‹ Récits militaires (volume 2)Chapitre 5 sur 15 · MANTEUFFEL · texte numérisé non relu

MANTEUFFEL

il ne restait rien : tout avait été dévalisé pendant la nuit.

La commune de Saint-Célerin-le-Géré est occupée du 25 février au 5 mars par 250 fantassins et 60 cavaliers. Le 4 mars, les habitants ayant refusé de satisfaire aux réquisitions, ainsi que la ratification des préliminaires de paix leur en donne le droit, le château de Boirdoublet est pillé dans toutes les règles. Le butin est chargé sur des voitures ; ce qu'on ne peut emporter est détruit, les glaces sont brisées, les meubles déchirés.

Les officiers présents à ce pillage étaient-ils complices?

Les Prussiens pensent qu'abandonner sa maison est faire acte d'hostilité, et que cette hostilité détruit la neutralité. Ils pensent encore que tout objet découvert dans une cachette appartient à celui qui le trouve. En effet cacher un objet est un acte hostile en ce sens qu'il exprime une opinion défavorable à l'Allemagne en général et à la Prusse en particulier.

Les officiers généraux et les officiers supérieurs, en ordonnant des contributions en argent, disaient hautement qu'ils voulaient ruiner les provinces, afin que les populations n'eussent plus les ressources nécessaires pour continuer la guerre.

Après la signature de l'armistice les Allemands n'avaient plus le droit de réquisition, ni de contribution, et cependant ils n'ont rien changé dans leurs habitudes. Quoique la guerre ait cessé, les réquisitions continuent. La France est-elle donc conquise et le Gaulois est-il l'esclave du Germain !

Les écrivains qui ont étudié la question du droit de la

guerre sont généralement d'accord sur ce point : l'envahisseur prend la place du gouvernement»

Ce gouvernement n'ordonnait qu'en vertu de la loi, et celui qui désobéissait en violant la loi était jugé par un tribunal, défendu par un avocat, acquitté ou condamné en vertu d'un texte formel.

Avec l'envahisseur les tribunaux n'existent plus, les avocats sont muets et le bon plaisir préside aux jugements. Des communes entières sont rendues responsables de faits isolés qu'elles n'ont pu empêcher et que souvent même elles ignoraient. Ces communes n'en sont pas moins punies par les amendes, les incendies, le pillage, la captivité sous le nom d'otages et les châtiments corporels.

Un Français, père de famille, citoyen honorable, est frappé de coups de bâton par ordre d'un officier prussien ! Mais ignore-t-on à Berlin ce qu'est la dignité humaine ? Ne sait-on pas que nous protégeons même nos animaux domestiques contre la brutalité du bâton ? En un mot, les Prussiens ont-ils oublié qu'à la seule menace d'un soufflet notre simple soldat met le sabre à la main?

Ils ont nommé cela des mesures répressives ! Ah ! vainqueurs, soyez fiers de vos canons, de votre discipline, de vos marches et même de votre bravoure, mais sachez que nous ne comprenons pas l'honneur de la même façon à Paris et à Berlin ; sachez encore que celui qui fait frapper du bâton un homme désarmé commet une lâcheté.

On a même vu des châtiments à titre préventif. Ces mots jurent de se trouver réunis, et cependant ils l'ont été pendant la dernière guerre. En passant près d'un village silencieux, l'Allemand enlève des otages, les conduit au loin, les rendant responsables, sur leur tête, de ce qui pourra survenir le lendemain ou la semaine suivante.

Si le système pénal des Prussiens n'atteignait que le coupable, il faudrait s'incliner devant la nécessité. Mais un grand nombre d'exécutions militaires violant le droit des gens ont été commises. Ces exécutions militaires préventives étaient un moyen d'empêcher les Français de faire la petite guerre qui eût détruit les bataillons ennemis homme par homme.

Un volume ne suffirait pas pour rappeler les cruautés commises par les Allemands comme mesures préventives. Bornons-nous à quelques lignes ; aussi bien le souvenir de ces cruelles journées porte la douleur dans nos âmes. Nous sommes humiliés comme soldats, blessés comme Français, et tout en nous se révolte ; que devient la dignité humaine !

Le 24 novembre 1870, 8.000 Bavarois arrivent à Valenne (Sarthe). Epouvantés, beaucoup d'habitants ont pris la fuite. Ceux qui regardent les troupes passer sont saisis, faits prisonniers et enfermés dans un café sous la garde des officiers. Le pillage commence et dure longtemps. Enfin les Bavarois se retirent chargés de butin, et leur colonne est précédée d'un habitant, la corde au cou. Cet homme personnifie la France aux yeux des soudards bavarois.

Le même jour un régiment de cuirassiers prussiens arrive à Rahay dans l'après-midi. Ayant trouvé dans le clocher de l'église quelques fusils de gardes nationaux qu'on n'avait pas eu le temps d'expédier au Mans, ces soldats se livrent à des violences inouïes. Une vingtaine d'habitants reçoivent la bastonnade et sont assommés de coups de plat de sabre, sans compter les coups de poing et les coups de pied. Le curé et quatre autres personnes sont garrottés et enfermés au poste. Le lendemain M. le vicomte Jaubert, maire de la commune, accouru pour plaider la cause des prisonniers, partage immédiatement leur sort. Les Prussiens les traînent à

leur suite pendant trois jours, en leur distribuant des coups de crosse ; à Epuisay, le 26, les prisonniers reçoivent une bastonnade en règle. M. le vicomte Jaubert, malgré sa qualité de magistrat, son caractère honorable, sa situation distinguée, son rang dans le monde, fut tué à coups de bâton. Depuis le 27 novembre jusqu'au 20 décembre, il supporta le martyre. Après trois semaines de souffrances, ce brave et honnête homme mourut, assassiné par les Prussiens.

Le 25 novembre, un détachement bavarois de quatre mille hommes passe la nuit à Conflans. Il repart le lendemain, emmenant comme otages trois habitants arrachés de leurs maisons. Par un raffinement de cruauté, on leur fait ôter leur chaussure, afin qu'en marchant nupieds ils ensanglantent la route. Ces malheureux sont attachés derrière une voiture dont les chevaux changent souvent d'allure.

Le 26 novembre, à Courgenard, plusieurs habitants sont conduits à Authon comme otages. Un petit cortège arrive en même temps dans le bourg. C'est le baptême d'un nouveau-né. 11 n'y a là que le parrain, la marraine, le père de celle-ci et la sage-femme. Les Prussiens trouvent plaisant d'enlever les deux hommes. Ils sont joints aux otages, et leur frayeur porte la gaieté dans les rangs des soldats.

Voici un récit qui ne manque pas d'intérêt : « J'étais maire de Lavaré (1), non loin de Semur. Le 20 décembre 1870, une colonne allemande, partie de Vibraye, forte d'environ 800 hommes, vint loger à Lavaré. Les Prussiens me prirent à la mairie et me firent prisonnier. Age de soixante-neuf ans et très souffrant depuis longtemps, ils me firent faire une demi-lieue à pied, en me frappant de coups de crosse de fusil. Lorsqu'enfin ils me virent

(1) Département de la Sarthe.

épuisé de fatigue, quatre Prussiens me jetèrent comme un ballot sur un fourgon et me tinrent pendant deux heures et demie entre leur feu et celui des francs-tireurs ; puis ils me firent battre tous les environs de nos bois et de la forêt de Vibraye, me menaçant toujours de me faire capout. Enfin, après huit heures et demie de souffrances, ils me ramenèrent à moitié chemin de Lavaré à Vibraye, sur la grand'route, tinrent conseil et me firent descendre du fourgon. Je me croyais encore menacé de mort. Le colonel ou commandant me frappa sur l'épaule en me disant : Maire, pas peur, brave, fourt au village tout de suite. »

Au temps de la barbarie, l'envahisseur réduisait en esclavage les habitants du pays conquis. C'était un attentat moins cruel cependant que la peine de mort. Des villageois ont été condamnés à être fusillés par un conseil de guerre improvisé. Il n'y a pas eu de défenseur, excepté dans des circonstances très rares.

La conduite des armées allemandes a donné lieu à de sérieuses études, à des observations intéressantes sur le caractère des Prussiens et de leurs alliés. On les a suivis en quelque sorte jour par jour, non plus sur les champs de bataille, mais dans leur vie privée au milieu de nos populations.

Les observateurs ont été frappés de deux faits : le manque de probité et l'intempérance. On a été très ému, dans la Sarthe, de tout ce que les Allemands ont pris sous toutes les formes, mais surtout de ce qu'ils ont volé. Les rapports de l'enquête, indulgents ou sévères dans leurs appréciations, s'accordent à peu près tous pour constater ce fait que les soldats, dans les premiers jours, prennent tout ce qui leur tombe sous la main, mettent une ardeur et une habileté très grandes à exploiter les cachettes, fracturer les meubles, etc. On en cite beaucoup qui font usage de fausses clefs, et d'autres qui

arrêtent les passants sur la route pour les dévaliser

Devant ia généralité des faits, une rrande partie de l'opinion publique n'a pas hésité à dire : les Allemands sont voleurs (1). »

On a dit que les officiers allemands toléraient les vols afin de répandre la terreur ; on a même eu l'indulgence d'excuser les soldats soumis à de dures privations et tentés par un luxe inconnu dans leur pays.

« Il n'en est plus de même quand il s'agit des officiers, qui, placés par leur situation au-dessus de ces entraînements, doivent être protégés par le sentiment de l'honneur, et qui représentent particulièrement dans l'armée allemande l'aristocratie de la nation. Si on les voit agir comme les soldats, on a le droit de se demander s'il n'y a pas réellement dans ce fait la révélation d'un côté du caractère national. — Or, l'enquête contient à cet égard la preuve de certains faits trop significatifs. Il y a d'abord ces pillages de châteaux, organisés et exploités par des

officiers Des rapports contiennent des anecdotes

caractéristiques qui portent atteinte à la délicatesse et à la probité des officiers allemands, quelque polis et bien élevés qu'ils se soient montrés ordinairement.

« Au Mans, c'est un officier qui met dans sa malle vingt chemises fines prises dans la chambre où il loge. A Sargé, c'en est un qui, obligé de promettre un thaler à des voituriers (pendant les préliminaires de paix), refuse de le leur payer quand le transport est effectué. A Torcé, après le départ de Wittich et de son état-major, on constate qu'ils ont mis dans leurs malles les objets de toilette qui étaient dans leurs chambres. A Juillié, le maire recueille les aveux des soldats, qui déclarent que leurs officiers partagent souvent ayec eux le fruit de leurs rapines. A Clermont, une vache ayant été prise chez un

(1) Rapport présenté à la Société d'agriculture, sciences et arts de la Sarthe, par Armand Surmont, après enquête ordonnée.

pauvre habitant, le maire de la commune est obligé, pour la faire restituer, de donner vingt francs au capitaine de la compagnie (1). »

Puisse l'Allemagne ne pas s'apercevoir que cette guerre a fortement abaissé son niveau moral!

Les personnes sympathiques aux armées allemandes diront peut-être que nos soldats, en pays conquis, ne se font pas faute de s'emparer du bien d'autrui. Une récente publication jette une vive lumière sur la question (2). Il est fort intéressant de lire les révélations faites sur la conduite des Français à Moscou en 1812, d'après les témoignages des survivants de cette époque, dans les diverses classes de la société russe. On y remarque que tous les témoins s'accordent à dire que les soldats français respectaient les femmes, quelque grand que fût le manque de surveillance. Enfin, on voit, dans ce travail remarquable, que les brutalités et les vols dont se plaignent les mêmes témoins (russes) sont toujours à la charge des contingents étrangers que la grande armée comptait dans ses rangs, et tout particulièrement des Allemands, Wurtembergeois et Bavarois.

L'observateur, le philosophe, le chrétien ont été plongés, pendant cette guerre, dans de profonds étonnements. Nous devons dire cependant que la conduite des Prussiens envers les femmes a été généralement convenable.

Les Allemands parlaient sans cesse de leurs familles, les jeunes de leur mère ou de leur fiancée, les plus âgés de leurs enfants. On les voyait tirer de leurs sacs des photographies, souvent couvertes de larmes. Ils lisaient et relisaient les lettres du pays, et ne se lassaient jamais d'écrire à ceux qu'ils aimaient. Tous songeaient au retour et plus d'un vol fut commis sous l'impression

(1) Rapport a ia suite de l'enquête, Armand Surmont. Le Mans. uc des Deux Mondes, 15 iuiiiet 1873.

d'une douce pensée. Eux, si cruels pour le pauvre paysan, ne voyaient pas sans émotion les petits enfants jouer autour du foyer; ces jeux leur rappelaient encore leur maison abandonnée.

Devant ces spectacles, l'observateur, le philosophe ou le chrétien se disaient : Ils sont bons ces Allemands ! Combien le sentiment de la famille est développé dans cette race !

On pouvait le croire. Mais voici deux exemples entre beaucoup d'autres qui détruisent cette illusion :

AMaresché, une femme était dangereusement malade, et sa famille au désespoir avait dressé une sorte d'autel au milieu du jardin. Les parents et les amis se tenaient pieusement près de cet autel et priaient. Plusieurs soldats prussiens s'amusaient dans le jardin et troublaient le silence ; autour des cierges allumés, ces soldats se livraient à de révoltantes parodies et, sous les fenêtres de la mourante, faisaient entendre des cris joyeux.

Le 29 janvier 1871, à Savignè-V Evêque (département de la Sarthe), des soldats allemands en tournée dans les fermes s'arrêtent devant une pauvre maison. La porte est ouverte. Le père de famille vient d'expirer. Sa femme et trois petits enfants sont agenouillés près du lit où repose le mort. Un crucifix de bois est placé sur sa poitrine, et sur une table la branche de buis attend qu'une main pieuse répande l'eau bénite. Trois ou quatre chandelles brûlent autour du lit, éclairant à peiire cette chambre si pauvre. Au dehors, la neige enveloppe tout, et les trois petits enfants tremblent de froid et de misère près du corps de leur père. Le silence n'est troublé que par les sanglots de la mère et le souffle du vent qui s'engouffre au grenier. La chaumière est loin du village et les voisins se sont éloignés.

Cependant les Prussiens entrent dans cette chambre et voient tout : le mort, le crucifix, la femme courbée sous

la prière, et les petits enfants appelant le père qui ne peut plus les protéger.

Ces soldats passent sans se découvrir et montent bruyamment au grenier pour s'emparer de quelques bottes de fourrage et des modestes provisions de ménage. L'attitude de ces soldats exprime la plus profonde indifférence. Ils pillent les ressources laissées par le mort ; ils volent le dernier morceau de pain des petits enfants, ils emportent les vêtements de deuil de la veuve I

Devant ce lit, devant ce crucifix, devant cette branche de buis, un soldat français se serait arrêté tout ému ; devant les larmes de la mère, ce soldat se serait agenouillé : devant la misère des trois enfants, il eût cherché une obole et l'eût déposée sur la table avant de s'éloigner.

Le général Foy (1) nous a montré les soldats de La Tour-d'Auvergne campés dans les vergers de la Biscaye, assis à l'ombre des arbres et respectant les fruits dont les branches étaient chargées ; il nous a fait assister aux cantonnements des bataillons de Napoléon Ier, dans l'intérieur de l'Espagne, les soldats aidant l'hôte dans ses travaux, égayant la maison par leurs joyeux récits et portant dans leurs bras les petits enfants.

Est-ce à dire que le Germain est toujours barbare et le Gaulois constamment généreux ? Non, certes. Nous avons vu en Algérie, et même dans la douce campagne de Belgique, des soldats de la France commettre des cruautés ; la courtoisie, la froide politesse, la réserve dis-

(1) Histoire des guerres de la Péninsule.

crête des officiers allemands ont été admirées dans les châteaux habités et dans les villes principales ; la discipline des soldats nous a souvent semblé plus parfaite que toute autre. Il ne faudrait donc ni maudire, ni applaudir sans réserves. Cependant il existe de grandes différences entre le Gaulois et le Germain en temps de guerre.

Nous, Gaulois, sommes plus poètes que philosophes. L'imagination nous entraîne et nous égare. Il y a du don Quichotte dans le moindre sergent, et tout sous-lieutenant descend d'un mousquetaire de Louis XIII; sous ses cheveux gris l'officier supérieur ou général se sent tressaillir aux récits des prouesses de Fontenoy. Enfin notre simple soldat, venu la veille de sa charrue, se précipite tête baissée pour s'emparer d'un canon ou sauver son drapeau.

C'est que nous combattons pour des idées tandis que le Germain combat pour des intérêts matériels. Il affectionne des mots inconnus dans nos rangs, les mots gain, profit, richesse. Il met autant d'ardeur pour s'emparer d'une pendule que nous pour conquérir la croix d'honneur.

Pendant cette guerre de 1870-1871, les Allemands ont été, ici, d'une cruauté sans exemple, et, là, d'une politesse de bonne compagnie. Il fallait d'abord répandre la terreur pour empêcher la guerre sainte, il était ensuite nécessaire de cicatriser les plaies pour ne pas arracher à l'Europe des cris d'indignation. Mais souvenons-nous donc que, depuis la journée d'Iéna, la Prusse travaillait à préparer contre la France ses moyens de destruction. Tout était dirigé vers un but unique : abaisser la France.

Le lendemain de la guerre, nous écrivions ce douloureux récit, intitulé Sedan, et nous ajoutions : « Du point culminant qu'il occupe au-dessus de Fresnois, près du bois de la Marfée, Guillaume de Prusse promène un sinistre regard autour de lui. A ses pieds s'étend la ville

de Sedan toute en flammes. La Meuse semble illuminée par le reflet des obus. Un cercle de hauteurs boisées ferme l'horizon. Au loin apparaît Illy, notre espoir évanoui ; à droite, Bazeilles dévoré par les flammes ; à gauche, vers Floing, la cavalerie française accomplissant une charge héroïque.

« Le regard sombre de Guillaume brille tout à coup lorsqu'il reconnaît que le cercle est fermé et que l'œuvre de la mort va être impitoyable. Il va tuer, tuer encore, tuer longtemps. C'est la France qui est là enchaînée, et lui, le roi de Prusse, veut l'anéantir. On lui apporte nos drapeaux déchirés et, sur l'étoffe noircie de poudre, il lit : Ièna. Alors il sourit cruellement. Quels sentiments d'orgueil a ressentis cet homme devant le gouffre où s'engloutissait momentanément la grandeur de la France I Ce n'était pas une bataille qu'il voyait, il n'était pas témoin d'un fait de guerre, mais il assistait au dénouement d'une oeuvre. On voyait là le travail de plusieurs générations, un long temps de calculs et de sourde persévérance. Guillaume voyait se dresser devant lui cette race des Hohenzollern sortie pauvre de la Souabe, il y a peu de temps, pour arriver à l'empire d'Allemagne. Le grand Frédéric lui apparaissait. Tous les revers de la Prusse étaient dépassés, et la récompense d'une conduite immuable se manifestait aux yeux du monde.

« Si, dans cette heure suprême, le vieux Guillaume attachait sa pensée sur Iéna, il dut penser au génie de Napoléon I«* et le comparer à celui de Frédéric IL Celuici avait beaucoup donné à l'avenir, celui-là, trop hâté, avait peut-être sacrifié au présent. Il avait bravé le temps avec lequel on doit toujours compter. Deux nations se trouvaient en présence dans le cercle infernal de Sedan. C'était le choc de deux races, choc moral autant que matériel. Ces deux races étaient ennemies, mais l'une savait oublier, tandis que l'autre ne connaissait que la haine et

la vengeance. La première, spirituelle, légère, généreuse, brave, riche, jouant avec la vie, habituée aux succès, ne touchant pas la terre de peur d'y prendre racine ; la seconde, lente, rêveuse, aimant le calcul et le travail, instruite, cruelle, pauvre, familière avec les revers et sachant en profiter. Celle-ci tenace dans ses principes, soumise aux lois et connaissant la rude sagesse ; cellelà sans persistance dans ses volontés, dédaignant les traditions et les leçons, remuant les idées comme un moissonneur les grains de blé, mais grande aux yeux de Dieu pour son cœur et aux yeux des hommes pour son esprit. Le vieux Roi voyait donc ce duel gigantesque du Gaulois et du Germain. Hélas ! en changeant dix fois de gouvernement dans un demi-siècle, le Gaulois avait perdu bien des vertus, mais il avait conservé son âme. Le Germain, homme pratique, était implacable comme le destin, implacable partout, implacable toujours.

« Si, du point élevé qu'il occupait pour observer ce dénouement terrible, Guillaume de Prusse a pensé que le génie de la France passait de la Gaule en Germanie, le vieux Roi s'est trompé. En vérité, les revers, les malheurs qui affligent un peuple ne sont que des épreuves, si ce peuple, à l'exemple de la Prusse après Iéna, sait profiter de ses fautes, de ses misères ; s'il compte avec le temps, avec le travail lent et persévérant; si les générations transmettent une sorte de mot d'ordre aux générations qui suivent ; si les pères, les fils, les petits-fils sont fidèles aux mêmes principes, V épreuve donne à ce peuple une grandeur et une puissance incomparables. A notre tour, nous subissons une grande épreuve ; soutenons-la de toutes nos forces, travaillons tous, chacun dans sa sphère, à chercher les causes de nos revers. Ce n'est pas une plaie qu'il faut cicatriser, mais le sang qui est à régénérer. Pour cela nous devons préférer le progrès à la révolution, créer des institutions durables, effacer les

nuances de partis, pour n'avoir plus qu'un seul parti, le parti de la France. On ne saurait trop le répéter, nos défaites militaires ne sont que la conséquence de notre état social, et les victoires de l'Allemagne sont uniquement dues à un travail persévérant. Il serait insensé de vouloir créer une armée avant d'avoir reconstitué une société sur des bases inébranlables. Si nous n'avons pas d'hommes d'Etat, nous n'aurons pas de généraux. Turenne et Vauban étaient contemporains de Colbert et aussi de Bossuet. »

Les récits contenus dans ce livre sont moins l'histoire de la guerre de 1870-1871 que la physionomie de la latte. Ce n'est pas le courage du soldat que nous voudrions exalter, mais le patriotisme du citoyen qu'il nous semble nécessaire de réveiller.

Si, en jetant un regard prolongé autour de soi, le soldat sur le champ de bataille, le paysan dans son village, l'homme du monde à l'ombre de son château, apparaissent successivement, nous éprouvons des sentiments bien divers. Tout le monde est prêt à marcher, à combattre, à mourir pour la France, mais on cherche un chef et il ne s'en trouve pas de taille à être vu de tous les horizons.

Nos ancêtres avaient été sauvés par Jeanne d'Arc, les Hongrois avaient fait entendre ce grand cri : Moriamur pro rege nostro Maria-Theresa : mourons pour notre roi Marie-Thérèse.

Un chef a donc manqué à la France !

Depuis longtemps nous n'accordions d'estime et de respect qu'aux harangues et aux richesses. Nous avions, comme à plaisir, efféminé la France, et tous, soldats, paysans et châtelains se battirent moins par élan patriotique que par tradition.

C'est que tous tant que nous sommes, descendons ei> droite ligne des soldats de Louis XIV et de Napoléon Ier.

C'est en vain que nous sommeillons derrière le comptoir du marchand, c'est en vain que nous perdons un temps précieux à prononcer des discours contre les armées permanentes, il y a sur nos poitrines les cicatrices de blessures, et le sang qui coule dans nos veines a été répandu sous les yeux de Turenne, de Villars, de Kléber et de Masséna ; oui, tout Français est plus ou moins soldat et sa nature est militaire. Aussi quels efforts multiples, quelles aberrations n'a-t-il pas fallu pour transformer notre peuple et le conduire aux défaites !

« Durable comme tous les sentiments de l'Allemand, la haine nationale n'est point satisfaite par les événements de 1870-1871. Il faut que l'opinion en soit bien convaincue en France. La soif de conquêtes, une fois allumée, ne s'éteint pas facilement ; et l'Allemagne n'a pas encore tout ce que les déductions du « droit historique » peuvent lui permettre de convoiter. »

Cette pensée d'un écrivain qui a vu les armées allemandes de fort près doit être prise en sérieuse considération. Elle devrait surtout nous engager à ne pas perdre un temps précieux en discussions lorsqu'il s'agit de la réorganisation de l'armée. Nous devons aussi, pour exalter le patriotisme, rappeler souvent les souffrances de la dernière guerre, et graver sur la première et sur la dernière page de ce livre l'appel du factionnaire aux remparts pendant le sommeil : Sentinelles, prenez garde à vous !

Rien ne saurait mieux nous tenir en éveil que de promener souvent un long regard sur les événements de la dernière guerre. Il importe moins sans doute de connaître les dispositions prises par le chef en telle circons-

tance, que de pénétrer le caractère caché de l'Allemand, de deviner l'avenir en étudiant le passé, et surtout d'envisager froidement et loyalement les fautes commises pour en éviter le retour.

Nous n'irons donc point avec le lecteur de ville en ville à la suite des généraux prussiens, nous ne nous arrêterons que devant les spectacles qui renferment d'utiles leçons. Quelquefois ces spectacles sont petits en apparence mais féconds en enseignements. Souvent un mot, un geste, plus souvent encore une action toute naturelle jettent de vives lumières sur l'esprit et sur les sentiments de nos adversaires.

La défense de la Normandie fut remarquable et coûta cher au général de Manteuffel.

L'idée d'une bataille aux portes de Rouen pour défendre la ville ne pouvait être inspirée que par le désespoir ; c'était la perte de la cité et celle de l'armée du général Briand. A peine pourrait-on tenir pendant une journée ; Manteuffel avait ordonné une attaque par cent soixante dix-neuf pièces de canon qui eussent détruit la

ville.

Le mieux était d'opérer la retraite sur la rive gauche de la Seine. En outre, tout en évacuant la ville, il eût été préférable de se maintenir à proximité, en faisant sauter les ponts et en prenant position sur la ligne de Pont-der Arche à Elbeuf et à la Bouille, dans un pays boisé et très favorable à la défense. On donnait ainsi la main aux troupes de l'Eure, et les Prussiens se trouvaient gênés dans l'occupation de Rouen. Menacé sur son flanc droit par le général Faidherbe, et sur son flanc gauche par le général Briand, l'ennemi se serait sans doute retiré sur Beauvais ; dans tous les cas, au lieu de se risquer à faire une pointe contre le Havre, il se serait placé dans une situation des plus critiques lorsque notre armée du Nord aurait repris l'offensive.

Au lieu d'adopter ces dispositions le général Briand se retira sur le Havre; quelques rares détachements suivirent la rive droite de la Seine, mais la plupart des bataillons passèrent sur la rive gauche et allèrent s'entasser en désordre sur la route de Bourgachard et de Pont-Audemer. Le froid était excessif et la neige couvrait la terre. Les officiers tentèrent en vain de maintenir l'ordre ; mourants de faim, pouvant à peine se traîner, couverts de vêtements insuffisants, nos malheureux soldats, étrangers à la discipline, abandonnaient les rangs pour chercher leur nourriture. Un certain nombre d'entre eux, ne pouvant faire un pas de plus, se laissaient tomber dans les fossés de la route, et ne se relevaient plus.

Après avoir franchi en trente heures, et presque sans s'arrêter, une distance de 90 kilomètres, les troupes du général Briand , au nombre d'une vingtaine de mille hommes, arrivèrent à Honfleur dans la matinée du 6 décembre 1870, et furent embarquées le soir même et le jour suivant pour le Havre.

La ville de Rouen offrait un spectacle navrant. Quelques gardes nationaux étaient partis avec les troupes; d'autres sous l'empire de la colère brisaient leurs armes; des coups de feu retentissaient dans les rues, de grands cris arrivaient des faubourgs populeux, des attroupements se formaient sur les places, et une sorte de terreur régnait dans les maisons riches. Bientôt l'émeute apparut, lâche comme toujours ; cette fois encore elle était l'avant-garde des Prussiens. Armés de fusils volés, les émeutiers allèrent assiéger le conseil municipal et tirer des coups de fusil sur les fenêtres de l'hôtel de ville.

Rouen menaçait d'être livrée au pillage par une populace qui n'avait jamais combattu l'Allemagne, lorsqu'un grand cri se fit entendre : Voilà les Prussiens! Alors l'émeute prit la fuite dans toutes les directions, jetant

les armes et se sauvant dans les caves et les

taudis.

On entendait la marche de l'avant-garde ennemie, grave et silencieuse. Vers deux heures et demie, le major Sachs, du 70e régiment, escorté d'un piquet d'infanterie, se présenta devant le conseil municipal assemblé, annonçant qu'il prenait possession de la ville au nom du général de Manteuffel. « Vous êtes ici par la force, lui répondit le maire, M. Nétien, les troupes françaises nous ont quittés ce matin, et nous sommes ainsi contraints de subir vos ordres. »

Le major Sachs ayant déclaré la municipalité responsable de tout acte d'agression contre les troupes allemandes, le maire lui montra de la main les traces de la fusillade qui venait d'avoir lieu. « Ah ! s'écria l'officier ennemi, vous avez à la fois la révolution et l'occupation étrangère,... c'est trop (1). »

Le 4 décembre, l'occupation de Rouen eut pour conséquence l'abandon presque complet des départements de la Seine-Inférieure et de l'Eure, que l'ennemi pouvait désormais occuper sans coup férir. Nous aurions évité ce regret si l'armée de Rouen, réunie aux troupes de l'Eure, avait occupé les positions sur la ligne de Pont-del'Arche à la Bouille.

Pour couper toute communication entre l'armée du Nord et celle du Havre, le général ennemi avait décidé une expédition contre le littoral. Deux bataillons d'infanterie, une brigade de cavalerie avec une batterie à cheval furent réunis à Clères sous les ordres du général-major Dohna. Ce détachement marcha sur Dieppe et y entra, sans résistance, le 9. Après avoir brisé les fusils, encloué les canons de marine, coupé les fils du télégraphe et enlevé les appareils, les Allemands détruisirent les postes

(1) Raoul Duval, Comment Rouen na pas été défendu.

RÉCITS MILIT. — 2e SERIE

sémaphoriques et rasèrent les mâts de signaux, sans oublier de faire de nombreuses réquisitions. Le lendemain, le général Dohna se retira sur Auffray.

A la vue de la mer, les cuirassiers et les uhlans brandirent leurs armes en signe de triomphe; puis ils firent entendre trois hurrahs pour le roi de Prusse et la patrie allemande.

On comprend l'émotion de ces cavaliers; au milieu de l'année, les flots du Rhin leur semblaient un obstacle bien terrible, malgré son nom de Rhin allemand; et maintenant les pieds de leurs chevaux se baignent dans notre mer !

Ce jour-là, au moment où les cavaliers de la Prusse admiraient les lointains de la mer, s'est-il trouvé, parmi eux, quelque capitaine de uhlans, étudiant des universités, qui ait revu cet autre Guillaume, parti de la Normandie au onzième siècle, pour la conquête de l'Angleterre? Dans ses rêves, ce uhlan pouvait revoir une nouvelle bataille de Hastings; est-il plus difficile de vaincre le roi Harold que de coucher à Versailles dans le lit de Louis XIV?

Il est peu de paysans, dans la Normandie, qui n'auraient à raconter leur campagne de 1870. Tous ont leurs précieux souvenirs pleins d'amertume, et peu d'entre eux sont muets lorsqu'on les interroge.

Pendant l'automne de 1883, deux hommes étaient réunis, parcourant ensemble les taillis et futaies, les genêts et bruyères des environs de Bernay. Le plus âgé a été peint par le plus jeune : « C'est un garde-chasse d'une cinquantaine d'années, encore dans la force de l'âge, ni grand ni petit, et solidement bâti. Il se nomme Hervieux. Vous le reconnaîtriez à son regard normand, fin et rusé, à sa figure hâlée, à sa moustache grise. Toujours vêtu d'un costume de velours marron, verdi par la pluie et roussi par le soleil, il marche le fusil sur

l'épaule, le carnier aux reins, et quatre ou cinq bassets trottant autour de lui. »

Ce jour-là, le compagnon du garde-chasse était un homme jeune encore, à la physionomie distinguée, au sourire bienveillant. Les récits du paysan produisaient sur l'étranger une vive impression. Il trahissait tour à tour, par un regard de colère ou de joie, les sentiments qui l'animaient. On devinait, dans ce jeune homme, un ardent patriotisme. Tout, jusqu'à son silence, exprimait les émotions d'un bon Français au récit des combats et des souffrances de la guerre.

Entre ces deux hommes qui marchaient ensemble, comme de bons compagnons pleins d'estime l'an pour l'autre, le contraste était grand, en apparence; l'un, tout à l'action, passant ses nuits dans les bois à la poursuite des braconniers, ignorant tout, excepté l'amour de la patrie; l'autre, esprit éclairé, littérateur distingué et parisien d'élite. Eh bien ! ces deux hommes se comprenaient à merveille, sinon par la science, du moins par le cœur.

Maurice Laillier était le nom du parisien; nous ajoutons qu'il est avocat à la cour d'appel de Paris.

De retour à son foyer, M. Laillier, frappé des récits du garde-chasse, en publia une partie et fît même une conférence à ce sujet (1).

Nous profitons ici des recherches de M. Laillier pour tracer les aventures d'un paysan de Normandie pendant la guerre.

(1) La Revue générale, n° du 15 décembre 1883.

Le garde-chasse parla ainsi à l'avocat :

« L'ennemi parcourait nos campagnes, mais nous avions encore l'armée de Mac-Mahon et celle de Bazaine, deux grandes armées qui nous donnaient des espérances et placées sous les ordres de maréchaux de France.

« Dans les premiers jours de septembre 1870, le père Cyrille, vous savez, le courrier, frappe à ma porte à cinq heures du matin, au moment où je descendais donner à manger aux chiens :

« — Eh bien! me dit-il, c'est fini.

« — Quoi, fini?

« — La guerre.

« — Comment cela?

« — Dame ! il n'y a plus de soldats. L'Empereur est prisonnier avec toute l'armée ! C'est bien vrai, continua Cyrille, en voyant mes traits bouleversés, la nouvelle a été affichée hier soir à la sous-préfecture. C'est dur, mon vieux, mais nous n'y sommes pour rien, ni vous ni moi.

« Je baissai la tête; le cœur me battait fort, et de grosses larmes m'empêchaient de voir clair. Mes mains se fermaient avec rage, et je pouvais à peine respirer. Cyrille reprit son chemin pour rattraper la diligence, et je restai seul, immobile, le regard ûxe.

« L'affaire ne fut pas longue à régler. J'entrai dans la chambre de ma pauvre femme en disant :

« — Je pars !

« Elle comprit et pleura.

« — Et qui protégera la maison ? qui me donnera du pain? Hervieux, Hervieux, ne m'abandonne pas; ces choses ne regardent que les soldats !

« Et je lui répondis aussi doucement que je le pouvais :

« — Femme, laisse-moi faire mon devoir, je dois défendre le pays, ces champs, ces bois, notre ville de Bernay, les mères, les enfants, les vieillards, la patrie, enfin; femme, je ne suis pas un fainéant, un lâche...

« Elle sanglotait. Je m'échappai de ses étreintes pour ne pas faiblir.

« Je partis à pied pour Evreux, et chemin faisant ma vue était comme troublée par des apparitions : il me semblait voir les batailles de Wissembourg, de Forbach, de "Wœrth, de Gravelotte ; moi qui n'avais pas assisté à une seule bataille, je m'imaginais des champs couverts de morts et de mourants; avant de m'éloigner, je jetai un regard, que je croyais le dernier, sur le verger où ma maison est abritée. Je revis l'herbe épaisse à l'ombre des pommiers, et, pendant quelques secondes, mes yeux restèrent fixés sur le toit de chaume parsemé de fougères. Mon cœur battait fort, et les sanglots de ma femme arrivaient jusqu'à moi. — Allons, me dis-je, allons, Hervieux, du courage et fais ton devoir.

«En arrivant àEvreux, j'appris que mes maîtres s'étaient engagés dans les francs-tireurs de Caen. Je voulus les suivre. Puisqu'ils sortaient du château, je devais sortir de la chaumière. Le lendemain je portais l'uniforme noir liseré de bleu, des bottes jusqu'à mi-jambes, chapeau de feutre, sac de cuir noir au dos, un revolver et une cartouchière avec le sabre-baïonnette à la ceinture et un bon chassepot. Equipé de la sorte, je partis pour Mantes avec une centaine de camarades, les uns de beaux messieurs riches et savants, les autres de rudes paysans, mais tous habitués à la chasse, le coup d'œil sûr et le jarret solide.

« A quelques kilomètres de Mantes, nous aperçûmes le château de Rosny et son grand parc; en même temps les Prussiens parurent sur la route.

« — Au fourré ! dit le capitaine à demi-voix.

« Nous nous glissâmes clans le parc et chacun choisit sa place. Je m'agenouillai dans un fossé au pied d'un chêne et je me taillai rapidement un créneau dans les buissons ; en baissant la tête je voyais l'ennemi marchant avec indifférence et d'un air ennuyé ; il était à bonne portée.

« — Allez ! dit le capitaine.

« Je visai lentement pour faire connaissance avec mon chassepot. J'en fus content. Le premier que je descendis était un grand jeune homme blond, caporal ou sergent; le second s'était arrêté pour regarder de notre côté ; puis, comme il en tombait sous les balles de mes camarades, je tirai dans le tas. L'ennemi revint sur ses pas et reparut en plus grand nombre, se dirigeant vers le parc.

« — En retraite ! dit le capitaine.

« Nous n'étions pas cent et les Prussiens étaient plus de deux mille.

« C'est égal, il nous en coûtait de nous en aller ainsi devant les Prussiens. Nos pères ne nous avaient pas raconté de ces histoires-là ; tout au contraire.

« Ensuite nous nous sommes battus à Breval, au-dessus de Mantes, sur la hauteur ; puis à Villiers-en-Désœuvre, un petit village où nous avons démonté les dragons. J'en ai vu, ce jour-là, plusieurs qui étaient attachés à leur selle par une courroie qui, fixée au pommeau, passait autour des reins du cavalier. J'en ai abattu plusieurs qui ne tombaient pas, et demeuraient, après la mort, liés comme des sacs. 11 y en a un que j'ai touché, car son cheval emporté l'avait conduit de notre côté. Ma balle entrée derrière la tête, au-dessus du cou, était ressortie au-dessus des yeux en faisant sauter un morceau du front. Celui-là avait une barbe rousse, épaisse et semblait être un ancien soldat.

« AubourgdeVillegats, près de Pacy-sur-Eure, ii y eut

une vraie bataille. Nous étions là les francs-tireurs de Gaen, les francs-tireurs commandés par Mocquard et les mobiles de l'Eure. Placés sur une colline, les Prussiens nous canonnaient à distance, sans danger ; nous n'avions pas d'artillerie. Comme nous ne voulions pas reculer, il fallait bien avancer, car, en demeurant en place, nous y passions tous en un quart d'heure. Aussi les mobiles sont-ils poussés en avant à l'assaut; mais nous les voyons ralentir l'attaque et se disperser. C'est trop jeune et trop novice, disait notre capitaine. Et, s'adressant à nous, il ajoute : En avant ! On court derrière les haies, on se coule dans les fossés, on rampe dans les terres et nous arrivons ainsi à cent mètres de la batterie prussienne. Nous nous levons alors comme un seul homme et la course commence. Les coups de fusil, les coups de crosse, les coups de baïonnette vont leur train. C'est à qui en tuera le plus ; je ne compte pas. Bientôt un immense cri remplit l'espace : Vive la France !

« Et vous eussiez vu les francs-tireurs de Caen, les enfants de la Normandie, traîner six canons allemands. Nous bondissions comme des cerfs en conduisant notre prise à Pacy-sur-Eure.

« Malheureusement les artilleurs ennemis avaient eneloué les pièces.

« Le lendemain du combat de Villegats, de très bonne heure, nous arrivons sur un plateau où nous voyons des Bavarois avec leurs casques à chenille verte. On entend des coups de fusil à droite, des coups de fusil à gauche, puis nous voyons des Bavarois d'un côté, des Meckleinbourgeois de l'autre qui se tiraient les uns sur les autres.

« — C'est très bien, dit mon caporal ; continuez, Messieurs, ne vous dérangez pas !

« Les Bavarois tombaient sous les balles des Mecklembourgeois, et ceux-ci roulaient à terre aux décharges des Bavarois. C'était un vrai plaisir de voir tout ce

monde faire notre besogne ; nous n'y comprenions pas grand'chose, mais les francs-tireurs riaient à gorge déployée en voyant les effets du tir.

« Malheureusement un régiment de vrais Prussiens arrive et sépare les combattants. Par discrétion et pour ne pas troubler une scène de famille, nous nous sommes retirés ; il est vrai qu'ils auraient été vingt contre un.

« Gela se passait au commencement d'octobre 1870, et, jusqu'à la fin de novembre, nous nous sommes battus sans cesse presque chaque jour, arrêtant les convois ennemis, fusillant les reconnaissances de uhlans, courant deux ou trois départements, un jour près d'Evreux, le lendemain à Dreux, forçant les étapes, mais, hélas ! reculant toujours peu à peu devant le nombre.

« C'est à la fin d'octobre, dans l'une de nos marches et contre-marches, que, rappelés en toute hâte pour défendre Evreux, nous avons rencontré aux portes de cette ville les gens de Bernay qu'on avait envoyés là, à plus de dix lieues de chez eux, faire connaissance avec les balles prussiennes. Ce n'est pas parce que je suis de Bernay, mais, je vous le jure, je n'ai pas vu pendant trois mois, partout où nous sommes passés, une seule garde nationale comme celle-là, marchant au premier ordre, piquant vers l'ennemi sans se plaindre ! Et pourtant ça devait leur paraître dur à tous ces boutiquiers, ces petits marchands qui n'avaient jamais tenu un fusil, de planter là boutiques, femmes, enfants, pour aller défendre des villes que leurs habitants ne défendaient même pas ! Tenez, Evreux ! c'est peut-être cinq fois grand comme Bernay; c'est une préfecture. Eh bien, Evreux ne s'est pas défendu !

« Evreux occupé, il y a encore eu des batailles à Bourgthéroulde, entre Rouen et Bernay, au château de Robertle-Diable, où les mobiles de l'Ardèche, devant nous, se sont fièrement conduits, allez ! Il y avait un vieux soldat,

nommé Salençon, dans nos rangs, qui avait été à la prise de la Smala avec le duc d'Aumale. Eh bien, il applaudissait quand il voyait les petits gars, des enfants ! faire le coup de feu et donner des coups de baïonnette.

« — De vrais troupiers, ces moblots-là ! s'écriait-il.

« La fin approchait cependant. La défense de notre ville, le gros morceau pour moi, allait arriver. Après cela, l'armistice n'était pas loin.

«Le 20 janvier 1871 nous nous retirions sur Bernay, que les francs-tireurs de Caen allaient traverser sans s'arrêter; moi, j'avais prévenu le capitaine.

« — Vous savez, lui avais-je dit, Bernay c'est mou chez-moi. Les Prussiens sont aux portes. Je reste défendre Bernay.

« Nous nous retirions donc sur la ville le soir du 20 janvier. Dès que j'aperçus le toit des maisons, dans le lointain : Hum ! me dis-je, ça va chauffer î il va y avoir une poussée ; j'en suis ! — Dans la nuit, nous arrivons à Bernay et les francs -tireurs de Caen continuent sur Lisieux. Moi je les laisse partir et prends place dans la garde nationale parmi les éclaireurs. Il n'y avait pas trois heures que je comptais à l'effectif, quand on annonça les Prussiens. On les attendait du côté d'Evreux et ils arrivaient d'Alençon, juste à l'opposé d'Evreux !

« Le 21 janvier au matin, nous les éclaireurs de la garde nationale nous allons à la rencontre de l'ennemi sur la route d'Alençon. Le reste des gardes nationaux (en tout peut-être quatre cents hommes) se divise pour garder les différents points par lesquels les Prussiens pouvaient déboucher. Nous n'avions pas fait deux kilomètres quand, à une bonne portée de fusil de notre petite escouade,

nous apercevons une masse noire qui grouillait silencieuse. C'était l'ennemi arrivant en colonnes épaisses. Il faisait ce jour-là un temps gris, un brouillard d'enfer, à prendre à vingt pas un gendarme pour un curé. Et les démons de Prussiens ne faisaient pas de bruit ! rien que le roulement des souliers sur la terre ! — Ma parole ! pour la première fois depuis plus de quatre mois, je sentais un frisson me prendre. Pensez un peu! avoir ces blaireaux aux portes de la ville près de laquelle on a vécu tranquille pendant plus de vingt ans,... au cœur de la France ! dans notre vieille Normandie, si fraîche ! L'émotion me gagnait, mais cela ne dura pas. Nous étions une soixantaine d'éclaireurs. Nous nous jetons dans les fossés qui bordent la route et nous attendons. Nous voulions tirer à coup sûr, à cent mètres au plus, de façon à ce que nos soixante balles missent soixante hommes à terre. Mais voilà que, tout à coup, alors que la tête de la colonne ennemie était encore à deux cents pas de nous, nous entendons par derrière un vacarme de tous les diables, un coup de canon , et le sifflement de la mitraille au-dessus de nos têtes. Cela partait du détachement de la garde nationale qui nous servait de soutien (1). On avait retrouvé dans un vieux magasin de la ville deux canons en mauvais état qui servaient pour les réjouissances. D'anciens artilleurs les avaient chargés jusqu'à la gueule, et l'un d'eux, marchand de jouets d'enfants, avait confectionné la charge avec des morceaux de fonte, des pierres, des débris de toutes sortes. Inutile de dire que tout éclata au second coup et que si le marchand de jouets ne fut pas tué, il n'y eut nullement de sa faute.

« Mais cette formidable détonation donna l'éveil aux

(1) Tons les faits rapportés clans ce récit sont rigoureusement historiques. Pour s'en assurer il suffit de consulter l'excellent ouvrage Je M. Rolin, ancien officier : La Guerre dans l'Ouest, chap. xvi.

ennemis. Au milieu du désordre nous commençâmes la fusillade. Ah! si vous aviez entendu les cris que poussaient les Prussiens ! Ils étaient affolés ! ils savaient que notre Bernay était une petite ville ouverte au fond d'un entonnoir. Comment supposer que les bourgeois allaient se défendre , alors que Rouen avait été occupé sans bataille, et qu'Evreux n'avait pas combattu? — Non, vous ne vous figurerez jamais le vacarme qui se fit au premier coup de mitraille, alors que nos fusils, à cent cinquante mètres, se mirent, portant dans le tas, à abattre à chaque coup deux ou trois hommes. Les Prussiens ouvrirent leurs rangs, puis reculèrent, quand un grand mouvement se fit parmi eux, et un groupe d'officiers à cheval arriva au galop à la tête de la colonne.

« Nous avions profité du mouvement de recul de l'ennemi pour nous enfoncer sur la droite dans les bois et les vergers qui bordent la route. A peine les officiers prussiens avaient-ils fait reprendre à leurs hommes leur marche en avant, que la seconde pièce de la garde nationale se mit à tirer à nos côtés. En même temps l'artillerie ennemie lançait des obus et des boîtes à mitraille de tous côtés, fouillant les bois, sur la hauteur en face, d'où une vingtaine de nos hommes embusqués faisaient des feux plongeants qui décimaient leur infanterie. Quant à nous, cachés derrière les langues de terre qui séparent les pâturages, nous continuions notre feu. J'avais pris pour point de mire celui des officiers prussiens qui, le sabre à la main, semblait être le chef. A un moment, un autre cavalier à ses côtés tomba de cheval. Les ennemis poussèrent des hurlements lugubres, et la colonne s'entr'ouvrant, le corps fut ramassé et emporté en arrière. On a su depuis que c'était le comte de Hirsch , aide de camp du duc de Mecklembourg, qui avait été tué d'une balle de chassepot entre les deux yeux. Tout le monde dit que c'est moi qui ai fait le coup. Ce qu'il y a de certain c'est

que nous n'étions que deux hommes armés de chassepots, moi, et un autre qui a toujours affirmé n'avoir pas visé le comte de Hirsch. Moi, je l'ai visé. C'était le second aide de camp du duc de Mecklembourg que je voyais tomber ; nous en avions tué un autre près de Villegats.

« Les Prussiens avançaient toujours, et nous avions été forcés de nous retirer devant eux, au fond du val qui se creuse au-dessous de la route où ils défilaient, là où se trouve la briqueterie.

« Nous sommes restés plus d'une heure criblés parle feu des ennemis qui avaient déployé deux lignes de tirailleurs le long de leurs colonnes. Nous étions abrités par les murs épais de la briqueterie, cachés derrière les fours et les amas de marne dont la poussière blanche soulevée par les balles se mêlait au brouillard. Tout à coup, j'aperçus un peloton de cavaliers qui descendait la pente par un sentier en lacet et menaçait de nous couper la retraite. Je criai: Alerte! et sans cesser la fusillade nous battîmes en retraite dans la vallée voisine, car nous connaissions le pays. Un quart d'heure après nous avions escaladé le coteau, et nous étions dans un endroit superbe pour continuer le combat. Abrité derrière les arbres, je me glissais à terre, et sur dix balles je pouvais répondre de neuf, car j'avais fait connaissance avec mon chassepot.

« La fin de la journée arrivait. Nos pertes n'étaient pas grandes : sept morts et cinq blessés sur nos quatre cents combattants. L'ennemi contre lequel nous avions eu à lutter ce jour-là formait l'avant-garde de tout un corps d'armée, celui du duc de Mecklembourg, qui se dirigeait sur Rouen. Cette avant-garde comptait trois mille hommes. Or, quatre cents gardes nationaux arrêtant pendant douze heures trois mille soldats de l'armée régulière, je trouvai cela pas mal.

« Nos officiers s'en contentèrent, ainsi quelesBernay-

siens, mais cela ne me suffisait nullement. J'en voulais encore. Il fallut y renoncer lorsque le lendemain 22 janvier la garde nationale se débanda et chacun rentra chez soi, sauf pourtant les éclaireurs dont je faisais partie, qui voulurent se retirer sur Lisieux pour combattre encore. Dès que l'approche de l'ennemi qui revenait sur ses pas fut signalée, mes camarades se réunirent dans le bois où nous avions tiré la veille nos derniers coups de fusil. Moi, je les quittai un instant pour aller commander au fermier, le père Bélier, la soupe pour toute la compagnie. Quand je revins je trouvai tous les hommes à plat ventre regardant de l'autre côté de la vallée sur la route d'Alençon. Il ne faisait pas encore jour, mais d'où nous étions on distinguait vaguement des cavaliers à la file, à une dizaine de pas les uns des autres. C'était l'avantgarde prussienne qui venait s'assurer que la lutte de la veille n'allait pas recommencer.

« Dans la ville, rien ne remuait. Les cavaliers descendaient au pas, lentement, comme des ombres.

« Alors, ça c'est vrai ! je n'y ai plus vu très clair dans mes idées. On a dit depuis que j'avais été un insensé, que j'aurais pu faire bombarder la ville, mettre tout à feu et à sang... C'est possible, mais, je le dis, ça bouillait

dans ma tête, je souffrais Voir ces gens-là revenir

tranquillement sans qu'on leur dise rien, là où la veille

on les avait si bien reçus avec du plomb Non, me

dis-je, il faut que je leur donne encore une secouée. C'est la fin, eh bien! comme au feu d'artifice il me faut mon bouquet,... je vais le tirer !

« Mes camarades s'en allaient à regret, serrant le poing, mais obéissant à l'ordre de retraite.

« — Viens, viens, Hervieux, me dit le sergent.

« — Non, je reste.

« Bientôt je fus seul, dans les bois si bruyants la veille. Je les connaissais, je les aimais les bois, où j'avais passé

tant de jours et tant de nuits. Ma maison n'était pas loin, mais ma pauvre femme avait dû la fuir... J'étais donc seul et j'allais remplir un dernier devoir sans un camarade pour me fermer les yeux.

« Je choisis un gros arbre sur le bord de la hauteur, derrière un buisson de houx. Je posai mes cartouches à terre, sur mon mouchoir étendu devant moi. J'examinai bien mon fusil et j'attendis. J'eus la patience d'attendre ! Je ne voulais pas manquer un coup, et, bien qu'à deux cents mètres je fusse sûr, les autres fois, d'abattre mon homme, à ce moment-là je craignais de manquer, pas de peur, mais de rage. Je ne suis pas sentimental, mais, mille furets ! ça me faisait mal de penser que les Prussiens allaient se promener tranquillement les mains dans les poches, non pas seulement dans Bernay, mais partout aux environs, dans mes bois, là où j'étais, autour de mes chenils, entrer sous mon toit!

« J'attendis jusqu'à ce qu'il fît un peu moins sombre. Gela me parut bien long, d'autant que je n'apercevais plus la file des cavaliers en face de moi. Enfin, je finis par les découvrir immobiles contre les arbres, guettant le retour d'éclaireurs que je vis revenir au galop de l'entrée de la ville, où ils n'avaient pas rencontré de défenseurs. Au moment où je les aperçus ils se remettaient en marche, contents d'être tranquilles à se promener sur notre route.

« Je ne tremblais plus et j'y voyais clair. Je levai mon fusil, visai lentement un des hommes et,... je n'oublierai jamais l'effet que j'ai ressenti alors. Lorsqu'au milieu du silence mon coup partit, il me sembla qu'on venait de me tirer une pièce de vingt-quatre dans l'oreille. Effetde l'émotion. La fumée dissipée, je vis un cheval sans cavalier qui galopait. C'était celui de mon homme. Alors, sans me presser, je continuai à tirer sur les Prussiens, comme à la foire sur les mannequins, « au massacre des innocents.»

« Par exemple, mon petit jeu ne dura pas aussi longtemps que je l'aurais voulu. Je me méfiais et regardais fréquemment dans la vallée, au-dessous de moi. Ce n'était pas bête, cette précaution. En effet, je vis bientôt, sur ma droite, un détachement de fantassins qui se dirigeaient de façon à me couper la retraite. D'après la distance qui les séparait de moi au moment où je les aperçus, je calculai que j'avais encore bien trois ou quatre minutes de tranquillité. Je continuai donc à tirer, me pressant, peutêtre un peu plus, mais ne quittant pour ainsi dire pas des yeux lesfantassins qui avançaient. Enfin, je jugeai prudent d'en rester là. Je lâchai mon dernier coup de fusil. Alors seulement, après m'être assuré que la balle avait porté comme les autres, je pris mes jambes à mon cou et je rentrai chez moi.

« La maison était déserte et la clef sous la grosse pierre. En un clin d'oeil, mes armes et mon unitorme étaient glissés dans une vieille poutre creusée au grenier. Je jetai de la poussière tout autour pour dépister les recherches, dans le cas où ces gueux-là viendraient fouiller, puis, chaussé de gros sabots, vêtu d'une blouse et d'un pantalon déchirés et couverts de terre, les mains lavées pour ôter le noir de la poudre, je me coiffai d'un mauvais bonnet de coton, pris une serpe et gagnai les bois. Il ne me fallut pas longtemps pour faire un fagot que je chargeai sur mon épaule, et je piquai droit vers le chemin par lequel je supposais que les Prussiens allaient débusquer.

« Je les rencontrai bientôt et, prenant un air bonhomme, je m'avançai en me dandinant.

« Les Prussiens fouillaient dans les fourrés, juste à l'endroit où je tirais un quart d'heure auparavant. Ils donnaient de grands coups de baïonnette, tandis que l'officier qui les commandait fourrageait de tous côtés avec son sabre. Ça me donna presque envie de rire. « Pas

malins ! que je me disais, allez toujours, têtes carrées. » Bien sûr que je ne les avais pas attendu assis à l'ombre d'un buisson, comme un notaire qui se repose.

« L'officier, m'ayant aperçu, me regarda fixement en fronçant les sourcils. Je pris mon air le plus indifférent, parce qu'au moindre soupçon j'étais fusillé sur place. Cet officier tenait à la main une carte crayonnée de toutes les couleurs.

<( — Venez ici ! me dit le lieutenant, en très bon français.

« J'approchai.

« — Vous n'avez vu personne, par ici?

« — Oui, j'ai vu un homme.

« — Où cela?

« — Par là.

« Je lui indiquai de la main le chemin que je venais de suivre.

« L'officier consulta sa carte.

« — Du côté de la ferme Bélier ou des prés Jouvin ? reprit-il.

« Je restai interloqué. Ce gueux-là connaissait les noms des fermiers du pays aussi bien que le percepteur. Mais je repris vite :

« — Non, plus loin, dans les bois.

« — Ah ! franc-tireur ?

« — Un soldat, il avait un fusil.

<( — Franc-tireur ! on en voit beaucoup, par ici?

« — Des soldats? Oui, dans les bois.

« — Combien ?

« — Sais pas. Tout plein !

« — Ah ! fit l'officier, qui fronçait de plus en plus les sourcils, en me regardant.

« Puis, ayant examiné sa carte, il dit :

« — Vous allez nous conduire à la ferme Quesnay.

« — Je veux bien !

(( — Non, reprit-il, au château du Tilleul.

« — Ah ! pour ça non, lui dis-je, c'est trop loin !

« L'officier grommela quelques mots dans sa barbe, puis me regarda très fixement pendant un long moment. Je restai impassible, un peu ému au fond, mais cachant mon émotion sous l'air le plus imbécile que je pus prendre. Je tenais ferme, du reste, ma serpe sous ma blouse, bien prêt à défendre ma peau. Au bout d'une minute qui me parut diablement longue, le Prussien, tournant sur les talons, s'en alla en sifflant. Tous ses hommes accoururent, et je les vis s'engouffrer dans le petit raidillon qui descend droit à Bernay. J'étais sauvé ! Et voilà l'histoire de mes coups de feu ! »

Le garde-chasse devint pensif et ne prononça pas une parole de plus. L'avocat Maurice Laillier l'enveloppa d'un doux regard et lui dit :

« Hervieux, vous êtes un brave homme, et un brave Français ! Vous êtes de ceux, plus nombreux qu'on ne croit, qui ont fait leur devoir pour la patrie. Vous êtes de ceux dont la conduite passée permet à quiconque désire, du plus profond de son cœur, reconquérir les provinces momentanément perdues et revoir la France grande et forte, de penser que son désir n'est pas irréalisable, et que si nous devons nous souvenir, nous devons aussi espérer. »

L'avocat pressa dans ses mains la rude main du paysan, et les deux hommes se séparèrent.

Lorsqu'il fut seul, Maurice Laillier murmura ces paroles : Alfred de Vigny a raison en disant : « Il faut bien que le sacrifice soit la plus belle chose de la terre, puisqu'il a tant de beauté dans des hommes simples qui, souvent, n'ont pas la pensée de leur mérite et le secret de leur vie. »

RKCITS MILIT. — 2e SÉRIE

Ne quittons pas la Normandie sans nous arrêter dans la ville de Rouen. Le cardinal de Bonnechose y sert la France avec un admirable dévouement. Ce récit en est le témoignage éclatant. Près du courage du garde-chasse, il faut placer l'héroïque charité du grand prélat. Nous montrons ici les principaux personnages de la Prusse sous un jour presque favorable. Tous les détails sont dus au cardinal de Bonnechose lui-même (1).

^ Le 5 décembre 1870, les Prussiens faisaient leur entrée à Rouen. Dans la soirée, le commandant en chef de l'armée prussienne se fit annoncer au palais archiépiscopal. Il arriva suivi d'un aide de camp. L'entrevue fut courtoise, mais froide du côté du cardinal. M. deManteuffel se montra empressé :

— N'auriez-vous pas, Monseigneur, des intérêts à sauvegarder, des maisons à protéger ?

Mgr de Bonnechose répondit :

— Je n'ai rien à demander pour moi. Je veux, comme mes compatriotes, subir les lois de la guerre! J'espère seulement que l'armée allemande respectera les églises et les couvents.

M. de Manteuffel affirma aussitôt qu'il donnerait des ordres en conséquence, trop heureux de pouvoir être agréable à un prélat aussi distingué et aussi émirient.

Les dispositions du général prussien, son attitude semblaient conciliantes. Mgr de Bonnechose voulut en profiter, et, s'adressant à son visiteur, il lui traça un sombre tableau de la situation des ouvriers de là ville de Rouen, de la misère qui régnait partout et de la cruauté qu'il y aurait à frapper une cité déjà si éprouvée.

(1) M. Souchiery, Nouvelliste de Rouen.

Le prélat fut éloquent. M. de Manteuffel parut touché :

— Je ne mettrai pas de contribution de guerre, dit-il, sur Rouen, je le promets à Son Eminence, je ne demanderai pour mes hommes que la nourriture, des effets d'habillement et le logement.

Le cardinal ne put que remercier. Nous devons ajouter que tant que le général de Manteuffel resta à Rouen, la ville n'eut rien à payer.

Le lendemain, le prélat se rendit à pied à l'hôtel d'Angleterre, où logeait le général prussien : ses chevaux avaient été réquisitionnés, et, de sa fenêtre, Manteuffel vit le cardinal piétiner dans la neige et la boue. Use hâta de descendre, s'excusa — comme toujours — sur des ordres mal compris, se montra, comme la veille, empressé et causa longuement. Il aurait voulu que Son Eminence fît le voyage de Versailles, vît M. de Bismarck, le Roi. La grande situation politique et religieuse du cardinal, l'estime que l'on avait à l'étranger de ses mérites, ses relations avec le monde diplomatique expliquaient cette insistance. Mais le cardinal se récusa : il ne lui convenait pas de se mêler, à l'insu de ceux qui avaient assumé la responsabilité de la défense, à des négociations qui ne pouvaient qu'être stériles et compromettre son caractère.

Le général de Manteuffel ne se rebuta pas. Il revint à la charge dans plusieurs entrevues qu'il eut avec Mgr de Bonnechose, mais tout ce qu'il put obtenir, ce fut de faire accepter par le cardinal un sauf-conduit qui lui permettrait, le cas échéant, de traverser les lignes prussiennes. La courtoisie de M. de Manteuffel, ses prévenances n'allaient pas cependant jusqu'à le faire revenir sur les mesures de rigueur prises par les cours martiales. Un malheureux épicier de la rue Saint- Vivien en fit la cruelle expérience. Dans un moment de délire patriotique, il avait tiré sur un groupe de soldats allemands. Saisi, jugé et condamné à mort, il allait être exécuté, lorsque le car-

dinal, prévenu, accourut solliciter sa grâce. Manteuffel répondit par une fin de non-recevoir :

— Je suis responsable de la discipline, dit-il au prélat, et je ne puis la maintenir qu'en prouvant à mes soldats que je ne tolérerai aucun attentat contre eux.

Quelques mois après, le cardinal reçut la visite du procureur de la République, M. Letellier, et de M. Nétien. On venait lui demander d'obtenir la grâce d'un autre malheureux qui devait être fusillé le lendemain à midi. Le cardinal, accompagné de MM. Letellier et Nétien, monta en voiture et se rendit chez le successeur du général de Manteuffel ; ce dernier avait quitté Rouen pour prendre le commandement de l'armée dirigée contre Faidherbe.

— Je ne puis rien prendre sur moi, dit-il; je vous accorde jusqu'à demain pour télégraphier à Versailles, au Roi. Si je reçois l'autorisation, je ferai grâce.

Répondit-on, ou la grâce arriva-t-elle trop tard? On ne sait, mais à midi l'infortuné fut passé par les armes.

Malgré l'insuccès de ses démarches, Mgr de Bonnechose ne se décourageait pas, et son influence fut plus heureuse en d'autres circonstances. Ainsi il obtint que des Rouennais, compromis, rue Orbe, dans une rixe avec des officiers prussiens, ne fussent pas jugés par une cour martiale qui aurait certainement prononcé un verdict de mort, mais qu'ils fussent déférés aux tribunaux, ce qui leur sauva la vie. Nous n'insisterons pas sur les autres cruelles épreuves que le cardinal eut à partager avec ses concitoyens pendant le reste de l'année. Ne nous arrêtons que sur son voyage à Versailles.

Le samedi 11 février 1871, le commandant prussien avertit la municipalité que le gouvernement allemand imposait au département de la Seine-Inférieure, miné déjà par la guerre et par l'occupation , une contribution de guerre de 26 millions. La ville de Rouen devait à elle seule payer 6.500.000 francs !... Une délégation du Con-

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