‹ Récits militaires (volume 2)Chapitre 10 sur 15 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

SOMMAIRE

Tours : Crémieux, Fourichon, Glais-Bizoin. — Le général Lefort. — Le Polonais M. de Serres. — Le général des armées du roi de Siam. — Le cardinal Guibert. — Gambetta. — Le livre du baron von der Goltz. — La papauté. — Encore Gambetta. — Versailles. — Arrivée du roi de Prusse. L'officier prussien et M. Hamel. — M. Angel de Miranda. — M. de Raynal. — M. Albert Harel. — Le docteur Stieber, chef de police prussienne. — Jules Favre à Versailles. — Trois patriotes.

la

Supposons que, placé à une hauteur infinie, nous puissions embrasser d'un regard la surface de la France. Nous sommes aux derniers mois de l'année 1870, et rien n'est à sa place, tout s'agite, tout se confond. Que voyonsnous? Les provinces sont des champs de bataille. Mi Nord, à l'Est, à l'Ouest le sang coule et l'incendie dévore chaumières et châteaux. Voici cependant deux villes tranquilles en apparence : l'une se nomme Tours, l'autre Versailles. Dans la première discutent bruyamment les délégués du gouvernement de la Défense nationale, dans la seconde le roi de Prusse tient sa cour militaire.

Arrêtons-nous dans chacune de ces villes. D'abord à Tours, où sont réunis les délégués du gouvernement de

la Défense nationale : MM. Crémieux, Glais-Bizoin et Fourichon ; ce dernier, vice-amiral.

Crémieux était arrivé à Tours comme ministre universel ; il avait la direction des départements de la guerre, de la marine, des affaires étrangères, du commerce, de l'instruction publique, etc. De tous ces portefeuilles, le plus cher à son cœur était celui de la guerre ; les harangues aux soldats lui plaisaient, et l'avocat croyait à leur puissance.

La famille entière de M. Crémieux l'avait suivi à Tours, vivant à la table de Mgr Guibert, et logeant au palais de l'Archevêché.

L'amiral Fourichon habitait le somplueux hôtel nommé le Marèchalat, bâti jadis à grands frais pour le maréchal Castellane.

Plus modeste, M. Glais-Bizoin avait établi son domicile au lycée, tout peuplé des souvenirs de Sparte et de Rome.

Les attributions de chacun étaient mal définies depuis que Crémieux avait cédé, bien malgré lui, le département de la Guerre à Famiral Fourichon. Mais on conservait fidèlement la devise : cédant arma togœ. Glais-Bizoin en cite un exemple. Il vint un jour s'asseoir au conseil de guerre tenu par des généraux et présidé par l'amiral Fourichon, au palais du Marèchalat. Ce dernier, surpris de la présence de M. Glais-Bizoin dans cette réunion militaire où se discutaient des plans de campagne, se leva et dit :

— Mais enfin, monsieur Glais-Bizoin, je suis chez moi. Se levant à son tour, Glais-Bizoin répondit :

— De ce côté, où sont les appartements de Mme Fourichon et les vôtres, vous êtes chez vous; mais ici, je suis... ou plutôt nous sommes chez nous. Asseyons-nous donc, amiral.

« Ce qu'il fit sans mauvaise grâce », ajoute M. Glais- Bizoin.

Nous le croyons sans peine. Le commandement militaire est ainsi compris en France que, dans les conflits entre autorités différentes à l'occasion de décrets et règlements sur les attributions, le chef militaire cède ou se dérobe tout d'abord, certain de sa condamnation par le gouvernement.

Lorsque, dans les siècles futurs, un historien voudra retracer les événements dont nous avons été les témoins, douloureux événements entremêlés de batailles et de conseils, cet historien aura plus de peine à comprendre les défaillances des pouvoirs publics, l'incapacité des gouvernants que les faiblesses ouïes erreurs du commandement militaire.

Après une paix de longue durée, dans un Etat libre où les discussions publiques offraient des aliments à tous les esprits, à une époque féconde en découvertes, le pays s'est vu en péril, et la patrie a été proclamée en danger.

On a remplacé tout à coup le souverain, ses ministres, le Sénat, le Conseil d'État, le Corps Législatif. Quel génie s'est alors révélé ? A quel grand homme d'Etat la France a-t-elle remis ses destinées ?

A M. Crémieux, estimable vieillard habile en plaidoiries. Il part pour la ville de Tours, délégué par le gouvernement de la Défense nationale, muni des pouvoirs les plus étendus. Il va soulever les provinces, créer des armées, administrer, décréter la victoire.

Ce n'est pas un homme qui est attendu à Tours, mais le salut de la patrie ! On accourt, et l'on voit un vénérable septuagénaire courbé par l'âge, qui d'une main tremblante conduit à travers la foule surprise les enfants de ses enfants.

Quoique grand maître de l'ordre rabbinique, Crémieux se souvient qu'il est ministre des cultes et se dirige vers l'Archevêché; il eût pu aussi bien s'installer au Marechalat où tout ministre de la guerre a son gîte.

Cette mise en scène serait plus que triste, si, parm7 toutes ces physionomies eiïacées, nous ne voyions une tête de soldat. Nous voulons parler du général Lefort. Seul il a passé les jours et les nuits à l'organisation de l'armée nouvelle. Le général Lefort ne croyait pas comme Gambetta « qu'avec le commandement de Garibaldi dans l'Est et de Kératry dans l'Ouest, on pouvait être sans craintes. »

Lorsqu'après la capitulation de Sedan ^gouvernement de la Défense nationale envoya des délégations à Tours, le général Lefort fut désigné comme secrétaire général du département de la Guerre. Dès le 16 septembre, il commença la formation du 15e corps d'armée au moyen des dépôts et de trois régiments qui avaient été rappelés d'Afrique.

Le commandement de ce 15e corps fut confié au général de La Motterouge : il apporta le plus grand zèle dans sa mission.

L'amiral Fourichon était ministre de la guerre, comme nous l'avons dit, et le secrétaire général exerçait ses fonctions sous la haute surveillance de son supérieur hiérarchique. Le général Mazure commandait à Lyon ; il fut arrêté et emprisonné. Le général Lefort vit dans cette arrestation le commencement de violences qui menaçaient tous les généraux.

Il signala la gravité de ce fait à l'amiral Fourichon en lui faisant observer que son devoir et l'intérêt de l'armée l'obligeaient à demander au gouvernement la mise en liberté du général Mazure. Ne pouvant obtenir justice l'amiral Fourichon donna sa démission. Grémieux et Glais-Bizoin acceptèrent cette démission et remplacèrent le ministre de la guerre parle général Lefort qui refusa si le général Mazure n'était mis en liberté. Le gouvernement semblait céder lorsque M. Gambetta, ayant fait son entrée à Tours, dit au général Lefort : « Si vous n'acceptez pas, moi, je

prendrai le ministère de la guerre, car je ne puis en laisser l'intérim à M. Grémieux. »

Dès ce jour-là, M. Gambetta prit la direction du ministère de la guerre et rédigea plusieurs décrets nommant à divers grades des personnes qui ne se trouvaient pas dans les conditions voulues ou qui n'appartenaient pas à l'armée. Le général Lefort renvoya ces décrets, considérant ces nominations comme irrégulières ou illégales.

M. Gambetta manda le général et lui dit :

— Vous vous refusez à ces nominations. Je suis ministre et je suis responsable.

Le général Lefort répondit:

— En effet, monsieur le ministre, vous êtes responsable; moi aussi je suis responsable aux yeux de mes camarades de l'armée. J'assume sur moi une responsabilité morale que je redoute plus que la responsabilité matérielle. C'est pour cela que je ne puis concourir à ces promotions.

Après avoir fait cette déclaration dans l'enquête parlementaire, le général Lefort ajoute : « Je dois dire que lorsque je faisais des observations de cette nature à M. Gambetta, il s'y rendait presque toujours ; ce n'est qu'après m'avoir quitté, et probablement sous l'influence des intéressés ou de son entourage, qu'il revenait à sa première idée. »

Un jour, M. Gambetta rédigea un décret qui suspendait la loi sur l'avancement de l'armée. Après les observations énergiques du général Lefort M. Gambetta consentit à ne point le faire paraître immédiatement.

L'amiral Fourichon, étant encore ministre de la guerre, avait donné au général La Motterouge et au commandant du 16e corps d'armée des instructions positives leur prescrivant d'éviter autant que possible les engagements avec l'ennemi, tant qu'ils ne seraient pas entièrement organisés. Cependant, M. Gambetta vint un jour annon-

cer au général Lefort que La Motterouge avait été battu à Orléans. Surpris et mécontent, le général Lefort ne dissimula pas ses sentiments, en ajoutant que lui-même avait transmis l'ordre de ne pas combattre. Alors, Gambetta s'écria : « Mais c'est moi qui ai donné l'ordre à La Motterouge de se porter en avant et de vaincre (1). »

M. Gambetta s'empressa d'ajouter : « Vous allez me faire uii rapport immédiatement pour traduire devant un conseil de guerre le général de La Motterouge. »

Après un moment de silence, le dialogue suivant s'établit entre Gambetta et le général Lefort :

— Monsieur le ministre, d'après la loi, on ne peut traduire devant un conseil de guerre le général de La Motterouge, parce qu'il a été battu. Avant de traduire un général devant le conseil de guerre, il faut qu'un conseil d'enquête ait examiné sa conduite. Je ne puis donc vous faire un rapport contre le général de La Motterouge que lorsque vous m'aurez remis le résultat de cette enquête. Mais je dois vous prévenir, monsieur le ministre, que, dans mon opinion, le plus grand tort de M. le général de La Motterouge est d'avoir obéi à vos ordres inexécutables.

— Général, vous le prenez sur un ton que je ne puis admettre.

— Vous m'avez demandé ma pensée, je vous la dis tout entière.

— Mais si je n'ai pas le droit de traduire le général de La Motterouge devant un conseil de guerre, j'ai le droit de le révoquer.

— C'est le ministre qui l'a nommé, il peut le révoquer, mais nous n'avons pas beaucoup d'officiers généraux sous la main.

(1) Déposition du général Lefort devant l'enquête parlementaire.

— Qui avez-vous ?

— Le général d'Aurelle de Paladines...

La Motterouge fut destitué, non à la suite d'un rapport, mais au reçu d'une simple lettre familière qu'un des amis de Gambetta lui écrivait. Les uns ont affirmé que cette lettre venait du préfet d'Orléans , d'autres ont attribué cette correspondance à M. Cochery qui s'occupait beaucoup des mouvement des troupes.

Le général d'Aurelle de Paladines remplaça donc La Motterouge et se rendit à Orléans pour prendre le commandement du 15e corps. Quarante-huit heures après son arrivée, alors qu'il n'avait pas encore pu réunir les débris de cette armée naissante, il reçut un ordre semblable à celui qui avait été envoyé à La Motterouge : attaquer et vaincre.

D'Aurelle répondit au ministre :

« On m'a envoyé l'ordre d'attaquer, quand j'ai pu à peine réunir les débris du 15e corps. Je ne puis attaquer en ce moment, mais j'observe l'ennemi : si l'ennemi se porte en avant, je recule ; s'il recule, je me porte en avant. Je prépare mes hommes à la fatigue, je les habitue à tenir la campagne, à manier leurs armes, car ils ne le savent pas. Si vous me réitérez Tordre d'attaquer, j'attaquerai, mais vous en acceptez la responsabilité ; je serai vaincu. »

Après cette lettre le général d'Aurelle ne reçut pas immédiatement de nouveaux ordres.

Pendant la déposition du général Lefort devant l'enquête parlementaire, un membre fait observer que M. Grémieux a déclaré, comme ministre de la guerre, que « le général La Motterouge avait entravé les services, parce qu'il ne voulait s'occuper de rien. »

Le général Lefort répond : « C'est une très grave erreur. J'ai toujours trouvé le général La Motterouge très empressé, très dévoué, très disposé à remplir tous

les devoirs d'un soldat, très droit, très honorable, très obéissant, d'une obéissance passive même qui me surprenait, je dois le dire, quand je voyais un officier générai de sa valeur recevoir des ordres comme ceux qui lui étaient donnés par tout le monde, par des gens qui n'avaient aucun droit, aucun titre à lui en donner, par exemple l'entourage du ministre de la guerre. Le général La Motterouge se soumettait à tout. Pipe-enbois (1) lui donnait des ordres. »

C'est bien là l'offkier-général de l'armée française qui confond deux choses très différentes : la discipline et l'obéissance. La première est toujours noble parce qu'elle demeure sous le drapeau de l'armée, la seconde peut devenir une défaillance lorsqu'elle s'égare au milieu d'une bureaucratie envahissante. Un vieux soldat brave et plein d'honneur, tel que La Motterouge, obéissait à Pipe-en-bois après avoir obéi aux Gambetta, aux Grémieux, aux Gl ais-Bizoin, aux de Serres, aux Freycinet.

Le général Lefort fait une observation utile à retenir : « Personnellement j'ai toujours eu affaire à M. Gambetta et je dois lui rendre cette justice que lorsqu'il était seul, il se montrait beaucoup plus raisonnable que quand il était entouré de tout ce monde dont l'influence le faisait quelquefois revenir sur ses décisions. »

« Lorsque les choses ne marchaient pas, ajoute le général Lefort, M. Gambetta avait des mouvements de désespoir extrordinaires : « Dieu ! disait-il, dans quelle galère suis-je venu me mettre ! quelle mission ai-je acceptée ! » Mais un instant après je recevais des ordres contraires à ceux qu'il venait de me donner verbalement. »

Personnellement, Gambetta avait du sens, mais dès

(1) Séance du 14 décembre 1881.

qu'il était avec son entourage habituel et familier, les passions les plus folles se réveillaient en lui. Des accès de violence l'emportaient, il frappait les tables de coups de poing, marchait rapidement d'une pièce dans l'autre, avec de grands éclats de voix et des gestes de théâtre. Son patriotisme n'était pas entier et sans mélange. Sans doute il voulait comme nous tous que la France fût sauvée ; cependant on ne le vit jamais dans l'atmosphère des balles et des obus, encourageant nos mobiles ; jamais il n'envoya au milieu des soldats cette cour ambitieuse dont les flatteries lui plaisaient. Ce rôle de grand patriote flattait son orgueil et lui donnait l'espoir d'une immense fortune politique ; mais l'âme n'était pas à la hauteur de l'esprit, encore moins le caractère. Nous avons eu une fois l'occasion de nous trouver près de M. Gambetta dans une circonstance périlleuse où le courage était de mise. Ce jour-là, l'homme audacieux à la tribune se montra prudent jusqu'à la faiblesse, au seul bruit des armes.

Epuisé de fatigues par des travaux incessants, le général Lefort exprima le désir de se retirer. Il avait constitué deux corps d'armée et rendu à la France les plus grands services. Le ministre de la guerre Gambetta nomma le général Lefort commandant de la division militaire de Bayonne. Le seul tort du brave et intelligent général Lefort est de n'avoir pas eu confiance dans les armées qu'il improvisait.

L'élément civil devenait le maître absolu. Il allait régner et gouverner sans contrôle. Le rêve de M. Grémieux se réalisait. Il avait dit : « L'administration de la guerre ne peut pas marcher avec des militaires, il faut absolument

des civils... » Le ministre de la guerre Gambetta était un civil, ses principaux collaborateurs, MM. de Freycinet et de Serres, étaient des civils ; il ne restait plus la moindre place pour les généraux ; nous nous trompons, on leur laissa les places où tombaient les balles et les obus.

Deux hommes que nous venons de nommer, MM. de Freycinet et de Serres, vinrent se joindre à M. Gambetta pour organiser les armées, diriger les mouvements militaires, combiner les plans de campagne et commander aux généraux.

Ce que nous allons dire de ces deux hommes est entièrement puisé dans divers documents officiels.

M. Gambetta était en même temps ministre de l'intérieur et ministre de la guerre. Il nomma M. de Freycinet son délégué à ce dernier département.

Dans la séance de la commission d'enquête du 10 août 4871, M. de Freycinet voudrait faire entendre à la commission qu'il ne donnait pas d'ordres aux généraux. Le général d'Aurelle de Paladines, qui est présent à la séance, adresse ces paroles à M. de Freycinet :

« J'ai la preuve écrite de votre main que vous donniez des ordres aux généraux. Ainsi les opérations relatives au déplacement de Briare, les ordres donnés au général Crouzat pour allerprendre des positions indiquées, les mêmes ordres donnés aux mêmes corps pendant une série de jours sont de vous. Les 18e et 20e corps ont agi et obéi complètement à vos ordres directs, et M. de Serres, se trouvant alors chez moi, exprima son étonnement qu'on pût ainsi donner des ordres sans qu'ils passassent par mon intermédiaire.

« Vous donniez des ordres directs aux généraux sous mes ordres et vous me les communiquiez en même temps. Vous avez donné des ordres directement aux généraux Crouzat et Martin des Pallières, et dans toute cette expédition bien des choses ont été faites malgré

mes intentions parfaitement exprimées. Cela résulte de nos correspondances. Vous m'avez dit : Les ordres sont donnés, ils seront exécutés. »

A cette déclaration du général d'Aurelle, M. de Freycinet répond : « Ce que vous dites est parfaitement exact. »

Les administrateurs civils du ministère de la guerre vont plus loin, ils prennent directement le commandement des 18e et 20e corps, font exécuter des mouvements stratégiques. Il existe une lettre écrite par M. de Freycinet, au nom de M. Gambetta, au général d'Aurelle pour lui intimer de changer sa base d'opérations. On ne saurait dire, répétons-le, ce qui surprendra le plus les historiens de l'avenir en présence de la soumission des généraux, et des prétentions de l'élément civil. Tout le monde oublie trop que la patrie est en danger et qu'à tout prix il faut la sauver. Comment une épée n'a-t-elle pas brillé au-dessus de ces hommes, imposant silence aux ambitions, et sauvant la France au risque de déchirer quelques décrets d'ingénieurs et d'avocats, décrets plus ou moins légaux! Il fallait à la France, dans sa sublime agonie, un audacieux prêt à étouffer la voix que ne réveillaient que les échos du cabaret ou de l'antichambre.

M. Gambetta dirigeant les armées ! M. de Freycinet donnant des ordres aux généraux! Mais, voilà qui dépasse le malheur, car c'est la honte sous les yeux du Prussien.

En quels termps et en quels lieux des avocats, des ingénieurs, fort habiles spécialistes peut-être dans leurs métiers, ont-ils appris ce qu'est une ligne d'opération, un mouvement tournant, un changement de front, une diversion? Le général de Moltke, homme de science militaire, a mis un demi-siècle à coordonner son plan d'invasion, et vous espérez le vaincre en prenant la place des généraux français !

Après M. de Freycinet, nous devons faire connaître

M. de Serres. Jusqu'à la défaite de Sedan, M. de Serres vivait à l'étranger. On le dit polonais et son vrai nom doit le faire supposer. Il partit de Vienne vers la fin de septembre avec le projet, dit-il, de s'engager comme soldat. M. de Serres était jeune, intelligent, et pensa peutêtre qu'il pouvait servir la France hors des champs de bataille, car pour se faire soldat il était inutile d'aller jusqu'à Tours, et dans les ministères.

Cependant M. de Serres, dans sa déposition, fait savoir qu'il arrivait de l'empire d'Autriche par le mont Cenis, armé d'un chassepot et muni de cartouches. Il apportait en outre de très précieux renseignements sur l'armée prussienne que nous ne connaissions que trop. En octobre, lorsque le voyageur fit son entrée au ministère de M. Gambetta: « lime fut impossible, dit-il, malgré deux heures de recherches, de trouver quelqu'un à qui parler. » Le lendemain M. de Serres voulut se faire inscrire dans un régiment quelconque, lorsque par hasard il rencontra, dans une rue de Tours, M. Maniel, secrétaire général du conseil des ponts et chaussées et directeur général de la Compagnie dont M. de Serres faisait partie. M. Maniel lui fit observer que les bras ne manquaient pas, non plus que les fusils, et que d'ailleurs la santé du nouveau venu n'était pas de celles qui résistent aux fatigues d'une campagne. M. de Serres partagea cette opinion et fut employé dans les bureaux où il fit la connaissance de M. de Freycinet. Gambetta devait arriver le lendemain, et M. Crémieux, ministre de la guerre, avait déjà désigné M. de Freycinet pour un emploi très supérieur dans son ministère.

M. de Serres offrit ses services à M. de Freycinet qui les accepta le 12 octobre 1870. Voilà comment M. de Serres troqua son chassepot contre une sorte de souveraineté militaire.

D'après ses propres déclarations devant l'enquête parlementaire, M. de Serres avait une longue habitude « des

cartes d'état-major, de l'étude des routes, du mouvement des masses, de la marche et des conditions de déplacement des trains, etc. », en un mot, M. de Serres qui, jamais, n'avait servi dans les armées, fut nommé d'emblée chef d'état-major général du ministre de la guerre. « J'acceptai volontiers, dit-il, cette tâche qui s'accordait d'une manière complète avec la tendance naturelle de mon esprit (1). »

Tous les membres du gouvernement de la Défense nationale acceptaient volontiers des tâches qui s'accordaient d'une manière complète avec la soi-disant tendance naturelle de leur esprit particulier. Chacun d'eux s'entourait de collaborateurs maîtres absolus de la France.

En vérité, un homme raisonnable se refuse à croire aujourd'hui aux comédies qui se jouaient alors, en présence de l'ennemi. Laissons parler M. de Serres qui est loin d'être un sot, qui sait le peu de courage civil des généraux et la puissance de l'effronterie : « Le général d'Aurelle passa à Saint-Pierre le 27 à 10 heures du soir. J'eus avec lui, dans la gare même, un entretien d'une demiheure. Là furent précisées un certain nombre de dispositions spéciales qui étaient le complément des opérations préparatoires. C'est même après cet entretien que fut arrêté le point où le général d'Aurelle établirait son quartier-général. L'armée se constituait derrière la forêt de Marchenoir où elle devait se joindre aux troupes qui étaient déjà placées dans ces parages sous le commandement du général Pourcet L'opération manqua

Le ministère (2) ayant décidé qu'il y avait lieu de reprendre l'opération, je fus envoyé au quartier-général du général d'Aurelle pour lui porter la pensée du minis-

(1) Déposition de M. de Serres, séance du 19 janvier 1872.

(2) Le ministère, c'est-à-dire MM. Gambetta et Créraieux.

tère et en même temps pour lui communiquer des idées sur la façon dont l'opération pouvait être reprise. »

M. de Serres, en arrivant, trouva les généraux d'Aurelle, Chanzy et Borel étudiant un plan sur une carte. D'Aurelle mit M. de Serres au courant de la discussion et le général Borel fit au même de Serres un résumé des résolutions. « Le résumé une fois fait par le général Borel, je demandai la permission au général d'Aurelle de lui exposer mes idées sur la question; il accepta. »

Voilà donc de vieux généraux, répétons-le, qui mettent en oubli leur dignité militaire pour rendre compte de leurs projets, de leur conduite, à l'envoyé de M. Gambetta.

La commission d'enquête parlementaire semble émue de ces aveux naïfs, et M. le comte de Rainneville fait observer à M. de Serres qu'il y a au dossier une dépêche du gênerai de Serres au général Bourbaki.

La réponse de M. de Serres mérite d'être conservée : « C'est un titre qui m'a été offert, j'ai cru devoir le refuser. »

Toujours en présence des généraux d'Aurelle, Chanzy et Borel, M. de Serres discute le plan de campagne ; ses avis sont adoptés par les généraux. « Ce sont les dispositions qui furent observées en partie, lors de la bataille de Coulmiers, qui ont amené la victoire ; exécutées clans leur ampleur, elles auraient conduit à des résultats incontestablement plus considérables. »

De quelle utilité sont donc les écoles militaires ? Pourquoi étudier les campagnes de Turenne, de Frédéric II et de Napoléon ? Pourquoi une loi d'avancement dans l'armée?

M. de Serres, après avoir rendu compte à MM. Gambetta et Crémieux de la bataille de Coulmiers, ajoute : « Je pus également parler au ministère de l'ensemble des décorations et des récompenses qui furent proposées... »

La déposition de M. de Serres prend de grandes proportions : il discute les opérations militaires, juge la conduite militaire des généraux, et fait preuve, non de modestie, mais d'habileté.

Le même M. de Serres envoya un jour à M. Gremer, qui de capitaine d'état-major avait été nommé général en chef, une dépêche ainsi conçue : « Hier a été arrêté à Beaune le sieur Arbinet, espion et pourvoyeur de l'ennemi, occupant Dijon ; assurez-vous bien avec l'autorité civile locale de l'identité et qualité du personnage, et faites-le fusiller aujourd'hui. »

Le général Gremer répondit le soir même : « Identité du nommé Arbinet constatée, il a été fusillé à 4 heures précises, suivant les ordres reçus. »

Ainsi un homme est fusillé sans jugement ! M. de Rainneville, membre de la commission d'enquête parlementaire, pose cette question : « Quels étaient les titres de M. de Serres? » S'il n'avait pas le titre de général, il était bien plus qu'un général, puisqu'il avait des officiers attachés à sapersonne quoique civil : il donnait des ordres aux préfets.

La déposition de M. de Serres est fort longue. Il discute les opérations militaires avec une apparence de savoir, juge les généraux et reconnaît qu'il a joué le rôle principal. Il semble supérieur en intelligence de la guerre à MM. Gambetta et de Freycinet, qui, dans leurs dépositions, ne le ménagent pas. De son côté M. de Serres a peu de respect pour les œuvres de M. de Freycinet et exprime son étonnement en apprenant que M. Gambetta a dit dans sa déposition : « M. de Serres n'avait aucun rôle militaire. »

M. de Freycinet a peint en peu de mots l'opinion de ce singulier ministère de la guerre : « C'est le fétichisme militaire qui nous perd. » Telle est la pensée de MM. Gambetta, Crémieux, de Freycinet, de Serres et autres personnages dirigeant les armées.

FAIDHEHBE

Il faut enfin que la France sache que l'élément civil a définitivement tout perdu. Si les généraux d'Aurelle, Bourbaki, Martin desPallières, Ghanzy et autres capitaines plus ou moins habiles avaient été abandonnés à leurs inspirations et à leurs calculs, la guerre des provinces pouvait se terminer par la délivrance du territoire.

Ce n'est pas en un jour qu'un habile ingénieur ou l'avocat le plus éloquent pouvaient apprendre à diriger des centaines de mille hommes.

Nous aurions pu tracer ici quelques portraits. Ceux de MM. Gambetta, Crémieux, Glais-Bizoin auraient singulièrement prêté à la critique s'ils eussent été ressemblants ; mais les événements sont4rop graves pour ne pas effacer de nos lèvres le sourire d'une douloureuse pitié. Nous avons donc rejeté toutes les légendes plus ou moins capricieuses, et n'avons consulté que les documents authentiques. Il n'y a, par suite dans notre récit, que la vérité historique.

Pour compléter ces récits, donnons la parole à Fun des acteurs du drame (1).

Voici le jugement de M. Glais-Bizoin sur le général Trochu, président du gouvernement de la Défense nationale : « Le général Trochu est un homme qui a incontestablement toutes les vertus civiles et militaires ; mais il n'avait pas, comme disait Montaigne, la maîtresse pièce, pour délivrer Paris — Y audace. L'audace lui a manqué ainsi qu'aux généraux sous ses ordres. Nous avions mis

(1) Dictature de cinq mois. Mémoires pour servir à l'histoire du gouvernement de la Défense nationale et de la Délégation de Tours et de Cordeaux, par A. Glais-Bizoin, membre du gouvernement.

la main sur un Canrobert, — nous n'avions pas mieux, — lorsqu'il nous fallait un Pélissier, et peut-être plus... C'est un général trop bien ganté, me disait un vieux troupier; c'est aussi l'opinion du public parisien, témoin et victime du siège. »

M. de Freycinet n'est pas jugé plus favorablement par Glais-Bizoin : « Que M. de Freycinet dise que lorsqu'il s'est installé dans le cabinet du général Lefort, sous le titre de délégué de la guerre, il a créé plus de bureaux et augmenté le personnel de l'administration sous ses ordres, le fait est incontestable ; mais qu'il ait taillé plus et de meilleure besogne que son prédécesseur, cela peut s'écrire dans un livre qu'on fait à son éloge, cela ne se prouve pas, le contraire est beaucoup plus facile à établir. »

Ainsi, d'après un membre du gouvernement, M. de Freycinet a été insuffisant et son livre, trop vanté, n'est dicté que par l'amour-propre.

Le général Mazure commandait à Lyon. Le préfet se nommait Challemel-Lacour. Ce dernier adressa ce télégramme aux délégués du gouvernement de la Défense nationale à Tours : « Si je n'ai pas à l'instant les pouvoirs civils et militaires, la guerre civile va éclater. »

Les délégués (amiral Fourichon, Crémieux et Glais- Bizoin) étaient réunis lorsque le télégramme de Challemel- Lacour arriva. « Les pouvoirs militaires à un préfet, en présence du général commandant ! jamais, jamais je ne signerai un pareil décret, dit l'amiral; non seulement je ne le signerai pas, mais je donnerai l'ordre au général de ne pas obéir au préfet. »

Crémieux, debout et avec une vive animation (1): « Amiral, Glais-Bizoin et moi, nous vous le défendons »

Pendant que Crémieux et l'amiral étaient aux prises,

(1) Copie littérale du mémoire de Glais-Bizoin.

Glais-Bizoin formulait le décret qui réunissait entre les mains du préfet du Rhône l'autorité civile et militaire. Et le décret fut aussitôt signé par MM. Glais-Bizoin et Crémieux.

Glais-Bizoin en donna lecture à l'amiral qui se leva en disant avec énergie : « Je vais au télégraphe donner l'ordre au général Mazure de n'en pas tenir compte. »

Alors Crémieux, debout aussi, s'écrie :

— Je vous le défends, amiral.

— Je devancerai l'amiral, dit Glais-Bizoin à Crémieux, et je vais défendre au directeur du télégraphe...

Le lendemain matin, le télégraphe apprenait aux trois membres du gouvernement que le général Mazure était en prison dans un fort, et que les insurgés gouvernaient la ville de Lyon.

L'amiral donna sa démission pour la seconde et dernière fois.

M. Glais-Bizoin continue :

« Mes journées se passaient à activer les affaires. Je donnais audience partout, chez moi, dans la rue, au déjeuner comme pendant le dîner. »

Ce que ne dit pas M. Glais-Bizoin, mais qui fut affirmé devant le conseil d'enquête, c'est qu'il donnait ses audiences à domicile, en gros gilet de laine brune, en caleçon de couleur tendre, sans cravate et en pantoufles.

Le soir, il redevenait homme du monde dans les salons de Mme Thiers, de M. Wilson et de sa sœur Mme Pelouze, châtelaine de Chenonceaux.

Enfin Gambetta fit son entrée à Tours et obtint, après la démission de l'amiral Fourichon, la réunion du ministère de la guerre au ministère de l'intérieur, malgré l'opposition de Crémieux et de Glais-Bizoin qui sentaient leur importance diminuer. Gambetta fut donc en même temps ministre de la guerre et ministre de l'intérieur, avec deux voix dans les votes.

Glais-Bizoin montre quelque sévérité à l'endroit de Gambetta (1).

« Une fois nanti du ministère de la guerre, Gambetta se crut en droit, non seulement de commander des armées et de donner des ordres aux généraux devant V ennemi, mais encore de contracter des marchés et d'ouvrir des crédits sans l'autorisation préalable de la Délégation, droit que les pouvoirs qu'il tenait du gouvernement de Paris, pouvoirs mal définis, je le reconnais, ne lui conféraient pas, et qu'il a exercé de la meilleure foi, sans doute, mais d'une manière préjudiciable à la défense elle-même...

« Dès qu'il fut installé, le nouveau ministre de la guerre et de l'intérieur congédia assez lestement le général Lefort pour mettre à sa place M. de Freycinet qui eut bientôt toute sa confiance... Le tort de M. de Freycinet, qui a été bien dommageable pour la chose publique, c'est d'avoir trop cru à son génie et à sa science des choses de la guerre. Loin de moi, toutefois, de penser que ce génie, cette science soient exclusivement les attributs des hommes qui ont passé par les écoles militaires. Les plus grands guerriers de l'antiquité, les Alexandre, les César, Thémistocle, Marius, Scipion, etc., ne sont pas sortis d'écoles polytechnique et Saint-Cyrienne, pas plus que Garibaldi, l'audacieux conquérant de la Sicile et du royaume de Naples. »

Effectivement Thémistocle n'avait pas suivi les cours de l'école polytechnique et Marius ne sortait point de Saint-Cyr ; mais Démosthène et Cicéron ne pouvaient non plus, à l'exemple de Gambetta et de Crémieux, se vanter d'avoir fréquenté l'école de droit. Quant à Garibaldi, on ne saurait sérieusement inscrire son nom à côté de celui de. César.

(1) Dictature de cinq mois, par Glais-Bizoin, par SG.

Glais-Bizoin, qui se croit en état de diriger les armées, refuse donc ce génie à M. de Freycinet comme il le refuse à Gambetta. Ils ne s'aiment ni ne s'estiment les uns les autres.

M. le général d'Aurelle a fait de M. de Freycinet un portrait pris sur le vif : « Le délégué du ministre de la guerre est de petite taille, maigre, d'apparence chétive, plein de raideur, un peu embarrassé pour trouver une pause à l'importance qu'il cherche à se donner. Son visage est pâle, ses traits paraissent fatigués par le travail et les veilles. Sa tête porte quelques rares cheveux coupés courts; il a quarante-trois ans à peine (1), et cependant tout annonce en lui une vieillesse prématurée. Son regard, qu'il n'est pas facile de surprendre, laisse apercevoir, quand on peut y réussir, des yeux bleus qui ne manquent pas d'une certaine expression ; mais on y chercherait en vain la bienveillance. »

Revenons aux Mémoires de M. Glais-Bizoin. « Gambetta ne possédait pas l'art de n'exciter aucune plainte, il avait des emportements qui lui faisaient beaucoup de tort. »

Le général Bourbaki, ayant quitté Lille, vient offrir son épée au gouvernement de la Défense nationale. Mais ce vaillant soldat est peu apprécié. « Nous le reçûmes à bras ouverts, dit Glais-Bizoin. Il resta presque impassible devant nos cordiales démonstrations. Je m'attendais à voir, dans le héros de Balaclava, un sabreur, un Murât, un Kléber, un Augereau. Grand fut mon désappointement; nous avions devant nous un homme de moyenne taille, sans aucun trait remarquable, calme, sans enthousiasme, tout méthodique. »

Les querelles sont continuelles entre le général d'Aurelle et M. de Freycinet, ou, pour mieux dire, entre les généraux et les délégués civils qui dirigent les armées.

(1) En 1S70.

Ces derniers môme ne sont pas d'accord entre eux : les uns veulent la concentration des troupes, les autres sont pour l'occupation d'un grand nombre de points ; Glais- Bizoin est du premier parti, Gambetta du second.

« Un jour (1), à propos de l'expédition des 18e et 20e corps sur Pithiviers ... j'allai trouver Gambetta. Il me dit, en parlant des généraux et des ordres qu'il leur donnait, un mot qui m'effraya : « Eh ! je sais ce que je fais : cela va bien, je fais marcher les généraux comme des pions sur un damier. » Ce mot est cruel pour les généraux, mais il est vrai ; MM. Gambetta, Freycinet et de Serres en avaient fait de véritables pions ; ils n'avaient nulle initiative. Pour s'en convaincre, il suffît de lire les dépêches. Nous en pourrions citer par centaines; nous nous contenterons de celles-ci, adressées aux généraux d'Aurelle, Martin des Paliières, Crouzat et Billot au sujet de l'expédition de Pithiviers, dirigée directement, sans contrôle, sans entente préalable, par MM. Gambetta et de Freycinet. « Pendant six jours cette expédition fut une suite de combats où ont péri inutilement tant d'hommes et surtout tant d'officiers (2). »

Guerre (3) au général d'Aurelle.

22 novembre, 11 h. 55 du soir.

Suivant l'avis que vous a porté de Serres et que devait compléter un ordre spécial, le général des Paliières devra coucher à Chilleurs-aux-Bois après-demain soir, jeudi 24 courant. Le général Crouzat, de son côté, partant demain des Bordes, devra coucher après-demain soir entre Beaune-la-Rolande et Juranville. Transmettezlui cet ordre :

(1) Dictature de cinq mois, p. 96.

(2) Dépêche du général Crouzat, 1er novembre.

(3) Lisez : Gambetta.

AVIS. 1° Départ de Des Pallières avec une trentaine de mille hommes, dans la direction de Pithiviers, mercredi 23 courant.

2° Occupation de Pithiviers jeudi 24 courant par le même.

Un ordre formel sera envoyé au général d'Aurelle pour lui enjoindre d'opérer le mouvement sus-indiqué.

Signe : C. de Frbycinet.

Guerre au général d'Aurelle.

Tours, 23 novembre, 10 h. 3/4 du soir.

J'ai lu votre lettre apportée par capitaine d'état-major. Des Pallières exécutera demain le mouvement prescrit, mais s'arrêtera au-dessous de Chilleurs-aux-Bois, sans sortir de la forêt.

Grouzat exécutera de même demain soir le mouvement? prescrit, mais prendra position entre Bellegarde et Boiscommun en faisant occuper Ladon et Maizières par des avant-postes.

L'un et l'autre attendront de nouveaux ordres pour aller plus loin.

Signe : G. de Freycinet.

Guerre, au général d'Aurelle.

Tours, 23 novembre, 3 h. 45 m.

Je me suis concerté avec M. Gambetta, relativement à votre dépêche de ce matin, et voici sa réponse que je suis chargé de vous transmettre :

Nos instructions d'hier soir répondent par avance à votre question pour Des Pallières. Nous ne demandons pas en ce moment qu'il dépasse Chilleurs-aux-Bois, mais nous demandons simplement qu'il se masse entre Chilleurs et Loury... et qu'il attende de nouveaux ordres.

Signé : G. de Freycinet.

Le général d'Aurelle au général Des Pallier es. Saint-Jean de la Ruelle, 24 novembre 1870.

Par suite de nouvelles instructions du ministre de la guerre, vous exécuterez, aujourd'hui 24, le mouvement qui vous a été prescrit. Mais vous vous arrêterez audessous de Chilleurs-aux-Bois, sans sortir de la forêt. Vous attendrez là de nouveaux ordres pour aller plus loin.

Signé : Général d'Aurelle.

Le général d'Aurelle au général Crouzat, à Sully.

Saint-Jean de la Ruelle, 23 novembre 1870, 2 h. du matin.

D'après les ordres du ministre, vous devez aller coucher, demain soir 24, entre Beaune-la-Rolande et Juranville et aujourd'hui à Bellegarde.

M. Gambetta a donc raison de dire qu'il fait marcher les généraux comme des pions sur un damier ; il ne respecte même pas la hiérarchie et donne des ordres directement sans les faire passer par l'autorité supérieure.

Cette manière d'agir n'obtint pas l'approbation de MM. Grémieux et Glais-Bizoin qui se croyaient aussi grands stratégistes que Gambetta. Glais-Bizoin adressa des observations sur l'étendue du front de bataille et dit à Gambetta qu'il allait se rendre près du général d'Aurelle de Paladines.

« Gela le mit hors des gonds.

« — Si vous y allez, s'écria-t-il, je vous fais arrêter.

« — Votre menace me suffirait, lui répliquai-je, pour

me déterminer. Vous n'êtes ici qu'un ministre, membre du gouvernement, je ne vous crains pas

« J'allai trouver Crémieux et lui racontai ce qui venait de se passer :

« — Ah ! il vous menace, dit Crémieux. Eh bien, j'irai avec vous. »

Les deux vieillards n'étaient cependant pas sans craintes. Dans un accès de colère Gambetta pouvait les faire emprisonner, et d'un autre côté la soumission en cette circonstance pouvait être considérée comme une abdication. Crémieux et Glais-Bizoin , partirent donc, non pour aller mesurer l'étendue du front de bataille, mais bien dans le but de remettre aux troupes des gilets de flanelle, des couvertures et des bas de laine. Afin d'être encore plus certains d'éviter la prison, ils se firent escorter par le préfet du Loiret, MM. Cochery, ancien député, Baguenault, Le Noël, etc.

Le général d'Aurelle interprète ainsi cette visite (1) :

« MM. Crémieux et Glais-Bizoin, membres du gouvernement de la Défense nationale, ne voyaient pas sans inquiétude M. Gambetta, qui s'était emparé déjà de la dictature civile, vouloir substituer son autorité à celle des généraux et donner directement des ordres aux corps d'armée.

« Crémieux et Glais-Bizoin, froissés dans leur amourpropre à cause du peu de cas que le dictateur faisait de leurs personnes et de leurs conseils, résolurent de faire acte d'indépendance, de fermeté, et se rendirent à Orléans sous prétexte de porter à l'armée des vêtements »

Le général d'Aurelle était un bon et brave capitaine, mais auquel l'esprit de discipline, mal interprété, avait

(1) Première armée de la Loire, par le général d'Aurelle de Paladines» pages 271 et suiv.

enlevé toute initiative, toute indépendance. Lui-même le reconnaît lorsqu'il dit : « Dominé par mes principes de la hiérarchie militaire et de la subordination (1). »

L'un des généraux placés sous les ordres de d'Aurelle lui proposa d'arrêter Gambetta (il se servit de l'expression cueillir) ; ce général voulait en finir et secouer le joug de dictateurs incapables, égoïstes et qui perdaient la France. D'Aurelle laissa toute liberté à ce général, mais ne voulut pas donner l'ordre d'arrestation.

Les généraux auraient formé une sorte de gouvernement de la Défense nationale, dominant l'élément civil.

Le gouvernement de la Défense nationale, composé des députés de Paris, présidé par le général Trochu et enfermé dans la capitale assiégée, avait-il un caractère plus légal ? N'était-il pas lui-même une usurpation, un coup d'Etat véritable sur les droits de la nation.

La grande préoccupation du gouvernement du Quatre- Septembre était de fonder la République, le salut de la France ne venait qu'après. Nous le constatons avec regret, car peu importe quel bras eût sauvé le pays; chacun de nous l'eût béni. La France vaincue, envahie de toutes parts , aurait dû être un camp de guerre ; toutes nos provinces soumises à l'état de siège pouvaient résister à l'ennemi, si nous avions eu l'énergie de sacrifier quelques libertés de luxe au salut de la patrie. Tout devait momentanément s'incliner devant l'épée. Le général d'Aurelle ne le comprit pas et se fit battre par soumission.

Lorsque Crémieux et Glais-Bizoin revinrent de leurvoyage à Orléans, Gambetta les fit comparaître devant lui. Jetant son portefeuille sur la table, il s'écria : « Voilà ma démission de ministre de la guerre ; tout le personnel du ministère se retire avec moi. » — « Et alors, dit Glais- Bizoin (2), eut lieu une scène ou plutôt une tempête de

(1) Première armée de la Loire, par le général d'Aurelle, p. 210.

(2) Dictature de cinq mois, Glais-Bizoin, page 105.

paroles que la plume ne saurait rendre Crémieux,

avec des larmes dans la voix, se jeta au cou de Gam-

betta, le suppliant de revenir sur sa décision Depuis

ce jour je trouvai notre ministre de la guerre de plus en plus caché et absolu dans ses projets guerriers. »

Quoique membres du gouvernement, Grémieux et Glais- Bizoin accusent Gambetta et Freycinet d'être responsables de la perte d'Orléans. « Ils ont pour excuse la sincérité de leurs illusions qui les portaient à se croire des stratégistes de la force de Garnot et de De Moltke, illusions fortifiées par la docilité et la résignation de la plupart des généraux. Nous avions engagé le général d'Aurelle à n'être pas comme un automate au bout du fil télégraphique du ministre de la guerre et de son délégué. On doit reprocher à ces messieurs d'avoir immobilisé les 18° et 20e corps d'armée, commandés par les généraux Grouzat et Billot; comment douter que si ces 60.000 hommes eussent pris part à la bataille d'Orléans, au lieu d'un désastre, nous eussions obtenu un triomphe? »

« Le lendemain de l'évacuation d'Orléans, Gambetta annonça publiquement par le Journal officiel que le général d'Aurelle de Paladines allait passer devant un conseil de guerre. Mais le défenseur du général eût facilement prouvé que la défaite était due à MM. Gambetta et Freycinet. On renonça vite au conseil de guerre. Le général d'Aurelle avait-il donc oublié les paroles de Napoléon I" : « Un général en chef n'est pas couvert de ses fautes à la guerre par un ordre de son souverain ou du ministre, quand celui qui le donne est éloigné du champ d'opérations, et qu'il connaît mal ou ne connaît pas du tout le dernier état des choses. D'où il résulte que tout général en chef qui se charge d'exécuter un plan qu'il trouve mauvais, est coupable ; il doit représenter ses motifs, insister pour que le plan soit changé, enfin

donner sa démission plutôt que d'être l'instrument de la ruine de son armée (1). »

Les délégués du gouvernement de la Défense nationale quittèrent Tours, où ils ne se croyaient pas en sûreté, pour se rendre à Bordeaux. Cette ville fut dès lors le rendez-vous d'une foule de solliciteurs. Parmi eux se trouvait Lullier, de la garde nationale de Paris. Il s'adressa ainsi à MM. Crémieux et Glais-Bizoin : « Citoyensgouvernement, je suis tout prêt à combattre les Prussiens ; mais à la condition qu'on me nomme général. »

Un autre personnage se présentait en même temps au gouvernement : celui-là était le général en chef des armées du roi de Siam. Ses allures cavalières, son langage patriotique produisirent une véritable séduction et M. Crémieux lui offrit le grade de général de brigade. Ce n'était pas digne du général en chef des armées de Siam, qui répondit fièrement qu'il avait traversé les mers, franchi les détroits, bravé les tempêtes et les écueils, pour sauver la République française. M. Glais-Bizoin présenta le Siamois à M. de Freycinet qui fut séduit ; tout en causant, le général en chef des armées du roi de Siam laissa deviner qu'il avait servi dans les zouaves pontificaux. Précisément le même jou Glais-Bizoin dînait chez le directeur en chef des ambulances, M. de Villeneuve- Bargemont. Le hasard lui donna pour voisin de table M. le baron de Charette. Glais-Bizoin lui dit le nom du général en chef.

— Ah ! je me rappelle ; il était à Rome, il y a vingt ans, simple zouave.

— Eh bien ! qu'en dites vous ? il est général en chef à Siam ; pouvons-nous en faire un général de division?

— Oh ! oh !

— ■ Je comprends, reprit Glais-Bizoin, c'est trop; alors général de brigade ?

(1) Glais-Bizoin.

— Oh ! oh !

— Colonel?

— Hum ! hum I

— Sergent?

— Oh ! très bien.

Les convives s'amusèrent fort, dit Glais-Bizoin, de la conclusion du baron de Charette.

Un Bordelais, M. Grapinet, ancien consul à Siam, apprit au gouvernement que l' ex-zouave était, à Siam, chargé d'enseigner l'exercice , le maniement des armes et la charge. L'intendant en chef de cette armée de Siam avait rempli à Bordeaux les fonctions de cuisinier.

Si M. Glais-Bizoin eût été assis à table loin du baron de Charette, l'ancien zouave devenait général de division tout comme le général Kératry ou le général Bordone.

On voit quel rôle déplorable jouaient en province les délégués du gouvernement de la Défense nationale. Ignorants des choses de la guerre, ils commandaient les armées, toujours loin des champs de bataille. Jaloux les uns des autres, ils ne suivaient pas la même ligne de conduite. Vainement cherchaient-ils à secouer le joug de Gambetta, celui-ci commandait en maître.

La responsabilité de cet homme est grande devant la nation française , elle sera grande devant la postérité. Ses contemporains lui ont beaucoup pardonné parce qu'à leurs yeux il leur semblait personnifier le patriotisme, la résistance opiniâtre aux envahisseurs. Dans ce conjurateur on a cru voir un homme d'Etat, et l'on s'est livré à lui avec un coupable abandon.

Mais le nom de Gambetta est désormais inséparable des malheurs de la France.

Dans cette ville de Tours où s'agitaient tant d'intrigues et d'ambition, où des esprits sans portée, des caractères sans relief commandaient à ce pays d'Henri IV et de Louis XIV, une grande figure pleine de majesté dominait la foule.

Nous vouions parler du cardinal Guibert. Un écrivain a dit de lui : « Habillez ce prélat comme vous et moi, et mettez-le en face d'un artiste, celui-ci dira : Il doit avoir une volonté de fer, une intelligence supérieure et quelque grand chagrin. » Oui, le visage est empreint d'une profonde tristesse. Ce prêtre souffre des blessures faites à la patrie et à l'Eglise.

Son regard semble dirigé vers le ciel et ferait seul deviner que le prélat voit plus haut que nous ne voyons. Le bas du visage rappelle la tête du maréchal Soult, le type de la fermeté. Ceux qui, comme nous, ont beaucoup vu puisqu'ils ont longtemps vécu dans des mondes divers, doivent avoir observé un singulier phénomène de ressemblance. Un grand prélat a souvent la physionomie d'un illustre capitaine et plus d'une fois nous avons pu remarquer que les curés de nos paroisses nous rappelaient les capitaines du régiment. Les uns et les autres sont coulés dans un même moule de bronze, celui de la discipline, de l'abnégation, du courage et de la résignation.

Lorsqu'en 1870 un voyageur traversait la ville de Tours et qu'il se trouvait en présence des Gambetta, des Crémieux, des Glais-Bizoin, son âme devait s'attrister. Tous ces gouvernants l'enchaînaient à la terre ; il ne pouvait s'élever dans ce monde invisible d'où les grands cœurs planent sur la foule. Autour de ce voyageur tous s'agitaient , se disputant les lambeaux de la patrie ; des passions humaines , la plupart ne connaissaient que la haine et l'envie, et pas un d'eux n'aurait donné généreusement une goutte de son sang pour noire pauvre France.

Mais lorsque ce voyageur pénétrait dans la cathédrale aux heures sombres de la soirée, ou le matin lorsque sonnait X Angélus, ou morne au milieu de la journée, il voyait un vieillard, priant ou prodiguant la charité. Des soldats blessés entouraient le vieillard qui les bénissait et leur donnait son pain.

Peut-être les membres du gouvernement de la Défense nationale allaient-ils dans les ambulances visiter nos soldats ; nous devons le supposer, quoique leurs Mémoires soient absolument muets sur ce sujet.

Mgr Guibert s'imposait ce soin cher à son cœur. Il s'arrêtait au chevet d'un mourant et, se penchant sur sa couche, il lui parlait tout bas. Un éclair de bonheur illuminait le front du mourant comme si le prélat avait versé sur sa blessure un baume divin que lui seul possédait.

Ce vénérable prélat était donc le lien qui, dans cette ville, unissait les hommes de bonne volonté à ce Dieu méconnu qui seul pouvait nous sauver. Autour de lui les israëlites et les athées se coudoient sous son toit, mais sa tolérance est grande. Il ne put cependant consentir à recevoir dans l'Archevêché l'aventurier italien qu'on nommait le général Garibaldi.

Le cardinal Guibert, aujourd'hui archevêque de Paris, est né, en 1802, à Aix (Bouches-du-Rhône). Après avoir terminé ses études théologiques, le futur prélat entra dans l'ordre des Oblats en 1825. Il eut le gouvernement de plusieurs paroisses et du grand séminaire d'Ajaccio, et fut appelé à l'évêché de Viviers en 1841. Il occupa ce siège épiscopal pendant quinze années. Lorsqu'en 1854 le choléra vint désoler Viviers et les pays environnants, Mgr Guibert se fit adorer de tous : on le vit près des malades, les soutenir de sa parole, prodiguer sa charité et risquer chaque jour sa vie pour les pauvres.

Après le martyre de Mgr Darboy, le cardinal Guibert fut, malgré lui, nommé archevêque de Paris.

Nous avons donné à Mgr Guibert le titre de cardinal, cependant ce n'est que le 22 décembre 1873 qu'il fut élevé à cette haute dignité de l'Eglise.

La pensée familière du cardinal Guibert est celle-ci : Le monde appartiendra aux miséricordieux.

Que devaient penser les Gambetta, les Crémieux et les Glais-Bizoin en entendant ces paroles I

Sortons de la ville de Tours où nous avons vu à l'œuvre les délégués du gouvernement de la Défense nationale. Tout lecteur de bonne foi reconnaîtra que l'élément civil donnait des ordres aux généraux et que ceux-ci manquaient de caractère. Nos défaites sont dues autant aux faiblesses des chefs de l'armée qu'à l'ignorance des hommes politiques. Qu'on nous pardonne d'insister sur ce point. Nous ne voudrions pas cependant paraître blâmer avec amertume nos braves généraux, nos amis et compagnons d'armes, qui ont obéi à des sentiments généreux, à de nobles illusions, et dont plus d'un a fait un grand sacrifice en courbant la tête sous les ordres des Gambetta, de Serres et Freycinet : ils voulaient vaincre et mourir pour la patrie. Mais le soldat n'est pas coupable ; toujours brave, dévoué, il supportait les fatigues et les privations. Dans les masses tumultueuses il y avait parfois des défaillances qui ne portaient nulle atteinte à la réputation de ces armées improvisées. Nous nous mêlerons à elles, nous les suivrons sur les champs de bataille, et Ton verra ce que vaut le courage de notre peuple.

Quelles que soient les idées politiques d'unhomme , les tendances de son esprit et jusqu'aux préjugés de son éducation, il est impossible qu'en étudiant la guerre de

1870-1871 dans les provinces, il ne soit pas séduit tout d'abord par la physionomie patriotique de Gambetta. Voilà un homme, jeune encore, ardent, doué d'une éloquence démocratique, et qui, par un élan sublime en apparence, se précipite à la tête de la résistance. Il s'empare hardiment du pouvoir : ministre de l'intérieur et ministre de la guerre, il tient dans ses mains toutes les forces nationales. D'une audace extrême, il brise tous les obstacles, et bientôt sa puissance est supérieure à celle des souverains qui ont régné sur la France.

Nous sommes prêts à tout lui pardonner au nom du patriotisme. Qu'il dispose des populations, des richesses, des armes, des emplois ; qu'il brise des carrières honorables ; qu'il improvise des généraux, des administrateurs ; que sa dictature soit celle d'un César ; qu'il organise les armées, qu'il les commande en personne, nous y consentons sans arrière-pensée, mais à une condition, c'est que la France sera sauvée.

De telles usurpations sont une honte, lorsqu'elles ne deviennent pas le salut de la patrie. Pour elle nous sommes prêts à tous les sacrifices ; pour elle nous donnerons la liberté, les trésors de la France, les monuments de nos villes, les pierres de nos forteresses, le bonheur de nos foyers, nous donnerons les jours qui nous restent à vivre et les jours de nos enfants; mais à celui qui prendra tout cela, nous demandons le salut.

Qu'àvons-nous refusé à M. Gambetta, nous autres patriotes de toutes opinions ? — Rien.

Et lorsqu'il s'est retiré, qu'avons-nous trouvé sur son passage? — Des ruines.

Tout Français qui, à la première heure de l'invasion, s'était dit avec nous : J'y veux mourir I a le droit d'interroger la mémoire de M. Gambetta.

Il fut habile, nul ne le conteste ; mais fut-il un noble et désintéressé patriote ?

L'a-t-on vu jamais sur la ligne des tirailleurs, le plumet tricolore au vent et le sabre à la main, comme les commissaires civils des armées de la première république ?

En destituant les généraux, en s'emparant de leur autorité, il héritait aussi de leur responsabilité. La France a donc le droit et le devoir de se demander si M. Gambetta, en usurpant les pouvoirs militaires, n'a pas causé et aggravé les malheurs de la guerre après Sedan et la capitulation de Metz.

L'histoire de cette guerre a été écrite par M. Charles de Freycinet, ancien délégué du ministre de la guerre à Tours et à Bordeaux (1). Dans l'avertissement de ce livre, on lit cette pensée : « En vain des hommes plus soucieux de leur propre renommée que de celle de leur pays ont cherché à pallier leurs fautes en amoindrissant l'œuvre dont ils avaient été les acteurs insuffisants, l'opinion publique ne s'y est pas trompée. » M. de Freycinet est dans l'erreur s'il pense que l'opinion publique éclairée est favorable à la direction imprimée à la guerre par la Délégation de Tours.

On a fait autrement que les généraux le voulaient ; ils ont été destitués. Mais en faisant le contraire, M. Gambetta nous a fait battre ; rien, en cela, ne plaide en faveur de son génie militaire.

Le livre de M. de Freycinet est un long éloge de l'auteur et de M. Gambetta homme de guerre ; en France on chercherait en vain un ouvrage militaire écrit dans le but de prouver que M. Gambetta était supérieur comme capitaine aux généraux qu'il commandait et destituait.

Mais ce livre existe en Allemagne, il a pour titre : Gambetta et ses armées, par le baron Colmar von der

(1) Michel Lévj, éditeur.

Goltz. Cet ouvrage a donné lieu à bien des critiques 1).

« M. von der Goltz reconnaît lui-même que M. Gambetta surpasse de beaucoup en conceptions stratégiques les hommes spéciaux qui commandaient alors les corps d'armée. Il n'a pas « voulu » être général, il « était général » et s'obstina à vouloir que ses grandes entreprises se développassent suivant le plan et dans la direction arrêtée par lui ; en cela il avait raison. Il y a des choses qui sont affaire de génie el non de métier ou de routine. Les grandes vues, les idées heureuses ne s'apprennent point comme une leçon. On les a ou on ne les a pas. Gambetta les avait. S'il est quelquefois entré dans le détail et s'en est inquiété, ce n'a pas été sa faute. Quand il l'a fait, il y avait nécessité de le faire. Chanzy et Faidherbe, Cremer lui-même, quand il eut montré à Nuits ce qu'il pouvait, n'ont pas eu à souffrir de l'immixtion de Gambetta. »

Celui qui juge ainsi Gambetta, et le proclame grand homme de guerre, place Cremer avant Chanzy et Faidherbe !

L'ouvrage du baron von der Goltz n'a pas été une bonne fortune pour M. Gambetta qui est présenté aux Allemands comme l'expression la plus élevée du génie militaire de la France à son époque.

Gambetta n'imite pas le système de guerre de la révolution française ; il n'adopte ni la stratégie, ni la tactique des Moreau, des Masséna, des Kléber ; aucun des exemples de Napoléon Ier n'est suivi par lui ; on ne retrouve, dans les conceptions de Gambetta, aucun souvenir d'Austerlitz ou de Wagram.

En faut-il conclure que Gambetta avait son système particulier, son génie propre, sa personnalité militaire, et qu'il se passait facilement des leçons de l'histoire?

(1) La Gegenioart, feuille de critique littéraire et artistique, la plus importante de l'Allemagne.

Avant de répondre à cette question, assurons-nous que Gambetta est seul responsable de ses actes. Devant la commission d'enquête, le député Perrot dit à Gambetta : « Monsieur, vos collègues nous ont dit que, du jour où vous arrivâtes à Tours, vous fûtes le seul à diriger les affaires militaires. Acceptez-vous cette responsabilité? »

Gambetta répondit :

« Sur ce point nous sommes d'accord ; mes collègues n'ont contracté aucune responsabilité : je leur communiquais ce que je faisais, mais ils n'ont jamais dit ni oui ni non ; et il ne serait pas juste de les rendre responsables. »

MM. Gambetta et Freycinet n'avaient nullement la prétention d'être inspirés par le génie de la guerre, et de se passer des exemples offerts par l'histoire.

Leur modèle était la guerre civile des Etats-Unis en 1860. M. de Freycinet suivait les traditions des Etats du Nord.

« Si l'on trouve, dit-il, que l'armée auxiliaire, malgré les immenses services qu'elle a rendus, n'a pas jeté le même éclat qu'aux Etats-Unis , qu'on veuille bien se rappeler qu'en Amérique la guerre a duré plusieurs années, et en France quatre mois seulement. Ce n'est qu'après avoir été battus pendant trois ans par l'organisation régulière du Sud que les généraux improvisés du Nord, les Meade, les Grant, les Sheridan, les Sherman ont appris à vaincre à leur tour, et ont ainsi récompensé la longue patience de leurs concitoyens. La France plus pressée n'a donné à son armée auxiliaire que quatre mois pour la sauver. »

Les Américains du Nord n'ont transformé quelques valeureux citoyens en généraux que parce qu'ils n'en possédaient pas de réels. Ces généraux improvisés au Nord étaient en réalité les élèves des généraux du Sud,

sortis tous de Fécole militaire de West-Point. MM. Gambetta et Freycinet se trompaient en croyant imiter la guerre d'Amérique. Il serait facile de démontrer que cette guerre, dont les Etats-Unis ont été le théâtre, ressemble très souvent, en tactique et en stratégie, à la guerre de Trente Ans et à celle de Sept Ans. Les traditions s'étaient vaguement conservées et une sage lenteur présidait aux opérations et permettait de réparer les fautes.

M. Gambetta ne suivait aucun système et obéissait aux inspirations du moment.

Le baron prussien von der Goltz, admirateur de Gambetta, juge ainsi les généraux de l'armée de la Loire : « D'Aurelle et la plupart des autres généraux se sont montrés plein d'excellents sentiments patriotiques, animés de la meilleure volonté, mais ils n'étaient pas du bois dur dont on fait les bons soldats. La manière dont MM. Gambetta et Freycinet tout-puissants à Tours jugeaient les chefs de corps ressort d'une manière toute caractéristique d'un télégramme adressé par M. de Freycinet à Gambetta. Dans cette dépêche, le premier donne à son chef, au moment où il venait de se mettre en route, le 4 décembre 1870, pour le champ de bataille, de bons conseils sur l'attitude qu'il doit prendre vis-à-vis de l'armée. Il lui dit que les généraux avec qui il va avoir affaire ont peu d'élan ; que ce sont des natures calmes, un peu lourdes, dont il faut craindre de trop exiger. Le dictateur évitera d'avoir de trop fréquents rapports avec eux : une entrevue d'une heure devra suffire. « A mon avis, il faudrait que vous fussiez de retour ce soir, car je craindrais que la prolongation du séjour n'eût plus de mauvais effets que de bons. »

Le baron von der Goltz ajoute : « Cette instruction si détaillée n'est nullement flatteuse pour les capacités militaires du dictateur. » Tout en faisant l'éloge de Gambetta, l'écrivain allemand critique ses opérations mili-

taires. Ceux qui savent lire entre les lignes verront facilement que von der Goltz a pour Gambetta le plus profond dédain. Alors pourquoi publie-t-il, en allemand, un livre intitulé Gambetta et ses armées?

Ne fallait-il pas faire accepter à l'Allemagne militaire les généraux civils ? N'est-ce point la raison d'être du livre du baron ?

Dans les détails de son ouvrage, von der Goltz fait, à chaque page, ressortir les fautes commises par Gambetta et sa complète ignorance de la guerre. Il approuve le système de Chanzy sans s'apercevoir qu'il reposait sur la défensive, système qu'avait toujours prôné d'Aurelle jusqu'au moment de sa destitution.

L'auteur allemand publie des documents que M. de Freycinet a passés sous silence. M. de Serres télégraphie le 24 décembre 1870 à M. de Freycinet d'aller trouver Gambetta à Lyon « pour mettre fin aux doutes, aux irrésolutions, aux faux-fuyants de Bourbaki. Si Gambetta me conserve la confiance qu'il m'a témoignée à Bourges, je soutiens que je mettrai les choses en mouvement, comme vous le désirez tous deux, et que je briserai toute résistance sans hésitation. Ce soir on est revenu sur le 15e corps. J'ai développé nettement et carrément nos idées... C'était moi qui posais les hypothèses et qui les résolvais. Pas un seul projet sérieux ne m'a été fait par ces héros (1) qui m'ont prouvé une fois de plus la pauvreté de leur esprit. »

Peu de jours après, le 10 janvier, le même M. de Serres écrivait au même M. de Freycinet, à la suite de la journée de Villersexel :

« Le général Bourbaki est magnifique de vigueur, d'entrain et d'élan ! C'est à lui que revient l'honneur de cette journée ! »

(1) Le général Bourbaki et son chef d'état-major, le général Borel, que Gambetta voulait remplacer.

M. de Freycinet adresse à Bourbaki cette dépêche : « Je vous félicite, ainsi que votre éminent chef d'étatmajor Borel, dont j'ai reconnu la plume dans plusieurs des dispositions prises... »

Von der Goltz avoue que Gambetta commandait les armées en personne, quoiqu'absent du champ de bataille. Voici son ordre du 28 décembre : « Je désire qu'il soit bien entendu qu'aucune décision ne doit être prise sans qu'elle me soit soumise. Ce n'est qu'en cas de nécessité urgente que l'on pourrait agir sans mes instructions.

« A part cela, j'insiste pour que chaque jour je sois tenu au courant des projets du quartier-général, afin que je puisse envoyer mes instructions. Jusque-là cette forme indispensable a pu être négligée sans inconvénients parce quil s'agissait de transports, et non d'opérations proprement dites. »

On ne dépouille pas entièrement sa qualité de baron allemand écrivant en langue allemande. Quoique destiné à la gloire militaire de Gambetta, le livre du baron von der Goltz a de singulières tendresses pour la Prusse. Après avoir promené un long regard sur les armées du dictateur, l'écrivain nous montre les armées germaines manœuvrant avec un ordre parfait. Tous les fils arrivaient au grand quartier-général de Versailles. Là, de véritables hommes de guerre, dans le silence du cabinet, étudiaient à loisir les ordres à donner. De ce point central, chaque armée était informée une fois par jour des opérations exécutées par les autres armées, de la tâche qu'elles avaient à remplir et de leurs succès.

Les instructions, toujours claires, simples pour tous

les chefs, étaient données d'une manière générale. On laissait à chacun d'eux l'indépendance nécessaire, en levant toutefois les doutes qu'ils pouvaient avoir sur le rôle de chacun dans l'ensemble des opérations.

« Du côté des Français le spectacle était tout autre (1). Une agitation fébrile mettait en mouvement les fils télégraphiques. Tandis que chaque général recevait à propos de vétilles des instructions très précises, qui variaient souvent ou qui étaient contradictoires, et dont l'exécution était en grande partie impossible, on le laissait dans l'incertitude sur le système adopté pour les grandes opérations. En un mot on manquait de vues d'ensemble, on ne dominait pas la situation avec calme : au lieu de cela, il n'y avait qu'un mélange confus de désirs, d'espérances, de tentatives et d'efforts impuissants. C'était à l'armée qui dans le moment fixait les regards qu'on donnait toute l'attention. Quant aux autres corps, on les perdait de vue. »

Une dépêche de Ghanzy vient à l'appui de cette dernière accusation : « Je suis dans l'incertitude sur l'endroit où se trouve la première armée. Quel est le véritable but du mouvement que vous poursuivez? Je ne sais rien de la situation des affaires dans le Nord, des intentions du général Faidherbe et des obstacles qu'il aura à surmonter. Je n'ai que des renseignements très vagues sur les rassemblements de troupes en Bretagne et au camp de Cherbourg, sur le rôle que les troupes sont appelées à jouer, sur leur état, etc., etc. »

Pour prouver que les généraux n'étaient rien que des conducteurs de soldats, le baron allemand cite cette dépêche de M. de Serres à M. de Freycinet : « Cette nuit (10 janvier), j'ai étudié avec le général Bourbaki toutes les mesures nécessaires pour préparer la bataille... »

(1) Gambetta et ses années, par le baron Colmar von der Goltz.

L'historien allemand de Gambetta et ses armées trace un portrait bien pâle du général Bourbaki. Ce brillant soldat que nous avons connu plein de feu est représenté comme soumis aux volontés de M. de Serres. « Bourbaki, dit le baron Von der Goltz, n'était décidément pas l'homme qu'il aurait fallu pour une situation comme celle qui lui avait été faite. Une fois les éléments soulevés aussi profondément et sans égard pour les victimes et les désastres qui devaient se produire, des caractères comme ceux de Cremer et de Billot, se rapprochant du radicalisme sauvage de M. de Freycinet, eussent été bien mieux en situation. »

M. de Serres, le mentor de Bourbaki, nous montre le général tout heureux de recevoir des compliments de Gambetta ; il est flatté des éloges que daigne lui adresser M. de Freycinet, cause principale de sa défaite.

« Le généralissime (Bourbaki) a lu en ma présence la dépêche que vous venez de lui envoyer (1). Un pareil témoignage de satisfaction et de reconnaissance donné en ce moment par un cœur comme le vôtre est pour lui la plus belle récompense et en même temps l'encouragement le plus précieux, car il redonne à son âme ce qu'elle avait perdu, la confiance dans le jugement équitable de ses concitoyens. Merci, en son nom, pour tout le bien que vous lui faites ; merci au nom du pays pour tout le bien que vous lui ferez encore. »

De son côté, Bourbaki, très flatté des compliments de Gambetta, répond par cette dépêche : « Je prends pour M. de Serres, aussi bien que pour moi, les encouragements que votre dépêche renferme.

« J'ai déjà eu l'occasion de vous dire, combien m'est précieuse l'assistance qu'il me prête en toute occasion. »

Tous nos généraux avaient été successivement desti-

(1) De Serres à Gambetta, Bordeaux.

tués. Le tour de Bourbaki vint enfin. Après avoir été abreuvé de dégoûts, après avoir servi de jouet aux Freycinet et aux de Serres, le vaillant capitaine de Grimée se vit retirer son commandement.

Le héros de l'époque était Garibaldi. M. Grémieux lui écrivait : « Ami ! permettez-moi aussi de vous adresser mes souhaits particuliers pour votre bonheur et l'expression de ma joie. Oui, vive la République, si bien défendue par le grand soldat qui porte si haut en ce moment le drapeau français et qui ajoute une nouvelle gloire à tant de gloires ! Et merci aux soldats de Garibaldi qui restent inébranlables comme un mur devant l'ennemi qui se précipite sur eux comme une vague, merci aux nôtres à qui vous avez communiqué votre ardeur ! Cher Garibaldi... continuez à vaincre. »

De son côté, M. de Freycinet écrivait à Gambetta (1) : « En ce qui concerne Garibaldi, j'éprouve une difficulté toute particulière à le renforcer ; la plupart des gardes mobiles a qui je m'adresse refusent absolument de joindre ce général. »

Le baron von der Goltz écrit à l'adresse de l'Allemagne, ne l'oublions pas, un volume sur Gambetta et ses armées. Ses jugements sont très divers : « Il fut grand comme ministre de la guerre, il accomplit un travail de géant en moins de temps qu'il n'en avait jamais fallu à aucun organisateur avant lui. En France, on l'a surnommé par dérision le Carnot de la défaite; le dénouement malheureux du rôle qu'il a joué peut donner un semblant de raison à cette épithète ; mais il n'en a pas moins été un Carnot.

« En vérité il ne s'en est pas fallu de beaucoup que le jeune dictateur français devînt une figure historique de

(1) Dépèche du 14 décembre, 10 heures 35 minutes du soir. Bourges de Bordeaux. .

premier ordre. Il s'en est fallu de peu, mais il s'en est fallu pourtant de quelque chose.

« Gambetta aurait dû se borner aux fonctions de ministre de la guerre. Mais dans son illusion de pouvoir tout faire, il ambitionna aussi les lauriers du général, et c'est de là que datent toutes ses fautes : il lui manquait la modération. »

Von der Goltz trace le portrait d'un véritable général et il ajoute :

« Toutes ces considérations échappèrent souvent à Gambetta. Il se figura la tâche de général trop facile et crut pouvoir résoudre les difficultés à l'aide de son ambition, de son activité dévorante et de son ardent patriotisme. Mais tout cela ne suffît pas. Cette tâche exige plutôt la réunion des qualités humaines les plus élevées ; le savoir, la force de caractère, et la grandeur d'âme.

« Une seule chose peut remplacer le manque de talent naturel, c'est la noblesse des sentiments... Il laissa, il est vrai, généralement toute liberté d'action à Ghanzy et à Faidherbe, mais avec toutes ses qualités éminentes le premier n'en fut pas moins docile. Il permit que Gambetta passât à l'ordre du jour sur la meilleure proposition qu'il eût faite, la réunion de toutes les armées en vue d'un mouvement concentrique sur Paris. Quant à Faidherbe, le dictateur l'eut moins sur son chemin.

« Gambetta n'eut confiance ni en Trochu ni en Jules Favre. Il écrivait à ce dernier : « Vous avez mal compris la première règle de la tradition révolutionnaire qui ordonne de subordonner les chefs d'armée, quels qu'ils soient, à l'autorité politique et civile. »

« Gambetta faisait toujours les premiers pas avec grand renfort d'exagérations fantastiques et fausses... Il ne se contenta pas de ses succès véritables pour attirer sur lui l'admiration de son pays. Il les exagéra en inventant des chiffres et des victoires... Ce qu'il y avait

d'incomplet dans son caractère un peu brouillon fit qu'il attendit jusqu'à ce que la défaite vînt fondre sur l'armée, sauf à dire ensuite : « C'est moi qui avais raison. »

« ...Voilà le point où le héros se sépare de l'aventurier doué de talent qui veut toujours plus qu'il ne peut ... Il n'est donné qu'aux héros seuls de supporter l'adversité avec sang-froid et dignité ou de trancher avec l'épée le nœud gordien.

« Gambetta dépasse le commun des hommes de plus de la tête. »

Voilà le jugement d'un Prussien sur Gambetta. Le livre du baron von der Goltz n'est pas à dédaigner. Il exprime des idées fort répandues en Allemagne sur la guerre de 1870 et sur les hommes qui ont joué un rôle dans cette guerre. Le baron aurait pu donner pour conclusion à son livre ce mot d'un diplomate :

« On eût dit que les armées de la France étaient secrètement dirigées par M. de Moltke, tellement elles secondaient ses vues et donnaient lourdement dans ses pièges les plus grossiers. »

Le rôle militaire de Gambetta, quelque grand qu'on ait voulu le faire, ne s'élève pas à la hauteur de son rôle politique connu de tous. Un seul mot de cet homme a secoué la France jusque dans ses profondeurs. Gambetta a dit : Le cléricalisme, voilà V ennemi !

Il ne songeait pas au curé de sa paroisse, mais à la papauté. Dès lors, le mot est accablant pour Gambetta. On ne peut plus voir en lui un véritable homme d'Etat, un sage Washington, fondateur de la République, mais un Rienzy flattant la populace ; ou peut-être même un ignorant.

Gomme toutes les grandes choses de l'histoire, Rome fut lente à mourir. Son agonie dura plus d'un siècle dans les guerres intestines, avant de périr sous les pieds du barbare.

Peu à peu grandissait dans Rome en décadence une puissance nouvelle qui allait pousser ses conquêtes au delà des limites de la puissance romaine. C'était la papauté.

La papauté avait compris de bonne heure les destinées nouvelles que préparait au monde la disparition de l'empire romain sous les migrations barbares. Elle s'était donné la grande mission de relever et de conserver ce qu'il y avait de civilisateur dans les institutions romaines, et de ranimer le vaste ossuaire du souffle divin de la fraternité et de la liberté chrétiennes. La papauté encouragea et protégea intrépidement les droits du faible comme elle recueillait et sauvait les œuvres des écrivains du monde évanoui dans les trésors de ses églises et de ses monastères.

Lorsque les Lombards envahirent la plus riche partie de la péninsule, ils trouvèrent les Italiens soumis jusqu'à la lâcheté. Barbares plus instruits et plus civilisés que les autres, les Lombards allaient peut-être fonder un empire durable, car les Italiens n'avaient pas le courage de seconder la papauté prête à secouer le joug.

Ne trouvant pas en Italie, parmi les Romains dégénérés, l'appui nécessaire pour résister à l'ennemi, harcelée par les intrigues de Byzance, menacée de mort par les Lombards, la papauté ne désespéra pas de l'aide de Dieu. Il lui était né par delà les Alpes, au fond des Gaules, un fils puissant. Elle l'appela à son secours. Pépin traversa les Alpes et battit les Lombards. Charlemagne, avec le coup d'œil de ce génie profond qui devait organiser le monde moderne, comprit l'immense portée de cet avènement. Il compléta l'oeuvre.

Charlemagne, bien autrement grand que tous les Césars, se fit le protecteur, le serviteur de la civilisation chrétienne, le glaive de Dieu.

Pour asseoir la papauté, son alliée, sur des bases inébranlables, il détruisit en 774 le dangereux royaume des Lombards et fonda la puissance temporelle de la papauté.

La papauté le sacra fils aîné de l'Eglise et lui donna l'Empire d'Occident.

De ce jour qui appartient à la première année du ixc siècle, la France a assuré sa prépondérance dans le monde moderne ; elle a pris la tête de la politique de la chrétienté. Désormais partout où la papauté fera pénétrer un missionnaire, un légat, un moine... partout où elle élèvera un oratoire, un clocher, un hospice, une école, partout où elle plantera la croix elle fera prévaloir le nom, la gloire et l'influence de la France.

Jusqu'aux confins de la Chine, à travers l'empire de Mahomet, c'est toujours et partout le drapeau de la France qui abrite et protège tous les établissements chrétiens ; tous les sujets de l'Occident, pour être respectés dans ces contrées lointaines et mystérieuses, doivent porter le nom glorieux et redouté de Francs.

Notre patrie va traverser des périls immenses, elle soutiendra des luttes gigantesques, contre l'Empire, contre l'Orient; elle triomphera, grâce à ces milliers de champions obscurs, inconnus, mais tout-puissants, qui, du plus humble couvent jusqu'au plus illustre prélat, prêchent, luttent, écrivent, travaillent nuit et jour. La France triomphe grâce à la papauté. De toutes les parties du monde un cri s'élève : Gesta Deiper Francos. Voilà l'œuvre des géants de la vieille France : Pépin, Charlemagne, saint Louis, François Ier, Henri IV, Louis XIV.

Cette alliance de la France avec la papauté n'a pas

seulement donné à ses Rois la prépondérance politique dans le monde, mais elle a encore donné à la France sa grande prospérité matérielle en lui ouvrant tous les marchés du globe. Mais pour l'histoire et l'humanité, le plus beau fleuron de cette antique et glorieuse politique de la France, c'est d'avoir imprimé à son action dans le monde cette grandeur morale, cette générosité, ce désintéressement qui ne furent qu'à elle, qui lui constituent une place à part et un lustre immortel dans les annales humaines.

La France a été la seule nation qui ait fait la guerre pour une idée. La France a été la grande initiatrice des peuples à la politique chrétienne, la protectrice généreuse des faibles et des opprimés. C'est vers elle, vers elle seule, que de tous les points du globe les martyrs et les victimes tendaient leurs mains suppliantes.

Ce que nous disons là, tous les enfants de France le savent encore et l'on est vraiment surpris qu'un cri d'indignation patriotique n'ait pas étouffé la voix de l'homme politique qui osait dire : Le cléricalisme, voilà V ennemi.

Et si, en 1848, quelqu'un eût tenu ce langage, le gouvernement républicain du général Cavaignac lui eût imposé silence. Cavaignac entouré de vieux républicains se montra favorable à une fédération des divers états de l'Italie qui maintenait son rang et son pouvoir temporel à la papauté, mais déclara formellement ne pouvoir aller plus loin. A cette époque on disait encore : Gesta Deiper Francos.

Le cléricalisme, voilà l'ennemi, s'est écrié Gambetta. Ce cri a réveillé les échos des bas-fonds de la société qui a répété sans comprendre. Cependant il a fallu traduire la pensée du tribun. Alors on a chassé les religieux de leurs asiles, on a arraché la sœur de charité du chevet des pauvres malades, on a fermé les écoles chrétiennes,

humilié le clergé, brisé les crucifix, inventé les enterrements civils, transformé les honneurs funèbres en comédies honteuses; enfin, le mot de Gambetta a porté le trouble dans toute la France.

Le rôle d'un véritable homme d'Etat serait-il donc de déchaîner la guerre religieuse et sociale sur son pays?

Cependant, que s'était-il passé à Versailles : Guillaume Ier, empereur d'Allemagne, habitait le palais de Louis XIV. Un jour, vers midi, on vint dire à M. de Bismarck qu'un vieillard demandait à lui parler. Le chancelier vit entrer chez lui un prélat en soutane de soie violette, avec la calotte rouge et la ceinture rouge terminée par des glands d'or.

Ce prélat était Mgr Ledochowski, archevêque de Posen. Il resta trois heures enfermé avec M. de Bismarck. Si quelqu'un avait pu entendre quelques paroles de cette longue conférence, les mots : papauté, empire du monde eussent frappé son oreille.

Dès que le prélat fut parti, le grand chancelier courut chez le roi de Prusse.

Que venait faire l'archevêque de Posen près de M. de Bismarck ?

Le prélat était alors très en faveur à la cour de Berlin, et au milieu des succès inouïs remportés par l'armée allemande, sous les ordres de son souverain, Monseigneur s'était souvenu en même temps qu'il était allemand et qu'il était évêque.

Il venait donc proposer au roi de Prusse, qui allait ceindre une couronne semblable à celle de Charlemagne. de prendre aussi le rôle glorieux joué par le grand empereur vis-à-vis du Saint-Siège. Le prélat de l'Eglise catholique venait demander à Guillaume Ier qui avait pu nous ravir nos provinces, de nous ravir aussi notre mission historique séculaire.

Il venait lui demander le rétablissement du pouvoir temporel de la papauté, il venait lui offrir la protection du catholicisme à travers le monde.

La Prusse, paraît-il, fut tentée. Des négociations s'ouvrirent avec la cour de Rome, ou plutôt des propositions furent faites à Pie IX.

Plus tard le cardinal Capalti disait à quelques Français réunis auprès de lui : « Le plus grand péril qu'a couru la France n'a été ni à Reischoffen ni à Sedan. Un jour elle fut plus près de sa perte qu'au lendemain de ces deux désastres, et ce jour fut celui où l'Allemagne voulut la déposséder de sa mission catholique, lui prendre son nom de fille aînée de l'Eglise, et son titre de soldat de Dieu. »

Le roi de Prusse s'est donc laissé bercer par ce rêve gigantesque. Mais le rêve s'évanouit aux pieds de cette blanche et douce figure de Pie IX.

Le saint Pape déclara qu'il tenait son pouvoir temporel de la France, que ses prédécesseurs l'avaient reçu de la France, et que tant que la France serait vivante et ne déclarerait pas solennellement qu'elle voulait rompre avec ses traditions séculaires, la papauté ne lui ferait pas l'injure de chercher d'autre protecteur.

Mgr Ledochowski fut fait cardinal. Mais l'insuccès de sa combinaison lui enleva tout crédit à la cour de Berlin. De favori, il devint victime, et le prince de Bismarck, pour se venger, imagina le Kulturkampf qui meurt après une courte existence.

Parler à Gambetta de ces grandes choses, prononcer devant lui les noms des Clément, des Sixte, des Léon, des Jean, des Boniface, des Gharlemagne, des saint Louis, des Henri IV, des Louis XIV, c'eût été peine perdue. La réponse était prête : le cléricalisme, voilà l ennemi!

Le retentissement de cette parole est bien fait pour

RÉCITS MïLIT. — 2e SKRIB 13

étonner. Prononcée par un homme elle fait naître le sourire de la pitié, mais écoutée dans une société civilisée par le christianisme, dans une nation éprouvée par les malheurs de l'invasion, n'est-elle pas effrayante de

cynisme ?

Gambetta, comme tous les Italiens, aimait les effets de théâtre, les hardiesses de langage, et les audaces de la phrase. Quelque peu comédien, ambitieux, privé d'éducation, mais d'une finesse extrême, sceptique, aimant à commander tout en flattant la multitude, il eut l'heureuse fortune de personnifier son époque, comme MM. Thiers et Guizot avaient personnifié la leur. A l'opinion il faut

toujours une idole.

Gambetta fut cette idole. A peine français, à peine bourgeois, à peine instruit, il s'éleva d'un bond au-dessus d'une foule qui se cramponnait à son pouvoir pour obtenir les emplois mis en quelque sorte au pillage.

Comment la tête ne lui eût-elle pas tourné? Les généraux obéissants s'inclinaient devant lui; les armées de centaines de mille hommes marchaient à sa voix ; la fortune publique était entre ses mains ; du premier venu il faisait un général en chef, et distribuait la croix de la Légion d'honneur après les combats comme Napoléon I". Ses antichambres servaient de rendez-vous aux diplomates et aux financiers, et tous les publicistes de l'Europe cherchaient à découvrir sa pensée.

Tremblants devant lui, ses collègues mêmes lui obéissaient en silence. Cet homme, qui au tribunal foudroyait les juges, qui à la tribune de la chambre des députes faisait trembler les ministres, qui à Tours et à Bordeaux traitait ses collègues comme des laquais, avait donc en lui une grande puissance de parole?

Pourquoi dès lors ne s'en est-il pas servi en faveur de la patrie? Il serait difficile de trouver dans ses discours aux troupes, ou dans ses ordres du jour, un éclat de

véritable éloquence, un appel aux grands et nobles sentiments.

Sa patrie n'était pas la France, mais l'Italie. Les ossements de ses pères reposaient depuis des siècles au delà de nos frontières; de la France, il ne connaissait que le département du Lot et le quartier latin sur les rives de la Seine. Du sang qui coulait dans ses veines, pas une goutten'avait été répandue ni à Ivry, ni à Fontenoy, ni à Waterloo. Nos monuments ne lui disaient rien, et les estaminets de Paris, avec leur peuple d'étudiants, séduisaient son imagination bien plus vivement que les plaines de la Loire ou les monts des Pyrénées.

Paris renfermait plus de mille républicains ayant plus de valeur personnelle que Gambetta; mais ces hommes ne pouvaient lui disputer le pouvoir. L'un avait une vie privée honorable et honorée; l'autre était un homme politique illustré par des travaux sérieux. Il s'en trouvait qui avaient combattu pour le pays dans les guerres civiles, ou rempli d'importantes fonctions dans l'Etat. Tous furent oubliés pour le jeune Italien que les hasards secondaient à l'envi. Son nom même lui servit comme rappelant au public les succès du ténor à la mode.

A tout autre on eût demandé de paraître un jour, un seul jour, sur le moindre champ de bataille; à ce chef d'armée on ne demanda rien.

Enfin, dans une circonstance extrêmement grave, lorsque le gouvernement reconnu fut chassé de Paris par la Commune en révolte, Gambetta se mit à l'abri derrière les Pyrénées. Là le politicien attendit qu'un parti eût exterminé l'autre, pour se joindre au vainqueur. Un homme politique n'eût trouvé à Saint-Sébastien que le déshonneur et la honte, Gambetta y puisa de nouvelles forces !

Cependant ne soyons pas trop sévère pour lui. Il a fait

peu de bien, mais il pouvait faire plus de mal. Dans sa toute-puissance, Gambetta n'a pas emprisonné, n'a pas proscrit. Il n'a fait fusiller ni un duc d'Enghien, ni un maréchal Ney. Ses mains n'ont pas été rouges de sang comme celles de Danton. Il n'était qu'un disciple de Barras, bien qu'avec un talent que nous reconnaissons volontiers supérieur.

Napoléon Ier disait que l'homme complet était celui qui avait autant de base que de hauteur. Gambetta possédait une large base, il était complètement privé de hauteur.

Les généraux se voyaient destitués, non parce qu'ils manquaient de talents ou de patriotisme, mais « en vertu de la première règle de la tradition révolutionnaire, qui ordonne de subordonner les chefs d'armée, quels qu'ils soient, à l'autorité politique et civile (1). »

Tout général sait désormais qu'après avoir subi de longues épreuves et servi de quinze à trente ans pour conquérir son grade, il sera aux ordres d'un député ou d'un préfet.

Si telle est la première règle de la tradition révolutionnaire, Dieu nous garde de cette tradition!

Le jour où les Turenne, les Kléber et les Desaix obéiront aux Glais-Bizoin, la France sera perdue.

Les chefs de la nation allemande ont habité pendant plus de six mois la ville de Versailles. Des bourgeois écrivaient chaque jour ce qu'ils voyaient. L'un d'eux a dit : « Nous connaissons maintenant la valeur réelle des vertus germaniques. Ayant vécu avec eux dans l'espèce de caserne piétiste qu'ils avaient installée au grand quartier-

(1) Lettre de Gambetta à Jules Favre.

général, nous savons ce que valent leur « moralité allemande », leur « chasteté allemande », leur « loyauté allemande... » Nous avions pris l'habitude assez naïve de ne juger l'Allemagne que sur ses grands poètes. Nous saurons désormais qu'il y a en Allemagne et surtout en Prusse, une réalité très prosaïque qui n'a rien de commun avec les fictions idéales qui nous avaient charmés et dupés. »

Après la capitulation de Sedan, les autorités et les habitants de Versailles exprimèrent un peu solennellement peut-être, et trop bruyamment surtout, un patriotisme que les baïonnettes prussiennes devaient calmer. Ce furent des proclamations, des adressés, des réunions qui ne pouvaient être suivies d'aucun effet.

Les Prussiens entrèrent à Versailles le 19 septembre 1870, se bornant à traverser la ville. L'un des régiments fit jouer la Marseillaise en passant devant la mairie. De temps en temps, au milieu des bataillons allemands, on apercevait des soldats français faits prisonniers le jour même au combat de Ghâtillon.

En voyant défiler quarante mille hommes en bon ordre, les Versaillais calmèrent leurs craintes. Le soir, la municipalité reçut ce billet signé par l'intendance prussienne :

REQUISITIONS DES 9e ET 10e DIVISIONS

1° Cent dîners pour les hussards ;

2° Vingt à trente bœufs ou vaches sur pied ;

3° Dix pièces de vin de 228 litres pour les troupes, et cinq cents bouteilles de vin pour les officiers;

4° Quatorze dîners d'officiers pour le général von Schmidt et son état-major;

5° Vingt voitures pour le transport des fourrages ;

6° Trente terrassiers pour combler les fossés du boulevard du Roi ;

7° Cinquante lits de blessés pour le château.

Un grand nombre de voitures grossières suivaient l'armée allemande; elles appartenaient à des personnages plus ou moins aventuriers, qui entassaient dans ces chariots leurs vols de chaque jour. De nombreuses patrouilles parcoururent la ville de Versailles pendant la soirée du 19 septembre, ce qui n'empêcha pas le pillage de plus d'une maison.

Le mardi 20 septembre, le Prince-Royal de Prusse fit prévenir la municipalité qu'il allait établir son quartiergénéral à Versailles, et que la ville aurait à le nourrir, ainsi que 400 personnes de sa suite.

Nous voyons, sur un registre officiel de la mairie de Versailles, que la ville devait fournir chaque jour 20.000 litres de vin, 800 quintaux de viande, 270 moutons, du riz, 1.200 quintaux de pain, 40 quintaux de sel, 70 quintaux de café.

Un ordre du Prince-Royal de Prusse fixa de la façon suivante la ration quotidienne de chaque soldat :

750 grammes de pain,

500 grammes de viande,

250 grammes de lard, 30 grammes de café, 60 grammes cle tabac ou cinq cigares,

1/2 litre de vin, ou 1 litre de bière, ou 1/10 d'eaude-vie.

Si l'habitant désire s'acquitter en argent, il donnera deux francs à chaque soldat.

Le pillage continuait en détail.

Les poètes de l'endroit se souvenaient de ces vers :

Gourmand, ivrogne et assuré menteur, Sentant la hart de cent pas à la ronde, Au demeurant le meilleur h'is du monde.

Le 24 septembre, un ballon venant de Paris passe audessus de Versailles. Des groupes de Français se forment

de tous côtés pour le suivre et le saluer. Un soleil éclatant illumine l'aérostat, qui, dans sa course, lance des journaux sur la terre. De nombreux coups de fusil sont tirés par les Allemands, mais pas une balle n'atteint le ballon qui était le Neptune.

Le dimanche 25 septembre, on vit les troupes ennemies conduites militairement aux offices. Le Prince-Royal présida l'une de ces cérémonies. Après l'office, il visita les ambulances, parcourant toutes les salles et s'arrêtant souvent au chevet d'un simple soldat.

A Metz, le maréchal Bazaine ne s'était jamais acquitté de ce devoir sacré.

Parmi les officiers qui vinrent faire des réquisitions à la mairie, il en était plus d'un qui non seulement se présentait avec une morgue hautaine et insultante, mais se croyait obligé d'entrer dans de bruyantes colères et de proférer des menaces d'amende, d'emprisonnement, d'envoi en Prusse , dès qu'on lui présentait les moindres objections, quelque légitimes qu'elles fussent. Un officier avait demandé à la ville une selle et une bride de formes particulières. On chercha vainement chez tous les selliers. Alors, le maire reçut cette lettre officielle :

» Versailles, 25 septembre 1870.

« La ville de Versailles reçoit l'ordre de payer deux mille francs jusqu'à demain matin, 10 heures , parce qu'elle n'a pas exécuté l'ordre de livrer une selle et l'autre harnachement pour un officier de la gendarmerie.

« L'intendant en chef de l'armée 3e allemande,

(c Signé : Jacobi, « Conseiller intime. »

Il y avait là un de ces caprices vexatoires particuliers au caractère prussien, dont la raideur cassante et la prétention tyrannique sont détestées des habitants du centre

et du midi de l'Allemagne. La mairie de Versailles refusa de payer les deux mille francs d'amende, mais elle se procura la selle exigée par la Prusse.

Malgré l'occupation, les journaux de Versailles avaient continué à paraître ; les rédacteurs se montraient d'une prudence extrême, et le commandant de la place, général de Voigtf-Rhetz, surveillait attentivement les articles qui étaient lus par un grand nombre de militaires allemands.

Le 26 septembre, le général Voigtf-Rhetz se rendit à la mairie, escorté par son état-major, et prévint le maire que la presse jouirait d'une entière liberté, à la condition qu'elle ne s'occuperait jamais des sujets qui pourraient déplaire au gouvernement de l'Allemagne. Les journalistes pouvaient traiter et discuter toutes les questions de politique intérieure ; la polémique était permise et même encouragée , car il ne déplaisait pas à l'autorité prussienne de voir les journaux français se quereller sous leurs yeux à propos de nos propres affaires. Dans les réunions, les Allemands riaient fort en voyant les républicains, les légitimistes, les orléanistes, les impérialistes se déchirer à belles dents.

Tous les matins, les bureaux du commandant de place prussien voyaient les journaux avant leur publication. Il y avait, en effet, un commandant de place français, M. Franchet d'Espéray. Il avait été désigné par la municipalité et reconnu par l'autorité prussienne pour exercer les fonctions de commandant de place français. Ace titre, M. Franchet d'Espéray rendit chaque jour de très nombreux services. Une circonstance particulière lui donnait plus d'influence qu'à toute autre personne : il avait, dans son enfance, eu des relations avec le Prince-Royal, alors enfant lui-même. Le Prince-Royal ne chercha pas à oublier ces souvenirs lorsqu'ils lui furent rappelés, et M. Franchet d'Espéray en profita pour être utile à ses

concitoyens. La ville de Versailles lui doit une véritable reconnaissance.

Un grand nombre de maisons riches renfermaient des armes de luxe et de grand prix. Les propriétaires de ces belles collections les enfermaient avec le plus grand soin. L'ordre fut donné un jour de transporter ces armes chez le commandant de place prussien, qui délivrerait un reçu , conserverait soigneusement ces armes , et les remettrait aux propriétaires au moment du départ de l'armée allemande.

Ces armes de luxe, au nombre de 1.200 environ, furent déposées dans la caserne des écuries, et là, les officiers prussiens vinrent choisir, dans cette superbe collection, ce qui était à leur convenance.

M. deTreskow, aide de camp du commandant de place, avait reçu les armes de luxe, affirmant qu'elles seraient restituées. Il n'en a rien été. Ces richesses sont en Prusse, aux mains de la noblesse ou dans les palais des princes.

Depuis le 20 septembre, une sorte de tristesse s'était emparée des troupes allemandes réunies à Versailles. La guerre leur semblait longue et meurtrière. Les soldats, et même les officiers, faisaient leurs confidences aux hôtes versaillais. Napoléon III, Guillaume et Bismarck étaient maudits. Beaucoup parlaient, en pleurant, de leurs enfants et de leur femme, qu'ils ne reverraient jamais. Par un contraste qui surprit d'abord et qui fut compris lorsqu'on se rendit compte de la nature particulière de l'Allemand, ces hommes si grossiers et d'une brutalité si rude avaient presque tous une très grande disposition à pleurer. Leurs muscles épais étaient de fibre non pas délicate, mais molle. Il n'y avait dans les soldats allemands rien de ces allures joyeuses, de cette franche gaîté alerte, vive, cordiale qui caractérise notre troupier. Dès que la discipline ne les tenait plus debout etraides, ils retombaient dans un

accablement lourd qui se soulageait par des larmes. Ces pleurs parurent d'abord fort touchants; plus tard, les bourgeois, et surtout les bourgeoises, sourirent de pitié quand ils virent que le cœur restait sec au milieu de ce déluge de pleurs.

Il était plaisant de voir ces grossières natures gémir coi me des enfants, en murmurant entre deux soupirs : « Napoléon, Guillaume, Bismarck, capout. »

Les enterrements des soldats traversaient la ville et ne contribuaient pas peu à augmenter la tristesse. Le 26 septembre, les funérailles d'un général tué aux avant-postes se firent avec pompe. La cérémonie était imposante : le cercueil, entouré de drap noir, couvert de branches de laurier, était porté sur les épaules des soldats. Il était suivi d'un nombreux état-major et escorté de détachements. Un corps de musique faisait entendre des marches funèbres d'un grand effet. Au cimetière, un discours fut prononcé par un général.

Quelques ouvriers de Versailles refusèrent de travailler pour les Allemands. Ceux-ci publièrent l'avis suivant:

« Les ouvriers sont prévenus qu'ils ne peuvent se refuser à travailler de leur état à la demande des officiers ou de tout autre individu appartenant à l'armée prussienne, et que leur travail sera rétribué comme il l'est par les autres habitants de la ville. »

Dans le commencement du mois de septembre, des précautions avaient été prises pour mettre à l'abri quelquesuns des objets d'art les plus précieux renfermés dans le musée. Un certain nombre de tableaux et de sculptures étaient transportés àParis.Le 19, l'ennemi prit possession du château, et, le lendemain, le tableau représentant la bataille de Lutzen fut crevé, et la figure de Napoléon Ier hachée à coups de sabre. Des vols trop renouvelés attirèrent l'attention. Au commencement du mois de novembre, on constata l'enlèvement d'un portrait de Mademoi-

selle de la Vallière, par Albrier ; le 24 du même mois, un portrait de Marie de Lorraine fut encore volé. Le 31 décembre, un morceau de la tenture du lit de Louis XIV disparut, malgré les recommandations sévères du Prince- Royal.

Une troupe de soldats français, prisonniers de guerre, traversa Versailles le 29 septembre. La population française fut émue de compassion. Ces hommes venaient de l'ambulance du Vésinet, et portaient encore le bonnet de coton des malades. Pâles, fiévreux, ils s'en allaient en Allemagne, sous la conduite de Prussiens qui repoussaient brutalement la foule à coups de crosse et à coups de sabre. On lançait de l'argent aux prisonniers, qui ne le recevaient pas toujours.

Le lendemain, M. Jeandel, membre du conseil municipal et rédacteur en chef du Journal de Versailles, fut arrêté pour avoir publié un article qui déplaisait à la Prusse. Voici les passages les plus saillants de cet article :

« De tous côtés, nous n'entendons que plaintes et malédictions contre les Prussiens ; il est hors de doute que nous ne pouvons pas les accueillir à bras ouverts ; leur passage dans nos villes est un fléau, leur présence un outrage, leur vue une affirmation vivante du désastre qui mine la France... Nous avons donc le droit de haïr les Prussiens et de souhaiter l'heure des représailles ; à notre place, ils en feraient tout autant. Mais examinons la question sous un autre point de vue : Qu'est-ce que cette armée prussienne? Une innombrable réunion d'hommes. Et qu'est-ce que chacun de ces hommes en particulier ? C'est un être encore plus malheureux que nous.

« Une volonté, à laquelle on ne résiste pas, l'a poussé hors de son pays, où il vivait paisible, au milieu de ses chères habitudes et de ses chères affections ; il a, là-bas, une mère, des sœurs, peut-être une femme, des enfants, tout ce qui rend bon, humain, tout ce qui fait aimer le tra-

vail et la vie !... et le voilà jeté loin de son bonheur ; le voilà exposé à la mort, tout simplement parce que le souverain de la France a jeté son gant au souverain de la Prusse, et que lui, sujet de Sa Majesté, il est devenu l'un des bras qui doivent accomplir le gigantesque duel auquel il ne comprend pas grand'chose... sinon que les parties intéressées sont les seules qui, à coup sûr, n'en mourront pas.

« Pour laver l'affront, pour relever le défi, lui, ce sujet prussien que nous maudissons, a reçu Tordre de quitter patrie, famille, travail, d'abandonner ses projets d'avenir, et d'aller tuer ou se faire tuer. S'il résiste a cet ordre, on le tue. Nul moyen de sortir de ce cercle de mort... Oui, ce Prussien qui excite en ce moment notre colère, devrait exciter aussi notre pitié, car il est plus malheureux que nous. Chacune de ses étapes à travers nos pays, l'éloigné de sa patrie. Il est exténué de fatigue et de privations. Honnête jusqu'alors, il se fait voleur parce qu'il a faim. Il a vu tomber autour de lui ses compagnons, ses frères : demain, peut-être, il aura le même sort. Dans les villes où il passe, il fait peur aux femmes, aux enfants ; partout des regards de crainte ou de fureur pèsent sur lui ; et le soir, quand il s'étend sur la terre humide pour dormir, il peut se dire que le bandit qui, comme lui, tue sans haine, a au moins le bénéfice de sa profession... tandis que lui, le pauvre hère, que gagnera-t-il à cette brillante campagne ... La gloire ?. . . Oh ! encore une fois, grâce pour ce mot! ne l'attachons pas au casque du plus fort. En admettant, d'ailleurs, qu'il .y ait gloire, en rejaillira-t-il assez sur cet infime vainqueur pour le dédommager de ce qu'il aura souffert? L'hymne patriotique n'expirera-t-il pas sur ses lèvres quand il trouvera, au retour, morts de misère ou de chagrin, ceux qu'il aimait?...

« Cette situation faite au soldat prussien, nous la retrouvons chez le soldat français : tous sont à plaindre...

Il y a de la ruine, du sang, des larmes partout. L'Allemagne, comme la France, est en deuil. Toutes deux, dans une partie de princes, ont joué la richesse de leur pays, la liberté de leurs peuples et la vie de leurs entants... Honte à celui qui l'a perdue, cette partie sanglante, mais, au nom de l'humanité, que celui qui la gagnera ne s'en glorifie pas. »

L'auteur de cet article fut menacé des peines les plus graves. Mais la municipalité sollicita son pardon, et l'obtint du général de Blumenthal. Le journaliste en fut quitte pour trois ou quatre jours de détention.

Peut-être quelque lecteur ami de la philosophie attend-il de nous des félicitations à l'adresse du journaliste. Certes, M. Jeandel est un fort honnête homme, animé de sentiments louables, mais fort peu patriotiques. D'après cet écrivain, les armées permanentes ne méritent que pitié et le bandit qui tue pour voler a au moins le bénéfice de sa profession.

Après avoir lu l'article de M. Jeandel, le général prussien a vu d'un seul coup d'œil que cet écrit entretenait la haine sans réveiller la vengeance, et que pour la Prusse tout était profit dans cette phraséologie démocratique.

Vous tous qui avez l'honneur de tenir une plume dans cette main faite pour porter l'épée, lorsque l'ennemi est debout, respectez les soldats qui meurent pour vous, ne détruisez pas l'esprit militaire, admirez le sacrifice, inclinez-vous religieusement devant les tombes toujours ouvertes, soyez miséricordieux même pour l'ennemi sans cesser d'être fier ; et si la plume est trop lourde à votre main, brisez-la et prenez un fusil. Alors seulement vous saurez ce qu'il pèse.

Le roi Guillaume, venant du château de Ferrières (1), arriva dans le palais de Versailles le 5 octobre. La garnison était sous les armes et un nombreux état-major en grande tenue se tenait en avant de la grille de la préfecture. Parmi ces officiers, on remarquait le duc de Gobourg, les princes de Wurtemberg, le prince de Hohenzollern (qui avait été le prétexte de la guerre), les princes héréditaires de Saxe-Weimar, de Mecklembourg, le duc d'Augustenbourg, etc. Le Roi dans une voiture, près du Prince-Royal qui avait été au-devant de lui, saluait les troupes, dont les hurrahs prolongés s'entendaient aux extrémités de la ville. Après être descendu de voiture, le Roi serra la main de quelques princes et entra dans la préfecture devenue le quartier-général de l'armée allemande.

Le soir, le Roi alla dîner chez le Prince-Royal qui avait choisi pour résidence la villa de Mme André, à la Portede-Buc.

MM. de Bismarck, de Moltke et de Roon, ministre de la guerre, étaient arrivés quelques heures avant le Roi.

Le premier s'était installé hôtelJessé,rue de Provence. Sa demeure était silencieuse et protégée par de nombreux agents. Le chancelier sortait tous les jours à cheval ou en voiture et se rendait chez le Roi. Il traversait la ville seul, sans escorte, sans officier, plus simplement qu'un colonel dont il portait les insignes. Sur la porte de l'hôtel Jessé, une sorte de drapeau de calicot blanc portait l'inscription suivante en allemand : Chancellerie de la Confédération.

(1) Village de Seine-et-Marne, à 30 kil. de Meaux. Le château a appartenu au fameux Fouché (1754-1820), le député de Nantes à la Convention Nationale.

M. de Moltke s'installa rue Neuve, à l'hôtel Lambinet. Sur le drapeau suspendu à sa porte on lisait : Grand quartier-général. C'est de cette maison que M. de Moltke dirigea pendant plus de quatre mois toutes les armées allemandes, tandis que M. de Bismarck était en communication constante avec l'Europe entière. Le rôle de M. de Roon semblait un peu effacé. Il ne l'était cependant pas.

En même temps que le Roi et les princes de son entourage, une suite nombreuse vint s'établir à Versailles. Cette suite immédiate du roi de Prusse comprend officiellement 7 officiers supérieurs, 92 employés de rang plus ou moins élevé ; 27 soldats du train ; en tout 126 personnes, 135 chevaux et 28 voitures. A la tête de ce personnel était placé le maréchal du palais, comte Pûckler ; puis venaient le comte de Perponcher, grand maître des cérémonies ; le conseiller intime Borck, chef du cabinet ; le conseiller Kanzki, régisseur ; le docteur Schneider, lecteur du Roi; puis ses chambellans, des officiers d'ordonnance, etc., etc. Tout le monde se mit à réquisitionner vin de Champagne et médicaments les plus intimes.

11 avait été décidé que la cour de Prusse célébrerait par une solennité éclatante l'entrée du roi Guillaume dans Versailles, cette ancienne capitale de Louis XIV, le véritable ennemi auquel l'Allemagne faisait la guerre, selon le mot de l'allemand M. Ranc à M. Thiers. Réquisition fut adressée pour le jeu des grandes eaux, et l'annonce se fit au son du tambour. Quelques instants après on collait dans Versailles cette affiche écrite à la main : « Tous les habitants de Versailles qui iront voir jouer les eaux aujourd'hui méritent la mort. »

La fête fut en effet exclusivement prussienne et militaire. La cour parut tout entière. Le roi Guillaume se montra sur la terrasse, puis se dirigea vers les bassins,

suivi de son nombreux état-major. Le Roi alla de bassin en bassin, assistant en maître au spectacle auquel il avait été invité comme hôte quelques années auparavant par l'empereur des Français.

Le soir il y eut retraite aux flambeaux. Le Roi se mit au balcon et fut salué par les musiques militaires qui jouèrent la marche de Duppel et le Wacht am Rhein, au milieu d'un enthousiasme militaire qui ne respectait pas toujours la discipline.

Le désir de tous les nouveaux venus à Versailles était de v@ir Paris. Tous se faisaient conduire à un endroit choisi d'avance. Des sentiments bien divers agitaient les groupes où des individus avec des longues-vues interrogeaient nos monuments déjà condamnés aux flammes par l'ignoble populace. Le roi de Prusse sortit en voiture le 7 octobre en exprimant le désir de voir Paris. Les habitants de Versailles remarquèrent que l'équipage royal se dirigeait vers les hauteurs de Saint-Germain, escorté par cinquante uhlans dans une tenue parfaite. Le Prince-Royal, une carte déployée sur les genoux, accompagnait son père. De l'angle nord des arcades de Louveciennes on découvre une partie des alentours du Mont-Valérien et du cours de la Seine.

L'équipage royal et l'escorte disparurent aux yeux des passants.

Qu'arriva-t-il alors ? On ne le sut pas à Versailles ni même aux alentours. On parla beaucoup, mais à voix basse, en tremblant.

Il est certain qu'au retour l'escorte comptait moins de cavaliers qu'au départ, et que ceux qui revenaient n'avaient plus une tenue aussi correcte.

D'après une version, le roi Guillaume aurait été surpris par une attaque de francs-tireurs ; d'après une autre, des coups de feu auraient été dirigés sur lui par des Polonais de l'armée allemande.

On ne connut pas la vérité.

L'accusation portée contre les Polonais n'avait peutêtre pour point de départ que certains récits qui couraient de bouche en bouche. Nul n'ignorait la répugnance d'une partie d'entre eux à servir dans les rangs de la Prusse. Les uns demandaient des vêtements bourgeois pour fuir loin des armées allemandes ; les autres juraient sur le Christ que jamais ils n'avaient tué ou blessé un Français.

D'immenses troupeaux de moutons traversaient la ville de Versailles, venant par la route de Saint-Cyr. Des commerçants s'enrichissaient au service des Prussiens ! En présence des documents nombreux que nous avons sous les yeux, nous ne pouvons que détourner la tête et rougir de honte. Oh ! cher patriotisme, n'es-tu qu'un vain mot pour des hommes nés en France, nos frères, et qui ont été assez lâches pour tendre la main à l'ennemi !

Pendant tout son séjour à Versailles le roi de Prusse et le Prince-Royal assistèrent chaque dimanche à l'office divin. Il était célébré dans la chapelle du château. Le ministre protestant prononçait le sermon sur les marches de l'autel, et jamais le roi Guillaume ne se plaça dans la tribune occupée autrefois par Louis XIV. La piété étant bien vue de Sa Majesté, les princes, les généraux, les grands personnages se portaient en foule aux offices du Roi. M. de Bismarck presque seul affichait son indépendance en s'abstenant d'y paraître. Dans les bascôtés et dans la galerie supérieure s'entassaient une énorme quantité de soldats qui se donnaient le spectacle d'une réunion de princes. Le Roi et toute sa cour témoignaient une grande ferveur religieuse. Les yeux fixés sur leurs livres tous les souverains chantaient en chœur les psaumes du jour. Le sermon était naturellement parsemé de louanges, et le pasteur chargé de le prononcer

RÉCITS MILIT. — 2« SÉRIE. l4

appartenait généralement aux aumôniers, plus habiles cavaliers qu'orateurs chrétiens.

Le moins observateur des bourgeois de Versailles comparait nos aumôniers catholiques visitant les malades dans les hôpitaux, à ces ministres de l'Eglise réformée, animant les promenades publiques par des courses désordonnées.

Lorsque l'office divin était terminé, le Roi regagnait sa voiture en traversant la foule compacte des soldats. Il y a longtemps que nos souverains ont perdu le prestige qui entourait Guillaume. C'était bien le monarque antique toujours armé, entouré de combattants et ne craignant jamais de se compromettre en coudoyant son peuple, parce qu'un Richelieu n'est pas venu frapper la tête de la noblesse, ni diminuer la longueur des épées.

Un Versaillais quelque peu physicien et chimiste, philosophe pratique, a fait une observation dont le lecteur doit profiter; nous la citons malgré son réalisme.

« L'envahissement de l'élégante chapelle de Louis XIV par cette masse de soldats prussiens y laissait chaque dimanche une odeur intolérable qui persistait pendant plusieurs jours, malgré tous les efforts des gardiens du musée pour la chasser par l'aération.

« Cette odeur particulière au soldat prussien était bien connue de tous les Versaillais qui avaient consacré une pièce de leurs logements à leurs hôtes forcés : le tabac, le lard, le cuir, le cirage, l'écurie et d'autres éléments s'y réunissaient pour former on ne sait trop quel acre mélange qui s'attachait aux meubles et aux murs et circulait dans l'air. Ce fait est peut-être dû à la nourriture et aux habitudes des soldats, mais il est incontestable que nous avons connu une odeur prussienne, très appréciable, et qui ne rappelle nullement les parfums de l'Orient. »

Une classe de fonctionnaires allemands fut^moins que

les autres sensible au sort de nos malheureux blessés : nous voulons parler des médecins et chirurgiens. Ils se montrèrent cruels. La brutalité de ces hommes de science dépassa toutes les bornes, non seulement de la pitié, mais aussi des sentiments les plus vulgaires.

Dans la matinée du 11 octobre, le Roi debout devant la préfecture vit défiler une grande quantité de troupes qui prenaient la direction d'Orléans. Entouré d'un état-major de princes, Guillaume avait fait placer près de lui M. de Moltke. Ce général attirait les regards des Français dont plusieurs cachaient, sous de grossiers vêtements, leur qualité d'officier. Très pâle, maigre et complètement rasé, il ressemblait plus à un savant qu'à un homme de guerre. L'œil couvert, les lèvres pincées, un casque très bas sur la tête, il n'était nullement accablé par l'âge, il semblait au contraire plein de vigueur. Ses traits immobiles et durs gardaient l'expression d'une rusticité glaciale. Il y avait dans cet homme une haine impitoyable. La physionomie du roi Guillaume formait un contraste frappant avec celle de son chef d'état-major. La figure du Roi était colorée et très animée ; les yeux d'un bleu très clair, la bouche facilement souriante avait une expression apparente de bonhomie et de bonne humeur. En passant devant leur souverain, les soldats poussaient, sur un signe des officiers, le hurrah réglementaire, mais sans enthousiasme. Tous les hommes qui allaient du côté de la Loire avaient le mal du pays.

L'un d'eux s'était suicidé au Ghesnay, ce qui avait amené l'arrestation de plusieurs habitants. Les officiers allemands se refusaient à croire qu'un soldat d'au delà du Rhin pût être las de la campagne de France, jusqu'à en mourir. Dans nos armées la guerre devient facilement une enivrante passion. Nous la menons avec un joyeux entrain, le cœur rempli de rêves chevaleresques. Nous

voudrions être des héros, nous donnerions notre vie pour une action d'éclat ; que l'officier éprouve ces sublimes délires, on le conçoit : il a un nom à illustrer et des récompenses à mériter ; mais que le simple soldat, enfant ignoré d'un pauvre village, sente son cœur battre comme celui du capitaine, voilà ce qui surprend.

Pour l'Allemand la guerre est un devoir, bien difficile souvent; car, s'il n'y a pas des étincelles au cœur, l'obscurité est bien profonde. Le mérite des officiers prussiens est plus grand que le nôtre, car ils doivent entraîner derrière eux tout ce monde qui ne les suit qu'à regret, tandis que nous pouvons à peine prendre nos places au premier rang.

La physionomie glaciale de M. de Moltke exprimait parfaitement l'idée d'opérations stratégiques, de calculs tactiques, d'études savantes. Si par un effort d'imagination vous pouviez placer près de lui les têtes énergiques des Lamoricière, des Changarnier, des Canrobert, vous ne sauriez vous empêcher de dire : « Hier pour eux, demain pour nous ! »

Le canon se faisait entendre nuit et jour, et des troupes sillonnaient sans cesse les rues de Versailles. Le 13 octobre on vit arriver, se traînant avec peine, trois cents paysans de Garches expulsés de leurs demeures par les Prussiens. Vieillards, femmes, enfants, tous avaient été chassés à coups de crosse sans pouvoir emporter leurs matelas. Ils demandaient un morceau de pain. Les malades eux-mêmes n'avaient pas été épargnés. Tous ignoraient dans quel lieu on les transportait, conduits comme un troupeau par les soldats, qui poussaient brutalement devant eux les infirmes et

les vieillards. La municipalité donna le séminaire pour refuge à ces pauvres gens. Le curé de la paroisse de Garches, l'abbé Bunel, dont le grand âge devait inspirer pitié, subit des outrages et des violences de la soldatesque. Il arriva le visage meurtri, la soutane sanglante et en lambeaux. Ce prêtre fut incarcéré dans la prison Saint-Pierre.

La ville de Versailles était en émoi, lorsque, le même jour, on vit un général français en grand uniforme traverser les principales rues, escorté, dans une voiture découverte, par un officier prussien. C'était le général Boyer envoyé de Metz (1) par le maréchal Bazaine, pour proposer une capitulation. Le général Boyer, qu'aucun Français ne put approcher, fut reçu par le Roi devant un conseil privé composé du Prince-Royal, de MM. de Blumenthal, de Bismarck et de Moltke.

Celui-ci déclara que l'armée de Metz ne serait pas autrement traitée que l'armée de Sedan. Le chancelier résuma la discussion par ces paroles : « On ne traitera du sort de l'armée de Metz qu'à la condition de la voir rester fidèle au gouvernement de la Régence, seul susceptible de faire la paix et de contribuer à son rétablissement ; l'Impératrice devra donner son assentiment à cet arrangement et en assurer l'exécution par sa présence au milieu des troupes. »

Cette proposition n'était qu'une ruse de M. de Bismarck pour occuper quelques jours encore le maréchal Bazaine, et amener l'épuisement complet de son armée.

Le général Boyer resta deux jours à Versailles et repartit pour Metz accompagné du même officier prussien. Boyer n'avait échangé aucune parole avec un Français, n'avait pu lire aucun journal et ignorait complètement l'état de nos affaires.

(1) Voir Récits militaires, lre série.

Quelques manifestations en l'honneur du général Boyer excitèrent la colère des Prussiens. Le lendemain de son départ, un officier allemand d'une trentaine d'années se présenta, muni d'un billet de logement, rue de la Paroisse, 38, chez M. Hamel, ancien conseiller à la cour d'appel d'Amiens. Vieillard de soixante-dix-neuf ans, du caractère le plus pacifique et d'habitudes parfaitement polies, M. Hamel, qui était loin d'être riche, occupait un modeste appartement. L'officier dit en entrant :

— Je viens loger chez vous !

— Mais, Monsieur, je n'ai que ma chambre et celle de ma domestique ; je vous prie donc, afin que vous soyez mieux logé, d'accepter un appartement à l'hôtel que vous choisirez... toute votre dépense sera payée par moi.

— Je suis logé chez vous, s'écria l'officier avec violence, c'est chez vous que je dois coucher, manger et boire, ainsi que mon ordonnance ; faites-moi voir vos chambres.

— Voici ma chambre, et voici celle de ma domestique, dit alors M. Hamel, se soutenant à peine.

— C'est bien, je prends la vôtre et mon ordonnance prendra celle de votre domestique. Allons, vite à dîner.

Sans faire la moindre observation, M. Hamel répondit qu'il faudrait attendre que le repas fût préparé.

L'officier s'emporta, menaçant, injuriant ce vieillard sans défense. Tout à coup M. Hamel tomba. Il était mort.

Le Prussien regarda froidement cette tête blanche, ces bras étendus sur le sol, ce visage où se peignait la résignation chrétienne. Puis il s'éloigna pour aller chercher un autre billet de logement.

Versailles était tellement privé de nouvelles que ce fut le 14 octobre seulement qu'on apprit le départ de Gambetta en ballon, départ qui remontait au 8.

Arrêtons-nous un instant devant une publication qui a

pour titre : Un dîner à Versailles chez M. de Bismarck, par M. Angel de Miranda (1), attaché à l'ambassade espagnole près le gouvernement français.

Le récit de M. de Miranda est quelque peu gaulois : puisque notre but est de peindre la physionomie de cette époque de guerre, nous ne saurions refuser l'aide du diplomate espagnol.

« La maison de M. de Bismarck est située dans une des rues les plus sombres du sombre Versailles ; elle est d'apparence modeste, presque nue. En entrant dans cette demeure Spartiate, je songeai aux pillages, aux réquisitions forcées, aux wagons entiers remplis de meubles précieux expédiés en Allemagne, et j'admirai le comédien minutieux qui se cache sous le masque de franchise soldatesque du très excellent chancelier.

« Un seul factionnaire se tenait à la porte. Dès l'antichambre, la chaleur vous prenait à la gorge ; le maître se plaît dans cette température de magnanerie, favorable sans doute à l'éclosion de ses vastes projets. De grands manteaux militaires et d'énormes bottes garnissaient la pièce ; — à côté se tenaient une douzaine d'individus d'assez mauvaise mine, qui travaillaient à un classement de papiers. L'un d'eux se leva, il avait une longue barbe rousse. Cet homme, qui devait jouer un certain rôle dans les aventures qui m'attendaient à Versailles, était une sorte de maître Jacques, tour à tour huissier, laquais, valet de chambre, selon les besoins. D'habitude employé aux basses œuvres bureaucratiques de la chancellerie et mouchard sans discontinuité. M. de Bismarck, en homme pratique et qui entend l'économie domestique, s'est servi, pour monter sa maison militaire, des principaux limiers delà police berlinoise. Ces honorables personnages, tout en lui rendant les services les plus divers, lui épargnent

(1) Bruxelles, 1871, 1 vol. in-8».

l'encombrement d'un personnel nombreux — célérité et discrétion.

« M. de Hatzfeld, chef du cabinet, vint me recevoir, et à son aspect M. de Uslar, mon guide, lieutenant de hussards, prit aussitôt cette attitude de raideur soumise qui faisait dire à Heine : « Ils ont l'air d'avoir avalé le bâton avec lequel on les rossait jadis. » — La pièce où nous entrâmes après avoir échangé quelques mots était pleine de fumée... Deux bougies brûlaient sur la cheminée, fichées dans des bouteilles. Au milieu, sur un méchant guéridon, il y avait un broc contenant de la bière et quatre gobelets d'argent. Le reste du mobilier n'était rien moins que somptueux. Trois personnes se tenaient là : un général qui s'esquiva, puis un jeune homme vêtu d'une ample redingote bleu de ciel, les jambes enfermées dans des bottes fortes ; enfin un grand gaillard assez mal affublé d'une interminable capote verte à collet et à doublure jaune, déboutonnée, et laissant voir la chemise et les bretelles.

« Ce personnage n'était autre que S. E. le comte de Bismarck, chancelier de la confédération du Nord, pour le moment arbitre souverain des destinées de l'Europe.

« Le comte se leva et m'invita à m'asseoir en essayant un sourire aimable qui ne réussit pas. Après avoir écouté le rapport que lui fit en allemand, à mon sujet, le lieutenant de Uslar, il se mit à questionner longuement cet officier sur les moindres détails relatifs à l'incident ; puis il donna des ordres au jeune homme bleu, qui se retira. »

M. de Miranda ayant voulu se rendre en Espagne s'était muni de sauf-conduits à Paris et venait à Versailles pour obtenir l'autorisation de traverser la France. Arrêté aux avant-postes par le lieutenant de Uslar, il était conduit à M. de Bismarck qui, en présence d'un attaché d'ambassade, jouait le jeu diplomatique.

Après avoir appris de M. de Miranda que les ambassadeurs des puissances étrangères étaient encore représentés à Paris par des secrétaires, M. de Bismarck changeant brusquement de ton dit àl'E*spagnol :

— Mais vous n'avez probablement pas dîné, permettez-moi de vous offrir une collation. Elle ne sera pas brillante ; l'heure de notre dîner est passée depuis longtemps et nous manquons de tout à Versailles.

« L'officier bleu reparut, M. de Bismarck me présenta :

« — Mon neveu M. le comte de Bismarck, qui vous

fera les honneurs en mon absence. Je vous prie de

m'excuser ; j'ai un travail urgent, je reviendrai bientôt. »

M. de Miranda plaça ses papiers devant M. de Bismarck

qui les repoussa du doigt en disant :

— Oh ! c'est inutile, je ne doute nullement de votre identité.

« Je fus introduit dans la salle à manger, aussi piteuse d'aspect que le salon. Le système des bouteilles vides en guise de flambeaux y était continué. M. de Bismarck neveu s'assit à ma gauche et M. de Hatzfeld à ma droite. On commença la collation, largement arrosée de vin de Champagne et de vin de Bordeaux. Sous prétexte de conversation M. de Hatzfeld remplaçant le chancelier poursuivit son interrogatoire en véritable juge d'instruction

« Le chancelier revint sur ces entrefaites, bruyant et d'allure cavalière ; il s'installa à califourchon sur une chaise en face de moi et demanda du Bourgogne. Le maître d'hôtel entra, suivi de l'homme à barbe rousse ; ils apportaient à eux deux huit bouteilles. M. de Bismarck goûta la première : c'était du Nuits ; il n'eut pas de succès. Une seconde bouteille fut débouchée ; cette fois le chancelier parut satisfait. Il examina le liquide à la lueur de la bougie et s'écria :

« — Excellent! C'est du Romanée.

« — Vous êtes connaisseur, monsieur le comte, lui dis-je. A ce titre, vous devez être satisfait de la cave de céans

« Il m'arrêta, en s'écriant :

« — Vous vous trompez, ce vin n'est pas de la maison ; il vient de VHôtel des Réservoirs. Je suis gentilhomme ; je me ferais un scrupule de faire pour moi-même la moindre réquisition. Tout ce dont j'ai besoin, je l'achète. Je ne veux pas que mes fils aient à rougir de moi, c'est ce qui vous explique le dénuement qui existe ici.

« Il montrait de la main les bouteilles servant de flambeaux. »

M. de Bismarck se trompait. La mairie de Versailles possède une liasse considérable de réquisitions sorties de la maison de M. de Bismarck. Dans cette liasse figurent des réquisitions de meubles de toute espèce, de lingerie, de vaisselle et même d'une nachtstuhl. Les réquisitions de flambeaux, de bougies, de bois, de charbon étaient considérables. Dans cet emploi de bouteilles en guise de flambeaux il n'y avait donc qu'une simple fantaisie ou peut-être un calcul qui ne doit pas faire illusion. Gomme tous les princes allemands, M. de Bismarck a largement usé de la réquisition pour son usage particulier. Il disait vrai, quant au vin qui venait de l'Hôtel des Réservoirs. Devant un agent diplomatique étranger, il pouvait être utile de boire du vin non réquisitionné.

Tout en vidant les bouteilles de Romanée, M. de Bismarck racontait des histoires fort gaies avec un gros rire qui cachait le rusé diplomate dont l'habileté tenait, en ce moment, toute l'Europe en suspens.

« On parla de Paris, de la guerre, de l'Espagne que M. de Bismarck regrettait de ne pas voir alliée de la Prusse comme défendant le prince de Hohenzollern.

« — Je ne suis pas homme à me mêler des affaires d'autrui, dit tout à couple chancelier, cependant on peut dire

que le choix d'un prince allemand eût été pour vous, Espagnols, une garantie de régénération... Voyez-vous, la race latine est usée; elle a accompli de grandes choses, mais aujourd'hui ses destinées sont finies, et elle est appelée à s'amoindrir peu à peu, jusqu'à disparition totale — en tant que collectivité. — Les hommes d'Etat prévoyants des pays latins doivent devancer et diriger le mouvement de transformation, au lieu de s'épuiser en efforts stériles pour empêcher une chose fatale... Notre prince, sur votre trône, vous eût infusé, sans violence ni humiliation, un peu de la sève allemande. La race germanique est jeune, vigoureuse, aussi pleine de vertu et d'initiative que vous le fûtes autrefois. C'est aux peuples du Nord qu'appartient l'avenir, et ils ne font que débuter dans le rôle glorieux qu'ils sont destinés à remplir pour le bien de l'humanité. »

Les bouteilles en se succédant imprimaient aux idées une direction philosophique. M. de Bismarck en était à la quatrième bouteille et sa bonhomie devenait menaçante pour la France. Les deux secrétaires et le lieutenant de hussards semblaient fascinés. L'oracle se faisait entendre et le diplomate espagnol trouvait que la collation se prolongeait plus que de raison, et à travers toutes les bouteilles il entrevoyait une prison à bref délai.

— Ce n'est qu'à Paris que la paix peut se signer, dit brusquement M. de Bismarck.

— Mais avec qui ferez-vous la paix? reprit M. de Miranda.

— Nous finirons bien par trouver un gouvernement avec qui traiter, fût-ce celui de Robert Macaire ; et d'ailleurs qui nous dit que l'Empereur ne reviendra pas...? Petit bonhomme vit encore, ajouta le noble comte avec un de ces rires bruyants dont il souligne ses arrièrepensées.

La collation durait depuis trois heures, entremêlée de conversations dont nous avons fait grâce au lecteur. M. de Bismarck, faiblement secondé par son neveu, son secrétaire, le lieutenant de hussards et le diplomate espagnol, venait d'achever la dernière bouteille de Romanée. M. de Miranda exprima le désir de ne pas abuser plus longtemps des précieux instants de Son Excellence le chancelier. M. de Bismarck raccompagna jusqu'à la porte et dit :

— J'ai donné Tordre de vous faire préparer un appartement, demain je veillerai à ce que l'autorité militaire vous délivre un sauf-conduit.

En s'approchant de sa voiture qui l'attendait, le diplomate jeta les yeux sur son valet de pied qui se tenait à la portière dans l'attitude correcte d'un laquais bien appris. M. de Miranda sourit imperceptiblement. Qu'eût pensé M. de Bismarck s'il eût su que ce valet n'était autre que M. Oswald, journaliste de Paris, qui, se moquant du lieutenant de hussards, avait franchi les lignes à la barbe des Prussiens? M. Oswald avait de son côté fait une collation avec les gens de Son Excellence, et raconté les histoires les plus merveilleuses. On parlera longtemps de M. Oswald dans les antichambres de Berlin.

Après une course de cinq minutes, M. de Miranda s'arrêtait au n° 18 de la rue Montbauron, chez M. Chobert. L'ordonnance qui avait accompagné le diplomate dit au propriétaire :

— Ayez soin de ce monsieur ; c'est un grand personnage. Son Excellence a causé avec lui pendant trois heures et il vient de me donner vingt francs.

Le lendemain, M. de Miranda attendit vainement le

sauf-conduit promis par le chancelier. Le diplomate espagnol parcourut la ville de Versailles en touriste. Ses impressions de voyage méritent d'être conservées :

« La ville était morne. La terreur prussienne pesait sur elle ; les habitants se cachaient ou se glissaient dans les rues, silencieux et courbant la tête comme pour dérober à tous les yeux la honte que la servitude met au front des hommes. J'interrogeai l'un de ces passants, il me dit que les réquisitions étaient écrasantes et la discipline imposée par l'ennemi fort sévère. Il me montra un numéro du journal de la localité annonçant qu'il cessait de paraître, l'autorité prussienne lui ayant interdit la publication de tout article sympathique à la cause nationale, sous peine de quinze années de travaux forcés à subir même après la paix

« J'assistai à une parade. La tenue des troupes était aussi brillante qu'à Berlin et les mouvements s'exécutaient avec une admirable précision. »

M. de Miranda alla déjeuner à V Hôtel des Réservoirs, rendez-vous des grands personnages. Princes et généraux emplissaient les salles et les officiers de roture osaient à peine y paraître. Le général de Moltke assis à une table ressemblait, malgré son uniforme, moins à un chef d'armée qu'à un aumônier. Une foule de princes, plus ou moins souverains, portaient sans en rougir la livrée de la Prusse, marque de leur déchéance. Grâce à son costume de diplomate orné de la plaque d'Isabelle et à la décoration de Saint-Jean de Jérusalem qu'il portait en sautoir, M. de Miranda obtint une modeste table dans un coin.

« J'étais placé non loin de celle où se trouvaient les généraux Burnside et Sheridan, américains, vivant dans la plus grande intimité avec l'état-major prussien. Cette intimité me frappa singulièrement et me fit voir

clair dans certaines négociations qui avaient été pour les malheureux Français autant de duperies. »

La journée du 13 octobre s'écoula sans que le diplomate espagnol vît paraître son sauf-conduit. Le lendemain 14, dans la matinée, M. de Miranda reçut la visite du commandant de place prussien et de M. de Treskow ; ils vinrent lui faire subir un interrogatoire.

Quelque peu homme de lettres et fort imprudent pour un diplomate, M. de Miranda avait publié dans un journal de Paris un article dirigé contre l'ambition envahissante de la Prusse. M. de Bismarck, dont les espions remplissaient Paris, reçut l'article après la collation galamment offerte à l'Espagnol. S'apercevant un peu tard qu'il avait donné trop légèrement l'hospitalité de sa table et ses confidences, M. de Bismarck se vengeait.

L'interrogatoire terminé, le général commandant de place dit à M. de Miranda :

— Je vais rendre compte de vos explications à M. de Bismarck qui est fort en colère de vous avoir reçu et d'avoir parlé à cœur ouvert avec un ennemi. Je vous prie de me donner votre parole d'honneur de ne pas quitter cet appartement avant notre retour.

M. de Miranda se soumit. L'aide-de-camp Treskow, petit homme à l'uniforme râpé, l'air obséquieux et fourbe, sortit derrière son maître, en faisant au diplomate force révérences. Treskow ne savait pas encore s'il avait devant lui un prisonnier d'Etat, ou un personnage de qualité que M. de Bismarck serait forcé d'épargner pour ne pas soulever une question diplomatique.

Dès qu'il fut seul, M. de Miranda tint conseil avec le fidèle Oswald qui avait repris sa place au salon. Celui-ci était peu rassuré sur le dénouement de l'aventure. On décida qu'Oswald irait en reconnaissance autour du logis. Lorsqu'il revint peu d'instants après, le journaliste parisien fit savoir que l'homme à barbe rousse arpentait

le vestibule de la maison. M. de Miranda s'approcha prudemment de la lenêtre, et vit dans la rue un autre familier de la chancellerie qui avait paru pendant le déjeuner apportant des bouteilles pleines et faisant disparaître les autres. Cette façon d'être prisonnier sur parole parut originale à Oswald et à M. de Miranda.

Le temps passait, la faim venait et il ne fallait pas songer à l'Hôtel des Réservoirs. M. de Miranda voulut tomber avec gloire et se para de son uniforme espagnol, sans oublier la plaque d'Isabelle la Catholique et la décoration de Saint-Jean de Jérusalem qui se balançait sur sa poitrine.

Voyant que sa captivité se prolongeait, le diplomate fit prier le propriétaire de la maison, M. Chobert, qu'il ne connaissait même pas de vue, d'être assez bon pour lui faire envoyer quelque nourriture. Excellent homme, le bon bourgeois de Versailles offrit une place à sa table au prisonnier, quoiqu'il fût averti de sa situation fort délicate. En attendant l'heure du dîner, M. Chobert sortit pour glaner quelques nouvelles.

Il revint bientôt et apprit à M. de Miranda que Gambetta était parti de Paris en ballon et qu'arrivé à Toursr le dictateur avait publié une proclamation où les forces de Paris étaient énumérées. M. Chobert avait même copié quelques chiffres sur son portefeuille. Il montra ces chiffres au diplomate : 1.200 canons, 400 coups par pièce.

Soudain un grand bruit se fit entendre dans l'escalier ; la porte s'ouvrit avec fracas et les crosses de fusil résonnèrent dans l'antichambre.

Deux officiers prussiens attendaient M. de Miranda au salon. L'un était M. de Treskow qui avait changé son attitude servile du matin contre les allures les plus insolentes. L'autre se distinguait surtout par un énorme hausse-col suspendu sur sa maigre poitrine. Ce person-

nage, que M. de Treskow nommait l'officier de gendarmerie, était réellement fantastique : une figure décharnée, des yeux de hibou et un nez crochu surmonté d'une paire de lunettes à branches d'or. Des épaules partaient de longs bras maigres terminés par des mains qui rappelaient les pinces du homard. Des jambes grêles se débattaient avec une épée mince comme une broche. Ce type d'aiguazil fît penser à l'Espagnol Miranda que Tantique inquisition castillane s'était réfugiée en Allemagne.

Le dialogue suivant s'établit entre Treskow et Miranda :

Treskow : Monsieur, vous êtes notre prisonnier.

Miranda : Puis-je savoir de quoi on m'accuse?

Treskow : Oh ! de beaucoup de choses, mais je n'ai pas d'explications à vous donner.

Miranoa : Je vous ferai observer que je suis étranger, fonctionnaire d'un Etat neutre, porteur de papiers en règle, et qu'en m'arrêtant on commet une violation flagrante du droit des gens.

— Allons, allons, pas d'explications, s'écria l'officier de gendarmerie.

Et, saisissant M. de Miranda par les épaules, il le poussa dehors. Moins violent, M. de Treskow dit :

— Monsieur, l'officier de gendarmerie désire visiter vos papiers et vos effets ; en attendant il vous arrête.

Miranda reprit :

— Je n'ai rien à refuser à cet aimable gentleman. Cette réponse valut à l'Espagnol une rude poussée

qui le lança dans sa chambre à coucher. Là, il remit ses effets, ses papiers, son argent et ses clefs. Voyant qu'il avait affaire à un ama'jur, pour lequel la perquisition était un art, Miranda laissa le Prussien fouiller ses papiers, déplier son linge, mettre à son oreille les boîtes de toilette pour en interroger le creux. L'officier de gen-

UAMBE'JTA

darmerie retourna les poches des vêtements que portait l'Espagnol et promena ses doigts sur toute sa personne.

Treskow appela Barberousse qui rôdait aux alentours et Ton tint conseil dans le vestibule. Soudain la maison retentit de cris joyeux mêlés de gémissements. Les gémissements partaient des lèvres du malheureux M. Chobert qu'un sbire tenait au collet : « Ah! brigand, scélérat, infâme bourgeois, criaient ensemble tous les Prussiens, tu as pris note sur ton calepin de nos 1.200 canons à 400 coups par pièce. Tu seras fusillé demain. »

Le pauvre homme protestait que les 1.200 canons à 400 coups par pièce appartenaient aux Parisiens et non aux Allemands. Il avait été fouillé et l'on avait la preuve de son espionnage. Treskow se frottait les mains en souriant, le gendarme triomphait et répétait : « Il faut les fusiller demain. »

« — Enlevez cette plaque et cette décoration », dit-il à Miranda.

Celui-ci refusa et le bon gendarme les arracha.

Une voiture attendait à la porte, on y fit monter M. de Miranda en compagnie de Treskow, du gendarme et d'un employé des bureaux de Bismarck. Deux autres argousins se chargèrent de M. Chobert et d'Oswald qui partageaient la mauvaise fortune du diplomate. Miranda fut jeté dans un cachot cellulaire de la prison de Versailles et mis au secret.

Le lendemain à quatre heures, M. Angel de Miranda partait pour Mayence tout comme un simple soldat pris sur le champ de bataille.

Voilà comment se termina le repas chez M, de Bismarck. Depuis ce temps; M. Angel de Miranda a renoncé pour toujours à cet excellent vin de la Romanée qui lui rappelle la collation prussienne.

M. Chobert sortit de prison après être resté vingt-

EÉCITS MIL1T. — 2e SKRIE 15

quatre heures sans nourriture. Il ne fut pas expédié sur Mayence, grâce à M. Barbier , son beau-frère, et à M. Franchet d'Espéray, qui avaient fait d'activés démarches en sa faveur. Lo pauvre homme est corrigé d'inscrire sur son calepin le nombre des pièces de canon dont on parle devant lui, et le nombre de coups tirés par chaque pièce. De plus, tout billet de logement lui semble une épée de Damoclès suspendue sur sa tête.

Dans les premiers jours de novembre des ballons partis de Paris tombèrent au pouvoir des Prussiens. Ces ballons contenaient des milliers de lettres écrites par les assiégés à leurs familles de province. Ces lettres étaient envoyées au grand quartier-général de Versailles qui faisait opérer un dépouillement. Celles de ces lettres qui ne renfermaient aucun renseignement politique ou militaire étaient livrées aux soldats prussiens qui s'amusaient fort des sentiments exprimés par un fils, par un père, souvent par un blessé.

Il y a là quelque chose de bas qui blesse l'honneur et fait monter le rouge au front.

Voici un coup de force, le plus odieux qui ait été commis à Versailles pendant l'occupation allemande. Le 2 novembre 1870 M. de Raynal, substitut du tribunal, était occupé à mettre au courant un journal intime, où il avait l'habitude d'écrire pour lui-même l'emploi de chacune de ses journées. Séparé de sa femme et de son jeune enfant, il trouvait dans ce journal une sorte de consolation qui trompait sa solitude. Un de ses amis lui fit observer qu'il y avait quelque danger à laisser ainsi une trace de ses impressions, quand on vivait au milieu d'ennemis tels que les Prussiens. M. de Raynal, sachant que son jour-

nal n'avait rien que d'absolument inoffensif, ne le détruisit pas comme on le lui conseillait, mais, par un scrupule de conscience, il ratura tous les noms de personnes et de lieux qu'il avait eu l'occasion d'écrire. Il le fit surtout parce que, quelques jours auparavant, il avait reçu par l'entremise d'un ami des nouvelles de la santé de son père, alors enfermé dans Paris. Ces nouvelles étaient écrites sur une carte de visite, qui avait pu franchir les lignes d'investissement. Une fois par semaine, il y avait aux avant-postes, entre officiers d'état-major, un échange de billets de ce genre. Cette voie était considérée comme très régulière. L'ami qui avait donné à M. de Raynal le billet de son père lui offrit de faire passer sa réponse à Paris. Naturellement, M. de Raynal consentit avec joie, et il écrivit un très petit billet où il n'était absolument question que de la santé des siens. Quoiqu'il n'y eût là qu'un acte fort innocent, M. de Raynal par excès de prudence ratura sur son journal les noms des personnes auxquelles il devait cet échange de correspondance. Cette précaution devait lui porter malheur.

C'est au moment même où il écrivait sur ce journal intime, qu'il vit entrer chez lui un officier prussien de l'état-major du général de Moltke suivi de deux agents de police. Cet officier lui dit : « Vous entretenez des correspondances avec Paris. » Et, sans lui donner le temps de répondre, il lui montra une lettre de son père qui ne contenait que des nouvelles de sa santé, mais qui faisait allusion à la lettre reçue de Versailles. Puis, l'officier procéda à une mise en état d'arrestation, suivie d'une perquisition minutieuse. La première chose que les agents saisirent, ce fut le journal intime. M. de Raynal fut confié à M. Stieber, chef de la police, qui, après lui avoir lancé des injures et des menaces, l'envoya dans une des cellules de la prison de la rue Saint-Pierre.

Quelques heures plus tard, il était procédé à un inter-

rogatoire que nous résumons en supprimant les injures et les menaces les plus grossières :

— Vous savez, dit M. Stieber à M. de Raynal, que l'espionnage est puni de mort. Vous serez fusillé.

— Mais, répondit M. de Raynal, je n'ai jamais dit un mot de la guerre, et je n'ai adressé à Paris qu'un seul billet, où il n'était question que de la santé des miens.

— Vous êtes un espion.

— Je vous jure que je n'ai adressé qu'un seul billet à mon père, premier avocat général à la Cour de cassation.

— Vous mentez. Les noms raturés sur votre portefeuille prouvent que vous aviez quelque chose à cacher. Quelle est la personne qui a lait passer votre lettre à Paris ?

— Je ne puis la nommer.

— Alors vous serez fusillé.

Pendant trois jours, cet interrogatoire fut repris et toujours avec les mêmes menaces de fusillement.

M. de Raynal avait pour collègue et ami, M. Albert Harel, qui fut mandé par M. Stieber. On l'accusait d'avoir fait passer à Paris le billet adressé au père de M. de Raynal. Malgré ses protestations, M. Harel fut conduit en prison et mis au secret.

Après trois jours d'emprisonnement, les deux jeunes substituts partaient pour Minden. Avant d'être transporté en Prusse, M. Harel demanda l'autorisation d'embrasser son père, âgé de quatre-vingts ans; cette consolation lui fut refusée.

D'après les récits qui précèdent, on peut se faire une idée assez exacte de la vie que menaient à Versailles les citoyens de la ville et les Allemands, princes et soldats.

Mais le nom du chef de la police prussienne, M. Stie-

ber, appelle notre attention sur ce personnage que ses compatriotes eux-mêmes tenaient en souverain mépris. Ayons recours à ses Mémoires. Il écrit à sa femme le 17 octobre 1870 :

« Quand je vois les regards furieux des Français qui m'entourent, je subis une impression d'effroi; j'ai toujours un revolver chargé sur la poitrine. Combien je soupire après des temps plus paisibles ! combien je désire voir une situation pacifique succéder à cette période de guerre î Je voudrais me trouver près de mes innocents enfants, au milieu de gens bienveillants.

« Si nous restons encore quelque temps à Versailles, la ville sera misérable; nos réquisitions deviennent tous les jours un peu plus considérables. Les seules pensions de nos officiers coûtent 2.000 fr. par jour. Où la ville prendrait-elle cet argent? Il y a ici 600 officiers français pensionnés ; aucun d'eux ne touche plus un centime, et chacun a deux ou trois de nos officiers à loger. On doit nous fournir, en outre, la lumière, l'huile et le bois. Hier je me suis fait amener deux chargements de bois, qu'on a pris je ne sais où. J'ai trois cheminées à entretenir ; il n'est naturellement pas question de payer. On réquisitionne tout le fourrage et les équipages. Si cela dure, la ville sera ruinée et elle aura des dettes. Avec cela, il y a mille blessés dans la cité et trois mille ouvriers sans travail que la municipalité doit nourrir. Si ces derniers se soulevaient, nous tirerions et ne ferions pas grand cas de la ville.

« Notre Bismarck est vraiment la grâce de Dieu pour la Prusse ; il sait ce qu'il veut, il ne s'arrête ni aux égards ni aux considérations. Nous nous entendons très bien et c'est à bon droit que, dans un entretien, je lui ai répondu sèchement : « Excellence! on ne m'a encore jamais reproché de manquer d'indulgence. » Beaucoup de nos autres dignitaires sont faibles et sans caractère.

On gagne beaucoup à s'entretenir avec un personnage aussi raide, mais dont l'esprit est aussi clair. »

Voici unelettre du mois de novembre :

« Nous venons de découvrir un service de communications secrètes entre Paris et Versailles, par une lettre qu'un procureur général a reçue de sa mère, habitant Paris. La bonne femme ne pensait guère précipiter son fils dans le malheur en lui écrivant. J'ai dû faire arrêter le procureur général et l'enfermer dans sa propre prison. Ce que le personnage a dû ressentir, je le sais par une triste expérience qui m'est personnelle. J'ai également arrêté un conseiller à la cour. Il a été échangé des lettres entre Paris et Versailles. Je ne puis faire autrement, notre propre sécurité l'exige. Céder aux lamentations des familles serait impossible. Il nous faut songer à nous, dans le cas où nous serions subitement attaqués, et empêcher des éventualités pareilles.

« L'enquête à laquelle je me suis livré m'a permis de constater que le service de communications secrètes a pris de grandes dimensions. Je serai obligé, sans doute, d'arrêter demain une belle et admirée comtesse de la Torre, femme séparée d'un ambassadeur, Italienne de naissance et agent diplomatique. Le procureur général et le conseiller de cour me font de la peine. Ce n'est pas sans émotion que j'ai soumis le cas au général commandant. J'ai été attristé en apprenant que ces gens seraient déférés à un conseil de guerre, qui les fera fusiller ; mais je suis tenu de faire mon service, en me disant que, si les Français avaient le dessus, ils n'auraient pas plus d'égards pour nous que nous n'en avons pour eux. »

Au commencement de décembre, Stieber envoie ces détails :

« Les troupes ont capturé trois ballons et arrêté sept de leurs occupants. Prochainement, je serai obligé d'envoyer des gendarmes en patrouille au milieu des nuages.

Dans notre dernier coup de filet, nous avons capturé un aéronaute et un Français arrachés de leur ballon, et avons saisi tous les paquets de lettres que contenait la nacelle. Il y avait encore dans le ballon un troisième voyageur, un Anglais, absolument inapte à guider l'aérostat. Il s'est envolé, seul. Que deviendra ce pauvre Anglais ? Il se tordait les mains de frayeur quand il s'est vu emporté dans les airs. Que de singulières choses arrivent en ce monde!... Il est probable que le malheureux Anglais navigue encore. Il est probable que nous fusillerons les six navigateurs aériens que nous avons pris, afin de mettre un terme à ces dangereux exercices, car ils emportaient des dépêches pour le Midi, afin d'y préparer là-bas une attaque contre nous. »

Les pages qui suivent ont trait aux dernières négociations avant la capitulation de Paris. Elles sont pleines d'intérêt :

« Versailles, nuit du 23 au 24 janvier.

« Ma chère bonne femme,

« Lis et étonne-toi. Pendant que je t'écris cette lettre et que je bois une tasse de thé que j'ai préparée moimême, S. Exe. M. Jules Favre, ministre des affaires étrangères du gouvernement de Paris, et son gendre, dorment dans la chambre voisine, dans le lit de M. de Zernicki.

« Aucun secrétaire ou domestique ne l'a accompagné. Un de mes agents en civil le sert. — Jules Favre nous est arrivé tout à fait à l'improviste, comme parlementaire. Ce soir, le comte de Bismarck m'envoya tout à coup sa voiture et me fit appeler. J'appris en route que Jules Favre était chez le ministre. Celui-ci me chargea de préparer immédiatement un logis chez moi pour le parlementaire français et de surveiller M. Favre de près.

« J'offris deux de mes chambres, ce que M. de Bismarck trouva bien, « lout en me priant de ne pas laisser deviner

à Jules Favre qu'il se trouvait au milieu de la police. » Jules Favre et Bismarck étaient assis sur le canapé, dans une attitude familière: Quand je jetai les yeux dans la chambre, je crus voir de vieux amis qui ne s'étaient pas rencontrés depuis longtemps. J'ai pu constater qu'ils s'occupaient des négociations de paix. Ma nostalgie a cessé à ce spectacle, sur lequel les yeux du monde entier sont aujourd'hui tournés, et que très peu d'hommes ont été appelés à voir d'aussi près que moi.

« En sortant de chez M. de Bismarck, je courus chez moi et m'organisai. Je transférai ailleurs mon corps de garde; mes employés endossèrent des habits civils : je fis faire un bon feu, préparer deux lits ; et, comme les Français s'imaginent volontiers que nous mourons de faim, même à Versailles, je fis apporter tous les vivres et friandises que je pus me procurer.

« Dans tout Versailles, personne n'avait idée de ce qui se passait : l'Empereur et Moltke seuls le savaient. Les rues étaient désertes. Jules Favre arriva dans une voiture ordinaire : il est resté pendant une partie de la nuit, près de cinq heures, chez Bismarck.

« Je ne sais pas au juste, en ce moment, si Jules Favre est venu comme parlementaire ou s'il se rend à la conférence de Londres. En tout cas, ces longues conférences sont un indice de paix. En ces derniers jours, nous avons fait beaucoup de mal aux Parisiens : toute la ville de Saint- Denis est détruite et incendiée; Paris brûlé de ce côté en plusieurs endroits. Il paraît qu'un décret a été édicté, permettant à chacun de prendre des vivres chez son voisin. C'est du pur communisme, l'anarchie et la suppression de la propriété individuelle.

« Gomme j'en arrive là de cette lettre, M. Jules Favre medemande deux plumes, du papier et de l'encre. Je lui ai remis la plume avec laquelle j'avais écrit jusqu'ici et j'en ai pris une autre. Si je ne me trompe, c'est avec ma

plume que seront rédigés les préliminaires de paix. Le comte de Hatzfeld, qui a accompagné M. Jules Favre chez moi, m'a annoncé que ce dernier sera encore ici demain, et il me charge de préparer un bon déjeuner. Tout cela dit assez que les négociations sont sérieuses. Plaise à Dieu que ce toit sous lequel a couché cette nuit un des premiers chefs de nos acharnés ennemis lai inspire des pensées bienfaisantes!

« Jules Favre est resté éveillé jusqu'à trois heures du matin : il marchait en long et en large dans le salon avec son gendre. Il a l'air bien misérable. Le comte de Bismarck s'est fait conduire à minuit chez l'Empereur, où il y a eu conseil de guerre de tous les généraux. Ainsi donc, il ne peut être question que de la paix définitive et de la capitulation de Paris. Ma cuisinière (une Alsacienne) couche dans la chambre près du salon ; nous lui avons dit que les deux messieurs étrangers étaient des ministres bavarois qui parlaient aussi le français. Il faut qu'elle ait entendu une partie de la conversation, car ce matin , en servant le déjeuner, elle me dit dans son dialecte :

« — Excellence, ce ne sont pas des ministres bavarois, c'est Jules Favre qui veut faire la paix. »

« Pour le déjeuner, j'ai fait servir à M. Favre la dernière de mes oies et les deux derniers saucissons, j'ai fait prendre à l'hôtel deux biftecks et un gâteau. Il a l'air tellement affamé, qu'il fait peine à voir : il pourra se convaincre qu'il ne nous manque rien et que nous pouvons tenir. Avec cela, j'ai fait servir du café, du vin rouge fin, du malaga, du vin d'Espagne et du Champagne. Et puis, tout à fait par hasard, j'ai fait passer sous la fenêtre un troupeau de 8.000 moutons gras qu'on a amenés du dépôt. C'est jour de marché, Versailles paraît gai. On dit que Trochu a été destitué à Paris. Avant-hier, il y a eu des rassemblements populaires. Les Parisiens sont probablement à bout.

« Dieu soit loué ! cet épisode intéressant a amené un peu

de changement dans notre monotone existence. Gretchen (une fille de Stieber) ne pensait guère, en m'adressant les deux saucissons, que l'un d'eux serait mangé par Jules Favre, le négociateur de la paix.

« Vers midi, le comte de Bismarck arriva chez moi en voiture : il y avait eu un petit conseil de guerre, auquel assistaient l'Empereur , le Prince héritier , le comte de Moltke, de Bismarck et Roon. Bismarck en apportait personnellement les décisions à M. Jules Favre.

« Pendant que j'écris, Bismarck et Favre sont dans la chambre voisine ; ils traitent de la destinée de deux grands Etats. Le comte de Bismarck est resté près de trois quarts d'heure avec Jules Favre.

« Je sais maintenant qu'il s'agit de la capitulation de Paris. Favre me dit que Bismarck est parti. Je lui demande s'il faut commander à dîner.

« — Non, je repars immédiatement pour Paris », me répond-il.

« Jules Favre m'a dévoré un énorme morceau de l'oie. Il m'a demandé :

« — Qu'est-ce que c'est? On ne connaît pas cela à Paris. Je n'ai jamais rien mangé d'aussi beau et d'aussi bon ! »

« Je lui répondis : « Oie fumée ! C'est avec cela que nous nourrissons notre landwehr ou garde mobile ! »

« J'étudie depuis cinq ans le visage et les traits de Bismarck ; d'après leur expression et suivant le caractère de sa voix, je conclus, en l'accompagnant à la voiture, que notre affaire marche bien. »

Ne quittons pas la ville de Versailles sans adresser un salut aux tombes de trois patriotes.

Le 19 septembre 1870, le 46e régiment d'infanterie prussienne effectuait son entrée, tambours, fifres et musique en tête, dans le vlilage de Bougival. Le colonel qui le commandait, un grand brun, quiri 'avait pas l 'air corn-

mode, à ce que nous raconte un témoin oculaire, arrêta son cheval sur la place où débouche la rue des Hautes- Eaux. Là, il demanda :

— Où est le maire?

Il lui fut répondu que celui-ci, avec la majeure partie du conseil municipal, s'était retiré à Paris.

— Ah ! ricana l'Allemand, vos autorités vous ont abandonnés? Eh bien, nous allons vous gouverner. Mais tenezvous tranquilles, — ou sinon...

Un geste significatif compléta cette menaçante recommandation.

Le premier soin des arrivants fut d'installer un fil télégraphique entre leurs cantonnements et Versailles. A peine installé, ce fil fut coupé par une main inconnue. On le rétablit. Il fut coupé de nouveau. L'ennemi organisa alors une active surveillance autour de cet appareil de transmission, et un paysan fut surpris rôdant d'une façon suspecte aux environs de ce dernier.

Le paysan se nommait François Debergue. Il avait soixante ans et était jardinier chez Paul Avenel. On le conduisit devant une commission militaire.

— C'est vous qui avez coupé le télégraphe ? questionna le major qui présidait.

— Oui, c'est moi.

— Avec quoi ?

— Avec ceci.

Et le jardinier tira son sécateur de sa poche.

— Pourquoi avez-vous fait cela ?

— Parce que vous êtes l'ennemi.

— Promettez-vous de ne plus recommencer? Le vieillard secoua la tête :

— Je ne ferai pas cette promesse.

— Pourquoi donc?

— Parce que je suis Français.

Des voisins, des amis, des notables essayèrent d'arra-

cher le malheureux à la justice terrible qui allait le frapper. Ils offrirent de payer pour lui une rançon de dix mille francs. Le major se montrait disposé à accepter. Mais le jardinier intervint brusquement :

— Je ne veux pas qu'il soit rien dépensé pour moi, déclara-t-il. Ce serait de l'argent perdu. Je récidiverais le lendemain.

Et il répéta avec la même résolution qu'auparavant :

— Je suis Français et je fais mon devoir.

Le 26 septembre, à quatre heures du soir, un peloton de vingt-quatre fusiliers montait la principale rue de Bougival. François Debergue, condamné à mort, était au milieu d'eux. Le vieux paysan, en habits de travail, les mains liées contre le dos, marchait d'un pas ferme, la physionomie impassible. Le funèbre cortège , suivi de quelques habitants, prit la rue de la Celle et en gravit lentement la pente rapide. L'officier qui commandait le peloton paraissait ému. Plusieurs fois , on l'entendit murmurer en français, avec son accent tudesque : Patriotisme ! patriotisme !

On chemina sur la route de Versailles jusqu'à la ruelle des Bourbiers. Là, on tourna à gauche. L'escorte s'arrêta dans le champ d'un sieur Laine. Le condamné fut attaché avec une corde au tronc d'un pommier. Ensuite l'officier demanda aux assistants :

— Quelqu'un de vous a-t-il un mouchoir ?

— J'en ai un dans ma poche : prenez-le, dit le vieillard tranquillement.

On lui banda les yeux.

L'officier reprit :

— Avez-vous quelque chose à réclamer ?

— Qu'on m'enterre à côté de mon frère. L'Allemand leva son épée, le peloton fit feu, et François

Debergue tomba, le corps troué par dix-neuf balles tirées à quatre mètres de distance.

Bougival comptait sa première victime.

Le 21 octobre suivant, le général Ducrot opérait une sortie sur la Malmaison et sur la Jonchère. Les premières lignes prussiennes étaient en désarroi. Les hauteurs nous appartenaient. La panique gagnait Versailles.

A l'issue de cette journée, dont le résultat ne répondit pas au début, nos ennemis se vengèrent de la peur qu'ils avaient éprouvée sur deux braves garçons, — Jean-Baptiste Gardon, commis à la briqueterie de M. Jules Pointelet, et Jean-Nicolas Martin, contre-maître à la fabrique de M. Emile Pointelet, — qu'ils accusèrent d'avoir tiré sur leurs soldats avec un fusil à vent. On les traduisit devant un conseil de guerre assemblé dans le chantier du sieur Bayrac, à côté de la maison Baumann, qui servait de corps de garde. Les pauvres diables étaient condamnés d'avance.

— Ah ! mes gaillards, répétait avant la séance un des membres de ce tribunal improvisé, nous allons vous prouver que vous vous êtes trop pressés de croire que nous battions en retraite.

Aux questions qui lui furent posées, Gardon se contenta de répondre :

— Tout citoyen a le droit de défendre son pays.

Il avait quarante-quatre ans ; son compagnon , cinquante. On les mena dans le champ Laine, où avait été fusillé François Debergue. Gardon fut attaché au tronc du même pommier ; Martin, à un arbre voisin. Ce dernier dit, pendant qu'on lui bandait les yeux :

— Vous allez tuer des gens qui n'ont rien à se reprocher.

— C'est possible, répliqua l'officier qui commandait le peloton d'exécution ; mais c'est l'ordre du quartiergénéral.

Il ût un signe. Une détonation retentit. Les deux patients s'abîmèrent, foudroyés.

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