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Par ce beau soir de fin juin, une voiture roulait à bonne allure entre les champs semés de souches et de roches fraîchement dénudées par l'incendie. A côté d’un vieux prêtre tout blanc, un Oblat dont le grand crucifix s’allumait par instants, conduisait l’attelage.
La route avait été longue et ils ne parlaient plus, regardant descendre le soleil derrière la ligne des fûts noircis qui hachaït l'horizon. Des deux côtés, au pied des saules lustrés, toute la folle végétation de cette fin de printemps jaillissait en feuilles et en fleurs, opposant l'or des populages au rose tendre des églantiers, étendant des colonies jusque sous les pieds des chevaux qui faisaient voler sans bruit derrière eux le sable gris de la route. Plus de vraies maisons aux gaies couleurs, plus de toits à lucarnes, plus de galeries à colonnettes, mais seulement des maisons de bois rond, construites sans autre outil que la hache, simples structures formées de billes équarries sur deux faces et engagées en queue d’aronde.
__Nous approchons, monsieur le Curé.
__Tant mieux, Père, il me tarde de serrer la main de ce pauvre Jean-Baptiste !. Vous ne le connaissez pas personnellement ?...
—Non, monsieur le Curé.
__I] vous surprendra au premier abord : il n’est pas bel homme et de plus, le travail et la
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souffrance l’ont profondément marqué. Mais c'est une âme de beauté, une Âme naturellement et simplement héroïque, une Âme comme nous en rencontrons peu dans notre ministère... Et d’ailleurs, vous verrez vous-même !
Brusquement la route tourna à droite, se retrécit en un chemin herbu courant au petit bonheur sur le dos des coteaux, frôlant les souches et descendant carrément dans le lit des ruisseaux. Au haut d’une montée un peu raide, l’horizon s’élargit tout à coup, découvrant un plateau uni encadré de tous côtés par des rochers abrupts, dénudés, blanchis par le feu des abattis. Le Père commanda les chevaux qui s’arrêtèrent, et étendit la main :
—C'est là !
Au travers des troncs à demi carbonisés mais encore debout, on voyait en effet, — toutes seulettes dans ce que le regard embrassait — la maison et la grange du colon Lévesque. Le soleil de six heures gaufrait dans la lumière les. pièces de la charpente, incendiait le carreau unique encadré dans le biseautage des billes, jouait sur la canistre à lait et la chaudière renversée sur son piquet. Tout, aux alentours, parlait de mort et d’espérances, de ruine et de conquête. A dix pas, des souches ; plus loin, des souches encore, mutilées, écorcées, mais encore fortement chevillées à
la terre, dernier effort d’une nature millénaire mais condamnée, qui voudrait ne pas mourir !...
Après avoir descendu et remonté au grand trot une profonde coulée, la voiture prit à droite et s'arrêta devant l’humble logis.
—C'’est bien ici que demeure monsieur Jean- Baptiste Lévesque, dit le Père en sautant à terre.
—Oui, mon Père, répondit une femme, à l'instant apparue au cadre de la porte avec un enfant dans ses bras... Mais, c’est monsieur le curé de Saint-Hilaire !... En voilà au moins, de la belle visite !...
Celle qui venait de parler représentait un type remarquable de la vraie femme canadienne : yeux vifs et profonds, figure animée, bandeaux réguliers et bien tendus, d’un beau brun, encadrant régulièrement le front luisant pour s’aller résoudre en arrière en un petit chignon net et solide. Les pommettes un peu saillantes, le creux des joues et quelques rides disaient la fatigue des courageuses maternités.
Le vieux prêtre était déjà descendu. Un à un les enfants sortirent et l’entourèrent, timides et heureux. Tout ce petit monde, — dix, bien comptés — était merveilleux de tenue ! Chose étonnante, en ce coin perdu du Témiscamingue où personne ne passe, à cette heure avancée de la journée et dans l'ambiance du charbon d’abattis |
Quelques-uns étaient chaussés ; les autres montraient sans honte de jolis petits pieds blancs qui, vraiment, ne faisaient rien regretter. Tous étaient soigneusement peignés. L'on sentait que dans leur dénuement ces pauvres gens s’accordaient — et pour eux seuls — le luxe pas cher d’une exquise propreté.
La femme, émue, présentait ses enfants au prêtre qui les reconnaissait, les caressait l’un après l’autre, tandis que l’Oblat, aidé des petits gars, dételait les chevaux.
—Comment trouvez-vous mes grandes filles ?
continua la mère. Marie a douze ans, à c'lheure, et elle me vaut une femme. -Et puis Ernestine, et puis Philomène ? ... Ma petite Blanche, la reconnaissez-vous ? C’est ma religieuse, celle-là ! Quand on à fini la prière, elle continue toujours après les autres. C’est peut-être bien de l’hypocrisie ! ajouta la mère avec un sourire qui était le plus formel des démentis... ..
—Oh ! non! On n’est pas hypocrite à cet âge-là! interjeta une petite vieille qui venait d’apparaître sur le seuil. Sa figure, toute ridée, se dissimulait au fond d’une coiffe noire, et dans ses bras elle tenait un bébé d’un an qui suçait son doigt.
—C’'est maman, expliqua madame Lévesque.
DS
Elle est venue m'aider, rapport à ce bébé-là —
elle montrait le poupon sur son bras — que le bon Dieu nous a envoyé il y a trois semaines.
Il restait encore deux bambins, un petit blond avec des cheveux demi-longs, et un autre dont les yeux noirs s’obombraient d’une mélancolie bien anormale à cet Âge. Le premier portait une combinaison de coutil clair ; l’autre était habillé de noir.
—Ces deux-là, je ne les connais pas !...
—Vous les avez baptisés, monsieur le Curé.
Ils sont nés en-bas, mais ils étaient bébés quand on est parti. Ce petit blond-là s’appelle Lucien ; le noir, c’est mon Jean. Il est bien permis de l'aimer plus que les autres, le pauvre petit : il à été si longtemps malade qu’il est resté infirme !...
L'enfant, en effet, avait un pied bot. Le curé l’enleva dans ses bras, et comme il l’embrassait, il se souvint d’une page attendrissante lue aux heures tranquilles du presbytère, où Dickens raconte Tiny Tim, un petit infirme comme celui-ci, et son influence assainissante et bénissante au foyer des Cratchit. Il pensa que sur tous les rameaux de l’arbre humain, même les plus forts en sève, il y a des boutons qui ne s'ouvrent pas, des existences mutilées dès le germe, des êtres de souffrance que Dieu met là comme des crucifix vivants pour rappeler la grande loi de l’expiation, : pour multiplier l'amour et la charité !...
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