PRINCE KOYAL DE PRUSSE
Gudin devait, en cas de grave échec, se retirer sur le Havre , que fortifiait à la hâte le colonel Massu. A Evreux, sur la rive gauche de la Seine, le général Delarue, commandant la subdivision, avait sous ses ordres le 39e régiment des mobiles (Eure) et le 1er régiment des éclaireurs de la Seine ; près de 4.000 hommes.
La subdivision militaire de Chartres était sous les ordres du général Boyer. Il ne disposait que de quelques bataillons de mobiles. A l'approche de l'ennemi, il eut la faiblesse de se retirer dans l'Orne.
L'amiral Fourichon ordonna une enquête sur cette retraite trop précipitée. L'enquête prouva que le général Boyer avait un ramollissement de cerveau. (Déposition de M. Glais-Bizoin devant le conseil d'enquête.)
Le général Paulze d'Ivroy, commandant à Amiens, n'avait pas assez de troupes pour s'opposer aux incursions des Allemands.
Le général de Polhès, commandant la subdivision de Bourges, était à Orléans avec quelques régiments du 15e corps et des mobiles appelés des départements voisins.
Au Mans, le général d'Aurelle de Paladines, désigné pour le commandement supérieur de la région de l'Ouest, comptait sous ses ordres 20.000 mobiles environ, que le général Fiereck chercha à organiser après le départ de d'Aurelle.
Dans l'Est, plusieurs bataillons de mobiles (Vosges, Saône-et-Loire) se réunissaient, vers le 20 septembre, pour former le noyau de la lrc armée de l'Est, sous les ordres du général Cambriels.
Enfin, dans les premiers jours d'octobre, le 16e corps s'organisait sous la direction du général d'Aurelle (lre division, général Pourcet, à Blois; 2e division, Barry, à Tours; division de cavalerie, Ressayre, à Tours.
Malgré tous ces appels, le 15e corps seul avait, à la fin
RÉCITS MILJX. — 2» SÉRIE 2
de septembre, son organisation non pas complète, mais ébauchée. Il fallait, pour vaincre les difficultés de toute nature, l'énergie et le dévouement du général d'Aurelle de Paladines. Partout ailleurs des assemblées de mobiles, mal armés, mal vêtus, sans instruction militaire, sans discipline, présentaient un triste spectacle. Malgré leur bonne volonté, ces pauvres enfants, troublés par les récits des voyageurs, étaient hors d'état de résister aux uhlans. Ce n'était, suivant l'expression du général Lefort, « qu'un réseau de mobiles commençant aux Vosges et devant s'étendre jusqu'à la Manche. »
Nous étions entrés en campagne au mois de juillet 1870 sans plan bien arrêté ; aussi, dans l'obligation d'improviser sans cesse et de donner beaucoup au hasard, étions-nous arrivés fatalement aux capitulations de Sedan et de Metz. Allons-nous entreprendre cette nouvelle campagne, où les corps de mobiles remplacent l'armée permanente, sans avoir arrêté un plan bien conçu où tout est calculé ?
Le seul document qui puisse nous guider pour la solution de cette question se trouve dans les dépositions de la commission d'enquête. Le général Leflô, ministre de la guerre, dit : « Le général La Motterouge devait prendre le commandement de la lre armée qui se formerait à Orléans et à Tours. Je lui donnai des instructions très détaillées sur la formation, la composition, les commandements. Nous avions la carte sous les yeux et le général Borel, chef d'état-major, était présent. La veille de l'arrivée des Prussiens devant Paris, je fis partir le général Cambriels pour prendre le commandement des forces réunies en Alsace; je lui donnai des instructions pour la conduite des opérations. Le gouvernement n'intervint en aucune façon dans les instructions. »
Cette déposition est fort vague. Le gouvernement, qui se nomme gouvernement de la Défense nationale, n'in-
tervient même pas, et le général Leflô dirige seul les armées. On peut affirmer que la guerre de province fut entreprise sans plan d'aucune sorte.
La déposition du général Leflô, relative à l'armée de l'Est, renferme une pensée qui pouvait être féconde en heureux résultats : « Le général... devait non pas constituer une grande armée, mais de petites armées destinées à manœuvrer sur les flancs et les derrières de l'ennemi, de manière à menacer et à gêner ses communications. »
C'est ainsi qu'il aurait fallu organiser toutes les forces du pays; plus tard, lorsque les nouveaux soldats seraient habitués aux fatigues, aux privations, aux opérations de la petite guerre, on aurait formé les corps d'armée, les divisions, et il eût été possible d'entreprendre des opérations stratégiques.
De petites armées, moins que cela, de petites troupes, sans cesse en mouvement, auraient nuit et jour inquiété l'ennemi, se seraient dérobées aux poursuites, auraient rendu inutile sa formidable artillerie. C'eût été la guerre des partisans exécutée par les troupes régulières, organisées et instruites dans ce but. L'ennemi n'eût pu parcourir une étape sans voir sortir de terre des pelotons alertes , prompts à l'attaque , et disparaissant au coin d'un bois pour reparaître, une heure plus tard, sur le penchant d'une colline. Ce n'était pas la défense locale si rudement châtiée qu'il fallait entreprendre, mais une tactique nouvelle, une sorte d'éparpillement très redoutable aux troupes formées en masse.
Malheureusement, nous avons voulu faire grand, imiter les corps d'armée de Sedan et de Metz, qu'il avait été si difficile de mouvoir, de nourrir et de maintenir en ordre.
Nous aurons, plus d'une fois, l'occasion de montrer des bataillons de gardes mobiles, isolés, produire de merveilleux effets.
Ce fut le 2 septembre 1870, à onze heures et demie du matin, que fut signée au château de Bellevue la cruelle capitulation de Sedan (1). Le même jour, à midi, les armées allemandes , épuisées de fatigue , recevaient Tordre de se préparer au départ pour Paris. Le 4, on se mettait en route. Le 8, elles sont à Dormans ; le 9, à Laon ; le 14, à Château-Thierry ; le 15, à Meaux. Pontoise voit défiler les bataillons prussiens le 17, et le 18 ils sont à Poissy. Enfin, le 19 septembre, Versailles est pris et Paris entièrement bloqué. Dans cette longue marche à travers la France, il n'y a pas eu de résistance, excepté sur les remparts de Laon.
L'histoire sera sévère pour les journées de septembre. Pourquoi, dira-t-elle, le gouvernement de la Défense nationale n'a-t-il pas fait sortir de Paris les bouches inutiles, en sortant lui-même afin de ne pas emprisonner, dans une place assiégée, ceux qui ont charge de la guerre sainte ? On eût ainsi enlevé à l'ennemi les trois auxiliaires sur lesquels il comptait le plus : la sédition, la décentralisation et la famine.
L'ennemi se trouvait obligé dès lors à faire un siège régulier, opération qu'il ignorait. Comment ! Paris, isolé de la France, sans communications, renfermait le gouvernement du pays, et les provinces obéissaient à Crémieux, Glais-Bizoin et Fourichon ! C'était une mesure insensée.
Pauvres gardes mobiles dont le baptême fut si sanglant, nous ne pouvons oublier la journée du 25 août 1870 ! En s'âvançant de Metz sur Paris, les Allemands rencontrèrent à Sivry-sur-Cinte un millier de gardes mobiles du 4" bataillon de la Marne qui, à l'approche de l'ennemi, avaient été dirigés de Vitry sur Sainte-Menehould. « Après leur avoir envoyé quelques obus, dit le colonel
(1) Voir Récits militaires, lr* :rcrie.
fédérai Rustow (1), une fraction de la 6° division de cavalerie les chargea, les dispersa et les fît en grande partie prisonniers ; un grand nombre furent sabrés ou tués à coups de lance. Les Allemands ont prétendu que ces gardes mobiles avaient voulu se rendre, mais que, ne sachant par quels signes conventionnels manifester ce dessein, ils s'étaient arrêtés et avaient formé le carré de leur mieux. C'est là ce qui avait provoqué la charge inutile des cavaliers. » Désarmés pour être conduits en captivité, ces malheureux venaient de traverser le village de Passavant, lorsque l'un d'eux quitta les rangs pour aller se désaltérer au ruisseau du chemin. Un soldat de l'escorte tire sur lui, et les Prussiens se croyant attaqués (disent-ils) chargent impitoyablement ces infortunés prisonniers privés de leurs armes. Une reconnaissance de cavalerie fait feu sur eux ; puis l'infanterie, cantonnée dans le village, prend part à cette attaque et bientôt la route et les talus sont couverts de cadavres. Les Prussiens mettent un tel acharnement dans ce massacre que l'on tire à bout portant, même sur ceux qui n'ont pas quitté leurs r^ngs. Trente-deux sont morts et quatrevingt-douze . ^utiles. Quelques-uns cherchent à fuir dans les champs ; les Prussiens les tirent comme des lièvres.
Dix mois après, on retrouvait dans les bois de Passavant, soutenus parles grosses branches d'un chêne, les débris d'un garde mobile qui s'était réfugié là et que l'on put reconnaître (2).
Avant de poursuivre le récit de la guerre et de montrer nos nouveaux soldats aux prises avec les armées allemandes, jetons un coup d'ceil dans l'intérieur du roi de Prusse et de son entourage.
(1) Der Krieg um die Rhein grenze, Zurich.
(2) Les Victimes de la Basse et de Passavant, Châloua.
Le roi Guillaume de Prusse s'était mis à la tête des armées allemandes. Les opérations militaires conduites par le général de Moltke, et les mesures politiques dirigées par M. de Bismarck laissaient à Sa Majesté toute sa liberté d'esprit. Pour la sûreté du Roi et de son étatmajor, une police permanente accompagnait le quartiergénéral. Cette police avait à sa tête le docteur Stieber, mort depuis préfet de police de Berlin. Ce fonctionnaire écrivait un journal des événements et adressait de nombreuses lettres à sa femme. Ces documents ont été publiés] en allemand après la mort du docteur Stieber. Nous empruntons ce qui va suivre à ces mémoires qui sont un véritable acte d'accusation contre la Prusse dressé par un Prussien.
L'armée ennemie entre à Pont-à-Mousson et dévore toutes les ressources du pays. Lorsque le quartier-général arrive, il ne trouve rien. M. Stieber, qui lui-même manque du nécessaire, écrit à sa femme, le 18 août 1870 : « Mon hôte, un colonel en retraite, neveu du maréchal Davout, homme très riche, et sa femme, femme du monde, se sont vus, hier, obligés à mendier auprès de moi un morceau de pain, parce qu'ils n'avaient rien mangé depuis trois jours. Nous ruinons complètement cette belle ville de Pont-à-Mousson. Bientôt éclatera ici le typhus de la faim et la gangrène des hôpitaux.
« Le maire est un patriote exalté, mais un homme vaillant et énergique , qui se sacrifiera pour le bien de la ville. On avait, au début, attaqué des soldats prussiens. Il a pris alors une attitude énergique, exhortant en même temps les habitants à la patience, et les prévenant que la ville serait détruite s'ils agissaient autrement. Je l'ai donc
laissé en fonctions, mais naturellement en contrôlant rigoureusement chacun de ses pas. Cet homme mérite l'admiration.
« J'ai ordre, du reste, de procéder avec la plus grande rigueur et sans ménagement aucun. Hier, un paysan français a tiré, à Gorze, sur une voiture remplie de blessés prussiens. Mal lui en a pris. Deux de ces derniers qui avaient encore les jambes en bon état se sont aussitôt précipités dans la maison d'où le coup était parti et ont saisi le bonhomme. On l'a attaché avec une corde sous les bras à cette même maison, et puis on l'a fusillé avec une sage lenteur, de sorte qu'il a fallu trente-quatre balles pour l'achever.
« On a laissé toute la journée, en guise d'exemple terrifiant, le cadavre suspendu, gardé par un piquet militaire. J'ai défendu, sous peine de mort, de mettre les cloches en branle dans la ville et à six lieues à la ronde, afin que les bandes ne sonnent pas le tocsin. Nos principaux adversaires sont les curés. J'ai fait couper toutes les cordes des cloches et détruire à la hache les escaliers conduisant aux beffrois. Le temps n'est plus à la plaisanterie. »
Retenons ceci : Nos principaux adversaires sont les curés.
Dans une autre lettre, datée du 22 août, également de Pont-à-Mousson, M. Stieber s'exprime ainsi :
« Bien que nous nous comportions ici très décemment et que nous autres Allemands nous soyons assez bonasses de notre nature, et que nous soyons péniblement impressionnés d'avoir à exercer des cruautés, nous épuisons cependant terriblement le pays : nous enlevons tous les chevaux, toutes les voitures, tout le bétail. Nous détruisons toutes les voies ferrées, nous accaparons tous les vivres. On absorbe des flots de vin et de bière. Nous abattons tous les arbres pour alimenter nos feux de
bivouac. Toutes les boutiques sont fermées, toutes les affaires chôment, toutes les fabriques sont arrêtées. Ce doit être terrible pour les Français, si fiers, de nous voir occuper leurs plus belles chambres, de nous voir étendus dans leurs lits, tandis qu'ils couchent, eux, dans la cuisine ou dans de petits appentis sur de la paille. Par-dessus le marché, ils sont encore forcés de servir et nourrir l'envahisseur. Et il faut dire que nous nous comportons, autant que possible , avec politesse.
« Nous éprouvons un sentiment tout particulier en fouillant à notre guise dans toutes les armoires des maisons que nous occupons, maisons qui ne nous appartiennent pas, et dans lesquelles nous prenons des choses dont nous ne pouvons nous passer à la vérité. »
Les Prussiens arrivent à Bar-le-Duc le 25 août. Avant d'entrer dans cette dernière ville, le Roi rencontre à Ligny l'armée du Prince-Royal. Le père et le fils s'embrassent sur la route, en présence des princes allemands qui sont au quartier-général, et près du général de Moltke et du comte de Bismarck. Les habitants de la bourgade se pressent autour de ce groupe, et M. de Bismarck attire encore plus l'attention que le roi de Prusse. Le chef de la police raconte, à ce sujets l'histoire suivante, dans une lettre à sa femme :
« Une dame élégante veut à toute force voir le comte de Bismarck. Je fais le finaud et lui dis : « Vous allez voir M. de Bismarck; vous serez même placée tout près de lui, mais, en échange, il faut que vous me procuriez du beurre frais et du fromage. Elle accepta bravement le marché et nous conduisit (moi et mon état-major), dans une maison de peu d'apparence, fermée à double tour. On nous installa dans une petite cour et on nous servit sur une table flanquée de quatre chaises du beurre, du fromage et du vin. Pour ce qui est du pain, nous en avions apporté avec nous. Ce fut, après plusieurs semaines
d'abstinence forcée, le premier beurre frais, le premier fromage que je mangeai. Nous avons merveilleusement déjeuné et bu à la santé de notre Bismarck. Il valait bien un morceau de beurre et un fromage sans doute. Aussi ai-je honnêtement tenu parole : la dame en question a pu, à son aise, dévisager le Bismarck. »
Le docteur Stieber ne trouve bientôt plus ni lampes, ni huile, ni bougies. Cette obscurité est pour lui une sérieuse privation, dont il se plaint encore :
« Dans quelques endroits nous avons été affligés d'une disette toute spéciale dont vous ne pouvez même pas vous faire une idée, d'une disette absolue de lumière. C'est presque aussi fâcheux que le manque d'eau. Les torches de pin n'existent pas dans ce pays ; nous ne pouvions pas mettre la main sur des bougies. On finirait par vouloir incendier une maison afin d'y voir clair. »
Le quartier-général du roi de Prusse est enfin à Barle-Duc. C'est dans cette ville que pour la première fois l'ennemi trouva les tables d'hôte traditionnelles. Les magasins sont ouverts et les officiers allemands admirent surtout les confiseries devant lesquelles ils s'arrêtent complaisamment. M. Stieber émerveillé écrit à sa femme:
« Ici, notre misère a pris fin. Je me suis régalé ce matin de bon café au lait où j'ai pu plonger des mouillettes de brioche; hier soir j'ai eu un bon dîner de cinq services agrémenté d'un saladier de vin chaud. Bref, c'est ici un petit Paris, et je ne saurais désormais vendre le comte de Bismarck pour un morceau de beurre et de fromage. »
Le 1er septembre une nouvelle lettre, datée de La Vendresse, fait savoir à Mme Stieber ce que font les Bavarois, alliés de la Prusse. Par discrétion ou patriotisme, le chef de la police n'accuse pas ses compatriotes.
« Les choses que nous avons vues dans ces derniers jours — pendant lesquels le quartier-général n'a fait que
de se déplacer — passent toute imagination. Les convois de vivres ne peuvent plus nous rejoindre dans la chasse que nous faisons aux Français en déroute.
« Il faut donc que notre armée se nourrisse en pays ennemi. Je ne peux plus protéger le bien des particuliers. Il faut que nous prenions de force ce qui nous est nécessaire pour vivre ; aussi la situation devient-elle terrible. Pour mon compte, j'aime mieux demander une platée de soupe à la cuisine du Roi que de réquisitionner. Les soldats prussiens, eux aussi, ne prennent que ce dont ils ont absolument besoin pour ne pas périr. Mais les Bavarois et leurs cantiniers sont de véritables bandes de brigands qui extorquent aux habitants français, le pistolet sur la poitrine, tout ce qui peut être emporté. En outre, ils détruisent ce qu'ils ne peuvent voler.
« Ils méritent bien la qualification de brigands qu'on leur applique. »
Les Bavarois ne respectent même pas le quartiergénéral du roi de Prusse. Le docteur écrit de Buzancy :
« Notre dernière halte avait été radicalement pillée la veille par les Bavarois. L'aspect était effroyable, et nous étions cependant obligés de nous loger dans ce monceau de ruines fumantes. Avec cela, nous avions sur notre dos cent mille hommes traversant la localité, marchant jour et nuit, et se trouvant dans un état de grande agitation. Ils manquaient également de tout et trois fois ces hommes tentèrent de prendre à l'assaut la maison où nous nous étions établis, afin de nous en chasser. Je n'ai pu m'y maintenir qu'à l'aide d'un détachement de vingt soldats. Toutes les fenêtres ayant été brisées, et toutes les portes enfoncées, nous ne pouvions pas nous enfermer et devions nous contenter de nous barricader. »
Se trouvant toujours à l'arrière-garde, M. Stieber n'a pu voir la bataille de Sedan. Il nous a cependant conservé quelques mots typiques. Dans la nuit du 1er au
2 septembre, il adresse à sa femme une lettre où se trouve ce passage :
« Aujourd'hui, à cinq heures du matin, notre vieux roi est parti pour la bataille décisive, avec MM. de Bismarck et de Moltke. J'étais déjà à sa porte, prêt à recevoir ses ordres. C'est aujourd'hui qu'a lieu la battue, nous dit le comte de Waldersee, qui était de la partie, et le Roi sanctionna cette lugubre plaisanterie par un sourire approbateur. »
Le maître policier ajoute qu'à la première nouvelle de la capitulation, il a forcé le maire à faire illuminer toutes les maisons et allumer un grand feu de joie sur la place publique. Les troupes firent flamber aussi des feux du même genre, sur tous les points culminants des collines qui entourent la petite ville, et le Roi, revenant de cette effroyable mêlée, serra la main de Stieber en lui disant : « Oui, oui, c'est parfaitement vrai ; qui l'aurait pensé ! »
Passons maintenant au chapitre des prétendues cruautés que les Français auraient commises à l'égard des Prussiens isolés et dont les Allemands s'autorisaient pour prendre ce qu'il leur convenait de nommer des représailles. M. Stieber, quoique ennemi de la France, fait justice de ces allégations mensongères dans la lettre suivante datée de Ferrières, le 21 septembre. Il répond à un billet de sa femme contenant des coupures de gazettes allemandes où l'on reproche au chef de la police sa trop grande douceur envers les vaincus ; les journalistes de Berlin insistent particulièrement sur la confiance que M. Stieber accordait à M. Dauphinot, maire de la ville de Reims, destitué par la République et rétabli dans ses fonctions.
Cette lettre est caractéristique ; elle peint bien l'époque et nous la reproduisons :
« Le maire de Reims avait été nommé par Napoléon, et il se compromet politiquement en restant maire sous
la République. Il a lui-même désiré qu'on usât de conafnteàso'u égard, pour être couvert de tous les crfés Voilà pourquoi uous avons mis le public da n le , se^. Crois-moi, sil avait été utile et nécessaire j aurais tran auillement fait pendre, aux portes de 1 hôtel de ville, le ma e e"es dix membres du Conseil. Ce n'est pas pour W, que Je m'appelle Stieber (limier) Mais ce n'était pas Xes2e. Puis, il y a encore à réfléchir a ceci savon >. la province, en France, s'est très bien comportée a notre lard Je n'ai pas constatéun seul cas de révolte sérieuse Le journaux î racontent des mensonges, des Prumens égorgés ou empoisonnés. Toutes les foi, que sur tordre du Roi fouvre une enquête sur un incident de cette nature j'obtiens pour tout résultat ceci : Pure mven- Sn Seuls, Paris et la grande banlieue font exception, étant furieusement acharnés contre nous. Pans a constammen ordonné aux provinces de se soulever contre ÏTru sLis. Si ce soulèvement avait eu heu, nous et ons péris, car on ne saurait lutter pas à pas contre 0ntemillion's de Français. Les provinces ne se son n*« enlevées Voilà pourquoi nous avons lait tant oe pr gès II faut que nous évitions ce soulèvement, et cela se Z mieux par une attitude intelligente et humaine. Reims est pour de bon furieux contre Pans. Tmou but n'a consisté que dans le maintien du maire ee reste de l'administration napoléonienne, et dans 1 en Snauon du conseil républicain. Si nn simple procès v bal suffisait à cet effet, pourquoi aurais-je employé des miens plus durs en provoquant l'indignation de la ville irisant comme je l'ai fait, j'ai atteint mon but et gagne tous les coeurs. Ou m'a vu partir av^rf^;;ersailles De Reims, le docteur Stieber ?^^S™e Les relations entre le quartier-général et les hâtants se tendent de jour en jour. La misère s'accroît ^ <^P™ tions hostiles au régime prussien augmentent aussi.
M. Stieber dépeint la situation dans une lettre écrite à sa femme le 2 décembre 1870 :
« A chaque coin de rue se trouve un gendarme mobilisé, on surveille chaque maison, chaque fenêtre ; les portes sont toutes gardées, et dès que nous apercevons un individu quelque peu sujet à caution, il est dépouillé de ses vêtements, jusqu'au dernier, et soigneusement fouillé. Tous ceux dont le nez nous déplaît sont mis en état d'arrestation. La maison d'arrêt est tellement bondée qu'il ne reste presque plus de place pour de nouveaux prisonniers. Notre vigilance ne peut être prise en défaut. Mais avec cela nous nous obligeons à avoir toujours des dehors extrêmement aimables, et nous usons beaucoup de cette faconde et de cette abondance de paroles, très en faveur auprès des Français. Nous payons en outre toujours comptant, car nous nageons littéralement dans l'argent. Par-ci, par-là, on fusille un homme et on en expédie une douzaine à pied dans des forteresses allemandes. Une moitié d'entre eux s'échappe en route, mais l'autre moitié suffit pour servir d'exemple terrifiant. »
Le 5 décembre, le chef de la police allemande répond à une lettre de Mme Stieber ; les lignes suivantes sont à l'honneur des dames françaises :
« Vous ne sauriez vous faire une idée de la haine professée à notre égard par les Français. Nous sommes absolument mis en quarantaine. A peine si, pour notre argent, nous trouvons un bon dîner. Ce sont surtout les femmes qui excitent sans cesse leurs maris contre nous. Nous n'avons qu'à hausser les épaules lorsque vous nous dites que vous vous figurez que les Françaises nous accueillent bien. Celle qui nous accorderait seulement l'aumône d'un regard non courroucé serait aussitôt conspuée et honnie par ses compagnes et par ses amies.
« La situation ne fait qu'empirer. C'est vraiment une chose bien désagréable que d'être obligé sans cesse à se tenir sur ses gardes et de ne pouvoir pas quitter un instant son revolver toujours chargé »
A la suite d'une expédition policière à Saint-Germain, près Paris, les 9 et 10 janvier 1871, le chef de la police prend de nouvelles mesures plus rigoureuses que les précédentes. Le 12 janvier il en fait part à sa femme :
« J'ai ordonné de nouvelles mesures de sûreté plus rigoureuses encore que les précédentes et j'ai fait procéder à des arrestations en masse. Aujourd'hui, un grand convoi de ces prisonniers part pour l'Allemagne, ce qui ne nous empêche pas d'avoir encore trois cents détenus à la maison d'arrêt de Versailles. Si l'on se demande en quoi consistent leurs crimes , on est forcé de s'avouer franchement que ce sont simplement des Français, agissant en Français. »
Avant de clore ces récits douloureux, nous jetons un regard en arrière, et retrouvons des lettres utiles à conserver. Ainsi, le docteur écrit de Faulquemont, le 12 août 1870 :
« Tous les habitants avaient fui devant les troupes allemandes; cent vingt mille hommes, et, parmi eux, beaucoup de troupes de Hesse-Darmstadt, firent irruption dans la ville et se livrèrent au pillage. De tous côtés, les corps d'armée entraient dans la ville et obstruaient le passage. On enfonçait les portes des boutiques.
« Le maire se jeta désespéré à mes pieds. Je ne pus, malgré toute ma bonne volonté et avec mes cinquante gendarmes, contenir les pillards, bien que j'aie été plusieurs fois sur le point de tirer des coups de revolver contre des cantiniers qui prenaient part au sac de la ville et refusaient de m'obéir. Le prince Frédéric-Charles a arrêté lui-même sixHessois, car nous voulons absolument sauver l'honneur de l'armée prussienne. Je n'ai pas
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ébruité cette affaire, car on aurait fusillé ces six gaillards. Ces Hessois sont de vrais bandits, mais de bons soldats : ils avaient passé trois nuits au grand air et sous la pluie , ce qui est peut-être une circonstance atténuante. »
Ainsi, de l'aveu de Stieber, les Bavarois et les Hessois sont de vrais bandits.
Les Mémoires du docteur Stieber prouvent que l'armée allemande était loin d'être aussi disciplinée qu'on le pense. Les Prussiens se montraient moins mauvais que leurs alliés, mais, considérant l'armée ennemie dans son ensemble, on peut affirmer qu'elle commettait des actes de cruauté inutiles.
Sous les yeux des officiers, la discipline sévère des garnisons se conservait. Mais, plus les troupes pénétraient dans la sphère enflammée des combats, moins cette discipline demeurait ferme. Réuni sous le regard des chefs, le soldat allemand se soumettait à ses ordres ; isolé ou débandé, il se laissait aller aux passions les plus brutales : le vol et le pillage devenait sa véritable profession. Lorsqu'on ouvrait le sac d'un Allemand tombé sur le champ de bataille, on y trouvait des montres, des bijoux, et jusqu'à des effets à l'usage des femmes.
Cette guerre a profondément corrompu les moeurs militaires de l'Europe.
M. Stieber arrivé à Versailles continue sa correspondance. Dans la suite de ces Récits, les mémoires du chef de la police prussienne reparaîtront sous nos yeux, et nous montrerons le docteur prussien près de Jules Favre.
De tous les personnages de la Fable aucun ne nous a
laissé de souvenir plus durable qu'Antée fils de Neptune et de Géa (la terre). Ce géant vivait dans les sables de la Libye, et ses goûts pour là lutte l'avaient rendu célèbre. Toutes les fois qu'Antée touchait le sol, la terre sa mère lui donnait de nouvelles forces. Aussi terrassait-il tous ceux qu'il combattait. Trois fois Hercule fut sur le point de le vaincre, mais, renversé sur la terre, le géant retrouvait sa vigueur, et devenait invincible. Hercule surprit enfin le charme, enleva dans ses bras robustes le fils de Géa, et parvint à l'étouffer en éloignant ses pieds du sol.
Ne sommes-nous pas ce géant qu'Hercule lui-même ne pouvait vaincre ? Les jours sont venus où nous avons fui le contact de la terre. La vie des champs nous a semblé trop rude, et nous nous sommes précipités vers les cités, abandonnant la charrue de nos pères. Les châteaux même sont devenus déserts, la ville offrant plus de jouissances que le manoir. Nous n'avons plus été en contact avec notre mère, la terre. Poursuivantla fortune, nous nous sommes égarés dans les sentiers tortueux de la politique, de l'intrigue et des affaires. Les uns sont morts obscurs et ignorés dans une froide mansarde, qui auraient vécu heureux et honorés à l'ombre du clocher de leur village. Mais nous quittions tous la terre, celui-là pour devenir homme politique et celui-ci laquais, tous deux n'ayant qu'un mobile : l'argent.
L'Allemagne est venue qui a trouvé la France riche en poètes, en savants, en financiers, en orateurs, en comédiens, en gens de lettres, qui vivaient au-dessus de la terre, et pauvre en soldats dont les pieds touchent le sol.
Sommes-nous donc semblables aux Romains de la décadence? Serons-nous demain la proie des Barbares? Les armes sont-elles trop pesantes pour nos bras? La civilisation si énervante de ce siècle va-t-elle effacer le
souvenir de nos pères compagnons d'armes de saint Louis et d'Henri IV?
Non certes. Ne souffrons même pas de tels soupçons, et pour les repousser souvenons-nous du dévouement, du courage, du patriotisme des soldats improvisés pour la guerre dans nos provinces. Sans doute il y avait parmi eux le paysan qui n'avait pas quitté la terre et conservait sa force, mais dans le nombre on voyait aussi Fenfant de la bourgeoisie, l'héritier de la vieille noblesse, qui retrouvaient leur virilité en posant le pied sur le sol.
Un jour Louis XV oublia toutes ses faiblesses et sentit son sang refluer vers le cœur. C'était à Fontenoy : pour la première fois de sa vie, ses pieds touchaient au sol de la patrie.
Nous semblons ignorer en France qu'un effort suprême peut nous rendre plus puissants que nous ne l'avons jamais été. Mais il ne faut pas nous épuiser en vaines querelles politiques ou littéraires. Toutes les forces sont nécessaires pour soutenir le glaive et le bouclier ; toutes les intelligences doivent concourir à élever la pensée française. Oublions que dans leur dépit aveuglé de pauvres gens d'esprit ont été jusqu'à dire que le drapeau n'était qu'un morceau d'étoffe attaché à un bâton.
Si jamais ce blasphème était prononcé sous votre toit, chassez loin de votre maison l'imprudent qui le prononcerait. Chassez-le , car il corromprait vos enfants et porterait le déshonneur au foyer de la famille.
La guerre, après l'invasion, s'est propagée dans le Nord, dans TOuest, sur les bords de la Loire et clans l'Est. Partout les éléments de défense ont été les mêmes,
RÉCITS MIMT. — 2- SKRIE 2
car les gardes mobiles, les francs-tireurs, les régiments de marche ne combattaient pas sur leur territoire.
Cependant le système défensif a varié. Les armées de la Loire ont voulu copier les grandes armées de l'Empire composées de divisions et de corps difficiles à mouvoir, à entretenir et à discipliner.
Peut-être eût-il été plus habile d'en revenir momentanément à l'ordre divisionnaire qui avait procuré tant de victoires sous la République de 1792 et sous le premier Empire. Cet ordre divisionnaire est favorable au développement des hautes capacités, il permet les manœuvres promptes et hardies, les entreprises audacieuses et les retraites heureuses. Pour constituer les corps d'armée, il faudrait de vieilles troupes et des généraux expérimentés.
On ne le comprit pas dans le monde civil qui entreprit la défense nationale. Gomment pouvait-on espérer qu'en peu de jours on remplacerait les forces combinées que l'ennemi venait de renverser? A la stratégie, à la tactique allemande il aurait fallu opposer une nouvelle stratégie et une nouvelle tactique. La puissance militaire de la Prusse consistait surtout dans le nombre et l'artillerie.
Au nombre, difficile à manœuvrer, on aurait opposé des corps extrêmement mobiles, peu nombreux, inquiétant sans cesse l'ennemi, attaquant ses convois, enlevant ses postes, détruisant ses communications, faisant en un mot la guerre de l'ancien temps qui se nommait la petite guerre. Devant cette artillerie formidable, on se fût éparpillé. Ce qu'on fait aujourd'hui en tactique, on l'eût tout d'abord pratiqué en stratégie.
Mais la routine nous est tellement familière que même ceux qui voulaient tout révolutionner n'osaient songer à une organisation militaire autre que celle de l'Empire. Celle-là, comme avant la guerre, devenait mauvaise après
nos défaites, parce qu'elle entraîne une stratégie et une tactique impropres aux troupes nouvelles et aux généraux sans études.
Ces observations nous sont toutes personnelles. Elles trouveraient leur justification dans la guerre telle qu'elle se fit en Normandie et dans le Nord sous le général Faidherbe. Il n'y avait pas là de vastes corps d'armée comme ceux des généraux Chanzy et Bourbaki. La guerre s'y fit mieux cependant, puisque l'ennemi fut plus retardé dans sa marche, plus inquiété chaque jour en éprouvant des pertes sensibles.
C'est par la guerre dans l'Ouest que nous commencerons ce récit.
Lorsque le blocus de Paris (19 septembre 1870) fut terminé, le général de Moltke forma une seconde ligne d'investissement, tournée en sens inverse, ayant pour but de s'opposer au secours que la province pourrait envoyer à la capitale. Les quatre divisions de cavalerie allemande rayonnèrent aussitôt à l'extérieur de ce cercle pour éclairer le pays, désarmer les habitants et assurer le ravitaillement de l'armée assiégeante.
Autour de Paris, dans un cercle de dix lieues de rayon à partir des remparts, toutes les ressources avaient été enlevées, ce qui n'empêcha pas les Prussiens d'organiser un vaste système d'impitoyables réquisitions.
Afin de mieux assurer leur ravitaillement les Allemands établirent de grands magasins à Corbeil, à Saint- Cyr et à Chantilly ; pour les maintenir au complet ils lancèrent leurs divisions de cavalerie dans toutes les directions. La Beauce, le Beauvaisis, le Vexin, toutes les plaines riches et fertiles qui entourent Paris virent les fourrageurs allemands s'emparer des ressources de la population.
Dès le 17 septembre , ce pillage avait commencé
sur les bords de la Seine. Le 21, la ville de Mantes vit les uhlans. A leur approche, le maire de Mézières avait fait charger sur des voitures les fusils de la garde nationale ; ces voitures se mettaient en marche lorsque les cavaliers prussiens parurent. S'emparer des fusils fut l'affaire d'un instant ; ils en confièrent la garde au maire, promettant de venir les enlever le lendemain. Des francs-tireurs de Mantes furent plus prompts et les emportèrent le jour même, puis, se plaçant en embuscade à l'entrée du village, attendirent les uhlans. En tête du détachement marchaient deux cavaliers , les francstireurs les abattirent, et chacun prit la fuite, uhlans d'un côté et francs-tireurs de l'autre.
Le soir, l'ennemi revenait en force ; le général de Bredow commandant une colonne de cavalerie et d'artillerie, appuyée d'infanterie bavaroise, marche sur le village de Mézières. En traversant Aulnay-sur-Maulore, une reconnaissance du 13e régiment de dragons du Schleswig-Holstein essuie la décharge de quatre francstireurs venus à la découverte. Deux francs-tireurs sont tués sur place, le troisième est blessé et le quatrième seul parvient à s'échapper. Il était trois heures et demie lorsque le général de Bredow s'arrête devant Mézières. Une patrouille entre dans le village, s'empare du maire et le traîne devant le général ; trois uhlans sont envoyés à l'autre extrémité du village, et y rencontrent deux francstireurs attardés, qui, surpris, tirent sur les uhlans et s'enfuient. Au bruit des coups de feu, le général de Bredow, en proie à la plus violente colère, fait rouer de coups le pauvre maire qui est foulé aux pieds des chevaux. Le village, rendu responsable, est criblé d'obus, puis les Allemands, armés de torches, mettent le feu aux maisons.
Vers le soir, le général de Bredow dont la colère n'était pas calmée, lançait des obus sur la ville de Mantes, et
faisait piller les deux gares par les Bavarois du 2e régiment. Les employés du chemin de fer, blessés et sanglants, furent pris comme otages. La nuit venue, tout le pays était éclairé par l'incendie de Mézières. Sur les chemins, les habitants de Mantes fuyaient vers les bois
de Rosny.
Lorsque le général de Bredow fut retourné dans ses cantonnements, les villageois de Mézières voulurent déblayer les décombres et « Ton trouva sous les ruines de la même maison six cadavres étroitement enlacés: le père, la mère et quatre enfants avaient péri asphyxiés dans les flammes ; toute une famille avait été victime de ces horreurs, dignes des temps barbares (1). »
La 6e division de cavalerie allemande occupait Senlis et envoyait des détachements aux environs. La ville de Creil fut visitée par les uhlans, vers le milieu de septembre. Un train venu de Beauvais reçut des coups de fusil, puis les cavaliers arrivèrent au galop dans la gare de marchandises, s'emparèrent du matériel et firent main basse sur la caisse. Ces uhlans étaient dirigés par un ancien employé de la compagnie du chemin de fer du Nord, Allemand d'origine, qui se vantait d'avoir « travaillé pour le roi de Prusse. » Ce personnage, s'était en effet livré, pour le compte de la Prusse, à des études très approfondies sur les divers services du chemin de fer, il en connaissait tous les détails et jusqu'au chiffre moyen des recettes journalières (2). Ainsi procède l'Allemagne qui encourage la trahison et l'espionnage.
La ville de Creil ne fut occupée définitivement que le 23 septembre par un détachement composé de deux pelotons de cuirassiers et d'un piquet d'infanterie. Ce détachement était sous les ordres du capitaine de Massow ; son premier soin fut de désarmer les habitants et
(1) Campagne de 1870-1871, par L. Rolin, page 22.
(2) Ernouf, Chemins de fer du Nord. (Revue de France, 1872.)
de briser leurs fusils. L'indignation et la colère des populations prirent un caractère tellement sérieux que la présence d'une force armée quelconque eût certainement produit un grand soulèvement.
Le 25 septembre, un piquet de dragons soutenu par une escouade d'infanterie s'avança de Greil jusqu'à Laigneville, parla route de Glermont, pour y faire des réquisitions. Les habitants de Liancourt sont exaspérés, mais ils ont été désarmés depuis trois jours ; ils sortent alors de leurs cachettes et reprennent les fusils de chasse ; plusieurs s'arment de vieux sabres et même de fourches; ils ont à leur tête le duc de La Rochefoucauld, ancien colonel de cuirassiers. Les Prussiens n'attendent pas l'attaque et se retirent, poursuivis jusqu'à Nogent-les- Vierges. Le détachement prussien de Greil envoie au secours du piquet mis en déroute, l'avant-garde est saluée par une vive fusillade et le capitaine de Massow juge prudent d'évacuer la ville de Greil7 en prenant le maire comme otage.
Bientôt la ville fut occupée par deux compagnies de la garde prussienne envoyées comme renfort. On voit combien les populations étaient disposées spontanément à la résistance.
Le 21 septembre, l'ennemi parut dans le département de la Seine-Inférieure, à Gournay. Il y fut reçu à coups de fusil par les mobiles du Pas-de-Calais (commandant Darceau), et poursuivi dans sa retraite par le général Despeuilles à la tête d'un escadron du 3e hussards.
L'ennemi revint en forces le lendemain. En traversant le Pont-qui-Penche, les dragons du 18e uhlans saxons massacrèrent un malheureux paysan qui ne répondait pas clairement à leurs questions. Le même jour, au passage à niveau du chemin de fer dit le Pont-aux- Claies, les fantassins du 2e régiment de la garde prussienne envahirent la maisonnette du garde-barrière. L'ayant
trouvé caché dans sa cave avec plusieurs ouvriers employés aux réparations de la voie, ils le firent sortir, et, après l'avoir accusé de s'entendre avec les francstireurs, ils l'attachèrent à un poteau du télégraphe et le fusillèrent sous les yeux de sa femme éplorée, en face de sa maison en flammes. Les terrassiers, dépouillés de leurs vêtements et liés aux arbres de la route, furent roués de coups de bâton. Après cet exploit, le major de Goerne, commandant de l'expédition, vint mettre le feu aux hameaux d'Héricourt, d'Armentières et de La Fresnoye.
Dans les premiers jours d'octobre, l'ennemi occupait Pacy, Vernon, Gournay, Gisors.
Le général Gtidin^ qui commandait la division militaire, jugea, non sans raison, qu'il n'était pas en force pour défendre Gisors; mais le commandant supérieur des gardes nationales de la contrée, M. Estancelin, donna l'ordre de repousser l'ennemi. Le sous-préfet de l'arrondissement des Andelys prit sur lui d'envoyer au secours de la ville 500 mobiles des Landes (commandant Beaume), et les francs-tireurs des Andelys (capitaine Desestre). Cette petite troupe prit position sur le Mont-de-V Aigle , le dos à la forêt et couverte par la rivière d'Epte. Ces braves et malheureux mobiles apprirent que le général Gudin blâmait le sous-préfet et l'invitait à ne plus s'occuper du mouvement des troupes. Après avoir passé la nuit en marches, les défenseurs de Gisors furent attaqués vers midi par le prince Albert, qui arrivait avec 3 bataillons, 8 escadrons et 2 batteries. Le général Jenfft, parti de Beauvais avec de l'infanterie, de la cavalerie et de l'artillerie, appuyait le prince Albert, qui disposait ainsi de 5.000 hommes et de 16 canons.
Les projectiles eurent bientôt dispersé les mobiles. Alors le maire de Gisors, M. Le Père, à la tête de la municipalité, se rendit auprès du prince Albert pour le
prier d'épargner à la ville le terrible bombardement. Mais pendant l'entrevue, un bataillon prussien, sous les ordres du major Schramm, prenait possession de Gisors.
A quatre kilomètres au nord de cette ville, une trentaine de gardes nationaux combattaient bravement. Ils savaient que Gisors ne pouvait être sauvé, et cependant ils refusaient de se soumettre.
Ces gardes nationaux appartenaient au petit village de Bazincourt, dont la population est à peine de deux cents habitants. Deux blessés de Gravelotte, recueillis au château de Tierceville, leur avaient enseigné le maniement du fusil. Dans la matinée du 9 octobre, les trente gardes nationaux de Bazincourt, commandés par leur lieutenant Lebrun, se mirent à tirailler, le long de la rivière, sur les uhlans, dont l'un fut renversé et les autres mis en fuite. Encouragés par ce succès, ils franchirent la rivière et poursuivirent les cavaliers ennemis jusqu'au village d'Eragny; mais là, ils se trouvèrent en présence de deux compagnies allemandes. Les gardes nationaux tinrent ferme, mais, en trop petit nombre pour soutenir longtemps le combat, ils voulurent repasser l'Epte. Les uhlans se portèrent au galop sur la rive opposée, et les gardes nationaux se virent cernés de toutes parts. Sommés de se rendre, ils refusèrent énergiquement. Six de ces malheureux tombaient percés de balles. L'ennemi fut tellement acharné contre ces hommes en blouse que deux d'entre eux, mis hors de combat, furent massacrés. Le maire de Bazincourt, M. le comte de Briey, se jette bravement dans la mêlée. Il est fait prisonnier avec deux des siens. Sans se préoccuper autrement de son propre sort, M. de Briey parvient, après les plus grands efforts, à fléchir le naron de Korff, commandant le détachement ennemi, qui ne fait pas incendier le village de Bazincourt. Mais huit gardes nationaux étaient prisonniers : trois furent roués de coups de bâton, et les
cinq autres condamnés à mort. Le lendemain du combat, ces cinq braves paysans se virent conduits à Saint-Germer-de-Fly pour y être fusillés. Le chef du peloton d'exécution tira de sa poche un psautier latin et lut aux victimes les prières des agonisants.
Le système de la défense locale est mauvais parce qu'il éparpille les forces, empêche toute direction supérieure et donne lieu à de terribles représailles. Il ne faut cependant pas confondre une organisation militaire de francs-tireurs, bien commandés et disciplinés, appartenant à l'armée régulière, avec la défense locale entreprise par les habitants.
Le 12 octobre, la ville de Breteuil fut attaquée et vigoureusement défendue par les mobiles de la Somme (capitaines Brandicourt et Blin de Bourdon). Ce dernier reçut une blessure grave. L'ennemi occupa Breteuil malgré les gardes nationales des environs qui résistèrent très bravement.
Dans la matinée du 14 octobre, un détachement composé d'infanterie et de cavalerie partait de Gisors dans la direction d'Etrépagny. La cavalerie s'avançait sur Ecouis et recevait, près du bois de Mussegros, une décharge des tirailleurs navrais (capitaine Jacquot). Un certain désordre se mit parmi les uhlans, qui emportèrent leurs blessés. Un peu plus loin, un escadron du 3e hussards français (commandant Rey), de grand'garde à Ecouis, et dont les vedettes, en se repliant, avaient déjà tiré quelques coups de feu, se voyant débordé sur sa droite, cherche à regagner Grainville. Dans ce mouvement de retraite, une douzaine de nos cavaliers, corn-
mandés par le sous-lieutenant Beuve, se trouvent tout à coup isolés. Ils veulent rejoindre leur escadron lorsque, sur la route d'Ecouis à Brémule, au lieu dit La Folie, ils aperçoivent un fort détachement de uhlans arrêtés pour leur barrer le chemin. Malgré l'effrayante disproportion du nombre, le brave sous-lieutenant Beuve, suivi de six hussards, charge les uhlans, et tous les nôtres tombent criblés de blessures. Les Prussiens, les croyant morts, se retirent à Ecouis. Le sous-lieutenant et plusieurs de ses cavaliers revinrent à la vie. « Voilà, disaient les ennemis, des adversaires dignes de nous ! »
Le chef des Allemands, dans cette expédition, était le baron de Korff, gendre de Meyerbeer.
Le 15 octobre, une patrouille se dirigeant sur Mantes traversait les bois de Fontenay-Saint-Père. Dans un épais taillis, abrités derrière les arbres, une dizaine de francstireurs attendaient les uhlans. Ils étaient commandés par un ancien militaire, M. Poulet-Langlet, patriote intrépide. Bientôt les cavaliers allemands parurent. Les deux premiers, formant l'avant-garde, traversèrent le bois sans être inquiétés. Le gros de la troupe marchait en silence, parfaitement tranquille, tandis que chaque franctireur choisissait son homme et visait lentement. Feu! dit à voix basse M. Poulet-Langlet.
Une formidable détonation réveilla tous les échos de la forêt, des chevaux tombèrent, puis plusieurs cavaliers, tandis que la troupe se dispersait. Filons, dit Poulet- Langlet.
Le lendemain, l'ennemi revint plus nombreux pour venger l'échec de la veille, et M. Poulet-Langlet osa lui tendre une nouvelle embuscade, mais avec une vingtaine de francs-tireurs, cette fois. L'audace était grande, car les uhlans étaient soutenus par deux compagnies d'infanterie. Les nôtres ne firent qu'une décharge, terriblement meurtrière. Pour se venger, les Allemands incendièrent
le village de Fontenay, qui était proche, et tuèrent cinq pompiers.
Montdidier fat enlevé après une courte résistance.
Nous pourrions poursuivre le récit des événements militaires dont chaque localité est tour à tour le théâtre. Ce serait la répétition monotone de faits semblables. Les uhlans parcourent le pays en tous sens pour lever les contributions nécessaires à leurs magasins. Chaque jour ces cavaliers ennemis perdent quelques hommes tués par les francs-tireurs ou les gardes nationaux. Ils se retirent promptement et reviennent plus nombreux le lendemain. Alors ils incendient un ou deux villages voisins de l'action de la veille.
Les grands centres de population ne sont défendus que par des bataillons de gardes mobiles, étrangers les uns aux autres et dont les opérations ne se combinent que rarement. Les commandants de ces bataillons sont en général extrêmement courageux et animés d'un ardent patriotisme, mais leur expérience de la guerre laisse beaucoup à désirer. L'armement des mobiles ne leur permet pas de résister aux obus qui les écrasent. L'incendie des villages, le pillage, les réquisitions effraient les populations rurales. L'ennemi, avec son système tantôt offensif, tantôt défensif, gagne chaque jour du terrain. Le 6 octobre, il est à Saint-Cyr, bientôt à Rambouillet et le 8 à Houdan. Dreux cherche vainement à se défendre, et Mantes est occupé le 18 octobre.
Pour la défense de la ligne de l'Eure, le général de Kersalaun, du cadre de réserve, dispose à Evreux de la garde mobile de l'Ardèche (lieutenant-colonel Thomas), du 39e régiment de l'Eure (lieutenant-colonel d'Arjuzon), du 6e bataillon de la Loire-Inférieure (commandant Manet), du 1er régiment des éclaireurs de la Seine (colonel Mocquart) et de la lre compagnie des éclaireurs de Normandie
(capitaine Trémant), en tout près de 8.000 hommes sans cavalerie ni artillerie.
Ce corps avait pour mission de couvrir Evreux, où le général de Kersalaun arrivait le 20 octobre. Un magnifique combat tout à notre avantage fut livré à Villegats. L'ennemi, dans une déroute complète, ne battit pas en retraite, mais prit la fuite. Nous ne pouvons résister au devoir de rappeler les noms du commandant de Guibert (de l'Ardèche), du commandant Guillaume (de l'Eure), du commandant Ferrus (de l'Eure), du commandant Montgolfier (de l'Ardèche), du colonel Mocquart (de la Seine), du capitaine Trémant (de Normandie), du commandant Manet (de la Seine-Inférieure), du commandant Power (de l'Eure), du commandant Bertrand (de l'Ardèche).
Le 19 octobre, vers midi, un détachement de tirailleurs havrais se rendit à Etrépagny pour empêcher l'ennemi d'enlever des réquisitions qu'il y avait imposées la veille. Embusqués en avant de la ville, près du cimetière, derrière des meules de blé, les francs-tireurs saluèrent par une fusillade hors de portée les premiers uhlans qui se présentèrent. Ceux-ci se retirèrent, mais, suivant leur système, revinrent en plus grand nombre le lendemain. Une centaine de francs-tireurs de Louviers, commandés par le capitaine Garnier, s'installèrent pour la nuit dans le parc du château de M. de Gorny, situé dans les bois de la Broche, position qui commande la route de Gisors. Le lendemain, vers huit heures du matin, les trois uhlans légendaires étaient signalés. Un franc-tireur commit l'imprudence de tirer son coup de carabine, à près d'un kilomètre, ce qui fit connaître la position de nos soldats. Bientôt après le château et le parc de la Broche étaient complètement cernés par les uhlans. Pour essayer de reconnaître, le capitaine Garnier examinait la position du sommet d'un petit pavillon de garde. Sa troupe se jeta dans les bois et Garnier se trouva avec deux domestiques
sous un toit que les projectiles démolissaient. Le capitaine soutint un véritable siège. Sommé de se rendre, il répondit en faisant feu de son revolver et en sonnant de sa trompe pour appeler son monde. Traqué comme une bête fauve, il n'échappa que par miracle aux balles, aux obus et à l'incendie. Après avoir renversé un uhlan qui tentait de lui barrer le passage, il put, quoique blessé, 3e jeter dans un taillis et regagner ses francs-tireurs, réunis à ceux des Andelys, capitaine Desestre. Furieux d'avoir laissé Garnier s'échapper, les Prussiens mirent le feu au château de la Broche, après un pillage que l'incendie seul put arrêter.
Une affaire importante, connue sous le nom de combat de Formerie, eut lieu dans les derniers jours du mois d'octobre ; les capitaines Alavoine (de l'Oise), Dormat, du 5e bataillon de marche, et les mobiles du Nord s'y distinguèrent. Les Prussiens eux-mêmes reconnurent dans leur rapport qu'ils avaient été repoussés avec perte.
Les succès de Villegats et de Formerie encourageaient les habitants de la Normandie à la résistance en leur prouvant que les Bavarois, les Hanovriens, les Saxons et les Prussiens qui parcouraient le pays n'étaient pas invincibles. Tous les jours ils voyaient ces soldats de l'Allemagne prendre la fuite lorsqu'ils n'étaient pas en nombre formidable et munis de canons. L'espoir renaissait donc lorsque, le 28 octobre, le général Jenfft fit afficher à Beauvais la nouvelle de la capitulation de Metz. Ce fut un grand découragement dans tout ce pays.
Le 7 novembre, un détachement de cavalerie ennemie, allant de Mouflaines à Guitry, suivait la route d'Etrépagny à Vernon. Il longeait des bois où les francs-tireurs rouennais (capitaine Buhot) s'étaient embusqués. Les uhlans furent dispersés par une vive fusillade, et peu d'instants après l'infanterie prussienne arrivait pour fouiller le bois. Après une résistance énergique, les
francs-tireurs rouennais et les gardes nationaux, leurs compagnons, battent en retraite précipitamment, sautant les haies, escaladant les murs et se glissant dans les vergers. Les fantassins prussiens se mettent à leur poursuite, ne perdant pas leur trace. Ils ont vu des francstireurs franchir les murs de l'habitation de l'adjoint au maire ; eux frappent à la porte. L'adjoint vient ouvrir, accompagné de sa fille; il est massacré. Un garde-chasse, nommé Laine, armé de son fusil, se trouve près de la maison de l'adjoint ; on lui ordonne de déposer à terre son arme et de se rendre. Le garde refuse, et, voyant deux Prussiens s'avancer pendant que deux autres le mettent enjoué, il fait feu, tue son homme et tombe sans prononcer une parole. Ces scènes se sontpasséesàForêtla-Folie.
En même temps, non loin de là, le village de Guitry devient le théâtre d'un véritable massacre de paysans. Les Prussiens arrêtent le maire, M. Besnard, et mettent le feu à son habitation. Pendant l'incendie, huit habitants reviennent des champs, avec leurs instruments de travail, sans armes et silencieux ; ils sont saisis par les Prussiens, puis égorgés un à un (1).
Depuis l'apparition de l'ennemi, c'est-à-dire depuis un mois, le commandement a déjà changé trois ou quatre fois de main, sur la rive droite comme sur la rive gauche de la Seine. Les généraux nommés la veille sont remplacés le lendemain. Ces changements déplorables se produisent jusqu'à la fin de la guerre. Les chefs ne connaissent pas leurs troupes; les soldats n'ont aucune confiance dans des chefs inconnus.
(1) Ernouf, Souvenirs de V invasion prussienne en Normandie. — Rolin, La Guerre dans V Ouest.
Les embuscades devenaient à la mode. Les paysans démontaient ainsi un ou deux uhlans, puis s'enfuyaient dans leurs villages, oubliant que le lendemain ils paieraient cher leur expédition de la veille. Dans le département de l'Oise chacun songeait à faire partie d'une embuscade. Le 14 novembre, dans les envirpns de Ravenel, une patrouille de dragons saxons reçut quelques coups de fusil fort inoffensifs et les cavaliers tournèrent bride vers Saint-Just. Là ils apprirent qu'il y avait au château de Ravenel et dans les ambulances de la localité une douzaine de nos blessés de l'armée du Rhin. Ils s'imaginèrent que ces pauvres soldats, dont pas un seul n'était en état de tenir une arme, pouvaient bien être les auteurs de la fusillade qu'ils avaient essuyée. De retour à Clermont, ils firent part de leurs soupçons à l'état-major saxon, qui prit un grand parti. Le 16 novembre, le major Funcke se mit en marche avec deux compagnies d'infanterie, deux escadrons et deux canons, se dirigeant sur Ravenel. Arrivé paisiblement au village, le major fit braquer ses deux pièces en menaçant les habitants d'un bombardement s'ils ne livraient les agresseurs de l'avant-veille. On accusa les francs-tireurs de passage. Le major se contenta de 2.000 fr. d'amende et s'empara du maire et de l'adjoint qui furent pris comme otages. Tous nos blessés, arrachés de leurs lits, devinrent prisonniers de guerre.
En passant entre Ravenel et Saint-Just, sur la commune du Plessier, le major Funck avait remarqué un moulin à vent qui tournait avec rapidité ; au retour, les ailes du moulin étaient immobiles. Le major, fort intrigué, supposa que cette intermittence cachait un signal nuisible au roi de Prusse. Après quelques réflexions, inspirées
par sa vieille expérience, le major ordonna de mettre le feu au moulin, ce qui fut fait à l'instant même. Les cavaliers saxons s'éloignèrent, très fiers de leur victoire sur le moulin à vent.
Ce n'était plus comme au temps du grand Frédéric où le poète disait :
On respecte un moulin, on vole une province.
L'ennemi s'étendait dans la Beauce et occupait la ville de Houdan, aux limites des départements de Seine-et-Oise et d'Eure-et-Loir. Nous parlerons de la résistance de Châteaudun, et nous nous bornerons à dire que Chartres fut occupé le 21 octobre, sans résistance, par suite d'une convention conclue avec les autorités civiles (1).
Parti le 8 octobre des environs d'Etampes, le général de Thann s'avança à travers la Beauce sans rencontrer d'autres obstacles que la présence de quelques corps francs, parmi lesquels il faut citer les partisans du Gers commandés par le capitaine d'Asies du Faur, qui lui opposèrent à Angerville la plus énergique résistance.
La ville de Dreux, défendue par 7.000 hommes, n'était pas prise. Le commandement en était confié au capitaine de frégate Du Temple, nommé général de brigade provisoire.
Nous devons faire observer que pour la facilité du récit nous donnons souvent aux chefs de troupes des titres militaires dont ils remplissent les fonctions. Ainsi nous dirons le général Du Temple, le général Jaurès, le colonel Mocquart, etc., etc.
Dans la matinée du 24 octobre un fort détachement ennemi s'avança jusqu'à Chérisy, afin de reconnaître les défenses de Dreux. Chérisy était occupé par une grand' garde des mobiles du Calvados. Dans les rangs de ce
(1) V. Wittich, Aus meinem Tagebuche, 1870-1871, Cassel.
bataillon se trouvait un héros inconnu : il se nommait Binet. Surpris dans une maison de Chérisy qu'il défendait en tirant par les fenêtres, le garde mobile est sommé de se rendre par plusieurs soldats du 13e régiment hanovrien. Binet refuse de mettre bas les armes, et couche enjoué ses ennemis, mais son fusil rate, et la baïonnette seule lui reste. Il en perce un Hanovrien, et se jette à la gorge d'un autre. « Rends-toi ! » lui crie un officier. — « Jamais », répond Binet, qui tombe tout sanglant pour ne plus se relever.
Un jour que la présence de l'ennemi avait été signalée à Dreux et y causait une grande émotion, le lieutenantcolonel de Beaurepaire périt bien malheureusement. Voulant observer les mouvements des Hanovriens il monta au sommet de la chapelle funéraire des princes d'Orléans. Il tomba en brisant dans sa chute les toitures en verre, et vint mourir sur les dalles de l'église.
Le général Du Temple évacua Dreux que l'ennemi occupa momentanément. De tous côtés ce n'étaient qu'embuscades sans importance, mais qui amenaient fatalement les incendies comme châtiment.
Une compagnie de mobiles de i'Àrdèche envoyait le 17 novembre quelques hommes en reconnaissance. À cette patrouille se joignirent cinq ou six gardes nationaux. Ils se trouvèrent en présence des vedettes ennemies, qui battirent en retraite en faisant feu de leurs pistolets. Nos gens reçurent un renfort de 28 hommes, francs-tireurs de l'Iton, commandés par le capitaine Houdellière. Ne voyant plus l'ennemi devant lui, tout ce détachement s'arrêta dans les villages voisins. Cependant le général ennemi De Barby, averti par les vedettes, se met sur ses gardes, et ne tarde pas à connaître la faiblesse numérique de ses adversaires, qu'il fait attaquer vigoureusement. Nos francs-tireurs dispersés dans les maisons ne peuvent se réunir, ils sortent en petit groupe
et sont chargés par les escadrons du 13e uhlans. « II s'engage alors entre cette poignée d'hommes et la cavalerie ennemie une mêlée terrible et un combat corps à corps sans trêve ni merci. Un instant dégagés, nos soldats croient à l'arrivée d'un renfort ; ils ont aperçu une troupe d'infanterie ; mais, hélas ! ce sont les landwehriens du général de Loën, dont ils essuyent les décharges, puis un second escadron qui les attaque plus vivement encore que le premier. Chacun des nôtres soutient à lui seul un combat. Dans un bouquet de bois, près de Berchères, le lieutenant des francs-tireurs, entouré de quelques hommes, résiste avec énergie aux assauts successifs des cavaliers; un officier des uhlans hanovriens, le second lieutenant de Wedel II, l'aperçoit et s'apprête à le charger ; mais le terrain est détrempé, les abords sont difficiles, les uhlans hésitent. «Que les braves me suivent! » s'écrie leur chef, et, le sabre levé, il se précipite à la tête de ses cavaliers, lorsqu'arrivé à dix pas du lieutenant Vivier, qui le tient en joue, il tombe, la poitrine traversée par une balle. Au même moment, un coup de feu étend sur le carreau l'officier des francs-tireurs. Le lieutenant de Wedel couché à terre et mourant, touché de la bravoure de Vivier, défend aux uhlans de l'achever. À l'exemple du lieutenant Vivier, chacun de nos soldats accomplit des prodiges de valeur ; mais il n'en reste plus debout que trois ou quatre qui luttent d'un suprême effort près d'un bouquet de bois aux abords du cimetière de Berchères, à l'endroit même ou s'éleva plus tard le monument consacré à leur mémoire ; ils s'y font tuer en combattant jusqu'au dernier soupir. Pendant ce temps, le capitaine Houdellière séparé de sa troupe échappait par miracle à de nombreux coups de feu, poursuivi dan? les bois comme une bête fauve (1). »
(1) Rolin, La Guerre dans VOicest.
Dans cette mêlée, il n'y eut de notre côté que vingt-sept francs-tireurs et douze mobiles d'engagés, en tout moins de cinquante hommes, en comptant quelques gardes nationaux. Treize d'entre eux furent tués, et vingt-trois autres criblés de blessures. Un mobile de l'Ardèche reçut à lui seul dix-sept coups de lance. L'infanterie prussienne, après l'affaire, fut cruelle jusqu'à la barbarie. Les landwehriens entrèrent dans la ferme de la Villel'Evêque où les mobiles s'étaient arrêtés le matin, traînèrent le malheureux fermier et trois ouvriers inoffensifs dans un champ voisin, et les massacrèrent sans pitié; puis, avant de rentrer dans leurs cantonnements, ils égorgèrent froidement à la ferme de la Mare neuf paysans sans armes, qui n'avaient pris aucune part à la lutte. Un écrivain allemand n'a pas craint de présenter cette boucherie comme une charge à la baïonnette (1).
Dans le combat de Berchères, une poignée de braves gens occupa toute une journée la 5e division de cavalerie allemande, et empêcha l'attaque sur Dreux, que le grandduc de Mecklembourg avait ordonnée au général de Rheinbaben.
Dans la journée du 18 novembre, des bataillons de mobiles, au nombre de sept à huit mille hommes, abandonnés à eux-mêmes, tinrent en échec les cinquante mille hommes du grand-duc de Mecklembourg. Dans ces combats, le capitaine Malard et le sous-lieutenant Thynus furent tués, et le commandant Laflagnière se fit remarquer par sa bravoure. Cette affaire de Torçay est plus qu'un combat, et montre combien de qualités militaires étaient en germe dans les gardes mobiles.
Pendant que nos campagnes voyaient chaque jour ces luttes, ces vengeances, ces incendies, les villes se soumettaient à quelques tribuns de bas étage, qui s'agitaient
(1) Hiltt, Der franzôsische Krieg. Leipzig.
loin des champs de bataille. Dans les clubs improvisés, on accusait les généraux ou d'incapacité ou de trahison; on développait des plans de campagne insensés, on réclamait l'arrestation des autorités, on effrayait les timides et, sans le vouloir, on servait la cause de l'Allemagne. C'est ainsi qu'à Lille, le général Bourbaki fut sacrifié aux caprices de la populace.
Après l'évacuation si prompte de Yernon, le 21 novembre, où le commandant des mobiles de l'Ardèche eut un cheval tué sous lui, l'ennemi laissa entre nos mains une douzaine de fourgons chargés et attelés chacun de quatre chevaux. L'inventaire de cette prise fut dressé sur-le-champ. Cet inventaire constata, dans les bagages prussiens ou bavarois, car il y avait des uns et des autres, l'existence de pendules, montres, bijoux, châles, cachemires, manchons, et d'une foule d'autres objets qui n'ont rien de commun avec l'approvisionnement militaire, et qui faisaient ressembler ce convoi d'une troupe en campagne à celui d'un entrepreneur de déménagements (1).
Le 26 novembre, dans l'affaire de Maulu, deux officiers de l'Ardèche furent tués : le capitaine Roveure et le lieutenant Leydier. Un grand nombre d'hommes tombèrent mortellement blessés, en cherchant à reprendre le corps de leur capitaine.
Plus souvent que nous ne l'aurions désiré, la vérité a fait apparaître l'armée allemande avide et cruelle. Comme soldat, sympathique à tous les soldats des armées européennes, nous éprouvions une véritable peine à maudire ces hommes, qui donnaient leur vie pour le service. Il nous semblait impossible que, dans les cœurs de soldats, il n'y eût pas, sous la colère, des étincelles chevaleresques. La parole superbe de Fontenoy : Messieurs les Anglais, tirez les premiers ! nous revenait en mémoire,
(]) Thomas, Campagne de la garde mobile de l'Ardèche. Largentière.
et nous ne pouvions croire que les armées modernes eussent oublié pour toujours les grandeurs de la noble profession des armes.
Voici que, sur le plateau de-Maulu, le capitaine Roveure tombe mort, en frappant les Allemands. Son corps reste entre leurs mains, malgré l'héroïsme de ses mobiles. Les ennemis rendirent les honneurs funèbres au capitaine, et renvoyèrent à nos avant-postes son cercueil couronné de lauriers et escorté par une garde d'honneur.
Ce seul trait de la vie militaire de notre ennemi suspend le récit de ses vengeances. Nous nous arrêtons devant ce cercueil couvert de branches de lauriers, et nous nous demandons si cet hommage de respect s'adresse à cet enfant de l'Ardèche, tombé comme tant d'autres, inconnus la veille, oubliés le lendemain.
Non, ce salut fraternel du soldat prussien au soldat français est pour vous tous, qui avez combattu pour la patrie malheureuse, pour vous dont le sang a été répandu, pour vos frères ensevelis à la lisière des bois !
Devant ce cercueil, qui renferme un bon Français et que portent des Prussiens, nous nous arrêtons donc le front découvert, et détournant nos regards des fléaux de la guerre, nous allons nous livrer à une étude philosophique sur les Allemands en France. Ce ne sera pas un éloge, mais nous parlerons, comme devant le conseil de guerre, sans haine et sans crainte.