CHAPITRE V
SOMMAIRE
Nos prisonniers de guerre en Allemagne. — Edelweiss. — Les aumôniers ; l'abbé Rambaud ; le R. P. de Damas ; l'abbé Jacques ; le R. P. Joseph, le journal le Wanderer et les captifs. — La Gazette de Cologne. — La princesse Clémentine d'Orléans. — Les comités de secours. — Le sergent de zouaves, Charles Gombault. — Occupations des prisonniers. — Les cantines dans les forts. — La reconnaissance. — Les turcos. — Les aumôniers. — L'Œuvre des pensions militaires. — Opinion des Allemands sur nos prisonniers. — L'école africaine. — Châteaudun. — M. Lumière, maire de Châteaudun, s'est montré héroïque. — La jeune fille de Châteaudun. — Le capitaine Michau, âgé de quatre-vingt-quatre ans. — Les bourgeois prisonniers sont envoyés en Pcméranie. — L'ouvrier Lépine va être fusillé. — Sœur Jeanne de Chantai. — Les femmes charitables. — Le patriotisme. — Les pontonniers du général Eblé. — La discipline. — Les écoles. — La femme et le patriotisme. — Le 13° corps d'armée et le général Vinoy. — Mission du capitaine de Sesmaisons.
— Dernier acte de souveraineté de l'Empereur. — Retraite de Mézières.
— Le général Vinoy. — Le pauvre soldat. — Sa mort. — Réflexions.
Les prisonniers de guerre étaient nombreux à Stettin (1) et dans les environs. Il y en eut jusqu'à vingt mille. Quoiqu'ils ne fussent pas conduits avec de grands ménagements, leur traitement se trouvait moins dur que celui des prisonniers civils. Ils pouvaient se promener sans gardiens dans la ville et dans le fort, et ne travail-
(1) Stettin, ville de Prusse, capitale de la Poméranie, sur l'Oder; 74.000 habitants.
laient que cinq heures par jour aux fortifications. Un officier prussien disait aux prisonniers civils : « Vous êtes employés à des travaux de second ordre, parce que nous vous considérons comme des brigands et des voleurs qui, sur les champs de bataille d'Orléans, avez tué des blessés allemands et dépouillé les morts. »
Il y avait encore d'autres prisonniers dans cette ville ; c'étaient des Polonais, soldats de la seconde classe, qui, affirmait-on, avaient mieux aimé se rendre esclaves de la Prusse, que de servir contre la France. Ils étaient comme les prisonniers civils conduits brutalement et asservis aux plus rudes travaux. On les rencontrait souvent attelés huit ou dix à un chariot rempli de pierres ou courbés sous le poids de charges énormes. Pendant l'hiver, ils cassaient la glace dans les rues ou enlevaient la neige.
Le 27 octobre 1870, le canon des réjouissances annonçait aux Allemands la capitulation de Metz. Plus de cinq grands corps d'armée, dont la garde impériale, trois maréchaux de France, cinquante généraux, six mille officiers, cent soixante-treize mille hommes avaient mis bas les armes !
Dès les premiers jours du mois de novembre une partie des prisonniers de Metz arrivait à Stettin. La plupart de ces malheureux soldats inspiraient la pitié. Leurs vêtements en lambeaux, leurs chaussures sans semelles, leur visage blême et décharné témoignaient des souffrances qu'ils avaient endurées. Tous maudissaient Bazaine, l'accusant de trahison. Ils ne demandaient qu'à combattre, disaient-ils, et au lieu de profiter de cette fièvre de combat qui s'était emparée de toute son armée, Bazaine l'avait laissée s'affaiblir de jour en jour, s'épuiser ; puis elle avait été livrée à l'ennemi.
Quelques captifs lisaient en cachette des journaux introduits par des vaguemestres complaisants. Ces jour-
naux venant de Belgique et de Suisse étaient adressés à des officiers français internés à Stettin.
Les prisonniers civils durent quitter leur camp pour être casernes en ville. Dans le même quartier se trouvaient des mobiles du Gard, pris à Amiens sans avoir jamais paru sur un champ de bataille. Chaque soir, après les longues conversations en patois de leur pays et avant de s'étendre sur la paille, les mobiles se réunissaient et l'un d'eux faisait à haute voix la lecture d'une prière pour la France, recommandée aux fidèles par l'évêque d'Amiens. Cette prière, dont nous avons une copie sous les yeux, se terminait ainsi : «... et vous sainte Clotilde, sainte Geneviève, saint Louis, saint Vincent de Paul, vous tous, grands saints et saintes de la France, unissez vos prières à nos supplications, et assurez ainsi le salut de notre bien-aimée patrie ! »
Une dame d'une grande distinction, jeune encore et dont les traits rappelaient les madones du moyen âge que les peintres italiens nous ont fait admirer, vonaitle soir, avec son mari, visiter les prisonniers français. Elle apportait des cigares, du tabac qu'elle leur distribuait. Cette sollicitude touchait les captifs qui voyaient à peine sa figure voilée, et n'entendaient jamais sa voix. Ses mains frêles tremblaient lorsqu'elle donnait les secours en argent, car sa délicatesse lui faisait craindre de blesser un malheureux, encore fier sous ses haillons. Aucun prisonnier ne connaissait cette femme, mais tous l'aimaient et la respectaient comme une sainte. Ils la nommaient Edelweiss.
Un sergent-major du 36e de ligne, M. Durieu, conduisait à l'hôpital un soldat malade, lorsqu'il rencontra cette dame tenant par la main une charmante petite fille d'une dizaine d'années.
— Tiens, maman, dit l'enfant, dans le plus pur français, vois donc ce pauvre soldat, comme il paraît souffrant....
— En effet, reprit la jeune femme dans la même langue ; êtes-vous donc bien malade? ajouta-t-elle en s'adressant au prisonnier.
— Hélas ! Madame, répondit celui-ci d'une voix affaiblie, je crains bien de ne jamais revoir mon pays, ma famille, mes amis. Je sens que je vais mourir loin de ce que j'aime.
— Pauvre enfant, dit la dame, combien je vous plains! Ayez du courage.
Puis elle glissa quelques pièces de monnaie dans la main du sergent-major Durieu en disant : « Soyez assez bon, Monsieur, pour remettre ceci au garde-malade, afin qu'il ait bien soin de ce pauvre soldat. »
Le sergent-major remerciait chaleureusement au nom du malade, lorsque la clame ajouta : « Je suis Française. »
« — Mais oui, reprit l'enfant, nous sommes Françaises, et chaque soir, avec maman, nous prions pour la France I »
Edelweiss, si ces lignes tombent sous vos yeux, souvenez-vous de la charité que vous avez faite à un pauvre soldat ! Des thalers remis par votre main généreuse, le captif en a conservé un qu'il nomme aujourd'hui la relique d'Edelweiss. Cette relique est là, dans la chaumière d'un villageois, où femme et enfants de l'ancien captif mêlent le nom d'Edelweiss, chaque jour, à leurs prières du soir et du matin.
Bien que le traitement des prisonniers civils eût été amélioré, la mort éclaircissait leurs rangs. A la fin de novembre, onze vieillards avaient succombé, et plusieurs autres gémissaient dans les hôpitaux. Les officiers français prisonniers s'étaient émus en voyant ces compatriotes affublés de casaques prussiennes.
Un comité de secours avait été organisé ; il était sous la direction de MM. Rajat, de Lille, et Jamet, de Metz. Avec le produit des souscriptions, les officiers ache-
tèrent une grande quantité d'effets de première nécessité. Ils durent employer un intermédiaire, M. Messin, chapelier français, établi à Stettin.
« Qu'ils soient bénis, dit M. Fautras, dans son journal, qu'ils soient bénis ces généreux bienfaiteurs ! Par eux, plus d'un père de famille a pu revoir son village et embrasser ses enfants! Qu'ils soient bénis ! »
Le R. P. Weick, aumônier suisse, s'intéressait vivement au sort des prisonniers civils. Il écrivit en leur faveur à la reine Augusta, mais cette lettre resta sans réponse.
Malgré leur sévérité envers les prisonniers, il arrivait assez souvent que les Prussiens rendaient après leur mort les honneurs militaires à des soldats français.
Le nombre des mendiants était considérable à Stettin ; ils venaient dans les chambrées solliciter la charité des prisonniers qui se montraient généreux. Les jours de distribution, une multitude d'enfants se pressaient dans les casernes. A la suite de réclamations, le pain des prisonniers avait été amélioré, et le peuple le préférait à celui des soldats allemands. La nostalgie faisait de nombreuses victimes, et parmi ces victimes de jeunes prisonniers civils, les deux frères Lefèvre, Desniau, Faucheux et autres du village de Bricy (1).
Plusieurs fois par semaine les captifs étaient tous passés en revue, les civils placés à la gauche des militaires. Le 20 décembre, le général Vogel von Falkenstein fit réunir sur la place du fort huit à dix mille d'entre eux. Arrivé devant les civils le vieux général arrêta un instant son regard sur ce groupe composé d'hommes de tout âge. Puis, sans prononcer une parole, il fronça les sourcils et s'éloigna.
M. Kraft, officier allemand qui commandait la 27e corn-
(1) Bricy-le-Colombier (Loiret), 353 hab., canton de Patay,
pagnie de prisonniers, apprit que, sur 250 hommes qui composaient sa compagnie, 88 ne savaient ni lire ni écrire. Il entreprit de créer un cours d'adultes. Les journaux de la région s'empressèrent de publier que le tiers des soldats français étaient absolument ignorants et que leurs vainqueurs les instruisaient.
Le 28 février 1871, tous les captifs furent avertis de leur prochain départ. La paix était faite.
Les prisonniers civils furent conduits au chemin de fer par un officier prussien qui les accompagna jusqu'à Orléans.
« Nous partîmes, la joie dans le coeur, dit M. Fautras, et pourtant cette joie était tempérée par une pensée bien amère : nous laissions là dix-huit de nos voisins, de nos amis, dont seize pères de famille. »
Le seul village de Bricy eut trente-sept prisonniers ouvriers ou cultivateurs. Treize moururent en Prusse. Deux étaient âgés de soixante-neuf ans, un autre de soixante-treize ans.
Un monument a été élevé dans le village pour perpétuer le souvenir de ces vieillards, victimes d'aveugles et barbares vengeances.
Gomment nos milliers de soldats ont-ils été traités pendant leur captivité? Demandons-le à un prêtre (1) qui, volontairement, s'est placé dans les rangs des prisonniers de Metz. Il marche au milieu d'eux sac au dos, un bâton à la main.
En sortant de la ville, l'abbé Rambaud demande à un général prussien l'autorisation d'accompagner nos
(1) Six mois de captivité à Kœnigsberg, par l'abbé Camille Rambaud.
soldats, et le général lui répond : « Vous êtes libre, Monsieur, et n'avez pas besoin de permission; allez, allez, vous faites bien, très bien; les autorités prussiennes vous protégeront. »
On marche dans la boue tout le jour, et le soir un bivouac s'improvise. L'aumônier reçoit l'hospitalité sous une tente déchirée au milieu de braves sergents du génie, qui lui font partager leur soupe. L'abbé Rambaud ne s'attache pas à un corps en particulier et va un peu au hasard, s'égarant chaque jour, mais bien reçu partout, même par les Prussiens. Le 1er novembre 1870, jour de la Toussaint, à Sarrelouis, ville presque frontière, il constate avec douleur que bien peu de soldats assistent aux offices religieux.
Lorsqu'on atteint la voie ferrée, deux mille hommes montent dans un immense convoi ; la plupart des wagons sont découverts, mais le temps est beau, malgré la saison, et le froid supportable. Le capitaine allemand qui dirige les prisonniers fait donner un compartiment pour l'aumônier seul, ne voulant pas qu'il soit au milieu des soldats, malgré le vif désir de l'abbé Rambaud de ne point s'en séparer.
Une partie des prisonniers est remise à pied et marche dans la campagne. On fait halte, vers neuf heures du soir, dans un grand village. « Les habitants de ce village se montrent très charitables. Une bonne dame qui parle
français apporte des rafraîchissements à nos soldats
On arrive dans un autre village aussi hospitalier. Chaque habitant emmène avec lui quelques soldats qui sont contents, Dieu sait comme ; une bonne fille me conduit chez le pasteur qui me reçoit à bras ouverts (1). »
L'aumônier est parfaitement traité ; un bon souper, un lit excellent lui font oublier ses fatigues, et le lende-
(1) L'abbé Rambaud, Six mois de captivité à Kœnigsberg.
main un certain nombre d'habitants le suivent à l'église.
« Après la messe, je vais parcourir le village et je trouve tous nos hommes établis chez les paysans ; ils sont enchantés de la réception et déjeunent très bien. Devant eux sont de splendides plats de pommes de terre, puis le café, la bière ; rien ne manque (1). »
Ce récit est bien différent de celui de l'instituteur de Bricy. Faut-il penser que les prisonniers civils étaient considérés comme des francs-tireurs ? Ou bien devonsnous supposer que, dans un pays catholique, religieux, où tout le monde fait partie de l'armée, l'aumônier et le soldat sont respectés ? Pendant toute la route, soit en chemin de fer, soit à pied, l'aumônier reçoit les meilleurs traitements et se félicite de l'accueil fait à nos soldats ; quelquefois cependant la distribution de pain n'est pas régulière et la faim se fait sentir.
En traversant Magdebourg (2), les prisonniers de Metz aperçoivent un grand nombre d'hommes qui travaillent aux fortifications. Leurs pantalons garance attirent l'attention des voyageurs ; ils s'informent et apprennent que ces travailleurs sont les prisonniers de Sedan.
« Le train s'arrêtant un instant, je saute de mon wagon et demande à la hâte à quelques soldats comment ils se trouvent. Ils me répondent par un concert de plaintes. Ils n'ont pu encore s'habituer à leur nourriture ; ils couchent en partie dans de sombres casemates et ne gagnent que trente centimes pour six heures de travail (3). »
À Berlin, on offre un repas aux prisonniers. L'abbé Rambaud est émerveillé de voir, dans la salle de réception, de belles assiettes blanches et un morceau de pain à chaque place ; mais on attend cinq heures le service.
(1) L'abbé Rambaud, Six mois de captivité à Kœnirjsberg.
(2) Magdebourg, chef-lieu de la province de Saxe (Prusse), sur l'Elbe ; 79.000 habitants.
(3) L'abbé Rambaud.
Le menu du repas ne méritait guère la présence des personnages de la ville : soupe au riz un peu claire, petite tranche de pain et un morceau de lard cru.
Des dames et des demoiselles servent les soldats, qui ne peuvent approcher de la table que successivement. Ceux qui attendent sont en plein air, exposés à un froid très vif. Le repas ne finit qu'à une heure du matin, en présence d'une foule de bourgeois et de bourgeoises curieux de voir de près nos soldats.
L'aumônier remarque que plus on s'éloigne des frontières de France, moins bien sont traités les prisonniers. On devient même dur. Ils se voient frappés de coups de fourreau de sabre ou de baguette de fusil.
Le récit du voyage de M. l'abbé Rambaud est trop souvent entrecoupé de réflexions philosophiques, politiques ou sociales qui laissent parfois à désirer. Ainsi, la loi de recrutement et l'existence militaire y sont trop sévèrement jugées. La vieille armée française n'était pas un lieu de perdition comme le pense le digne prêtre.
Après douze jours de voyage, les prisonniers arrivent à Kœnigsberg (1). Ils traversent la ville, tambours et fifres en tête, sur quatre rangs, escortés par la population qui se montre sympathique. Ils sont casernes. On forme des escouades de 25 hommes, chacune commandée par un caporal prussien. Dans chaque chambrée se trouvent de grosses paillasses, des couvertures de laine blanche, et pour chacun un pain et un plat qui contiendra bientôt une portion.
L'aumônier est placé dans une chambre à part. A l'heure du dîner, annoncée par le son d'une cloche, armé d'un plat profond, il se rend à la cuisine, où deux soldats prussiens lui donnent du riz, un morceau de bœuf et du pain de seigle.
(1) Kœnigsberg, ville forte et capitale de la province de Prusse; 106.000 habitants.
Chaque prisonnier reçut sa ration. Après son repas, l'aumônier eut la visite de cinq officiers français pris à Reischoffen. Ceux-ci n'ont point à se plaindre de l'administration prussienne. Le lendemain, M. l'abbé Rambaud est conduit à l'hôpital militaire par un capitaine français prisonnier de guerre. Nos malades se louent des soins dont ils sont entourés.
Une seule chose inquiète le prêtre : c'est la curiosité qu'excite sa soutane. La foule ne cesse de l'examiner, et les enfants le suivent, fort poliment d'ailleurs, à travers les rues. Dans une promenade hors de la ville, M. l'abbé Rambaud rencontre des zouaves attelés comme des bêtes de trait à une lourde voiture qu'ils ne traînent pas sans efforts inouïs. Son admiration pour la générosité allemande se calme un peu à la vue de ce triste spectacle.
Sans raison, tout à coup l'aumônier devient suspect. Les Allemands paraissent se demander avec inquiétude quel est cet homme. Nul ne le connaît, et l'on parle de le reconduire à Metz. Averti par un pasteur protestant et par des officiers prisonniers, il fait quelques démarches et obtient enfin l'autorisation de séjour, en s'engageant par écrit à ne rien faire contre l'Allemagne.
M. l'abbé Rambaud visite les malades ; ils se plaignent de ne pas recevoir les secours de la religion. Un sergent décoré de la Légion d'honneur étant mort, il l'accompagne à sa dernière demeure : « J'ai vraiment admiré avec
quel respect on traite nos militaires décédés Chacun
d'eux est placé dans une forte et grande bière vernie en noir, bien ornée de moulures et reposant sur des pieds. A la porte de l'hôpital, un piquet de vingt soldats prussiens commandés par un sous-officier et précédés de deux tambours, attendaient... Alors sont venus seize prisonniers français pour porter le cercueil. On s'est mis en
marche ; les tambours ont battu en sourdine une marche lente. Nous sommes suivis d'une véritable foule... Au cimetière le piquet tire trois salves. »
Ces honneurs devaient être rendus à chaque soldat.
Bien accueilli des autorités allemandes, connu et aimé dans les hôpitaux, recherché par les officiers français et les dames protestantes qui ont pour lui une grande considération, M. l'abbé Rambaud est d'un précieux secours aux prisonniers.
Un autre prêtre, le R. P. de Damas, de la Compagnie de Jésus, a fait connaître ses impressions (1) sur le même sujet. Nous ne saurions trop nous entourer de renseignements précis dus à des hommes honorables, témoins oculaires du traitement subi par les prisonniers français de la dernière guerre.
« Au début, dit le P. de Damas, les privations matérielles s'imposèrent très dures. Nous avons laissé nos soldats dans les boues des environs de Metz, sans abri, sans presque de nourriture. Bientôt il fallut entreprendre de longues marches à pied, ou des voyages non moins pénibles dans des wagons à bestiaux, par une saison rigoureuse, quelquefois sans pain...
« Oublierons-nous jamais les émotions de pitié, de honte, de douloureuse sympathie qui se heurtèrent dans notre âme à la vue de ces pauvres mobiles en route vers la Baltique ! C'était dans les contrées du Nord. Six heures du matin sonnaient au clocher de la vieille église de Bromberg (2), convertie en temple protestant. Terre, arbres, maisons, tout était blanc de neige, et les glaçons pendaient aux toits. Par le même train arrivaient à la fois
(1) Souvenirs de guerre et de captivité, par le R. P. de Damas. Téqui, éditeur.
(2) Bromberg, en polonais Bydhgosz, ville prussienne de la régence de Posen ; 8 000 habitants.
des blessés prussiens convalescents et des Français de l'armée de l'Ouest. Pour les Prussiens, c'est tout simple, on avait organisé une petite fête. La gare s'offrait à eux festonnée de guirlandes de feuillages du Nord, pavoisée de drapeaux ; les dames leur offraient des gâteaux, du café, tout ce qui pouvait leur faire plaisir. Les Français reçoivent à déjeuner dans une salle à part ! Or, quand après l'ovation prussienne il fallut subir le défilé de nos prisonniers, non, de ma vie, je le répète, je n'oublierai la confusion et la douleur poignante dont je fus torturé. Pour un grand nombre, pas même l'habit militaire ; des sabots, des pantalons de toile, des bonnets de coton blanc, des haillons en lambeaux, des blouses de toile bleue, le corps amaigri, transi par le froid d'une nuit en chemin de fer, ils avaient l'air de venir demander à la Prusse l'aumône d'un vêtement et d'un peu de pain pour résister à la mort. C'était à fendre le cœur. Une foule curieuse les regardait sans haine, mais avec dédain. Je fendis cette foule méprisante et, les larmes aux yeux, je m'approchai de ces malheureux pour leur donner le baiser fraternel. Pauvres, pauvres enfants de la France, quelle puissance infernale les avait fait tomber si bas (1)! »
Le R. P. de Damas déclare qu'en arrivant au lieu de l'exil les prisonniers manquèrent de tout. Contre le froid, ils n'eurent que des tentes ; la nourriture fit défaut. A Stettin, l'administration, prise au dépourvu, traita avec un Juif pour nourrir nos dix-sept mille hommes pendant le premier mois ; une enquête prouva que le misérable falsifiait toutes choses et ne donnait pas même la quantité convenue.
— Je suis bien content d'avoir quitté le camp de Vau, disait un petit soldat ; j'y avais si faim que j'allais ramasser dans les balayures de la cuisine les pelures des ca-
(1) Le R. P. de Damas.
rottes et des pommes de terre, que nous faisions cuire en cachette pour les manger.
Comme d'ailleurs cet enfant faisait l'éloge des soins dont il était comblé dans sa nouvelle garnison d'Insterburg (1), on doit croire à sa sincérité.
Peu à peu, on construisit des baraques fort commodes, mais la mauvaise nourriture tuait les hommes. Les soldats prisonniers de Metz arrivèrent tellement épuisés que onze mille moururent en peu de temps.
Dans les hôpitaux, les soins ne faisaient point défaut ; mais le système médical allemand contredit fréquemment celui appliqué en France, et le soldat, incapable de comprendre, accusa souvent sans raison le traitement des médecins prussiens. Le R. P. de Damas, qui a visité une partie des lazarets, dit loyalement : « Partout nous avons trouvé plus que le nécessaire, souvent l'abondance. »
Il serait inutile de faire l'éloge des sœurs de charité qui étaient venues de France pour soigner les prisonniers malades. Elles avaient obtenu l'autorisation de fabriquer deux espèces de pain, et la moins bonne était encore supérieure au pain ordinaire des familles aisées de notre pays. Gomme nos soldats, ceux de Metz surtout, tombèrent au pouvoir de l'ennemi avec l'estomac horriblement délabré par les privations, il eût été difficile de se contenter des distributions ordinaires d'un hôpital ; les sœurs s'étaient donc astreintes à leur en faire cinq par jour ; une fois c'était du café, une autre fois du chocolat, ou bien du bouillon, ou des œufs, ou de la viande rôtie. Les pauvres sœurs se condamnaient ainsi à un surcroît de travail extrêmement lourd, mais les prisonniers étaient si intéressants et les sœurs si dévouées que la même corvée se répétait tous les jours avec le même entrain.
Malheureusement il n'y avait pas de religieuses partout
(1) Insterburg, ville murée de la Prusse orientale, au confluent de l'Angerap et de l'Inster ; 8.500 habitants.
et chacun sait ce que valent les services de ces infirmiers mercenaires qui n'ont pas une étincelle de feu sacré dans la poitrine.
« Mais à côté de l'égoïsme, que de dévouements essayèrent de combler le déficit en mille endroits ! Ainsi, à Erfurt (1), une comtesse allemande, dont j'ai le regret d'oublier le nom, se consacra au soin d'une baraque de cent cinquante Français malades. La petite vérole s'étant déclarée, elle n'eut pas peur. Quand il fallut lui enlever les varioleux pour préserver les autres malades de la contagion, la femme du général commandant la place, Mme de Michaëlis, allait les consoler à sa place et leur apportait jusqu'à du vin de Champagne (2). »
Dans la ville de Halle (3), dès que les prisonniers français arrivèrent, plusieurs familles s'associèrent pour les secourir. Des dames allaient dans les maisons faire des quêtes pour les malades et achetaient tout ce que l'administration ne pouvait fournir.
A Glogau (4), un commandant des gardes mobiles s'était fait le père de tous les Français malheureux. Touchés de sa charité, les Prussiens lui accordaient les plus amples permissions. Il visitait les malades, écrivait en France pour obtenir des vêtements chauds et de l'argent. Ce commandant étendait sa sollicitude jusque sur les morts : il fit placer des croix au-dessus des tombes françaises et envoya aux familles l'image de la croix qui surmontait la tombe.
Le R. P. de Damas fait observer que les chefs prussiens ne manquent jamais de rendre les honneurs mili-
(1) Erfurt, ville de la Saxe prussienne ; 32.000 habitants.
(2) Le R. P. de Damas.
(3) Halle, autre ville de la Saxe prussienne ; 49.000 habitants, célèbre par son université.
(4) Glogau ou Gross-Glogau, place forte de Silésie (Prusse), près de l'Oder; 15.000 habitants.
taires à tous les soldats qui meurent, quelque nombreux que soient les convois. Officiers et soldats étaient profondément touchés de cette distinction.
A Wittemberg (1), il y avait dans le camp des prisonniers un théâtre en planches, une autre baraque destinée aux jeux athlétiques, et une troisième servant d'église. A Magdebourg un théâtre encore, des artistes qui font de la musique, dessinent et affichent des caricatures. A Spandau(2) non seulement le théâtre, mais un journal humoristique. Les personnes de la ville se mêlaient volontiers à ces jeux, et fournissaient les robes et les mantilles pour les acteurs qui jouaient les rôles de femmes, du papier d'or et d'argent pour orner des casques de carton et des sabres de bois.
Presque partout, en entrant dans les camps au milieu de la journée, on trouvait les prisonniers livrés à de longs combats à coups de boules de neige. Les Prussiens se mêlaient à la lutte. Ces assauts d'adresse étaient accompagnés de bons gros rires, qui faisaient tant de bien à entendre parmi toutes les tristesses.
A Erfurt et à Wesel (3) on aide les hommes industrieux à faire de petits travaux, on organise des bazars pour en procurer la vente et fournir quelques ressources aux prisonniers sans argent.
Partout on retrouve la vie, la bonne volonté, l'effort pour supporter les tristesses de la captivité et réagir contre l'ennui et le désespoir.
La vraie torture des prisonniers est celle de l'âme.
En les voyant dans leurs casemates, leurs casernes ou leurs baraques, privés de toute liberté, ne pouvant
(1) Wittemberg, ville de la Saxe prussienne, sur l'Elbe ; 11.000 habitants.
(2) Spandau, ville forte de Prusse, à 15 kil. de Berlin, sur la Sprée ; 12.000 habitants.
(3) Wesel, place forte de la province rhénane (Prusse), sur la rive droite du Rhin, au confluent de la Lippe ; 17.500 habitants.
faire un pas sans être accompagnés d'une sentinelle armée, enfermés dès quatre heures du soir dans une salle mal éclairée, jusqu'au lendemain à sept heures, on s'attristait à la pensée qu'il devait y avoir là de grandes misères morales. Les prêtres étaient les seuls hommes qui pouvaient soulager ces misères.
Tant de jeunes têtes, tant de cœurs ardents, inoccupés, n'ayant rien à lire, rien à penser, rien à se dire, auront-ils la force intellectuelle et morale pour résister? Comme le disait Bossuet à son royal élève, il en est de notre esprit comme de nos membres. Sans exercice le corps s'alourdit, devient incapable de mouvement ; et de même qu'on oublie l'escrime, la danse et l'équitation si on reste longtemps sans faire des armes, sans danser ou monter à cheval, ainsi voit-on s'éteindre la lumière de son esprit, s'étouffer les qualités de son âme, faute de culture intellectuelle et morale. Le niveau baissera forcément, si pendant de longs mois, ces malheureux sont privés d'instruction religieuse. L'existence purement matérielle conduit fatalement à l'abîme, et l'homme quel qu'il soit est perdu s'il laisse son âme, son esprit, son cœur se précipiter exclusivement vers les choses d'en bas.
Le R. P. de Damas vit 17.000 prisonniers à Cologne (1), 27.000 à Coblentz (2), 25.000 à Mayence (3). Dans cette dernière ville Mme la maréchale de Mac-Mahon et la
(1) Cologne, ville de la Prusse rhénane, sur le Rhin; 125.000 habitants.
(2) Coblentz, ville de la Prusse r"hénane, au confluent du Rhin et de la Moselle ; 27.000 habitants.
(3) Mayence, ville forte, chef-lieu de la province du Rhin (Hesse- Darmstadt), sur la rive gauche du Rhin ; 50.600 habitants.
duchesse de Lespare comblaient les prisonniers de bienfaits ; à Coblentz, des députés du comité de Lille avaient pourvu aux nécessités les plus urgentes.
Or, 300.000 autres prisonniers gémissaient épars dans l'étendue de la monarchie prussienne. De tous les bienfaiteurs, le R. P. de Damas était le seul qui eût la permission du Roi d'aller partout. Après avoir visité les prisonniers établis dans les provinces rhénanes, il s'achemina vers le Nord aux rivages de la Baltique où les secours semblaient plus rares, le froid et la neige plus précoces, l'aspect général plus sévère, la langue française moins en usage, les privations plus dures et la patrie plus lointaine.
Le gouvernement prussien tenait à cacher le nom des villes où résidaient les prisonniers. Elles étaient au nombre de deux cent cinquante-neuf, renfermant quatre cent mille officiers ou soldats. Un peu plus de dix-huit mille moururent par suite de privations, de maladie, de découragement. Us reposent dans deux cent quarante cimetières, à l'ombre delà croix.
Le jésuite patriote se rendit d'abord à Neustadt où se trouvaient des officiers. Un jeune prêtre français était leur aumônier. A quelques heures de là, Stettin renfermait plusieurs milliers de soldats disséminés sur un grand nombre de points, casernes, casemates, fortifications extérieures. Cette résidence ne possédait pas d'église catholique, mais une chapelle dans la cuisine voûtée d'un château. A Dantzig (1), à Kcenigsberg, le R. P. Damas trouva de tels encombrements qu'il ne put opérer tout le bien qu'il voulait faire. L'apostolat devenait impossible.
« L'administration prussienne est terrible, une vétille eût suffi pour me faire arrêter, mettre en prison, con-
(1) Dantzig, ville et port de la Prusse, sur la Vistule ; 63.000 habitants.
duire à la frontière : d'autres aumôniers ne le savent que trop. Pendant les longs mois de captivité, les prêtres allemands eux-mêmes qui se dévouaient à nos soldats furent l'objet de rigueurs semblables. On en saisit violemment dans leur domicile, on confisqua leurs papiers» on les enferma en compagnie de malfaiteurs ; tel d'entre eux fut mis en demeure de quitter le pays par le train de chemin de fer qui suivait de plus près la signification de l'ordre de départ (1). »
APosen (2) le R. P. de Damas est arrêté et traverse toute la ville, conduit par un agent de police. Après examen de ses papiers on le laisse partir. Il est de nouveau arrêté à Memel (3) et cette fois on lui donne l'ordre de quitter la cité, et de se rendre à Berlin. 11 y va et n'a pas trop à se plaindre des procédés de l'autorité.
Le gouvernement prussien avait eu l'imprudence de choisir Posen pour l'une des résidences des prisonniers français. Le peuple les avait reçus avec ses sympathies polonaises ; il les acclamait, les poursuivait des cris de vive la France! et les plus pauvres s'efforçaient de leur faire accepter des cigares, des fruits, de l'argent. La noblesse ne se montrait pas moins empressée. L'Archevêque ayant désigné une église pour y faire entendre la messe aux prisonniers, les jeunes gens imaginèrent de laisser leurs livres de prière sur les bancs, d'y glisser de l'argent et des billets ainsi conçus : « Monsieur le soldat, acceptez cette offrande, elle vient d'un ami de la France, d'un ennemi de la Prusse ! »
A Noël, la fête allemande par excellence, l'Archevêque avait organisé le service religieux de manière à ce qu'il
(1) Le R. P. de Damas.
(2) Posen, capitale du grand-duché du même nom, province de Prusse formée des démembrements de la Pologne ; 54.000 habitants.
(3; Memel, place forte et ville de commerce de la Prusse propre ; 18.000 habitants.
y eût un prêtre pour dire la messe dans chaque caserne, afin d'éviter de faire sortir les prisonniers et de causer du trouble. Le gouverneur de la province, général Steinmetz, ordonne une revue qui prive ces malheureux des prières de l'Eglise.
Sublime missionnaire, le R. P. de Damas parcourt toutes les villes où se trouvent les captifs, il visite les casernes, les hôpitaux, et dans la chaire fait entendre la parole de Dieu. Partout et toujours les soldats l'entourent dès qu'il est libre, ils cherchent sa main pour la presser sur leurs lèvres, ils lui disent leurs noms, et lui demandent sa bénédiction.
Nos soldats voyant des prêtres catholiques vêtus en laïques ne voulaient pas les reconnaître. Aussi les aumôniers français conservaient-ils la soutane. Le R. P. de Damas raconte qu'après une instruction il entendait les confessions sous une tribune. Un jeune soldat finissait la sienne et allait se retirer. Le Père rappelé le soldat pour l'engager à faire la communion. « Moi, dit-il avec horreur, jamais... recevoir le bon Dieu prussien. Quand je rentrerai en France, j'irai faire la communion à l'église de mon village, je le jure ! ici, non ; point de bon Dieu prussien! »
Rien de plus intéressant que les récits du R. P. de Damas qui parcourt successivement Kœnigsberg, Dantzig, Memel pour la seconde fois ; puis Tilsitt (1) où il traverse le Niémen, Tappiau la ville protestante, Pillau(2), Glogau, où en moins de vingt-quatre heures l'aumônier volontaire est en relation avec treize mille prisonniers. Il y rencontre des enfants de troupe de dix, douze et quinze ans, prisonniers de guerre. Ces enfants sont protégés par un chef de bataillon prussien qui leur sert de père. Ce digne homme a établi des classes dirigées
(1) Tilsitt, ville de Prusse, sur le Niémen; 16.000 habitants.
(2) Pillau, ville maritime de la Prusse propre, sur la Baltique ; 4.500 hab.
par un ou plusieurs sous-officiers, il veille à leurs jeux, il a même distribué des étrennes pendant la nuit de Noël.
A Torgau (1), M. l'abbé Jacques, prêtre du diocèse de Metz et aumônier de nos buit mille prisonniers, se fait aimer de tous par sa charité. A Erfurt, le P. de Damas monte dans la chaire de la magnifique cathédrale. Il tait diviser les prisonniers par bandes de 3.000. Il en vient trois mille à dix heures du matin ; trois mille à une heure ; trois mille à trois heures.
A Wesel les prisonniers arrivent d'heure en heure par compagnies, et tous veulent presser les mains de l'aumônier.
A Neisse (2), il voit arriver 2.000 nouveaux prisonniers venant de Rouen et du Havre. De là il part pour Glatz (3), puis revient à Neisse, où, le 1er janvier 1871, par un froid de 25 degrés, il réunit des milliers de soldats captifs et leur parle de Dieu.
« Lorsque je descends de la chaire, ils se pressent pour me serrer la main. Ces malheureux enfants m'arrivent transis, la barbe et les moustaches blanches comme celles des vieillards. Nous nous souhaitons la bonne année ; dans ce premier jour de janvier, 13.000 voix françaises s'étaient élevées vers la voûte de ce temple : combien de vœux ardents déposés en ce jour, au pied de l'autel de Dieu, pour les familles absentes ! »
LeR.P. de Damas écrivait son pathétique récit pendant sa mission, lorsque nos soldats étaient encore en captivité. Rappelons cette page :
« Dix mois s'écouleront dans l'exercice de cet apostolat. Il me sera donné de suivre le littoral de la Baltique,
(1) Torgau, ville forte de la Saxe prussienne, sur l'Elbe ; 9.000 habitants.
(2) Neisse, ville de Silésie ; sur la rivière du môme nom ; 12.000 hab.
(3) Glatz, ville forte de Silésie ; 9.000 habitants.
des frontières de Hollande à celles de Russie, de Brème par Hambourg, Kiel, Lubeck, Stettin, Kolberg, Dantzig, Kœnigsberg, Pillau, jusqu'à Memel ; de descendre des frontières maritimes de la Prusse orientale à travers la Pologne et la Silésie, aux pays limitrophes de l'Autriche, et de parcourir les contrées centrales, depuis le Niémen jusqu'au Rhin.
« Et vous, enfants de la France, qu'il m'a été donné de rencontrer sur la terre étrangère, si vous saviez combien m'est précieux votre souvenir ! Je vous ai trouvés bons, accueillants, empressés, attentifs, reconnaissants. Pour bien des bonheurs je n'échangerais pas les semaines et les mois passés au milieu de vous ! »
Et lorsque des prêtres catholiques, des religieux dévoués ont ainsi partagé les souffrances de 400.000 captifs, lorsqu'ils les ont consolés, réchauffé leurs cœurs, élevé leurs âmes, soigné leurs corps épuisés, il s'est trouvé quelques années après, en France, une voix pour dire : Le cléricalisme, voilà V ennemi !
Dans les récits de cette guerre, rien n'intéresse les familles et la jeunesse françaises autant que le captif. Aussi, avant d'abandonner ce sujet, voulons-nous encore nous attacher aux pas d'un autre aumônier, le R. P. Joseph, qui ne se place pas au même point de vue que les auteurs déjà cités. Nous avons sous les yeux un grand nombre de récits différents, tous écrits pendant la captivité. Les officiers se louent généralement de la façon dont les Prussiens les ont accueillis ; les sous-officiers et soldats se plaignent, tandis que les aumôniers nous semblent faire la part du bien et la part du mal.
Avant de consulter les précieux documents fournis
par le P. Joseph, donnons une idée de l'opinion des Prussiens sur la manière dont les prisonniers français étaient traités par eux-mêmes.
Un journal allemand (1) exprime ainsi les sentiments du public :
« Seize cents prisonniers de guerre de l'armée de la Loire sont entrés dans la nuit, à Berlin, par le chemin de fer de Postdam, pour être dirigés sur Stettin où ils seront internés ; mais ils sont dans un état tellement déplorable, qu'il est impossible de les transporter plus loin. Leur voyage d'Orléans à Berlin a duré dix-sept jours, et ni les prisonniers ni les hommes de l'escorte n'auraient été en état de voyager encore une seule heure.
«Le transport a été effectué en soixante "wagons découverts ; les malheureux devaient se tenir debout, car il n'y avait point de siège ; leur mince uniforme était trempé par les pluies battantes ; le froid glacial leur gelait le corps ; la neige leur montait jusqu'aux genoux, et leurs jambes vacillantes, leurs membres raidis leur refusaient le service.
« La descente de wagon était très dangereuse, à cause des marchepieds gelés et glissants. Un turco qui, malgré les avertissements, voulut descendre, tomba sous les roues et fut broyé. Cinq prisonniers sont morts du tétanos, plus de cent ont dû être transportés chez des particuliers, les ambulances étant toutes pleines. Avant que tous soient mis à couvert, il en mourra encore un grand nombre. Plusieurs d'entre eux ont été pris, après avoir avalé un peu de bouillon chaud, de spasmes auxquels ont succédé un sommeil profond et la mort. Des soldats sains sont déjà internés dans les casernes et des gens bienfaisants leur ont donné de la nourriture et des habits.
(1) Le Wanderer.
« Le nombre des prisonniers du 3e régiment de zouaves est très grand; immédiatement après son arrivée de l'Algérie, il a pris part aux combats d'Orléans, et a été presque anéanti. L'habillement de ces militaires n'est rien moins qu'approprié aux besoins d'un hiver du Nord : leurs souliers étaient tellement déchirés, qu'ils tombaient en lambeaux ; leurs larges pantalons et burnous étaient collés aux membres raidis et ont dû leur être coupés du corps. Il a fallu les hisser sur les voitures qui devaient les traîner, et les porter dans les chambres qui leur étaient destinées.
« A l'autorité militaire incombe le devoir d'ouvrir une enquête sévère sur le transport des prisonniers, de prendre des mesures promptes pour mettre fin à ces souffrances. De pareilles scènes ne doivent pas se renouveler, et si les compagnies de chemin de fer ne possèdent pas de voitures couvertes en nombre suffisant, il faut supprimer de pareils transports, dont les hommes de l'escorte souffrent d'ailleurs autant que les prisonniers eux-mêmes.
« Plusieurs succombèrent en route, ils étaient étendus morts sur le plancher des wagons, et, faute de place, leurs compagnons d'infortune étaient réduits à piétiner leurs cadavres pendant de longues heures, jusqu'à l'arrivée à destination. Le Prussien avait dit : « Le prisonnier de guerre n'est pas un homme », et il tint parole jusqu'au bout ; nulle réclamation ne fut écoutée. »
La Gazette de Cologne dit de son côté : « Les forteresses en Allemagne sont toutes surchargées de prisonniers et le transport de ces malheureux dans des wagons à charbon ouverts jour et nuit par un froid de 8 à 12 degrés est une cruauté que l'on ne saurait jamais défendre devant le tribunal de Vhumanitê. »
Le sort des officiers captifs était moins malheureux que celui des soldats. Ils étaient cependant assujettis à
une surveillance tracassière ; leurs correspondances devaient être remises ouvertes, et les lettres qui arrivaient étaient décachetées.
En quelques villes on leur avait offert des chambres dans les casernes ; les officiers qui acceptaient recevaient la literie, le feu, l'éclairage et au besoin une cuisine. Ailleurs ils se logeaient à leurs frais et se louaient généralement de leurs relations avec la bourgeoisie.
La solde fut fixée à 90 francs pour les capitaines e* les grades au-dessus ; 45 francs pour les lieutenants e4 sous-lieutenants. « Se suffire avec 45 francs sous ce climat rigoureux, c'était la misère noire ! Il fallait, pour ne pas faire de dettes, se refuser jusqu'au café et au tabac, piétiner dans la neige avec des chaussures usées, à peine vêtu. Et pourtant, dès qu'on put secourir nos soldats et nos malades, ces braves jeunes gens couvrirent la souscription de leurs noms ; il y en a qui ont souscrit jusqu'à 5 francs par mois (n'ayant que leurs 45 francs), pour soulager la misère de nos soldats captifs (1). »
Les officiers prisonniers sont toujours séparés de leurs soldats dans l'intérêt de la discipline. En conséquence l'administration prussienne forma des compagnies de 600 à 800 prisonniers. Ces compagnies étaient subdivisées en sections, les sections en escouades ou pelotons. La compagnie était commandée par un officier allemand, les sections par des lieutenants, les escouades par des sous-officiers. A Ulm (2) on voulut bien faire commander les sections par des sous-officiers français. L'essai ne fut pas heureux, les soldats n'eurent aucun respect pour ces braves sergents qui ne furent pas obéis. Ils durent souvent subir des insultes et les voies de fait ne tardèrent pas à se produire.
Le R. P. Joseph, qui était l'aumônier des prisonniers
(1) Du Petit-Thouars.
(2) Ulm, ville du Wurtemberg, sur le Danube; 25.000 habitants.
d'Ulm, se loue de la bienveillance des officiers allemands, du gouverneur général Pritwitz, du commandant des forts, général bavarois Diett, du major Reichstadt, adjudant du gouverneur, et de sa digne femme. « Elle était pour les prisonniers une véritable mère ; en dehors de sa sollicitude pour nos malades, elle passait son temps à coudre des vêtements ; sa maison était ouverte à toutes les requêtes. Que de larmes elle eut le bonheur de sécher, et combien de mères lui doivent de la reconnaissance! Un autre officier supérieur, M. le colonel Conradin Sonntag, commandant tout le dépôt des prisonniers, se dévoua à leurs intérêts avec les sentiments d'une vraie charité.
« Parmi les commandants des forts il faut placer au premier rang M. le capitaine Von Hueber, de la première compagnie. Sa bonté proverbiale lui mérita de la part de nos soldats le surnom de papa. La veille de leur départ, nos soldats trouvèrent, malgré leur pauvreté, le moyen de lui exprimer leur gratitude en lui offrant une tabatière en argent où ces mots étaient gravés : souvenir reconnaissant des prisonniers français.
« M. le capitaine Schutz, commandant la caserne des prisonniers, MM. Schaeffer, von Baldinger, Hauk, Koppel ont mérité la reconnaissance de nos soldats par leurs attentions à alléger leurs souffrances.
« D'autres officiers allemands étaient sinon hostiles du moins parfaitement indifférents au sort de nos infortunés compatriotes ; ils les abandonnaient à de jeunes officiers subalternes dont les prisonniers eurent beaucoup à souffrir ; souvent ils s'en plaignaient amèrement, mais inutilement (1). »
Quelquefois, mais rarement, des prisonniers étaient rendus à la liberté. Un vieillard vint du fond de la
(1) La captivité à Ulm} par le R. P. Joseph.
Franche-Comté, traversa les lignes ennemies pour supplier qu'on lui rendît son fils. Sa prière fut exaucée. Une autre fois une jeune fille appelait son père auprès de sa mère mourante. Cette grâce lui fut accordée.
Ces départs furent supprimés dans la suite. En voici la cause. Un sergent blessé à la main obtint son rapatriement ; rentré en France il prit du service et passa souslieutenant. A peine officier, il envoya au gouverneur d'Ulm, qui avait contribué à sa délivrance, une carte de visite avec son nouveau titre. Cette misérable fanfaronnade eut des conséquences fâcheuses pour les prisonniers.
Le R. P. Joseph fait un grand éloge des prêtres catholiques allemands et des sœurs de charité.
La plupart des ordres religieux français comptaient de leurs membres parmi les aumôniers : les Pères Carmes, Prémontrés, Capucins, Dominicains, Barnabites, Jésuites, Lazaristes, etc. Leurs efforts n'étaient pas toujours encouragés par les gouvernements. Ceux de Bade et de Bavière se distinguèrent par leur intolérance, et les évêques de France durent venir en aide à nos missionnaires. Les évêques de Saint-Claude, de Rodez, de Belley, l'archevêque de Bordeaux et d'autres prélats encore envoyaient des secours aux aumôniers, leur écrivaient, les soutenant sans cesse. Mgr Mermillod était un ardent protecteur des captifs ; il écrivait : « La Révolution se sert des pauvres, et l'Eglise catholique sert les pauvres. »
Des curés de campagne recommandaient leurs paroissiens, envoyaient un peu d'argent, du linge, des vêtements.
Lorsqu'il rappelle ces miracles de charité, le R. P. Joseph ne peut s'empêcher de gémir sur l'indifférence des révolutionnaires français pour les captifs. Les noms les plus célèbres dans le monde politique ne se sont jamais inscrits sur les listes de souscription en faveur des prisonniers.
Mais, d'un autre côté, Mme la princesse Clémentine d'Orléans (1) adressait de grandes quantités de flanelles, chaussettes, chemises, tricots, caleçons, etc. Elle écrivait à l'un des aumôniers : « Je vous remercie bien, monsieur l'abbé, de l'occasion que vous me procurez de faire un peu de bien à nos chers soldats. Exilée comme eux, je sais bien mieux ce qu'il en coûte d'être séparé de la patrie, et au milieu des douleurs et des épreuves de de notre chère et pauvre France, je n'ai pas de plus douce consolation que de lui faire un peu de bien dans ses enfants. Si vous avez des nécessités particulières, fâites-les moi connaître ; si quelques malades ou blessés avaient des besoins exceptionnels, ne me les cachez pas. »
Une autre fois, la Princesse écrivait: « Où en êtes-vous avec le linge ? Préférez-vous que je vous envoie des laines ? Ecrivez-le moi, et je me hâterai de vous envoyer tout ce que vous désirez.
« Unissons-nous pour prier pour notre bien-aimée France. Vingt-deux ans d'exil n'ont pas diminué mon amour pour ma chère patrie ; les maux qui l'accablent et contre lesquels elle lutte avec tant d'héroïsme me la font aimer encore davantage.
« Le cœur est navré de tant de désastres ! »
Les documents fournis par les aumôniers font connaître une foule de bienfaiteurs de nos pauvres captifs : M. le marquis de Nicolaï, sa fille la comtesse Jeanne, Mlles Corbin de Bellecour (de Gaen), M. Berthoud, artiste peintre en Suisse, M. Ferret, sous-lieutenant, Mme la comtesse Zeppelin, vraie sœur de charité. Un jour la comtesse visitait une salle de malades à Ulm ; un employé prussien lui dit d'une voix tonnante : « A la porte, ou l'on vous fera sortir à la baïonnette ! »
(1) Fille du roi Louis-Philippe, princesse de Saxe-Cobourg-Gotha.
L'Alsace, notre malheureuse Alsace envoyait des secours abondants. MM. Eugène Marval, conseiller à la cour d'appel, et Edouard Belin, juge au tribunal de Colmar, apportaient eux-mêmes, à travers mille obstacles, du linge, des vêtements et de l'argent aux prisonniers. M. Michel, journaliste, Mme Augustin, supérieure du Sacré-Cœur de Besançon, soulagèrent bien des misères. Il serait impossible de citer tous les noms des bienfaiteurs du soldat, mais il ne faudrait cependant pas oublier Mmes d'Aiguillon, de Liancourt, de Vendôme, Séguier, de Lavœstine, de Randon de la Villeneuve, de Birmont, à côté de tant d'autres encore qui ont sauvé la vie à des blessés et à des malades.
Un grand nombre de comités se formèrent et, peutêtre, sans leur zèle, la captivité eût-elle décimé encore plus nos soldats. « La France a donc le droit d'être fière de ce magnifique déploiement de la charité de ses enfants. Si elle a offert au monde le spectacle de désastres inouïs, elle a trouvé dans son cœur assez de vie pour tracer une page de gloire ; c'est la charité qui l'a écrite.
« Quand un pays sait enfanter de tels prodiges, il n'est pas mort (1). »
Nous avons vu les prisonniers dans le pénible voyage qui les conduisait sur la terre étrangère, nous avons assisté aux traitements qu'ils subissaient, nous connaissons les soins dont ils étaient entourés, mais nous ignorons les détails de leur vie privée ; en un mot que faisaient-ils?
Il y avait là des milliers déjeunes hommes instruits, à l'imagination ardente, au cœur généreux, pleins de force et de vie, parqués comme un troupeau de bétail.
(1) Le R. P. Joseph.