OUR LE
ISENGHAUSSAGE
n)'EST un chagrin d'enfant, mais vous savez à A bien qu’il n’y a pas de chagrins d’en- A fant; il n'y a que des chagrins tout court : le nuage n’est jamais petit qui couvre tout le ciel et l’assombrit ! Aussi, après vingt-cinq ans, quand je pense à la mésaventure que je vais vous raconter, je n’ai pas plus le cœur à rire qu'en ce temps déjà lointain où Je courais les champs de Saint-Norbert en culotte de coutil, et sur le miroir du souvenir je confonds toujours dans le même ressentiment le masque rustique de Baptiste Juneau et la gueule baveuse de sa jument rouge.
Connaissez-vous ça, le renchaussage ? Peutêtre n’y en avait-il pas, chez vous ? C’est, tout contre la maison, un petit remblai de terre retenu par de fortes poutres engagées en queue d’aronde. C’est le grand atout contre le froid de l’hiver ; à la belle saison l’on y appuie ou l’on y jette beaucoup de choses : les chaudières à lait, les bidons, les outils, les bottes, que sais-je ?...
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Quand, la première fois, j’arrivai à Saint-Norbert pour les vacances, et qu'après les embrassements d’usage, tante Phonsine s’en fut retournée à sa poêle où gémissait une crêpe au lard, grandpère, tout en bourrant sa pipe, me dit, moitié plaisant, moitié sérieux :
—Eh bien ! Conrad! tu viens nous aider à cultiver, comme ça ?
— Oui, pépére, répondis-je timidement.
—On a grand de terre, tu sais, et il nous faut de bons hommes !
En disant cela, il me toisait des pieds à la tête, faisant des signes d'intelligence à mes oncles, qui, à quinze pas de moi, se balançaient sur leurs petites chaises à fond tressé. Egaré au milieu de ces insolentes vigueurs physiques, je sentais d’une façon très aiguë l’infériorité de l’habit noir et des mains blanches. J’enviais les petits gars sales et pattus, attirés par l’arrivée de quelqu’un de la ville et qui, mal dissimulés derrière le cadre de la porte, me dévisageaient avidement.
—Mon homme! poursuivit mon grand-père après avoir allumé sa pipe et jeté son aiguillette de cèdre par la petite porte du poêle, mon homme ! ton père m’a écrit la semaine passée, et il a marqué sur la lettre de te montrer la culture, de faire de toi un bon habitant, comme lui quand il restait par ici et qu’il a marié Philomène...
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fui
Eh bien! Conrad tu viens nous aider à cultiver, comme ça ?
Demain matin, quand on aura tiré les vaches, tu mettras les bottes à Pitre | On va essoucher la savane ! |
Je crus prudent d’interjeter tout de suite une requête à l'effet de pouvoir, de temps en
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temps, aller aux fraises, aux framboises et à la petite truite. Je dois dire toutefois que, sans avoir une idée bien claire de la chose, j'étais parfaitement résigné à essoucher la savane ! L'idée était, paraît-il, prodigieusement drôle, car mon grandpère éclata de rire, les oncles crachèrent bruyamment et firent écho, tandis que tante Phonsine— cœur d’or, toujours —-murmurait en tournant sa crêpe :
—Bande de grands haïssables ! Laissez-le done arriver, le pauvre petit, avant de commencer à l’étriver !
— Comme de raison, ajouta mon grand-père, les jours de mauvais temps et le dimanche aprèsmidi, tu pourras lâcher les travaux et aller pêcher dans le grand ru’sseau. Dis donc, Jean, quelle terre va-t-on lui donner ?
Jean était assis dans le cadre de la porte.
D'un air important, il empoigna ses bricoles à deux mains, tira quelques bouffées rapides, parut réfléchir profondément et articula :
—La terre de la Rivière, peut-être ?
—C’est trop loin !
— Notre morceau de terre neuve, alors ?
—1l y à des ours !
Je n'étais pas à l'aise...
—Si on lui donnait les côtes de sable ?
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