CHAPITRE IV
SOMMAIRE
Les volontaires de 1792 et les gardes mobiles de 1870. — Les mobiles du Lot. — Mort du commandant Fouilhade. — Le colonel américain Burr- Porter. — Combats des mobiles du Lot. — Pillage au camp de Conlie.
— La mobile de Vendôme. — Le capitaine Timoléon d'Epinay-Saint- Luc. — Les zouaves pontificaux à Loigny, au Mans. — L'abbé Fougueray.
— Le lieutenant Garnier. — Les mobilisés bretons à la Tuilerie. — Les mobilisés bretons au siège de Paris. — M. de Kératry, général en chef.
— Les francs-tireurs. — Jugement de M. de Jouvencel sur Gambetta. — Réflexions à ce sujet. — Les prisonniers civils. — M. Fautras, instituteur à Bricy, conduit en captivité. — La jeune fille de France. — Les prisonniers civils en chemin de fer et à Stettin.
La France eut en 1870 ses bataillons de gardes mobiles, comme elle avait eu en 1791 et les années suivantes ses bataillons de volontaires. Ces derniers sont devenus légendaires. La poésie, la peinture, la sculpture les ont célébrés, et l'on dit encore volontiers, dans les harangues démocratiques : nos pères les géants.
Si quelqu'un écrivait que les bataillons de nos gardes mobiles étaient supérieurs aux bataillons de volontaires, il serait accusé d'ignorance. Cependant, c'est en invoquant l'histoire que nous affirmerons la supériorité des mobiles sur leurs ancêtres, les volontaires de la Révolution.
En 1870, un grand nombre de bataillons de mobiles manquaient d'instruction militaire, la discipline rigoureuse laissait quelquefois à désirer, il se produisait parfois des actes de faiblesse, mais l'esprit demeurait bon, et Ton se battait à merveille.
En était-ce ainsi en 1792?
Interrogeons les documents historiques :
Au mois d'octobre 1791, le général Lamorlière fit ce rapport sur les volontaires d'un bataillon : « Ces canailles ont déjà refusé, de la manière la plus insolente, l'obéissance à leurs chefs qui voulaient les faire aller à l'exercice. Sous tous les rapports, les citoyens désirent le départ de cette troupe dont l'inconduite les inquiète. »
La guerre en 1791 commença sous les auspices les plus malheureux. En Flandre, deux colonnes de l'armée du Nord se débandèrent au moment de marcher à l'ennemi; l'une d'elles assassina son général. L'état des choses n'était pas meilleur à l'armée du Rhin. L'adjudant-général Vieusseux écrivait sur cette armée, le 15 mai 1792, du camp de Neukirch, à un de ses amis : « Les nouvelles particulières de Flandre sont désolantes ; elles nous annoncent des traits d'une lâcheté sans exemple, après toute la jactance possible et les démonstrations les plus bruyantes. J'en ai le cœur ulcéré. Ah ! si je pouvais entrer dans les détails, vous verriez s'il y a du patriotisme dans l'Assemblée nationale à céder lâchement à tous les caprices d'une soldatesque mutine et furieuse, à se récrier contre toute idée de subordination et de discipline, et à déclamer sans cesse contre tous les moyens de ramener l'ordre et la tranquillité. Je voudrais voir ces prétendus patriotes au milieu de soldats ivres ou furieux, qui menacent ceux qui osent leur parler des lois, et qui vexent, pillent et insultent les citoyens qu'ils sont appelés à protéger et à défendre. »
Le général Biron écrivait au ministre de la guerre,
Servan : « Les officiers de volontaires n'ont aucune fermeté ; ils mettent souvent le désordre au lieu de maintenir Tordre, et fournissent eux-mêmes l'occasion au relâchement de la discipline. »
Le même général, dans un rapport, s'exprime ainsi : « Il ne faut pas se tromper sur la composition des volontaires ; ce sont des gens achetés par les communes, et la plupart sans aveu, ils sont plus embarrassants qu'utiles... Tous les officiers-généraux auxquels je veux en donner les craignent... » Deux mois plus tard, Biron écrivait encore au ministre de la guerre radical, le citoyen Pache : « ... Il ne me restera pas 16.000 hommes en état de servir, les autres étant sans habits, sans souliers , sans armes, composés de gens contrefaits, infirmes, vieillards et enfants hors d'état de rendre aucune espèce de services. »
Custine, qui devait être renforcé par l'armée de Biron, pria le ministre de ne pas lui envoyer de bataillon de volontaires nationaux : « Pour l'amour de Dieu, ne m'envoyez pas de volontaires ; ils me sont absolument à charge. »
Ce général, pour augmenter sa popularité, avait d'abord comblé de louanges les volontaires, mais après l'occupation de Spire, il changea d'opinion : « Les volontaires ont pillé Spire, ils brisaient les armoires, emportaient meubles et argenterie. » Custine se vit forcé de faire fusiller les meneurs.
Enfin, la Convention, qui ne s'en rapportait pas aux seuls généraux, nomma des commissaires civils tirés de son sein pour visiter les armées. Le député Aubry fit ce rapport au nom d'une commission : « Citoyens, une vérité affligeante, c'est l'indiscipline de la plupart de nos bataillons nationaux... partout on redoute leur séjour; partout, ils demandent avec une brusquerie d'une force trop sentie; enfin partout ils détruisent... »
A Nancy, un bataillon de l'armée de la Moselle pilla, immédiatement après son entrée dans la ville, le Musée et la Bibliothèque, comme témoins parlants de la tyrannie. Le commandant de l'avant-garde de cette armée, le général Labarolière, offrit sa démission le 12 novembre en écrivant : « Je ne dois pas risquer en un seul jour la réputation que j'ai été trente-six ans à me faire ; je ne puis répondre des troupes. Une grande partie ne sont plus les enfants de l'honneur, mais les compagnons du crime et de la débauche. Chaque jour, chaque heure apprend de nouveaux désastres, et s'ils sont envoyés dans les pays étrangers pour y manifester les sentiments d'un peuple libre et vertueux, leur conduite fera regarder notre nation comme une société de voleurs et de pirates. »
La désertion était de tous les jours, dans les bataillons de volontaires. Du 27 novembre au 1er décembre, l'armée de la Moselle perdit 2.000 hommes par la désertion : « Si cela continue, ajoutait Beurnonville, je n'arriverai devant Trêves qu'avec les troupes de ligne. Personne ne se plaint des troupes de ligne, les seules qu'on puisse employer en campagne. Malheureusement elles ne forment que le quart de nos armées. »
Dans l'expédition contre Trêves, deux bataillons de volontaires, formant un effectif de 200 hommes, apercevant une troupe ennemie déjà fort ébranlée, se mirent à exécuter toutes sortes de danses ; ils entonnèrent de « véritables hurlements d'Indiens », puis ils prirent la fuite en désordre.
Le 18 octobre, six députés, et parmi eux Lacoste, envoyèrent à Strasbourg leur rapport au Comité de salut public : « Dans la déroute du 13 (prise d'assaut des lignes de Wissembourg par les Autrichiens), plus de 6.000 soldats ont abandonné leurs drapeaux et fui à plus de douze lieues. L'esprit des paysans alsaciens est infiniment
RÉCITS MILiT. — & SÉRIE 16
mauvais ; plusieurs se sont réunis à nos ennemis pour marcher contre nous. Le plus grand nombre des habitants de Strasbourg est plus autrichien que français et ne cherche qu'à livrer cette forteresse. »
Le procureur-syndic du département d'Indre-et-Loire adressait à Bouchotte cette lettre datée de Tours : « Citoyen ministre, tout le gros de l'armée composé de bataillons, la plupart ramassés à force d'argent, loin de donner (contre les royalistes de la Vendée), crie à la trahison, sauve qui peut! et, dans une débandade affreuse, un grand nombre jettent leurs armes, leurs munitions, et fuient avec leurs sacs et leurs porte-manteaux... »
Un décret du 28 décembre 1791 punissait le volontaire déserteur de l'honneur de servir dans la garde nationale et les troupes de ligne.
On connaît cette anecdote très caractéristique d'un capitaine de volontaires, résignant ses fonctions pour devenir simple soldat, et répondant à ses hommes qui le priaient de rester leur chef : « Je veux, moi aussi, avoir quelque chose à commander. »
Quelques bataillons de volontaires formés en 1792 eurent cependant une meilleure attitude.
Les généraux furent unanimes pour demander l'amalgalme des volontaires avec les troupes de ligne ; Luclo ner, Dumouriez, Dubayet, Kellermann, Kléber, Montesquiou, Beurnonville, Custine, Biron déclarèrent que les bataillons de volontaires ne rendraient de vrais services que lorsqu'ils seraient encadrés dans les bataillons des soldats de la ligne.
Les partisans et les admirateurs, malgré tout, des bataillons de volontaires diront peut-être que ces hommes sans instruction militaire et sans discipline ont néanmoins repoussé l'ennemi. La légende révolutionnaire est ainsi faite, mais elle est fausse. L'envahisseur fut repoussé par les troupes de ligne qui formaient une masse
de 200.000 hommes, soldats de l'ancienne armée royale. Il y avait aussi parmi ces derniers un certain nombre des bataillons de volontaires d e 1792, recrutés dans les troupes provinciales licenciées depuis peu et qui se transformèrent rapidement en vrais soldats. Enfin, pour tout dire, la France à cette époque n'avait pas en réalité d'ennemis redoutables. Entre le duc de Brunswick , commandant les armées alliées, et M. de Moltke, la distance était grande, et Valmy ressemblait peu à Frœschwiller.
Les bataillons de mobiles qui ont soutenu la guerre de 1870-1871, après les capitulations de Metz et de Sedan, ont été infiniment supérieurs aux troupes improvisées en aucun temps. Il est vrai que le souffle révolutionnaire n'avait pas en 1870 la même violence qu'en 1793. Il faut aussi rendre cette justice à Gambetta, qu'on ne le vit jamais soutenir l'indiscipline comme les Saint-Just, les Lebas, les Hébert, les Ronsin. Les prédécesseurs de Gambetta à Tours, les généraux de l'armée, avaient proclamé, le 2 octobre 1870, la loi martiale dans un manifeste trop ignoré de nos jours. L'article 6 de cette loi s'exprime ainsi :
« Seront punis de mort les crimes et délits suivants : assassinat, — meurtre, — désertion, — embauchage pour commettre un des faits punis de mort par le présent décret, — pillage avec ou sans armes, — refus de service à un supérieur, avec ou sans menaces ou injures, — inexécution d'ordre compris et réitéré, avec intention d'opposer de l'inertie, — injures, menaces, voies de fait envers un supérieur, — provocations en paroles à la révolte ou à l'indiscipline, — bris d'armes, perte volontaire d'armes afin de ne pas marcher au feu, — destruction de munitions, dans le même but, faite en présence ou non de l'ennemi, par lâcheté.
« Au feu, tout officier ou sous-officier est autorisé à
tuer l'homme qui donne une preuve de lâcheté, en n'allant pas se mettre au poste qui lui est indiqué ou en jetant le désordre par fuite, panique ou autre fait de nature à compromettre les opérations de la campagne et son salut, qui dépend de la résistance et de l'accomplissement rigoureux du devoir. »
Non seulement Gambetta ne désavoua jamais ce manifeste, mais il en soutint l'exécution avec énergie.
Pour le malheur de la France, Gambetta se crut capable de commander les armées et il fit partager cette idée à M. de Freycinet et à M. de Serres. Dès lors les armées se mettaient en mouvement par saccades, elles manquaient de cohésion, et n'agissaient pas de concert. Les ordres d'en haut étaient rarement compris, et ne parvenaient aux bataillons qu'après de longues explications. Les contre-ordres se croisaient avec les ordres et donnaient lieu à ces marches et contre -marches qui épuisaient les soldats.
Le trait caractéristique de la stratégie allemande était : diriger l'offensive sur le point où sont les forces principales de l'ennemi. Chacun agissait en conséquence. Mais nous n'avions rien de semblable.
Gambetta ne se faisait pas illusion sur l'issue de la guerre. Il savait que nos bataillons de mobiles, malgré leur bravoure et leur patriotisme, ne pourraient vaincre les vieilles troupes aguerries de la Prusse. Tout en parlant à ses concitoyens et à l'armée des victoires futures, il faisait cet aveu : « Les succès ne s'improvisent pas (1). » Et Gambetta se créait cependant une réputation de guerrier, auprès de nos populations, avec le sang de nos enfants.
Pour tout homme de bonne foi qui cherche la vérité dans l'histoire et non dans la légende, nos bataillons de
(1) L'ouvrage du baron von der Goltz : Gambetta et ses années, se termine par une étude intéressante sur les armées permanentes et les milices.
mobiles ont été en 1870-1871, répétons-le, plus courageux, plus disciplinés, plus dignes, plus patriotes que les bataillons de volontaires de la première république. Ce fait, à lui seul, n'est-il pas une consolante promesse pour l'avenir de notre pays ? Napoléon Ier consacre, dans ses Mémoires, plusieurs pages à l'histoire rapide des régiments employés à l'armée d'Italie. Il parle des campagnes précédentes de chaque corps, des traits de bravoure de chacun d'eux et des services rendus. Personnifier ainsi un corps est l'hommage le plus vrai qui se puisse adresser aux soldats.
Nous voulons faire ainsi. Nous prendrons au hasard l'histoire de quelques bataillons, qui tous ont fait honneur à leurs départements.
Patrie du roi de Naples Joachim Murât, du maréchal Bessières duc d'Istrie et d'un grand nombre de généraux, le département du Lot est habité par une race quelque peu rude, mais d'une intelligence vive et d'une bravoure proverbiale.
D'après la loi sur la garde mobile ce département devait fournir deux bataillons ; les 8 et 9 septembre 1870, ils arrivaient à Gahors, pendant qu'un troisième se formait rapidement. L'armement, fort mauvais, se composait de vieux fusils à percussion, mis en réforme depuis longtemps. Les sous- officiers seuls reçurent des effets d'habillement. Le tiers des officiers avaient servi dans l'armée, mais ne suffisaient pas à l'instruction des compagnies, fortes de 174 hommes chacune. Dès le 23 septembre les deux bataillons eurent l'ordre de se rendre près de l'ennemi.
Celui-ci était aux environs d'Orléans et la terreur régnait
dans la ville. Des paniques s'emparaient des habitants lorsque le cri : les Prussiens ! se faisait entendre. Nos mobiles, mal armés, sans uniformes, sans discipline, ne sachant même pas manier leurs fusils, ne pouvaient être d'aucun secours immédiat. Les deux bataillons furent dirigés sur Blois ; à peine étaient-il arrivés qu'ils reprirent le chemin d'Orléans où ils formèrent alors le 70e régiment. Envoyé à Jargeau puis à Sully, ce régiment de mobiles y fut reçu à bras ouverts par les habitants. Ils se disputaient les soldats, chacun voulait en avoir sous son toit et à sa table. Le maire de Sully qui n'avait pu en donner à tout le monde eut à entendre exprimer plus d'un sympathique regret.
Le général Martin des Pallières envoya le 70e à Nevers pour y compléter son équipement. Tantôt bien, tantôt mal reçus, les mobiles du Lot ont conservé d'excellents souvenirs du Nivernais. A Gosne la population apporta des vivres en abondance. La réception fut aussi très cordiale à La Charité et cette fois sous la présidence d'une gracieuse et charmante jeune fille. De Nevers il leur fallut aller à Fourchambault où les habitants leur prodiguèrent de véritables tendresses. « Le mobile était l'hôte de la famille, il avait sa place à la table et au foyer et remplaçait en quelque sorte le fils absent. En effet, donner à leurs compagnons d'armes, c'était pour eux donner à leurs propres enfants qui, sans doute, recevaient ailleurs la même hospitalité. »
Sous la vigoureuse impulsion du chef de bataillon en retraite Esportelle, nommé lieutenant-colonel du 70e, l'instruction faisait des progrès rapides et les mobiles se transformaient en véritables soldats. Désormais on pouvait les montrer à l'ennemi.
L'occasion se présenta bientôt. En attendant, les mobiles du Lot prirent l'uniforme : un képi, une blouse-vareuse en molleton, un pantalon de drap grossier et peu solide
et un burnous-capote surnommé « Griméenne » ; chaque mobile avait, en outre, une couverture de laine, un tricot de coton et une ceinture de flanelle. Après quelques jours de marche, les chaussures étaient hors de service. Les bataillons furent armés de chassepots.
Le 24 novembre, le 70e, sous les ordres du commandant Fouilhade, se trouvait aux environs de Brou (1). Quelques compagnies eurent Tordre de battre le bois pour s'assurer qu'il n'était pas occupé par l'ennemi. Voici le récit d'un capitaine :
« Nous nous engageâmes en avant et parvînmes bientôt à l'extrémité opposée, car il était de petite étendue ; devant nous se trouvait un champ assez vaste, et plus loin de grands bois. L'ennemi annoncé était sans doute ià-dedans et ne pouvait tarder à paraître ; nous nous mîmes en mesure de bien le recevoir : la moitié de la compagnie se déploya en tirailleurs sur la lisière, se dissimulant derrière les arbres et les buissons ; l'autre moitié se plaça en réserve à cent mètres en arrière.
« Bientôt nous distinguâmes vaguement le fourmillement d'une troupe en marche, et le mouvement des branches sur tout le front du bois indiquait clairement que nous allions avoir affaire à des forces considérables, qui s'avançaient rapidement sur nous. Il n'y avait pas à s'y tromper, évidemment c'étaient les Prussiens.
« A ce moment solennel, un frisson nous passa des pieds à la tête, et plusieurs d'entre nous sentirent leur visage inondé d'une sueur qui n'était produite ni par un excès de chaleur, ni par un excès d'héroïsme.
« Et, ma foi î pourquoi ne pas l'avouer ? à cette pensée que les Prussiens étaient là , tout près, et qu'il allait falloir en venir aux mains, nous étions loin d'avoir une bien grande confiance en notre courage. Néanmoins ,
(1) Département d'Eure-et-Loir, arrondissement de Châteaudun.
chacun fit contre mauvaise fortune bon cœur, et nous cherchâmes à nous encourager réciproquement, en faisant jouer brusquement le tonnerre de nos chassepots.
« Tout à coup, les masses ennemies parurent sur la lisière. Nous allions commencer le feu, lorsqu'un immense troupeau de moutons, conduit par les bergers, déboucha dans le champ. Bergers et moutons furent effrayés de nous voir courir sus. »
Renseignements pris, on sut que l'ennemi était à vingt kilomètres au moins et en pleine déroute.
Les bergers, dont les fermes se trouvaient aux environs, procurèrent aux mobiles du pain, du cidre et d'excellents fromages. On déjeuna sur l'herbe fort gaîment et sans se presser, pendant que le général attendait anxieusement le résultat de la reconnaissance dans les bois.
Telle fut la première expédition du 70e régiment.
Cette expédition de Brou n'avait produit aucun résultat. Les hommes étaient accablés de fatigue, et s'endormaient dans les fossés.
Pendant un séjour qu'il fit à Autainville (1), le 27 novembre, le 70e de mobiles assista à l'exécution de trois soldats de la ligne, condamnés à mort par la cour martiale du 17e corps. Ces exemples étaient nécessaires pour le maintien de la discipline. Dans ces circonstances, Gambetta se montra plus énergique que les maréchaux de l'Empire aux armées de Metz et de Sedan, où l'indiscipline prenait des proportions effrayantes. — Les mobiles du Lot n'avaient pas encore été exposés un long temps aux obus et à la mitraille ; mais, le 2 décembre 1870, à Loigny, leur réputation de bravoure se fit en quelques heures. Chargés de soutenir l'artillerie, les trois bataillons furent admirables.
(1) Département de Lcir-et-Cher, canton de Marchenoir.
Malgré les fatigues, les privations et les misères de toutes sortes, ces mobiles conservaient un moral qui résistait aux plus dures épreuves. Dans les bivouacs, ils jouaient comme des enfants, courant, sautant, se poursuivant; quelques-uns maniaient les cartes, d'autres racontaient d'interminables histoires. Le commandement du régiment était confié, comme nous l'avons dit précédemment, au chef de bataillon Fouilhade, qui, malheureusement, n'avait jamais servi dans l'armée. L'instruction et tous les détails se ressentaient de l'insuffisance du chef. Sa bravoure personnelle lui valait plus d'estime que de confiance. Ce que les compagnies de mobiles apprirent le plus vite, fut le campement. En fort peu de temps ils surent dresser les tentes, préparer les repas, établir les postes comme les vieux bataillons d'Afrique.
Dans les premiers jours du mois de décembre, il fut constaté que le 70e régiment avait perdu une grande quantité d'hommes. Les plus faibles n'avaient pu résister aux fatigues, les mauvais marcheurs étaient tombés aux mains des uhlans qui suivaient la colonne en marche ; mais si l'effectif ne présentait plus le beau chiffre du début, les bataillons avaient acquis une vigueur remarquable. Il ne restait désormais que des hommes robustes, pleins d'ardeur, de courage et de patriotisme.
A la bataille de Loigny (1), les mobiles du Lot étaient demeurés fermes sous les balles et les obus, mais ils n'avaient pas essayé leurs chassepots.
« Hélas ! nous n'allions pas tarder à être cruellement éprouvés par le feu de l'ennemi, le froid, la faim, la misère et la défaite. »
Le 8 décembre 1870, le 70e régiment prit une part très active à la bataille de Villorceau (2). Un nouveau chef, le lieutenant-colonel Vigouroux, arrivé dans la nuit précé-
(1) Département d'Eure-et-Loir, canton d'Orgères.
(2) Département du Loiret, canton de Beaugency.
dente, était à la tête des mobiles. Habilement dirigés, ils eurent, non seulement à combattre, mais à manœuvrer. Le temps était sombre, la neige tombait et on se trouvait tout près de l'ennemi. A peine quelques compagnies se déployaient-elles en tirailleurs, que le capitaine de Tulles, grièvement blessé, était emporté du champ de bataille.
« L'odeur de la poudre, les bruits du combat, le spectacle grandiose de la bataille grisent et donnent de l'entrain. Les obus passent en sifflant, mais personne ne salue. Nous ne sommes plus de jeunes soldats timides au feu, mais bien des vétérans, animés par le combat et par la haine de l'envahisseur. »
Les mobiles du Lot enlèvent le village de Layes à la baïonnette et les Prussiens qui le défendent s'enfuient de tous côtés. Le lieutenant-colonel Vigouroux, le capitaine Lallemand, le lieutenant Maury, un grand nombre de mobiles sont blessés. Le général Deflandre, très dangereusement atteint, est obligé d'abandonner son commandement. Nos jeunes soldats se retirent à Villecoulon. « Une ambulance, établie dans une ferme, regorge de blessés, nos malheureux camarades sont là, étendus sur la paille et souffrant atrocement ; quelques blessures sont horribles. Deux chirurgiens leur prodiguent leurs soins, mais, malgré leur dévouement, malgré leur diligence, ils ne peuvent suffire à leur rude besogne, et il arrive toujours de nouveaux blessés. De tous côtés, des cris de douleur : A moi, docteur, je meurs ! ah ! ma pauvre mère ! — Mon Dieu î mon Dieu !
« De temps en temps, l'un de ces malheureux rend le dernier soupir et il est emporté au dehors. »
Les pertes du 70e régiment s'élevaient à deux cent cinquante hommes tués, blessés ou disparus. Le lieutenant-colonel Vigouroux, l'aumônier des mobiles et un certain nombre d'entre eux, blessés, étaient tombés au pouvoir de l'ennemi à la reprise de Layes.
Le lendemain, 9 décembre 1870, à huit heures du matin, le 70° eut à défendre le village d'Ourcelle. Il y perdit une soixantaine d'hommes.
Dans son livre La 2e armée de la Loire, le général Chanzy fait reprendre à tort le village d'Origny par les troupes de la 2e division du 17e corps. Ce furent les mobiles du Lot qui accomplirent ce beau fait d'armes. Le général Chanzy le reconnaissait d'ailleurs dans les éditions suivantes de son ouvrage si important au point de vue historique.
« La fusillade avait cessé, nous étions entièrement maîtres d'Origny.
« Quelques mobiles s'avançaient, confiants, dans une petite rue ; en tête de ce groupe, marchaient côte àcôte les deux frères Course.
« Tout à coup un Prussien, blotti dans une étable, paraît sur le seuil de la porte, couche en joue l'un des deux frères, fait feu presque à bout portant et l'étend raide mort.
« On peut juger de la douleur du pauvre survivant : désolé, furieux, fou de désespoir, il se précipite sur le Prussien et lui porte plusieurs coups de sa baïonnette dans la poitrine.
« Le Prussien tombe inanimé, le sang coule à flots de ses blessures ; mais le malheureux frère a soif de vengeance ; il s'acharne sur son ennemi terrassé, le frappe encore à coups redoublés et piétine ensuite sur son cadavre (1). »
Les mobiles du Lot firent deux cents prisonniers à Origny, dont plusieurs officiers et un chef de bataillon. Ce fut une grande joie pour ces enfants du midi qui connais-
(1) Courtil, La garde mobile du Lot.
sent peu les Germains. Les prisonniers appartenaient au 32° régiment d'infanterie prussienne. Ils furent entourés, questionnés et avant tout désarmés. Presque tous possédaient une provision de tabac, et des pipes en porcelaine dont les mobiles s'emparèrent. Parmi les prisonniers plusieurs pleuraient à chaudes larmes. Les mobiles s'efforçaient de leur faire comprendre qu'il ne leur serait fait aucun mal. On leur offrait à boire, mais ils refusaient en tremblant. Quelques mobiles peu discrets fouillaient les sacs des prisonniers et proclamaient à haute voix l'inventaire : chaussures d'enfant — bonnet de femme, — robes, — châles — tabliers...
Parmi les prisonniers les uns disaient : « Nix pas Preaschien : nous ne sommes pas des Prussiens. » Quelques mobiles, ne pouvant se faire comprendre en langue française, parlaient à ces hommes du Nord le patois du Quercy, idiome d'une singulière énergie, mais qui n'a cours que dans nos montagnes.
Le commandant Fouilhade, très brave mais sans expérience militaire, eut la malheureuse pensée d'enlever le village de Villejouan. Sans avoir reçu d'ordre, il entraîna huit compagnies du 70e à l'attaque. L'ennemi était en forces, bien barricadé, et ne pouvait être délogé que par l'artillerie. Le commandant, à cheval et précédant sa troupe, criait : En avant! en avant!
Fouilhade est atteint de deux coups de feu, l'un à la cuisse, l'autre à la poitrine. Malgré ses blessures, il s'avance toujours à la tête de ses soldats, mais ses forces le trahissent, il chancelle, lorsqu'une troisième balle le frappe à la tête et l'étend raide mort.
C'était un enfant du pays, jeune encore, de taille élevée, brave, l'oeil vif, grande moustache, physionomie martiale, pétillant d'esprit, brillant causeur, aimant les aventures et ne connaissant guère les difficultés.
Au moment où Fouilhade tombait, un cavalier arrivait
au galop en criant : « Allons, les mobiles, vengez votre commandant, et vive la France ! » Ce cavalier était le colonel américain Burr-Porter qui était venu offrir ses services à la France. Depuis quelques heures il était chef d'état-major de la division, dont le commandement venait d'être confié au colonel de Jouffroy.
Le colonel Burr-Porter surprenait tout le monde par une brillante audace. Il galopait sous la mitraille sans la moindre émotion. Après avoir parlé aux mobiles du Lot, il se porta vers la gauche pour guider la tête de la colonne de la 3e division. Bientôt un éclat d'obus le frappa mortellement. Il expira dans la nuit. Cet étranger mourut vaillamment pour notre pays ; ne mérite-t-il pas un souvenir reconnaissant !
Le 70e régiment avait subi des pertes énormes. Ce qui restait debout gagna péniblement le village de Prenay (1). La nuit était venue. Chacun avait perdu un ami, un camarade ; la tristesse était générale. A l'enthousiasme d umatin succédaient l'abattement et la consternation.
« Dans la soirée et pendant toute la nuit, des mobiles parcoururent les ambulances pour avoir des nouvelles de leurs camarades blessés, ou chercher un ami parmi les morts.
« A la lueur vacillante d'une chandelle éclairant les pâles visages, dont quelques-uns semblaient dormir, tandis que d'autres avaient conservé, même dans la mort, une expression de colère menaçante, nos mobiles agenouillés recueillaient pieusement sur les cadavres divers objets leur ayant appartenu, précieuses reliques qu'ils devaient remettre fidèlement à leurs parents, après la campagne. »
Le corps du commandant Fouilhade, transporté à Josnes,
(1) Département de Loir-et-Cher, commune deJosnes.
gisait dans une cour au milieu des morts. Chefs et soldats étaient confondus, comme ils l'avaient été dans la mêlée.
Le succès de la journée revenait entièrement aux mobiles du Lot qui avaient enlevé deux villages et fait deux cents prisonniers. Mais cet honneur était chèrement payé. Neuf officiers et deux cents hommes se trouvaient au nombre des morts ou des blessés.
Le colonel de Jouffroy, promu général de brigade et commandant la division, rencontra le 11 décembre trois compagnies du 70e régiment qui allaient en reconnaissance. Les vêtements en lambeaux, les pieds à peine chaussés, ces braves enfants du Quercy marchaient fièrement. Le général arrêta son cheval et dit à haute voix : « Pauvres enfants, je vous plains, mais je vous admire (1). »
Le 15 décembre 1870, nos mobiles assistaient à la bataille de Vendôme.
Le général de Joufiroy exécuta diverses opérations entre Vendôme et Le Mans. Ces opérations étudiées avec soin sont un témoignage éclatant de la supériorité du soldat français sur le soldat allemand. Dans toutes les rencontres nos mobiles attaquent franchement l'ennemi qui ne se croit en sûreté que dans les^villages barricadés et derrière sa formidable artillerie. Ces jeunes gens, qui la veille cultivaient les champs, travaillaient aux ateliers, entreprenaient des carrières civiles, se précipitent la baïonnette en avant sur les vieilles bandes prussiennes et les repoussent. Mais nos plans étaient défectueux, il n'y avait pas une pensée stratégique, et tous nos efforts étaient sans résultat positif. Nos hommes faits prisonniers montraient un caractère bien autrement viril que les Allemands pris les armes à la main. Ceux-ci versaient des larmes, ceux-là étaient dignes et fiers.
(1) Lettre sur la mobile du Lot, commandant Guiraudies.
Nous ne sommes pas. de ceux qui professent une grande admiration pour le rôle qu'avait adopté Gambetta ; mais il faut lui tenir compte de sa confiance dans la jeunesse française représentée par les mobiles. Plus que ses collègues du gouvernement il a fait vibrer les cordes du cœur, il a compris que le patriotisme n'était qu'assoupi et qu'un grand élan pouvait le réveiller. Il n'a pas vaincu, parce qu'il ignorait l'art de vaincre. Cependant ne soyons pas aveuglés par les passions politiques et rendons justice à chacun.
A Montoire, les mobiles du Lot accomplirent un fait d'armes digne des vieilles troupes. Mais donnons la parole à un officier du régiment et n'oublions pas que les hommes qui se battent ainsi ont seulement quelques mois de service, et que beaucoup sont chaussés de sabots :
« L'arrière-garde prussienne vient d'entrer dans Montoire, ayant une demi-heure d'avance sur nous. La nuit qui arrive rapidement à la fin de décembre va favoriser notre attaque à la baïonnette, mais il faut se hâter, car l'ennemi, bloqué dans Montoire, pourrait trouver une issue.
« Le lieutenant-colonel Delgal, le commandant Guiraudies remettent un peu d'ordre dans les rangs, et nous reprenons notre marche. Bientôt des cris : en avant! retentissent de toutes parts ; les officiers sont impuissants à contenir leurs hommes, et alors ce n'est plus le pas de charge, ce n'est plus le pas gymnastique, mais bien un galop effréné, une course folle.
« Les compagnies emmêlées pénètrent ainsi dans Montoire : il fait presque nuit, les maisons sont closes ; partout le silence.
« Les habitants nous préviennent que l'ennemi
occupe la place au centre de la ville. Cette nouvelle ne fait qu'enflammer les âmes. Cependant, si les Prussiens
se sont barricadés sur la place, leur artillerie, enfilant la rue par laquelle nous débouchons, va faire de grands ravages dans nos rangs. Il n'importe, en avant ! et vive la France! tel est le cri général.
« Les officiers, sabre ou revolver au poing, les mobiles baïonnette au canon, serrant frénétiquement leur arme, offrent le plus beau spectacle qu'on puisse imaginer. Ce pêle-mêle imposant, cette cohue grandiose, ce bruit confus, ces cris de guerre, le cliquetis des armes s'entrechoquant, électrisent et excitent au combat.
« En avant ! à la baïonnette, vive la France ! Ces cris font tressaillir les cœurs d'une façon étrange, inconnue; l'enthousiasme est à son comble.
« 11 faut être passé par là, il faut avoir ressenti ces émotions pour les comprendre.
« Les Prussiens prennent la fuite, poursuivis par le 70e au delà du Loir. Les mobiles du Lot font un grand nombre de prisonniers et enlèvent un convoi considérable qu'ils conduisent à Montoire.
« Les habitants de la ville nous donnèrent avec joie le souper que les Prussiens leur avaient fait préparer pour eux-mêmes. Pendant une partie de la nuit la petite cité fut en liesse. Quelques généreuses personnes recueillaient les blessés. Transportés à Montoire, amis et ennemis reçurent tous les soins que réclamait leur état. Un fait triste à citer, c'est que parmi les morts et les blessés, quelques habitants des villages de Troô et de Saint- Quentin, amenés comme otages, avaient été frappés par nos propres balles, les Prussiens les ayant placés aux premiers rangs pendant le combat, contrairement aux droits de la guerre qui accorde aux habitants la neutralité. »
Les otages, dont la marche était réglée par le trot des chevaux, ne pouvaient suivre longtemps, et les Prussiens les rouaient de coups. Plusieurs furent laissés pour
morts. Un vieillard de Troô, voulant se sauver dans les bois, près d'Ambloy, fut arrêté et fusillé sur-le-champ (1).
Dans la matinée du 28 décembre 1870, le général de Jouffroy vint féliciter les soldats du 70e et constater les prises faites sur l'ennemi : onze chariots étaient chargés d'armes, de munitions, d'effets d'habillement ou d'équipement, de vivres, de grains réquisitionnés, etc. ; deux caissons d'artillerie, un affût et une voiture de pharmacie, mieux approvisionnée en tabac et en cigares qu'en médicaments, complétaient le butin.
Le général de Jouffroy résolut de tenter un coup de main sur Vendôme. En conséquence il demanda des renforts en infanterie et en artillerie au général Barry, en cavalerie au général Michel, et le 30 il pouvait mettre en ligne 28 bataillons dïnfanterie, 4 régiments de cavalerie et 34 pièces d'artillerie. L'effectif total de ces forces s'élevait à peine à 20.000 hommes.
Le 31 décembre, à sept heures du matin, tous les corps commençaient leurs mouvements sur Vendôme. À dix heures le 70e régiment de mobiles rencontra l'ennemi à la hauteur de la Boissière. Les hommes marchaient dans la neige jusqu'à mi-jambe sous une pluie de balles et d'obus.
« Le froid était vif et la faim allait bientôt se faire sentir. Le général de Jouffroy envoie à tous les corps l'ordre de bivaquer sur les positions conquises. On allume de grands feux ; étendus à l'entour de la ferme, nous gelions d'un côté, et rôtissions de l'autre.
« Combien, durant cette nuit du premier de l'an, rêvèrent au pays, à leur bonne mère, aux parents, aux amis dont ils étaient cruellement séparés pour remplir
(1) Voir les Souvenirs de l'invasion allemande dans les environs de Montoire, par M. Bourgogne, curé de Villavard. (Bulletin de la Société archéologique, scientifique et littéraire du Vendôrnois, tome XV, page 3C4.)
RÉCITS MII.IT. — 2e SÉRIE. 17
un noble et grand devoir : défendre le sol sacré de la patrie et chasser l'envahisseur !
« Mais aussi, là-bas, que de vœux pour le prompt retour durant cette même nuit ! Et ils étaient ardents, et ils étaient sincères, les vœux et les souhaits d'un père, d'une mère, d'une tendre sœur que plus d'un ne devait plus revoir. »
A deux heures du matin, le général de Jouffroy ordonna la retraite. Le général en chef a écrit à ce sujet (1) :
« Cette démonstration sur Vendôme, faite avec beaucoup de vigueur par nos troupes, avait forcé l'ennemi à se concentrer sur ce point. Ses pertes, au dire des habitants, avaient été considérables; les nôtres étaient moins sérieuses, grâce à l'élan de nos troupes. Nous ramenions deux cents prisonniers et cette opération prouvait aux Allemands que, malgré sa retraite sur le Mans, la 2° armée pouvait encore les inquiéter et leur tenir tête. »
Cette retraite, dans l'obscurité de la nuit, fut mal accueillie des troupes qui espéraient une victoire prochaine. On prononça le mot de trahison... Qu'on le sache bien, il n'y a pas eu de traîtres sous les drapeaux, mais parfois des faiblesses , souvent des ignorances. Pour notre propre honneur , ne prononçons jamais le mot trahison, qui nous a fait tant de mal et qui produit toujours le découragement et la démoralisation parmi les meilleures troupes.
Malgré l'insuccès de sa première tentative, le général de Jouffroy n'abandonnait pas ses projets sur Vendôme. En conséquence il prescrivit des reconnaissances offensives sur tout le front en avant de sa ligne.
Le 4 janvier 1871, le 70e régiment quitta Lunay vers dix heures du matin et se porta sur Villiers. Rejetés de leurs positions, les Prussiens s'établirent fortement
(1) Deuxième armée de la Loire, général Chanzy, page 267.
dans le village de Villepou. Nos mobiles abordèrent l'ennemi au cri : à la baïonnette ! Ils faisaient une telle consommation de cartouches que l'arme blanche devenait bientôt leur dernière ressource.
Le 6 janvier une compagnie du 2e bataillon du Lot se laisse surprendre au hameau du Briard. Le capitaine Lafond est frappé mortellement, le sous-lieutenant Souilhac est très grièvement blessé.
Après les combats d'Azay et de la Galette, le 70e eut la terrible journée du Gué-du-Loir. Cette journée du 6 janvier 1871 fut l'une des plus rudes de la campagne. Elle honore nos jeunes gardes mobiles. Une quinzaine de mille hommes disséminés sur un front de seize kilomètres tinrent en échec depuis le matin jusqu'à la nuit deux corps d'armée composés de troupes aguerries et munis d'une formidable artillerie.
La vigueur, l'entrain, la ténacité de nos soldats furent tels que les Allemands se crurent en présence de forces bien autrement nombreuses. Voici la dépêche officielle du grand état-major allemand : « Versailles, 7 janvier, nuit. Le 6, les divisions désignées pour combattre l'armée du général Chanzy s'avançaient sur Vendôme et rencontrèrent deux corps d'armée ennemis en marche sur nous. Ceux-ci, après un combat très vif, furent repoussés d'Azay, et cette position, en même temps que Montoire , fut enlevée. Nos pertes sont sérieuses. Signé : de Podbieski. »
Sur le plateau de Villiers, les Allemands avaient perdu 35 officiers et 493 hommes.
Après l'affaire de Saint -Fraimbault le 70e combat l'ennemi sur la route de Vancé. Le combat de Parigné- TEvêque fut livré le 10 janvier 1871. Le 70° mobiles,
n'ayant pas été prévenu de la marche du général de Jouffroy sur le Mans, fut en quelque sorte sacrifié.
Vers la fin du combat, lorsqu'il ne restait qu'un petit nombre de mobiles dans Parigné, les Prussiens débouchant sur la route vont s'emparer de trois pièces d'artillerie, lorsque le lieutenant Linol s'écrie : « A la baïonnette ! mes enfants, suivez-moi; il ne sera pas dit que les Prussiens ont fait trembler les mobiles du Lot ! ;>
Les Allemands ne peuvent croire qu'une douzaine d'hommes aient l'audace de les arrêter et font feu à bout portant. Presque tous les mobiles sont frappés. Atteint par plusieurs balles, l'intrépide Linol est tombé l'un des premiers. Mais il vit encore. Bientôt les Prussiens l'entourent. Alors, par un dernier effort, il se redresse sur son séant et saisit un pistolet attaché à sa ceinture. Il va tirer sur le groupe qui l'entoure. Vingt crosses de fusil s'abattent sur sa tête, et lorsque son corps sanglant est immobile, un soldat allemand lui arrache sa médaille militaire.
Ne rencontrant plus d'obstacle, la colonne ennemie continue sa marche en avant. Le lieutenant de Beauregard vient d'être mortellement frappé, le capitaine Bru est blessé, deux canons de quatre sont déjà dépassés par l'ennemi, une troisième pièce va tomber entre ses mains; un capitaine d'artillerie, un maréchal des logis et un mobile du Lot la défendent. Ces trois braves essuient un feu terrible.
Les Prussiens sont à vingt mètres. « A moi les mobiles ! à l'aide ! Il n'y a donc plus de Français ici », criele capitaine d'artillerie. Et dans un sublime élan de bravoure il charge lui-même sa pièce avec une boîte à mitraille et la pointe sur les Prussiens. Tout à coup une violente détonation retentit dans la rue , ce coup de canon ressemble à un coup de tonnerre, l'ennemi déchiré par la mitraille s'arrête pendant qu'une vingtaine de mobiles
accourent au pas de course, conduits par le lieutenant Gourtil.
Non loin de là le capitaine Maladen, des mobiles du Lot, quoique blessé, vient en aide au lieutenant d'artillerie Duhamel de la Battelière, dont les pièces sont embourbées. Les deux mitrailleuses commandées par le lieutenant de la Battelière avaient fait un grand mal à l'infanterie ennemie, qui cherchait à les enlever. « La conduite du lieutenant d'artillerie a été admirable », disaient tous les mobiles.
A quatre heures et demie du soir les débris du 70e mobiles, ralliés par le lieutenant-colonel Delgal, étaient réunis à Pontlieu. Il ne restait plus que 17 officiers et 400 soldats. En deux heures de combat le régiment avait perdu six cents hommes : parmi les officiers deux étaient tués, trois blessés et treize prisonniers ; il était donc hors d'état de continuer la campagne.
« Ce n'est que dans la soirée et même le lendemain que les malheureux tombés dans les champs couverts de neige purent être enlevés et transportés dans les maisons du voisinage, soit par les Prussiens, soit par les habitants, rentrés dans leurs demeures (1). »
Les blessés furent admirablement soignés. L'un des officiers des mobiles du Lot, M. le capitaine Gourtil, a exprimé la reconnaissance de tous en écrivant : « Les blessés du 70e mobiles, recueillis par les habitants de Parigné-l'Evêque (2), reçurent jusqu'à leur guérison les soins les plus touchants et les plus dévoués. Aussi suis-je certain d'être le fidèle interprète de tous les mobiles da Lot en assurant cette généreuse population, et particulièrement M. le docteur Fournier, de toute notre admiration et de toute notre reconnaissance pour leur
(1) Une commune de la Sarthe pendant V invasion, docteur Fournier.
(2) Bourg du département de la Sarthe, canton du Mans.
belle conduite envers nos blessés et les honneurs rendus à nos morts. »
Après une journée aussi terrible, le 70e reçut pendant la nuit l'ordre d'aller défendre le village de Mulsanne menacé par l'ennemi. Le mécontentement fut à son comble, car les hommes souffraient de toutes façons. Ils venaient de perdre la moite des leurs et avaient fait trente-cinq kilomètres dans la neige.
Cependant on se mit en route. Heureusement la troupe rencontra le général de Jouiîroy qui suspendit la marche. Transis, affamés, ayant presque tous perdu leurs capotes et leurs couvertures clans la mêlée, les mobiles s'étendent sur les trottoirs de Pontlieu, car les habitants ont défense de loger le soldat ; la neige tombe en épais tourbillons et les plus solides peuvent à peine résister à tant d'épreuves.
Le général de Jouffroy écrivit au général Ghanzy : « 10 janvier 1871, 10 heures 45; ce soir, après avoir soutenu une lutte incroyable depuis le 6, après vingtquatre heures sans manger, mes soldats, par une neige intense, couchent dans la boue sur la route de Tours. Le 70e mobiles a repris à l'ennemi trois pièces d'artillerie et deux mitrailleuses dont l'ennemi s'était un instant emparé. Je demande que ce régiment soit mis à l'ordre de l'armée ; aucune récompense n'a encore été accordée à ma division. »
Le combat désastreux de Parigné-l'Evêque avait eu lieu le 10 janvier, et le lendemain 11 nos troupes livraient la bataille du Mans. — Ce n'est pas le lieu de raconter toutes les péripéties de cette cruelle journée ; notre but actuel est seulement de faire ici la part du 70e régiment dont l'histoire est celle de beaucoup de nos mobiles.
On se bat depuis le matin. A trois heures, le grincement des mitrailleuses, le crépitement de la fusillade, les feux de pelotons et plus de cent pièces de canon tonnent à la
fois, déchirent les airs et produisent un vacarme épouvan< table ; les sapins broyés par les obus font entendre des craquements sinistres. De moments en moments la voix puissante des grosses pièces de marine domine tous les bruits. Le 70% malgré ses fatigues, retrouve son énergie. A six heures du soir, le combat avait cessé et le résultat était, disait-on, en notre faveur, lorsque soudainement des cris, des clameurs confuses parviennent jusqu'aux mobiles du Lot. Les mobilisés bretons, surpris par une compagnie prussienne , viennent d'abandonner l'importante position de la Tuilerie, sur la route de Tours, et fuient épouvantés. A cette vue, la panique gagne les troupes voisines. Tout à coup les clairons sonnent la charge, et le 70e crie : En avant !
« Alourdis par la fatigue, affamés, transis de froid, nous reprenons nos positions , nous serrant les uns contre les autres pour nous réchauffer. La lassitude est à son comble ; quelques mobiles ne pouvant plus se soutenir s'affaissent sur les talus du chemin et tombent lourdement comme une masse inerte : d'autres se traînent à quelques pas dans le bois, et, avec la crosse de leur fusil, se creusent comme une tombe dans la neige.
« Notre plume ne saurait décrire les souffrances endurées pendant cette nuit sinistre du 11 janvier. Le froid, la faim, la neige, un ciel noir et l'ennemi qu'on sent grouiller autour de soi dans le bois : c'est lugubre (1). »
Pendant cette nuit le général de Jouffroy adressait ce billet au général Ghanzy :
« Mes troupes n'ont ni eau, ni vivres d'aucune espèce. J'ai conservé mes positions jusqu'à la fin de la journée. Mes corps sont sur les dents, et ils n'ont pas mangé depuis quarante-huit heures ; les chevaux d'artillerie n'ont pas bu depuis plusieurs jours. »
(1) La garde mobile du Lot, Courtil.
Le 70e mobiles ne se composait plus que de 7 officiers et 200 hommes. Un bataillon de quatre compagnies fut organisé avec les derniers débris.
« Cette nuit de bivouac avait achevé de nous briser, et la souffrance, la lassitude, la tristesse, le découragement se lisaient sur tous les visages. Hâves, déguenillés, les chaussures en lambeaux, nous ressemblions à des mendiants armés. Quelques mobiles pleuraient de misère; d'autres, devenus insensibles, avaient l'air parfaitement inconscients de ce qui se passait autour d'eux.
« A neuf heures et demie un officier d'état-major vint transmettre un ordre au lieutenant-colonel et lui dit tout haut : Colonel, il faut prendre une vigoureuse offensive et vous porter immédiatement au château de Noyers où vous vous maintiendrez énergiquement jusqu'à nouvel ordre. Pour toute réponse, le lieutenant-colonel, nous montrant de la main, se contenta de dire : Voilà mon régiment, deux cents hommes à peine, sans vivres depuis trois jours, et incapables de se mouvoir. — Avezvous des cartouches ? dit l'officier. »
L'ordre était donné. Les mobiles du Lot poussèrent jusqu'au bout l'abnégation et le sacrifice...
Les malheureux tombèrent dans une embuscade, et comme les chassepots étaient presque tous hors d'état de faire feu, il fallut combattre à la baïonnette.
La retraite du Mans commençait. Les habitants éplorés se pressaient aux fenêtres; pauvres gens, si bons, si patriotes, désormais à la merci d'un impitoyable ennemi!
Le 70e prit la route de Sillé-le-Guillaume. Il y avait sur cette route un encombre impossible à décrire. Charrettes, caissons, canons, fourgons du train, voitures de particuliers fuyant l'invasion, infanterie, cavalerie, le tout confondu dans une clameur immense. Ici un cuirassier démonté se traînait péniblement dans la neige, là un
chasseur à pied monté sur un cheval de lancier ; plus loin? des spahis en manteaux rouges groupés sur des caissons. Voilà ce que des stratégistes complaisants ont nommé une retraite et qui fut une déroute lamentable. Cependant, tout le monde était brave, dévoué. Mais les cœurs brisés ne battaient plus.
Il était huit heures du soir lorsque les mobiles du Lot s'arrêtèrent pour passer la nuit dans un village, à quatre ou cinq kilomètres de Conlie. « Ah ! que nous eussions voulu pouvoir marcher encore, marcher toujours, gagner Laval, Angers, Gahors, rentrer dans nos familles, que sais-je? Nous étions complètement démoralisés et cette journée venait de nous achever. Le froid était vif et le repos impossible, car nous aurions été gelés. Des feux de bivouac furent allumés et nous nous groupâmes autour sans parvenir à nous réchauffer. La chaleur du feu faisait fondre la neige qui recouvrait nos vêtements; ceux-ci s'imbibaient d'eau, sans se sécher, et dès que nous nous exposions à l'air vif du matin, ils se glaçaient de nouveau sur notre corps (1). »
Le 13 janvier 1871, à huit heures du matin, les mobiles du Lot reprenaient leur marche, après une nuit sans repos. Ils traversèrent bientôt le bourg de Conlie (2). Après l'avoir dépassé, ils aperçurent, à droite, le fameux camp dont on avait tant parlé. C'était une vaste redoute garnie d'embrasures non armées. Une foule considérable se pressait à l'intérieur ; des cris, des clameurs confuses parvinrent jusqu'au 70e, qui s'arrêta. Des mobilisés du camp passèrent en chantant, la plupart complètement ivres. Quelques-uns portaient des bidons d'eau-de-vie et buvaient.
Ce triste spectacle, au milieu des souffrances de ceux qui venaient de se battre, souleva l'indignation : « Un
(1) Garde mobile du Lot, Courtil.
(2) Chef-lieu de canton de la Sarthe.
instant, nous fûmes tentés, troupes de ligne et mol lies, de tomber sur cette canaille et de la rouer de coups avec la crosse de nos fusils. Mais la raison l'emporta, et nous nous dîmes : Il y a là-bas des vivres qu'on emporte, qu'on pille, qu'on détruit ; pourquoi n'en prendrions-nous pas, nous qui sommes affamés ? »
En effet, les baraques de l'administration, déjà pillées par les mobilisés, le furent par les troupes de passage. « En quelques minutes, nous fûmes abondamment pourvus, et nous sortîmes du camp de Conlie, emportant capotes, pantalons, couvertures, pain de munition, pains de sucre, lard, etc. Le butin fut partagé avec les camarades restés sur la route, et la colonne reprit sa marche. »
Les 14, 15 et 16 janvier, le 70e mobiles continue sa retraite. Le 17, l'armée entière alla s'établir sur la rive droite de la Mayenne. Le 27, la réorganisation de l'armée était à peu près achevée et les opérations militaires allaient être reprises.
Mais le moral des troupes laissait beaucoup à désirer. Les soldats désiraient la fin d'une guerre qui ne donnait plus l'espoir de grandes victoires.
Les mobiles du Lot apprirent à Laval la capitulation de Paris, et le 15 mars reçurent l'ordre de se préparer au départ pour retourner au pays.
Les mobiles du Lot, pendant cette campagne, ont perdu le quart de leur effectif.
« Au jour de la revanche nationale, les enfants du Lot, s'inspirant du patriotisme de leurs aînés, sauront marcher sur leurs traces. Dormez en paix, vous qui êtes tombés glorieusement dans les combats, nous nous souviendrons toujours de vous. »
Peu de récompenses ont été accordées au 70e régiment. Le lieutenant-colonel, officier de la Légion d'honneur. Chevaliers : Guiraudies, chef de bataillon; de Tulles, capitaine, blessé ; Bouygues aîné, lieutenant, blessé ; Ver-
gnes, capitaine; d'Adhemard , lieutenant; Vigoureux, lieutenant-colonel, blessé; de Cardailhac, capitaine, blessé ; Bouygues jeune, sous-lieutenant, blessé ; Devic, capitaine ; Maury, capitaine ; Rougié, sous-lieutenant, amputé; Maladen, capitaine, a repris à l'ennemi une pièce de canon; Lallemand (René), capitaine, blessé. Des médailles militaires ont, en outre, été accordées aux sousofficiers Dayma, Vigie, Baldy, et aux gardes mobiles Derrupé, Beldio (Pierre), Filhol (Pierre) et Picoul (Pierre).
Ont été cités à l'ordre du jour pendant la campagne : Delgal, lieutenant-colonel; Guiraudies etPeehverty, chefs de bataillon ; les capitaines Arnal, Ausset, Boyer, Lamy, de Cardailhac, Causse, Courtil, Dévie, Dunoyer, Lallemand, Latapie, Maladen, Maury, Ménauge, Miffre, Rambouze ; les lieutenants Gardot et Martine ; enfin, le souslieutenant Lagarrigue.
Après ces récits, l'éloge de la mobile du Lot serait inutile. Si chacun eût fait son devoir comme les enfants du Quercy, la France n'aurait pas subi le joug de l'étranger.
Suivons d'autres mobiles dans leurs expéditions; ils n'appartiennent pas aux mêmes contrées, leur caractère est différent, mais ils ont tous même bonne volonté et même courage.
La mobile de Vendôme (1) quitta cette ville le 1er septembre 1870. Chaque homme reçut une blouse grise à collet rouge, un ceinturon, un fusil à baguette et un képi blanc. De Blois, l'on se rendit à Onzain. Là, au milieu d'une
(1) Chef-lieu d'arrondissement de Loir-et-Cher.
population sympathique, l'instruction militaire fut l'affaire principale.
Nous voudrions passer sous silence les abominables excitations à la révolte contre lesquelles les mobiles avaient souvent à lutter ; mais leur attitude fut toujours honorable.
Un capitaine, historien des mobiles vendômois,fait cet aveu : « ... Je ne puis faire l'éloge de la contenance des mobiles à la première vue de l'ennemi, et pourtant ce n'étaient que quelques cavaliers galopant au loin dans la plaine. A l'heure des dangers réels, ils sauront montrer assez de bravoure pour pouvoir rire eux-mêmes d'un instant de faiblesse. »
On entend dire souvent par ceux qui vont au feu pour la première fois : « J'ai peur d'avoir peur. » Notre brave Henri IV fut singulièrement ému au bruit des mousquetades, et Frédéric II, roi de Prusse, se sauva bel et bien en voyant l'ennemi qu'il devait si maltraiter plus tard. Tous les mobiles eurent peur d'avoir peur ; cette impression physique fut d'ailleurs de courte durée. Il y eut comme un miracle dans la facilité avec laquelle ils s'habituèrent aux obus et à la mitraille.
A Fréteval, les mobiles du Vendômois échangèrent leurs vieux fusils contre d'excellents remingtons. Deux ou trois jours après ils eurent leur tentes, sacs, couvertures, ustensiles de cuisine et même un drapeau.
Ce drapeau avait été confectionné par une dame de Vendôme. Deux mobiles allèrent le chercher ; l'un d'eux, nommé Héron, promit avec la verve qui le caractérisait de rapporter avant huit jours un casque prussien en échange du guidon. De retour à Viévy, Héron et un camarade demandèrent deux jours de permission, et partirent, déguisés en paysans, du côté des avant-postes allemands. Dès le lendemain, Héron fidèle à sa promesse rapportait le tolbak d'un hussard prussien. Lui et son
compagnon avaient été hardiment chercher deux cavaliers dans les avant-postes ennemis, et les avaient amenés dans une embuscade de paysans.
Cette action fit du bruit ; les deux mobiles furent mis à l'ordre du jour. Le commandant des avant-postes leur fit les offres les plus avantageuses pour les engager à servir d'espions à l'armée ; ils refusèrent.
Héron devint le porte-drapeau. Après la bataille de Coulmiers, il montrait fièrement un trou fait par une balle dans la soie. A Loigny, le pauvre Héron tomba, la tête traversée par une balle, mais un Vendômois sauva le drapeau.
Vers la fin d'octobre 1870, les mobiles de Vendôme furent envoyés en avant d'Ecoman pour former un des anneaux de la chaîne d'avant-postes que la mobile de Loir-et-Cher avait l'honneur de fournir devant la forêt de Marchenoir, afin de couvrir la formation de l'armée de la Loire.
Là, chaque jour et surtout chaque nuit, le remington parlait. Tantôt, c'était une reconnaissance ennemie qui passait à distance, tantôt des cavaliers invisibles dont on entendait le galop dans les ténèbres ; plus souvent encore, un buisson agité parle vent, l'ombre d'un nuage, ou un animal échappé d'une ferme qui, ne répondant pas au qui vive ! essuyait le feu des sentinelles. Les alertes étaient continuelles. La vie d'avant-postes est pleine d'émotions et de charmes. Par une nuit froide et toute semée d'étoiles, il faisait bon rêver au doux foyer en parcourant la ligne des sentinelles dont la forme vague se dessinait sur la clarté du ciel. Un qui vive ! souvent ému rompait le grand silence de la nature ; une batterie de fusil craquait, puis, le mot échangé, on s'approchait du compatriote qui, entouré de sa couverture, ne livrait à la bise que ses sourcils et le bout de son fusil. « Quoi de nouveau? — Rien, mon capitaine »,
et le regard interrogeait le vaste horizon noir, froid, plein de mystère et de menaces. L'ennemi était là, on croyait le voir et l'entendre se glisser... quelques mots à demi-voix ramenaient le sang au cœur, car ils rappelaient le toit béni sous lequel on priait pour le retour du pauvre soldat.
Lit, table, chaise au coin du feu qui pétille n'étaient plus désormais qu'un lointain souvenir. Mais les granges et les étables fournissaient des gîtes confortables. Les marmites cuisant en plein air sur des feux de bois vert répandaient d'appétissants parfums, surtout quand les mobiles débrouillards avaient rapporté, d'une promenade aux alentours, une ample provision de champignons, parmi lesquels s'étaient glissés, par mégarde, un lapin ou un levraut, quelquefois même une poule ou un canard.
Mais la petite vérole sévissait cruellement, et presque chaque jour il fallait réquisitionner une carriole pour emporter à Morée ou à Vendôme, à travers la neige, un malheureux à peine enveloppé dans sa petite couverture. Encore fallait-il que la maladie fût en plein cours. Autrement il couchait sur la même paille que ses camarades.
Les mobiles vendômois étaient à la Girardière lorsque le commandant, M. de Montlaur, fut nommé lieutenantcolonel de tout le régiment de Loir-et-Cher, auquel on réunit ensuite un bataillon de mobiles de Maine-et-Loire. Ainsi formé à trois bataillons, le régiment devenait le 75e mobiles. M. de Sampayo, dont la mémoire sera toujours chère aux Vendômois , commanda le 2° bataillon.
Après la capitulation de Metz, la grande armée française n'existait plus. Des régiments d'anciens soldats rappelés, formés à la hâte, des mobiles vêtus de haillons devaient désormais supporter seuls le poids de la guerre,
et combattre sinon pour le salut, au moins pour l'honneur de la France.
Vaincre ou mourir I disaient les gouvernants. La mobile de Loir-et-Cher ne put vaincre, mais sut mourir.
Le 6 novembre 1870, par un froid rigoureux, le 75e alla camper à Saint-Léonard. On coucha sous la tente, et les sabres-baïonnettes furent distribués aux hommes. Le lendemain le régiment assista, mais de loin, au combat de Saint-Laurent-des-Bois. Pais on établit le bivouac où le voisinage de l'ennemi empêcha le sommeil. Les causeries allèrent leur train. Qui n'a gardé bon souvenir de ces causeries du bivouac, parfois interrompues par un brusque changement de vent qui envoyait en plein visage une suffocante bouffée de fumée épaisse comme un produit de bois vert? C'est là que la vieille verve gauloise s'épanouissait à l'aise, et que rayonnait sur tous les visages, empourprés par la flamme, ce rire joyeux, bruyant et bon dont nous parlent les grands-pères, et que ne connaissent plus les générations nouvelles, sceptiques et ennuyées. C'est là qu'en peu de nuits on apprenait à se connaître, et que chacun découvrait que son voisin était un brave homme. Il faudrait être un misanthrope incorrigible pour ne pas aimer ces têtes illuminées par la vive lueur du bivouac, ces bonnes têtes de paysans qui vont à la mort comme des héros, sans s'être jamais demandé ce qu'est l'héroïsme.
L'arrivée du matin était le moment pénible. Une heure ou deux avant le jour, un froid glacial pénétrait jusqu'aux os ; souvent le brouillard épais mouillait plus profondément qu'une forte pluie. Quand le soleil paraissait, pâle et blafard, il colorait ce triste paysage de la Beauce de tons livides, de lueurs lugubres qui produisaient une invincible mélancolie. Alors les pauvres moblots commençaient à se plaindre, et, jusqu'à ce que le jour fût tout à
fait venu, nul n'aurait reconnu les joyeux causeurs de la nuit. Au bivouac, l'aube est maudite.
Dans la ferme trouée par les obus, des monceaux de paille brûlaient toujours. Une pompe et un baquet attirèrent l'attention des mobiles qui entouraient la meule embrasée. Ils voulurent se donner le luxe fort rare d'une ablution. Le fermier sortit de ses décombres, menaçant de sa fourche quiconque mettrait du savon dans son baquet. Il fut singulièrement reçu par les moblots qui se doutaient bien que le paysan était moins féroce pour le savon des Prussiens.
De telles gens se rencontraient en France, plus souvent, dit-on, en Beauce qu'en Normandie. Ce n'est pas sans douleur et sans honte que nous relatons de pareils faits, engendrés par l'égoïsme et par la peur.
Le 8 novembre 1870 la plaine d'Ouzouer où se trouvait le 75e mobiles présentait un spectacle grandiose. Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, jusqu'aux plus lointains horizons, tout était illuminé par les feux du campement. La pensée qu'on avait sous les yeux la dernière armée, le dernier espoir de la France, la certitude que ce suprême espoir de la patrie allait être risqué le lendemain, causait une émotion inexprimable mêlée de tristesse et de joie.
Le temps était magnifique. Notre armée s'avançait à travers champs, égayée par un radieux soleil d'automne.
Vers midi une formidable détonation retentit soudain. La première bataille du 75e mobiles était engagée. Il y eut peu d'émotion et l'acre parfum de la poudre produisit une sorte d'ivresse.
Le fort de Faction était aux premières lignes. L'amiral Jauréguiberry, commandant de la division, parut à cheval devant les mobiles de Loir-et-Cher, en criant: En avant!
Ils traversèrent aussitôt des champs labourés par les boulets. Un obus vint en rugissant s'abattre dans les
rangs du 75e. Ce fut le baptême du régiment. Bientôt on ne compta plus les obus. Les balles déchiraient l'air. Arrivé sur un plateau, le régiment fit halte. Un mobile tomba, c'était le premier. Une balle lui avait brisé la jambe. « C'est Lucas, de Faye, dit son capitaine; que deux hommes l'emportent dans la ferme voisine, et reviennent
en courant. »
Le 75e resta pendant deux heures immobile sur le plateau, exposé au feu de l'ennemi et sans riposter. Les Prussiens semblaient invisibles. Les obus fouillaient la terre autour des mobiles, les balles brisaient les piquets de tentes et perçaient les gamelles au sommet des sacs. Lorsqu'elles entraient dans la chair vive avec un craquement mat, on entendait un cri de douleur. Les camarades emportaient le blessé ou le mort et revenaient vite prendre leurs places. On serrait les rangs et c'était
tout.
Après un silence solennel d'un quart d'heure, on causa, et bientôt les plaisanteries commencèrent. On faisait remarquer la pâleur du voisin, sans se douter de sa propre pâleur; on riait de la compagnie voisine que le rugissement d'un obus faisait baisser tout entière, quitte à s'incliner plus bas qu'elle à l'obus suivant. Une compagnie de soldats de la ligne qui évacuait trop précipitamment le hameau de Champs broyé par les projectiles vint à passer près du 75e. Le capitaine Schneider, quoique mobile, voulut rétablir Tordre à grands coups de canne. Jusqu'à sa mort à Loigny, Schneider conserva le surnom de père la trique.
On s'aperçut enfin que les mobiles perdaient inutilement des hommes et les bataillons reculèrent un peu dans un pli de terrain. Le régiment assista , sans y prendre une part active, à la bataille de Coulmiers. La nuit suivante le 75e battit en retraite. L'obscurité était profonde, la pluie tombait, et des chemins atroces retar-
RÉCITS MILIT. — 2* SÉUIB
daient la marche. Exténués de fatigue, mourant de faim, les mobiles ne s'arrêtèrent qu'à Poizeaux.
Le froid, la neige, la pluie, la faim elle-même, tout cela est moins maudit que la boue par le fantassin. Au bout d'une heure une compagnie n'est qu'une masse informe de vase. Vêtements, coiffure, armes, munitions, tout cela forme un amalgame indescriptible. Le poids des chaussures devient un vrai supplice.
Les mobiles traversèrent un vaste champ où des cadavres de chevaux tués la veille se trouvaient en grand nombre. Les prévoyants en détachèrent avec leurs couteaux de larges tranches.
Il faudrait avoir été témoin de ces marches pour s'en faire une idée réelle. Chaque homme allait pesamment à deux pas derrière l'autre , soulevant avec peine ses pieds de la boue collante , le fusil en bandoulière au travers de la poitrine, le dos courbé sous le sac, la capote toute maculée de fange, le képi déformé et ne défendant la tête ni de la pluie, ni du soleil, ni du vent.
Les énergies les plus robustes commençaient à fléchir, lorsque le 75e arriva dans un petit village nommé Villardu. 11 faisait nuit. On marchait depuis deux jours sans manger, et la fatigue faisait oublier la faim.
Une pluie mêlée de neige emplissait les petites tentes et les hommes étaient couchés dans l'eau glacée. Un mobile, nommé Héron, assis devant sa tente, disait à haute voix : « J'ai une chambre à louer dans ma maison, une chambre à feu! » Il grelottait de froid, et plaisantait encore.
Le lendemain, sur la route, les mobiles aperçurent les corps de trois Bavarois. Ils étaient déjà dépouillés de leurs vêtements par les maraudeurs. On ne pouvait se défendre d'un frisson en voyant ces trois corps blancs couchés dans la boue sous cette pluie glacée. Ils étaient venus de loin, mourir sur notre terre de France ! On les
attendait au delà du Rhin. A la vue de ce spectacle les mobiles se disaient : « Et moi ! »
Le 75emobiles était à Patay la grande bataille (1) . Lorsque le régiment arrivait à hauteur des premières maisons du bourg, qu'il laissait sur sa gauche, on fit halte. Une lecture fut faite. La dépêche annonçait que le général Ducrot avait culbuté l'armée de siège de Paris ; qu'il était sorti et n'était plus qu'à peu de journées de l'armée de la Loire.
— Vive la France ! crièrent les soldats.
Pourquoi donc tromper ces pauvres enfants, qui vont à la mort sans demander d'explications?
Les mobiles marchaient lentement, et peu à peu la ligne de bataille se formait sous les ordres de l'amiral Jauréguiberry. On se dirigeait sur les villages de Terminiers, Faverolles et Yillepion. L'ennemi était invisible. Tout en allant, les mobiles aperçurent une charge de dragons et de lanciers contre les batteries prussiennes. Une grêle d'obus l'arrêta. On emporta dans une brouette un capitaine de dragons, la poitrine largement ouverte par un boulet. Il se nommait d'Aulan et venait de se marier. Le visage contracté par la mort, le malheureux n'avait plus la force de soutenir sa tête qui se balançait d'une manière affreuse.
Le 75e avançait toujours. Il arriva sur le terrain où la charge de cavalerie venait d'avoir lieu. Un grand nombre de chevaux blessés cherchaient à se relever, et faisaient
(1) Chef-lieu de canton du Loiret, arrondissement d'Orléans. Dans une bataille demeurée célèbre, Jeanne d'Arc et Dunois y battirent les Anglais en 1429 et y firent prisonnier leur général Talbot.
entendre des gémissements plaintifs. L'un d'eux parvint à se remettre debout, et suivit les mobiles sur trois jambes, tramant la quatrième qui pendait à quelques filaments. Emu de pitié, un soldat lui tira un coup de fusil dans l'oreille.
Un mobile nous a raconté que, pendant la marche, il avait jeté un regard du côté du couchant ; il voulait mesurer le temps où sa compagnie allait encore servir de cible aux balles et aux obus allemands. Il avait vu un splendide coucher de soleil sur le champ de bataille de Faverolles, de grandes zones rouges, violettes et or qui illuminaient l'horizon. Au-dessus, planait une légère vapeur de poudre à canon.
Ce mobile, quelque peu poète, ajoutait philosophiquement : « Jamais la beauté calme et grandiose des œuvres de Dieu ne m'apparut plus saisissante que dans ce contraste avec les passions humaines, dont le champ de bataille est la plus horrible expression. »
Il fallut arracher ses regards du coucher du soleil pourse déployer en tirailleurs. Ce fut au cri de guerre : Vendôme ! Vendôme ! que nos soldats marchèrent en avant.
Laissons encore parler le mobile, philosophe rêveur même sous le feu de l'ennemi : « Nous commençons à tirer. Couchés derrière nos sacs, nous visons avec sangfroid la ligne de flamme étincelante à travers le nuage de fumée qui nous cache l'ennemi. Nous-mêmes sommes enveloppés dans une atmosphère tiède et enivrante. Cependant la journée était froide, mais fort belle. L'ennemi tire sans cesse. La terre, les pierres volent bruyamment autour de nous, et toutes les étranges mélodies des balles, cris aigus, bourdonnements sourds, sifflements gouailleurs ou plaintes mélancoliques, forment un concert infernal. »
Le 75e commence à manquer de cartouches lorsque le
colonel fait sonner le ralliement des tirailleurs, et dit : A la baïonnette ! Il fait presque nuit, les clairons sonnent la charge et les mobiles de Loir-et-Cher s'élancent au pas de course. Les Bavarois tirent sans relâche, mais l'élan est donné et rien ne peut arrêter nos soldats. En un instant ces intrépides enfants sont sur les haies des jardins : la fumée les aveugle, et leurs visages sont brûlés par la fusillade. Les compagnies pénètrent de toutes parts et le village est enlevé aux cris de vive la France ! Les Bavarois se sauvent de tous côtés. Deux officiers et vingt-trois soldats sont pris dans un jardin.
Quelle soirée ! Gomment décrire le village de Faverolles éclairé par l'incendie ; les lueurs fugitives des fusils et des baïonnettes ; les mobiles ivres de joie, dansant comme des sauvages, coiffés de casques enlevés à l'ennemi ; la file morne et silencieuse des prisonniers ; les blessés qu'on transporte dans les maisons ; l'atmosphère imprégnée du parfum de la poudre, et l'orgueil de la victoire dilatant tous les cœurs !
La terre rendue sonore par la gelée apporte comme une rumeur vague et continue ; c'est le roulement sourd des canons et des caissons, le piétinement des chevaux, la marche pesante de troupes innombrables. L'armée prussienne est là, tout près. Battue le 1er décembre, elle prépare la journée du lendemain.
Le capitaine Morin était étendu mort près de Guenier de Selommes.
Les ouvrages les plus sérieux sur la campagne de la Loire attribuent aux marins la prise de Faverolles ; cependant les mobiles de Loir-et-Cher n'ont vu que l'amiral Jauréguiberry et son aide de camp.
Dès les premières heures du 2 décembre, le 75° se remit en marche, se dirigeant vers Loigny, dont le petit clocher apparaissait au-dessus des taillis. C'était une splendide matinée d'hiver ; les chaumes couverts de M-
mas brillaient au soleil, et la terre profondément gelée étincelait sous les pas.
Trois mois et demi se sont écoulés depuis qu'on a réuni dans le manège de Vendôme une foule de jeunes gens indisciplinés et bruyants. Ces jeunes gens, les voilà. Ce sont de vieux soldats drapés dans des haillons, hâlés par les intempéries, noircis par la fumée du dernier combat, mais à l'allure militaire, et souriant aux rugissements de la bataille.
« Et maintenant, mes vaillants gars, en avant! » crie le colonel de Montlaur.
Depuis Loigny, une longue file de cadavres marquait le sillage de la mobile de Vendôme à travers la plaine, mais en se rapprochant de Goury ce fut un véritable carnage, une boucherie d'hommes.
Aveuglés par un nuage de fumée et de terre soulevée, étourdis par le vacarme de cet ouragan, presque tous couverts de sang, les mobiles avançaient toujours, les compagnies confondues les unes avec les autres, brisées par la mitraille, mais ne reculant jamais. On touchait aux murs de Goury et ils étaient fusillés à bout portant par l'ennemi embusqué derrière les murs du château.
Le colonel qui, par une sorte de miracle, n'était pas encore blessé, regarda encore une fois du côté de Loigny, et, ne voyant aucun secours, ordonna la retraite. Un lieutenant de la compagnie, de Mondoubleau, ne prononça que ces mots : reculer c'est impossible. Il s'avança vers la muraille, tourna sur lui-même et tomba mort.
Des 23 officiers du bataillon de Vendôme, 16 étaient étendus sur le champ de bataille, et 500 mobiles sur 1.300 couvraient la plaine en avant de Goury.
Lorsqu'après une retraite désastreuse, le 75e mobiles fut rentré à Loigny, un sergent, Louis Tanviray, de Villiers, demanda d'une voix ferme :
— Où est le drapeau?
— Héron est tué, répondit une voix.
— Le drapeau de Vendôme ne restera pas aux mains des Prussiens, s'écria Tanviray.
Et, seul, il repartit dans la plaine, sillonnée d'ennemis et labourée par les balles allemandes et françaises. Le sergent suivit la trace des morts, la voie glorieuse, et trouva enfin le pauvre Héron couché sur le petit fanion qu'il pressait sur sa poitrine. Tanviray serra la main du mort et, relevant le drapeau, le rapporta au milieu d'une grêle de balles dirigées contre lui.
A Patay mourut, comme un héros des vieux âges, le capitaine Timoléon d'Epinay-Saint-Luc. Plus que sexagénaire, il avait combattu pour la patrie. Atteint d'un obus qui lui ouvrit la poitrine, il fut emporté mourant dans une maison voisine. L'aumônier le suivit.
« — Faites venir des hommes de ma compagnie », dit M. d'Epinay.
Quinze ou vingt mobiles tout noirs de poudre, le fusil fumant encore, s'approchèrent. La bataille grondait.
« — Mes amis, dit le capitaine, vous m'avez vu vivre en soldat, vous allez me voir mourir en chrétien. M. l'Aumônier m'apporte les derniers sacrements. Présentez armes ! genou terre ! »
Un instant après le capitaine rendait à Dieu sa belle âme.
Les mobiles de Loir-et-Cher avaient, pour ainsi dire, terminé leur carrière. Ils furent réorganisés, exécutèrent des marches pénibles, prirent une part glorieuse aux combats qui suivirent, mais leur mission était finie.
Nous ferions de nouveaux récits sans augmenter la réputation méritée du 75e. Un écrivain a dit : Les mobiles ne sont pas des héros. Certes, tous sans exception ne méritent pas ce titre. Mais parmi eux il y eut plus d'un héros. Combien sont morts ignorés qui avaient accompli des actions héroïques ! D'ailleurs nous ne voyons souvent,
dans le héros, que le bronze ou le marbre ; il nous apparaît avec la majesté des statues. L'homme qui a vécu assez longtemps dans le monde d'où sortent les héros, se souvient parfois qu'avant de se dresser pour toujours sur la place publique, l'homme a été soumis aux faiblesses et aux défaillances.
Pour un juge sévère, les vrais héros sont rares. Il en est un cependant qui tiendrait fort bien sa place entre les académiciens et les orateurs, entre les philosophes et les artistes. Cet homme est le simple soldat de la mobile, pauvre et ignorant, supportant stoïquement toutes les misères, marchant en silence et mourant pour la patrie.
On peut le couler en bronze sous ses haillons, mettre des sabots à ses pieds, découvrir sa poitrine sanglante, faire briller son regard dans une figure amaigrie, et placer dans ses mains un fusil de munition.
Le 75e mobiles a eu deux historiens, M. de Maricourt (1) et M. Frédéric Bulot (2). Ce dernier a dit, en parlant du retour : « Gomment décrire cette émotion sainte de l'homme qui retrouve son pays, quand il l'a cru tant de fois perdu pour toujours!
« Deux hommes seuls l'éprouvent : le marin qui revient d'un long voyage et le soldat au retour d'une campagne.
« Le reste de l'humanité n'y entend rien.
« Il faut avoir vu de près la mort lointaine, la mort isolée ; il faut avoir passé par cette angoisse infinie ; il faut avoir jeté un adieu suprême à sa patrie et à sa mère, pour sentir le frisson d'enthousiasme que fait éprouver la vue d'un simple clocher de village. »
Il nous serait facile de rappeler les services des mobiles de chaque département, mais ce serait trop souvent le même tableau. Tous les bataillons ont supporté des
(1) Histoire de la mobile de Vendôme. Vendôme. { . ) mobiles, liiois.
souffrances incalculables, tous ont été braves et dévoués, et de tous on a cruellement abusé.
Après les récits qui rappellent les actions et la noble conduite des 70e et 75e régiments, nous regrettons vivement que l'espace nous manque pour étudier et analyser les ouvrages pleins d'intérêt qui rappellent la campagne des mobiles : Un régiment de l'armée de la Loire par l'abbé Morancé(l) ; Les mobilisés de la Loire-Inférieure, par Henri Monnié (2) ; Le 29e régiment de mobiles (Maineet-Loire), par le docteur Pissot (3) ; Les mobiles de la Mayenne, par un engagé volontaire (4), et bien d'autres encore qui respirent le patriotisme le plus pur et le plus ardent.
Mais nous devons nous arrêter un instant devant la légion des volontaires de l'Ouest, qui, avec le titre de zouaves pontificaux, ont vaillamment combattu pour la patrie.
Lorsque les Italiens s'emparèrent de Rome, l'armée pontificale fut licenciée. Les volontaires de nationalité française, au nombre de six cents, rentrèrent en France et offrirent leurs services au gouvernement de la Défense nationale. Le lieutenant-colonel des zouaves pontificaux, le baron de Gharette, aujourd'hui marquis, fut autorisé à organiser un corps franc sous le nom de « volontaires de l'Ouest. » Ce corps, dont le baron de Gharette allait être le chef avec le grade de lieutenant-colonel, prit fort naturellement le nom de zouaves pontificaux. Cependant, à peine trois cents des anciens zouaves s'y trouvaient; mais les officiers étaient au nombre de soixante. A Rome,
(1) Le Mans.
(2) Nantes.
(3) Angers.
(4) Alençon.
les zouaves avaient atteint jusqu'au chiffre de trois milletrois cents hommes, Français, Belges, Hollandais, Canadiens, avec un petit nombre d'Anglais, d'Allemands et d'Italiens.
Les volontaires se rendirent d'abord à Tours où MM. Crémieux et Glais-Bizoin reçurent M. de Charette avec la plus grande courtoisie.
L'organisation des volontaires de l'Ouest se fit avec une rapidité fabuleuse. Trois compagnies formées en quelques heures partirent pour Fontainebleau le 9 octobre 1870. Le capitaine Le Gonidec de Traissan prit le commandement de ces compagnies ; le capitaine Wyart remplit les fonctions d'adjudant-major, et le R. P. Doussot suivit en qualité d'aumônier.
Le capitaine Le Gonidec ne conduisait que 170 hommes, mais tous soldats d'élite, éprouvés par un long service et par le climat de la campagne romaine. Tous avaient fait la guerre de partisans.
Le soir même de son départie détachement s'arrêtait à Orléans, gîte de la première étape. Le général commandant la subdivision du Loiret ne permit pas à Le Gonidec de continuer sa route, en prévision d'événements militaires.
Le lendemain 10 octobre les Bavarois attaquèrent les premières lignes françaises. Les volontaires de l'Ouest, clairons en tête, traversaient la ville, au milieu d'une terreur générale. Leur air martial, leur fière attitude contrastaient avec le désordre des troupes.
Le 11 octobre, lorsque le jour paraissait à peine, les zouaves pontificaux reçurent Tordre de marcher en avant, à la suite d'une colonne de mobiles. Le Gonidec pénétra dans un bois que devaiï traverser l'ennemi. A peine eut-il le temps de placer ses hommes en embuscade, qu'une colonne bavaroise s'engageait dans la forêt. Les zouaves, couchés dans le taillis des deux côtés de la route, l'atten-
dirent en silence : elle était forte d'environ 1.200 hommes d'infanterie et 200 cavaliers. Lorsque les Allemands ne furent plus qu'à cent pas, une décharge soudaine mit à terre les premiers rangs et les arrêta. Les zouaves firent une seconde décharge et reculèrent pour attendre plus loin, toujours cachés.
Les Bavarois se remirent en marche en poussant de grands cris. Après une troisième décharge des zouaves, la cavalerie ennemie profitant d'une clairière essaya de tourner la petite troupe; mais elle rencontra un rideau de tirailleurs. Les zouaves exécutèrent leur retraite avec autant d'habileté que de courage. N'étant plus en présence des Bavarois, ils suivirent l'armée qui se retirait de l'autre côté de la Loire.
Ce combat de Gercottes (1) avait coûté sept hommes aux zouaves : deux tués, trois blessés et deux prisonniers.
M. de Charette ne recrutait pas sans difficultés ses volontaires de l'Ouest. Les mobiles, les francs-tireurs et une certaine quantité de corps improvisés avaient épuisé les ressources. Cependant deux bataillons de zouaves furent bientôt sous les armes.
Le 9 novembre 1870, à une heure du matin, la colonne du colonel Fiereck, composée de 10 à 12.000 hommes, partit du Mans pour Nogent-le-Rotrou. De là, elle se dirigea sur Ghâteaudun.
Le 1er bataillon des zouaves pontificaux, fort de 500 hommes, était sous les ordres du commandant de Moncuit. Le Gonidec commandait le 2e bataillon. Le R. P. Doussot suivait le 1er bataillon en qualité d'aumônier, et le R. P. de Gerlache le 2e.
Trois chirurgiens volontaires accompagnaient les zouaves : MM. Finot, Herr et Guénot.
Le commandant de Troussures remplissait les fonctions de lieutenant-colonel.
(1) Cercottes (Loiret), 410 hab., canton d'Artenay.
« En suivant ces files de soldats qui marchaient d'un pas léger et résolu, on aurait vu avec surprise des têtes d'enfants et de vieillards mêlées à celles des robustes jeunes hommes. Ici une longue barbe blanche et un fier visage : c'est le marquis de Coislin, officier sous la Restauration, chef royaliste en 1832; il a voulu s'armer du chassepot. Là, c'est le comte de Bouille, qui a suivi son fils et son gendre, M. de Gazenove. Combien d'autres qu'il faudrait nommer! Ces vaillants hommes ont dédaigné les grades des gardes nationales et se sont faits soldats, parce que c'est la seule manière d'entrer aux zouaves pontificaux (1). »
Ce serait une erreur de croire que ce corps si parfaitement composé fut mieux traité que les mobiles ou les régiments de marche, sous le rapport des fournitures. Mal habillés, manquant de tout, ces hommes partageaient les misères de l'armée. Ils avaient conservé leur uniforme romain qui est celui des zouaves, moins le turban remplacé par le képi.
Le 13 novembre 1870, une brigade du colonel Fiereck quitta Châteaudun pour aller prendre position au Nord, à une lieue de cette ville. Les volontaires de l'Ouest se trouvaient dans cette brigade. Alors commença pour les zouaves la vie de campagne: veiller jour et nuit, faire des reconnaissances, des grand'gardes, coucher sur la bruyère sans tentes et sans feu par les nuits glacées et souvent pluvieuses de novembre.
Le général de Sonis fut nommé au commandement du 17e corps d'armée. Le 22 novembre, il apprit que les Prussiens occupaient Nogent-le-Rotrou. Le 25, il prit le parti d'attaquer l'ennemi qui était à quatre ou cinq lieues de ses avant-postes.
Les zouaves pontificaux marchaient en tête avec les
(1) Jacquemont, capitaine aux zouaves pontificaux.
marins du commandant Collet. On rencontra les Prussiens à Yèvres (1), un peu avant Brou. Leur artillerie foudroya la colonne qui s'avançait. Le 1er bataillon, commandé par le baron de Charette, se déploya en tirailleurs et attaqua l'artillerie ennemie. Nos batteries, soutenues par le 2e bataillon de zouaves et le 46e régiment de marche, ouvrirent un feu bien nourri. Les Prussiens battirent en retraite après une lutte d'une heure. Les zouaves entrèrent les premiers dans Yèvres et marchèrent sur Brou, mais l'ennemi se retirait toujours. Quoique le combat de Brou ne fût qu'une canonnade, le bataillon Le Gonidec eut treize hommes hors de combat, entre autres le vaillant capitaine de Kermoal et le sergent de Saisy qui mourut de sa blessure.
Le capitaine de Palaiseau, officier de l'artillerie pontificale, créait comme par enchantement une batterie de montagne. M. de Charette lui avait obtenu, du ministre de la marine, des obusiers de débarquement, et il avait recruté çà et là quelques canonniers, trouvé des chevaux ; en un mot, sans ressources et sans aide, cet officier avait, en quinze jours, mis une batterie sur pied.
Le 3e bataillon, complètement organisé, partit du Mans le 21 novembre, sous les ordres du capitaine de Couëssin, excellent et brave officier. Ce bataillon se dirigeait vers Nogent-le-Rotrou. Mais, le lendemain de son départ, cette ville était au pouvoir de l'ennemi.
Le général de Sonis resta deux jours, les 28 et 29 novembre, au camp de Saint-Laurent-des-Bois. C'était peu pour achever la formation du 17° corps où tout restait à créer. L'effectif de ce corps dépassait 40.000 hommes. Le 30 novembre, il se mit en mouvement pour rejoindre l'armée de la Loire et les zouaves allèrent camper au delà de Coulmiers.
(1) Yèvres (Eure-et-Loir), 1.828 hab., canton de Brou.
Pendant ce temps, au grand quartier-général de l'armée de la Loire, à Saint- Jean-de-la-Melle, les généraux d'Aurelle, Ghanzy, Borel s'étaient réunis en conseil de guerre avec M. de Freycinet. Ce dernier apportait un plan combiné entre M. Gambetta et lui pour conduire l'armée de la Loire sous les murs de Paris où le général Trochu annonçait une sortie. MM. Gambetta et de Freycinet croyaient leur plan stratégique excellent. Mais les généraux ne furent point du même avis. Leurs observations obtinrent à peine l'attention distraite de M. de Freycinet et les généraux durent obéir aux ordres impérieux de M. Gambetta (1).
La veille de la bataille de Loigny, à trois heures du matin, le 2 décembre, dans la petite église de Saint- Péravy, l'un des aumôniers, le R. P. Doussot, disait la messe, et beaucoup de zouaves y assistaient. On y voyait communier le général de Sonis, le baron de Charette, le capitaine de Gastebois et plusieurs autres, MM. de Bouille, de Cazenove, de Verthamon.
Le matin du 2 décembre les zouaves savaient qu'une grande bataille allait se livrer. Ils devaient immortaliser leur régiment dans cette journée de Loigny (2). L'attaque commença à huit heures, le parc de Goury fut pris par les Français et repris par les Allemands, renforcés vers midi d'une nouvelle division : alors les Français furent repoussés sur Loigny avec des pertes énormes.
Les zouaves se trouvèrent à Patay dans la matinée. En attendant leur tour de prendre part au combat ils formèrent les faisceaux. Le froid était très vif et les hommes préparaient le café, lorsque parvint l'ordre de marcher en avant en laissant les tentes dressées et les sacs à terre. Dix hommes par chaque compagnie du 1er bataillon et les écloppés du 2e restèrent avec un officier pour la
(1) La deuxième armée de la Loire, par le général Chanzy, page 56.
(2) Loigny (Eure-et-Loir), 409 hab., canton d'Orgères.
garde du camp, du parc et des bagages. Le général de Sonis prit la direction de Loigny avec la 3e division et une partie de la réserve. Le 1er bataillon de zouaves, le colonel de Charette en tête, et un demi-bataillon de mobiles se rangèrent auprès des batteries, debout et l'arme au pied. Les projectiles tombaient sur eux.
Les zouaves virent arriver à eux un officier général appartenant sans doute au 16e corps, car personne ne le connaissait. Il arrêta son cheval devant un groupe d'officiers, et, se découvrant :
— Messieurs, dit-il, vous êtes les zouaves pontificaux?
— Oui, mon général, répondit Le Gonidec.
— Eh bien ! allez promptement occuper le village de Gommiers que voilà, c'est le point le plus menacé, tenez-y jusqu'au dernier.
Il donna les mêmes ordres aux batteries qui partirent au galop dans la direction indiquée. Les zouaves suivirent au pas de course.
Voilà donc un général qui donne des ordres à des troupes étrangères à son commandement et qui est obéi sans la moindre observation. Au point de vue de la discipline on pourrait admirer cette soumission, mais la tactique ne saurait admettre qu'un général dispose ainsi des troupes placées sous les ordres d'un autre officier général. Le même fait s'est reproduit plus d'une fois pendant la guerre de 1870 et mérite d'être signalé, afin d'en éviter le retour.
Le jour de la bataille de Sedan, le général Ducrot, entraîné par son courage, envoya au colonel de Baufîremont l'ordre de charger à la tête de la division de cavalerie du général Margueritte qui venait d'être mortellement blessé. Cette division indépendante n'appartenait pas au corps d'armée du général Ducrot qui n'était même pas à proximité. Entraîné lui-même, Bauffremont obéit en
exécutant la charge héroïque (1). Le général Ducrot, qui n'était plus sur son terrain, ignorait sans cloute que nos escadrons exécutaient un mouvement inutile , mortel pour tous, puisque les hatteries prussiennes, établies sur l'autre rive de la Meuse, foudroyaient les cavaliers qui ne pouvaient les aborder. Mais, à la guerre, aux heures sinistres, les meilleurs capitaines ont de beaux désespoirs, comme dirait le vieux Corneille.
Rien de semblable ne s'était fait pendant les guerres du premier Empire où chacun respectait les droits et les devoirs de ses compagnons d'armes.
Loigny tenait encore contre les attaques répétées des Allemands qui n'avaient emporté qu'une partie du village. Leurs obus à pétrole y allumaient l'incendie. De Sonis tenta de reprendre Loigny. Le temps pressait, car la nuit arrivait. Le général n'avait sous la main qu'un régiment de marche qu'il chercha vainement à entraîner. Ces malheureux soldats étaient depuis plus d'une heure couchés à terre, accablés par les projectiles. La démoralisation de ce corps était complète ; après quelques pas ils s'arrêtaient. Désespéré, le général de Sonis pensa que l'exemple de quelques braves gens pourrait les entraîner. Il accourut vers les zouaves pontificaux et leur dit avec feu : « Ces hommes refusent de me suivre, venez, colonel, montrons-leur ce que peuvent des chrétiens et des hommes de cœur... » Puis, se tournant vers les zouaves : « Vive la France ! vive Pie IX! en avant! »
Trois compagnies de zouaves furent d'abord déployées par le colonel de Charette ; les autres suivirent bientôt après. Les mobiles prirent la droite, deux compagnies de francs-tireurs, celles de Blidah et de Tours, commandées par le capitaine Hildebrand, se déployèrent à gauche des
(1) Voir Récits militaires, \Tt> série, chap. m, page 273.