AVEC UNE REINE
A Monsieur le contre-amiral MI OT, commandant en chef la Division de la mer des Indes.
• De couronne, jamais elle n’en posséda d’autre que celle de ses courts cheveux, dont les tresses multiples retombent autour de sa figure bronzée. Vainement on chercherait sa généalogie parmi celle des souverains enregistrés par l’almanach de Gotha. Ce n'en est pas moins une Majesté, mais une toute petite Majesté, représentée par une toute petite personne. Sa renommée n'est pas allée au delà des mers, et son nom de Binao n’évoque que peu de souvenirs en Europe; car ceux-là la connaissent seuls, — et ne l’oublieront point, cette reine minuscule, — ceux-là qui, depuis un an déjà, ont eu occasion de visiter notre possession de Nossi-Bé. C’est en effet sur cette colonie, dans une anse voisine cl’llell ville, au milieu de son village d’Andavacoutou, que vient de temps en
DEUX ENTREVUES AVEC UNE REINE 3o
temps, avec son père, sa sœur et sa suite, se réfugier cette princesse exotique.
Binao est reine de Boéni, de par la mort de sa mère; elle a pour sujets les Sakalaves, et pour royaume une bande de territoire que les envahissements progressifs des Ilovas ont faite chaque jour un peu plus étroite. Devant l’insatiabilité de leurs conquérants, force a été finalement à ces tribus refoulées de venir demander aide et protection à la France, qui de grand cœur les accueillit.
Dans le courant de septembre 1884, nous étions en tournée, et notre navire avait l'honneur de porter le pavillon du contre-amiral, chef de la station, qui visitait nos possessions et cherchait du même coup à stimuler le courage et à fortifier la confiance de nos protégés de la côte malgache. Quand nous passâmes à Nossi-Bé, Binao s’y trouvait précisément. On la fit prévenir que l’amiral, désireux d’avoir avec elle une entrevue, la recevrait à bord le lendemain dans l’après-midi. Elle promit de se rendre à celte invitation.
Sous la conduite d’un aspirant de la majorité, un canot alla, au jour indiqué, se mettre à sa disposition, et la jeune souveraine fit enfin sur la Creuse son apparition, un peu plus tard que l’heure fixée; il est vrai que nous ne saurions exiger de ces peuplades primitives la
connaissance cle nos adages, et c'est dans la vieille Europe seulement que l’exactitude passera, longtemps encore, pour la politesse des tètes couronnées.
Officiers et matelots, tous attendaient l'arrivée de la princesse avec la curiosité instinctive qu’inspire tout fait sortant quelque peu de l'ordinaire. Les hommes se tenaient sur les rangs, au port d'armes; la dunette avait été entourée de pavillons; les canons étaient disposés à saluer de leurs tonnerres la souveraine quand elle prendrait congé de nous.
Le canot accosté, le cortège grimpa à bord, tandis que sonnait le clairon. Non ! je ne sais l ien de plus naïvement effaré que les mines de llinao et de sa jeune sœur Kavy quand, ayant gravi l’échelle, en s’aidant de leurs mains, elles se retrouvèrent debout, à la coupée, en face de cet imposant attirail d'un bâtiment de guerre. Elles eurent le brusque mouvement d’arrêt peureux de deux chevrettes surprises dans leurs ébats ; leur stupeur dura moins d’une demi-minute sans doute, mais plus d’un peintre eût été ravi de les saisir dans cette attitude si gracieuse et si spontanée. Cette première émotion dissipée, elles s’enhardirent, et se rendirent avec leur escorte et l’état-major du navire dans le salon de l'amiral. Leur père, llébaka, un grand gaillard à la figure d’Arabe,
Binao, reine des Sakalaves
avec des traits cependant moins lins que ceux de cette race, qui n’ont subi aucun mélange, leur père les accompagnait et leur servait d’interprète; il s’exprimait sans trop de difficulté en français, et, tout en conservant vis-à-vis de ses filles, de la « mpanjaka » surtout, un ton plein de déférence, il semblait néanmoins exercer une grande i ntl ucnce sur leurs actes ou leurs paroles. Il avait d’ailleurs fîère allure, cet homme de trente et quelques années, avec son grand kaflan brun et sa ceinture multicolore où étaient plantés quelques poignards africains d'un assez beau travail.
Binao, près de lui, paraissait plus mignonne
encore. Dix-neuf ans, au dire de son père. Des
cheveux crespelés, séparés avec une patience infinie, de manière à ménager entre eux uni; profusion de raies, et disposés en innombrables tresses dont l’extrémité libre est pelotonnée en boule. Cela constitue à l’ovale régulier de cette tète un encadrement un peu lourd, qui ne manque pourtant ni d’originalité ni de charme. Le nez est petit, très légèrement épaté; une des ailes est munie, à la mode indienne, d’un menu bijou en or, rivé dans le cartilage. La bouche, très gracieuse, s’ouvre imperceptiblement on un sourire d’exquise ingénuité, qui n'anime que rarement ce visage impassible et laisse entrevoir 1’écrin d’imperceptibles dents inerveilleu-
sement blanches. Mais ce qui attire le plus dans sa physionomie étrange, ce sont les yeux, très bea\ix, très brillants, très noirs. On dirait ces grandes prunelles d’émail dont les Hindous ont doté quelques-unes de leurs idoles.
La reine et sa sœur portaient, à quelques différences près, le même costume : une longue tunique en soie vieil or agrémentée de passementeries d’argent, et découvrant à partir du mollet un étroit pantalon en soie cramoisie rayée de jaune, serré à la cheville.
Partout, au cou, aux oreilles, sur la poitrine, dans le dos, aux poignets, aux pieds, une prodigieuse quantité de bijoux, argent et corail surtout, bracelets, colliers, boucles, anneaux, chaînes ou amulettes. Sous ce riche et bizarre accoutrement , qui n’est nullement de leur pays, et qu’elles devaient très probablement à l’intervention pleine de goût de quelque Européenne pour qui les gravures du Tour du monde n’ont plus de secrets, sous ce costume androgyne, elles étaient charmantes, les deux fillettes. Binao principalement, grâce sans doute à l’exiguïté de sa taille, me rappelait ces esprits familiers dont les Orientaux ont peuplé leurs contes; tel devait être, je suppose, le serviteur dévoué d’Aladin. Devant ces jolies poupées , malgré moi je songeais aussi à la question de Philine , lors de sa première rencontre avec
Mignon1 : « Est -ce une fille?... Est -ce un garçon ? »
La suite des filles d'honneur, trop nombreuses pour trouver place dans le canot, n’était pas venue jusqu'à bord... Elles étaient là, cinq ou six femmes seulement, compagnes ou esclaves, vieilles ou jeunes, qu’on eût dit triées entres les moins belles; l’une d’elles portait un gobelet de cuivre et une carafe en très vulgaire fer-blanc, dont le contenu, de l’eau pure, était destiné à rafraîchir les princesses au cours de la route. Outre Bebaka, il y avait encore comme màleun jeune principicule de la famille et quelques amis ou serviteurs.
Quand on fut dans le salon, Binao et Ivavv s’assirent sur le divan, se soutenant l une l’autre, dans la pose indifférente et alanguie des peuples des pays du soleil, des enfants aussi quand on traite devant eux des questions absolument oiseuses. Elles ouvraient leurs grands yeux et promenaient leurs regards un peu vagues tantôt sur les détails de l’ameublement, tantôt sur les personnes qui les entouraient. Bebaka présenta à l’amiral, de la part de sa tille, une supplique où celle-ci recommandait son peuple à la magnanimité de la France.
« Dis -lui, répondit l'amiral , que je suis