les ouvrages du maître, des paysages, des portraits, des fleurs : dans un angle était le tour et tout l'attirail nécessaire au tourneur en ivoire.

Le vieil artiste me reçut toujours avec une politesse tranquille ; toujours dans le même costume , une jaquette de laine tricotée et un bonnet à pointe , blanc comme la neige , coiffure vénérable de sa tête grise. La propreté et Tordre minutieux, qui sont le caractère de cette petite ville, régnaient aussi dans la petite salle; on n'y voyait pas un atome de poussière; pas la moindre feuille qui ne fût exactement à sa place; le sansonnet même , qui était établi contre la fenêtre de madame, et qui avait la liberté de sortir de sa cage et d'y rentrer, semblait façonné à la propreté. Cette

demeure était vraiment Tasile de la paix ; là on oubliait complètement qu'au dehors s'agitait un monde plein de discordes^ de convoitises et de bavardages.

C'est au milieu de ce ménage silencieux el paisible que je commençai mes leçons de dessin. S'il y eut jamais au monde un maîti e doux et patit ni , c'était bien le vieux Bucbsbaum. Sa méthode était d'une extrême simplicité, et j'espère que des élèves mieux doués en auront tiré de plus beaux fruits. Goujme son talent avait trouvé un jour sa voie, il laissait à ses écoliers le soin de découvrir chacun la sienne, n ne les accablait nullement de traits , de lignes et de cercles ; sur sa table était un grand portefeuille avec des modèles do toute espèce, parmi lesquels on pouvait choisir à son goût , et ce qu'on se sentait le courage d'essayer, chiens ou cerfs, arbres ou fleurs ^ apôtres ou corbeilles de fruits. Les originaux étaient divisés en compartiments carrés, comme la feuille sur laquelle ou devait faire la copie, ce qui facilitait singulièrement l'imitation. On travaillait là-dessus avec la craie et l'estompe, du mieux qu'on pouvait; ce qui n'allait pas bien on le portait au maître, qui le corrigeait ; à la fin il enlevait proprement les carrés avec la gomme élastique ; ainsi naissait une œuvre tout à fait passable, sous laquelle nous inscrivions notre /èci/, et que nous portions en triomphe à la maison.

Le vieux couple ionuaîL lui-mémo, comme tout ce qui l'entourait , Tensemble le plus harmonieux. La petite femme demeurait pendant la leçon dans une tranquillité parfaite; on 1 entendait à peine marcher

avec ses souliers de feutre ; les portes étaient garnies de lisières et ne foisaient aucun bruit. Mais , après la leçon, elle aimait à jaser avec moi une petite heure. C'est alors qu'elle donnait un libre cours à sa naïve admiration pour les talents de son mari. <i Vous ne sauriez croire, disait-elle , comme il est habile ; et tout cela sans le secours de personne; voici bientôt soixante ans qu'il sortit d apprentissiige , simple ouvrier tourneuTy comme les autres; tout le reste c'est par loi-même qu'il Ta appris ^ rien qu'à voir et à entendre : la musique, tous les instruments ; le dessin et la peinture , si parfaitement bien , qu'il fit le portrait de feu monsieur le doyen après sa mort, et il fait sur le tour des ouvrages si fins , si merveilleux , que son maître n'aurait pu imaginer ce qu'il exécute. »

C'était lexacte vérité, et maître Buchsbaum avait, comme musicien de la ville , comme peintre de portraits, couime professeur de dessin, comme président de sa corporation, les relations les plus diverses avec toutes les conditions sociales , avec tous les habitants de la ville et de la contrée ; et, dans toutes ces sphères d'activité, il se montrait avec sa nature paisible, . son calme inaltérable, son imperturbable sérénité, sa parfaite simplicité de cœur.

À mon avis, c^est dans le travail auquel il s'était primitiveiuenl voué, dttns le tournage sur ivoire, qu'il a touché de plus près aux dernières limites de Fart, n florissait encore dans le bon temps, où la petite ville industrieuse était un Nuremberg en miuia-

ture; il fut l'un des trois maîtres qu'on choisit pour

produire aux iiioiiarques allie s , à leur passage , des preuves de leur art : présenta un échiquier^ dont toutes les pièces, de quatre pouces de haut, étaient la représentation fidèle de monarques, de généraux et d'officiers, qui avaient fait la guerre de Tindépendance; et, avec cela, une corbeille de fruits et un bouquet de fleurs, qui paraissaient!' un et l'autre la nature même.

Il offrit aussi , disait la petite dame , pour présent de noces, une belle corbeille de fruits, à la feue reine^ qui était une princesse royale d'Angleterre. — Oui, oui, ajouta en riant le maître, d'ordinaire silencieux, il s'y trouvait une fraise , de grosseur naturelle ; on rouvrait et il en sortait neuf petits enfants , dont on

pouvait distinguer la fîi^ure. a Assez! assez! » s'écria la reine, à mesure que l'un de ces poupons se produis daisait après l'autre.

Le dernier et le plus bel ouvrage du maître, celui .qu'il avait travaillé avec le plus de soin et d'amour, était placé dans une petite chambre, élégamment ornée , et madame Buchsbaum le montrait avec une joie mêlée d'orgueil. C'était un bouquet de mille fleurs, si finement, si admirablement travaillé, qu'on aurait dit qu'un souffle allait faire trembler ces petites feuilles délicatement veinées, a Nous le garderons comme un souvenir , dit la femme , aussi longtemps qu'un de nous vivra. Bien des voyageurs de marque nous ont visités, et un riche Anglais nmis a offert de cet ouvrage un prix considérable ^ mais nous ne le céderons pas. » *

Jamais el nalle part je n*âi vu d'existence plus

simple que celle de ces deux époux. C'était vers la fin de l'hiver que je pris des leçons de maître Bucbsbaum, et, durant ce temps, Fordinaire de ces vieilles gens resta invariablement le même. Le samedi la petite mère faisait cuire un pot plein de choucroûte ^ pour n^étre pas empêchée d'aller à Téglise le dimanche; le jeudi elle cuisait une casserole de pois. C'était fait pour toute la s^aine. Chaque jour, à onze heures précises, étant sortie doucement, elle mettait réchauffer dans le poêle un petit plat de pois et une assiette de choucroute avec un morceau de viande : c'était la soupe et le légume. Elle n'avait pas besoin de servante; les aides que le çialtre employait pour

exécuter les pièces de musique^ étaient des amateurs de la ville, qu'il ne voyait qu'aux répétitions.

Aussi rien ne troublait la paix tranquille ^ la joie secrète de ce couple vénérable. Le mari ne témoignait aucune impatience , quand sa femme reportait à sa place chaque petite feuille de papier, chaque godet de couleurs, aussitét qu'il ne s'en servait plus ; et la femme ne se lassait pas de mettre vingt fois en ordre le môme objet. Le plaisir de madame Buchsbaum était chaque jour, pendant qu'elle préparait le café du matin, d'écouter par la fenêtre ouverte le choral , qui descendait de la tour avec sa pleine harmonie. Jamais entre eux une parole dure , et , quoiqu'ils n'eussent de leur vie entendu parier de l'harmonie des âmes les instruments suspendus à la muraille n'avaient jamais formé un concert plus harmonieux dans la plus

belle féte d'église, que ces deux vies du vieux maître et de sa bonne iemuie.

Si je ne sortis pas de son atelier avec le talent d'un artiste , ce ne fut pas sa faute : mais j'emportai de chez lui quelque chose de meilleur, le souvenir d une existence paisible, pleine de contentement et d'amour.

Je n'ai plus ouï parler de ces vénérables époux ; ils descendirent vraisemblablement dans la tombe, avant que les locomotives et les watjons mugissent à travers la silencieuse vallée, et qui sait dans quel grenier moisit maintenant le chef-d'cBavre du vieux maître i

Digiiizeu by <jOOgIe

Page 1