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Le curé avait encore le petit Jean dans ses bras quand Lévesque et son garçon parurent au coin de la grange. Ils rejoignirent l’Oblat qui revenait de l'écurie et tous trois marchèrent vers la maison. De loin, le colon avait reconnu le prêétre. Sans embarras comme sans hâte, ayant planté sa hache dans une souche, il enleva sa casquette et vint serrer la main de son ancien curé.
Lévesque portait un pantalon de couleur indécise qui se perdait aux genoux dans les bottes sauvages retenues par des cordons de cuir. Sa chemise brune était usée, charbonnée ; une casquette informe et terreuse lui couvrait les yeux. Une barbe blonde et rare, longue d’une semaine, ne parvenait pas à masquer son visage, un maigre visage aux traits tombants que les mouches, les horribles petites mouches noires avaient travaillé, gonflant les paupières, tuméfiant le menton et la nuque. Une déviation du cou, assez marquée, accentuait encore, s’il était possible, l'air de détresse de ce masque de souffrance.
Le curé frémit involontairement.
—Mon brave Jean-Baptiste, je suis bien heureux de te retrouver après deux ans. Sais-tu que je m’en viens souper chez toi ?
— Vous aurez un pauvre souper, monsieur le Curé, mais c’est offert de grand cœur. Je suis
bien content de pouvoir vous remercier de vos bontés pour la famille.
Déjà, discrètement, la mère, la grand’mère et la petite Marie se multipliaient pour faire face À la situation inattendue : donner à manger à deux messieurs prêtres !
—Ne parlons plus de ça, Jean-Baptiste, continua le vieillard. Comment te trouves-tu au Témiscamingue ? À
—Pas riche encore, comme vous voyez. Mais le bon Dieu nous à aidés et les enfants ont toujours mangé trois fois par jour.
Et le colon, heureux de pouvoir s’épancher dans un cœur ami, se mit à raconter l’histoire, toujours la même, des vaincus qui vont recommencer leur vie dans les pays de colonisation.
—Quand je suis parti de Saint-Hilaire, vous m'avez dit que vous penseriez à moi. Je crois que vous y avez pensé en effette !
— Cela va sans dire! ... Et la preuve que je ne t’ai pas oublié, c’est que me voilà... As-tu un bon lot ?
— Un bon lot, oui. Je devrais dire deux, puisque monsieur le curé de Mont-Carmel m'en a fait avoir un autre pour mon Joseph. C’est un vaillant petit gars que j'ai là, vous savez !... Il travaille avec moi dans le brûlé toute la journée, et
le soir, après le souper, il prend sa hache et s’en va sur son lot à lui. Quand je lui dis que c’est trop travailler pour un enfant de quatorze ans, savez-vous ce qu’il me répond ?... ‘Faut bien que ça se fasse ! ?””..,
En regardant Joseph qui, penché au-dessus d’un plat sur le seuil, se lavait énergiquement la figure avec ses mains, le curé songeait à la profondeur de ce mot d’enfant : Faut bien que ça se fasse !... Oh! la force obscure, anonyme, mais irrésistible, qui pousse en avant ces Français d'Amérique !... Il faut que la forêt recule pour que la race avance !... Il faut que de nouveaux sillons s’ouvrent dans les lointains du Nord, car il s’en ferme dans les vieilles paroisses et aux abords des villes... ZT faut bien que ça se fasse |... Oui ! Pour que la sainte simplicité de mœurs ne disparaisse pas !... Pour que l’âme canadienne ne perde pas sa trempe !... Pour que dans un siècle, et deux, et trois, et toujours, les clochers puissent encore chanter français sous le ciel laurentien !. .:
Se haussant sur la pointe du pied, une fillette vint dire un mot à l’oreille de son père. Le curé remarqua qu’elle aussi avait le visage piqué des mouches.
—Vous souffrez beaucoup des mouches ?...
—Oui, ben gros, monsieur le Curé, surtout de ce temps-ci. On a ben hâte que les grosses cha-
leurs les tuent... Mais en attendant elles sont ben infâmes !...
Tout en parlant, il serrait contre lui sa fillette et son regard mesurait l’horizon de collines qui barrait la vue, la lisière de la forêt d’épinettes, les gros tas de souches terreuses, empilées racines en l’air. A cette heure du jour on ne voyait pas les mouches voltiger par millions au-dessus des taillis de sureau et de hart-rouge, mais on les devinait embusquées partout : dans les fissures de l’écorce, sur les épis noirs des quenouilles, au revers de chaque feuille, de chaque brin d’herbe et jusque dans les clochettes bleues des mertensias mignonnes !... Après un long silence, le colon, sans laisser le bras de la petite, ajouta avec un éclair inusité au fond de ses yeux doux :
—Mais, vous savez... les mouches ... c’est la hache qui les recule !...
Cette simple phrase trahissait intensément tout l’amour du père et toute la volonté du colon tendue vers le but : le défrichement, la terre neuve, le pain pour les enfants ! Elle renfermait aussi, — à l’insu de Lévesque évidemment — un de ces bonheurs d’expression, une de ces puissantes images dont le peuple et les très grands poètes ont seuls le secret ! ...
L’Oblat, qui n’avait encore rien dit, proposa la visite des bâtiments. Ce ne fut pas long. A
l’intérieur, un vieux cheval gris ; au dehors un jeune troupeau : deux vaches, trois génisses, quatre moutons, deux porcs.
—Voyez-vous, reprit Lévesque en sortant de la batterie, ça n’a pas été rose pour commencer, et j'ai pensé bien des fois à nos belles terres de Saint- Hilaire, à mon beau verger. Le premier hiver, quand j'ai bâti, j'ai été bien inquiet. La femme et moi, on dormait pas gros. Cet hiver-là et l'hiver d’ensuite, j'ai travaillé pour les autres, pour les Klock, pour Gilies, pour la Riordon. Quand on est pauvre, vous savez, faut pas être exigeant : J'ai travaillé sans faire de prix. On me donnait ce qu’on voulait : une piastre, une piastre et demie... Le premier automne, il me restait $32.00. J’ai acheté une tonne de foin 920.00 ; deux poches de fleur $8.00 ; pour $2.00 d'avoine... Il me restait $2.00 pour passer l’hiver avec dix personnes... Je ne sais pas comment Je suis arrivé !...
Il s’appuya sur la gaule de bouleau qui fermait aux {aurailles les abords de la maison. Sa main désigna au loin des habitations qu’on ne voyait pas.
—Le Bon Dieu est juste, monsieur le Curé.
J’en vois, pas loin d'ici, qui n’ont pas d’enfants ou qui n’en ont que deux ou trois... Eh bien !... ils ont passé aussi ras que nous autres !...
Les deux prêtres se regardèrent... Ils pleuraient tous deux. Habitués cependant à toutes les formes de la misère humaine et à toutes les secrêtes beautés des âmes méconnues, cette foi simple en la Providence les surprenait, et ce pauvre colon grandissait devant eux jusqu’à taille de héros. Le curé de Saint-Hilaire comprit qu'il était temps de révéler à Lévesque l’objet de son voyage.
—Tu as raison, Jean-Baptiste, Dieu est bon.
Tu vois, s’il t’a éprouvé, et fortement, il ne t’a pas abandonné. Quand il remplit les berceaux, il n’oublie pas de remplir la huche, et les familles comme la tienne ne périssent pas de misère. Tu as porté courageusement ton malheur, l’injustice de ton frère : tout cela est écrit au ciel... Tu dois être surpris tout de même de me voir ce soir à Mont- Carmel, si loin de ma paroisse !...
—Quand je vous ai aperçu en traversant ma pièce de sarrasin, je me suis dit : “Il y a du nouveau à Saint-Hilaire ”.
—]]l y a du nouveau, oui ! mais pas à Saint- Hilaire. Je vais te lire une lettre du curé de Fall-River, dans les États-Unis.
Fall-River, Mass., 8 juin 1918.
Monsieur le Curé,
Samedi dernier est décédé sur ma paroisse, muni des sacrements de l'Église, Honoré Lévesque, un de vos anciens paroissiens. Je m’enpresse de m'acquitter d’une mission dont m'a chargé le défunt, que j'ai assisté à ses derniers moments.
Je n'ai pas à vous apprendre comment Honoré Lévesque a dépossédé son frère de sa terre de Sainte-Hilaire ; ces faits publics vous sont bien connus. Vous savez également que cette terre fut vendue et que ledit Honoré Lévesque passa aux Etats-Unis. L’Anglaise protestante qu'il avait épousée à son arrivée ici, l’a abandonné après un an, lui laissant un enfant, un garçon.
Six mois après le malheureux a contracté la pleuro-pneumonie qui l’a emporté. Avant de mourir il s’est reconcilié avec Dieu et m'a chargé de solliciter, par votre entremise, le pardon de son frère. Il est mort grevé de dettes, et il ne peut être question de restitution.
L'enfant, actuellement dans notre hospice Saint-Joseph, a été inscrit sous le nom anglicisé de Harry Bishop. La supérieure de l’Ins-
titution désire savoir si quelque parent l’adoplera.
J'espère, monsieur le Curé, que je puis compter sur vos bons offices et considérer ma mission comme terminée. PBénissons le Dieu très miséricordieux de ce retour à Lui, et croyezmot
Votre tout dévoué en N.-S$.