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GÉNÉRAL PRINCE DE BAUFFREMONT

zouaves et les suivirent résolument. Derrière la première ligne de tirailleurs marchaient à cheval le général de Sonis et son aide de camp, le colonel de Charette et son officier d'ordonnance, le lieutenant Harscouët, les commandants de Moncuit et de Troussures, ainsi que le capitaine de Ferron. Verthamon portait le fanion. C'était en tout huit cents hommes, qui allaient attaquer une division entière et son artillerie.

Ils dépassèrent le pli de terrain où se tenait couché le régiment qui avait failli à son devoir ; la honte gagna le cœur d'un certain nombre de ces soldats qui suivirent et se comportèrent ensuite bravement.

L'ennemi, à l'approche de cette ligne de tirailleurs, la prit tout d'abord pour une avant-garde. Une pluie d'obus commença à éclater autour des zouaves qui avançaient toujours au pas, alignés et calmes comme de vieux soldats. Ils marchèrent longtemps ainsi sous le feu de l'artillerie, lorsqu'à l'approche d'un bois situé à l'extrémité de la plaine, une terrible fusillade les décima, eux et leurs compagnons. Verthamon tomba des premiers et couvrit de son sang la précieuse bannière. Le général de Sonis eut le genou brisé, les commandants de Troussures et de Moncuit, le capitaine de Ferron furent renversés en même temps. Le comte de Bouille avai relevé le drapeau. Les zouaves avançaient encore sans répondre. Sur l'ordre donné ils ouvrirent le feu, puis, tout à coup, aux cris de : Vive la France ! vive Pie IX! ils s'élancèrent dans le bois, la baïonnette en avant.

L'attaque tut irrésistible. Des Allemands épouvantés, les uns se jetaient par terre, rendant les armes, d'autres se défendaient énergiquement. On se battait corps à corps. Il y eut un affreux carnage, ce que Ghateaubriant nommait la cohue de la mort. Les mobiles s'emparèrent de la ferme de Villours, et tout céda au torrent. L'ennemi fuyait dans le village, poursuivi par les zouaves. Ces

RÉCITS MILIT. — 2e SÉR 19

braves soldats, qui n'étaient pas soutenus, allèrent se heurter aux murs des maisons remplies de Prussiens. Combien n'arrivèrent pas jusque-là! Les deux Bouille. Gazenove, Traversay relevèrent l'un après Fautre la bannière. Des lieutenants, des capitaines tombèrent glorieusement : Boischevalier, Vetch, Du Réau, Gastebois...

Le colonel de Gharette, dont le cheval avait été percé de coups, conduisit à pied la charge jusqu'au village, où il fut blessé lui-même. Les premières maisons furent enlevées , quelques zouaves s'y retranchèrent , mais l'ennemi qui , à la vue de cet ouragan , avait appelé ses réserves, prit l'offensive. Des masses prussiennes arrivèrent, débordant les zouaves de tous côtés. Le colonel ordonna la retraite. Elle se fit pas à pas, sous un feu terrible et à bout portant. Du village jusqu'au bois, le sol fut jonché de cadavres. Le reste ne put se retirer qu'à la faveur de la nuit. Les Prussiens osèrent à peine les suivre au delà du bois.

Epuisé par sa blessure, le colonel de Gharette s'assit sur le bord d'un fossé. Son frère, blessé comme lui, Ferron, Yetch et quelques autres étaient couchés près de leur chef. On voulut emporter Gharette, mais il refusa : « Non, mes amis, dit-il, non ; à quoi bon vous faire tuer? Je suis bien ici, et vous, allez encore vous battre pour la France!... »

Les débris se retirèrent lentement vers Patay, emmenant ce qu'on pouvait de blessés. Le sergent Le Parmentier rapportait la glorieuse bannière teinte du sang de quatre victimes. Des quelques zouaves qui étaient entrés dans Loigny, les uns s'échappèrent pendant la nuit, les autres se firent tuer, et l'on vit l'un d'eux, après avoir brûlé toutes ses cartouches, se jeter à genoux pour recevoir la mort.

Telle fut cette charge de Loigny, qui restera célèbre et aussi populaire que celles d'Inkermann et de Palestro.

Elle eût gagné une victoire, si deux bataillons seulement avaient secondé ce vaillant effort.

. Le général de Sonis avait demandé aux zouaves un bien grand sacrifice. Devant ce spectacle, on se demande s'il n'est pas une limite à de tels héroïsmes. Mais en présence de l'immolation du général de Sonis, on ne peut qu'admirer et garder un respectueux silence.

Ce régiment qui était couché à terre et n'a pas voulu se relever pour combattre, prouve qu'à la bataille l'homme doit être debout. Les rangs couchés perdent autant de soldats et se démoralisent. Notre tempérament national s'accorde mal avec les attitudes inventées par la timidité. Si le régiment eût été debout, le général de Sonis l'eût entraîné sans peine.

Deux autres observations militaires se dégagent des événements de cette journée : la première, c'est qu'il ne faut pas négliger les réserves ; la seconde, non moins importante, ressort de la marche sur Loigny. Elle se fait en ordre déployé, ce qui diminue énormément les effets de l'artillerie. Aussi les zouaves n'éprouvèrent-ils de grandes pertes qu'au terme de la marche. Si cette tactique avait été employée jusqu'au bout, plusieurs lignes, arrivant successivement sur les batteries, les auraient enlevées. Le soldat français est irrésistible lorsqu'il s'élance à la baïonnette.

« On n'avait pu rapporter que bien peu de blessés, malgré le zèle du R. P. Doussot et des chirurgiens. Le reste était aux mains de l'ennemi, couché avec les morts sous la neige qui commençait à tomber, et sans secours... Combien, sans doute, expirèrent pendant cette nuit lamentable, et quelles nobles victimes sur ce champ de mort ! Troussures, Gastebois, Pierre de Lagrange, Wagner,

Guère, Jean de Bellevue, Paul de la Begassière, Fernand de Ferron, les deux Mauduit du Plessis, Négron, de Barry, de la Touche, Saulnier, Catherin, de la Brosse, du Bourg, de Suze, Houdet, Yillebois, Pontourny, et tant d'autres qui avaient donné leur vie à Dieu et à la

France (1). »

Les Prussiens, qui comptaient quatre ou cinq mille hommes hors de combat, ne songèrent pas sérieusement à nos blessés. Ils en emportèrent quelques-uns dans une ferme voisine de Villours, entre autres le colonel de Charette et le capitaine de Ferron. Les autres restèrent sur le terrain, et, parmi eux, le général de Sonis, couvert de sang. Sa blessure était horrible ; mais ni la souffrance, ni ce cruel abandon ne purent abattre un moment son courage. En entrant en campagne, il avait écrit à un ami : « Je me suis condamné à mort. » Quand il eut fait, à Loigny, tout ce que pouvait un bon capitaine et un vaillant soldat, quand il vit toute son artillerie sauvée et la retraite de l'armée assurée, il attendit la mort avec la sérénité d'une âme chrétienne. Mais Dieu n'accepta qu'à moitié le sacrifice de cet homme de bien et ne voulut pas enlever à la France un si grand serviteur.

On sait que le général de Sonis subit une douloureuse amputation.

Du 1er bataillon de zouaves, il ne restait guère que cent cinquante hommes sans cadres. Le 2° bataillon était hors d'état de pouvoir continuer la campagne, les maladies l'ayant épuisé. Le commandant du 17e corps fit transporter ces deux bataillons à Poitiers, par le chemin de fer. Ils arrivèrent dans cette ville le 7 décembre 1870.

Le général de Sonis, le colonel de Charette, le capitaine de Ferron, le comte de Verthamon furent recueillis au presbytère de Loigny, où le vénérable abbé Theuré pro-

(1) Jacquemont, Campagne des Zouaves pontificaux.

digua aux blessés les soins les ^Uù cendres. Le comte de Yerthamon mourut dans la maison du curé.

Aux ambulances de Loigny, les chirurgiens firent une observation qui mérite une sérieuse attention. Il y avait dans la même salle des blessés de différents corps, que rien ne distinguait lorsqu'ils étaient couchés sous la couverture. Les zouaves pontificaux se faisaient remarquer entre tous par une énergie singulière, une grande résignation, une politesse constante et des sentiments délicats peu communs dans les camps. C'était V esprit du corps, qu'il ne faut pas confondre avec l'esprit de corps. Un commandement habile, honnête, ferme peut donc, en peu de temps, animer un corps de troupe d'un esprit particulier.

Dans ces mêmes ambulances se trouvait un simple zouave nommé Thébault, qui avait la jambe brisée par une balle, et qu'il fallait amputer. Médecin lui-même, il appréciait fort bien son état et ne faisait pas entendre une plainte. Lorsque le chirurgien vint lui annoncer la cruelle nécessité, usant de détours pour l'y préparer : « Allons, docteur, dit le zouave, ne faisons pas tant de façons. Vous devez me couper la jambe, je le sais, et je suis prêt ; seulement, rendez-moi un service : mettez-vous à genoux, là, et récitons ensemble une prière ; puis vous ferez l'opération, et nous prierons encore après. » Le docteur accéda à ce désir du blessé.

Le colonel de Gharette parvint à s'évader et rejoignit le dépôt de son régiment à Poitiers.

Dans le combat de Saint-Hubert (6 janvier 1871) lorsque le général donna l'ordre de la retraite, deux compagnies de zouaves pontificaux furent malheureusement oubliées dans un bois. Elles étaient commandées l'une par le capitaine de Fabry, l'autre par le lieutenant Benoist. Ces deux officiers, braves et intelligents, combattirent vigoureusement et parvinrent à gagner Yvré-1'Evêque.

Deux cent cinquante hommes avaient tenu tête à une brigade ennemie.

Le 11 janvier 1871, à la bataille du Mans, il fallait enlever le plateau d'Auvours, et la division Paris était dans le plus grand désordre. Le général Gougeard cherchait à rallier cette division, mais il ne pouvait arrêter que peu de monde. S'élançant vers les zouaves : « Allons, leur dit-il, en avant I pour Dieu et la patrie ! le salut de l'armée l'exige ! »

Les zouaves se déployèrent en première ligne, un demibataillon des mobiles du Gers suivit, et cette faible troupe, le général Gougeard en tête, partit au pas de charge, à l'attaque des collines d'Auvours.

Ils gravirent les pentes sous le feu des Prussiens, mais sans leur répondre. En chemin, des soldats de toutes armes, de la division Paris, se joignirent à eux, entre autres un fort détachement du 10e bataillon de chasseurs, demeuré là, inébranlable, dans un pli de terrain, avec le commandant Tarillon. A mesure que montaient les assaillants, le feu de l'ennemi redoublait, et quand ils approchèrent des cimes la lutte devint terrible. Le général Gougeard eut son cheval percé de six balles. Les zouaves étaient commandés par De Moncuit, hardi et impassible, et par l'adjudant-major Lallemand, officier d'une rare intelligence et le plus brillant au feu qui se puisse rencontrer. La ligne des Français s'était fort étendue, pour embrasser le front circulaire du plateau, et présentait une série de combats sur tous les obstacles dont le sol était hérissé. L'extrême gauche essaya en vain de franchir les parapets d'une grande redoute , mais le centre emporta les positions.

Ce fut là, derrière quelques maisons, dans un champ planté d'arbres, au sommet du plateau, que la lutte fut le plus acharnée. Pendant une heure on se battit corps à corps. Les Allemands s'abritaient dans un taillis et der-

rière de petits épaulements élevés pour des tirailleurs, d'où ils fusillaient à bout portant nos soldats qui se jetaient sur eux à la baïonnette. Là moururent un grand nombre de zouaves et plusieurs officiers : le capitaine du Bourg, le plus ancien soldat du régiment et l'un des meilleurs; le capitaine Belon, vétéran, lui aussi, de Castelfidardo; le capitaine de Bellevue, qui s'était couvert de gloire à Cercottes et à Loigny. Tous les trois furent tués raides au premier rang. On vit des traits de bravoure admirables. Un prêtre, l'abbé Fougueray, frère d'un zouave, avait suivi le bataillon pour remplacer le R. P. Doussot fait prisonnier la veille ; on essaya de le retenir en arrière pendant le combat ; mais lorsqu'il vit tomber les zouaves, il courut en avant sous les balles et fut tué sur le corps du capitaine de Bellevue qu'il assistait. Le lieutenant Garnier, après avoir perdu tout son monde, rassemblait des soldats épars, mobiles ou chasseurs, et chargeait à leur tête. Ramené par la fusillade, il reformait son peloton derrière une masure et s'élançait de nouveau. A la troisième charge il tomba lui-même, la poitrine traversée. Le lendemain, prisonnier et soigné par les Prussiens, leurs officiers témoins de son courage venaient lui serrer la main en lui disant: brave Français ! Enfin, à la chute du jour, les zouaves étaient maîtres du sommet et l'ennemi reculait devant eux. Mais il essaya de les tourner sur leur droite, les pentes du plateau de ce côté-là étant plus inclinées. Dès le commencement de l'action on avait détaché en observation la compagnie du lieutenant Benoist. Très éprouvée dans le combat de la veille, cette compagnie, malgré ses efforts et l'énergie de son chef, ne put arrêter l'ennemi. Benoist vit presque tous ses hommes renversés l'un après l'autre, lui-même fut frappé d'une balle dans la poitrine. Il ne voulut pas se laisser emporter, et, tandis que ses derniers soldats battaient en retraite, il s'assit au pied d'un arbre, tourné,

comme Bayard mourant, vers l'ennemi qui s'avançait. Un instant après il fut enveloppé et les Allemands commencèrent à déborder.

Surpris de recevoir des balles sur leur droite, les zouaves qui se battaient encore au sommet crurent à quelque erreur des troupes qui les soutenaient. Le commandant de Moncuit envoya le capitaine Lallemand avec quelques hommes reconnaître ce qui se passait. La nuit devenait de plus en plus obscure. Lallemand, ayant rencontré à quelque distance une troupe qui tirait de son côté, ne put distinguer son uniforme, et croyant avoir affaire aux mobiles cria :

— Ne tirez pas, nous sommes Français !

— Et nous aussi, répond une voix de la troupe.

— Quel régiment ?

— 5e de marche.

Lallemand s'approche et, à quelques pas, on lui crie : Rendez-vous !

— Jamais, répond l'intrépide capitaine, reconnaissant l'ennemi.

Une décharge passe autour de lui sans le toucher. Il regarde froidement les Prussiens qui l'environnent en prononçant ce mot : Maladroits I

Se tournant alors, comme s'il était à la tête d'un bataillon, il commande le feu. Les Allemands déconcertés battirent en retraite.

Le plateau d'Auvours était reconquis. « Le succès de la journée semblait décisif et l'on raconte que le prince Frédéric-Charles, désespérant de forcer la ligne du Mans, donna ce soir-là à toute son armée l'ordre de la retraite. Pourquoi fallut-il, deux heures plus tard, qu'une surprise, une panique déplorable des mobilisés bretons livrât l'importante position de la Tuilerie, au moment même où l'ennemi allait s'éloigner ? » (1)

(1) Jacquemont et tous les historiens.

Le général Ghanzy a écrit : « Les volontaires de l'Ouest se sont montrés héroïques (1). » Le général Gougeard qui mena la charge d'Auvours à la tête des zouaves a porté ce jugement : « Ce sera pour moi un éternel honneur d'avoir commandé à de pareils hommes (2). »

Epuisés de fatigues lès zouaves retournèrent à Yvré après le combat, mais la moitié resta sur le champ de bataille. Outre les officiers déjà nommés on comptait parmi les morts : Joseph de Vaubernier; Feligonde, aussi brave qu'aimable; le sergent Lemarié, paysan de la Vendée, type austère d'une race virile ; Pelletier, de Geoffre, et les deux Fockedey, ces frères charmants qui ont laissé un souvenir si pur de leur piété et de leur vaillance. Les lieutenants Le Bailly et Bonvalet étaient au nombre des blessés.

Le lendemain, des officiers prussiens entrèrent clans le couvent des Jésuites de Sainte-Croix, au Mans, et virent étendus dans une salle les corps des trois capitaines tués la veille. Ils se découvrirent devant eux avec respect.

Pendant ces combats, le baron de Gharette, nommé général de brigade, partait de Poitiers le 14 janvier avec son 28 bataillon remis au complet. M. de Gharette voulait conserver le commandement de sa légion et en porter l'uniforme.

Le 27 janvier, les trois bataillons se virent enfin réunis dans la ville de Rennes.

Un décret du 24 janvier 1871, signé Gambetta, avait donné au baron de Charette le commandement d'une division de mobilisés bretons qui pouvait compter 14.000 hommes.

Cette division était en formation lorsque le 1er mars les préliminaires de paix furent ratifiés.

(1) Deuxième armée de la Loire, général Chanzy, page 315.

(2) L'armée de Bretagne, page 54.

Quelle que soit l'opinion politique du lecteur de ces pages, qu'il soit religieux ou libre-penseur, son admiration est acquise aux zouaves pontificaux, si son cœur est français. Nous ne craignons pas de dire que la patrie eût été sauvée si elle avait compté parmi ses défenseurs beaucoup d'officiers et de soldats de cette trempe.

Les zouaves ont bien mérité de la patrie.

On ne saurait parler de la bataille du Mans sans que la pensée des mobilisés bretons ne vienne à l'esprit. Lear conduite à la Tuilerie a donné lieu à des jugements fort sévères. La commission d'enquête sur les actes du gouvernement du Quatre-Septembre a consacré un rapport spécial à cette question.

Un écrivain distingué (1) a plaidé la cause des mobilisés et, pour l'honneur de nos armes, nous partageons volontiers ses idées. Si les mobilisés avaient été instruits, équipés, armés comme doivent l'être des soldats, il y aurait justice à les condamner. Mais ces malheureux avaient été laissés sans armes pendant deux mois, dans une boue où tout exercice était impossible. Munis au dernier moment de fusils détestables qu'ils savaient à peine manier, jetés à l'improviste devant l'ennemi, leur part de responsabilité n'est certes pas la plus grande.

S'ils n'ont pas tenu à la Tuilerie parce que leur armement était mauvais, leur instruction militaire nulle, la faute n'en est-elle pas au ministre de la guerre?

Si, dans de pareilles conditions, ils ont pris part à la lutte, le général-commandant n'en est-il pas responsable?

(1) M. Henri Moimié, Les Mobilisés de la Loire-Inférieure, Nantes.

Le chef de l'armée de Bretagne, M. de Marivault, n'avait-il pas à plusieurs reprises, et de la façon la plus catégorique, dénoncé au gouvernement de Bordeaux et au général Chanzy, l'incapacité militaire et V armement détestable des mobilisés bretons?

Pourquoi le général Chanzy a-t-il négligé ces précieux renseignements ? Le gouvernement n'en aurait-il pas tenu compte, ou aurait-il induit en erreur le général Chanzy ?

M. de Kératry affirme que M. Gambetta lui aurait dit que « des fusils à percussion étaient suffisants pour des mobilisés (1). »

M. Gambetta a déposé devant la commission d'enquête qu'il n'avait pas armé les Bretons parce que les armes manquaient.

De son côté, M. de Kératry a déclaré à cette même commission que les armes refusées aux Bretons étaient en grande partie dirigées sur les arsenaux, où elles sont restées jusqu'à la fin de la guerre (2).

M. de la Borderie, membre de la commission d'enquête, a fait un rapport qui atténuerait presque complètement la faute reprochée aux mobilisés bretons au poste de la Tuilerie.

« M. Gambetta, dit-il, donnait au général Chanzy, le 5 janvier 1871, l'assurance qu'il avait sous la main 40.000 Bretons armés pour garder la ligne du Mans. Le général Chanzy a dû compter sur cette force, qui lui a manqué.

« Quant au gouvernement, poursuit M. de la Borderie, qu'avait-il fait devant la déclaration et les efforts du général de Marivault? Jusqu'à la fin de décembre, rien : ni évacuation, ni armes, ni secours de l'intendance, ni crédit ; l'armée de Bretagne n'avait rien obtenu.

(1) Armée de Bretagne, MM. Gambetta et de Kératry devant l'opinion publique, pages 91-92.

(2) Déposition de M. de Kératry, page 132.

« Le gouvernement, conclut M. de la Borderie, est donc responsable: d'abord de n'avoir pas pris en temps utile les mesures nécessaires pour transformer les mobilisés bretons en soldats ; puis de les avoir offerts comme de vrais soldats au général en chef de l'armée de la Loire, alors qu'ils étaient restés, par sa faute, incapables d'un service actif. »

La commission d'enquête de la chambre des députés ne se borne pas à la justification des mobilisés bretons, elle accuse le ministre de la guerre Gambetta de sa défaite :

« Dans le rapport sur les opérations de l'armée de la Loire, dit la commission d'enquête dans ses conclusions, nous nous sommes cru autorisés à soutenir, et nous avons soutenu, que Y ordre d'attaquer l'ennemi, donné directement par le ministre de la guerre aux généraux qui opéraient surBeaune-la-Rolande, avait contribué à entraîner la défaite de l'armée tout entière, qui se trouvait disséminée sur une ligne trop étendue, et dont on avait engagé successivement les différents corps, au lieu de les concentrer, au lieu d'attendre l'armée allemande dans des positions que l'on avait pris cependant le soin de fortifier. »

La panique de la Tuilerie ne saurait porter atteinte à la réputation de bravoure des Bretons. Il n'est pas un homme, ayant assisté au siège de Paris, qui n'ait admiré la conduite des bataillons de la Bretagne. Les simples soldats se distinguaient par une sorte de dignité fort remarquable. Leur tenue était excellente, leur discipline parfaite et leur courage proverbial. Le gouvernement, lorsqu'il était menacé ou attaqué par les révolutionnaires trop ardents pour l'époque, se plaçait sous la protection des mobiles bretons. Il y a telle journée du siège où ils ont sauvé Paris de l'anarchie, qui conduisait fatalement à la victoire des assiégeants. L'histoire des mobilisés de

la Loire-Inférieure (1) prouve la bravoure et le patriotisme d'une race bien française. Mais on a malheureusement répété que nous étions soldats en naissant, et des hommes étrangers au métier des armes ont propagé cette erreur. Personne n'oserait traverser un fleuve rapide dans une barque conduite par des mains qui n'auraient jamais tenu la rame, personne ne prendrait place dans un char confié à des mains qui ne connaissent pas le maniement des rênes, maison ne craint pas de confier les armes et les drapeaux de la France à des hommes qui ne savent ni charger un fusil, ni porter un drapeau.

Non seulement les malheureux Bretons réunis au camp de Gonlie ne recevaient aucune instruction, mais autour de ce camp, ou à l'occasion de ce camp, les vanités et les incapacités se donnaient libre carrière. Pour n'en citer qu'un exemple entre mille, nous rappellerons une lettre de M. de Kératry au ministre de la guerre Gambetta qui venait de le placer sous les ordres de l'amiral Jaurès.

- Camp de Conlie, 27 novembre 1870. 5 h. de l'après-midi.

« Malgré m'a qualité de gênerai en chef avec pleins pouvoirs, je suis mis aujourd'hui, par votre dépêche, sous le commandement du capitaine de vaisseau Jaurès. Vous avez oublié tout en écrivant cette dépêche : vos engagements et mes conditions, ce que j'ai fait jusqu'ici avec mes braves officiers, ma situation politique, que la vôtre aurait dû vous rappeler, et mes services rendus à la chose publique »

(1) Les Mobilisés de la Loire-Inférieure, de Vllle-et- Vilaine, du Morbihan, des Côtes-du-Nord et du Finistère, par Henri Monnié, ex-mobile de Nantes, aujourd'hui directeur du journal VEsjpérance du Peuple.

Nous avons montré les bataillons de mobiles et les zouaves pontificaux se battant bravement ; nous devrions joindre à ces récits les beaux souvenirs du corps de Cathelineau, mais l'espace nous est actuellement mesuré.

Cependant nous ne pouvons passer sous silence une véritable institution militaire créée par la dernière guerre ; nous voulons parler des francs-tireurs.

Beaucoup de compagnies furent mal commandées et d'autres mal composées. Des allures indépendantes, la conduite de plusieurs, des costumes qui rappelaient le théâtre jetèrent un véritable discrédit sur les francstireurs. On ne comprit pas, en son temps, tout le parti que la défense nationale pouvait tirer de cette innovation.

Des projets ont été faits (1), mais inutilement. Les francs-tireurs pouvaient jouer un rôle extrêmement important en 1870-1871, à la condition d'être un instrument stratégique.

La levée en masse dont tout le monde parlait était impraticable, parce qu'aujourd'hui les conditions de la guerre sont telles qu'on ne peut y employer utilement que des corps constitués d'avance, bien préparés et bien armés.

La nécessité d'associer la population civile à la défense du territoire, au cas d'une grande guerre pouvant amener une invasion, n'était pas une pensée nouvelle pour les militaires instruits. Ainsi le maréchal Gouvion-Saint-Cyr (mort en 1830) avait dit : « L'idée de résister à une invasion puissante au moyen de l'armée permanente seule, sans y faire participer la population, serait pour un pays comme

(1) Paul de Jouvencel, récits du Temps, 1870.

le nôtre une faute grave et un manque de confiance envers la nation. »

Les hommes du métier savent que Napoléon Ier s'était longtemps occupé de ce point de vue capital : la défense du sol par ses habitants. Il voulait qu'en cas de péril chacun connût son poste et pût s'y rendre en armes.

Mais il faudrait alors une puissante organisation embrassant tout le territoire, et non ces défenses locales isolées, qui n'ont pour conséquences que d'atroces vengeances. Cette puissante organisation ne devrait pas ressembler à la garde nationale, institution plus politique que militaire.

Pour défendre un pays pied à pied, le jour, la nuit, dans les bois et sur la route, au bout d'un pont, derrière les murs d'un cimetière, sans canon, sans cavalerie, sans soutien, au nombre de cinquante ou de cent contre des avant-gardes victorieuses de troupes réglées, marchant par colonnes précédées d'éclaireurs avec de l'artillerie et des escadrons, ce ne sont pas seulement des hommes qu'il faut, mais des combattants de premier ordre, intrépides, audacieux, disciplinés, instruits, connaissant la contrée, paraissant tout à coup, et disparaissant avec rapidité.

Il faut des armes excellentes qui leur soient familières, des uniformes sérieux et très sombres. Il faut des officiers inspirant confiance, aimés, respectés, tour à tour audacieux ou prudents, suivant les circonstances.

Pendant la guerre de 1870-1871, les francs-tireurs n'ont pas joui d'une grande faveur auprès des généraux qui les voyaient tels qu'ils étaient et non tels qu'ils devaient être. Bien organisés et bien commandés, ils eussent rendu d'immenses services. Tandis que tous les soldats de la France étaient vaincus, pris ou refoulés, les francs-tireurs se faisaient craindre de leurs ennemis directs les uhlans, auxquels ils infligeaient des pertes

continuelles. Les chefs allemands en étaient arrivés à la plus violente animosité contre ces courageux chasseurs d'hommes. L'Allemagne victorieuse imposait comme préliminaire indispensable de l'armistice le licenciement des francs-tireurs. Elle demandait ce licenciement comme elle avait demandé le désarmement de Paris, et l'occupation de Belfort. Il semblait que ce fût une condition préalable d'une importance militaire égale pour elle.

Notre constitution militaire ne sera complète que lorsqu'un instrument nouveau sera créé : le franctireur.

A côté d'une armée de ligne permanente toujours prête et disponible, et d'une armée territoriale dont l'emploi est à déterminer, il faut des compagnies cantonales, véritables écoles de tir en temps de paix.

Le caractère spécial des francs-tireurs est l'indépendance de leur activité, l'imprévu de leur action ; par leur seule présence l'ennemi reste dans une incertitude constante de leur nombre dans son voisinage et même souvent de leur présence.

Quelques gens de guerre veulent opposer aux uhlans une cavalerie appropriée à cet usage ; ce ne sont point des cavaliers qu'il faut mettre devant le uhlan, mais des fantassins.

Un cavalier tel que le uhlan ne craindra pas le hussard qui ne peut le frapper qu'à la longueur du sabre, ou à la portée d'une carabine. Avant que le hussard l'ait atteint, le uhlan, plus expérimenté à cette chasse, aura passé et repassé, emportant à son officier les renseignements qu'il était chargé de recueillir.

Au contraire, le fantassin caché, qui attend sans bruit le uhlan et ne le manquera guère, impose à celui-ci une réserve continueUe.

Le uhlan arrêté à la lisière d'un bois, lorsqu'il a Men

écouté, bien regardé au loin, sans entendre ni voir les hussards, reprend sa marche avec sécurité, tandis que le silence le plus profond ne lui garantit jamais qu'aucun franc-tireur n'est tapi derrière une haie ou dans le fossé du chemin.

Les chasseurs à pied, mis en francs-tireurs, se battront très bien dans un certain rayon de leur armée, mais cinquante ou cent d'entre eux, se sentant isolés à sept ou dix lieues de distance, éprouveront une incertitude, une inquiétude inconnues du vrai franc-tireur.

Si chaque corps d'armée avait un bataillon entier de francs-tireurs d'environ cinq cents hommes au moment de la déclaration de guerre, ces flanqueurs empêcheraient les surprises, éclaireraient la marche et donneraient aux généraux cette confiance indispensable à qui veut manœuvrer et non marcher en aveugle.

Les compagnies de francs-tireurs ne seraient jamais commandées que par des officiers d'élite.

Nous ne traçons cette page que pour attirer l'attention des organisateurs militaires sur la question des francstireurs. A eux de la résoudre.

Après les capitulations de Sedan et de Metz, le commandement des armées, rappelons-le, fut exercé par des hommes politiques appartenant à l'ordre civil.

Peu indulgents les uns pour les autres, ils ne donnèrent pas l'exemple de la discipline. Un ancien député (1), appelé à un commandement, a porté ce jugement sur M. Gambetta :

« L'homme placé à la tête de la défense en province

(1) Paul de Jouvencel, récits du Temps.

était tout à fait étranger à la guerre ; il paraissait n'y avoir jamais pensé, et cela n'était pas étonnant de la part d'un jeune avocat.

« Tout le monde, connaisseurs ou non, avait blâmé sévèrement les ordonnateurs de la campagne pour n'avoir pas su mieux concentrer leurs troupes; et, là-dessus, il accumulait des troupes autant qu'il pouvait, équipées ou non. Or, réunir des masses d'hommes, ce n'est pas du tout la même chose qu'opérer une concentration.

« Le ministre de la guerre et ses conseillers n'ont pas su, ni soupçonné, paraît-il, qu'on peut faire la guerre très bien de plusieurs manières différentes.

« L'une des meilleures manières, lorsqu'on est libre de choisir et qu'on possède une bonne et grande armée manœuvrière, est de procéder par grands coups, et alors les concentrations sont au nombre des moyens les plus efficaces pour y parvenir. Mais lorsqu'on a perdu toutes ses armées, il faut n'avoir qu'un faible jugement pour tenter de grands coups avec des milices de la veille, à peine vêtues, mal outillées, manquant d'artillerie, contre des armées exercées, victorieuses, traînant une artillerie supérieure, et conduites par des chefs d'un grand mérite et d'une grande expérience.

« Le ministre de la guerre prétendait former des armées, avant de former des soldats, et, malgré ses bulletins triomphants, il usait vite et en vain les ressources militaires du pays. Il exposait le pays à traiter, sans qu'il lui restât un seul régiment pour peser dans la balance des négociations. Il prouvait ainsi qu'il ignorait la politique de la guerre, aussi bien que les éléments des choses militaires ; car, s'il est une règle absolue, c'est celle qui ordonne de n'user ses ressources qu'avec mesure, et de ne point arriver à traiter enfin sans qu'il vous reste des forces pour discuter les conditions de la paix.

« On comprend qu'un général soit assez fou , assez

entêté pour s'y laisser entraîner : on ne conçoit pas qu'un homme politique, porté au ministère de la guerre par les circonstances, et dont on ne devait pas attendre l'aveuglement d'un joueur, mais la finesse méridionale dont ses amis lui faisaient un mérite principal, on ne conçoit pas que cet homme ait fait une si incroyable faute. »

Ces considérations militaires sont justes. Il fallait former des soldats avant de former des armées. On ne pouvait, il est vrai, former des soldats par les procédés ordinaires qui exigent plus d'une année de service. Mais il fallait adopter le système des petits corps composés des trois armes. Ces petits corps, formés en colonnes mobiles, eussent été envoyés à l'ennemi. Frédéric II a dit qu'à la guerre, il fallait toujours faire ce que ne voulait pas l'adversaire. Or, l'adversaire voulait de grandes batailles où ses hommes s'abritaient derrière les canons qui broyaient nos masses. Il eût été embarrassé de ne rencontrer devant lui que des corps de mille à quinze cents hommes, faciles à se dérober. C'eût été la petite guerre, si favorable à la formation des soldats.

Après quelques semaines de campagne, les brigades se seraient constituées solides et bien commandées. Un peu plus tard, de bonnes divisions auraient pu manoeuvrer. Ce système, adopté dès le 15 septembre, eût produit de véritables corps d'armée au milieu du mois de novembre.

La France pouvait ainsi avoir, en décembre, trois cent mille bons soldats, et frapper de grands coups. Ce n'était pas sur la Loire, mais dans TEst, qu'il fallait surtout agir.

Au lieu de ces petits corps qui eussent fait le soldat, on a créé les grands corps composés de braves jeunes gens auxquels on demandait de faire mieux et plus que n'avait pu faire l'armée impériale.

M. Gambetta, ministre de la guerre, connaissait peut être cette maxime de Napoléon Ier : « Dans une situation

extraordinaire, il faut des résolutions extraordinaires. » Mais ce qu'il ne savait pas, c'est que Napoléon Ier a dit que, s'il faut gagner des batailles pour faire des conquêtes, elles doivent être soigneusement évitées lorsqu'il s'agit de fatiguer, d'user et de détruire peu à peu une armée d'invasion , car, là, il ne s'agit pas de conquérir, mais de se débarrasser de l'envahisseur. Or, l'histoire entière montre que c'est la guerre de détail, la guerre de partisans qui, dans ce cas, est le meilleur procédé, on peut même dire le seul procédé. Le maréchal de Saxe (1) a dit : « PJen ne réduit tant l'ennemi que la méthode de diviser les batailles et n'avance plus les affaires ; il faut donner de fréquents combats et fondre, pour ainsi dire, l'ennemi petit à petit. »

Vouloir faire la grande guerre contre une invasion méthodique et victorieuse , lorsqu'on n'a pas d'armée véritable, mais des foules ; risquer, dans ces conditions, l'événement d'une bataille , lorsqu'on peut , avec ces mêmes troupes, livrer cinquante combats et former ainsi de vrais soldats ; jouer gros jeu sur le sort d'une bataille où l'on a vingt chances de perte contre une de gain , c'est contraire à toute science militaire et à toute politique.

Sur la question d'une bataille clans ces conditions, Montecuculli (2) s'exprime ainsi : « Bien loin de la gagner, on ne peut pas même la hasarder prudemment avec de nouvelles troupes qui ne sont ni disciplinées, ni aguerries ; et qui serait assez fou pour le faire ? »

(1) Maurice, comte de Saxe, maréchal de France (1696-1750), fut le plus ,$rand général du règne de Louis XV ; il gagna les victoires de Fontenoy, de Raucoux, de Laufeld, etc.

(2) Le comte de Montecuculli (1608-1681), général autrichien, lutta contre lurenne dans la guerre de Hollande (1072-1075).

Le phénomène le plus extraordinaire de cette guerre de 1870-1871 est le nombre de prisonniers conduits en Allemagne : le souverain , les maréchaux de France, les deux grandes armées de Sedan et de Metz, et, avec les officiers et les soldats, des citoyens de toutes les classes, prêtres, magistrats, administrateurs, bourgeois et paysans. Il est peu de hameaux dans une partie de la France qui ne compte parmi ses habitants un captif que les lois de la guerre auraient dû préserver d'un malheur réservé aux soldats. De nombreuses publications ont fait connaître les circonstances diverses invoquées par les Allemands pour torturer des citoyens étrangers au métier des armes. Ces Récits militaires seraient incomplets si nous ne donnions une place aux prisonniers.

Le 11 octobre 1870, M. Gustave Fautras, instituteur dans le village de Bricy (Loiret, canton de Patay), apprenait l'arrivée des Prussiens. Cependant, il se rendit à son école. Devant la porte, une cinquantaine de hussards l'empêchèrent d'entrer. M. Fautras se réfugia dans une maison voisine, et vit deux hussards qui entraînaient par les cheveux un malheureux ouvrier. Presqu'aussitôt, les cavaliers placés devant l'école se répandirent dans le bourg, envahissant les maisons, pour y exercer les perquisitions les plus minutieuses. Les soldats ouvraient les meubles, les brisaient, insultaient et frappaient les habitants. Sans doute, ils cherchaient des armes. Le maître d'école fut maltraité, tandis que la femme qui lui avait donné asile pleurait et se lamentait. Les enfants n'étaient pas épargnés et sanglotaient en se cachant. Le maître d'école parvint à sortir de la maison et vit, dans la rue, un groupe d'hommes en vêtements de travail,

conduits par des cavaliers prussiens. Un hussard se dirigea vers M.Fautras, et lui dit en français : Venez. Il fut conduit dans le groupe et marcha entre deux rangs de cavaliers. Tous les hommes du bourg, arrêtés successivement , se virent enfermés dans une chambre, à l'extrémité du village; des vieillards, des infirmes, d'autres sortant à peine de l'enfance, furent amenés là à coups de crosse. Arrachés de leurs demeures, un grand nombre n'y devaient pas rentrer.

Des coups de feu se firent entendre. C'était le malheureux ouvrier traîné par les cheveux, et que les Prussiens venaient de fusiller. Il se nommait Blondin, maçon de son métier. Blondin avait reçu cinq balles dans la tête.

Lorsqu'une grande quantité de troupes allemandes eurent défilé, les quarante ou cinquante habitants sortirent et furent placés sur deux rangs. On les compta, puis les hussards les remirent à des fantassins hessois, qui les dirigèrent du côté d'Orléans. Les femmes du village jetaient des cris lamentables en voyant s'éloigner les pères, les fils, les frères, frappés par les Prussiens. Les uns, surpris dans leurs travaux, n'avaient que des blouses, d'autres de simples gilets, plusieurs étaient sans coiffures, la plupart marchaient en sabots, pas un seul n'emportait un effet de rechange. Des femmes suivaient, quoique repoussées par les Allemands, et pendant ce temps leurs maisons envahies par la soldatesque retentissaient de cris joyeux; les pillards s'amusaient !

M. Fautras et ses compagnons, apostrophés grossièrement par leurs gardes, entendaient les Hessois leur répéter qu'ils seraient tous fusillés. Révolté de ces cruautés, l'instituteur demanda à l'officier la cause de son arrestation, en ajoutant qu'il était maître d'école.

« Vous êtes maître! Eh bien, vous serez d'abord battu de verges, puis vous mourrez avec vos compagnons en avant de nos lignes, mitraillés par vos propres canons ;

vous apprendrez à mieux gouverner votre commune. »

— Je ne gouverne que mes élèves, Monsieur, répondit l'instituteur.

Tout en marchant, les prisonniers virent les Prussiens bombarder le village des Barres ; un peu plus loin ils assistèrent à un combat qui dura quelques heures.

A la ferme de Bois-Girard, de la commune d'Ormes, les soldats français faits prisonniers pendant le combat étaient rassemblés au nombre de cinq à six cents avec une vingtaine de personnes civiles enlevées dans les villages voisins, soit à Boulay, soit à Ormes. Aucun de ces paysans n'avait été pris les armes à la main et tous ignoraient pourquoi ils étaient arrêtés.

Le soir vint et M. Fautras s'arrêta à la ferme de Bois- Grirard avec ses compagnons. C'est le 11 octobre que se passa l'acte abominable raconté par l'instituteur : deux vignerons d'Ormes (1) étroitement liés ensemble par des cordes furent amenés à la ferme. Ces deux hommes étaient Frédéric Rouilly et Joseph Rousseau, l'un âgé de trente-deux ans, l'autre de quarante-cinq. Les Prussiens les firent agenouiller sans enlever leurs liens ; à quelques pas, quatre soldats allemands chargèrent leurs armes pendant que les victimes faisaient entendre des cris mêlés de sanglots et protestaient de leur innocence. Le plus âgé disait : Je meurs innocent ; adieu, mes amis, murmurait l'autre. Quatre coups de feu retentirent et les malheureux tombèrent. L'un était mort, l'autre se débattait encore ; un Prussien l'acheva en lui envoyant une balle dans la tête.

Sept cents Français furent témoins de cette exécution qu'aucun jugement n'avait précédée.

Ce n'est pas tout. Dès que les deux hommes ne donnèrent plus signe de vie, un officier prussien se tournant

(1) Ormes (Loiret), canton d'Orléans, 707 ;hab.

vers nos soldats prisonniers leur dit : « Ainsi seront traités tous ceux qui comme ces deux brigands tireront sur nos troupes; les soldats, eux, * seront respectés, il ne leur sera fait aucun mal ; criez bravo et vive la Prusse ! »

M. Fautras crut entendre deux ou trois soldats prisonniers murmurer : Vive la Prusse ! Nous en doutons, car leurs camarades leur eussent fait un mauvais parti.

Un soldat blessé à l'épaule et tout ensanglanté criait d'une voix forte en regardant les Allemands : « Vous êtes des lâches ! Vive la France! A bas la Prusse! Voilà ce qu'il faut dire. Ah ! donnez-moi un fusil, que je tue encore un Prussien avant de mourir. »

Un instant après le malheureux tomba, épuisé par le sang qu'il avait perdu.

Pendant ce temps les soldats prussiens s'étaient précipités sur les vignerons qu'ils venaient de fusiller, examinant avec une joie féroce les trous que leurs balles avaient faits. Ils se retirèrent ensuite dans la ferme et chantèrent leur air national : Lie Wacht am Rhein (1).

L'Allemand aime la musique et M. Fautras raconte qu'un jeune officier prussien s'approcha de lui et chanta:

En avant, marchons Contre leurs canons.

La marche des malheureux prisonniers civils vers Orléans continue. « Vers le milieu d'Ormes, dit l'instituteur, on nous fit traverser les lignes ennemies qui couvraient la route. Nous étions exposés à chaque pas aux coups d'un soldat brutal et aux menaces de tous. Que de fois, mon Dieu! les Bavarois, pour s'amuser, ne nous mettaient-ils pas en joue comme s'ils allaient faire feu! Les lames aiguisées des sabres prussiens tournoyaient autour de nos têtes. Des pommes, des pierres frappaient

(1) La Garde aux bords du Rhin.

nos figures, et c'était à qui nous cracherait au visage. »

Les prisonniers civils couchèrent au Grand-Orme, sur la paille, mais sans nourriture. Le lendemain chacun reçut quelques noix pour son déjeuner.

Lorsque les prisonniers traversaient Augerville (1), un jeune homme de la localité, enlevé le dimanche précédent du seuil de sa demeure, fut aperçu par sa femme. Elle s'élança aussitôt vers lui, avec un bel enfant dans les bras. Cette jeune femme franchit le double rang de Prussiens et se jeta sur son mari en s'écriant: « Louis! Louis! embrasse ton enfant... ils ne t'emmèneront pas... Je te défendrai contre tous... tu ne m'abandonneras pas... reste avec moi ou je te suivrai... » Pendant une courte minute on les vit enlacés dans les bras l'un de l'autre, mêlant leurs larmes et couvrant de baisers leur petit enfant qui pleurait aussi. Les Prussiens arrachèrent brutalement cette jeune femme des bras de son mari, et la lancèrent hors des rangs. Elle suivit la colonne de prisonniers, courant et jetant de grands cris; après deux ou trois cents mètres elle se précipita de nouveau sur les Prussiens, traversa leurs rangs et rejoignit son mari. Mais alors un cavalier furieux mit le sabre à la main, et saisissant la jeune femme par les cheveux la frappa... Le mari eut un geste de colère et son regard exprima la menace et le mépris. Séparé de sa femme il lui cria : « Reste ici, je reviendrai bientôt ! »

Le soir même, à Etampes, il s'échappa.

Les prisonniers civils étaient infiniment plus maltraités que les soldats prisonniers, quoique ceux-ci eussent fort à se plaindre.

Un vigneron d'Ingré (2), nommé Eugène Gigou, qui avait été arrêté dans sa demeure, pour avoir facilité la fuite d'un soldat français, éprouva de telles émotions qu'il

(1) Augerville (Loiret), 264 hab., canton de Puiseaux.

(2) Ingré (Loiret), 2.529 hab., canton d'Orléans.

devint fou. Les Prussiens ne lui rendirent pas la liberté. Ce malheureux quittait sans cesse son rang et débitait des propos incohérents, il y était ramené à coups de crosse ou avec la pointe des baïonnettes. Sa triste fin trouvera place dans la suite de ces Récits»

Avant de quitter Etampes, les prisonniers civils reçurent la visite d'un prêtre et de deux médecins. Ces derniers accordèrent des bulletins d'hôpital à quelques-uns des plus âgés et des plus maltraités : Hoyau François, de Bricy, soixante-dix ans ; Gachin Louis, de Fresnay-1'Evêque, soixante-dix-sept ans ; etLabbé, d'Orléans, soixantedix ans. Ce dernier, après un mois d'hôpital, à Etampes, fut conduit en Prusse.

Le 15 octobre, les prisonniers traversaient la Brie. Sur la lisière d'un bois, près d'une grille rustique qui fermait l'entrée d'une allée négligée, une jeune fille se promenait avec deux blonds enfants. Aux fades galanteries des Prussiens elle avait relevé la tête pour leur montrer un front sévère, pour leur envoyer un regard de haine, où se lisait la fierté d'une Romaine ; puis ce regard s'était abaissé sur les Français malheureux, trahis par la fortune. Elle suivait avec tristesse et d'un œil humide les prisonniers. L'un d'eux, avec l'étourderie de la jeunesse, lui cria : adieu, adieu. — Non pas adieu, répondit la jeune fille, mais au revoir. L'air candide et confiant de cette jeune fille, les mots qu'elle avait prononcés rendirent l'espoir aux prisonniers. Plusieurs se retournèrent après quelques pas : la jeune fille était à la même place, pensive, attristée, donnant une pensée à ses compatriotes. Peut-être n'avait-elle jamais vu tant souffrir. Lorsque les prisonniers furent près de disparaître au détour du bois, elle agita de la main le mouchoir mouillé de ses larmes, puis disparut derrière les arbres.

Soyez bénie, jeune fille, pour le bien que vous avez fait à de pauvres captifs !

Les prisonniers passèrent dans le département de Seine-et-Marne où la désolation régnait. Dans les champs les travailleurs étaient rares. Pendant une matinée, les captifs virent un paysan seul, non loin du chemin, conduire cinq chevaux de trait de la plus belle race. Deux cavaliers prussiens se détachèrent de la colonne et après un court examen ramenèrent les deux meilleurs qu'ils attelèrent à l'une de leurs voitures.

On traversa Lieusaint, Brie-comte-Robert, et le soir la halte se fit à Gretz où l'on passa la nuit. Les civils furent séparés des militaires. Le lendemain, tous reprirent leur marche. C'étaient toujours les mêmes plaintes, les mêmes supplications, les mêmes malédictions de la part des prisonniers ; du côté des Allemands les mêmes menaces, la même brutalité, la même ironie toujours cruelle. Plusieurs soldats prussiens firent lire à M. Fautras sur l'envers de leurs ceinturons cette inscription allemande qu'ils y avaient tracée : Rachevon 1806. (Vengeance de 1806.)

Dans la marche les prisonniers civils étaient séparés des militaires. Le froid devenait excessif et la pluie tombait trop souvent. Le nombre des malades augmentait chaque jour, mais les chirurgiens prussiens étaient sans pitié.

A Coulommiers une dizaine de déserteurs ou de réfractaires bavarois et prussiens furent joints aux prisonniers français. On les mit dans les rangs des civils. Quelques-uns faisaient triste mine, d'autres riaient et semblaient indifférents au sort qui les attendait. Tous ces soldats descendirent quelques jours après à Mayence où ils devaient passer devant un conseil de guerre.

Un peu avant Nogent-1' Artaud, un prisonnier civil , M. Désiré Goueffon, voulut pendant une halte cueillir une pomme sur un arbre voisin ; il reçut sur la tête le plus violent coup de crosse qu'on puisse imaginer, et tomba tout sanglant.

Un autre vieillard , M. Joulas-Pasquier, adjoint au maire de Bricy, fut tellement maltraité ce même jour, que, prisonnier en Allemagne, il mourut à Pasewalk, près de Stetlin, au mois de novembre.

Ces malheureux avaient parcouru soixante lieues sous les baïonnettes prussiennes, presque sans vêtements, à peine nourris.

A Nogent-1' Artaud, département de l'Aisne, on rencontra la voie ferrée. Les prisonniers civils furent engloutis à coups de poing, à coups de pied, à coups de crosse, au nombre de quarante-huit, dans un compartiment de bestiaux rempli de fumier. Il n'y avait pas de siège, et les hommes, pressés les uns contre les autres, ne pouvaient même s'asseoir, ni faire le moindre mouvement. Deux soldats de la landwehr, placés près de la porte laissée ouverte, surveillaient les captifs. Bientôt, ces deux hommes fermèrent le wagon à clef et s'éloignèrent. Le manque d'air fit tomber quelques hommes qui disparaissaient dans le fumier, et que leurs compagnons ne soutenaient pas sans peine. Enfin, au désespoir, au moment d'être asphyxiés, quelques prisonniers enlevèrent des planches en appelant au secours.

Le train passa près de Château-Thierry et d'Epernay, et s'arrêta à Châlons. Les malheureux descendirent et l'on distribua du pain et du riz. Ils purent aussi jeter au dehors une partie du fumier qui les infestait.

Les prisonniers n'eurent pas à se plaindre des soldats de la landwehr. Gens paisibles, types accomplis des rêveurs allemands, protestants zélés, arrachés de leurs travaux et de leurs familles par la loi militaire, ils ser-

vaient avec abnégation et sans murmurer, la Bible à la main.

Le 20 octobre, les captifs traversèrent la frontière de France. Dès qu'ils furent sur la terre allemande, les acclamations des paysans saluèrent le train qui les emmenait. Jusqu'à Mayence, ce ne furent que cris de triomphe . L'on voyait sur toutes les physionomies l'étonnement mêlé à la joie. En effet, si M. de Moltke comptait sur la victoire, le peuple allemand, malgré son orgueil, croyait peu à de tels succès.

Entre Worms et Mayence, le train fit un arrêt de quelques secondes. Parmi les prisonniers civils se trouvait Paul Hallais, du village de Bricy, qui obtint l'autorisation de descendre au milieu d'une plaine. Il ne put remonter assez vite, et le train repartit. Seul, dans un pays inconnu, à vingt-cinq lieues de la frontière, entouré d'une population hostile dont il ignorait la langue, cet infortuné n'éprouva pas de joie en se voyant libre ; une heure après, il était couché dans le bois qui entourait la plaine. Plus de deux mois se passèrent avant qu'il n'eût terminé son voyage. Il couchait dans les bois, et vivait de quelques pommes de terre ramassées dans les champs ; lorsque les pommes de terre manquaient, Hallais mangeait des racines de jeunes arbres. Pour éviter les rencontres, il se détournait des voies tracées et fuyait toute habitation humaine. Afin d'éviter un chemin fréquenté, il franchissait les montagnes, s'accrochant aux rochers, en se déchirant les pieds et les mains. Le passage des cours d'eau ne pouvait se faire que la nuit. Après une dizaine de jours de marche, se guidant sur le soleil qu'il voyait disparaître au couchant, il atteignit la frontière.

Il ne sut qu'il était en France, et n'osa se montrer que lorsqu'il vit sur les poteaux ou sur les murs des mots en langue française. Dès lors, il ne se cacha plus des paysans, mais voyagea encore soixante-trois jours à travers les armées allemandes.

Lorsqu'il arriva à Bricy, sa famille même ne pouvait le reconnaître, tant les souffrances l'avaient changé.

On a souvent dit, en France, que, pendant la guerre de 1870, l'Allemagne était comme dépeuplée, que les bras manquaient pour la culture des champs, et que les villes souffraient cruellement de leur commerce interrompu. M. Gustave Fautras affirme le contraire : « Pour moi, j'ai été complètement désabusé en voyant avec quel entrain le travail continuait, avec quelle vigueur on remplaçait les absents (1). »

Les prisonniers civils eurent pour gardiens des Hessois, puis des Bavarois. Ces derniers furent plus durs que les premiers.

« C'est à Francfort que nous fûmes dotés des êtres les plus cruels et les plus inhumains que l'on puisse imaginer, cinq Poméraniens, dont un sergent et quatre soldats. Ils commencèrent par nous refouler vers les extrémités du wagon, gardant pour eux le milieu, où ils déposèrent un banc sur lequel ils s'assirent, puis ils nous défendirent de parler, de nous plaindre même, et ne voulurent pas nous laisser approcher de l'ouverture qu'ils gardaient, nous privant par là de l'air libre et de la vue des paysages, notre seule consolation. Bien plus, ils ne permirent à aucun de nous de descendre, quoique les arrêts fussent souvent de longue durée. Combien de vieillards pourtant sollicitaient cette grâce ! Hélas ! après maintes supplications, toutes repoussées par la pointe d'une baïonnette, ils se voyaient réduits, les malheureux, à se retirer dans le coin le plus obscur du wagon. J'en vis un, en cheveux blancs, courbé par l'âge, qui, parvenu à se faire une petite place, se coucha tout accroupi et resta dans cette position pendant deux jours et deux nuits, ne prenant aucune nourriture ; nous allions voir s'il n'était

(1) Cinq mois de captivité, Gustave Fautras, Orléans.

pas mort, mais nos bourreaux ne s'en inquiétaient nullement.

« Avec les autres gardiens, nous étions dans le fumier, nous ne pouvions nous coucher, nous n'avions presque pas de nourriture, mais au moins nous étions tranquilles, ils nous abandonnaient à nous-mêmes ; avec les Poméraniens, pas un instant de repos, sans cesse poussés, bousculés, mis en joue, menacés du sabre, frappés de la crosse ; on eût dit qu'une récompense était promise à ces gens, s'ils parvenaient à faire succomber dans le reste du trajet le plus grand nombre de ces prisonniers en blouse, de ces pères de famille î Parmi ces cinq hommes, aucun ne connaissait un mot de français, et c'était toujours avec la baïonnette qu'ils exprimaient leurs ordres. Il ne s'écoulait pas cinq minutes, sans qu'ils fissent circuler entre eux une bouteille d'eau-de-vie, qu'ils remplissaient aux différentes stations ; aussi étaient-ils constamment ivres. Le sergent se faisait remarquer par sa férocité, aussi bien envers les hommes qu'il commandait qu'envers nous. Malheur à celui de ses soldats qui fermait les yeux pendant quelques instants ! Un vigoureux coup de poing, appliqué sur la figure, le rappelait à son devoir.

« A chaque station, ce sergent nous montrait à la foule curieuse, empressée, et cette exhibition lui valait une longue tartine de pain , grassement recouverte d'une couche de beurre que lui offrait quelque Prussienne exaltée.

« La nuit qui précéda notre arrivée à Francfort, deux de nos compagnons d'infortune, Jacques Pinot, de Bricy, et Eugène Gigou, d'Ingré, l'un âgé de soixante-dix ans, l'autre de cinquante-cinq, donnèrent des signes d'aliénation mentale. Ils appelaient leurs femmes, demandaient leurs bestiaux, et réclamaient les clés de leurs maisons. Tous deux étaient vignerons. Lorsque parut le jour, leur folie sembla se calmer. L'un des Poméraniens frappa

Eugène Gigou qui, sous l'empire de la fièvre, et par une sorte d'instinct, mordit le soldat au doigt de la main droite. La rage de nos gardiens fut telle, qu'ils s'emparèrent des deux pauvres fous, leur enlevèrent leurs casquettes et leurs chaussures, puis, leur ayant attaché les pieds l'un à l'autre, et lié les mains sur le dos, les couchèrent sur la planche du wagon et les frappèrent à coups de crosse et de plat de sabre ; puis, ils les piquèrent avec la pointe des baïonnettes ; enfin, ils les mirent en joue, le canon sur la gorge. Leurs compagnons fermaient les yeux et se bouchaient les oreilles, pour ne pas voir ce supplice et ne pas entendre ces cris déchirants.

« Les Poméraniens me donnèrent l'ordre de m'approcher. Horreur ! Horreur! Ce que je vis me glaça d'indignation... On ne reconnaissait plus en ces deux martyrs de figure humaine ; ils étaient raides sur la planche ; leurs pieds et leurs mains étaient coupés par les cordes qui les retenaient, leurs vêtements déchirés, souillés de sang et de fumier, leurs cheveux arrachés, leurs visages ensanglantés appuyés sur le bois du wagon ne présentaient plus qu'une immense plaie , affreuse à voir ; une bave épaisse et sanguinolente s'échappait de leurs bouches qui étaient, ainsi que les narines et les plaies, garnies de fumier attaché au sang des blessures (1). »

M. Fautras avait été chargé de dire aux deux insensés que la moindre plainte, le moindre cri de leur part seraient punis de coups de baïonnettes. Mais ils ne comprirent rien, et ne cessèrent de gémir. Après les avoir torturés, les soldats allemands venaient s'asseoir sur leur banc, buvaient leur eau-de-vie, et chantaient le Freyschùtz ou il Bacio, valses fort répandues dans les campagnes.

Gela se passait dans la nuit du 20 au 21 octobre 1870. Le matin les prisonniers descendirent à Fulda, ville de la

(1) Gustave Fautras, Cinq mois de captivité, récits d'un prisonnier civil en Prusse.

Hesse-Cassel, où on leur servit, sous le nom de café, un breuvage noir que personne ne put boire. Les deux fous restèrent dans le wagon sans être déliés et allèrent ainsi, privés de nourriture, jusqu'à Stettin, capitale de laPoméranie.

Pendant toute la journée du 21 octobre, à chaque station, à Gotha, à Weimar, à Leipzig particulièrement, le sergent poméranien trouvait récréatif d'ouvrir entièrement les deux côtés du wagon, et de raconter à la foule assemblée que les brigands qu'il conduisait étaient des francs-tireurs, assassins des uhlans et des soldats du roi Guillaume ; alors la populace furieuse envahissait le wagon des prisonniers, les refoulait vers les extrémités et frappait de coups de pied les pauvres insensés. Ceux qui ne pouvaient escalader le wagon injuriaient les captifs en les nommant voleurs, bandits, pourceaux (Schweine-bande). Presque tous criaient en français, du ton le plus méprisant : la grande nation! voilà la grande nation !

Les prisonniers civils descendirent tous à Stettin où ils devaient être internés. L'arrêt se fit à deux heures du matin. Lorsque les deux insensés eurent les pieds et les mains déliés, ils pouvaient à peine se soutenir. Complètement privés de la raison, la tête découverte, le visage déchiré, les pieds nus, ils tremblaient sous une bise glaciale, et cherchaient à quitter les rangs où ils étaient ramenés à coups de crosse.

Le commandant de la place de Stettin, d'après le rapport du sergent, condamna les deux insensés à la prison comme coupables de révolte. Eugène Gigou mourut deux jours après, le 23 octobre, et Jacques Pinot le 31 octobre.

Parmi les prisonniers se trouvait un cultivateur nommé Etienne Salle, âgé de soixante et un ans. Lorsqu'il descendait de wagon à Stettin, un des gardiens le poussa et le malheureux tomba sous les roues. Relevé par ses

compagnons, on reconnut qu'il s'était brisé deux côtes. Le chirurgien allemand refusa d'examiner ses blessures ; il souffrit cruellement sur la paille, et mourut le 5 novembre.

Arrivés à Stettin, les prisonniers furent conduits hors de la ville, dans un camp formé de baraques de paille creusées en terre à plus d'un mètre de profondeur. Des gardiens insolents poussèrent nos malheureux compatriotes dans une de ces baraques. Tous tombèrent, épuisés, sur une couche de paille qui n'était plus que du fumier.

Deux factionnaires placés à la porte de la baraque empêchaient les prisonniers de sortir. A trois cents lieues du village, les malheureux auraient-ils pu s'échapper ï

La nourriture fut distribuée à neuf heures du matin ; elle consistait en farine délayée avec de l'eau un peu salée, puis chauffée jusqu'à l'ébullition ; le soir il en fut de même, mais on avait ajouté à la farine une ou deux pommes de terre et quelques grammes de mauvaise viande. Pendant cinq mois ce fut le même ordinaire. Une espèce de café, où plutôt d'eau noircie, remplaça plus tard la bouillie du matin. Il faut ajouter à ces menus un pain plus que brun excessivement mauvais, donné pour quatre jours à chaque prisonnier.

Enfermés pendant toute la journée les captifs voyaient souvent les curieux delà ville les examiner attentivement. Ceux-ci n'apercevaient que des vieillards couchés sur la paille. Personne n'avait un livre, un jeu quelconque. On restait soit assis, soit debout, les yeux fixés à terre, sans prononcer une parole.

Le second jour, 22 octobre, Jean Marchand, de Bricy, mourut à l'âge de soixante-deux ans. Les soldats du wagon lui avaient cassé un bras. On permit à ses compagnons d'accompagner son corps à sa dernière demeure.

Donnons la parole à M. Fautras :

« Il nous fallut, pour aller prendre le corps, traverser une partie de la ville. Je ne dirai pas de quelle façon nous fûmes accueillis. Menacés du poing par les hommes, injuriés par les femmes, accablés de pierres par les enfants, ce trajet fut pour nous un véritable calvaire.

« Le cimetière était assez éloigné de la ville. Un aumônier suisse, le R. P. Weick, nous y attendait. Il lut quelques psaumes, récita des prières, puis le corps fut descendu dans la fosse où déjà plusieurs cercueils étaient rangés. Nous nous retirâmes en silence, jetant tour à tour en passant près de la tombe une poignée de terre sur le corps de cet infortuné : c'était notre dernier adieu.

« Au retour les enfants nous criaient en français : Napoléon est pris. Ces mots avaient été enseignés aux enfants dans les écoles, comme une insulte aux prisonniers. »

Le lendemain, dès sept heures du matin, les captifs furent conduits sous les murs de Stettin, armés de grosses masses et employés à casser des pierres. Qu'on se figure une troupe de paysans français, les uns sans blouses, les autres nu-pieds, trempés par une pluie battante et froide, et cassant des pierres, non par nécessité, mais par cruauté.

Dès que le temps le permettait, un grand nombre d'habitants et parmi eux beaucoup de femmes venaient voir les travailleurs, commandés par un sergent. Les coups tombaient sur ces pauvres gens, ce qui excitait la gaîté de la feule.

A midi les prisonniers furent reconduits au camp pour repartir au même travail une heure après. Ils rentrèrent à cinq heures pour manger leur farine et se jeter sur la paille.

Peu de jours après on retira les vêtements des prisonniers et Ton donna à chacun d'eux une vieille casaque usée et malpropre, ce qui les faisait ressembler à des forçats prussiens.

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