‹ Récits militaires (volume 2)Chapitre 6 sur 15 · JU · texte numérisé non relu

JU

seil municipal, composée de MM. Nétien, Raoul Duval et Barbet, président du Conseil général, se rendit aussitôt à l'Archevêché. On demanda au cardinal de s'associer à une démarche que l'on allait tenter auprès du gouvernement de la Défense nationale pour qu'il obtînt de l'Allemagne une diminution. La ville était écrasée et tout à fait incapable de s'exécuter. Mgr de Bonnechose répondit qu'il était prêt à partir, mais il fit comprendre à ses auditeurs qu'il valait mieux diviser leurs efforts, et que, pendant qu'ils gagneraient Paris, il irait lui-même plaider la cause de Rouen auprès du roi de Prusse. Les délégués devaient le rejoindre à Versailles.

— Je vous communiquerai là, leur dit-il, le résultat de mes démarches.

Le lendemain dimanche, SonEminence, après avoir dit sa messe à quatre heures du matin, partait dans l'unique 'vagon du chemin de fer qui n'allait pas plus loin encore que Poissy. Il était accompagné de son secrétaire, et n'avait pour tout bagage qu'une petite valise. Le temps était rigoureux. Le voyage fut des plus pénibles, mais plus pénible encore était l'angoisse du prélat. Quel accueil allait-il recevoir? Réussirait-il? Echouerait-il? Il s'en remit à Dieu et s'arma de toute son énergie. A Poissy, le cardinal descendit et s'enquit du presbytère. C'était l'heure de la grand'messe. Il ne trouva qu'une servante plus que surprise en voyant dans ce modeste équipage un prince de l'Eglise. Le curé, averti, accourut dès que la messe fut terminée, et ne voulut pas que son hôte le quittât avant de s'être reposé. Pendant ce temps, il faisait chercher une voiture, mais tout avait été réquisitionné et le cardinal dut faire le voyage de Poissy à Saint-Germain dans un omnibus, en compagnie de gens qui ne montrèrent pas au prélat les égards que son âge et son caractère auraient dû lui attirer. On débarqua enfin à Saint- Germain,

Ce fut encore au presbytère que Ton alla frapper. Malheureusement, c'était l'heure des vêpres, le curé était aux offices. Pendant l'attente, toutes les diligences avaient quitté la ville. Enfin, à force de recherches et pour une forte somme, on trouva une mauvaise calèche, et le cardinal partit pour Versailles. Lorsqu'on toucha aux avantpostes, il fallut parlementer. Mais Mgr de Bonnechose avait eu la précaution de se munir de ce laisser-passer que lui avait octroyé M. de Manteuffel, et il fut libre de pénétrer dans Versailles. Il se dirigea vers l'Evêché, mais il y fut impossible de lui trouver une place : les Prussiens encombraient le palais épiscopal. Au séminaire, on fut plus heureux. Deux officiers prussiens quittaient Versailles : on donna leur chambre au cardinal.

Il était tard, mais le cardinal ne voulut pas reposer avant d'avoir adressé une demande d'audience à M. de Bismarck. Dans la soirée, à une heure avancée, un officier se présenta au séminaire, porteur d'une lettre. C'était la réponse de M. de Bismarck, écrite en français de sa large et solide écriture :

« Je serais allé moi-même trouver Son Eminence, disait-il, si je n'avais pas craint, à une heure indue, de troubler une communauté. »

L'aide de camp était chargé d'ajouter que M. de Bismarck « aurait l'honneur » de recevoir le prélat le lendemain lundi à une heure.

La nuit parut longue à Mgr de Bonnechose. A midi, il revêtit son costume de cérémonie , et traversa en fiacre toute la ville. Il arriva à la demeure de M. de Bismarck.

La maison qu'habitait le chancelier appartenait à Mme J..., veuve d'un riche manufacturier. Elle l'avait laissée à la garde d'un jardinier et de sa femme. La maison était située rue de Provence , une des rues les plus tranquilles de Versailles, et isolée des habitations voi-

sines. Elle avait une terrasse avec un balcon et grille. Une superbe porte cochère donnait entrée dans la villa. Sur le perron, se tenaient en bel ordre des laquais et des domestiques. Au milieu, un gros et grand homme que le cardinal prit pour un majordome, lorsqu'il l'introduisit dans un cabinet donnant sur le jardin. Mais en le voyant rester, il reconnut promptement son erreur, surtout lorsqu'il eut bien devant lui cette figure large et dure, ces yeux intelligents et profonds que nous ne connaissons que trop aujourd'hui.

— Est-ce à monsieur le comte de Bismarck...

— Lui-même, Monseigneur.

Et le chancelier s'empressa de faire asseoir le prélat.

Mgr de Bonnechose savait qu'il ne s'agissait pas de faire appel à la pitié du vainqueur : c'eût été inutile, mais qu'il se rendrait peut-être, en lui prouvant que la rançon que l'on avait imposée ne pouvait être soldée par un pays ruiné. Il traça alors au chancelier un tableau exact et précis de la situation pécuniaire du département. Il fut pressant, éloquent ; si pressant, si éloquent, que M. de Bismarck lui dit :

— Je veux bien vous être utile, mais je ne suis pas ministre de la guerre, et c'est de M. de Roon que l'affaire dépend. Mais faites mieux ; c'est surtout l'affaire de l'Empereur. Demandez une audience à Sa Majesté. C'est du Roi, du Roi seul, que vous pourrez obtenir un adoucissement aux ordres donnés. Seulement, agisse2 avec lui comme avec moi : placez-vous sur le terrain des faits et non sur celui du droit, et comptez sur l'impression personnelle que vous produirez.

Et le chancelier ajouta :

— Je ne sais pas si le R.oi pourra vous recevoir. Depuis quelques jours, il est très souffrant. Il a été atteint d'un lumbago. Mais, croyez-moi, écrivez.

Il était inutile d'insister, et Mgr de Bonnechose se leva

pour prendre congé de M. de Bismarck. Le chancelier le pria de rester encore quelques instants. Il lui annonça qu'il attendait précisément un membre de la Défense nationale, et il essaya d'entraîner le prélat sur le terrain politique. Le cardinal se contenta de lui donner la réplique, et d'écouter les jugements quelquefois justes, souvent sévères, parfois excessifs, qu'il porta sur les hommes alors à la tête du pays. Le prélat put enfin se retirer.

C'était déjà beaucoup de n'avoir pas contre soi le terrible chancelier. Ce fut le coeur soulagé d'un grand poids que le cardinal rentra au séminaire. Dans la soirée, M. de Roon, ministre de la guerre, vint le voir. C'était encore un présage d'heureux augure, quoique M. de Roon, comme le chancelier, refusât de se prononcer : — « C'était au Roi, au Roi seul, qu'il appartenait de décider. » Le lendemain matin, un aide de camp, un jeune Polonais, qu'il avait eu l'occasion de connaître en des circonstances moins sombres, vint l'avertir que l'empereur Guillaume l'attendait.

Son Eminence se dirigea vers la préfecture de Versailles. C'était là que logeait l'Empereur, et Mgr de Bonnechose était destiné à y voir passer successivement : le nouvel empereur d'Allemagne, M. Thiers et le maréchal de Mac-Mahon.

Un aide de camp l'attendait et l'introduisit dans un salon. Quelques minutes après, une porte s'ouvrait et livrait passage à un homme courbé, s'appuyant sur une canne et marchant avec peine. C'était l'empereur Guillaume.

— Monseigneur, dit-il, je suis souffrant et suis obligé de m'asseoir, vous voudrez bien m'excuser.

Et il avança un siège à Mgr de Bonnechose.

L'archevêque de Rouen recommença alors le plaidoyer qu'il avait déjà fait entendre à M. de Bismarck.

L'Empereur l'écoutait avec attention, et, lorsque le cardinal eut fini l'exposé lamentable de la situation

du département de la Seine -Inférieure, il lui dit :

— C'est malheureux, mais je ne peux rien faire avant d'avoir consulté mes ministres. Je ne veux rien décider sans les avoir vus.

Son Eminence le pria instamment de hâter la solution. Elle lui apprit que les scellés avaient été apposés sur les magasins de Rouen. Elle lui dit les angoisses des familles, les ordres rigoureux transmis de tous côtés. L'Empereur promit d'activer la réunion du conseil, mais il ne congédia pas le cardinal et continua la conversation.

— Savez-vous, Monseigneur, dit-il, ce qui nous a frappés quand nous sommes entrés en France ? C'est la richesse de votre sol, le bien-être qui respirait partout. Et nous nous demandions comment une nation aussi favorisée que la vôtre pouvait être la proie des idées révolutionnaires. Que veut-elle donc? Qu'attend-elle de plus dans l'avenir que ce qu'elle possède !... Ah ! l'esprit révolutionnaire ! Lorsque je traversai Varennes, je fis former le cercle à mon état-major et je dis aux officiers : — « Souvenez-vous de Varennes. Rappelez-vous ce qui s'y est passé et les conséquences de l'arrestation du Roi. Lorsqu'un peuple s'est laissé entraîner, comme le peuple français, dans la voie de la révolution, notre présence ici est tout expliquée. »

Et il ajouta :

— Quelle singulière destinée que la mienne ! Mon père avait toujours rêvé l'unification de l'Allemagne et la restauration de l'Empire ! Et c'est par moi, qui n'y semblais pas destiné, que cette grande œuvre a dû de s'accomplir !

Puis l'Empereur fit tomber la conversation sur les questions religieuses et sur la situation du Pape. Les idées que le cardinal émit alors, les mêmes qu'il avait osé faire valoir la veille à M. de Bismarck, ont mis longtemps à se réaliser, mais le résultat actuel des négociations entre Berlin et

Rome nous prouve que l'Empereur et le prince de Bismark n'ont pas oublié les sages avis qui leur ont été donnés à Versailles par réminent archevêque.

L'Empereur permit enfin au cardinal de se retirer. Aussitôt celui-ci se rendit chez M. de Bismarck.

— Voulez-vous un bon conseil, Monseigneur? lui dit le chancelier. Ecrivez au Roi maintenant, pour avoir une réponse ce soir.

Le cardinal voulut auparavant voir le Prince-Royal. Le Prince le reçut avec respect, et l'entrevue dura plus d'une heure. L'héritier du nouvel Empire, après l'avoir écouté avec attention plaider la cause de Rouen, l'interrogea longuement sur la situation du Saint-Siège.

De retour au séminaire, le cardinal mit à profit le conseil que venait de lui donner M. de Bismarck. Il écrivit une lettre substantielle dans laquelle il condensait les arguments qu'il avait fait valoir devant l'Empereur, et les présentait sous une forme saisissante. Il était près de minuit lorsque ce travail fut terminé. Impossible de songer à le faire remettre à l'Empereur. Mais, à huit heures du matin, le cardinal était aux portes du palais et faisait demander un aide de camp auquel il présenta sa lettre, en le priant de la faire parvenir aussitôt au Souverain.

A peine le cardinal rentrait-il au séminaire, qu'on lui annonça la visite du grand-duc de Bade. Le Prince se montra, comme son beau-père l'empereur Guillaume, comme M. de Bismarck, d'une courtoisie parfaite.

— Je viens de la part de Sa Majesté rendre visite à Votre Eminence.

Le cardinal remercia, répondit qu'il n'avait qu'un désir, repartir au plus vite pour Rouen en emportant une solution favorable. Puis, sachant les bons rapports qui régnaient entre le grand-duc et l'Empereur, il le pria d'user de son influence pour obtenir les adoucissements qu'il réclamait.

Il était près de onze heures, et le grand-duc venait à peine de se retirer, qu'un aide de camp de l'Empereur se présenta. C'était l'aide de camp de service qui, le matin, avait remis au souverain allemand la lettre écrite dans la nuit par Son Eminence.

— Je suis heureux, Monseigneur, dit-il, de pouvoir vous annoncer que vos démarches ont abouti, et j'ai Tordre de vous communiquer le texte du télégramme que je viens de transmettre à Rouen : « Pourvu que l'on « paye le tiers de la contribution, faites remise du reste. »

La campagne de l'armée du Nord a mis en relief le nom du général Faidherbe, déjà connu par de brillants services au Sénégal.

Cette armée du Nord n'a jamais eu un effectif de plus de 50.000 combattants en y comprenant deux brigades détachées, l'une dans l'Est, l'autre à Abbeville; on ne pourrait donc la comparer, pour le nombre, aux autres armées qui ont combattu avant les capitulations des armées de Sedan et de Metz, ni aux armées improvisées pour la guerre en province. Mais l'armée du Nord a été bien organisée, suffisamment disciplinée pour l'époque et presque toujours animée d'un excellent esprit ; elle a soutenu avec avantage des luttes contre des forces supérieures.

Après avoir étudié les opérations stratégiques et tactiques de l'armée du Nord on ne peut s'empêcher de comparer sa résistance opiniâtre aux déroutes de Frœschwiller et de Forbach.

Des bataillons, longuement préparés par l'Empire, commandés par des généraux, des chefs de corps, des officiers choisis pour la guerre, résistent moins longtemps que cette petite armée dont les éléments se composent

de soldats improvisés commandés d'abord par des chefs sans expérience et dont quelques-uns laissaient à désirer sous plusieurs rapports.

Cette juste comparaison entre les armées du Rhin et l'armée du Nord est la plus sévère condamnation que Ton puisse porter contre le régime militaire de l'Empire. Il avait donc laissé l'esprit des troupes s'affaiblir sous des apparences trompeuses? Il avait donc fait des choix déplorables, dans la distribution des grades?

Quoique nous désapprouvions en principe l'action de l'élément civil dans les questions d'ordre militaire, nous ne saurions refuser de reconnaître que M. A. Testelin, commissaire délégué pour les départements de l'Aisne, du Nord, du Pas-de-Calais et de la Somme, a rendu de vrais services à la Défense nationale. Il organisa des forces dont les hommes du métier firent un utile emploi.

Les officiers habitués au commandement des troupes étaient tellement rares que M. Testelin dut avoir recours au colonel du génie, directeur des fortifications à Lille. Cet officier supérieur se nommait Farre. M. Testelin se le fit adjoindre à la délégation de la Défense nationale avec le grade de général de brigade, le 15 octobre 1870. Ce même M. Testelin avait écrit antérieurement une lettre fort digne dans laquelle il déclarait que, « connaissant l'impuissance du pouvoir civil (en fait d'emploi des troupes), il se déchargeait d'un fardeau trop lourd pour lui. »

Cette déclaration du commissaire Testelin avait sans doute été provoquée par l'attitude de ses collègues de la province. M. Challemel-Lacour à Lyon avait des pouvoirs militaires ; M. Esquiros s'en était attribué à Marseille ; M. Gent était escorté d'officiers d'ordonnance.

Dans l'enquête parlementaire, M. Testelin a déclaré que M. Gambetta avait toujours été opposé à la création des commissaires civils. Il voulait les préfets avec leurs attributions administratives, et rien de plus. Ce fut

M. Ernest Picard qui fit nommer les commissaires civils, moins pour sauver la France que pour affaiblir l'autorité militaire.

Le 22 octobre le général Bourbaki vint prendre le commandement supérieur de la région du Nord. Il accepta le général Farre pour chef d'état-major. Bourbaki se montra fort surpris de ne pas trouver une armée. « Les meilleurs rapports, dit M. Testelin dans sa déposition (1), existaient entre le général Espivent et moi. Il était très poli, très convenable, mais il ne faisait rien du tout. Lorsque le général Farre a été nommé nous avons essayé d'organiser quelque chose; en arrivant, le général Bourbaki, ne voyant aucune espèce d'armée, voulait partir; je le suppliai de rester. Il était fort ému et disait toujours : Je suis dans une position difficile ; je croyais trouver une armée et il n'y a rien; s'il faut que je. fasse quelque chose, et que j'échoue, on va dire que je suis un traître...! Le général Bourbaki était bien vu à Lille ; il est allé à Douai, ou cinq ou six fous l'ont insulté grossièrement; il est revenu les larmes aux yeux, demandant absolument à partir... Le général avait pour aide de camp des officiers dont les noms effrayaient la population. »

Ces officiers portaient les noms les plus honorables, mais la population était effrayée de ces noms, et surtout du nom de Bourbaki, synonyme de courage et de loyauté !

Il est vrai que d'autres noms allaient au cœur des masses populaires, par exemple les noms de Robin et de Jeanne. La division des mobilisés de l'armée du Nord était commandée par le général Robin qui avait pour chef d'état-major le colonel Jeanne. Voici le jugement de Faidherbe, général en chef de l'armée, sur ces deux personnages (2) : « M. Robin était de Lille. Sa grand'mère

(1) Déposition de M. Testelin, enquête parlementaire.

(2) Déposition du général Faidherbe devant la commission d'enquête parlementaire.

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maternelle se nommait Mlle Duchesnois, la fameuse tragédienne. Au moment de la déclaration de guerre, Robin, capitaine d'infanterie de marine en retrait d'emploi, s'installa à la préfecture dont il sortit pour prendre le titre de général et le commandement de plus de 40.000 mobilisés... Quand on séjournait près d'une ville, il allait y passer la nuit en bombance avec ses officiers d'ordonnance. Je lui en ai fait l'observation: Je ne comprends pas, lui disais-je, comment vous ne vous conduisez pas avec plus de dignité ; vous êtes capitaine d'infanterie de marine mis en retrait d'emploi; vous voilà général et vous ne pouvez pas prendre sur vous de vous conduire d'une manière convenable... Chaque fois que les plaintes sont venues à ma connaissance je les ai transmises au commissaire de la Défense nationale (M. Testelin) ; mais ce n'était pas moi qui avais nommé Robin général. Après la bataille de Saint-Quentin je l'ai cependant envoyé au camp de Saint-Omer en lui disant : « Restez là, et ne faites plus parler de vous. » Ce n'est qu'alors que je me suis décidé à lui retirer son commandement... Son chef d'état-major Jeanne était encore pire que lui... Les uns disaient que Robin était brave, les autres disaient qu'il était lâche. Le chef d'étatmajor Jeanne était à la bataille de Saint-Quentin. Il est signalé comme un mauvais sujet et comme n'ayant pas tenu devant l'ennemi. Robin ne savait même pas monter à cheval, mais il était extrêmement appuyé en haut lieu. »

Le général Robin est en faveur, et Bourbaki n'inspire pas de confiance. Ainsi va le monde aux époques de révolution.

Le général Bourbaki appartenait à cette race de vaillants quelque peu enivrés par les expéditions africaines, que les guerres de Grimée et d'Italie n'avaient pas dégrisés. Pour eux l'action tenait la grande place, et la pensée comptait pour peu. Les revers de l'armée du Rhin

avaient fait naître le doute dans l'esprit de Bourbaki. 11 ressemblait à un soldat dont le fusil vient de se briser et qui a sa giberne pleine de cartouches. Il comprenait que pour lancer les balles la poudre enflammée ne suffit pas, et que le fusil, cette chose savante, lourde et froide, est indispensable.

Sa sortie de Metz assiégée (1) avait été pour le général Bourbaki une leçon bien cruelle; abandonner le beau commandement de la garde impériale pour servir de jouet à un espion prussien devait troubler la confiance en lui-même que tout officier heureux s'accorde généreusement.

Le général Bourbaki était habitué à commander les troupes d'élite. 11 connaissait les zouaves et la garde impériale, qu'un signe du chef faisait voler à la mort. Il ne parlait d'autre langage que celui de l'honneur. Les soldats l'aimaient et le respectaient; il les aimait aussi et jamais entre eux et lui une ombre ne s'était placée.

Voilà que tout à coup, lui le fier capitaine, se trouve en contact avec une bourgeoisie méfiante. Il lit dans les regards de vagues soupçons de trahison, car ceux qui savent trahir nous croient capables d'imiter leurs infamies.

Enfin les cris de la populace poursuivent le général Bourbaki, il est insulté, lui que les Arabes ennemis respectaient en Algérie ! Lui que les Russes admiraient en Grimée 1 Lui dont les Prussiens racontaient les prouesses !

C'en était trop, et l'on peut dire que ce jour-là l'épée de Bourbaki s'est brisée dans le fourreau.

Qu'on le sache bien d'ailleurs, les officiers excellents, ceux qui ont du feu dans le sang, sont les moins propres au commandement des mauvaises troupes. A celles-ci, il faut des natures indécises, souples, toujours prêtes à

(1) Voir Récits militaires, l10 série, page 173.

s'effacer. Après les journées de 1848 qui virent tomber le trône du roi Louis-Philippe, le général Saint-Arnaud fut insulté et renversé par quelques gardes nationaux. En tous temps et en tous pays, les hommes énergiques sont l'objet de la haine des lâches.

Bourbaki renonça au commandement de l'armée du Nord.

Les troupes dont on disposait se composaient d'infanterie de ligne et de garde nationale mobile, Des prisonniers évadés, des recrues, des hommes rappelés de congé ne composaient pas des corps solides. On parvint cependant à former des bataillons et des brigades. Chaque brigade comprenait sept bataillons, savoir : un de chasseurs, un régiment de marche de trois bataillons d'infanterie, et un régiment de marche de trois bataillons de garde mobile.

L'effectif atteignait ainsi 5.500 hommes. Un officier distingué évadé de Metz, le colonel Lecointe, reçut le commandement de la lre brigade, et un digne vétéran de l'arme du génie, le lieutenant-colonel Rittier, qui avait repris du service, fut mis à la tête de la 2e brigade. L'artillerie eut pour chef le commandant Charon, évadé de Sedan. La cavalerie était de deux escadrons sous les ordres du capitaine de Gabannes.

Ce fut le 19 novembre que le général Bourbaki abandonna le commandement supérieur du 22e corps d'armée. Le lieutenant-colonel Loysel et les autres officiers de l'état-major suivirent le général Bourbaki. Celui-ci remit le commandement provisoire au général Farre, qui, un moment, se trouva seul.

On était à peu près en état d'agir, lorsqu'Amiens fut

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