Gœlhe, Wilhelm Mais ter
charmé de sa confiance; dis-lui que nous sommes venus sur ces rives pour faire respecter ses droits, pour lui faire rendre ses terres, ses propriétés et les tombeaux de ses ancêtres ; dis-lui qu’elle ait foi dans notre appui; mais fais-lui comprendre et sache bien toi-même <{ue, pour l’accomplissement de notre œuvre, il nous faudra votre aide; que vos guerriers s’arment et marchent avec nous contre l’ennemi commun, les Ilovas, dont nous viendrons sûrement à bout.
— Oui, Monseigneur; oui, Monseigneur l'amiral, répétait Bebaka, hochant la tête d’un air très convaincu.
— Demande-lui maintenant, fit l’amiral en désignant la petite souveraine , demande-lui donc si elle croit à mes promesses et si elle en est satisfaite. »
Et à cette question transmise en malgache, Binao prononça une ou deux syllabes qui, d’après la traduction de l’interprète, étaient une formule de remerciements.
On échangea encore quelques phrases, tandis que circulaient les coupes de champagne. Par timidité sans doute, les jeunes filles y trempèrent seulement le bout de leurs lèvres; puis elles les tendirent à une des suivantes accroupies à leurs pieds, qui ne fit d’ailleurs aucune difficulté pour sabler le vin pétillant... Depuis
quelques instants, ni Binao ni sa sœur ne s’occupaient plus guère de leur entourage. Leur pensée errait sur le pont, où elles venaient d'entendre l’envolée entraînante d’une valse jouée sur l'orgue du bord, sorte de boite à musique perfectionnée qui, les jours de liesse, servaità faire sauter l'équipage. Ce fut avec une gaucherie délicieuse et la joie mutine d'une enfant que la reine, quand on fut remonté sur la dunette, s’amusa à tourner une minute la manivelle de l’instrument.
Avant le départ, l’amiral sut décider l'assistance à se laisser photographier par un des officiers du bord... Grave opération, à laquelle pourtant n’osèrent pas se refuser les princesses* surtout quand elles virent, pour achever de les convaincre, l’amiral venir prendre place, près d’elles, en face de l’objectif.
L’expérience terminée, comme l’on s’avancait vers la coupée, lvavy (pourquoi suis-je forcé de dépoétiser un peu mes portraits?...), Kavy, qui, suivant la coutume du pays, avait conservé sous sa langue une pincée de tabac en poudre, éprouva le besoin de cracher. Une des suivantes s'approcha sur un signe, tendit ses deux mains réunies en manière de coupe, et sérieusement, avec la gravité d’un dignitaire indispensable, alla, pour ne pas souiller la blancheur du pont, rejeter à la mer l’auguste salive de sa maîtresse.
Enfin, l’on se sépara, et quand le canot eut quitté le navire, cinq coups de canon saluèrent le départ des visiteuses.
A terre, en voyant revenir Sa Majesté, tout le cortège des filles d’honneur groupées sur le débarcadère, entonnait sur un rythme monotone et en battant des mains, l’hymne accoutumé :
Toutes les mangues vertes sont à toi, etc., etc.
Le jour suivant, je voulus la revoir, la petite reine, la voir, pour mieux dire, débarrassée de la contrainte et de l’apparat officiels. Ayant donc dépassé Ilellville, je pris, sous les manguiers ombreux, le sentier en pente qui mène à Andavacoutou. Bordé de palétuviers, au ras de la mer qui tantôt l'enlace de ses eaux transparentes et calmes, tantôt le laisse, en se retirant, au milieu d’une boue infecte, ce village est un ramassis d’une centaine de cases construites en rafia, auprès desquelles des gaules grossièrement assemblées limitent d’étroites cours où grouillent les poules, les oies et les enfants.
Quelques cocotiers balancent très haut audessus des toits leurs panaches verts et leurs grappes de fruits. Devant les portes, des femmes debout, le simbou serré à la naissance de la gorge, d’un geste vigoureux et sculptural pilent leur riz dans les mortiers de bois, drapées dans les deux carrés d’étoffe à dessins
rouges sur fond blanc qui constituent les pièces essentielles de leur costume; d’autres causent entre voisines; quelques-unes enfilaient des perles de corail. Une vieille aux cheveux gris et ras, à la peau ridée, ilétric comme celle d'une tortue, à peine vêtue, ramassée sur ses talons sortait de leurs coquilles, pour le repas du soir, des sourdons qu’elle disputait à grand’peine à de voraces canards.
A la porte d’une paillottc était suspendue, véritable enseigne, une queue de requin invitant les gourmets de l’endroit à venir là s’approvisionner. De loin en loin, du fond d’une hutte s’échappaient les sons d’un accordéon.
La mer baissait, laissant à découvert le sable vaseux de la grève, où de petits crabes esquissaient de trou en trou leurs zigzags baroques.
Enlin, voici line case plus spacieuse, d’aspect [dus confortable et placée perpendiculairement à toutes les autres: la maison de la reine. Mais celle-ci est dehors, sur la plage, accroupie ainsi «pic sa sœur, et entourée de ses compagnes.
On fait kabar : on cause, on rit. Elle pourtant, comme tigéedanssa majesté de convention, elle garde sa ligure immuable de spbinge. Ce n'est point la fillette espiègle, rieuse, qu’en dehors de son titre auraient dû la faire son âge et sa race.
Nous échangeâmes une poignée de main; et comme un serviteur était là. parlant un peu le
Elle est accroupie sur la plage, entourée de ses compagnes.
français, je pus lui adresser quelques paroles par cet intermédiaire : conversation naturellement très bornée par le peu de communauté d’idées, et se résumant à peu près en compliments sur sa grâce, ou en éloges sur ses bijoux.
Toutefois, sachant qu’aussi bien que les phrases batteuses, les sucreries sont volontiers accueillies en tous pays, j’avais eu soin de me munir d’un sac de dragées, dont l’offre sembla me faire faire un pas immense dans l’estime des deux princesses.
Elles avaient dépouillé leurs riches costumes de la veille, n’en conservant que les lourds bijoux, et s’étaient vêtues à la malgache : kavy enserrée dans un simbou qui laissait nus ses bras et le haut de son buste élégant; llinao portant une blouse bottante, et presque perdue dans les plis d’une large pièce de foulard mauve aux dessins jaunes.
Le soleil descendait de plus en plus derrière les terres lointaines, dont une brume dorée baignait les découpures. Une brise plus fraîche moirait la mer, qui devenait plus foncée à cette heure, et sur les profils estompés de la cote de la grande terre se détachaient en blanc, avec une netteté criarde, les voiles légères des pirogues. Le ciel, d'or rouge près des Ilots, avait jiris un peu plus haut une admirable teinte violette, qui se dégradait insensiblement
et finissait par se fondre dans la gamme incomparable des bleus et des verts pâles. L’apaisement du soir petit à petit envahissait la terre.
Les bras appuyés sur ses genoux, le front légèrement penché, comme sous un fardeau moral, trop lourd pour un mignon cerveau créé pour les sçules futilités de la vie, Binao se taisait. Sur l’horizon, où commençait à passer le vol des énormes chauves-souris crépusculaires, elle fixait ses beaux yeux rêveurs où semblaient se lire le spleen, les désirs, que sais-je? la lassitude peut-être d’un rôle joué chaque jour et écrasant pour sa frêle personne. Et je ne pouvais sans mélancolie songer que cette gracieuse tête était mise à prix, là-bas, à la cour de Tananarive !...
« Explique-lui, dis-je à Bebaka qui venait de nous rejoindre, qu’avant longtemps je vais partir sur mon navire, aller bien loin, rentrer dans mon pays, en France; mais je ne l’oublierai pas et, en souvenir d’elle, je serais content de garder une fleur qu’elle m’aurait donnée. »
Ma demande fut fidèlement rapportée. Cette galanterie tout européenne mit de l’étonnement d’abord, puis un éclair de gaieté sur le visage de la petite sauvage. En ces contrées singulières, on n’échange point de myosotis ni de pensées, comme sur les bords du Rhin ou de
la Seine; s’y souvient-on seulement?... Je dus paraître un peu fou à la belle enfant.
Néanmoins, elle envoya quérir aussitôt deux brins de buisson fleuri à quelques minutes de sa case, et, les ayant pris dans sa main, debout sur le seuil de sa. demeure, avec un gentil sourire qui tempérait la réelle dignité de son geste, elle me tendit les liges chargées de pourpres corolles... Et nous nous dîmes adieu.
Le lendemain, de bonne heure, un boutre portant son pavillon traversait la baie, la ramenant elle et les siens à Ampassimène. Il voguait lentement, lentement, sous le choc cadencé des rames. A la lin cependant, ce ne fut plus qu’un point noir à l’horizon; puis, plus rien; Binao avait retrouvé son pays.
JNossi-Bé, il septembre 1884.
A mon cher compagnon de Tamatave, mon oncle il/. le commandant HERNANDEZ.
Il y avait une fois, voilà longtemps, très longtemps, bien avant la naissance du géant Daraféfy2, un prince qui eut deux fils. Les deux enfants étaient grands, bien découplés; leur teint était olivâtre, leurs cheveux très noirs et bouclés. Mais tandis que le visage du cadet inspirait la sympathie dès l’abord, la physionomie de l’aîné faisait naître la défiance : son nez était épaté, sa bouche lippue, et il louchait légèrement d’un œil, ce qui donnait à sa figure un air de fausseté incontestable, en rapport avec son caractère aussi sournois que violent. Le père de ces jeunes gens possédait une immense fortune, des esclaves très nombreux, des troupeaux dont on n’aurait pu
1. Les Betsimissaraks sont une des tribus malgaches; ils occupent le littoral.
2. Le géant Daraféfy est un héros fantastique, quelque chose comme l'Hercule de la légende malgache.
compter les têtes, une case superbe et des armes de prix; lui et les siens vivaient heureux, au sein de l’abondance, quand un jour tous ces trésors excitèrent la convoitise du souverain du pays, qui était un très malhonnête homme. Ce monarque lit, un matin, venir Y ampi-tanghine , c’est-à-dire l’officier chargé d’administrer aux condamnés le suc de l’amande du tanghin*, et lui tint ce discours :
« Tu vas, escorté de quelques soldats, te rendre à la demeure d’Androtsara, et lui annonceras qu'il est appelé, ainsi que ses enfants, à subir l’épreuve. Prends bien soin de ne pas ménager la dose du poison; il ne faut pas qu’ils en réchappent. Eux morts, je pourrai, suivant les lois justes que décrétèrent mes aïeux, m’emparer de tout ce qui est la propriété de cet homme, sans t’oublier d’ailleurs à l’heure de la distribution. »
Ainsi fut fait ; le lendemain, l’ampi-tanghine, accompagné de vingt gardes, se dirigea vers la demeure du condamné...
Devant la case, solidement construite en bois de initier1 2, et recouverte de feuilles de ra-
1. Le tanghin appartient <1 la famille des Apocynées. C’est l’amande du fruit de cet arbre dont le suc délayé dans de l’eau constitue le poison subtil eu usage à Madagascar, où, sous prétexte d’épreuve judiciaire, il a servi tant de convoitises et fait tant de victimes.