blessés, dont 41 officiers
800 disparus, dont 3 officiers.
L'armée du Nord reprit ses cantonnements autour de Boiteux, station du chemin de fer entre Arras et Amiens.
34 francs-tireurs, commandés par le capitaine Delaporte et le lieutenant Denal, prirent dans une ferme 43 uhlans et leurs chevaux, après avoir tué le commandant et blessé quelques hommes. Suivant leur habitude, les Prussiens se vengèrent impitoyablement sur le village qui n'était pour rien dans l'affaire.
Pendant la nuit du 10 au 11 janvier, la division Derroja surprit et fit prisonniers les grand'gardes prussiens de Béhagnies et de Sapignies. Le 11, la même division entra dans Bapaume, que les troupes des généraux von Kummer et von der Grœben venaient d'évacuer.
Le général Faidherbe reçut de Bordeaux un télégramme que lui adressait M. cle Freyeinet en l'absence
de M. Gambetta. D'après ce télégramme, le moment d'agir vigoureusement était venu. Il importait d'attirer sur l'armée du Nord le plus de forces possible entourant Paris. Le général Faidherbe pensa donc qu'il devait se dérober à l'armée placée devant lui et arriver rapidement au sud de Saint-Quentin. Le général en chef de l'armée du Nord menacerait ainsi la ligne de La Fère, Chauny, Noyon et Gompiègne. Il était sûr d'avoir bientôt à lutter contre des forces considérables, mais le moment de se dévouer était venu, et il espérait sans doute qu'en présence de forces trop supérieures il pourrait se rabattre vers le Nord en attirant à lui l'ennemi. Protégé par les places fortes de Cambrai, Bouchain, Douai et Valenciennes, il serait en mesure de leur tenir tête, quel que fût leur nombre.
L'armée de Faidherbe se mit donc en marche le 16 janvier par un temps affreux qui rendait le terrain glissant et presque impossible aux chevaux. Le 18, nos troupes furent vigoureusement attaquées sur la route de Saint- Quentin. Une charge de hussards sur un bataillon de mobiles du Gard fut bravement arrêtée par un bataillon de mobiles de Somme-et-Marne sous les ordres du colonel de Brouard. Le lieutenant-colonel Michel, commandant les fusiliers marins, et le commandant de Lagrange, de la 2° brigade, se distinguèrent. Ce combat de Vermand nous coûta environ 500 hommes tués ou blessés. Les Prussiens disent nous avoir pris un canon ce jour-là ; ils l'ont retiré du fond d'un abreuvoir de village, où la maladresse des conducteurs l'avait fait verser. Nos soldats avaient abandonné ce canon, après de grands et inutiles efforts, pour ne pas retarder la marche de la colonne.
Ce qui venait de se passer le 18 janvier prouva que la concentration des forces prussiennes était déjà trop complète pour qu'il fût possible de tenter une marche vers le Nord, afin d'aller s'appuyer aux places fortes; Fai-
dherbe était obligé d'accepter la bataille autour de Saint- Quentin.
L'armée du Nord occupait alors Albert, Rosières, Gourcelette et Bapaume ; l'armée prussienne gardait la ligne de la Somme, où elle possédait Amiens et Pé-
ronne.
L'attaquer de front, c'était tenter le passage de vive force d'un fleuve en présence d'une armée supérieure, opération impossible.
Saint-Quentin devenait le seul point où nous pouvions passer la Somme; mais, pour y arriver, il fallait que l'armée du Nord fît deux journées de marche vers l'Est,en prêtant leflancàrennemi.Le général Faidherbe s'y décida dans l'espoir ^opérer ce mouvement avec assez de rapidité pour que l'ennemi ne pût l'empêcher. Cachant à tous sa résolution, Faidherbe fit une démonstration en avant vers l'Ouest, le 15 janvier, pour tromper l'ennemi, et, le 16 au matin, toute l'armée se dirigeait vers l'Est comme nous l'avons dit. On était sûr de gagner ainsi un jour sur l'ennemi avant qu'il prît la même direction pour s'opposer à nos projets. Malheureusement, ce jour-là, le verglas fut tel que notre marche se réduisit à fort peu de chose, tandis que le lendemain, alors que les Prussiens, connaissant notre mouvement, se mirent eux-mêmes en route, la marche était facile et ils purent presque regagner l'avance que nous avions sur eux.
' Le 19 janvier, les deux armées se trouvèrent en présence autour de Saint-Quentin et se livrèrent bataille. Nous ne faisons pas ici une étude de tactique, ce qui nous dispense d'entrer dans le détail des opérations. Qu'il nous suffise de dire que les deux armées étaient d'égale force, 40.000 hommes chacune. Mais nous n'avions que quatre escadrons presque entièrement employés aux escortes, tandis que l'ennemi comptait 52 escadrons. L'artillerie de notre armée se corn-
posait de 98 pièces de canon et l'armée prussienne en avait 150.
Nos soldats étaient des recrues ; ceux des Allemands venaient de Froeschwiller, de Forbach et de Metz.
C'était une sombre journée d'hiver que le 19 janvier 1871 ; le terrain détrempé rendait la marche difficile. Le jour, à peine levé à sept heures du matin, tombait à quatre heures et demie du soir. Les deux armées luttèrent pendant près de dix heures.
Vers la fin de la journée, Faidherbe dut battre en retraite après une habile défensive.
Le général ennemi von Gœben croyait si peu avoir réduit l'armée du Nord à l'impuissance, qu'ayant divisé ses troupes, le surlendemain, en deux corps, l'un sous les ordres de Kummer, vers TOuest, l'autre commandé par von der Grœben, vers l'Est, il leur dit (ordre du jour prussien du 21) que « dans le cas où ils seraient pressés par l'ennemi, ils devraient se mettre en retraite, le premier sur Amiens, le second sur Péronne. » C'est-à-dire sur les deux places fortes de la Somme au pouvoir des Prussiens.
D'après le rapport du grand état-major allemand, les Prussiens perdirent, à la bataille de Saint-Quentin, 96 officiers et 2.304 sous-officiers ou soldats tués ou blessés; nos pertes furent un peu supérieures.
Dans sa relation de la campagne de l'armée du Nord, le général Faidherbe déclare qu'à la suite des batailles de Pont-Noyelles, de Bapaume et Saint-Quentin, il est resté convaincu de la supériorité du soldat français sur le soldat allemand, et qu'il a reconnu dans les mobilisés les éléments d'une bonne troupe.
Empruntons au général Faidherbe quelques réflexions :
« Mais si l'on admet que, sous le rapport des soldats, nous avons la supériorité sur les Allemands, il faut reconnaître que le corps d'officiers prussien forme un tout
homogène d'une bien grande valeur : c'est une caste différente de celle des soldats, c'est l'aristocratie de la nation et une aristocratie guerrière et qui aime l'étude. Tandis que le soldat ne combat que pour la patrie allemande plus ou moins généreuse envers lui, l'officier combat en outre pour les privilèges de sa caste , honneurs et richesses.
« Le corps des officiers français, lui, n'a pour lien et pour stimulant que le patriotisme. Pour l'officier allemand, s'il réussit, l'avenir, dans sa vieillesse, ce sont des titres et la fortune ; pour l'officier français, une modeste retraite, et, si son mérite ou d'heureuses circonstances le conduisent parfois à une position personnelle brillante, sa famille sera laissée souvent dans la gêne et quelquefois dans la misère, et à une époque où l'on apprécie beaucoup la richesse, cela n'est pas de nature à faire rechercher la profession des armes par la jeunesse française.
« Ayons confiance en l'avenir ; mais que les chefs de l'armée française n'oublient pas que c'est l'offensive qui convient surtout au caractère français. La tactique des Allemands, c'est de traîner d'abord les choses en longueur : ils ont la patience et la persévérance. Puis, lorsque, vers la fin de la journée, l'élan du Français se refroidit (ce qu'ils appellent le moment psychologique), une brusque et vigoureuse attaque leur réussit souvent. Il ne faut donc pas attendre ce moment et l'on doit user partout et toujours de l'offensive intelligente : c'est notre plus grande chance de succès. »
L'armistice vint suspendre les opérations militaires.
Du 18 octobre 1870 au 28 février 1871, pour la formation d'une armée qui a atteint le chiffre de 40.000 hommes, il a été nommé d'abord par le général Bourbaki,
puis par le général Faidherbe, en vertu des pouvoirs à eux délégués par le gouvernement de la Défense nationale :
Trois généraux de division , MM. Paulze d'Ivoy, Lecointe et Farre (confirmés par le ministre) ;
Deux généraux de brigade, MM. du Bessol et Derroja (confirmés par le ministre) ;
Soixante-quatre officiers supérieurs ;
Cent soixante et onze capitaines ;
Deux cent quatre lieutenants ;
Trois cent vingt et un sous-lieutenants,
De toutes armes.
Les pertes en officiers, tant de l'armée régulière que de l'armée auxiliaire, en tués, blessés et disparus, ont été de quatre cent vingt-sept.
Deux cent soixante dix-neuf officiers évadés de captivité ont été incorporés dans l'armée du Nord, dont ils ont formé les meilleurs éléments.
^ Pendant cette campagne defl'armée du Nord, un officier français logé dans une maison trouva dans la cheminée une feuille de papier qu'un officier prussien y avait jetée. C'était un ordre du jour daté du 7 janvier 1871, et dont voici la traduction :
« Les cinquante-deux officiers français compris au tableau suivant, violant leur parole d'honneur, se sont échappés de la résidence qui leur avait été assignée. Dans le cas où ils seraient repris, ils devront être conduits immédiatement au commandant en chef de la première armée (général de Manteuffel). »
Suivent les cinquante-deux noms :
Un de l'état-major du maréchal Bazaine,
Trois d'artillerie,
Un de chasseurs à pied,
Un d'infanterie de marine,
Trois de cavalerie,
Un de la garde mobile,
Deux de la garde impériale,
Quarante d'infanterie.
Puis vient l'annotation : « les deux derniers de cette
liste sont arrêtés. »
« En somme , dit un écrivain militaire très compétent (1), l'armée du Nord avait livré trois batailles. La première était indécise, la seconde nous donnait la victoire, et la troisième devait être considérée comme une défaite. Toutes les rencontres, aussi bien que les marches, avaient été conduites avec une vigueur, une énergie et un talent incontestables, qui, secondés par de bonnes troupes, nous eussent procuré le succès. Les mesures des Allemands avaient été mauvaises, routinières. Leurs succès étaient dus à la supériorité numérique. »
Le lendemain de la bataille de Saint-Quentin le général von Gœben ordonnait la poursuite. Les Prussiens marquaient une fois de plus leur peu d'aptitude à ce genre d'opération. Car ils n'atteignaient que des soldats débandés et reconnaissaient le soir même leur impuissance à atteindre nos troupes, même lorsqu'elles étaient
vaincues. ,
La retraite vers le Nord, ordonnée par le gênerai Faidherbe, s'éloignait du but à atteindre qui était d'aider à une sortie de l'armée de Paris.
Pendant la bataille de Saint-Quentin le général Paulze d'Ivoy fit marcher ses troupes vers le point où il entendait le canon. Il obéissait à cette règle dont l'oubli nous avait été fatal au commencement de la guerre francoallemande.
Il y a dans le combat de Sapignies un épisode qui mérite de fixer l'attention des militaires. On y voit deux pelotons de cavalerie, chargeant à l'improviste une
(1) Commentaires de l'ouvrage du grand état-major prussien, par Bonnet, capitaine d'artillerie.
ligne de tirailleurs, en avoir facilement raison ; et pourtant ces tirailleurs sont enhardis par leurs succès ; ils voient devant eux l'artillerie ennemie qui amène déjà ses avant-trains. Cependant la charge réussit, tandis que tant d'autres ont échoué, quoique bien plus nombreuses. Cet épisode justifie l'opinion si souvent exprimée par le maréchal Gouvion Saint-Cyr et appuyée par maints exemples. « Les grands corps de cavalerie ruinent les chevaux et sont inutiles parce qu'ils ne trouvent jamais l'occasion de charger. Les préparatifs d'une charge exécutée par plusieurs régiments sont si longs que l'instant favorable a disparu lorsqu'on est prêt. Au contraire la cavalerie disséminée par escadrons trouve vingt occasions de charger là où une division de cavalerie n'en trouve pas une seule. Le moment favorable ne lui échappe jamais parce que la charge peut toujours se produire instantanément. Il n'y a d'autre préparatif à faire pour le capitaine que de galoper en tête de son escadron. On voit que la guerre de 1870 fournit, elle aussi, des arguments en faveur de l'opinion de l'illustre maréchal (1). »
Le général Faidherbe maintenait une discipline sévère. Nous n'en citerons qu'un exemple. Un sieur Daillet, ancien huissier à Vitry-en- Artois, âgé de quarante-six ans, se faisait remarquer par l'exaltation de ses idées politiques. Il avait été sergent-major au 30e de ligne et, quoique marié, cet homme brigua les suffrages des gardes nationaux mobilisés, et témoigna d'un ardent républicanisme sa devise était : Mourir "pour la pattHe.
(1) Guerre franco-allemande , résumé et commentaires de l'ouvrage du grand état-major prussien. Bonnet, capitaine d'artillerie.
Il fut élu chef du 4e bataillon du Pas-de-Calais. Les huit compagnies de ce bataillon formant un effectif de 750 hommes furent réunis, le 2 décembre 1870, à Monchy-le-Preux, près de la route d'Arras à Cambrai. Le 17 du même mois le commandant Daillet conduisit son bataillon à Vimy, chef-lieu de canton entre Arras et Lens.
Le 2ô, un ordre envoyé à Daillet lui prescrivait de se porter sur Aubigny. Le chef de bataillon était absent. Il avait abandonné son poste sans autorisation pour se rendre à Inchy, son domicile, situé à 30 kilomètres de Vimy. La colonne partit sans son commandant, qui à son retour la trouva dans le nouveau cantonnement.
Un nouvel ordre enjoignit au bataillon d'occuper plusieurs points sur la ligne ferrée, entre Arras et Béthune.
C'étaient des positions stratégiques ; mais aucun poste ne fut établi, aucune patrouille ou reconnaissance ne fut organisée pour en surveiller les approches.
Le 29 décembre à midi, quinze uhlans venant d' Aubigny surprirent le bataillon de Daillet, et tous les hommes s'enfuirent. Quarante mobilisés furent ramassés, désarmés et alignés la face contre un mur. Deux uhlans gardaient les quarante mobilisés. Les officiers du bataillon n'avaient pas, à midi, terminé leur déjeuner. Ils n'attendirent pas le dessert et se sauvèrent à toutes jambes.
Les treize autres uhlans se dirigèrent vers Ablain- Saint-Nazaire ou le sieur Daillet s'était logé avec une partie du bataillon. Ce dernier dormait encore. Sauter à bas du lit et prendre sa course fut l'affaire d'un instant. Il courut tant et si bien qu'il ne s'arrêta qu'en Belgique. Les treize uhlans faisaient merveille, allant de poste en poste disperser le bataillon de Daillet.
Le général Faidherbe, dans son récit dédié à M. Gambetta, passe sous silence les hauts faits du commandant Daillet. Cet homme fut traduit devant un conseil de
guerre, en 1871, et condamné à la peine de mort. Mais son séjour en Belgique se prolongea, et la condamnation par contumace fut sans effet. Enfin le misérable s'étant constitué prisonnier, fut traduit devant un nouveau conseil de guerre le 16 juin 1875. Convaincu d'abandon de son poste et de désertion en présence de l'ennemi, Daillet se vit encore condamné à être fusillé, malgré l'habile plaidoirie de son avocat qui insista sur ce que son client n'était pas une intelligence d'élite.
Les membres du conseil de guerre ayant signé un recours en g^âce, le Président de la République, par décision du 28 juillet 1875, commua la peine capitale prononcée contre l' ex-commandant Daillet en vingt années de détention, sans supprimer la dégradation militaire.
Ajoutons que le bataillon de Daillet fut réorganisé par les soins du capitaine Piquet, du 34e de ligne, nommé commandant du bataillon en remplacement du sieur Daillet. Ce bataillon ne prit aucune part aux combats de l'armée du Nord.
D'autres officiers, MM. G... et L..., subirent des condamnations.
Détournons les yeux de ces honteuses misères, et portons nos regards sur un spectacle douloureux aussi, mais consolant parce qu'il fait honneur à l'homme.
Au milieu de nombreux documents de toute sorte nous rencontrons cette lettre signée Th. Grimai, ancien capitaine d'infanterie de marine :
« Monsieur le comte de Brigode Kembandt, député à l'Assemblée nationale et maire d'une commune rurale du département du Nord, vient de mourir à Paris. Le comte commandait pendant la campagne du Nord un bataillon du 48e régiment provisoire des mobiles. A la bataille de Villers-Bretonneux, le 27 novembre 1870, je fus chargé
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^^ ifs; "
par le colonel du Bessol d'appuyer avec ma compagnie le mouvement de ce bataillon qui se déployait. Les mobiles n'avaient jamais vu le feu et paraissaient hésiter devant une fusillade très nourrie. Je mêlai mes hommes aux mobiles afin de soutenir leur moral. C'est ainsi que pendant une heure je me trouvai en relations avec le comte de Brigode dont tous les officiers montraient un grand courage, malgré leur inexpérience.
« M. de Brigode avait un fils unique fort jeune qui servait, en qualité de capitaine, dans son bataillon. J'ignorais cette circonstance lorsque je vis deux gardes mobiles emporter un officier mortellement blessé. Je le fis remarquer au comte de Brigode dont Fattention était attirée sur un autre point. Il regarda le blessé, eut un tremblement nerveux, et me dit d'une voix étouffée : C'est mon fils. Puis il courut l'embrasser convulsivement une dernière fois et revint prendre sa place de bataille.
« Je n'oublierai jamais l'expression de sublime douleur qui bouleversait les traits de ce vieillard. A chaque instant il passait sa main sur son front qui malgré le froid se couvrait de sueur, ses yeux exprimaient une douleur et une résignation qui faisaient penser au ciel ; il se retourna longtemps après pour regarder en arrière, mais il ne vit plus son fils. Alors son front se courba vers la terre et deux larmes glissèrent le long de ses joues. Il voulait marcher en avant Est-ce la mort que ce père cherchait? Je respectai son silence, et muet comme lui je m'éloignai. Jamais je ne l'ai revu, mais son image m'est apparue souvent. Lorsque les découragements s'emparent de moi, je pense à ce vieillard qui a rempli son devoir au delà des forces humaines.
« Le soir de la bataille, on apporta au comte de Brigode la liste des officiers de son bataillon tués dans la journée ; il lut : « Le capitaine Pourpe, le lieutenant Cocheleux, le « capitaine Brigode » Un sanglot étouffa sa voix, ses
mains couvrirent son visage et ce cri s'échappa de son cœur • « Oh ! mon enfant, mon pauvre enfant ! »
La lettre du capitaine Grimai continue, donnant des détails sur la bataille où 13.000 Français combattaient contre 70.000 Allemands. Il y a de précieux détails pour l'historien, et même des leçons pour le tacticien ; mais qu'est-ce que cela à côté du déchirement de ce coeur de père ! Lecteur ou lectrice de cette page, si jamais l'accomplissement du devoir vous semblait trop cruel, si vous vous sentiez prêt à fuir, songez au vieillard de la bataille, et n'oubliez pas ce qu'il a fait pour la patrie.
Au début des hostilités entre la France et la Prusse, deux braves ouvriers habitant Dunkerque, les nommés Seigneurin et Houteer, âgés de plus de trente ans, et mariés, n'hésitèrent pas à s'engager dans un bataillon de chasseurs à pied (dépôt du 1er). Ces hommes furent incorporés à l'armée du Nord. Après s'être bravement battus dans plusieurs engagements, les deux amis eurent la douleur d'être faits prisonniers au combat de Querrieux, le 23 décembre 1870.
Les femmes de ces deux patriotes avaient dû se séparer après le départ des volontaires, et Mme Seigneurin n'entendit plus parler ni de son mari ni de Houteer. La guerre terminée, on ne put que constater la disparition de Seigneurin le soir du 23 décembre. Pendant douze ans Mme Seigneurin fit, avec opiniâtreté, d'activés démarches pour découvrir ce qu'était devenu son mari. Elle ne parvint même pas à retrouver Houteer qui, seul peut-être, aurait pu la renseigner.
Enfin, il y a peu de temps elle apprit qu Houteer travaillait à Lille. Le juge de paix entendit cet homme. Ce juge avait été commis par le parquet de Dunkerque pour faire une enquête tendant à obtenir soit un jugement déclaratif d'absence, soit un acte de décès.
Or, les faits suivants résultent de la déposition d'Houteer : le soir de la journée de Querrieux tous les prisonniers français se trouvaient alignés sur le champ de bataille, lorsque Seigneurin crut pouvoir quitter une seule minute les rangs pour reprendre sa capote qui avait été jetée à peu de distance avec les fourniments.
Un officier prussien s'aperçut du mouvement, et bien que Seigneurin ne fut qu'à deux pas à peine de l'alignement, il le tua à bout portant d'un coup de revolver, puis il appela deux soldats prussiens qui enlevèrent le cadavre et le jetèrent encore palpitant dans la tranchée où les morts se trouvaient entassés. Presqu'immédiatement la colonne des prisonniers se mettait en route pour l'Allemagne.
Tels sont les faits qui ont été lus à l'audience publique par un magistrat dont la voix tremblait d'émotion.
Que penser d'une armée dont un officier tue, sans forme de procès, un soldat comme lai, doublement sacré par son titre de prisonnier de guerre et d'homme désarmé?
En sortant de l'audience, un soldat disait à haute voix: « Patriotes français, souvenons-nous ! »
Il fat un temps où les blessures étaient faites par les boulets, les balles et les armes blanches. Pendant la dernière guerre les éclats d'obus ont produit d'horribles déchirements. Il n'est pas de plus affreuse blessure que celle de Joseph Moreau, ex-canonnier à l'armée du Nord.
Moreau, qui vit encore, habite au Favril, canton de Landrecies (Nord). Il est connu dans le pays sous le nom de Vhornme à la tête de cire. A sa petite pension de retraite il ajoute la vente d'une brochure où sont racon-
tées sa blessure ait les savantes inventions qui l'ont fait échapper à la mort.
Entré au service en 1870, Moreau fut versé dans une batterie de guerre le 2 janvier 1871. Le lendemain, il combattait à Bapaume. Vers trois heures du soir, au moment où l'artilleur chargeait sa pièce, un éclat d'obus le renversa. Cet éclat d'obus, prenant la face de droite à gauche et de haut en bas, enlevait les deux yeux, le nez et les deux maxillaires supérieures, avec perte des dents, en outre luxation de la mâchoire inférieure : il n'y avait plus figure humaine et le blessé fut laissé pour mo rtsur le champ de bataille. Cependant il se releva de lui-même une demi-heure après. La nuit venait ; percevant encore vaguement la lumière de l'œil gauche, il put se diriger, tombant à chaque pas, vers le village d'Ervillers. Le colonel du 24e régiment de ligne le fit transporter en voiture à l'hôpital d'Arras, le lendemain 4 janvier 1871. 11 n'en put sortir que le 4 octobre de la même année. Pendant ces neuf mois la cicatrisation ne se fit pas complètement. Les médecins de l'hôpital d'Arras obtinrent l'admission Àe Moreau dans l'ambulance de la Société de secours aux blessés, afin de lui faire régler un appareil de pansement, à leurs yeux indispensable pour obtenir la respiration.
Moreau resta deux semaines dans cette ambulance et fut évacué sur l'hôpital militaire du Val-de-Grâce, à Paris, le 14 octobre 1871.
Il y séjourna jusqu'au 26 mars 1872. Pendant ces six mois le malheureux soldat était l'objet de savantes discussions. Cependant il recevait des soins minutieux. Enfin le conseil de santé des armées autorisa le médecin en chef du Val-de-Grâce à accepter le système prothétique (1) et Moreau allait à Landrecies le 8 avril 1872.
(1) Prothétique, de prothèse. Ce système consiste à remplacer par une
Dix-huit mois après avoir reçu sa blessure l'ancien soldat était à peu près guéri.
Toutes les parties molles de la face antérieure de la tête avaient été enlevées, et la charpente osseuse se trouvait broyée en certains endroits. On eût dit une tête de mort avec deux cavités pour les yeux, une pour le nez et enfin la large ouverture de la bouche.
L'habile chirurgien -dentiste Delalain a écrit au point de vue scientifique l'histoire de cette blessure qui devait entraîner la mort.
Il a fait une figure artificielle, un masque qui représente extérieurement la partie centrale de la face emportée par l'éclat d'obus, yeux, nez et joues. M. Gh. Delalain, dentiste chargé de la restauration, a fait un palais armé de dents. Le masque, dont les yeux sont fermés, est exactement appliqué, grâce à des procédés d'estampage et de moulage, mais dans son contour seulement, aux portions saines de la peau qui avoisinent l'immense cicatrice. Cette adhérence à peu près hermétique est complétée par un bourrelet naturel de la peau qui, à la longue, a encastré le rebord adouci du masque.
Grâce à cette disposition des parties artificielles et naturelles, la respiration a lieu par les narines du faux nez qui surmonte le masque.
Vers l'angle interne des faux yeux qui imitent une cataracte, deux petits orifices complètent le système d'aération interne : le courant aérien se produit donc facilement.
La concavité du masque, augmentée encore par renfoncement de la surface de la blessure, a été utilisée.
Des boucles y sont adaptées de manière à maintenir à la surface interne du masque des linges fenêtres, de la
préparation artificielle une partie du corps qui a été enlevée : jambe debois, œil de verre, palais d'argent, etc.
charpie, destinés à garantir la muqueuse nasale, en même temps qu'à lui éviter la trop brusque impression du froid ou de la chaleur. Une petite éponge est placée dans l'enfoncement des fosses nasales. Cette éponge absorbe le mucus et arrête au passage les corps en suspension dans l'air.
La voûte palatine a été protégée par une plaque qui forme par la concavité un véritable blindage. Des dents postiches permettent la mastication des aliments les plus durs.
Grâce à la figure artificielle et à son nez postiche, l'air a retrouvé sa direction habituelle de bas en haut. La respiration est donc devenue normale et régulière, l'odorat a reparu. La mâchoire supérieure consolidée sur la pièce dentaire qui double la voûte palatine présente aux dents inférieures un appui suffisant pour la mastication.
La voix a repris son timbre et sa netteté naturelle. La figure artificielle a tellement bien lié son contour élastique à cette énorme solution de continuité que non seulement Moreau respire, mange, parle, a toutes les sensations de l'odorat, mais encore joue de la flûte.
Actuellement l'état général est très bon. Moreau a pris cet air résigné commun aux aveugles. Il aime la causerie, éprouvant un grand bonheur à raconter ses campagnes dans un langage mélancolique et imagé. Ses sens, principalement le toucher, sont excessivement développés. La figure est nécessairement dépourvue d'expression. Si Moreau soulève son masque, la face présente un aspect hideux, par suite d'un enfoncement profond causé par la disparition d'une grande partie des portions osseuses ainsi que par la perte de substance des muscles qui les recouvraient.
Il ne reste vraiment dû la *^fû de Moreau que le
cerveau et le crâne encore recouvert de cheveux. Le soldat mutilé vit dans son pays, entouré du respect universel. Les voyageurs se détournent de leur chemin pour voir ce vivant connu sous le nom de « l'homme à la tête de cire » ; il devine leur présence et leur montre sa croix d'honneur posée sur sa poitrine.
Peut-être aurions-nous mieux fait de garder le silence sur le pauvre soldat, mais il ne suffit pas de montrer les gloires : chacun doit connaître les sacrifices du soldat. Celui-là a donné plus que sa vie, car chaque jour qui s'écoule est un long martyre.
Joseph Moreau ne se plaint jamais.
Deux questions se posent : l'armée du Nord a-t-elle sauvé la ville du Havre ? Le général Faidherbe pouvait-il percer les lignes ennemies pour rejoindre l'armée qui devait sortir de Paris ?
Le général Goeben, adversaire de Faidherbe, a publié dans la Revue militaire de Darmstadt un récit pour servir à l'histoire de la campagne dans le Nord-Ouest de la France. Il dit : « Le Havre n'a jamais couru aucun risque et par conséquent n'a point été sauvé par le général Faidherbe. » Un écrivain français du plus grand mérite (1) pense comme l'historien allemand : « Nous admirons plus que personne l'habileté et l'énergie qu'a déployées le général en chef de notre armée du Nord, et nous ne croyons pas amoindrir le mérite qu'il a eu dans la dernière campagne, en attribuant à la ville et à l'armée
(1) La Guerre dans l'Ouest, Rolin.
du Havre un des rares résultats qu'elles puissent légitimement revendiquer, celui d'avoir préservé elles-mêmes des atteintes de l'ennemi le second port de commerce de la France. »
Le général Faidherbe pouvait-il percer les lignes ennemies et marcher au-devant de l'armée de Paris ? Un écrivain militaire a déjà répondu à cette question (1).
« Si le général Faidherbe eût attaqué vigoureusement au sommet de l'angle saillant que formait sa ligne, il eût probablement séparé à tout jamais l'armée allemande en deux tronçons. Il est vrai que dans ce cas il abandonnait irrévocablement la ligne de Cambrai ; mais il pouvait se conserver celle du Cateau; et bien qu'elle n'eût pas les avantages de l'autre, qu'elle l'éloignât trop de la ligne des places fortes du Nord, il semble que l'opération ne manquait pas de chances de succès. C'était un parti difficile à prendre ; mais, du moment que l'on voulait marcher sur Paris, il était indiqué. Il fallait tout sacrifier à ce but. »
Jetons un regard en arrière pour faire ressortir les phases diverses que subit cette guerre. Au début, l'armée de ligne est seule en contact avec les envahisseurs. Cette armée n'est pas étrangère à la guerre, la plupart des officiers et beaucoup de soldats ont combattu en Afrique, en Crimée, en Italie, et même un certain nombre au Mexique ou en Chine.
Mais cette armée qui savait remporter des victoires avait mis la tactique en oubli. Les chefs plaçaient leur confiance dans l'élan de la troupe habituée à se précipiter sur l'ennemi à la baïonnette, ce que le maréchal Canrobert nommait spirituellement fuir en avant.
C'est ce contact que la Prusse avait voulu éviter en construisant sa savante machine de guerre qui paralysait notre furie en nous tenant à distance.
(1) Bonnet, Commentaires de l'ouvrage du grand état-major prussien.
La machine allemande qui foudroyait de loin, sans se montrer, causa une surprise extrême. Les hommes tombaient par centaines, par milliers, sans même voir un Prussien, et lorsque le massacre avait porté le trouble, les Prussiens apparaissaient par bandes innombrables, se renouvelant sans cesse, isolant les divisions, les brigades, les régiments. La machine allemande était neuve et fonctionnait à merveille. Nous n'avions jamais vu chose semblable et le soldat fut démoralisé. Un de nos bataillons se serait précipité bravement et fièrement sur quatre bataillons prussiens et les eût mis à terre, mais que pouvaient les fusils, les baïonnettes, les jambes et les coeurs, contre une artillerie lointaine, invisible, inabordable, qui vomissait la mort à plus de huit kilomètres ?
Les Prussiens s'étaient posé ce problème : empêcher le soldat français de s'approcher du soldat prussie
Seul, ce problème était un aveu de notre supériorité.
Nous fûmes donc vaincus par la grande machine à Froeschwiller et à Forbach.
Nos places fortes furent prises, non par la science de Vauban qui attaquait les fortifications, mais par le bombardement qui incendiait les habitations et tuait la bourgeoisie.
Les Allemands arrivèrent donc devant Paris sans qu'un de leurs généraux eût fait preuve de talents militaires par une stratégie savante, ou par une tactique audacieuse.
La puissante machine de M. de Moltke suffit à tout parce qu'elle avait tout prévu et que les acteurs jouaient leur rôle fidèlement.
En rayonnant vers la Normandie, les uhlans, qui, au nombre de quatre, avaient pris Nancy, ne purent s'emparer aussi facilement des bourgs et des villages. Des coups de fusil partaient du buisson et le paysan défendait son champ.
La grande machine de guerre du roi Guillaume, qui jusque-là avait été substituée à l'homme, au Français, au soldat, laissa deviner son côté faible. Excellente pour les grandes batailles elle devenait insuffisante pour détruire les petites troupes. Elle broyait sans peine une brigade de cuirassiers et s'inquiétait de deux francs-tireurs assis au pied d'un arbre.
Vint la campagne du Nord, où Faidherbe eut l'esprit de se contenter de 40.000 hommes et de manœuvrer. 11 reprit immédiatement le dessus. La grande machine prussienne était trop lourde à transporter sans être démontée. D'ailleurs elle s'usait, il fallut donc que les généraux allemands, pour résister à Faidherbe, consentissent à se souvenir qu'il existe à la guerre une stratégie et une tactique.
A la tête de soldats aguerris, disciplinés, ils eurent de grandes peines à tenir en échec les mobiles et les mobilisés de Faidherbe. Les opérations de ce général furent plus habiles que celles de ses adversaires, tandis que ses erreurs sont moins sérieuses.
Si l'on étudie cette campagne de l'armée du Nord au point de vue scientifique, l'admiration pour la puissance militaire de l'Allemagne diminue singulièrement. Si Faidherbe avait eu de bonnes troupes, il aurait rejeté vers Paris toutes les forces qui lui étaient opposées.
L'enseignement de cette campagne peut se résumer en quelques mots : la grande machine prussienne toute neuve à Forbach et à Frœschwiller ne sera plus une surprise et d'autres machines lui seront opposées ; dès lors , les hommes se rencontreront front contre front, poitrine contre poitrine, et le Germain verra que sa tragédie ne se joue pas deux fois sur le même théâtre.
Après avoir dit que le général Faidherbe s'était montré fort habile dans le commandement de son armée,
nous voudrions le faire connaître personnellement.
Notre premier soin est d'interroger l'enquête parlementaire. Le général Paulze d'Ivoy déclare qu'il a été mis de côté parce qu'il n'avait pas les mêmes opinions politiques que le général Faidherbe et son entourage. Paulze d'Ivoy rend justice à son général en chef, lorsqu'il dit que Faidherbe avait réellement un grand mérite, et que personnellement il n'était pas mal disposé à son égard. « Mais on disait autour de lui qu'étant membre du Jockey-Club, je devais être légitimiste, et j'étais regardé comme tel. M. Gambetta est venu à Lille, le général Faidherbe étant absent, je ne suis pas allé le voir, je ne l'ai jamais vu. Le général Faidherbe se ferait tuer plutôt que de ne pas exécuter un ordre. Il en a reçu, je crois, de M. Gambetta... »
Faidherbe est donc un homme politique, c'est-à-dire un militaire croisé de bourgeoisie. Plus d'une fois la politique a favorisé la carrière d'un officier, jamais elle n'a augmenté l'estime de ses compagnons d'armes et la confiance des troupes. Mais l'ambition aveugle les plus habiles et les révolutions troublent les esprits.
Le père du général appartenait à l'industrie. Capitaine de la garde nationale pendant les Cent-Jours, il fit avec sa compagnie une manifestation royaliste dans une revue. Arrêté par la gendarmerie, il fut conduit au général Lapoype, commandant à Lille, qui le fit emprisonner à la citadelle. Ardent royaliste, M. Faidherbe resta sous les verrous jusqu'à la rentrée de Louis XVIII. Les gardes nationaux lui firent hommage d'une épée d'honneur pour perpétuer dans sa famille le souvenir de sa fidélité à la maison de Bourbon.
Le fils de l'ardent royaliste a placé cette épée à côté d'une autre que lui ont donnée les populations du Nord après la guerre de 1870.
Louis-Léon-César Faidherbe, né à Lille le 3 juin 1818,
est donc venu au monde à l'ombre du drapeau blanc qui était celui de sa race.
Le père mourut, laissant une veuve et six enfants. Celui dont nous nous occupons était le plus jeune. Il entra à l'Ecole polytechnique en 1838, et en sortit deux ans après dans Farme du génie.
Lieutenant en 1844 , Faidherbe voulut donner sa démission pour aller chercher fortune en Californie ; mais le général Charron, son inspecteur, lui conseilla de rester au service, et lui fit abandonner un projet fort aventureux.
Le jeune officier n'en rechercha pas moins les missions difficiles et périlleuses. Envoyé en Afrique, avec une compagnie du génie, il fit, en 1845, une expédition au delà du Chelif, dans les montagnes du Dahra, sous les ordres du général Bourjolly; puis servit pendant une année à Djemaa-Ghazouet (Nemours), dont la garnison venait d'être détruite par Abd-el-Kader.
Faidherbe fut ensuite employé à Belfort et à Lille.
Au mois de janvier 1848, étant capitaine, il s'embarqua pour la Guadeloupe, travailla à la construction du fort Joséphine et aux îles des Saintes, et fut envoyé en Algérie en 1850.
Il y fit partie de l'expédition du général Camou contre le chérif Bou-Berla, dans le Djurjura, puis de celle du général Saint-Arnaud dans la petite Kabylie de Mila. Après cette expédition vint celle du général Bosquet, au milieu des montagnes de Bougie, pendant l'hiver de 1851, terrible campagne qui se termina par une sorte de déroute. La belle conduite de Faidherbe lui valut la décoration de la Légion d'honneur.
En 1852, il demanda à passer au Sénégal, et y fut envoyé en qualité de sous-directeur du génie. L'année suivante, il accompagna le contre-amiral Baudin , commandant de l'escadre chargée par le gouvernement d'aller, avec quel-
ques troupes delà garnison du Sénégal, au lacEbrié,à 400 lieues dans le Sud, pour y châtier les populations ennemies et fonder un établissement.
Dans ces circonstances, Faidherbe rendit les plus importants services.
A la fin de 1854, le commerce du Sénégal et les principaux habitants firent des démarches auprès du ministre de la marine Ducos, pour que Faidherbe fût nommé officier supérieur, afin de pouvoir lui confier le gouvernement de la colonie.
Le chef de bataillon Faidherbe fut donc créé gouverneur du Sénégal. La situation était grave, et nous n'étions pas maîtres du pays au delà d'une portée de canon de notre chef-lieu. Il fallut entreprendre une guerre contre les Maures. Le nouveau gouverneur augmenta la colonie de plus de cent lieues de côtes, et assura la domination française dans le fleuve Sénégal, jusqu'à 260 lieues de l'embouchure, par la création du poste de Médine.
Le résultat de toutes les guerres si pénibles dans le climat des tropiques a été de nous permettre de faire le commerce avec sécurité dans ces contrées. Mais le but définitif indiqué par Faidherbe serait de pousser nos établissements jusqu'au Niger.
Faidherbe a beaucoup écrit sur le Sénégal. Ses services militaires, quelle qu'en soit l'importance, ne doivent pas faire oublier ses succès administratifs. 11 a fait construire des routes, des ponts ; il a créé dix nouveaux cantons de protection et de commerce ; il a élevé des écoles, des hôpitaux, des casernes et des chantiers pour la marine. La colonie lui doit une imprimerie, un journal, des lignes de télégraphie électrique , une bibliothèque et un musée d'histoire naturelle.
Les travaux personnels de Faidherbe lui font le plus grand honneur : ce sont des mémoires sur l'histoire , l'ethnographie et les langues du pays.
De 1860 à 1862, la santé de Faidherbe était sérieusement compromise. Il quitta le Sénégal et vint en Algérie prendre le commandement de la subdivision de Sidi-bel- Abbès dans la province d'Oran. On le nomma général de brigade afin de le ramener au Sénégal. Il sut encore agrandir son œuvre.
Le général rentra définitivement en France en 1864, avec une santé ruinée par les fatigues excessives de dix années de guerre sous un climat dévorant.
De 1867 jusqu'en 1870 , il commanda en Algérie la subdivision de Bone, et profita de ces trois années pour faire des rechercbes archéologiques dans le pays de Numidie, inépuisable champ de monuments de toutes les époques.
Elevé au grade de général de division par Gambetta, Faidherbe obtint le commandement de l'armée du Nord.
Après la guerre, trois départements, la Somme, le Pas-de-Calais et le Nord, le nommèrent député. Il ne resta pas longtemps à la Chambre et donna bientôt sa démission.
Nommé sénateur par le département du Nord, le général siège à la gauche. On affecte, peut-être un peu trop, de le représenter comme un ancien républicain , ennemi de l'Empire. Cependant , il n'a pas refusé les présents d'Artaxerce.
Faidherbe a trop aimé la popularité, les louanges, la' mise en scène ; le mal n'est pas grand, mais il a eu pour conséquence de jeter un excellent officier dans la politique, ce qu'il faut regretter.
Aujourd'hui, grand chancelier de la Légion d'honneur, il a succédé dans ce poste éminent au digne général Vinoy.
Combien Faidherbe eût grandi dans l'estime de l'armée s'il avait fait comprendre à ceux qui gouvernaient la France qu'on ne remplace pas un général Yinoy.
RÉCITS MILIT. — 2e SÉRIE. ^