‹ Récits militaires (volume 3)Chapitre 11 sur 21 · ET DE PUNIR LE PATRIOTISME COMME UN CRIME · texte numérisé non relu

ET DE PUNIR LE PATRIOTISME COMME UN CRIME

Le 25 novembre 1870, une proclamation allemande fat publiée au sujet de l'échauffourée de Châtillon ; nous la reproduisons, dans le français en usage parmi les envahisseurs :

« Dans la nuit du 18 au 19 de ce mois, les troupes prussiennes qui se trouvaient en petit nombre à Châtillonsur-Seine ont été surprises par des forces supérieures, composées de gardes mobiles et de francs-tireurs, et par suite du concours déloyal des habitants ont été mutilées et assassinées cruellement dans leurs habitations, ou

faites prisonnières; une partie seulement réussit à se retirer en combattant.

« Le commandant de cette ville, en faisant connaître au public cet acte détestable, contraire à tous les usages de la guerre, et indigne d'un peuple civilisé, se voit dans la nécessité de déclarer que, quoiqu'il reconnaisse à la population de Chaumont et des environs des sentiments meilleurs, quoiqu'il ait remarqué partout une attitude calme et convenable à l'état de guerre où nous sommes, il doit aviser aux moyens pour que des actes aussi déplorables et qui appelleraient les plus dures représailles, ne se reproduisent plus; c'est pourquoi, dans l'intérêt des troupes aussi bien que dans celui de la ville et du département, il juge utile de prendre les mesures de sûreté qui suivent :

« 1° Je m'assurerai d'un certain nombre de citoyens les plus notables de la ville et des villages environnants pour les garder en otages.

« 2° Si des événements pareils à celui que je viens de mentionner se reproduisaient en cette ville, ou même à la moindre tentation de cette nature, je ferais fusiller les otages pour punir le crime de leurs concitoyens, selon les droits de la guerre, me réservant, en outre, l'emploi de toute autre mesure de répression que je pourrais juger nécessaire, suivant la gravité des circonstances, telle que le pillage de la ville et d'autres localités, et même leur destruction par le feu et le glaive.

« En proclamant les mesures, nécessitées par l'acte infâme d'une population fanatique et qu'exige la sûreté de nos troupes, nul ne sera en droit de se plaindre de notre dureté, puisque leur exécution dépend de l'attitude du peuple lui-même.

« Je fais appel aux bons gens et aux personnes prudentes ; qu'ils exigent auprès des méchants et des impm-

RÉCITS MIHT. — LA LOIRE KT L'EST. — 3° SKRIE iO

dents pour que les malheurs de la guerre ne grandissent pas à l'infini par la propre faute du peuple. « A Chaumont.

« Le commandant des étapes,

« Ploetz, colonel. »

Telle est la théorie des otages.

Quant au sort qu'ils ont à subir, il est décrit par M. l'abbé Garreau, curé de Pithiviers-le-Vieil (1), ancien curé de Lorcy, l'un des otages. Nous abrégeons son récit :

Le jeudi,24 novembre 1870,1e canon grondait à Ladon, à quelques kilomètres de Lorcy (2). Depuis dix heures du matin jusqu'à cinq heures du soir, douze cents soldats français, de toutes armes, retranchés dans les maisons et les fossés, étaient aux prises avec sept mille Prussiens. Pendant ce combat, nous assistions douloureusement au défilé de quinze à vingt mille ennemis qui se dirigeaient par Juranville sur Beaune-la-Rolande. Ces troupes venaient de Metz, pour renforcer l'armée du général Von der Thann, battu à Coulmiers par nos jeunes soldats.

Le 25 novembre, nous étions envahis et prisonniers dans nos propres maisons. Les routes bien gardées ne permettaient pas aux habitants de gagner la campagne. De minute en minute, des cavaliers allemands passaient au galop. Les uns avaient leurs chevaux blessés par les balles, d'autres poussaient devant eux de malheureux paysans arrachés de leurs villages, et conduits comme otages.

Après le victorieux combat du jeudi, les Français rentrèrent dans Ladon. Les officiers décidèrent qu'une re-

(1) Pithiviers-le-Vieil (Loiret), 897 hab.

(2) Ladon, Lorcy, Juranville et Beaune-la-Rolande, quatre localités du Loiret.

connaissance serait faite sur l'armée prussienne signalée à Lorcy et à Juranville. Cette reconnaissance se composait de trois escadrons du 79 chasseurs, capitaine Gandon, des mobiles du colonel Girard et de francs-tireurs de Gathelineau.

Il y avait à Lorcy et dans les environs près de cinq mille Prussiens pour recevoir nos six cents éclaireurs.

Aux approches de Lorcy, la petite troupe française s'aperçut qu'elle allait avoir affaire à des forces trop nombreuses. Le capitaine Gandon proposa de battre en retraite, le colonel Girard ne fut pas de cet avis et donna l'ordre de marcher en avant. « On le veut, dit le capitaine Gandon, eh bien ! mes amis, marchons à la mort ! je serai à votre tête pour charger. »

Il y était, en effet, et après la première décharge, le capitaine, sabre en main, se lança sur l'ennemi.

De son côté, le colonel Girard, à la tête des mobiles, pénétrait jusque dans le village, sous une grêle de balles. Les Prussiens, embusqués dans les maisons, tiraient par les fenêtres.

Les femmes, les enfants, les vieillards et même les hommes se précipitèrent vers l'église et le presbytère. Le combat, très vif, dura une demi-heure.

Parmi les morts on trouva le capitaine Gandon et le colonel Girard. Ces deux officiers reposent dans le cimetière de Lorcy. Les chasseurs à cheval qui voulurent relever leur capitaine ont raconté que, mourant, il avait eu un suprême élan pour s'écrier : « 0 France ! ô ma femme ! ô ma mère ! ô ma fille ! »

Les Français se retirèrent donc vers Ladon où se trouvait le gros de notre armée ; la poursuite des Prussiens fut arrêtée à deux kilomètres du bourg, au bois de Chevenelle, par les francs-tireurs.

En revenant à Lorcy les Allemands allumèrent à la main un immense incendie dans la ferme du sieur Dupré,

et brûlèrent, en même temps, la maison de la veuve Chambon, pauvre vieille plus qu'octogénaire, qui, à genoux et les mains jointes, sanglotait en demandant pitié.

Restés maîtres de Lorcy, les Prussiens fouillèrent toutes les maisons pour se procurer des otages. Le curé, M. l'abbé Garreau, fut pris, comme franc-tireur. Un officier lui dit : « Vous êtes notre prisonnier, vous et tous les hommes qui sont ici (ceux qui s'étaient réfugiés dans Tégiise) ; vous êtes des francs-tireurs, vous irez à Corbeil-sur-Seine passer en conseil de guerre, puis vous serez fusillés. »

Les soldats prussiens réunis sur la place applaudirent bruyamment.

Le maire de Lorcy, M. Moreau, fut arrêté comme otage, malgré sa vieillesse et ses infirmités ; M. Langevin, employé du Crédit foncier à Paris, fut également pris, insulté, frappé outrageusement par des soldats ivres. Parmi les otages se trouvaient quatorze pères de famille et un vieillard marchand avec des béquilles.

Dans le moment même où les otages se complétaient par de nouvelles arrestations, on vit arriver un brancard recouvert de paille, où étaient étendus deux officiers prussiens grièvement blessés au combat de Chevenelle. Au nombre des porteurs du brancard se trouvait un habitant de Lorcy nommé Thomas Presle. Il avait rendu un service aux Prussiens qui , pour toute récompense, le jetèrent dans les rangs des otages.

Les deux officiers furent déposés au presbytère et couchés dans le propre lit du curé. Sa sœur devint leur garde-malade , elle les veillait la nuit, les comblait de soins, pendant que son frère, le prêtre, était traîné sur les routes par des soldats furieux, qui l'injuriaient et le frappaient.

Lorsque les otages furent au nombre de quarante, un officier prussien donna l'ordre de se mettre en marche. Le départ se fit au milieu des larmes des mères et des enfants. Ces lamentations redoublaient les cris de fureur des soldats allemands, qui frappaient leurs prisonniers.

L'abbé Garreau poursuit son récit : On nous fit arrêter au premier poste prussien établi à Lorcy même, dans la maison d'un des pauvres captifs. La femme était de retour chez elle avec ses trois petits enfants. En revoyant son mari elle jeta des cris perçants, les enfants se précipitèrent dans les bras du père, mais les Prussiens rétablirent Yordre à coups de crosse.

Après un quart d'heure de halte on donna le signal du départ pour Beaune -la-Rolande par Juran ville. Tous les prisonniers formaient un même cortège ; les otages et les quelques soldats français tombés aux mains de l'ennemi marchaient ensemble, les otages en avant.

Nous suivions notre route, au milieu des Allemands devenus de plus en plus menaçants. Ne pouvant se faire comprendre, ils nous montraient leurs baïonnettes, et ceux qui parmi nous ne marchaient pas assez vite recevaient des coups de crosse. J'avais été surpris les pieds chaussés de sabots, et l'on me faisait ainsi marcher, ce qui m'était fort pénible. Peu à peu et surtout vers le soir, nous allâmes d'un pas moins rapide, car nous traînions dans nos rangs un vieillard de soixante-dix-huit ans, le sieur Daire, qui depuis longtemps ne se soutenait qu'avec des béquilles. Le pauvre homme fit des efforts inouïs pour arriver jusqu'au pavé de Juranville.

Là, le cortège s'arrêta pour être passé en revue. Les insultes de la soldatesque devinrent intolérables. On nous

annonça que nous serions pendus comme francs-tireurs. Je reçus un coup de pied d'un valet : c'était la seconde fois que j'étais frappé. Un officier supérieur me dit : « C'est bien triste de voir un pasteur en compagnie de ces francs-tireurs. »

Un général ajouta : « Si vous n'avez rien fait, comme vous l'affirmez, monsieur le curé, il ne vous sera rien fait. » Je profitai de la présence de ce général, pour le prier de prendre en pitié le malheureux M. Daire. Le général le fit comparaître, l'examina, et, le faisant sortir du rang, l'envoya en prison.

Nousreprîmes, sous la garde de nouveaux soldats, notre route vers Beaune-la-Rolande. Nous espérions tous être promptement mis en liberté, et cependant la plupart devaient aller jusqu'à Dresde, au royaume de Saxe.

Dans la boue jusqu'à mi-jambe, nous arrivâmes, vers neuf heures du soir, à Beaune-la-Rolande.

La ville était remplie d'Allemands. Presque tous les habitants avaient fui, abandonnant leurs maisons, et n'ayant plus de ressources. Les soldats prussiens euxmêmes manquaient souvent de pain.

Beaune offrait donc l'image de la désolation. Nous fûmes accueillis par des cris furieux, et des menaces de mort. Au milieu d'un groupe de soldats prussiens, je fus interpellé par l'un d'eux, qui m'appela mon camarade. C'était le première expression de sympathie que j'eusse rencontrée depuis ma captivité. Je demandai donc, en langue latine, à cet homme s'il était comme moi prêtre catholique. Il détourna la tête sans paraître me comprendre, et j'en conclus qu'il pouvait bien être ministre protestant.

La nuit était sombre, froide, et pluvieuse. On nous arrêta pendant une demi-heure environ à la porte du général qui était à table; nous attendions sous la pluie la fin du dîner de Son Excellence et de l'état-major. Enfin

un officier apporta l'ordre de nous enfermer dans la crypte, sous l'église de Beaune. Nous y fûmes conduits avec accompagnement d'injures et menacés d'être fusillés le lendemain matin.

Pour toute nourriture, on nous apporta un seau d'eau. Heureisement, au moment du départ, ma sœur avait donné un morceau de pain à chaque otage.

Le lendemain, à la première heure du jour, la porte s'ouvrit et l'on appela, en français, la maire de Lorcy et M. le curé. Nous fûmes conduits par quatre soldats armés dans un appartement de la mairie, converti en corps de garde et m prison. C'était peut-être une attention de nos vainqueurs car nous trouvâmes là-haut, avec le luxe d'un lit de faille étendu par terre, un air plus respirable. De plus, nous nous trouvâmes en compagnie de plusieurs maires et adjoints des environs, arrêtés comme otages : M. le maire de ^éziôres-sous-Bellegarde, celui de Montbarrois, celui de ^iranville, etc.

Dans une chamb-e obscure, près de celle que nous occupions, gisait su- ia paille le digne sous-préfet de Montargis, M. CiVa»b0nnjer? arr^té chez lui et amené à travers la ville, les u^ns liées deiTière ]e dos, et aussi M. de Vaublanc, noble t^e de la même vin^

Dans cette prison nouv,1(3) M le maire de LoTCy^ b vénérable M. Moreau, renco.,a sQn neye^ M> Bmnei^ maire de Mézières. Ce fut un jr^onheur, car iin'aurait pu supporter seul, sans un bras u. leg fatigueg aux quelles il fut condamné.

A dix heures, la faim se faisait .*. Leg ^^ demandèrent du pain et de 1 eau. Cette deu ^ semb]ait oubliée, lorsque M. le curé de Beaune et ^ grâce à leur brassard, purent arriver jusqu o g ^ nous apporter des vivres; quelques dames cha, ^ vinrent aussi à notre secours.

La journée se passa sur la paille. Le maire de Lortv

après un interrogatoire, fut reconduit dans la crypte avec les autres prisonniers.

A travers la croisée donnant sur la place, nous pouvions remarquer des marches continuelles d'hommes et de chevaux, de canons et de voitures de munitions. Une animation extraordinaire se manifestait sur tous les visages. Les Allemands semblaient pressentir l'approche de l'armée française.

Durant cette journée du dimanche, nous voyions d'heure en heure arriver parmi nous quelques soldats français faits prisonniers, puis, comme otages, des mai/es, des adjoints, des vieillards, de prétendus francs-tireurs. On les installait dans la crypte ou à la mairie.

Cette seconde nuit fut troublée par le bruit de troupes en marche, le roulement de l'artillerie, les cris confus de la troupe. Ce ne furent ni les tambours, ni les clairons qui sonnèrent le réveil du lendemain. Le canon français nous fît tressaillir. A ce bruit se joignirent bientôt les déchirements de la fusillade. On se battait donc du côté de Lorcy, Mézières et Saint-Loup-des-Vignes. Ce lundi, 28 novembre, serait-il un jour de victoire ?

Les Prussiens étaient dans l'agitation la plus grande. Nos gardiens semblaient inquiets. Chose singulière, les Allemands ne nous insultaient plus, lorsque le bruit delà fusillade se rapprochait.

Chacun de nous entendait les battements de son cœur et nous faisions les vœux les plus ardents pour le succès de nos armes. Le combat dura environ deux heures. J'ai appris plus tard que nos soldats et les mobiles furent admirables d'élan et de vigueur, que depuis Ladon ils marchèrent constamment en avant, chargeant l'ennemi, balayant tout le pays, depuis Chapelon et Mignerette, Corbeilles et Lorcy jusqu'à la gare de Beaune. Le même entrain existait du côté de Mézières et de Saint-Loup~des- Vfgnes .Nos soldats montaient sans cesse vers nous, et

les tambours qui battaient la charge nous faisaient tre§^ saillir.

Les morts et les blessés ne manquèrent pas des deux côtés ; Téglise, le presbytère, l'école des enfants et la maison des sœurs de Lorcy furent transformés en ambulance. Les habitants prodiguèrent leurs soins aux blessés allemands aussi bien qu'aux français.

Un peu après dix heures, une bombe arriva jusqu'à nous. Elle tomba sur la mairie même avec un fracas, épouvantable; un nouveau projectile brisa la croisée de l'appartement qui nous servait de prison. Un cri d'épouvante se fit entendre. Nos gardiens très effrayés descendirent précipitamment en nous donnant l'ordre de les suivre. Nous sortions à peine de notre prison, lorsqu'une troisième bombe tomba sur le bâtiment, brisant les fenêtres, renversant les meubles, et nous précipitant les uns sur les autres. Je fus blessé à la main droite. Nos gardiens nous pressèrent de nous relever et nous arrivâmes en courant dans la crypte, déjà pleine de prisonniers. Nos gardiens semblaient encore plus effrayés que nous, mais aucune injure ne s'échappait de leurs lèvres, quoique leur regard menaçant nous fît encore trembler.

Dans la crypte, nous étions tous réunis, civils et militaires, otages et prisonniers. Sur le marche-pied de l'autel principal une ambulance était établie. Les instruments de chirurgie établis autour des opérateurs étaient déjà sanglants. Les blessés, presque tous allemands, arrivaient en grand nombre portés sur des civières. Les provisions de linge de pansement furent bientôt épuisées, et l'officier qui commandait demanda un homme de bonne volonté pour aller chercher des compresses, des bandes et des médicaments à la maison des soeurs. La mission était périlleuse, car il fallait traverser un terrain sillonné par les projectiles. M. Charbonnier, sous-préfet de Montargis, se présenta le premier pour remplir ce devoir. Il

partit au milieu d'une grêle de balles, et traversa deux foi la ville pour rapporter dans la crypte une charge de linge.

Nous pensions que ce brave otage serait mis en liberté pour le généreux service qu'il venait de rendre aux blessés ennemis. Deux jours après, on l'envoyait en Allemagne.

Dès que la provision de linge fut arrivée, chacun de nous devint "iiiîrmier. Les draps, les serviettes étaient convertis en bandes et en charpie. Nous étions au service des blessés prussiens qui semblaient reconnaissants. Le sous-préfet de Montargis, en rentrant dans la crypte, nous avait donné l'assurance qu'il avait vu les Français monter, la baïonnette en avant, s'élancer dans quelques maisons de la ville.

C'étaient, en effet, le 3e zouaves et les mobiles du Haut-Rhin, qui, trouvant l'ennemi barricadé dans les habitations, faisaient le siège de chacune d'elles, enfonçaient les portes, et entraient par les croisées.

L'agitation fébrile, l'inquiétude de nos gardiens confirmaient cette bonne nouvelle. Le médecin en chef, qui connaissait par les blessés tous les incidents de la bataille, savait que nos soldats étaient déjà dans Beaune. 11 s'informait si le drapeau de Genève était bien visible sur le clocher de l'église. Déjà il nous annonçait notre prochaine délivrance, et la peur le troubla tellement, qu'il donna sa carte au sous-préfet de Montargis, en sollicitant sa protection ; d'ailleurs, disait-il, je ne suis pas Prussien, mais Allemand.

Vers quatre heures, le bruit de la bataille augmentait de plus en plus, et la terre tremblait jusque sous nos pas. La voûte de la crypte était ébranlée à chaque détonation d'un canon de campagne que nos ennemis avaient placé presqu'à l'entrée du clocher de Beaune. La fusillade était des plus vives : une vraie tempête d'artillerie, une pluie de fer et de plomb.

Rangés dans la crypte sur deux rangs, appuyés sur leurs fusils, les soldats qui nous gardaient mettaient tantôt leurs baïonnettes, et tantôt les retiraient; ils jetaient leurs cartouches à terre, puis les ramassaient; ils prenaient envers nous des airs parfois suppliants, et bientôt après menaçants.

Ce fut dans ce moment d'un suprême péril que le noble otage de Montargis, M. de Vaublanc, se mit à genou devant tout le monde et, découvrant son front, me dit : « Monsieur le Curé, nous sommes en grand danger, donnez-moi, je vous prie, l'absolution in articulo mortis. » A ces paroles, chacun des otages s'agenouilla. Je donnai cette absolution solennelle avec une profonde émotion.

A peine les prisonniers étaient-ils relevés, à peine avais-je prononcé les dernières paroles du pardon, que l'ordre arriva de faire évacuer la crypte et d'abandonner la ville. A cette nouvelle, nos gardes chargent leurs armes, remettent la baïonnette au canon, et nous poussent violemment hors de la prison. On ne laissa que les blessés dont plusieurs se mouraient.

L'armée prussienne se repliait vers Beaumont, abandonnant la ville aux Français. Nous traversâmes les rues au pas de course, insultés par tous les Prussiens que nous rencontrions, frappés par nos gardes, au milieu du sifflement des balles, qui déchiraient nos vêtements.

Après avoir parcouru trois kilomètres dans la boue du champ de bataille, avec nos sabots ou les pieds nus, après avoir rampé tout le temps dans les sillons, pour éviter les balles, nous arrivâmes jusqu'au commandant entouré de son état-major. On nous tint à quelques pas de cet officier supérieur, et le chef de notre escorte lui demanda ce qu'il fallait faire de nous. « Ces hommes, répondit le commandant , ce sont des francs-tireurs déguisés, il faut les fusiller. »

Ces mots furent prononcés en français. Entendant cette condamnation, Langevin s'écria : nous sommes innocents î

Chacun de nous répéta d'une voix plus ou moins ferme : Nous sommes innocents !

Emporté par une colère insensée, le commandant lança son cheval au milieu de nos rangs ; l'état-major suivit et nous fûmes renversés à coups de sabre, ou par le poitrail des chevaux, foulés aux pieds, meurtris... ce fut un vrai massacre ; les soldats qui se trouvaient parmi nous criaient : « Nous appartenons à l'armée française ; nous sommes soldats, désarmés. » Nous étions brisés de coups, tous blessés, tous ensanglantés.

Un seul ne se releva pas, c'était un otage, le fils de M. Picard, adjoint au maire de Lorcy. Ce digne homme, père de trois petits enfants, restait à terre, évanoui, le visage couvert de sang. Il fut emporté par nous. Je me présentai des premiers, mais à peine pouvais-je me soutenir. Au reste, bien peu, parmi nous, eurent la force de porter le malheureux Picard. On se mettait trois ou quatre pour un si faible fardeau. J'avais un bras tellement blessé que j'éprouvais d'horribles souffrances.

La nuit arrivait. Les Français ne voulurent point occuper Beaune, dont ils étaient maîtres. Il nous semblait cependant que cette ville était l'objectif de la bataille de ce jour. Ils se retirèrent, dit-on, devant un renfort considérable arrivant aux Prussiens dans la direction de Pithiviers. Ils rentrèrent donc sous Bellegarde, abandonnant, hélas ! un terrain conquis au prix de tant de sang.

Pour nous, pauvres prisonniers, nous étions à la fin de cette rude journée, sous le coup des colères prus-

siennes, d'autant plus vives que nos ennemis considéraient cette bataille comme perdue pour eux.

Après avoir entendu prononcer, contre nous, la sentence de mort et avoir reçu des officiers de Tétat-major cette cruelle flagellation , nous fûmes dirigés sur un autre point de retraite, vers le gros de l'armée prussienne. Nous retombions ainsi à chaque instant dans des groupes nouveaux de soldats irrités, qui se précipitaient sur nous, nous crachaient au visage et nous frappaient à coups de crosse. Les soldats prisonniers de guerre protestèrent si bien qu'on les sépara des civils. Mis à part, nous eûmes quatre assauts à soutenir où les otages furent foulés aux pieds. Malgré tout ce qu'on nous dit de l'honneur de l'officier prussien, nous eûmes la douleur de voir que le signal de ces barbaries était donné par lui et que le premier coup partait de sa main.

Non contents de nous frapper, les soldats prussiens s'emparaient de nos montres et de notre argent : c'est ainsi que l'excellent M. de Vaublanc se vit enlever une somme de 600 fr. par l'un des uhlans qui l'avait assommé.

Après plusieurs haltes dans les champs couverts de débris, les Prussiens, prévenus que l'armée française ne voulait point occuper Beaune, se jetèrent de nouveau dans l'intérieur de la ville, où ils avaient abandonné 14 canons. On nous y ramena.

Tous les Prussiens rentrés dans Beaune poussèrent, en nous voyant, un hourrah formidable. Les insultes les plus grossières, les menaces les plus effrayantes furent dirigées contre nous, pauvres victimes de la guerre. La vue du sang qui couvrait nos visages ne fit que redoubler les cris des Allemands. Il y eut un moment terrible pour les otages, lorsque la soldatesque voulut nous jeter vivants dans un immense incendie allumé chez M. Durand, adjoint au maire.

Un major prussien, portant le brassard de Genève, me mit le poing sur la gorge en m'appelant des noms les plus vils. Mes compagnons d'infortune m'adressaient des excuses en voyant un prêtre insulté de la sorte.

Enfin, au milieu des huées de cette multitude furieuse, et après de nouveaux coups reçus sur nos blessures saignantes, nous fûmes enfermés dans l'église. A la demande de M. de Vaublanc, chacun s'agenouilla et je récitai une prière.

Pendant la nuit, de nombreux prisonniers de la bataille, zouaves, mobiles, soldats de toutes armes vinrent grossir nos rangs.

La faim se faisait sentir, et les Allemands ne nous donnèrent même pas un peu d'eau pour laver nos blessures. La porte de notre prison s'ouvrit de bonne heure, et nous fumes rassemblés sur la place, les militaires à part des civils, et les prétendus francs-tireurs formant un troisième groupe.

Un officier prussien, s'approchant des civils, demanda quels étaient les otages? M. le sous-préfet de Montargis, M. de Vaublanc, M. Moreau, maire de Lorcy, et plusieurs autres fonctionnaires se présentèrent. J'aurais pu me joindre à eux dans l'espérance d'un sort meilleur, mais je ne voulus pas me séparer de mes paroissiens ; d'ailleurs j'étais considéré comme le chef des francs-tireurs.

Les otages furent conduits dans cet appartement de la mairie, d'où les bombes françaises nous avaient fait sortir la veille. Mais ces otages ne reçurent ni pain, ni eau. Vers midi, on les mit en route pour l'Allemagne. Quelques-uns recouvrèrent leur liberté pendant la route, M. de Vaublanc, à Troyes, MM. Moreau et Brunet près d'Orléans.

Avant le départ, un spectacle bien triste nous fut ménagé par les Prussiens. Toutes les armes, les chassepots surtout, s'entassèrent devant les soldats prisonniers.

L'ennemi prit le triste plaisir de briser ces armes à coup de marteau, en insultant les prisonniers. Ceux-ci détournaient la vue, beaucoup protestaient avec colère, plusieurs avaient les yeux mouillés de larmes. Un zouave cria : Rendez-moi mon fusil pour cinq minutes et venez douze Prussiens pour le reprendre !

Lorsque le dernier fusil fut brisé, on nous dirigea sur Pithiviers (1), quartier-général de l'armée prussienne. M. le curé de Beaune et le vicaire, M. Cornet, me donnèrent une demi-tablette de chocolat trouvée difficilement dans la ville.

Nous sortions de Beaune pour marcher sur le champ de bataille de la veille. Je ne saurais peindre le tableau qui me déchira le cœur : à chaque pas, nous rencontrions des hommes et des chevaux morts, des débris de charriots, des sacs ouverts, des gibernes vides, des képis et des choses sans formes, sans noms, sanglantes, couvertes de boue. Là, un artilleur; là, un mobile ; plus loin des zouaves, des soldats de la ligne, des chasseurs à pied. Tous ces enfants de la France étaient jeunes, et, l'avant-veille, pleins de vie. Déjà les maraudeurs avaient dépouillé les morts, et nous ne pouvions distinguer les officiers. Au milieu de tous ces corps, il n'y avait pas un seul soldat allemand. Tous avaient été relevés la veille à sept heures par les voitures d'ambulance.

Après une heure de marche, nous étions à Barville (2) où nous nous trouvions au milieu de F avant-garde du corps d'armée du prince Charles accouru au secours des combattants de Beaune. Chacun de nous crut qu'il allait être fusillé, tant les menaces, les injures, les coups devinrent effroyables. A Boynes (3), nous fûmes encore plus maltraités, s'il est possible.

(1) Pithiviers (Loiret), 4.585 hab.

(2) Barville (Loiret), 536 hab., canton de Beaune-la-Rolande.

(3) Boynes (Loiret), 1.519 hab., canton de Pithiviers.

« Ce sont là les soldats qu'on nous oppose, disaient les officiers en mordant leurs cigares, mais ce sont des singes (sic). »

Enfin nous arrivâmes à Pithiviers dans la soirée. Depuis longtemps cette ville était au pouvoir de l'ennemi. Les habitants qui avaient entendu les canons de Beaune et croyaient les Français vainqueurs accoururent en grand nombre pour voir les prisonniers. On lisait sur leurs visages le deuil de leur âme, beaucoup versaient des larmes. Tous vinrent à nous avec des provisions. Nos gardes s'opposaient à la distribution des vivres ; après quelques pourparlers il fut permis aux soldats prisonniers d'accepter du pain, mais les civils ne purent toucher à rien. Cependant la faim se faisait cruellement sentir.

On nous fit passer la nuit dans l'église qui était extrêmement froide. Mes compagnons de captivité furent dirigés vers la nef et je fus conduit dans le chœur, devant l'autel. L'officier qui m'y conduisit me dit que j'étais mis à part, afin de me condamner à garder le silence.

À peine était-je installé, que je vis un prêtre venir dans le chœur que j'avais éclairé, en allumant un cierge. Ce prêtre portait sur la poitrine la croix d'aumônier militaire et se nommait Fabbé Peyre, des Chartreux de Lyon, aumônier des mobiles de la Loire, et fait prisonnier à Beaune-la-Rolande, au moment où il donnait, sur le champ de bataille, ses soins religieux à de pauvres blessés. L'abbé Peyre me questionna sur la situation qui m'était faite, je répondis que j'étais pour cette nuit condamné au silence. Alors M. l'aumônier alla trouver les officiers français prisonniers, enfermés à la sacristie. Ces messieurs, et parmi eux le capitaine Dugas, ancien zouave pontifical, M. le comte d'Adhémar, des chasseurs à cheval, poussèrent la bienveillance jusqu'à réclamer

auprès de l'autorité prussienne, contre de semblables procédés envers un prêtre français ; ils demandèrent, en particulier, que je quittasse le gros des prisonniers pour prendre place parmi eux.

Grâce à cette intervention, je me trouvai bientôt au milieu de mes libérateurs.

Des vivres nous furent apportés par les soins de M. de la Taille, curé de Pithiviers. Depuis deux jours, nous n'avions été soutenus que par quelques aumônes. Les bonnes soeurs de Saint-Vincent se chargèrent de la nourriture des civils.

Le lendemain, nous allâmes coucher àMalesherbes (1). Les habitants nous comblèrent d'attentions. Les 700 prisonniers furent enfermés dans l'église, et l'on m'installa avec les officiers.

C'est là que je reçus de M. l'abbé Cornet, vicaire de Malesherbes, le don d'un vêtement plus chaud ; c'est là que ce digne confrère voulut bien échanger ses souliers contre les sabots que j'avais traînés jusque-là. Je n'aurais pu, sans cette charité, continuer ma route, tant mes pieds étaient meurtris et sanglants.

Notre troisième étape aprèsBeaune était Fontainebleau, où notre entrée souleva toute la population. Nous fûmes conduits à la caserne, à quatre heures du soir, escortés par une foule sympathique qui apportait argent, vivres, vêtements, secours de toutes sortes. Un comité de secours remit six cents francs pour les prisonniers ; je dus accepter 60 francs pour mes paroissiens. Pendant un instant, nos gardes furent débordés par la foule ; dans ce moment je vis une femme, une vraie française, donner un vigoureux soufflet à un grenadier prussien qui l'avait repoussée violemment, lorsqu'elle distribuait du pain à nos soldats captifs.

(1) Malesherbes (Loiret), 1.790 hab., arrond. de Pithiviers.

liÉCITS MILIT. — LA LOIRK Eï L'EST. — 0e SÉPJJÎ. i7

De Fontainebleau à Corbeil-sur-Seine, la distance est bien grande, et ce fut pour nous une douloureuse journée. Melun nous reçut admirablement bien. L'abbé Peyre et moi étions placés en tête de la colonne, pour que du premier coup d'œil on vît la soutane du prêtre catholique.

Ce spectacle toucha tellement le vénérable curé de Gorbeil, qu'il se promit de nous sauver de la captivité. Le soir même le digne homme se rendit à Saint-Germain, auprès de Son Excellence le général de Golthe, pour lui faire part de la pénible impression qu'avait causée partout la vue de deux prêtres et d'une troupe de pauvres cultivateurs, confondus avec les prisonniers militaires. Il conjura le général de mettre un terme à ce scandale dans l'intérêt même de la Prusse ; de renvoyer dans leurs foyers ces malheureux qui avaient tant souffert, et d'accorder aux deux prêtres captifs une liberté qu'ils n'avaient pas mérité de perdre.

Malgré sa puissance, le général de Golthe ne put tout accorder, mais il promit que les deux prêtres ne partiraient point le lendemain pour l'Allemagne, qu'ils resteraient à Gorbeil, après avoir pris rengagement par écrit et sur leur honneur de ne pas^s'éloigner sous peine de mort.

Ce ne fut pas sans douleur que le pasteur se vit éloigné de ses chers paroissiens. Cependant j'acceptai l'offre qui m'était faite, dans la pensée d'être plus utile à mes compagnons près des autorités allemandes, que dans l'isolement d'une ville prussienne.

L'engagement ayant été signé, l'abbé Peyre et moi nous fûmes mis en liberté conditionnelle. L'une des premières familles de Corbeil nous recueillit. M. le président Habert et sa vénérable mère nous offrirent la plus généreuse hospitalité.

(1) Corbeil (ieine-et-Oise), 6.000 hab., chef lieu d'arrondissement.

Le lendemain matin, avant le départ des prisonniers, je me rendis au milieu d'eux, pour les encourager et leur donner l'assurance qu'en restant à Gorbeil, auprès de nos juges, je ne manquerais pas de plaider leur cause et de hâter leur délivrance, dans la mesure de mes forces.

Ils partirent sans moi, et je les vis s'éloigner en étouffant mes sanglots. Pauvres gens de la campagne, dont pas un seul n'avait tiré un coup de fusil, et qui souffraient le martyre! Combien, parmi eux, devaient mourir sur la terre étrangère!

Après quelques jours passés chez l'excellent M. Habert, je fus prié par les religieuses de la Quarantaine de venir dans leur maison convertie en ambulance, afin d'y remplir les devoirs de l'aumônier.

Je restai au milieu de ces bonnes sœurs jusqu'à la fin de la guerre.

Lorsque les soldats allemands s'étaient emparés de c& prêtre, il était considéré comme un otage. Plus tard il ne fut qu'un prisonnier ordinaire, mais non pas un prisonnier de guerre. Qu'était-il donc? Ils le traitaient de franctireur et savaient parfaitement que sa main n'avait jamais touché une arme. Les paysans avec lesquels il se trouvait confondu ne rappelaient en rien le romain Régulus.

En enlevant ainsi les populations de leurs demeures, en les traînant sur la terre étrangère, les envahisseurs voulaient effrayer les citoyens, répandre la terreur, empêcher la résistance locale et affaiblir le patriotisme. Les Allemands donnèrent le nom d'otages à leurs prisonniers civils. Ils s'emparèrent des autorités, maires, adjoints, magistrats, hommes influents par leur caractère ou leur

fortune. Ils arrêtèrent aussi de simples cultivateurs et des vieillards pour terrifier les masses populaires. Les traitements les plus barbares furent infligés à ces malheureux et plusieurs périrent sous les coups.

On nous avait dit que l'Allemand était un poète, un rêveur, un philosophe !

La guerre l'avait donc cruellement perverti ?

Non content d'être sans pitié sur les champs de bataille, avide dans les villes qui ouvraient leurs portes, il faisait reculer la civilisation en refusant aux citoyens la neutralité à laquelle ils ont droit.

Un bourgeois inoffensif est dans sa demeure, entouré de sa femme et de ses enfants ; le village qu'il habite se voit envahi par un bataillon prussien, sa porte est enfoncée à coups de crosse, et deux uhlans s'emparent de ce Français. Il est insulté, frappé, emprisonné, et conduit captif dans quelque province lointaine au delà des frontières.

Mais qu'est-ce donc que la barbarie? L'Allemand a-t-il le droit de la maudire ? Peut-il mépriser le temps où les peuples vaincus devenaient esclaves des vainqueurs ?

Les généraux de l'Allemagne peuvent créer de magnifiques armées, redoutables à l'Europe; les savants de l'Allemagne peuvent faire faire des progrès à l'esprit humain ; les poètes de l'Allemagne peuvent enflammer toutes les âmes ; le nouvel Empire peut faire oublier Charlemagne et ses preux : il n'y en aura pas moins une tache éternelle sur ce manteau souverain. Ce sera la goutte de sang, tombée du cœur de notre pauvre paysan, sous les coups d'une soldatesque ivre de vengeance, et sous le regard impassible du hobereau prussien transformé en capitaine.

Les insurgés de la Commune ont imité les Allemands ; eux aussi ont voulu leurs otages et les ont assassinés. Ne pourrait-on pas dire que l'arrêt de mort exécuté à Paris,

sur les prisonniers de la Roquette, venait de Berlin?

Désormais l'otage est un condamné à mort, dont l'exécution se fait attendre. En temps de guerre tout citoyen de la nation vaincue est un otage.

Lorsqu'un prisonnier appartenait à un homme en qualité d'esclave, il était protégé par tous.

Depuis que le prisonnier appartient à tous, il n'est protégé par personne. L'esclave antique était moins à plaindre que l'otage moderne, tel que le comprenaient les Prussiens et les hommes de la Commune.

En parcourant nos provinces, les Allemands s'arrêtaient devant un village et voyaient à l'horizon des francstireurs en retraite regagner leurs demeures éloignées. Ces francs-tireurs avaient rapidement traversé ce pays, auquel ils étaient étrangers.

Les Allemands le savent. Cependant ils marchent droit au village, pillent les chaumières, les incendient, dispersent les troupeaux à coups de fusil, et s'emparent d'un certain nombre d'habitants qu'ils frappent sans pitié. « Ces hommes, disent-ils, étaient des francs-tireurs, nous les prenons comme otages. » Alors, sans jugement, un citoyen français est conduit en Allemagne comme prisonnier.

La conscience humaine se révolte en présence de tels crimes.

On a défini la guerre la poursuite du droit par la force, mais les Allemands ont fait de cette guerre le mépris du droit et l'abus de la force.

Les mêmes pensées agitaient notre esprit lorsque l'ennemi rentra dans ses foyers après la paix. Alors notre plume traça des lignes presque semblables à celles-ci, inspirées qu'elles étaient par des sentiments semblables :

Cette guerre sera fatale à l'Allemagne. Les mauvais instincts de la race germanique se sont déchaînés. Ces

instincts ne seront pas étouffés parce que le soldat reprendra son vêtement de travail et quittera la caserne pour sa chaumière.

On a enseigné à ces innombrables légions que l'espionnage n'était pas une bassesse; on leur a prouvé que le mensonge avait son mérite et son utilité ; on a professé devant elles l'art de tuer sans risquer sa propre vie; on a formulé, pour tous, les théories de la réquisition personnelle, ingénieuse variété du vol à main armée; on a établi les règles de l'incendie et les lois pour l'enlèvement des otages.

Toutes les tendresses, toutes les pitiés, toutes les charités mises par Dieu dans le cœur de l'homme ont été effacées. Le Prussien s'est montré sans respect pour le vieillard, la femme et l'enfant. Oubliant sa propre dignité, il a frappé le paysan désarmé, couché dans le sillon. Il a porté une main sacrilège sur le soldat français, son égal, oubliant que les gens de guerre se combattent mais ne s'avilissent jamais, car ils forment, quel que soit leur drapeau, une corporation fraternelle.

La Prusse a mis en oubli toute grandeur morale. Elle a laissé sur nos murs calcinés l'empreinte d'une main sanglante.

Soyez fiers de vos universités, de vos maîtres d'école, de vos philosophes, de vos poètes, de vos penseurs ! Ecoutez les voix qui s'élèvent de vos foyers pour proclamer la suprématie de l'Allemagne ! Vous êtes vainqueurs. Deux provinces françaises s'ajoutent à vos provinces. Vos sentinelles veillent aux remparts de Strasbourg et de Metz; vos officiers et vos soldats rentrent chez eux enrichis par nos dépouilles.

Comptez les milliards de francs que nos chaumières ont versés dans votre trésor de la guerre. Ecoutez les récits de ceux qui viennent de Sedan, de Saint-Cloud ou de Châteaudun, ils ont de longues histoires à raconter aux

vieilles mères et aux jeunes fiancées. Ils connaissent les merveilles du pétrole, ils savent comment se défonce un coffre-fort, ils découvrent habilement les réduits où se cachent les bijoux, l'argenterie et les pendules.

Mais vous payerez chèrement vos triomphes de quelques jours. Votre société germanique est corrompue à jamais. Avec les anciennes armées professionnelles, le péril était moindre, mais votre armée conquérante se composait de la race allemande tout entière. L'étudiant, le commis, le médecin, le laboureur, le savant, le noble, l'ouvrier, le riche aussi bien que le pauvre, savent désormais que la force prime le droit. Chacun se chargera, dans sa sphère, de traduire et d'appliquer la formule brutale.

Tout ce monde a fermé son cœur aux sentiments généreux. Vous serez fatalement dévorés par la corruption que vous avez élevée à la hauteur d'une institution. Votre discipline toute physique, basée sur la crainte, sebrisera comme le verre de cristal tombé sur le marbre. Votre machine de guerre, si puissante, mais si compliquée, grincera dans tous ses ressorts, rongée par la rouille sanglante. « Les morts vont vite », dit votre ballade allemande ; laissez passer les morts , qu'ils soient empereur, grand chancelier, ou généraux illustres. Les morts vont vite.

Un jour prochain, la France se dressera devant vous, le front cicatrisé, et, d'une voix sévère, vous demandera compte de vos crimes. Ce jour-là, les otages sortiront de leurs tombes.

Et le monde saura qui de vous ou de nous méritô son estime et son amour. On dira : Le peuple français apparaît dans l'histoire comme un vaillant soldat qui a tenu plus d'une fois dans sa main l'épée de la justice, mais non pas comme un conquérant rapace. Dans la conquête, ce grand amant de la gloire a toujours recherché plutôt l'honneur que le profit.

Le siège de Belfort mérite une attention particulière. Cette ville n'est pas une place forte, mais un camp retranché. Le gouverneur de Belibrt, le colonel Denfert- Rochereau, officier du génie, devait donc, naturellement, s'inspirer de l'histoire des sièges et ne pas attendre l'ennemi à l'abri de ses remparts. Il devait occuper le terrain des attaques aussi loin que le lui permettait l'effectif de la garnison, considérer la forteresse comme un point d'appui, une immense batterie de position sous laquelle la garnison pouvait opérer sans danger. Ce système de défense, le seul- admissible, forçait l'ennemi à tenir éloignées ses lignes d'investissement. Il accroissait les ressources de la défense et retardait le moment où l'ennemi pourrait procéder à l'établissement de ses batteries de

siège.

On sait que cette ville est située dans la dépression connue sous le nom de trouée de Belfort, qui sépare les Vosges du Jura. Elle compte 8.000 habitants, réduits de moitié au moment du siège. La Savoureuse, petite rivière, coulant du Nord au Sud, laisse la ville sur la rive gauche et en sépare les trois faubourgs : des Ancêtres, de Paris et de Montbéliard, placés sur la rive droite.

Belfort est entouré d'une enceinte bastionnée tracée par Vauban. Des tours ou bastionnets flanquent les fossés et sont protégés par des bastions terrassés. Cette enceinte est elle-même couverte au Sud par le Château ; à l'Est, par les forts de la Miotte et de la Justice; à l'Ouest, sur la rive droite, par les forts de Barres et de Bellevue. Le terrain, ainsi clos, forme ce qu'on nomme le camp retranché. Tous les ouvrages sont taillés dans le roc et précédés soit d'escarpements à pic, soit de pentes fort

raides, parfaitement battues par les ouvrages voisins. Dominant la campagne fort au loin, ils constituent des défenses redoutables qui rendent facile le rôle du gouverneur. Il existe, au nord de la place, deux hauteurs situées à 3.000 mètres, couronnées de bois épais, qui portent le nom de Mont-de-1'Arsot. A leurs pieds se trouvent les villages d'Offemont, de Vétrigue et de Rappe.

Le Château est au Sud, sur un escarpement à pic faisant face à la ville. Les voûtes sont à l'épreuve des projectiles.

Trois hauteurs dangereuses pour Belfort sont : le Falbert, le mont d'Arsot et les Perches. Le Château n'a rien à craindre que des Perches. Or, le Château est réellement l'âme de la défense. La ville ne peut être prise qu'avec lui.

Le chef de bataillon du génie Denfert, nommé successivement lieutenant-colonel et colonel, avait été appelé, le 19 octobre, au commandement de la place de Belfort. Il considéra, avec raison, la forteresse comme un point d'appui qui permettait à la garnison d'opérer au loin, sans danger pour la place. Ce système de défense, indiqué par tous les écrivains militaires et les règlements, forçait l'ennemi à tenir au loin ses lignes d'investissement. Dans ce but, le gouverneur de Belfort fit occuper non seulement les villages de Pérouse et de Danjoutin, indispensables à la défense comme à l'attaque, mais encore le hameau de Cravanche, le Mont, le hameau de la Forge, le bois de la Miotte et Bellevue. La gare fut organisée comme complément du fort de Bellevue. Toutes ces positions furent retranchées et barricadées. On poursuivit sans relâche les travaux des forts. Les pièces d'artillerie, entièrement masquées aux vues de l'ennemi, n'étaient pas immobilisées sur la même plate-forme, mais on les changeait de place clés que leur feu avait attiré sur elles celui de l'ennemi. Enfin, des précautions multipliées avaient été prises

par le maire de Belfort, l'honorable et brave M. Mény.

La garnison de la place se composait ainsi : un bataillon du 84e; un bataillon et le dépôt du 45e; cinq demibatteries d'artillerie, et une demi-compagnie du génie appartenant à l'armée régulière. La garde mobile avait fourni une compagnie du génie, cinq batteries d'artillerie, huit bataillons et dix compagnies d'infanterie. La ville donnait trois compagnies de mobilisés, et la garde nationale, proprement dite, de Belfort, 390 hommes. Il y avait, en outre, cent douaniers et quelques cavaliers. Ces troupes aguerries, composées d'éléments divers, formaient un effectif de 16.200 hommes.

L'armement de la place comprenait 360 bouches à feu, dont plus de la moitié étaient à âme lisse. Les meilleures pièces étaient celles de 24, rayées. L'approvisionnement en munitions ne laissait rien à désirer et le siège devait se prolonger longtemps avec d'aussi grandes ressources pour la défense. Tout dépendait du bon emploi des troupes que le gouverneur ne devait pas perdre un instant de vue. Les vivres abondaient et les habitants eux-mêmes avaient des approvisionnements pour trois mois.

C'était la troisième fois que Belfort soutenait un siège. D'abord en 1814 et ensuite en 1815. L'armée de Schwarzenberg (1) ayant franchi le Rhin à Bâle le 21 décembre 1813, le corps du maréchal de Wrede vint assiéger Belfort. Le chef de bataillon Legrand, commandant de la place, résista bravement pendant trois mois et demi avec une garnison très faible composée de dépôts. Le bombardementfut terrible : malgré ce bombardement, malgré la famine, malgré l'hiver rigoureux et les maladies, l'intrépide Legrand ne se découragea pas un seul instant. Toujours sur pied, on le voyait dans la ville et aux postes avancés, encourageant les soldats par sa présence, et

(1) Le prince de Schwarzenberg, feld-maréchal autrichien (1771-1819), ancien ambassadeur à Saint-Pétersbourg et à Paris.

leur rappelant, en termes énergiques, qu'il avait été soldat comme eux, caporal, puis sergent. Il bravait les balles, se condamnait aux privations, visitait les malades dans les hôpitaux, se mêlait aux habitants pour leur parler d'honneur et de patrie.

Enfin, une bombe autrichienne ayant détruit la fontaine qui alimentait la ville, la soif se joignit à la faim. L'énergique chef de bataillon dut capituler. L'ennemi fut surpris en voyant que la garnison ne se composait plus que de 600 hommes épuisés parles maladies. Legrand avait tenu depuis le 25 décembre 1813 jusqu'au 12 avril 1814.

Ce brave soldat est mort dans Tobscurité la plus complète. Aucun historien, même M. Thiers, ne cite le nom de Legrand. Il avait, au moment du siège de Belfort, cinquante-cinq ans d'âge et trente-huit ans de services. Sous-officier en 1779, il était sous-lieutenant en 1790, et chef de bataillon en 1801. Chevalier de la Légion d'honneur et chevalier de Saint-Louis, retraité avec 1 .800 francs de pension, ce vétéran, qui avait débuté au régiment du maréchal de Turenne Tannée 1776, est mort très pauvre, couvert de blessures, infirme, oublié de tous.

Il n'a pas eu sa statue sur les places publiques ; les corps politiques ne l'ont pas appelé dans leur sein; les gens de lettres n'ont jamais eu pour lui les louanges dont ils sont prodigues; enfin, les graves historiens ont oublié que Belfort avait eu un défenseur sans peur et sans reproche.

En 1815, Belfort fut défendu par le général Lecourbe, illustré par les guerres de la Révolution et disgracié par Napoléon Ier à cause de l'indépendance de son caractère. Lecourbe avait sous ses ordres 16.000 hommes de gardes nationales et de soldats des dépôts, et seulement 30 canons. La chute de l'Empire fit cesser la résistance qui ne dura que quinze jours. Lecourbe, avec sa supériorité de génie, avait entrepris la défense de la place de façon à

laisser de précieuses leçons aux gouverneurs qui viendraient après lui.

Mais il ne faudrait pas croire que le général Lecourbe a enseigné au colonel Denfert le système de la défense extérieure. Toute place qui a des fortifications avancées ne saurait se défendre autrement.

Le colonel Denfert, à Belfort, n'a imité ni le général Meunier, défenseur de Mayence en 1795; ni Masséna, défenseur de Gênes en 1800 ; ni Garnot, défenseur d'Anvers en 1814 ; ni Totleben, défenseur de Sébastopol contre l'armée française en 1856.

On se tromperait fort si l'on pensait que la défense extérieure est possible partout. C'est le système des points fortifiés à distance qui permet de ne pas s'enfermer dans les murs de la place.

Dans la journée du 4 novembre 1870, le général prussien de Tresckow envoya un parlementaire porter au colonel Denfert une lettre pour le moins singulière. Il lui demandait d'examiner si son devoir et sa conscience ne lui permettraient pas de livrer la place de Belfort sans combat, pour éviter aux habitants les horreurs d'un siège.

Denfert répondit spirituellement que c'était lui, général Tresckow, qui devait examiner si son honneur et sa conscience ne lui permettaient pas de se retirer sans combat, afin d'éviter aux habitants de Belfort les horreurs dont il parlait.

Le commencement du mois de novembre fut employé à préparer la défense. Le 10 et le 15, deux petites sorties furent faites, l'une par Chatonvillars, et l'autre par les villages de Bessoncourt etdeChevremont. Cette dernière ne réussit pas.

A la suite de cette affaire, le colonel Denfert organisa des compagnies franches qui parcouraient les environs de la place. L'ennemi préparait un parc de siège et ten-

tait un bombardement. Ayant reconnu que la hauteur du Mont, entre Essert et Bavilliers, était le point le plus favorable à cette opération, il cherchait à s'en emparer. Les troupes qui défendaient cette position étaient dans le plus déplorable état. Les pluies, mêlées de neige, avaientcouvert les environs d'une boue argileuse et glissante, tellement tenace qu'elle permettait à peine de marcher. Nos malheureux soldats couchaient sans abri dans cette boue sous des tempêtes de neige : leur paille, qui n'était pas renouvelée, s'était transformée en fumier et, pour comble de malheur, il était expressément défendu d'allumer des feux la nuit. On essaya de leur construire des baraques, mais ce travail fut tellement lent, qu'il fallut y employer le bataillon de garde au lieu d'hommes de corvée. On regrettait que le gouverneur ne fût pas un officier de troupes, habitué à visiter les postes et à soulager les souffrances du soldat.

Cependant, le colonel Denfert ne voulut pas abandonner la hauteur du Mont sans combat. Le 22 novembre, les assiégeants occupaient Valdorge, et, le 23, vers quatre heures du soir, ils s'avançaient sur le Mont en plusieurs colonnes. Le combat s'engageait sous bois par une pluie affreuse. L'ennemi parvint à s'emparer des villages d'Essert et de Cravanche, mais nous restions maîtres du haut du Mont. Le lendemain, dès l'aube, le combat recommençait. Gomme il se passait sous bois, le gouverneur ne pouvait, delà place où il se tenait renfermé, en suivre les péripéties, de sorte que les renforts préparés dans la ville ne purent saisir le moment propice. Vers onze heures, à la suite d'une fausse manœuvre, nos troupes, malgré leur bravoure, n'étant pas appuyées, durent évacuer le haut du Mont. C'était un échec considérable pour l'assiégé. Le colonel Denfert en mesura toute l'étendue, et ne voulant pas laisser sa garnison sous l'influence de cette perte, il ordonnait aux renforts préparés

de faire une sortie sur le sud de la ville par le village de Danjoutin, et d'attaquer Sévenans. Cette sortie n'eut pas de succès.

Dans la soirée du 28 novembre, l'ennemi attaqua le village de Bavilliers et s'en empara. Pendant la nuit du 2 décembre, l'assiégeant couronnait les hauteurs d'Essert, et le bombardement commença. Les incendies de la ville furent d'abord promptement éteints, mais un plus considérable se déclarait dans l'ouvrage de Bellevuo et un bataillon de mobiles qui était de garde refusait de marcher pour l'éteindre. Les capitaines du génie Thiers et Journet, le capitaine Mathey et le sergent Tunis restèrent seuls au travail. Le lendemain, le bataillon coupable fut licencié, ses officiers cassés et remis simples soldats.

Le colonel Denfert punissait cette révolte en présence de l'ennemi. La discipline militaire s'établit bien autrement. Il faut visiter constamment le soldat, se montrer à lui, se faire craindre et se faire aimer. Les d'Aurelle, les Faiclherbe, les Chanzy, les Jauréguiberry ne voyaient pas de telles révoltes, parce que le soldat se sentait commandé par eux, leur simple coup d'oeil imposait l'obéissance. Le colonel Denfert, ingénieur de mérite, ignorait l'art de dominer les hommes, il restait inconnu dans sa garnison, invisible pour les habitants. Quel que fût son mérite d'ingénieur, il perdait toute influence sur le moral de sa troupe, en se condamnant à ne la voir jamais.

Licencier ce bataillon en révolte ne suffisait pas ; il fallait que le gouverneur lui-même fit fusiller les chefs de complots, officiers ou soldats. La faiblesse du colonel Denfert ne tarda pas à provoquer de nouveaux actes d'indiscipline. Une compagnie de mobiles, commandée pour aller au feu, s'y refusa complètement avec ses officiers; une compagnie d'éclaireurs qui, dans la journée du 13 décembre, avait mal secondé les défenseurs d'Àndel-

mans, méconnut l'autorité du commandant. Il n'y eut ni conseils de guerre ni exécution, tant il est vrai qu'un ancien sergent tel que Legrand, le défenseur de Belfort en 1814, est préférable au plus habile des mathématiciens devenu commandant de troupes.

Sur ces entrefaites, le président de la Confédération suisse tenta une démarche en faveur des femmes et des enfants. Le colonel Denfert repoussa cette prière. Nous reviendrons sur cet incident.

Le bombardement continuait, mais la place put toujours répondre au feu de l'ennemi. Les souffrances étaient grandes dans la ville. La petite vérole et le typhus y sévissaient. Les soldats, par un froid de 18 et 19 degrés, n'avaient plus de chaussures. Les blessés, entassés dans les hôpitaux, manquaient d'air. Tous les amputés périrent; le pain était toujours gelé. L'ennemi souffrait beaucoup aussi, et son effectif diminuait d'une façon effrayante. Les malades et les blessés, dans les hôpitaux, eussent éprouvé de grandes consolations à recevoir les visites du gouverneur ; mais le colonel Denfert imitait le maréchal Bazaine à Metz, il ne se montrait pas à ceux qui souffraient.

L'assiégeant s'était enfin décidé à attaquer les Perches de front. Dans la nuit du 8 janvier, sept compagnies se portèrent sur le village de Danjoutin. Deux d'entre elles devaient tourner la position en se glissant au Nord, entre les Perches et le village, tandis que les autres attaqueraient à l'Est. On coupait ainsi la retraite à la garnison. Le colonel Denfert avait prévu ce genre d'attaque et donné le moyen d'y parer. Deux compagnies de mobiles

placées derrière Danjoutin, entre le village et les Per ches, devaient profiter du remblai du chemin de fer pour fusiller l'ennemi qui se glisserait de ce côté, tandis que la garnison de Pérouse devait se jeter sur le flanc des colonnes qui passeraient à l'Est de Danjoutin. Les deux, compagnies de mobiles abandonnèrent leur poste à l'arrivée de l'ennemi, et se retirèrent précipitamment sur le faubourg du Fourneau. Deux compagnies prussiennes prirent la place . des nôtres, tandis que les deux autres pénétraient par l'Est dans les rues.

Ce fut dans la matinée seulement que quelques hommes échappés purent apprendre au gouverneur que l'ennemi nous avait pris Danjoutin, sans que la place eût envoyé le moindre secours.

Le gouverneur tenta de suite un effort combiné pour attaquer Danjoutin par les Perches, d'un côté, et par Pérouse de l'autre. Mais l'attaque se fit sans ensemble comme sans entrain. Elle fut repoussée par l'ennemi. Vers onze heures et demi, les derniers défenseurs, cernés dans le sud du village, mettaient bas les armes, au nombre de 60 officiersetde 700 soldats. Les Prussiens avaient perdu 90 hommes.

Les nouvelles de l'extérieur arrivaient à Belfort sans la moindre difficulté; on y recevait même les journaux. Le colonel Denfert ne pouvait donc ignorer que l'assiégeant était inquiet de savoir que des troupes françaises se montraient dans la direction de Besançon. Le général Tresckow devait se garer de ce côté. Dans ce but, il faisait occuper, au sud de Belfort, Montbéliard, Délie, Brognard et Àrcey. 11 ne restait, à la suite de ces détachements, que dix bataillons pour garder le blocus.

Ainsi, au bout de plus de 60 jours de siège et 35 jours après l'ouverture du feu, l'ennemi s'était montré tellement ignorant dans l'art des sièges, qu'il en était à peine sur le terrain des attaques.

Après les batailles sur la Lisaine (1), le corps des assiégeants fut renforcé et son effectif porté à 17.000 hommes d'infanterie, 700 chevaux et 34 pièces de campagne, auxquels il faut ajouter 1.200 hommes du génie et 4.700 d'ariilierie de place, ce qui donne un total de 24 à 25.000 hommes. Le rapport entre l'effectif de la défense et celui de l'attaque était de deux à trois.

Le général de Tresckow, encouragé par le succès obtenu à Danjoutin, avait résolu d'abandonner le travail contre Bellevue et de commencer une nouvelle attaque contre le fort des Perches. Il était difficile de commettre une faute plus grossière et plus favorable au colonel Denfert. En effet, la prise du fort de Bellevue entraînait forcément celle de la ville. Le Château et les Perches tombaient d'eux-mêmes par les progrès de cette attaque. Au contraire, l'enlèvement des Perches laissait la ville intacte. Bien plus, en partant de ce point, il fallait descendre vers la ville par des tranchées vues jusques au fond par les remparts, puis remonter des pentes extrêmement raides. Tout ce travail devait être fait sur le roc avec des terres apportées de loin.

Avant d'ouvrir la parallèle le général de Tresckow résolut de s'emparer du village de Pérouse (2) qui flanquait la gauche des Perches, comme Danjoutin en flanquait la droite. A l'est de Pérouse se trouvent les villages de Bessoncourt et de Chèvremont. Le colonel Denfert devina facilement que Pérouse allait être attaqué. Il le fît immédiatement occuper par ses meilleures troupes et organisa la carrière située au nord du village, de façon à en faire une défense.

Dans la nuit du 24 au 25 janvier 1871 deux bataillons

(1) La Lisaine, rivière. Montbéliard, chef-lieu d'arrondissement du Doubs, est situé au confluent de FAllaine, de la Savoureuse et de la Lisaine.

(2) Pérouse, village de 444 hab., canton de Belfort.

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prussiens attaquent nos avant-postes, au bois de Haut- Faillis, et s'en emparent sans tirer un coup de fusil. Une heure après, un combat se livre; nous sommes repoussés et le colonel Denfert ordonne d'évacuer le village de Pérouse.

Le jour suivant, un feutrés vif fut entretenu jusqu'au soir, et, pendant la nuit qui suivit, l'ennemi ouvrit la première parallèle, à 800 mètres des ouvrages. Le travail était extrêmement pénible, et l'on s'explique difficilement l'inaction du colonel Denfert qui n'opposa pas la moindre résistance. « Cette inaction, attribuée à la lassitude, permit au général de Tresckow de détacher 3 bataillons et. 16 pièces sur Pont-de-Roide (1) pour surveiller les routes par lesquelles le général Bourbaki pouvait s'élever vers le Nord (2). »

Le 26 au soir, la première parallèle était assez avancée pour que l'ennemi pût y loger des troupes nombreuses, et le général de Tresckow ordonnait une attaque de vive force. Cette attaque ne réussit pas et coûta aux Allemands 10 officiers et 427 hommes.

Les jours suivants, on débouchait de la première parallèle, sans que l'assiégé inquiétât sérieusement les travaux. Le colonel Denfert voulait sans doute ménager ses munitions, ce qui n'était pas nécessaire.

Dans la nuit du 31 janvier au lor février 1871, on traçait la deuxième parallèle. Le clair de lune favorisait l'assiégé qui profitait peu de cet avantage. 11 est vrai que la santé des troupes françaises était fortement atteinte, et que plus d'une fois les bataillons de tranchée prirent le service avec 300 hommes seulement.

Le colonel Denfert, jugeant que les Perches ne pouvaient plus rendre de services, en ordonna l'évacuation. L'ennemi ouvrit son feu contre le Château. Cinquante-

(1) Pont-de-Roide (Doubs), 2.296 hab., sur le Doubs.

(2) Guerre franco-allemande, par Félix Bonnet.

cinq pièces tirèrent sur la ville à raison de quatorze mille projectiles par jour.

Le général de Tresckow reçut de Versailles un télégramme ainsi conçu :

« Le commandant de Belfort est autorisé, vu les circonstances, à consentir à la reddition de la place. La garnison sortira avec les honneurs de la guerre, et emportera les archives de la place ; elle ralliera le poste français le plus voisin.

« Pour le ministre des affaires étrangères,

« Ernest Picard. »

Le devoir du colonel Denfert était de renvoyer au général allemand ce télégramme et de le considérer comme non avenu. Un commandant de place est le juge de sa défense, il la pousse jusqu'aux dernières extrémités, et ne saurait admettre que le ministre des affaires étrangères et encore moins un de ses délégués autorise la reddition. Denfert, ne se contentant pas de ce télégramme, venu par l'ennemi, envoya un officier à Bâle, qui rapporta ce même télégramme signé par le ministre de la guerre.

Le 17 et le 18 février 1871, la garnison sortait de la place de Belfort. Les Prussiens en prenaient possession et trouvaient dans la place 341 bouches à feu, dont 56 démontées: 356 affûts dont 119 brisés, et 2.200 fusils, ainsi qu'une grande quantité de munitions et de vivres. Trente-quatre maisons avaient souffert des obus, ainsi que le Château.

La garnison, forte, au début du siège, de 372 officiers et 17.322 hommes, avait perdu 32 officiers, et 4.713 hommes.

Comme ingénieur le colonel Denfert, en suivant de nombreux exemples, avait fait, les règlements en nîâin* un assez bon usage des fortifications, mais il était com*

plètement, nous l'avons dit, étranger à l'emploi des troupes. Sa défense a été telle que l'auraient exécutée la plus grande partie des officiers du génie de l'armée française. Malheureusement, il a consenti à la reddition de la place, lorsque la résistance était encore possible. S'il eût tenu jusqu'à la dernière extrémité, les Allemands n'auraient trouvé dans Belfort que des bouches à feu mises hors de service, des fusils brisés, des munitions détruites et les vivres distribués aux habitants.

Il faut cependant s'expliquer la légende qui a transformé le gouverneur de Belfort en héros d'un autre âge. Pendant le siège de Paris, des bataillons de la garde nationale, suivis de milliers de citoyens, se rendaient chaque jour près de la statue de Strasbourg, sur la place de la Concorde, pour y déposer des couronnes, des drapeaux, et saluer l'image sanglante de la patrie. Ce sentiment touchait au sublime. C'était la protestation de la France contre l'envahisseur. Le nom du général Uhrich était sur toutes les lèvres. Uhrich devenait le héros du jour. Les uns le voulaient maréchal de France, les autres grand chancelier de la Légion d'honneur. On donnait son nom à l'avenue du bois de Boulogne, on s'arrachait son image, et de longs cris s'élevaient au-dessus de Paris, saluant la gloire du défenseur de Strasbourg. Nul ne s'avisait de réfléchir que le général Uhrich avait abandonné sa garnison prisonnière, pour aller chercher des mains de Gambetta le cordon de grand-croix de la Légion d'honneur, au mépris des lois militaires.

Le colonel Denfert obtint la popularité du général qui avait défendu Strasbourg. Belfort résistait à l'ennemi, et nous en étions fiers jusqu'au délire. C'est là l'un des beaux côtés de notre caractère national. Nous aimons l'héroïsme, et s'il ne se présente pas à nous, les foules s'empressent de l'inventer. L'imagination aidant, nous dépassons les limites raisonnables. Les légendes hé-

roïques nous consolent de l'histoire trop terre à terre. C'est encore du patriotisme, aveugle sans doute, mais inspiré par de nobles sentiments.

Que vienne la guerre, et, peut-être, les légendes capricieuses du général Uhrich et du colonel Denfert enfanteront-elles de véritables héros !

Depuis la fin de la guerre, un parti plus politique que national proclame le colonel Denfert-Rochereau digne émule de Hoche et de Marceau ; héros modeste; doux et vaillant colonel; glorieux entre tous ; et soldat républicain.

Soldat, non. Car un vrai soldat, fût-il républicain* n'aurait pas voté à l'Assemblée nationale contre le relèvement de la colonne de la grande armée, et professé, sur la discipline militaire, des doctrines faites pour avilir nos drapeaux.

Soldat, non. Quelque respect qu'ait un vrai soldat pour les règlements militaires, il ne prend pas trop à la lettre la recommandation faite au gouverneur d'une place assiégée, d'avoir de sa personne un soin trop visible. Le gouverneur ne doit pas exposer sa vie dans les sorties, mais il visite ses forts détachés. Voici les termes de cet article 254 d'après l'interprétation duquel le colonel Denfert resta enfermé soixante-dix-sept jours de suite au fond d'une casemate, à l'abri de tout projectile : « Dans aucun cas, le gouverneur ne se met à la tête des troupes, lorsqu'elles font une sortie; il ne conduit jamais l'attaqué lui-même, à moins que le salut de la place n'y soit attaché. Il ne doit s'exposer que dans des circonstances très importantes, sa mort pouvant entraîner la chute de la place. »

La retraite du colonel dans cette casemate désormais historique finit par inspirer une sorte de commisération, qui dut être cruelle pour un officier français. Il perdait ainsi l'occasion de justifier un avancement extraordinaire. Mais, disent les amis du colonel Denfert, « il fallait éviter les envieux qui avaient été ses chefs ou ses égaux et qui étaient devenus ses subordonnés; il fallait éviter ceux qui étaient mécontents de ne pas faire partie de l'état-major particulier du gouverneur ; il fallait éviter ceux qui ne lui pardonnaient pas de s'entourer volontiers d'officiers du génie et d'artillerie, d'ingénieurs, d'anciens élèves de l'Ecole polytechnique, c'est-à-dire d'hommes plus intelligents et plus instruits qu'eux (1). »

Malheureusement pour le gouverneur de Belfort, il évitait aussi les balles et les obus.

Il est vraiment cruel, pour un officier comparé à Hoche et à Marceau, de rester enfermé dans une casemate blindée, à l'épreuve de la bombe, depuis le 29 novembre 1870, jusqu'au 14 février 1871 (2).

Citons une anecdote que tout le monde connaît à Belfort. Si elle ne porte aucune atteinte à la réputation du colonel Denfert, elle témoigne cependant des sentiments peu bienveillants de la population à son égard.

Trois exemplaires d'un placard écrit à la main, en lettres d'un centimètre de hauteur, et qu'on pouvait lire à dix mètres , furent affichés , le 16 décembre , l'un à l'Hôtel-de-Ville , à l'endroit des annonces publiques, l'autre près de la grande porte de l'église, le troisième à la sous-préfecture. Ces placards étaient ainsi conçus :

(1) Le siège de Belfort, par Dussieux, p. 2C-.

(2) Ce fait incroyable n'est pas nié par les écrivains les plus dévoués au colonel Denfert. Voir les capitaines Thiers et de La Laurencie ; L. Belin ; Dussieux, etc.

« A celui qui donnera sa parole d'honneur qu'il a vu, de ses yeux vu, le commandant supérieur hors de la casemate, depuis le commencement du bombardement, ne serait-ce qu'un seul instant, il sera payé la somme de dix mille francs.

« Il est trop lâche, ce chef omnipotent, pour venir luimême arracher cette affiche.

« Nous voudrions bien le voir, afin de nous assurer si, dans ses cheveux, les champignons n'ont pas encore poussé. »

Depuis le 16 décembre jusqu'au 14 février, les trois exemplaires de ces placards restèrent en place, constamment lus par les passants. Le lendemain de la cessation du bombardement, Denfert sortit et s'arrêta devant l'un des exemplaires. Ils disparurent pendant la nuit du 14 au 15 février (1).

Il est vrai que l'article 240 de l'ordonnance sur le service des places de guerre dit en propres termes : « Le commandant de la place ne peut, sous aucun prétexte, être autorisé, pendant la durée de l'état de guerre, à coucher hors de la place, ni s'éloigner au delà du rayon de l'investissement. » Cette ordonnance a eu pour but de réprimer les imprudences inutiles, d'arrêter les natures ardentes que le parfum de la poudre attire, et qui ne peuvent rester assis, lorsqu'autour d'eux chacun est debout.

Les admirateurs du colonel Denfert expliquent ainsi la persistance du défenseur de Belfort à ne pas abandonner le poste qu'il avait choisi: « Il était toujours là pour recevoir sur-le-champ toutes les communications, pour répondre à l'instant à toutes les dépêches, et pour don-

(1) Le colonel Denfert et la défense de Belfort, par Caillé, ancien chef de bureau au ministère de la guerre.

ner sans délai les ordres qu'une attaque ou un événement imprévu pouvait rendre nécesaires (1). »

« Il faut qu'un gouverneur soit à son poste, qu'il y soit toujours, à toute heure du jour et de la nuit, et qu'on n'ait pas à le chercher, même pendant un quart d'heure (2). »

Ce n'est pas ainsi que pensaient les défenseurs de Calais (1347), de Metz (1553), de Casai (1630), de Lille (1708), de Dunkerque (1793), de Mayence (1793), de Gênes (1800), de Burgos (1812), de Dantzig, d'Hambourg, de Corfou et, d'Anvers en 1813 et 1814. Il est vrai que ces hommes se nommaient Jean de Vienne, le duc de Guise, de Toiras, le maréchal de Boufflers, Hoche, les généraux Meunier » Kléber et Aubert Dubeyet, Douzelot et Carnot.

Dans un combat naval, la vie d'un capitaine est certes bien précieuse, mais il est sans exemple, dans la marine, que le commandant d'un vaisseau se soit jamais blotti dans la cale de son navire pendant que les matelots se battaient sur le pont.

Les habitants de Belfort reprochent, en outre, au colonel Denfert d'avoir refusé l'entrée des casemates, nombreuses et presque toutes disponibles, pendant le bombardement, à des familles qui s'abritaient dans leurs caves, où les uns contractèrent des maladies, pendant que les autres étaient tués par les obus.

Ce qui est plus grave encore, le gouverneur de Belfort refusa de laisser sortir de la place les femmes, les enfants et les vieillards, pour lesquels un comité suisse, qui s'était formé à Porrentruy, avait sollicité du général prussien von Tresckow un sauf-conduit, que celui-ci était tout disposé à accorder. Denfert fut sourd aux instances du préfet, M. Grosjean ; du maire, M. Mény ; du Conseil municipal de la ville. Il ne voulut pas entendre

(1) Dussieux, Le siège de Belfort.

(2) Léon Belin, Le siège de Belfort.

les supplications des familles. Se drapant dans le manteau du Spartiate, le gouverneur répondit au maire : « On doit être implacable devant l'ennemi quand il est en armes sur notre territoire, ne lui demander aucune grâce quelconque et n'en accepter aucune de lui. »

M. Mény aurait pu répondre que les femmes, les enfants, les vieillards sont une cause de faiblesse pour la défense, ajoutant que tout gouverneur d'une place assiégée, s'il n'est pas fermement décidé à résister jusqu'à la dernière extrémité, à soutenir l'assaut, à périr sur les remparts, ne doit pas être fâché de conserver femmes, enfants et vieillards.

Les partisans et les amis du gouverneur de Belfort affirment qu'il fit preuve de talent et d'énergie dans la défense de la place, puisqu'il ne la rendit qu'à la dernière extrémité, et sur les ordres du gouvernement.

En ce qui concerne le talent et Vènergie du colonel Denfert dans la défense de Belfort, il est bon de consulter des ouvrages sérieux, qui ont étudié la question (1) à des points de vue différents.

Il faut écouter aussi les habitants de Belfort et des pays circonvoisins, les officiers placés sous les ordres du colonel, à quelque titre que ce fût. Nous serons moins sévère, car il nous répugne de croire qu'un officier qui avait assisté au siège de Rome, servi en Crimée et en Afrique, dût chercher un abri dans une casemate. Le gouverneur de Belfort a peut-être mal interprété l'ordonnance qui l'invitait à ne pas s'exposer, mais de là à la peur, il y a loin. Que Denfert n'ait pas eu la brillante bravoure des Lamoricière, des Ghangarnier, des Canro-

(1) Hild, Belfort et les bataillons mobiles de la Haute-Saône. — Caillé, ancien chef de bureau au ministère de la guerre, Le colonel Denfert et le siège de Belfort. — Mény, maire de Belfort, Le siège de Belfort. — Wolf, capitaine prussien, Le siège de Belfort en 1870-187 1 : ouvrage écrit d'après les ordres du gouvernement prussien.

bert, des Bourbaki, nous le reconnaissons, mais cela ne donne pas le droit de conclure que son cœur était faible et qu'il manquait de courage personnel.

Quant aux talents du gouverneur, la critique s'est, nous le croyons, montrée un peu sévère. On lui reproche la surprise du Mont, de Pérouse et de Danjoutin ; l'évacuation, sans coup férir, des deux forts des Hautes et des Basses-Perches, qui permit aux Prussiens de prendre à revers la citadelle et de bombarder la ville avec une nouvelle intensité ; la construction de la batterie du Bossemont, que le colonel Denfert laissa établir sans rien faire pour s'y opposer. Ce sont là des faits qu'il est impossible d'oublier. Disons un mot de chacun de ces griefs.

Il est de notoriété publique à Belfort que le gouverneur avait été prévenu la veille par un déserteur prussien de l'établissement d'une batterie allemande à Bossemont, et qu'à dix heures du soir, ses aides-de-camp virent, du haut du Château, à l'aide d'un jet de lumière électrique, les Allemands travailler à sa construction. Cependant le colonel Denfert ne fit rien, absolument rien pour s'opposer à ce travail. Le lendemain, cette batterie, qu'il eût été facile d'empêcher, était terminée et commençait à tonner contre les Basses-Perches , qui en souffrirent cruellement ; en même temps la ville recevait les énormes obus connus sous le nom « d'enfants de troupe. »

Le Mont, « qui n'est guère qu'à 2.000 ou 2.500 mètres de la ville et la commande de plus de 100 mètres, constitue pour la place un point des plus dangereux. » Les deux historiographes du colonel Denfert le reconnaissent (1). Le Mont ne fut pas fortifié, ni même défendu sérieusement. Les Allemands s'en emparèrent sans peine et s'y établirent sans qu'on les en empêchât, alors qu'on aurait pu le faire. Les batteries dont la ville eut le

(1) MM. Thiers et de La Laurencie, officiers attachés à l'état-major du gouverneur.

plus à souffrir pendant le bombardement furent précisément celles construites sur le Mont. D'autres batteries s'élevèrent du même côté, entre Essert et Bavilliers ; je gouverneur ne s'y opposa pas davantage.

Au sud de la ville, on trouve le plateau des Perches, couronné par deux fortins et flanqué, à droite, par le village de Danjoutin, et à gauche par celui de Pérouse. C'était sur ce point que l'ennemi avait concentré ses efforts, persuadé que, maître des deux forts des Hautes et Basses-Perches, il ne tarderait pas à avoir raison de la citadelle. Il ne se trompait pas. C'est donc de ce côté que Denfert aurait dû accumuler ses moyens de défense ; il ne fit rien. Pérouse et Danjoutin, qu'il aurait fallu retrancher fortement, furent enlevés par surprise, ce qui permit aux Prussiens d'attaquer de flanc les deux forts des Hautes et Basses-Perches. Mais ce qu'il y a de plus grave, c'est que le gouverneur abandonna aux Allemands, sans coup férir, pour ainsi dire, et sans les faire sauter, ces deux forts si importants au point de vue de la défense de la place, et contre lesquels une première attaque de la part de l'ennemi avait échoué le 24 janvier. Cette évacuation, faute énorme commise par le colonel, eut lieu le 3 février. Dès lors, les Allemands pouvaient commencer leurs travaux d'approche du côté de la citadelle qu'ils prenaient à revers.

Le général Bourbaki avait été chargé, dans son expédition de l'Est, de débloquer Belfort et de couper les communications entre Paris et Strasbourg. C'était la reproduction d'un plan conçu pendant la campagne de France par Napoléon Ier, mais qui n'avait pu être mis à

exécution (1). Le 15 janvier 1871, Bourbaki était arrivé à Héricourt, situé à 16 kilomètres de Belfort. Il attaqua les Allemands, commandés par Werder. La bataille dura trois jours. Nous- lisons, à ce sujet, dans un ouvrage allemand (2) : « Le bruit des engagements de la Lisaine avait été perçu très distinctement jusque dans la place assiégée (Belfort) ; celle-ci, cependant, n'en était pas moins restée dans une complète inaction ; elle attendait sa délivrance, mais sans rien faire pour y contribuer. »

Un officier prussien, dans un ouvrage semi-officiel (3), écrit, de son côté: « On observait avec anxiété, de la place, toutes les phases du combat... Malgré ces indices, la garnison n'entreprit aucune sortie en masses ; elle se contenta de faire des démonstrations avec des forces tout à fait insignifiantes. »

Dans un autre passage du même livre, l'écrivain allemand dit encore : « La lre division de réserve (celle qui assiégeait Belfort) attendit en vain une sortie de la garnison... On ignorait dans la place l'importance qu'une grande sortie pouvait avoir pour l'armée de secours. Au lieu d'en exécuter une avec toutes les troupes disponibles, dont le nombre pouvait être fixé sans exagération à six ou sept mille hommes, il en restait encore sept mille pour la défense de la place ; le colonel Denfert se contenta de n'envoyer que de faibles reconnaissances. »

Un auteur allemand, dont les ouvrages sont souvent cités (4), s'exprime en ces termes : « Bourbaki avait vainement compté sur une sortie de la garnison de Belfort... Cette garnison surpassait en forces les assiégeants, qui ne formaient plus qu'un mince cordon autour des

(1) Caillé, Le siège de Belfort.

(2) Guerre franco-allemande, 2" partie, page 1067. Ouvrage officiel prussien.

(3) Capitaine prussien Wolf, Le siège de Belfort en 1870-1871, tome II» page 129.

(4) De Goltz, Gambetta et ses armées.

ouvrages... On (l'ennemi) travailla jour et nuit avec ardeur derrière la Lisaine (près d'Héricourt) aux retranchements ; on y traîna les lourds canons du siège de Belfort. »

L'armée assiégeante était donc très faible, et il eût été facile au colonel Denfert d'opérer une diversion au profit de Bourbaki.

M. Mény, maire de Belfort, présent dans la place, fait connaître l'opinion des habitants : « Il est certain que pendant la bataille d'Héricourt l'ennemi prévoyait et redoutait fort une diversion opérée par les troupes de la place de Belfort. Une sortie eût probablement pu devenir un danger sérieux pour l'ennemi et changer l'issue du combat... Nous avons appris depuis que si l'armée de Bourbaki avait pu tenir deux heures de plus, le succès

était assuré Nous étions dans la joie, lorsque, le

dimanche 15 janvier, nous entendons tout à coup une canonnade formidable du côté d'Héricourt ; chacun est dans le délire... Nous sommes heureux, fous d'impatience et tremblants à la fois... Les plus timides sortent de leurs caves ; les plus braves courent sur les remparts et sur les points les plus élevés, pour se rendre compte du lieu où se livre la bataille (1). »

Citons encore un dernier témoin : « Tout Belfort, le civil comme le militaire, était sur les remparts et aux écoutes : M. Denfert ne quitta pas sa casemate. C'est extraordinaire, c'est incroyable, c'est honteux, mais c'est comme cela (2). »

Et lorsque la bataille d'Héricourt eut été perdue, et que Bourbaki tut obligé de battre en retraite, on vit arriver à marches forcées, des bords de la Loire, un nouveau corps d'armée allemand, celui de Manteuffel, pour le

(1) Le siège de Belfort, par le maire Mény, page 101 et suiv.

(2) Caillé, ancien chef de bureau au ministère de la guerre, Le colonel Denfert et le siège de Belfort, page 198.

prendre en flanc et lui couper la retraite. Manteuffel réussit, secondé par l'incapacité et le peu de dévouement de Garibaldi.

Le général Bourbaki peut donc accuser de son désastre d'abord le colonel Denfert, qui ignorait l'emploi de ses troupes, ensuite cet aventurier d'Italie qui semblait fuir les combats.

Le reproche le plus grave qui se puisse adresser au colonel Denfert est d'avoir capitulé lorsque la place pouvait encore se défendre. C'est plus qu'une faute. Expliquons-nous.

Il se fit autoriser à rendre Belfort, alors que, — ainsi qu'il le dit lui-même dans un ordre du jour à la garnison, nulle force militaire, quelque considérable qu elle fût, n'était en mesure de briser, avant un certain temps, la résistance des assiégés. Au dire de MM. Thiers et de La Laurencie, d'accord sur ce point avec le gouverneur, l'état de la place « nous permettait une résistance d'environ six semaines. » Quant aux approvisionnements en bombes, munitions et vivres, ils étaient considérables : 341 bouches à feu, 24.000 projectiles rayés, 80.000 projectiles pleins, 27.000 bombes, 3.400 quintaux de poudre à canon, etc. — 1.800 quintaux de farine, 1.700 quintaux de biscuits, 1.800 quintaux de riz, 500 quintaux de haricots blancs, etc. C'est le capitaine prussien Wolf qui, dans son ouvrage, nous donne ces détails, car tous ces approvisionnements tombèrent entre les mains des Allemands après la capitulation. Ce même capitaine Wolf est aussi d'avis que Belfort pouvait résister encore six semaines ou deux mois. Le gouverneur eût dû tenir bon et attendre, comme l'ordonnent les règlements militaires,, que l'ennemi donnât l'assaut à la citadelle pour se rendre.

Au lieu de combattre, il demanda au général de Tresckow une suspension d'armes, parce qu'il avait appris par

les journaux que Belfort continuait seul les hostilités (1). Le général ennemi refusa. Alors le colonel Denfert envoya un officier au gouvernement de la Défense nationale avec des instructions vagues, de nature à lui laisser ignorer la vérité sur la situation réelle de la place. Le Gouvernement de Paris, qui vivait alors dans un trouble extrême, convaincu que Belfort était réduit à la dernière extrémité, « qu'une plus longue résistance ne pouvait amener qu'une inutile effusion de sang, et qu'enfin nul ne pouvait être meilleur juge de la cruelle nécessité imposée par la force des événements, que le brave officier qui réclamait l'autorisation de traiter (2), autorisa (par le télégramme que nous avons rappelé plus haut) le gouverneur à rendre la place. »

Quelques jours plus tard, le colonel Denfert recevait une dépêche du ministre de la guerre Leflô, datée de Bordeaux, 16 février, qui lui disait :

« En présence de Y autorisation du Gouvernement de Paris et de la considération que vous faites valoir vousmême.., je couvre de ma responsabilité le parti suprême que vous prendrez, en vous inspirant de votre honneur comme de l'intérêt des soldats et de l'héroïque population qui vous ont si bien secondé... Cest à vous, par conséquent, qu'il appartient de traiter avec l'état-major allemand des conditions les plus favorables relativement au matériel de la place, canons et munitions, et, ce qui importe le plus, aux intérêts de la brave population de Belfort. »

Malheureusement, le gouverneur n'attendit pas la dépêche du ministre de la guerre et se contenta du télégramme de Versailles. Il mit un tel empressement à rendre la place à l'ennemi, qu'il lui abandonna tout le>

(1) Voir le journal Le siège de Belfort, n° 48, du mardi, 14 février 1871, contenant un avis de M. Denfert daté du 9 février.

(2) Journal officiel du 16 février 1871.

matériel et les provisions de bouche. Il ne stipula absolument rien en faveur des habitants qui, « le lendemain de la sortie de la garnison, furent soumis aux rigueurs de l'état de siège et d'un régime tout germanique (1). » Ils durent loger dans leurs maisons toute V armée prussienne, le colonel Denfert ayant fait découvrir les casernes avant son départ.

Ainsi, cette place rendue dans des conditions aussi déplorables pouvait, au témoignage des Prussiens et des Français, tenir encore longtemps.

Un écrivain militaire suisse, Rustow, pense que la garnison avait la possibilité de résister pendant un mois, le prussien Wolf, deux mois, et le colonel Denfert luimême, cinq ou six semaines.

Il eût été d'une extrême importance que Belfort, au moment de la conclusion de la paix, se trouvât encore entre nos mains, car on ne put rentrer en possession de cette place qu en cédant aux Prussiens les usines et les mines si importantes de Hayange et de Moyeuvre, dans la Moselle.

La garnison et les habitants étaient, du reste, tellement opposés à la reddition de la place, que le colonel Denfert, en la lui annonçant par une proclamation qui fut affichée, dut supposer un ordre.

Le colonel commençait ainsi : « Le gouvernement de la Défense nationale m'a donné, en vue des circonstances, V ordre de rendre la place de Belfort. J'ai dû, en conséquence, traiter de la reddition avec M. le général de Tresckow..., etc. »

Le gouvernement avait autorisé, se gardant bien de donner Vordre. C'est donc le colonel Denfert qui a rendu la place, bien qu'une défense de plusieurs semaines fût encore oossible, no'us ne saurions trop le rappeler. Si les

(1) Caillé.

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