‹ Récits militaires (volume 3)Chapitre 12 sur 21 · M"" LIX · texte numérisé non relu

M"" LIX

esprits n'eussent pas été troublés par les événements, s'il n'y eût eu aucune intrigue, le colonel Denfert aurait été traduit devant un conseil de guerre pour avoir livré à l'ennemi la place qui lui était confiée.

Un certain nombre de gardes nationaux s'étaient donné la mission de surveiller les abords de la casemate du gouverneur et de s'opposer, par tous les moyens en leur pouvoir, à ce qu'il s'y introduisît des parlementaires prussiens, tellement la majorité de la population était peu disposée à se rendre, tellement les habitants, animés par l'amour de la patrie, savaient le colonel Denfert prêt à déposer les armes. Aussi la consternation fut grande lorsqu'on apprit que la place ouvrait ses portes; mais devant un ordre du Gouvernement, quelque inexplicable, quelque humiliant qu'il parût, il fallut s'incliner, le désespoir dans l'âme.

Un général du génie de la plus haute distinction a formulé son opinion parce peu de mots : « En somme, au moment de la reddition, tous les ouvrages étaient encore complètement à l'abri d'une attaque de vive force. »

Pendant la séance de l'Assemblée nationale du 28 mai 1872, le colonel Denfert, devenu député, prononçait à la tribune un discours contre la discipline militaire, et critiquait les principes qui font la force et l'honneur des armées.

Les députés appartenant à l'armée française étaient indignés. Le général Ghanzy interrompit pour s'écrier : « C'est la négation des idées saines de la discipline militaire. » Le général Changarnier, se faisant l'interprète du sentiment public, rappela à l'orateur la casemate de Bel-

fort. Un collègue et ami de Denfert s'écria : « Vous vous appelez Metz, et nous nous appelons Belfort! »

Le vieux général répondit : « Je me nomme simplement Changarnier. » Le tumulte fut grand dans l'Assemblée, car jamais paroles plus imprudentes n'avaient été prononcées en public (1). Le colonel Denfert aurait dû protester et s'incliner devant le vétéran de l'armée d'Afrique. Il n'en fit rien. Enivré, oubliant quelle distance le séparait de Changarnier, il laissa, lui qui portait l'épée, il laissa insulter l'armée de Metz. Ignorait-on, dans cette Chambre qui représentait la France, que l'armée à laquelle on jetait l'outrage n'avait pas un seul jour cessé d'être héroïque ?

Qui donc avait pu oublier les grandes batailles livrées sous les murs de Metz, et les grands soldats nommés Canrobert ou Ladmirault, et les souffrances de tous, le sang répandu à grands flots et le désespoir de la captivité? Ah ! certes, si Changarnier eût commandé à Belfort, la place ne se serait pas rendue sans l'assaut de l'ennemi.

Non, vous ne vous nommez pas Belfort ! Quelle que soit votre vanité, vous ne sauriez prétendre à un tel hon-

(1) Voici le compte-rendu de l'incident, d'après le Journal officiel :

M. le général Changarnier. — Quoique je n'aie pas habité une casemate de Belfort pendant le siège, je crois, Messieurs, avoir une idée... (Interruption à gauche).

A droite. — Attendez le silence ! répétez !

M. Laurent-Pichat. — Nous nous appelons Belfort, et vous, vous vous appelez Metz ! (Bruit).

M. le général Changarnier. — Je suis indigné, mais quand- il le faut, je sais être patient.

M. le marquis de Grammont. — On vous interrompt par système pour vous empêcher d'être entendu.

M. le général Changarnier. — Je reprends. Quoique je n'aie pas habité une casemate de Belfort pendant tout le siège, je crois avoir eu une idée exacte des relations convenables à établir entre un chef et ses lieutenants intelligents. . . »»

neur. Belfort est construit avec nos pierres, il est arrosé du sang de nos pères et de nos fils, il a vu trois fois L'ennemi devant lui, et n'avait pas attendu votre venue pour détendre la patrie. Belfort est l'un des monuments de la gloire nationale, tandis que vous n'êtes qu'un simple officier de l'armée.

Changarnier ne se nomme pasiii^ite, pas plus que vous ne vous nommez Belfort. Depuis la mémorable retraite de Gonstantine, ce nom est devenu célèbre ; il en domine beaucoup d'autres, aussi bien dans le monde militaire que dans le monde politique. Les Arabes ne l'ont pas oublié, pas plus que les émeutiers de Paris. Changarnier a connu la persécution et l'exil : mais lorsque la patrie a été en danger, il est sorti de sa retraite pour offrir son épée à celui qui l'avait proscrit; nous nous trompons, il donnait son épée à la France et non pas à un homme.

Au plus fort des batailles, sous les murs de Metz, on voyait un vieillard à cheval, sous les obus, les balles ex la mitraille; deux soldats d'infanterie tenaient les rênes du cheval qui se cabrait sous la tempête. Le vieillard, vêtu de son uniforme d'Afrique, ne donnait pas un ordre, mais il donnait l'exemple. Il enseignait à tous comment on meurt au champ d'honneur.

Pendant ce temps, le gouverneur de Belfort dormait en paix dans le silence d'une casemate.

Mais Changarnier pourrait s'appeler Metz que ce serait pour lui un titre glorieux, car l'armée de Metz a été admirable de courage, tandis que si vous vous nommiez Belfort, on serait en droit, malgré la bravoure de votre garnison, de vous opposer te décret du 1er mai 1812 : « La capitulation d'une place de guerre assiégée et bloquée peut avoir lieu si les vivres et munitions sont épuisés, après avoir été ménagés convenablement, si la garnison a soutenu un assaut à l'enceinte sans pouvoir en soutenir un second, et si le gouverneur ou commandant a satisfait

à toutes les obligations qui lui sont imposées par les décrets... »

Vous avez capitulé, vous abritant sous un ordre supposé ; vous avez livré la place de Belfort à l'ennemi, au mépris du décret du l"mai 1812. Les idées militaires de M. le colonel Denfert étaient celles de M. le major Labordère, tous deux partisans de la discussion entre le supérieur et l'inférieur, repoussant le grand principe de l'obéissance passive.

Dans YAnnnuaire des armées (1836, page 448), on lit que les officiers du génie sont exclus du commandement des places fortes. Ainsi, Vauban, sous Louis XIV, ne fut jamais placé à la tête des troupes, et Napoléon Ier, si riche en grands ingénieurs, confia au seul Garnot la défense d'une place. Il n'eut pas, d'ailleurs, à s'en louer.

La nomination si surprenante du chef de bataillon Denfert au gouvernement de Belfort était due au général du génie Véronique, attaché à la délégation de Tours. Cet officier général recommanda Denfert à Gambetta, alors ministre de la guerre. Celui-ci nomma Denfert lieutenantcolonel le 7 octobre 1870; le 19 du même mois, colonel à titre provisoire, gouverneur de Belfort.

Denfert était né à Saint-Maixent(l), le 11 janvier 1823, d'une famille protestante. En sortant de l'Ecole polytechnique, il entra dans l'armée du génie. Nommé chef de bataillon en 1863, il devint, l'année suivante, chef du génie de la place de Belfort. Il était donc loin d'occuper le premier rang dans la hiérarchie militaire lorsque M. Gambetta le nomma gouverneur, en lui faisant franchir deux grades en quelques jours.

Denfert habitait, par conséquent, Belfort depuis plusieurs années lorsque la guerre fut déclarée. Il avait construit, sur des plans de la direction du génie, le fort

(1) Deux-Sèvres.

des Barres, les redoutes de Bellevue, des Hautes et Basses-Perches. Il était connu à Belfort comme un homme honorable et de capacités ordinaires, n'ayant pas eu l'occasion de se distinguer.

Sa nomination de gouverneur surprit les habitants delà ville qui, depuis longtemps, le considéraient comme un architecte militaire faisant exécuter les travaux dont le plan lui était envoyé de Paris, et nullement comme un commandant de troupes. Le chef de bataillon Denfert était, à Belfort, près d'un colonel et de plusieurs lieutenants-colonels. Il fallut donc le nommer colonel. Mais le colonel Jacquemet, commandant de la place de Belfort, est plus ancien que le colonel Denfert. Il réclame, mais en vain. Le colonel provisoire, improvisé la veille, commandera le brave chef de corps qui a marché à la tête du 76e de ligne. On place sous les ordres de Denfert son véritable supérieur qui a plus de 40 ans de services, 14 campagnes, 2 sièges, et qui inspire confiance aux habitants de la vaillante ville.

Comme avant tout on voulait se défendre et que Denfert parlait hautement, le premier jour, de mourir sur les remparts, chacun lui obéit. Sa persistance à ne pas se montrer, à ne jamais réunir le conseil de défense, son parti pris de rejeter le concours des officiers supérieurs, les trouvant incapables, son dédain pour tous ceux qui ne sortaient pas de l'Ecole polytechnique, son caractère altier, sa renommée d'extrême prudence lui firent perdre toute influence morale.

Ce gouverneur avait l'esprit froid et lent; ses idées, souvent bonnes, mettaient trop de temps à éclore. S'il avait su s'entourer des éléments susceptibles de réchauffer son imagination, de lui donner quelque ardeur, de réveiller son coeur, il eût pu prendre des déterminations viriles, utiles à sa mission, et profitables à sa réputation.

Il est regrettable que le colonel Denfert, sorti trop

prompternent et accidentellement de son obscurité, n'ait pas eu autour de lui des hommes capables, lui rappelant adroitement que, dans sa position délicate, il ne devait point faire trop sentir son autorité à de braves officiers supérieurs, et ne pas dédaigner les officiers de troupes. Il eût été nécessaire de lui faire entendre que, sans exposer ses jours, un gouverneur peut se montrer, ne serait-ce que pour ne pas donner lieu à d'injurieuses suppositions. Un état-major distingué par le caractère eût exercé un certain empire sur le gouverneur de Belfort.

Denfert était un homme instruit et très laborieux, mais spécial. Ses idées étaient justes lorsqu'il avait assez de temps pour les mûrir. Avant de prendre une décision, il réfléchissait longuement et croyait découvrir des difficultés dans les questions les plus simples. Mais si des ressentiments, des animosités, des souvenirs de camaraderie ou d'éducation religieuse venaient à se jeter au travers de ses réflexions, le jugement était profondément troublé, le bon sens même disparaissait.

En résumé, Denfert était un architecte militaire qui ne manquait pas de mérite, mais, comme chef de troupes, gouverneur de place, il a été au-dessous du médiocre. Facile à influencer, il n'entendait rien à l'exercice de l'autorité. Son courage était très accessible aux conseils de la prudence.

Dans les derniers temps du siège, il s'est montré d'une indécision, ou plutôt d'une tergiversation dans ses opinions politiques, qui montrent la faiblesse de son caractère. Candidat dans le Doubs et à Lyon, là il se présentait comme républicain modéré ; à Grenoble, au contraire, il se faisait patronner par le parti radical le plus avancé. Ses amis eux-mêmes déploraient que l'ancien gouverneur de Belfort ne fût ni franc, ni sincère. Mais l'ambition le mordait au cœur et M. Thiers le mettait au désespoir.

Après la capitulation, Denfert espérait que le grade de

général lui serait accordé. « Arrivé à Versailles, le colonel demanda trois fois audience à M. Thiers (président de la République) et ses trois lettres restèrent sans réponse (1). La Commission des grades ne lui enleva pas son grade conféré par Gambetta, mais elle ne fit dater la nomination que du 1er janvier 1871, et non du 19 octobre 1870. M. Thiers, la Commission des grades, composée de généraux, pensaient, comme le général Chanzy, comme le général Changarnier, que le gouverneur de Belfort n'était pas un héros.

On sait les efforts que fit M. Thiers pour conserver à la France la place de Belfort. C'est à lui, et non pas à Deniert que les habitants de Belfort doivent de n'être pas allemands.

Nommé commandeur de la Légion d'honneur, puis député et questeur de la Chambre, Denfert est mort en 1878. On lui fit, à Versailles, de splendides obsèques; on lui éleva une statue à Saint-Maixent, où il était né, une seconde statue à Montbéliard, où il est inhumé, et enfin une troisième à Belfort. Lors de l'érection de cette dernière, le peu de sympathie des habitants de Belfort fut unanimement constaté. L'une des grandes voies de communication de Paris porte son nom.

Cependant ceux qui connaissent l'histoire de la dernière guerre peuvent affirmer que deux places fortes seulement ont été défendues avec courage, intelligence et sans reproches par leurs gouverneurs : Phalsbourg et Bitche. Ces gouverneurs ne sortaient point de l'Ecole polytechnique, mais des sergents de l'armée ; ils se nommaient Taillant et Teyssier.Ni l'un ni l'autre n'a de statue sur la place publique, mais tous deux ont leur nom gravé dans le cœur des vrais soldats et des vrais patriotes.

(I) Dussieux, Le Siège, de Belfort, p. 142.

Devant la tombe du colonel Denfert, les contemporains ne peuvent prononcer leurs jugements qu'à voix basse. La postérité, qui est prochaine, sera sévère pour le gouverneur de Belfort.

En prononçant à l'Institut, il y a peu de jours, l'éloge de M. Thiers, M. Jules Simon disait : « Parmi tant de statues que lui ont votées ses contemporains, il en est une qui reste dans l'atelier du sculpteur, parce que ceux qui l'avaient commandée n'en veulent plus. En la commandant, ils ne pensaient qu'à ses services ; en la refusant, ils pensent à ses opinions. » Le contraire pourrait être dit du colonel Denfert. Si dans l'atelier du sculpteur il reste quelque statue de lui, c'est que ceux qui l'avaient commandée ne pensaient qu'à ses opinions, et que, connaissant maintenant ses services, ils ne veulent plus de statue.

Qu'il nous suffisse aujourd'hui de déplorer amèrement l'abus des honneurs distribués au hasard. La dernière guerre a mis en relief le courage du garde mobile, du franc-tireur, du caporal, du sergent, du troupier de la ligne ; cette guerre a fait admirer l'officier de troupe, colonel, commandant, capitaine, lieutenant et sous-lieutenant ; mais le génie de la guerre, les sublimes sacrifices n'ont pas frappé nos yeux. Qu'un parti politique cherche à se grandir en élevant plusieurs statues au même homme sorti de ses rangs, on peut y voir une sorte d'enfantillage, mais prenons garde de descendre jusqu'au ridicule, sinon jusqu'à l'odieux.

En voyant tant de statues après tant de défaites, l'Europe ne sera-t-elle pas en droit de nous comparer au Bas- Empire ?

Il nous était permis d'élever deux statues : l'une au garde mobile des armées du Nord, de la Loire, de l'Est; l'autre au soldat de la ligne mort sous les remparts do Metz.

Le bronze des canons était fait pour ces deux hommes qui n'ont d'autre nom que celui de patrie.

On a très amèrement reproché au colonel Denfert son long et persistant séjour dans la casemate. Ce n'est pas, pour nous, la plus grave de ses fautes. Nous nous bornerions à sourire de pitié, à l'ombre des statues armées d'épées, si le gouverneur n'avait livré à l'ennemi la place de Belfort, lorsque cette forteresse pouvait résister encore plus de six semaines. C'est là plus qu'une faiblesse, et cette action, au point de vue militaire et patriotique, mérite le nom de crime. Telle était l'opinion de M. Thiers. Il rappelait, à ce propos, cette pensée de Joubert : « Il y a, dans chaque siècle, ce qu'on peut appeler l'esprit du temps, sorte d'atmosphère qui passera, mais qui, pendant sa durée, trompe tout le monde sur l'importance et sur la vérité même des opinions dominantes. »

Le voyageur qui traverse la ville de Saint-Maixent s'arrête devant une statue représentant un guerrier debout, les bras croisés sur la poitrine, une épée dans la main droite, la pointe de l'épée tournée vers le ciel; les jambes sont chaussées débottés à l'écuyère, la tunique est agitée par lèvent de la bataille, le képi de campagne couvre le front, le visage respire le mâle courage du capitaine, l'attitude est ferme, fière, audacieuse. Aux pieds du soldat sont des attributs guerriers, des éclats d'obus et des fers brisés. Le voyageur salue respectueusement cette image de bronze et s'informe du nom de ce héros.

Il croyait être devant Lamoricière, Changarnier, Cavaignac ou bien Pélissier, le vainqueur de Sébastopol. Le voyageur se trompait. Ceux qui ont défendu la papauté,

ceux qui ont sauvé l'armée sur le chemin de Constantine, ceux qui ont protégé et gouverné la France aux jours d'orage, ceux qui ont vaincu les Russes, si intrépides, n'ont pas de statues. Ces monuments appartiennent à d'autres, et la capitulation avant l'heure est devenue un titre de gloire !

La place de Belfort a mis en relief, pendant le siège, des noms qu'il importe de conserver : les docteurs Petitjean, Vautrain et Bernard; le colonel Jacquemet, commandant de la place depuis 1868 ; le capitaine du génie Degombert, tué dans une reconnaissance ; le capitaine d'artillerie Défoyet et son lieutenant Griponé, tous deux mobiles belfortains ; Jules Ménétraz, maréchal-de-logis d'artillerie, à l'arsenal ; Marie, mobilisé de Belfort ; G. Bornèque, capitaine de la 2e compagnie des mobilisés de Belfort ; ses lieutenants : de Roppe, de Stradevitez ; Toltz, lieutenant de génie de mobile ; de Prinsac, engagé volontaire des mobiles de la Haute-Saône, reçut le brevet d'officier et rendit de véritables services aux avant-postes ; le préfet du Bas-Rhin, Grosjean, enfermé dans la -place pendant le siège ; le maire de la ville, Mény, d'une conduite admirable; MM. Charles Genty, Mortsloff, Mare, Meyer, Bontems, Mathey, Ménétras, Xavier Lebleu, Xavier Rochet, (Fournier, Ausbikler; les aumôniers Froment, Mettaleiser, de Damas ; les dames attachées aux ambulances : Bernard, Emélie Hoas, Genty; Gustave Renault, ingénieur, etc., etc.

Pour être complet dans cette énumération, il nous faudrait ajouter des centaines de noms.

Le colonel Denfert manquant d'autorité, il y eut, dans le personnel de la place assiégée, une foule de rivalités. Le gouverneur avait ses courtisans et ses flatteurs, mais aussi d'implacables adversaires. Il n'appartient à personne de distribuer le blâme ou l'éloge avec trop d'assurance. Les habitants de Belfort peuvent seuls juger tant

d'hommes qu'ils ont vus à l'oeuvre et dont le plus grand nombre a bien mérité de la patrie.

Dans Fenquête parlementaire sur les actes du gouvernement de la Défense nationale, se trouve une déposition offrant le plus vif intérêt. Nous voulons parler de celle de M. Thiers.Le 17 septembre 1871, M. Thiers disait devant la Commission d'enquête : « Après le 4 septembre 1870, je restai plusieurs jours chez moi, cherchant, dans mes études chéries, une distraction aux scènes auxquelles je venais d'assister. J'étais enfoncé dans mes livres, lorsqu'un jour je vis arriver M. Jules Favre, que je n'avais pas vu depuis le 4 septembre.

« 11 me dit : Je viens en ami vous demander de nous rendre un service important. Le voici : nous avons la plus grande peine à nous faire écouter, notamment à Londres; mais si vous consentiez à vous y rendre, vous parviendriez peut-être à nous faire ouvrir des voies aujourd'hui fermées. »

M. Thiers opposa d'abord un refus, mais vaincu par les instances de ses amis et des membres du Gouvernement, il se décida à accepter une mission temporaire auprès des diverses cours avec lesquelles il avait conservé des relations personnelles. Cette mission devait avoir pour but et pour résultat de réveiller les sympathies en faveur de la France, et le sentiment du danger qu'il y aurait pour l'Europe à la laisser périr.

Vers le milieu de septembre 1870, M. Thiers quitta Paris. Le lendemain matin, à six heures, il était à Londres.

Un si grand nombre de Français fugitifs avaient envahi les hôtels, que M. Thiers dut chercher l'hospitalité à l'ambassade, qu'il trouva démeublée.

Lord Granville quitta immédiatement le château de Douvres et se hâta de venir à Londres pour se rencontrer avec l'envoyé du Gouvernement français. Le ministre anglais se montra doux, fin, intelligent, ami de la France, mais résolu, comme tous ses compatriotes, à ne rien compromettre pour elle. Voir la France abaissée n'avait été, en Angleterre, qu'une satisfaction d'un instant ; mais le danger de la voir affaiblie, écrasée, faisait place peu à peu à cette première joie d'une ancienne jalousie, et beaucoup, parmi les Anglais, auraient voulu venir à notre secours. Mais on n'était pas prêt pour la guerre, et l'eût-on été, on ne l'aurait pas faite pour nous. Lord Granville fut donc très affectueux pour M. Thiers, mais stérile comme la situation.

M. Gladstone, que M. Thiers avait connu aussi, mais moins intimement que lord Granville, ne se fît pas attendre, et vint à l'ambassade de France. Moins affectueux que lord Granville , mais attaché , comme tous les hommes éclairés, à l'ancien équilibre européen, il le voyait, avec regret, détruit, peut-être à jamais. Il aurait voulu le rétablir, fût-ce au profit de la France, mais n'en trouvait pas plus le moyen que lord Granville, l'Angleterre n'ayant aucun intérêt à guerroyer pour la France.

Une tentative était pourtant à essayer, c'était de ménager une entrevue entre M. Jules Favre et M. de Bismarck, car on répétait à Londres comme partout : « Négociez ! négociez ! »

Il fut convenu que l'Angleterre enverrait une demande d'entrevue au quartier-général prussien ; mais la question était de savoir de quelle recommandation on appuierait cette demande. Plusieurs jours furent employés à discuter le fond et la forme de cette recommandation. Le cabinet britannique voulait n'être qu'un simple intermédiaire pour ne pas s'exposer au désagrément d'un refus, à quoi M. Thiers répondait : « Mais l'Angleterre,

enfin, n'en est pas réduite à être un bureau de petite poste. »

Il fut arrêté qu'on recommanderait l'acceptation d'une entrevue, dans Vintèrêt de la paix, et M. Thiers aurait voulu qu'on ajoutât : de l'équilibre européen. Il ne put l'obtenir; mais la recommandation dans l'intérêt de la paix fut accordée , et la dépêche partit pour le camp prussien.

Pendant ces quelques jours, M. Thiers reçut de Saint- Pétersbourg une invitation fort courtoise de la part du prince Gortschakoff pour se rendre en Russie.

Si l'Empire russe intervenait en notre faveur, il était évident que l'Angleterre ne voudrait pas moins faire, surtout à cause de l'opinion publique qui commençait à se prononcer pour la France.

Suivi de sa famille, M. Thiers quitta Londres, vint à Tours, vit la Délégation pendant une heure seulement et se remit en route. Il arriva le lendemain au Mont-Cenis, le traversa ainsi que Turin, Milan, Venise, la Styrie tout entière et, après deux jours, s'arrêta à Vienne.

M. de Beust était chancelier de l'Empire, et M. Andrassy principal ministre de Hongrie.

M. Thiers trouva auprès de chacun d'eux le plus vif intérêt pour la France, beaucoup plus qu'il n'en avait obtenu en Angleterre, mais avec la même impuissance de nous aider. Que quelqu'un agisse, disaient à M. Thiers les ministres autrichiens, et nous ne serons pas les derniers à vous aider. En Russie seulement il peut se produire une initiative puissante et efficace. — Là encore se devaient rencontrer les obstacles de la parenté.

Devant revenir à Vienne, M. Thiers ne s'y arrêta que deux jours. Il partit pour Saint-Pétersbourg, en traversant la Pologne, et trouva au débarcadère de Varsovie une foule immense, calme, silencieuse, le chapeau à la main et ayant le tact de se taire pour ne pas créer des

obstacles à l'envoyé du gouvernement français. M. Thiers ne s'arrêta pas à Varsovie pour prendre un repos nécessaire, et continua sa route pour Saint-Pétersbourg.

La cour était à Tsarkoselo. M. Thiers s'y rendit auprès du prince Gortschakoff. Ce dernier lui dit : « Vous trouverez ici de vives sympathies pour la France, des sympathies qui tiennent au goût de notre nation pour la vôtre, et à d'anciennes conformités d'intérêts, longtemps oubliées. Ces sympathies, on vous les témoignera. Mais ne vous y trompez pas : en Russie, l'empereur seul est le maître ; seul, il gouverne. Or, l'empereur veut la paix, et ce n'est pas le neveu du roi Guillaume qui résistera à vos instances, mais le souverain qui se doit à son peuple et à son peuple seul. Du reste, vous trouverez auprès de lui des secours pour négocier et pas pour autre chose. On vous aidera à traiter, sans perte de temps ; et croyez-moi, il n'y a pas autre chose à faire. »

M. Thiers ne tarda pas à reconnaître combien le chancelier avait raison. L'empereur de Russie, Alexandre II, lui fit l'honneur de le recevoir, et déclara qu'il ne ferait pas la guerre, mais serait l'appui de la France dans les négociations, et ferait son possible pour qu'elle fît les moindres pertes possibles en territoire et en argent.

Après avoir attendu huit à dix jours la réponse de la chancellerie allemande installée à Versailles, le prince Gortschakoff dit à M. Thiers : « Nous avons des nouvelles. La paix est possible; mais il faut beaucoup prendre sur vous ; il faut aller à Versailles, traiter courageusement, et vous aurez des conditions acceptables, surtout si Paris s'est un peu défendu. Ayez le courage de la paix, et je vous le répète, vous donnerez la paix à votre pays et à l'Europe, surtout si la fortune seconde un peu les armées françaises sous les murs de Paris. »

Après avoir parcouru toute l'Europe en quarante jours,

M. Thiers revint à Tours, après s'être arrêté à Florence pour voir inutilement le roi Victor-Emmanuel.

Il fallut les négociations des puissances neutres avec la cour de Prusse pour obtenir que M. Thiers fût admis à Versailles, après avoir traversé Paris pour y recevoir les pouvoirs nécessaires. Il fut entendu que le négociateur se rendrait à Orléans, que là, des officiers prussiens l'accompagneraient à Versailles, et que, de Versailles, il serait conduit aux avant-postes français pour pénétrer dans Paris.

A Orléans, M. Thiers reçut l'hospitalité de Mgr Dupanloup, évêque de cette ville et qui était la providence de ses diocésains au milieu des horreurs de cette guerre.

Le dimanche matin, 30 octobre, à Versailles, M. Thiers fut admis chez M. de Bismarck, qui l'accueillit de la façon la plus amicale, et qui lui expliqua pourquoi il avait voulu le faire entrer dans Paris par Versailles. « Sur tous les autres points, lui dit M. de Bismarck, il est presque impossible de franchir les avant-postes. Par Versailles et Sèvres même, la chose n'est pas facile. Chaque lettre me coûte un homme, et c'est trop cher; je n'écris plus. Mais voici de braves jeunes gens qui necraignent pas les fusillades d'avant-postes, et qui feront tout pour vous épargner les dangers du passage. Revenez le plus tôt possible, mes jeunes gens vous attendront sur la rive de la Seine, et, au premier signal, ils iront vous recevoir et vous ramener ici. »

Arrivé à Sèvres, M. Thiers vit un spectacle lamentable. Les obus avaient percé les maisons, atteint en divers endroits la manufacture de porcelaine. Les maisons étaient ouvertes, abandonnées, et comme celles de Pompéï, surprises par une catastrophe soudaine. On trouvait tout ouverts les cabarets où des bouteilles, des verres, des plats étaient restés sur les tables, les habitants n'ayant abandonné leurs demeures que lorsque les projectiles

des deux rives avaient fondu sur eux. Des traverses, armées de canons, barraient les rues; les soldats étrangers étaient à leurs pièces, et le canon du Mont-Valérien dominait le tout du bruit incessant de ses batteries.

En arrivant à Paris, M. Thiers se rendit auprès de M. Jules Favre, au ministère des affaires étrangères, et demanda la convocation immédiate du gouvernement. On passa la nuit à délibérer. Tout le monde fut d'avis de conclure un armistice, et Rochefort lui-même se joignit à Jules Favre, au général Trochu, à MM. Jules Simon, Picard, Magnin. Ce dernier insista pour que Paris reçût une provision de vivres proportionnée à la durée de la trêve. C'était, du reste, la règle en pareille circonstance.

Muni de ses pouvoirs, M. Thiers reprit le chemin de Versailles, où il arriva le lendemain. Les négociations commencèrent immédiatement. Après quatre jours de délibérations entre M. Thiers et M. de Bismarck, tout fut rompu. Les événements du 31 octobre (1) à Paris devaient faire prévoir le triomphe de la Commune qui régnait déjà, si elle ne gouvernait pas encore. Dans ces conditions, M. de Bismarck refusa le ravitaillement. Les pouvoirs de M. Thiers étaient limités, et il quitta Versailles pour se rendre à Tours.

De violentes attaques ont été dirigées contre M. Thiers, accusé de n'avoir agi que dans son intérêt personnel. Peut-être, dans la suite, Fancien ministre de la monarchie de Juillet s'est-il montré fort égoïste, mais nous aimons à croire que, pendant les pénibles voyages et les démarches cruelles qui en ont été la conséquence, M. Thiers était inspiré par le patriotisme le plus sincère.

(1) Tentative faite par le parti avancé de chasser violemment le gouvernement de l'Hôtel-dfc Ville et de le remplacer par des hommes de son choix.

Ol

Ce voyage de M. Thiers à travers l'Europe et dans les cours des grandes puissances prouve que la France était complètement abandonnée, que la dynastie napoléonienne n'existait plus pour les souverains, et que l'Allemagne était fatiguée de la guerre.

Emile Keller. Voilà un nom qu'il faut graver dans toutes les mémoires, car il est synonyme d'honneur et de patriotisme. Consacrons donc quelques lignes au vaillant patriote alsacien.

Il naquit à Belfort en 1828, et fut admis à l'Ecole polytechnique en 1846, après avoir fait de brillantes études. Aux diverses carrières qui s'ouvraient devant lui, il préféra la vie calme du savant. Spécialement adonné aux travaux historiques et à la philosophie religieuse, il ne tarda pas à se faire connaître. Elu député en 1858, il se distingua de ses collègues par un silence absolu, comme font toujours les habiles qui, avant de se lancer dans la mêlée, veulent se rendre compte de la situation.

« On n'allait guère à lui, et il ne se pressait point d'aller aux autres. Les ministres du temps se bornaient à dire aux curieux que le gouvernement pouvait compter sur son dévouement. »

Leur illusion ne tarda pas à se dissiper. Le jour où l'alliance franco -italienne mit en péril le pouvoir temporel de la Papauté, le député de l'Alsace rompit le silence et se révéla subitement comme grand orateur et citoyen indépendant.

Les premiers discours de M. Keller produisirent une impression d'autant plus profonde que la Chambre et le public s'attendaient moins à ce coup d'éclat. Les mi-

uistres comprirent qu'ils auraient désormais à compter, non plus avec les cinq représentants des idées républicaines que Paris et Lyon envoyaient régulièrement à l'Assemblée, mais encore avec les députés catholiques. Ceux-ci, considérant la paix religieuse comme la garantie nécessaire de l'ordre politique et social, ne voulaient pas entrer dans les vues de l'Empire au sujet de l'unité italienne. Les événements ont prouvé qu'ils étaient dans le vrai.

Aux élections générales de 1863, l'administration usa de tous les moyens dont elle disposait pour empêcher la réélection du courageux député. Elle y réussit. M.Keiler n'en continua pas moins la lutte. Il écrivit au lieu de parler. Les diverses brochures qu'il publia ressemblent aujourd'hui à des prophéties qui ne se sont, hélas ! que trop réalisées. L'étude de l'histoire et de la philosophie religieuse est donc plus utile que l'on ne pense dans le monde.

Dès 1860, M. Keller avait établi à Paris un comité pour seconder le général de Lamoricière dans la défense des Etats pontificaux. Pendant dix ans, ce comité envova à Rome des volontaires, des uniformes et des armes perfectionnées. En 1867, Garibaldi ayant envahi le patrimoine de saint Pierre et étant arrivé aux portes de Rome, M. Keller partit avec quelques amis et des sœurs de charité pour porter des secours aux blessés et organiser des ambulances jusque sur le champ de bataille de Mentana.

Cependant, en 1869, les électeurs du Haut-Rhin comprirent enfin qu'ils avaient commis une faute en oubliant M. Keller. Ils s'empressèrent de confier un nouveau mandat à leur vaillant compatriote.

L'année terrible approchait. Quand 1870 arriva, le député de l'Alsace savait que l'heure des paroles était passée et que les actes devaient les remplacer.

Il organisa un corps franc et se jeta dans les Vosges pour y rencontrer l'ennemi.

Le 27 septembre 1870, le général Gambriels mit M. Keller à la tête des francs-tireurs du Haut-Rhin, et celui-ci adressa l'appel suivant à tous ceux qui pouvaient combattre :

« Mes chers compatriotes,

« Les élections sont ajournées. J'applaudis à cette mesure, car, en ce moment, la guerre doit seule nous occuper.

« L'ennemi, ne mettant plus de bornes à son insolence, ose exiger l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine. Il demande qu'on lui livre notre héroïque cité de Strasbourg, dont quarante jours de bombardement n'ont pu lui ouvrir les portes.

« A ces conditions, il n'y a qu'une réponse à faire : avec le gouvernement de la Défense nationale, répétons : guerre à outrance.

« Lors même que de nouveau vous m'auriez offert vos suffrages, je vous aurais dit: Les meilleurs votes sont les coups de fusil.

« Vous tous donc qui, jusqu'à présent, m'avez entouré de votre confiance, dévouez-vous à l'œuvre sainte à laquelle je vous convie. N'ayons plus qu'une seule pensée: la délivrance du pays.

« Dans le péril suprême où nous sommes, toute hésitation serait coupable; chaque citoyen doit être un soldat. Quant à moi, je vous distribuerai des armes, et je me mets à votre tête pour marcher avec vous.

« Je compte sur le patriotisme des communes et des particuliers pour nous donner les moyens matériels de lutter et pour venir en aide aux familles de ceux qui pren-

dront les armes. S'il y a des veuves et des orphelins, c'est au pays à les adopter.

« Ce double appel, la France entière l'entendra. Elle voudra sauver nos provinces du joug dé l'étranger.

« Déjà, de, tous côtés, des corps de volontaires accourent à notre secours ; leur exemple sera suivi, et l'autorité militaire veille, dès à présent, à écarter tout élément douteux. Il ne nous faut que des hommes d'élite.

« Des souscriptions se sont spontanément ouvertes pour développer nos moyens d'action. Elles seront bientôt générales, car partout on comprendra que le salut de la France est lié au salut de l'Alsace.

u Un général, plein de bravoure et d'énergie, est arrivé dans nos murs. Ses forces et son intelligence seront consacrées à la défense de notre sol. Il compte sur nous, unissons nos efforts à ceux de nos frères de l'armée. Que l'Alsace entière se lève, que son indomptable attitude prouve, à la face du monde, qu'elle est et qu'elle veut rester française.

« Aux armes donc, mes chers compatriotes, aux armes!

« Jusqu'ici, nous n'avons pas été heureux; mais il est une force plus grande que celle des gros bataillons, cette force vient d'en haut, et c'est là qu'il faut placer notre confiance.

« Que Dieu, qui ne saurait laisser périr notre pays, que la Vierge, patronne de Strasbourg et patronne de la France, protègent notre drapeau et nous aident à sauver la patrie !

« Emile Keller, « ancien député. »

L'Alsace entendit ce magnifique appel. La voix de M. Keller était l'expression du sentiment de tous.

L'ancien député de Belfort eut donc, en peu de jours, une brave troupe qu'il commanda en véritable capitaine sans peur et sans reproche.

Nous pourrions faire le récit des actions d'éclat de ses francs-tireurs, mais nous préférons laisser la parole à l'un des sergents-fourriers de Keller, M. E. Perrin, aujourd'hui vicaire de la métropole de Besançon.

Ce prêtre, ou, pour mieux dire, ce sous-officier, écrivait son journal de guerre, qui a le cachet original que ne saurait atteindre une page d'histoire :

« En 1870, je ne connaissais M. Keller que par ses discours à la Chambre des députés. Un jour je lus, dans l'Union franc-comtoise, l'appel patriotique qu'il adressait à tous les hommes de bonne volonté pour la défense de l'Alsace envahie. Dès ce moment, j'ambitionnai l'honneur de me placer sous les ordres de ce grand patriote. Le 8 octobre, je signai mon engagement dans la 14e compagnie, capitaine Lefébure, ancien député de Colmar et ancien sous-secrétaire d'Etat, homme de cœur et souverainement sympathique.

« J'eus plusieurs fois, en Alsace, l'occasion de voir M. Keller. Les compagnies sous ses ordres opérant sur des points différents, il se portait rapidement tantôt vers l'une, tantôt vers l'autre, afin de se rendre compte des mouvements à opérer et des besoins de sa troupe. Ce qui nous frappait était le grand air de notre chef, tempéré par une exquise bonté. M. Keller rappelait les gentilshommes guerriers qui, sous l'ancienne monarchie, quittaient la cour ouleur manoir pour courir aux batailles sous les Vendôme, les Belle-Isle et les Catinat. Il se mêlait volontiers à nous dans les marches et les campements, et, le sourire aux lèvres, nous traitait en amis, écoutant les simples, encourageant les timides, calmant les ardeurs inutiles. Il était loin de chercher la popularité qui venait à lui tout naturellement.

« Je me souviens qu'un jour, à Wesserling, surveillant un exercice à la cible, M. Keller avait pris un fusil et fait feu plusieurs fois. Sur les cinq coups qu'il tira, il envoya quatre balles dans la cible. Evidemment, il était notre maître à tous, et nous étions justement fiers de notre colonel.

« Il ne savait pas plus faire mystère de sa foi religieuse que reculer devant l'ennemi.

«Danscesmoments de liberté, il assistait chaque jour à la messe. Le dimanche, il y allait avec son état-major, et son exemple entraînait sous-officiers et soldats.

« Les différentes compagnies eurent, chacune de son côté, divers engagements. Un simple sergent tel que moi ne saurait donner des renseignements très précis sur tous les combats. Seul, M. Keller pourrait dire les grands services rendus par sa troupe. Mais sa modestie le condamne au silence.

« Le 1er novembre, à Thann, nous vîmes défiler à quelques kilomètres de nous une armée de 20.000 Prussiens allant investir Belfort. La lutte était trop inégale pour être tentée avec quelque chance de succès. M. Keller prit alors la résolution de nous jeter dans la place de Belfort avant l'investissement complet. Le 2 novembre, nous étions à Saint-Maurice, et le 3, nous gravissions le ballon d'Alsace déjà couvert de neige. De là, nous pouvions entendre la bataille de Grosmagny. Ayant reçu du colonel Denfert l'avis qu'il ne pouvait nous aider à rentrer dans Belfort, M. Keller nous fit rebrousser chemin et prendre la direction de Besançon , en passant par Béfayi, Fresse, Ronchamp et l'Isle-sur-le- Doubs.

« Dès ce moment, notre troupe n'opéra plus séparément. Notre bataillon ou régiment fut attaché au 20e corps , général Grouzat.

« A la suite de ces deux mois de travail et de marches

forcées, notre colonel tomba malade à Besançon et fut obligé de remettre momentanément son commandement à M. Mayol de Lupé, ancien officier de zouaves pontificaux. Celui-ci aussi était un brave, qui demanda que notre bataillon fût toujours aux avant-postes.

«Il obtint cette faveur. Nous fîmes donc pendant un mois et demi le service d'éclaireurs à l'armée de la Loire. Notre bataillon prit part, le 24 novembre 1870, à un engagement à Bois-Commun (Loiret), et délogea l'ennemi de cette petite ville. Le 28, il combattit à Beaune-la-Rolande, à côté des mobiles du Jura. Les escarmouches avec les postes ennemis étaient de tous les jours.

« Voici un trait qui peut donner une idée du caractère franchement militaire de M. de Lupé. Nous allions en reconnaissance à trois heures du matin. Nous marchions sur la route de Nibelle (Loiret), dans le plus profond silence, comme Tordre en avait été donné. Tout à coup, deux coups de feu se font entendre à peu de distance et les balles sifflent à nos oreilles. Instinctivement, quelques soldats quittent le milieu de la route pour se jeter sur les côtés. M. de Lupé qui, lui-même, marchait au milieu du chemin, s'élance sur les timides et les menace de son épée, leur ordonnant de rejoindre leurs rangs en termes un peu sévères.

« Plus tard, M. de Lupé fut décoré de la Légion d'honneur, à Bourges, au moment où nous revenions dans l'Est avec l'armée du généralBourbaki. Cette récompense était bien méritée et tout le bataillon en fut heureux.

« Lorsque sa santé fut rétablie, M. Keller reprit le commandement de ses hommes au mois de janvier. Il était à leur tête pendant les quatre jours de la bataille d'Héricourt où les francs-tireurs perdirent le quart de leur effectif. Les généraux se disputaient cette belle et vaillante troupe, qui valait les vieux bataillons d'autrefois.

« Dans son discours sur les soldats morts à Héricourt,

Mgr Besson donne les éloges mérités à notre capitaine Lagrelette. C'était un jeune docteur en médecine, qui, après la capitulation de Sedan, avait échangé le brassard contre l'épée. Au reste tous les officiers des francstireurs du Haut-Rhin étaient gens de cœur et gens de bien, hommes de discipline, d'une valeur à toute épreuve et d'une abnégation personnelle remarquable. Gomme sergent -fourrier chargé des approvisionnements de Tétat-major, j'ai maintes fois constaté la générosité de messieurs les officiers qui donnaient souvent aux soldats leurs vivres et leur argent. Je dois signaler aussi notre aumônier M. l'abbé de Dartein, qui joignait à une bonté de père le courage d'un soldat. Ce digne prêtre appartenait à l'une des premières familles de Strasbourg. 11 avait avec lui son jeune frère, docteur en droit, qui soutenait fièrement l'honneur de son nom.

« Notre aumônier confessait officiers et soldats pendant les marches, sans que personne pût s'en douter. On semblait causer avec lui, et il donnait l'absolution la main levée sous son vaste manteau.

« Les hommes qui composaient le bataillon Keller n'étaient pas tous de saints personnages, mais aucun d'eux ne portait jamais atteinte à l'honneur de l'uniforme. Ils étaient disciplinés et respectueux. Les chefs façonnent leurs soldats à leur image, et ces chefs nous inspiraient un tel respect, un tel amour, que nous étions heureux de nous battre sous leurs yeux. Lorsque ce cri : en avant V Alsace! se faisait entendre, rien n'aurait pu nous arrêter.

« On savait, au bataillon, que j'étais venu m'engager en soutane, sortant du séminaire, pour la durée de la guerre, et jamais un soldat n'a essayé de me railler à ce sujet. Loin de là, ils m'accordaient une sorte de respect. »

Enfin, l'armistice fut signé et de nouvelles élections se firent en France. Le corps électoral resta fidèle à M. Kel-

1er. Arrivé à Bordeaux, il monta à la tribune et protesta de toute son âme contre l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine à la Prusse. Ce fut un éclat d'éloquence, comme le patriotisme peut seul en inspirer.

Aux élections de 1881,1a République fit, pour repousser M. Keller, ce qu'avait fait l'Empire en 1863. L'homme que l'on désignait par ces mots : « Le dernier des A tsaciens »> se vit préférer un obscur candidat.

Quelles terribles et désolantes leçons donne le suffrage universel ! Il ne tient compte ni du travail opiniâtre du savant, ni du courage du champ de bataille, ni du patriotisme le plus ardent, ni de l'indépendance du coeur, ni de la noblesse du caractère, ni des services rendus, ni de l'honneur d'un nom.

Heureusement, Dieu a mis en nous une chose sacrée, divine, qu'on nomme la conscience ; et autour de nous un sentiment, qui est l'opinion publique.

Non seulement la marine a fourni, pendant la guerre, de vaillants officiers, des hommes de haute distinction et de nombreux combattants, mais les escadres françaises ont eu leur campagne dans la mer du Nord et dans la Baltique.

Notre marine militaire n'a pas cessé un seul instant d'être à la hauteur de la mission pénible qu'elle a eu à remplir.

Il aurait fallu à la flotte française moins de courage pour combattre qu'il ne lui en a été nécessaire pour supporter les fatigues, les luttes, les angoisses, les privations de tout genre qui lui ont été imposées.

La guerre était déclarée déjà depuis plusieurs jours, et aucun officier-général n'avait le commandement supé-

rieur de l'expédition importante qui devait se diriger vers le littoral prussien. On disait que l'amiral Rigault de Genouilly, ministre de la marine, désirait prendre luimême ce commandement. En effet, on hâtait à Cherbourg, l'armement de la frégate r Océan, destinée à devenir son bâtiment amiral.

Après quelques jours d'attente, l'on apprit que le viceamiral comte Bouët-Wuillaumez avait été choisi par l'Empereur pour commander en chef l'escadre de la Baltique. Le ministre de la marine avait renoncé à s'embarquer, l'obligation de rendre son portefeuille lui ayant été rigoureusement imposée en cas de départ. Le ministre informa le vice-amiral Bouët-Wuillaumez que la flotte mise sous ses ordres se composerait de 14 frégates cuirassées, d'un grand nombre d'avisos et d'autres bâtiments appropriés à l'expédition.

Une seconde flotte commandée par le vice-amiral La Roncière le Noury, et formée de grands transports à vapeur, de chaloupes canonnières et de batteries flottantes, devait suivre, dans un bref délai, avec trente mille hommes de débarquement, sous les ordres du général Bourbaki, ou du général Trochu.

Dès le lendemain de sa nomination, le vice-amiral Bouët-Wuillaumez se rendit à Cherbourg et arbora son pavillon sur \& Surveillante, frégate cuirassée, qu'il trouva à peine installée, malgré le zèle qu'avait déployé le viceamiral Rose, préfet maritime.

Tout à peu près manquait dans l'arsenal de Cherbourg, fort délaissé, depuis quelques années, par les ministres de la marine au profit de Brest et de Toulon. Non seulement les objets d'armement et les approvisionnements n'y étaient pas en quantité suffisante, mais le nombre d'hommes se trouvait trop faible.

L'amiral Rigault de Genouilly n'ignorait aucune de ces difficultés, car seul, parmi les ministres, il avait eu

le courage de dire en plein conseil qu'il n'était pas prêt. Tous les autres répétaient le mot terrible du maréchal Niel : Nous sommes prêts, mot criminel ou stupide.

Le vice-amiral Bouët, esprit ardent, caractère énergique, patriote exalté, pressa les préparatifs de départ, quoiqu'il ne fût plus question déjà des 14 frégates cuirassées et des nombreux avisos dont l'escadre devait se composer.

Serait-il vrai qu'en présence des prétentions très vives du prince Jérôme Napoléon, pour commander le corps de débarquement et l'enlever à de vrais généraux, on renonça brusquement à cet élément indispensable de succès pour l'expédition de la Baltique ?

Quoi qu'il en soit, il n'y eut pas de troupe de débarquement, ce qui fut une faute bien regrettable.

Le vice-amiral Bouët-Wuillaumez, comprenant l'importance du temps perdu, se décida à quitter Cherbourg avec son escadre réduite à 7 frégates cuirassées et un seul aviso.

Le 23 juillet, le commandant en chef de la flotte recevait les instructions du ministre de la marine :

«Vous vous dirigerez d'abord vers le Sund, où vous détacherez la Thêtis à Copenhague, puis, de nuit, vous reviendrez devant la Jalide (1), pour y bloquer l'escadre prussienne. Pendant ce temps, les autres bâtiments vous seront expédiés. Vous laisserez devant la Jahde le contre-amiral Dieudonné, avec une division, et vous vous rendrez, avec l'autre, dans la Baltique. »

Ces mêmes instructions se terminaient par l'ordre formel de ri attaquer aucune ville ouverte.

Il y avait, dans ces premières instructions, un détail fort intéressant et qui prouve que le gouvernement français se méfiait de l'alliance des cabinets de Berlin et do

(1) Golfe de la mer du Nord, à l'ouest de l'embouchure du Wéser.

Saint-Pétersbourg. Le vice-amiral Bouët-Wuillaumez était invité à surveiller la Russie par Gronstadt.

A ce sujet, le ministre de la marine ajoutait : « En présence des éventualités contre la Russie, ordre est donné à l'escadre de la Méditerranée de rallier Brest, afin de rester ainsi à cheval sur le détroit de Gibraltar et la mer du Nord. »

D'après les instructions ministérielles, le premier point d'opération de l'amiral Wuillaumez devait être la Jahde, où Ton pensait que l'escadre prussienne, commandée par le prince Adalbert, s'était réfugiée. Ce prince avait sous ses ordres trois frégates cuirassées, un monitor, et il montait le Roi- Guillaume, vaisseau supérieur en vitesse et en artillerie à tous les bâtiments de nos escadres.

L'amiral Bouët-Wuillaumez ne pensait pas que l'encadre prussienne fût réfugiée dans la Jahde. Il la croyait, au contraire, restée au large, où il pourrait lui offrir le combat.

L'escadre de l'amiral Bouët sortit de Cherbourg le 24 juillet, à 5 heures du soir, sous les regards d'une immense population qui saluait avec enthousiasme nos marins courant aux combats. L'Impératrice était venue de Paris s'embarquer sur l'aviso le Goligny et suivit l'escadre pendant plusieurs milles.

Bouët-Wuillaumez avait sous ses ordres : la Surveillante, frégate amirale ; la Gauloise, deuxième frégate amirale, montée par le contre-amiral Dieudonné ; la Guyenne^ Flandre, YOcéan,!^ Thètis,\& Jeanne $Arc, et l'aviso le Gossard.

Dès leur départ de la rade de Cherbourg, les frégates avaient été mises en ordre de bataille ; tout était prêt, à bord, pour le branle-bas de combat.

L'amiral Wuillaumez ne rencontra la flotte prussienne ni en remontant vers le Nord, ni en venant sur la côte du Hanovre reconnaître la rade de la Jahde.

L'amiral était privé de cartes danoises qui auraient dû lui être délivrées avant son départ, et sans lesquelles il lui était presque impossible de naviguer à distance utile de ces côtes dont tous les phares avaient été éteints.

Il se dirigeait vers le Nord pour s'approvisionner de charbon, lorsque, le 28 juillet, pendant qu'il doublait la pointe de Skagen, extrémité nord du Danemark, il rencontra M. de Champeaux, capitaine de vaisseau, qui venait de remplir une mission en Danemark.

Cet officier supérieur pria l'amiral Bouët-Wuillaumez, au nom du ministre de France à Copenhague, d'entrer dans la Baltique. Le Danemark était prêt à se soulever. Le parti allemand, composé presque exclusivement de la cour, serait obligé de céder, et il était certain que la mise à terre de la première compagnie de débarquement serait le signal de l'élan du peuple danois, désireux de prendre sa revanche sur son irréconciliable ennemi.

A Copenhague, depuis la déclaration de guerre de la France à la Prusse, les femmes du monde, ainsi que celles du peuple, ne portaient plus que les couleurs françaises ; darfs les théâtres, on ne chantait que la Marseillaise et le Rhin allemand, d'Alfred de Musset. Une souscription pour les blessés français allait atteindre, en peu de jours, le chiffre de 80.000 francs, tandis que la souscription pour les blessés allemands ne monterait, dans le même temps, qu'à 1.800 francs.

L'enthousiasme enfin était à son comble ; la presse danoise prêchait ardemment la guerre et la vengeance ; nous avions là un allié auquel il suffisait de tendre la main.

Or, cet allié eût peut-être suffi pour changer la face des événements par sa marine mieux au courant que la nôtre de ces mers difficiles, mieux appropriée pour la navigation de ces détroits dangereux. Le débarquement devenait d'une facilité extrême, et comme le Danemark

pouvait mettre immédiatement en campagne environ 40.000 hommes, la Prusse eût été menacée dans le Nord d'une armée de 70.000 hommes, qui l'aurait forcée de conserver plus de 200.000 hommes en Hanovre et dans le Holstein, sans compter les garnisons dont elle n'aurait pu priver les villes «de ses côtes menacées par nos frégates.

Mais, pour obtenir ces résultats, il fallait voir apparaître notre armée de débarquement. Seul, l'amiral ne pouvait qu'exécuter les ordres du ministre dont il prit, à la hâte, de nouvelles instructions. La dépêche de l'amiral Bouët était à peine partie qu'il reçut un télégramme plus que singulier. Le ministre de la marine invitait le viceamiral Bouët-Wuillaumez à choisir un poste d'observation qui lui permît tout à la fois de respecter la neutralité danoise, de surveiller les côtes ennemies et de pourvoir au ravitaillement de ses bâtiments.

Le 2 août, l'amiral Bouët reçut une dépêche du ministre de la marine qui lui ordonnait d'entrer dans la Baltique.

Ici nous sommes presque arrêtés par des difficultés géographiques, et ce n'est que la carte sous les yeux qu'un lecteur homme du monde peut suivre les mouvements dont nous allons parler.

Grâce à l'habileté des pilotes danois et aux précautions minutieuses qu'il leur fit prendre, le vice-amiral Bouët- Wuillaumez réussit à descendre le grand Belt sans avarie, mais non pas sans crainte, car l'Oman, pendant un instant, n'eut que 50 centimètres d'eau sous sa quille.

Cette première difficulté surmontée, l'escadre parut le

7 août dans la baie de Marstral, après être passée devant Kiel et Fehmern ; puis, poursuivant sa route pour reconnaître la côte où il devait opérer et y découvrir le point le plus favorable au débarquement des troupes promises et attendues, l'amiral visita successivement Neustadt, Wismar et Rostock, et, après s'être ravitaillé à Kioje- Bay, parut devant Swinemunde et Colberg.

L'escadre allait passer par de terribles angoisses, auxquelles allait se joindre rapidement une lutte sans trêve contre les éléments et des difficultés insurmontables.

Le vice-amiral Bouët reçut encore une dépêche datée du 7 août qui produisit l'effet le plus pénible : « De graves événements s'accomplissent sur nos frontières. L'armée a éprouvé des revers, et c'est le devoir de la flotte de saisir avec plus d'ardeur encore les occasions qui peuvent être à sa portée de nuire à l'ennemi...

« Je vous recommande toujours le respect le plus absolu pour les villes ouvertes, car, à moins d'opérations non prévues, c'est dans un blocus strict des ports de commerce allemands que résident surtout les moyens d'action de l'escadre... »

Il n'est plus question de corps de débarquement ; mais l'amiral Bouët est prévenu qu'une nouvelle flotte pour la mer du Nord, avec un nouveau commandant en chef, le vice-amiral Fourichon, va faire route pour la Jahde.

Quelques écrivains étrangers à la marine ont reproché à l'amiral Bouët- Willaumez de n'avoir pas forcé l'entrée de Kiel. Il lui aurait fallu, pour opérer contre Kiel et les autres points importants de la côte, des chaloupescanonnières, des batteries flottantes et des troupes de débarquement pour occuper les points réduits. Or, on sait que le vice-amiral manquait de tous ces moyens d'action.

En quittant Kiel, l'escadre continua de longer la côte,

contourna Tîle de Fehmern et descendit dans la baie de Neustadt.

L'amiral allait continuer sa route à l'Est pour gagner l'île de Rugen, lorsqu'il fut rejoint par le Coligny, dont le commandant lui remit deux dépêches de Paris. L'une, en date du 6 août, lui disait de rentrer immédiatement en France avec sa flotte ; l'autre, datée du lendemain, lui ordonnait, au contraire, de rester.

Ceux qui ont eu l'honneur de connaître le vice-amiral Bouët-Wuillaumez, son âme si ardente, son esprit si prompt, son désir de se distinguer, son patriotisme exalté, peuvent seuls comprendre ce que souffrit ce marin en se voyant ainsi joué par les événements. Fatigué de tant de contradictions et d'hésitations qui le paralysaient, il revint à Kioje-Bay triste, mais non découragé, espérant toujours que l'armée de mer pourrait venger la France.

La flotte prussienne n'était pas sortie de la Jahde comme on le disait. Elle était, au contraire, étroitement bloquée par l'amiral Fourichon qui y était arrivé le 12 août avec sept frégates cuirassées.

Dès qu'il fut certain de ne plus avoir rien à craindre du côté du Nord, Bouët-Wuillaumez redescendit au Sud et disposa son escadre en deux divisions pour rendre le blocus plus sévère. Le littoral à garder avait plus de 150 lieues de développement.

Le 23 août, l'amiral Bouët bloquait les cinq ports les plus importants du littoral : Kiel et Lubeck, sur la baie de Neustadt, Stettin, Stralsund et Hagen. Il ne lui restait plus alors, pour faire croisière au large, que deux frégates, y compris la Surveillante.

Les prises étaient nulles. La plupart des grands bâtiments avaient été en temps utile nationalisés russes ou suédois, et les plus petits pouvaient, après s'être glissés le long des côtes, gagner les eaux neutres et y naviguer à l'abri de toute poursuite.

Le vice-amiral Bouët-Wuillaumez, décidé à examiner de près la rade de Dantzig, y avait pénétré malgré les torpilles qui la défendaient, et il avait eu la hardiesse d'y mouiller ; seulement il s'était entouré des précautions les plus minutieuses.

Dès cette époque, le découragement s'empara non seulement des états-majors, mais aussi des équipages. On commençait à ne plus espérer, comme compensation à tant d'efforts et de fatigues, Tune de ces rencontres brillantes et décisives si ardemment désirées par le patriotisme de la marine.

La flotte ne recevait de France que les nouvelles de nouveaux désastres. De là un sombre désespoir.

Le vice-amiral Bouët cherchait à tirer le meilleur parto possible, dans la Baltique, de la situation difficile qui lui était faite, lorsque le vice-amiral Fourichon arrivait dans la mer du Nord pour y entreprendre, sur les côtes du Schleswig et du Hanovre, une croisière peut-être plus pénible encore.

Pendant que notre marine surveillait les côtes, le gouvernement allemand avait pris ses mesures pour la défense de ses ports. Des troupes nombreuses avaient été mises sous les ordres du général Vogel von Falkenstein ; tout le littoral était sous la protection de batteries de côte, les principaux ports étaient défendus par des canonnières, des estacades et des rangées de torpilles. Le port de Wilhemshafen, dans la mer du Nord, était en outre protégé par une escadre comprenant un vaisseau cuirassé à tourelles, Y Arminius, trois frégates cuirassées, huit canonnières et deux avisos.

Quoique les Allemands eussent déployé une grande activité sur les côtes, le littoral n'était point partout en état de défense. L'embouchure de l'Ems, celle de l'Elbe, le port de Kiel, la station navale de Vismar n'étaient, au début de la guerre, défendus que par des ouvrages en

terre, trop peu importants, ou inachevés. On craignait, pour le Schleswig-Holstein, une irruption d'une armée franco-danoise. Mais bientôt les événements vinrent détruire ces appréhensions.

Le Danemark annonçait qu'il resterait neutre. Les flottes françaises ne pouvaient tenir la mer à cause des mauvais temps ; le blocus était loin d'être sérieux : aussi ne se passa-t-il rien d'important dans les deux mers, et les troupes allemandes, destinées d'abord à la défense du littoral, furent envoyées en France et remplacées en partie par la landwehr.

Il ne faut pas oublier que, de toute la côte de Prusse, Golberg est le point le plus vulnérable. Le commandant de l'escadre, pour satisfaire à l'impatience des équipages, s'était décidé un jour à se présenter devant la ville pour la bombarder. Mais il s'était trouvé tout à coup en présence de l'un de ces obstacles qu'il répugne le plus à un militaire français de franchir.

Golberg est, en même temps qu'une ville forte, une station balnéaire, le Trouville de l'Allemagne du Nord. Lorsque la Surveillante apparut à deux milles du rivage avec deux autres frégates seulement, car l'amiral Bouët n'avait pas voulu se servir de toutes les forces dont il disposait, les jetées et la terrasse du Casino se couvrirent de femmes, d'enfants, de vieillards et de malades. Audessus des principaux édifices de la ville, en avant des forts, le pavillon à croix rouge de la Convention de Genève flottait à tous les yeux.

La pensée de jeter la mort au milieu de cette foule sans défense ne vint pas un seul instant au marin de la France. L'amiral Bouët n'eut qu'à consulter son état-major du regard pour comprendre le sentiment de tous.

Quelques instants après, la Surveillante virait de bord et l'amiral Bouët s'éloignait en donnant à la Prusse une leçon d'humanité et de vrai courage qui, loin de trouver

ooo

leur récompense dans le jugement public, ne valurent au brave amiral que la critique et les calomnies.

Le 26 août, l'amiral Bouët reçut une lettre du ministre de la marine qui semblait se plaindre et dire que ses ordres n'étaient pas exécutés.

Justement indigné de voir que l'autorité supérieure s'en prenait à lui de l'inaction relative à laquelle il était condamné, le commandant de l'escadre s'empressa de répondre au ministre une lettre qui se terminait par ces mots : « ... Notre rôle n'est-il pas aujourd'hui aussi ingrat qu'il nous paraissait brillant au début des hostilités ? »

Le 5 septembre, l'amiral Bouët apprit la catastrophe de Sedan et les graves événements dont Paris était le théâtre.

Les Danois avaient espéré jusqu'au dernier moment que nos revers auraient enfin un terme et que le gouvernement se déciderait à envoyer dans la Baltique le corps de débarquement tant désiré. C'était, au contraire, notre escadre qui se retirait en emportant avec elle la dernière espérance d'amis dévoués.

Le 25 septembre, l'amiral Bouët était devant la Jahde, offrant le combat à la flotte prussienne et la provoquant à sortir, mais inutilement. Le 29, à midi, la Surveillante rentrait à Cherbourg avec l'escadre.

L'esprit se refuse à comprendre quel trouble s'était emparé du gouvernement français, qui ne profitait pas de sa marine pour jeter un corps de débarquement sur les côtes ennemies. Cette belle, cette vaillante marine fut condamnée à un service pénible, mais sans la gloire des combats.

Et comme si tout devait être surprenant, à cette époque, les marins, vice-amiraux, contre-amiraux, capitaines de vaisseaux et de frégates, lieutenants, enseignes, aspirants, matelots, fusiliers, descendaient de leurs navires

pour remplacer l'armée de terre tombée à Sedan et à Metz.

De ces rangs pressés sortaient des généraux d'un grand mérite, personnifiés par le vice-amiral Jauréguiberry, des chefs de corps habiles, des organisateurs, des soldats admirables, des patriotes ardents, de savants ingénieurs, et à tous les degrés de l'échelle de beaux caractères et de nobles cœurs.

Pendant ce temps, le vice-amiral Bouët-Wuillaumez mourait (1) des blessures faites à la patrie.

fi) BouèVWillaumez est mort à Maisons-Lafitte, le 10 septembre 1871, tué par le chagrin qu'il avait éprouvé de ne pouvoir rendre à son pays les services qu'il était en droit d'attendre de sa flotte.

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