L. Faidherbb
Cet ordre du jour exprime de bons sentiments, mais on regrette de n'y pas trouver le souffle militaire qui fait vibrer le cœur des soldats.
Le général Faidherbe, officier du génie, conserva le général Farre en qualité de chef d'état-major.
La Normandie était envahie et Rouen au pouvoir de l'ennemi. On pouvait supposer que l'armée prussienne désirait ardemment s'emparer du Havre. Le général Faidherbe voulut taire une puissante diversion pour sauver notre grand port de commerce. Trois jours après son arrivée, il commença les opérations qui furent vigoureusement conduites.
Le 10 décembre 1870, la lrc division du 22e corps d'armée fut dirigée vers Saint-Quentin. L'approche de nos troupes suffit pour faire reculer des détachements ennemis qui se retirèrent vers La Fère et Ham ; le général Lecointe qui commandait cette division arriva le 9 à Ham vers six heures du soir. Il pensa avec raison que, pour s'emparer du château, Pattaque devait être brusquée, afin que l'ennemi ne pût recevoir de secours.
Après quelques coups de canon, les Allemands demandèrent à capituler à deux heures du matin. Cette capitulation nous livra 210 prisonniers dont douze officiers ou ingénieurs. En arrivant à Ham le 10, avec le reste du corps d'armée, le général Faidherbe trouva le pays libre d'ennemis.
Le 12 et le 13 le général en chef alla reconnaître la ville de La Fère. Il vit que cette place ne pouvait être enlevée de vive force et prit le parti de se diriger vers Amiens, en envoyant des détachements battre la contrée.
Les généraux ennemis croyaient avoir détruit l'armée du Nord à la bataille du 27 novembre. Leur surprise fut donc extrême en voyant cette même armée, plus forte qu'elle ne l'avait été et sérieusement commandée. Le général Faidherbe exécutait un projet hardi, mais excellent, qui consistait à attirer à lui l'ennemi.
La marche du 22e corps s'effectua avec beaucoup d'ordre. La cavalerie battit la campagne à de grandes distances et empêcha les surprises.
En approchant d'Amiens, on apprit que le mouvement de l'ennemi sur le Havre était arrêté, que Dieppe se trouvait évacué, et que des rassemblements de troupes s'opéraient vers Montdidier et Breteuil. Le général de Manteuffel abandonnait, du moins momentanément, ses projets sur le littoral pour venir à nous. L'armée du Nord allait donc avoir affaire à des forces supérieures. Faidherbe devait choisir une bonne position de combat. Il ne devait pas dédaigner la possession de la citadelle d'Amiens par l'ennemi, qui en évacuant la ville avait menacé les habitants d'un bombardement par la garnison de la citadelle. La menace avait même été suivie d'un commencement d'exécution et de paisibles bourgeois étaient tombés sous les obus.
L'armée française s'établit sur la rive droite de la Somme, dont les hauteurs dominent la rive gauche. On était ainsi parfaitement couvert au Sud par la rivière et le canal, avec de vastes marécages, très difficiles à tra-
verser. Tous les ponts avaient été coupés. Le général Faidherbe adopta pour ligne de bataille, faisant face à la citadelle, seul point de passage laissé à l'ennemi, la vallée de l'Hallue où se trouvent les villages de Daours, Bussy, Querrieux, Pont-Koyelles, Bavelincourt, Béhencourt, Vadencourt et Contay. Les troupes y furent cantonnées en grande partie ; le reste occupait, le long du chemin de fer, la ville de Gorbie où s'établit le quartiergénéral.
Les divers corps reçurent des détachements, et une division de mobilisés augmenta nos forces. Faidherbe se trouva ainsi à la tête de quatre divisions de deux brigades chacune.
Un projet d'organisation de l'armée en deux corps fut alors soumis au gouvernement qui l'approuva. La formation du 23e corps commença. Les généraux Paulze d'Ivoy et Lecointe devinrent généraux de division pour commander les 22e et 23e corps, et le général Farre promu au même grade remplit les fonctions de majorgénéral de l'armée du Nord, dont Faidherbe devint général en chef. La lre division du 23e corps, amiral Moulac, renfermait d'excellentes troupes, les fusiliers marins; la 2e division se composait des mobilisés et formait deux brigades sous les ordres des colonels Brusley etAmos. Cette 2e division était commandée par le général Robin, capitaine en retrait d'emploi, sans instruction militaire, sans moralité, et dont la probité a été mise en doute, dans l'enquête parlementaire (1).
Le gouvernement de la Défense nationale avait la faiblesse, pour ne pas dire plus, de placer des aventuriers de bas étage à côté et au-dessus de braves gens et de gens braves. Des généraux en chef n'avaient pas l'énergie de chasser de leur armée des hommes qu'ils méprisaient,
(1) Séance du 9 septembre 1871. Déposition du général Faidherbe. Observations de M. Maurice. Enquête parlementaire.
parce que ces hommes étaient en grand crédit auprès du gouvernement.
Toutes les mesures parfaitement prises, le générai Faidherbe indiqua lui-même à chaque corps sa position de combat. A peine les troupes étaient-elles installées dans leurs cantonnements qu'une forte reconnaissance de l'ennemi se dirigea sur Querrieux, notre centre. Cette reconnaissance de 2.000 hommes avec deux pièces d'artillerie fut repoussée jusqu'à 4 kilomètres. Ce combat très vivement mené fit le plus grand honneur au 18e bataillon de chasseurs à pied et au 33e de ligne. Notre perte fut de sept hommes tués et vingt blessés.
Le lendemain, il y eut quelques attaques aux avantpostes qui indiquaient une prochaine bataille; on disait même que cette affaire sérieuse aurait lieu le 24 ou le 25 décembre.
Nous devions renforcer nos lignes dans la journée du 23 lorsque ce jour-là même, vers neuf heures du matin, les grand'gardes placés en avant du bois de Querrieux signalèrent de fortes colonnes prussiennes qui, sortant d'Amiens, se dirigeaient sur nos positions par des routes différentes. Ces corps prirent leurs positions de combat, et l'ennemi envoya ses premiers coups de canon. Il était onze heures. L'attaque fut bien soutenue. Cependant les masses considérables envoyées par l'ennemi obligèrent d'abandonner les villages presque partout en même temps. Bientôt l'action devint générale sur une ligne courbe de plus de 12 kilomètres d'étendue depuis Daours jusqu'à Contay. Les marins de l'amiral Moulac soutinrent bravement le feu. De fortes colonnes ennemies pénétrèrent dans le village de Daours et serraient de près nos tirailleurs. Au même moment, vers trois heures, la lutte n'était pas moins vive au centre. Une compagnie de mobiles de Somme-et-Marne commandée par le capitaine d'Hauterive se distingua tout particulièrement. Ce combat
ou plutôt cette bataille de Pont-Noy elles dura jusqu'à la nuit et nos troupes étonnèrent l'ennemi par la vigueur de leur défense. On bivouaqua sur place par une nuit obscure et par un froid de sept à huit degrés au-dessous de zéro, sans rien pour allumer le feu et avec du pain gelé pour tout aliment.
Cette cruelle épreuve fut supportée avec une abnégation qu'on ne saurait assez admirer et qui fait autant d'honneur à nos jeunes soldats que leur courage devant l'ennemi. Le lendemain 24 décembre dès que le jour parut toutes les troupes étaient en ligne, les munitions avaient été complétées avec nos réserves et nous étions prêts pour une lutte nouvelle. Mais l'ennemi ne voulut pas l'entamer, quoique le prince Albert de Saxe fût arrivé avec des renforts.
Pour épargner à ses troupes les souffrances d'une nouvelle nuit de bivouac le général Faidherbe fit rentrer dans les cantonnements à deux heures de l'après-midi. Ce mouvement s'exécuta avec un ordre parfait, sans être inquiété par l'ennemi.
La bataille de Pont-Noyelles nous coûta 141 tués dont 5 officiers ; 905 blessés dont 45 officiers ; quelques centaines de prisonniers et un millier de disparus. L'artillerie eut 138 chevaux tués.
La majeure partie des disparus, composés de mobiles et de mobilisés, revint peu à peu lorsque le froid fut moins vif.
Le général Faidherbe ne pouvait songer à combattre longtemps dans de telles conditions d'infériorité. Il pouvait penser que son armée avait sauvé le Havre, mais faire plus devenait impossible, l'ennemi s'appuyant sur Amiens et sa citadelle. Le général en chef alla donc chercher des cantonnements moins exposés sur la rive droite de la Scarpe, entre Arras et Douai. Un peu de repos était nécessaire à ces jeunes troupes. L'ennemi
suivit l'armée du Nord dans son mouvement. Le 2 janvier 1871 le combat d'Achiet-le-Grand fit éprouver des pertes sensibles à l'ennemi. Le même jour la lro division du 22e corps commandée par le capitaine de vaisseau Payen, qui avait succédé à l'amiral Moulac, avec le titre de général de l'armée auxiliaire, avait traversé les villages de Boyelles et d'Ervillers, marchant sur Béhagnies, position très forte occupée par l'ennemi. Le 19e bataillon de chasseurs qui formait l'avant-garde commença l'attaque de Béhagnies, mais tous les efforts furent vains, nos troupes durent se retirer. Le concours de la 2e division (mobilisés) du général Robin aurait changé la face du combat, si, conformément aux ordres formels qu'il avait reçus, le sieur Robin était entré en ligne (1).
Le 3 janvier, à la bataille de Bapaume, pendant que l'armée faisait des prodiges, « la division Robin ne prenait qu'une faible part au combat, ne procurant d'autre avantage que de couvrir notre extrême gauche par sa présence. »
Le soir de la bataille de Bapaume nous étions victorieux. On passa la nuit dans les villages conquis sur l'ennemi. Une partie des troupes allemandes qui avaient pris part à la bataille s'étaient même débandées et dirigées en désordre sur Amiens.
Les Prussiens ont nié leur défaite de Bapaume ; cependant le général von Gœben publia un ordre du jour reproduit le 8 janvier par les journaux de Berlin ; voici la traduction du document : « Le général von Gœben, commandant de deux divisions de l'armée du Nord, publie un rapport officiel sur les engagements du 2 et du 3 janvier. Il établit que trop peu de troupes ont pris part à l'action, à cause de la marche trop lente de ses forces, et aussi que les nouveaux régiments paraissent être trop
(1) Général Faidherbe, Campagne de V armée du Nord, pages 44 et 45.
faibles. Il demande aux commandants des régiments une liste des officiers qui ont fui, pour qu'ils soient immédiatement cassés. »
Cet article d'un journal allemand fut traduit en anglais et reproduit le 9 janvier par le Daily Telegraph.
Quoi qu'ils en aient dit, les Prussiens étaient en forces ; ils avaient fait venir les troupes qui assiégeaient Péronne et, jusqu'à la fin de la bataille, ils recevaient des renforts qui portèrent leur effectif à plus de 20.000 hommes.
Pendant la nuit du 3 janvier, ils évacuèrent Bapaume, craignant d'être attaqués. Nos pertes, à la bataille de Bapaume, furent de :
183 tués, dont 9 officiers ;