CHAPITRE V
SOMMAIRE
Entrée en campagne du général Bourbaki. — Marches. — Bataille de Villersexel. — Bataille d'Héricourt. — Manteuffel se joue de Garibaldi. — Marche très hardie de Manteuffel. — Le général allemand Kettler est chargé d'amuser Garibaldi. — Situation désespérée de Bourbaki. — Dépèche du général. — Dans son désespoir, il a recours au suicide. — Il survit à sa blessure. — Le général Bourbaki. — Le général Clinchant prend le commandement de l'armée de l'Est. — Un article de l'armistice. — Le général suisse Herzog. — La nuit du 31 janvier au 1er février 1871 sur la frontière suisse. — L'armée de l'Est entre en Suisse au nombre de 85.000 hommes. — Les soldats français internés en Suisse. — Faiblesses et lâchetés. — Un ancien maire de Vesoul. — Le général Robert et sa réponse. — Les douze volontaires du capitaine Malespine. — Mort du lieutenant-colonel Achilli. — La paix. — Opinion d'un Allemand sur la guerre de 1870-1871. — A imiter. — Réflexions. — Origine des armées permanentes ; Machiavel. — Les cadres inférieurs. — Le service obligatoire opposé aux armées permanentes. — Le régiment. — Action militaire de la France et action militaire de la Prusse. — La loi militaire de 1868. — L'héroïsme d'hier, la gloire d'aujourd'hui. — Les Thermopyles. — Le mépris de la mort. — Un vers de Virgile. — Jeunes gens, vous avez devant vous une longue carrière.
Nous avons laissé le général Bourbaki prêt à entreprendre cette expédition de l'Est dont il acceptait le commandement sans en prévoir les terribles conséquences. Cette grande opération militaire n'était devenue un projet bien arrêté que le 19 décembre 1870. Bourbaki,. que n'avaient jamais surpris les aventures africaines, se montrait fort inquiet de cette marche en présence des armées allemandes.
Le gouvernement annonçait au public, par trop crédule, que nous allions pénétrer sur le sol étranger et prendre un rôle offensif.
Bourbaki devait avoir à sa disposition le 18e et le 20e corps, auxquels viendraient s'ajouter un 24° corps que le général de Bressolles organisait à Lyon, la division Crémer et une réserve, sous les ordres de M. Pallu de la Barrière, officier de marine distingué. Le 15e corps restait provisoirement aux environs de Bourges et de devers.
On a dit que cette armée de Bourbaki comptait 150.000 hommes; la vérité est qu'elle était de 100.000 dont 35.000 bons soldats, capables de soutenir les efforts d'une campagne sérieuse.
Bourbaki, si brave et même si audacieux, était en proie aux tourments les plus cruels. Son' âme ardente l'entraînait vers cette entreprise, et sa raison lui en montrait les difficultés presqu'invincibles. Au moment où se tenait le conseil décisif qui allait décider l'expédition, le général Clinchant entra tout à coup dans la salle des délibérations. Bourbaki hésitait encore. Clinchant était un prisonnier de Metz échappé de la captivité, et qui venait prendre le commandement du 20e corps. Bourbaki jeta un coup d'œil sur son compagnon d'armes, et, voyant ce soldat plein d'ardeur, impatient d'action, il se sentit enthousiasmé : « Voilà Clinchant, dit-il, je le connais ; s'il pense que nous pouvons marcher, je me iîe à lui, je marche ! » Clinchant se prononça pour l'entreprise.
L'expédition fut donc décidée.
Elle pouvait réussir, mais non par Bourbaki tout seul. Il aurait fallu un homme de guerre à Belfort, au lieu du colonel Denfert ; un vrai général à Dijon, au lieu de Garibaldi ; il aurait fallu des approvisionnements.
En de telles circonstances, le secret des opérations
est de première nécessité. Il fallait, en effet, ne rien laisser deviner de ce qu'on allait tenter, et tromper les Allemands. Or, ce secret fut jeté à tous les vents. Les journaux faisaient de longs récits de la grande expédition qui devait délivrer Belfort. Dans toute la Franche-Comté, dans toute la Bourgogne, on ne parlait que du grand projet, de la partie suprême que l'on se disposait à jouer. Un bruyant voyage de M. Gambetta à Lyon, en ce moment, achevait de donner l'éveil. Les Allemands étaient au courant des moindres incidents. Dès le 25 décembre, l'état-major de Versailles recevait l'avis que les troupes françaises, réunies autour de Nevers et de Bourges, venaient d'être expédiées par le chemin de fer vers Chalon-sur-Saône. De son côté, le général de Wercler savait, au même instant, que depuis quelques jours les transports militaires se succédaient sur la ligne de Lyon à Besançon et que « quelque chose d'extraordinaire se préparait. »
Bourbaki, cet homme de feu, comptait sur la rapidité des mouvements. Hélas ! tout fut d'une lenteur désespérante. Les voies étaient encombrées. « Au départ des 18e et 20e corps, dit M. de Freycinet, l'entente s'est mal établie entre l'état-major de l'armée et les compagnies de chemins de fer... » L'administration de la guerre envoyait ordres sur ordres et le commandement militaire était paralysé par la bureaucratie civile qui se plaisait à se perdre dans les questions stratégiques.
Le 20 décembre, les ordres de départ furent expédiés pour le lendemain. Les 189 et 20e corps devaient partir de Bourges, de Nevers, de Saincaize et de la Charité pour Chalon-sur-Saône et Chagny. De Bourges à Châlons, il y a 248 kilomètres ; de Saincaize à Chagny, il y en a 173. On mit huit jours pour accomplir le mouvement ! Lorsqu'il fallut mettre en route le 45e corps, le gouvernement évalua à 32.000 hommes les troupes qu'on
devait embarquer, et donna quarante-huit heures à la compagnie de chemin de 1er. Or, il se présenta 40.000 hommes dont l'embarquement dura douze jours! A chaque instant les trains étaient obligés de s'arrêter, ne pouvant plus avancer. Des détachements de troupes restaient sur place deux ou trois jours, sans pouvoir descendre des wagons, par 12 et 15 degrés de froid, et sans vivres. Les chevaux mouraient et les hommes demandaient à grands cris un peu de pain. La neige s'amoncelait et les soldats ne voyaient autour d'eux ni villages hospitaliers, ni paysans secourables.
Même avant le premier coup de fusil, l'armée de Bourbaki subissait les plus douloureuses épreuves. La santé des troupes était atteinte, et le moral fort ébranlé.
Le 29 décembre, cette armée se trouve enfin à peu près réunie. Le 18e corps, commandé par le général Billot, est à Chagny ; le 20°, sous la direction de Clinchant, est à Chalon-sur-Saône, avec la réserve Pallu de la Barrière. Grémer est à Beaune et doit former, avec sa division, l'aile gauche de l'armée dans sa marche vers Belfort. Le 24e corps a été envoyé directement de Lyon sur Besançon. Le 15e corps, laissé provisoirement à Bourges, ne doit rejoindre que quelques jours plus tard.
Le général Bourbaki, après avoir présidé à toutes les opérations préparatoires, arrive, se met à la tête de son armée et s'apprête à donner le signal des mouvements.
De leur côté, les Allemands s'étaient préparés à la lutte. Dès le 28 décembre, ils se repliaient de Dijon sur Gray, pour garder leurs communications avec les Vosges, et se trouver en mesure de faire face aux événements. L'ennemi opérait un mouvement de concentration, et ne fuyait ni devant Ganbaldi, ni devant Grémer, qui furent assez naïfs pour le penser et le laisser dire.
La campagne ne s'engageait sérieusement que le
31 décembre et le 1er janvier, par la marche du 20e corps sur Dole et du 18e corps sur Auxonne.
« Déjà cependant on commençait à s'impatienter à Bordeaux, on trouvait que tout marchait avec une lenteur désespérante. Que se passait-il donc? On ne comprenait rien à cette « quasi-immobilité. » Bourbaki était à peine arrivé sur le terrain, la campagne s'ouvrait à peine, que les chefs du cabinet militaire de Bordeaux, oubliant qu'ils n'étaient point étrangers à ces lenteurs, dont ils faisaient un crime aux autres, et retrouvant toute la verve de leur génie stratégique, se remettaient à jouer ce jeu de grands directeurs de la guerre qui avait si bien réussi sur la Loire ! Ils ne cessaient d'assaillir le général en chef d'objurgations, d'instructions méticuleuses, d'ordres, de contre-ordres où perçait la prétention ignorante et une défiance presqu'injurieuse. Ils avaient de l'organisation militaire et de la discipline une telle idée, qu'ils se laissaient adresser des rapports directs par des commandants de corps d'armée, notamment par le général Billot, qui rendait compte au ministre de l'opération la plus simple sans passer par l'intermédiaire de son chef (1). »
Bourbaki n'avait aucune liberté d'action, au moment où l'initiative du général en chef aurait dû s'exercer dans toute sa plénitude. Le gouvernement de Bordeaux lui écrivait : « Je désire qu'il soit bien entendu qu'aucune décision ne doit être prise avant de m'avoir été soumise Il faut, ainsi que je vous l'ai demandé, que vous
m'indiquiez chaque soir, aussitôt que la marche de la journée est terminée, les positions exactes des différents corps placés sous vos ordres, ainsi que vos projets pour le lendemain »
Nous pourrions citer un grand nombre de dépêches
(1) Ch. de Mazade, La, Guerre de France (1870-1871), t. I, p. 500.
du même genre ; bornons-nous à celle qu'on va lire. Elle peint à merveille la vanité de M. de Freycinet : « Il nous faut plus que jamais coordonner nos mouvements, avoir de la suite, ne jamais marcher à l'aventure, mais savoir à toute heure où nous en sommes et ce que nous voulons. »
Non content de donner des leçons à l'ancien commandant en chef de la garde impériale, le gouvernement avait placé près de lui, pour le surveiller et le guider, le polonais dit de Serres. Ce jeune homme avait pris le -ton et les allures d'un sérieux personnage, et tous les officiers de l'armée savaient qu'il avait de pleins pouvoirs, et portait sur lui la révocation du général Bourbaki, et son remplacement par le général Billot.
Afin d'être juste et de ne pas présenter le général Bourbaki comme manquant de caractère, nous ajouterons que M. de Serres était intelligent, actif; que, dans ses relations avec le commandement militaire, il se montrait plein de courtoisie. L'autorité n'en souffrait pas moins, et, dans leurs intimes confidences, les civils trouvaient des mots piquants pour peindre les traîneurs de sabre et les culottes de peau.
Quel que soit le jugement que les critiques porteront sur le général Bourbaki, il sera difficile de ne pas approuver ses mouvements pendant cette campagne. Lui aussi avait un plan et ne marchait pas à l'aventure.
Dès sa première étape à Dole, il avait reconnu que les vivres manquaient et que la provision d'avoine ne suffisait que pour un jour et demi. Son plan fut alors arrêté. Ce plan, fort simple d'ailleurs, convenait à des troupes peu aguerries. Il ne s'éloigna pas du chemin de fer de Besançon, qui devait lui procurer desvivres.il s'avançait par la vallée de TOgnon, entre la Saône et le Doubs, manœuvrait sur le flanc de l'ennemi, de façon à le faire reculer, en menaçant sa retraite et en marchant vers
Belfort, où il y aurait sans doute à livrer une bataille décisive.
Ce plan s'exécutait en se portant d'abord de Gbagny et de Chalon-sur-Saône à Auxonne et à Dole, puis, le 4 ou le 5 janvier, àPesme et à Marnay-sur-1'Ognon, puis enfin à Villersexel, position importante comme point d'intersection des routes de Vesoul à Montbéliard, et de Lure à Besançon. L'ennemi était ainsi forcé de se retirer successivement, de Dijon, de Gray, même de Vesoul. Bourbaki avait donc calculé ses mouvements, si bien que le 8 janvier il adressait de Montbazon une dépêche au général Chanzy, dans laquelle il précisait parfaitement ce qu'il s'était proposé de faire et ce qui se passerait sans doute le lendemain. « J'ai quitté Bourges, disait-il, pour faire évacuer Dijon, Gray, Vesoul et lever le siège de Belfort. Les garnisons de ces deux premières villes, menacées de se voir couper leur retraite, se sont retirées sans combat. Je continue l'exécution de mon programme... Il peut se faire que notre première rencontre sérieuse ait lieu à Villersexel... »
Bourbaki avait donc bien prévu, mais il n'avait pu supposer que le gouverneur de Belfort serait aussi faible et Garibaldi d'une pareille incapacité.
Le général allemand de Werder, qui s'était replié jusqu'à Vesoul, se vit en péril. Alors il tenta un effort, sinon pour arrêter Bourbaki, du moins pour troubler la marche de son armée. Avec la division Schmeling, et une partie de la division badoise, il se portait, le 9 janvier, contre Bourbaki à Villersexel même.
Ce jour-là, le temps était magnifique, le ciel clair, l'atmosphère froide, la terre couverte de neige. L'armée de
Bourbaki, que les souffrances n'avaient pas encore épuisée, se montrait pleine d'ardeur ; malheureusement nos pauvres soldats en étaient à leur première bataille.
Le dimanche, 8 janvier, les villageois des environs de Villersexel (1) vinrent annoncer qu'on apercevait dans les bois le maudit casque prussien. Les habitants, effrayés, se renfermèrent dans leurs maisons. Le lendemain, lundi, un peu après midi, des cris de joie se firent entendre : Vivent les Français !
C'était un escadron de lanciers qui descendait la rue des Fossés.
— Faites attention, leur criait-on, les Prussiens sont là cachés dans les bois !
— Soyez tranquilles, répondaient les braves cavaliers, il y a 80 canons à Rougemont, et nous sommes 80.000 hommes.
— Quel bonheur ! quel bonheur ! criait la foule émue : Vivent les Français !
De petits détachements, arrivés successivement, formèrent peu à peu un groupe de 300 hommes. Ce n'était pas assez pour barricader le pont et garder la passerelle du château. Des herses et du fumier, avec quelques débris de bois, composèrent un modeste rempart près de l'abattoir. Chacun se mit à l'œuvre avec un admirable entrain.
Le canon prussien se fait entendre, et les projectiles atteignent le château qui n'était pas encore gardé. La salle des gardes est traversée avec de tels fracas que la comtesse de Grammont et ses enfants s'éloignent et vont se réfugier au château de Follon.
Après avoir tiré sur le champ de foire, les Allemands, ne recevant pas de réponse, sortirent des bois d'AUevens et s'avancèrent sur la gendarmerie pour commencer une
^1) Chef-lieu de canton de la Haute-Saône, arrondissement de Lure.
fusillade meurtrière contre les soldats français qui ripostaient de leur mieux. Montant dans le parc, l'ennemi arrive sur la place, devant l'église, et va prendre les nôtres à revers. « Ouvrez portes et fenêtres ! » crient les Prussiens, et, pour être compris, ils font répéter cet ordre par des habitants faits prisonniers. Les portes sont enfoncées à coups de crosse et, la baïonnette en avant, les Allemands se précipitent dans les maisons en faisant retentir l'air des cris : Hourra ! hourra !
Un prussien descend de l'hôtel-de-ville en portant deux drapeaux tricolores dont l'un est à Villersexel depuis plus de quarante ans. Vainqueurs, les Allemands s'embusquent un peu partout, et les habitants se réfugient dans les caves. Pendant près de deux heures, les coups de fusil retentissent, et, par de légères ouvertures faites aux fenêtres, les plus braves cherchent à voir ce qui se passe au dehors.
Mais des nuages de fumée obscurcissent l'horizon, les balles font jaillir le plâtre le long des murs, quelques cadavres sont étendus dans les rues et la terreur règne partout.
Un grand tumulte succède au silence de mort ; ce sont des clairons qui sonnent, des tambours qui battent, des cris de : Vivent les Français /Les rues sont inondées de chasseurs à pied, de turcos, de mobiles, de fantassins, et les Allemands fuient de tous côtés. Le château est en flammes, l'incendie dévore une partie des faubourgs, et de sinistres lueurs éclairent tous les visages. Les femmes et les enfants jettent de grands cris. Un colonel paraît à la tête de la troupe et répète saus cesse : Balayez-moi ces Prussiens ! balayez-moi ces Prussiens ! En avant !
Dans la direction des anciens remparts, il y avait un. point où personne ne pouvait passer. D'un côté se trouvaient les Français, de l'autre les Prussiens ; tout ce qui se montrait entre eux était foudroyé. Le colonel Parant,
voyant ses soldats hésiter devant une mort certaine, mais comprenant l'importance de la position, se retourna vers ses hommes et dit d'une voix éclatante :
— Qui veut me suivre ?
— Moi, mon colonel ! répond un vieux soldat.
Tous deux s'élancent et tombent à quelques pas. Le colonel était mort ; le soldat revint à la vie, mais fut amputé d'une jambe.
Tel est le récit d'un témoin de la bataille de Villersexel. Le bourgeois de la ville ne voit pas autre chose et n'entend rien de plus. Souvent répétées, ces histoires forment la légende locale qui, elle-même, deviendra l'histoire. Mais le véritable héros, qui, en ces journées, se nomme le soldat, n'est qu'un passant à peine entrevu et trop vite oublié. Quelques gouttes de son sang rougissent la terre, le cimetière du lieu donne un éternel asile à ceux qui tombent, les noms sont conservés quelques jours à peine, puis vient l'oubli, etla croix de bois, plantée sur la tombe, ne tarde pas à disparaître. De tant de sacrifices, il ne reste que de vagues souvenirs personnels, mais la France, notre patrie, est plus aimée. Ne demandons et n'espérons pas mieux. Pendant cette terrible épreuve, les hommes tombaient au Nord, à l'Est et à l'Ouest ; un peu de terre recouvrait les ossements, et tous, les humbles aussi bien que les grands, ajoutaient quelques pages, quelques lignes à cette magnifique histoire de France qui va de Charlemagne à nos jours, en passant de saint Louis à François Ier, de Henri IV à Louis XIV.
Aucun peuple n'a vécu sur la terre plus riche que le Français en gloires militaires, en trésors scientifiques ou littéraires. Nos pères nous ont légué cet héritage, et Dieu ne permettra pas qu'il périsse en nos mains. L'heure est solennelle. Le monde entier nous contemple, se demandant si nous ne sommes plus dignes des Turenne et des Vauban, des Corneille et des Racine, des Sully et des
Colbert, des Bossuet et des Fénelon, et de ces enfants du peuple qui, en compagnie de Desaix et de Kléber, firent courber la tête aux armées ennemies, sous l'épée de la patrie.
Oublions donc nos vaines querelles politiques, étouffons en germe nos ambitions personnelles, dépouillons pour toujours les préjugés qui entretiennent la haine et l'envie, soyons Français, enflammés de patriotisme, et nous serons toujours la grande nation.
Autour de nous, des regards jaloux s'attachent à nos pas; les nations de l'Eurcpe, peut-être trop humiliées aux temps de nos succès, songent aux vengeances et aux dépouilles du vaincu. Unissons-nous donc pour la résistance, qu'entre nous il n'y ait pas un lambeau de frontière pour le passage de l'étranger, que chaque foyer ait son fusil chargé, que chaque bras soit prêt à s'armer et chaque enfant du pays décidé à mourir.
Nous voudrions qu'un mot fût gravé en lettres d'or audessus de tous les mots de la langue française, le mot patriotisme ; au-dessous, inscrivons les mots sciences, richesses, industries, éloquence, et bien d'autres noms qui contribuent aux grandeurs nationales. Mais la patrie avant tout. Elle seule crée la dignité humaine, fait battre les cœurs, élève les âmes et conserve l'honneur.
Honte éternelle à ceux qui ne se sentent pas profondément émus au seul nom de patrie ! Le Germain, vainqueur du Gaulois, a osé l'insulter, le frapper du bâton, lui lier les mains pour le traîner à sa suite. Eh bien! chaque Français doit ressentir l'insulte, souffrir dans ses membres des coups donnés au paysan, retrouver sur ses poignets la trace des cordes qui le rendaient esclave. Ce n'est pas un villageois qui a souffert ces supplices, c'est la nation entière, c'est vous qui lisez cette ligne, c'est celui qui l'écrit, c'est nous enfin, dont la chair doit palpiter de révolte, parce que le Germain a porté atteinte
à notre honneur, à notre dignité , à notre glorieux passé.
La bataille de Villersexel fut terriblement disputée. Le village, occupé par les Allemands, repris par les Français, était, de neuf heures du matin à dix heures du soir, le théâtre d'une lutte sanglante. Un moment, dans la journée, nos bataillons avaient semblé faiblir. On vit alors Bourbaki se précipiter en avant; il avait retrouvé sa grande figure d'Afrique et de Crimée, sa tête s'élevait au-dessus de la foule, l'œil lançait des éclairs, les accents de la voix dominaient le tumulte de la bataille : c'était le courage brillant, le courage français qui se communique en un moment : « Allons, enfants ! en avant ! l'infanterie française ne sait donc plus charger ! »
Tous les chants des poètes, tous les discours des orateurs auraient eu moins de puissance sur ces soldats d'un jour que cet appel de Bourbaki. Le village fut envahi de nouveau. Villersexel restait en notre possession. Ce que le 20e corps avait commencé, une division du 18e corps, sous les ordres de l'amiral Penhoat, l'achevait au déclin du jour et dans la nuit, au milieu des flammes du château incendié par l'ennemi en fuite (1).
Après cette journée, qui était pour nous une victoire dont Bourbaki pouvait se montrer fier, nous n'en étions pas moins arrêtés dans notre marche, et Werder, quoique vaincu, se repliait sur des positions habilement choisies où il allait nous attendre.
Le 13 janvier, on était encore arrêté autour d'Arcy ; on se battait de nouveau assez vivement. Le 14, au jour, on
(1) Journal des marches et des combats de la 2" division du 18e corps, par l'amiral Peuhoat.
arrivait enfin sur les hauteurs de la rive droite de la Lisaine, faisant face aux collines de la rive gauche, qui protègent les approches de Belfort.
La marche de Bourbaki devenait extrêmement difficile à cause du verglas, et les vivres manquaient. Enfin l'armée atteignit la Lisaine le soir du 14 janvier. Pendant la nuit (du 14 au 15 janvier) il y eut jusqu'à 15 degrés Réaumur. Les hommes, sans vêtements suffisants, sans chaussures, sans pain, passèrent la nuit à trembler de froid, se préparant à une bataille de trois jours qui s'est nommée la bataille d'Héricourt (1).
Les deux armées n'étaient séparées que par la vallée assez étroite où coule le torrent de la Lisaine, descendant des Vosges pour aller se perdre, vers Montbéliard, dans l'Allaine qui, à son tour, va se jeter dans le Doubs. Sur la rive gauche, les Allemands occupaient une série de positions habilement liées. C'était une ligne de 12 à 45 kilomètres, dont Héricourt occupait à peu près le centre. Le général de Werder avait au moins 45.000 hommes sur ces fortes positions, assez rapprochées de Belfort pour qu'il y eût un échange constant de secours entre l'armée allemande d'opérations et le corps d'investissement. Celui-ci put même détacher une partie de l'artillerie de siège, que Werder employa à fortifier les points principaux de la ligne de défense.
Pendant ce temps et dans ces circonstances si graves, où un choc décisif allait décider du sort d'une armée, le colonel Denfert ne tentait pas une vigoureuse sortie !
Dans la matinée du 15 janvier 1874, le canon retentissait de toutes parts dans l'atmosphère glacée et allait réveiller les espérances des assiégés de Belfort. L'action, engagée sur toute la ligne, se prolongeait jusqu'au soir. Sur la droite, une partie du 15e corps chassait l'ennemi
(1) Héricourt (Haute-Saône), 2.826 hab., sur la Lisaine.
de la ville de Montbéliard, sans .occuper la citadelle qui restait aux Prussiens.
Un écrivain spécial, discutant les opérations stratégiques, pourrait, en étudiant la journée du 15 janvier, à Héricourt, adresser de sérieuses critiques aux généraux Billot et Crémer, qui arrivèrent trop tard au point indiqué par le général en chef. Il nous en coûte toujours d'accuser un lieutenant de n'avoir pas soutenu son capitaine ; il nous est cruel de voir des opérations bien combinées, mais qui exigent le concours de tous, échouer parce que les amours-propres sont enjeu, les ambitions éveillées et l'esprit militaire étouffé par de mesquines passions.
Le 16, la lutte recommença vive et acharnée ; le 17, à quatre heures du matin, les Allemands attaquaient. Une chose assez énigmatique, et que les Allemands ont euxmêmes remarquée comme « un fait extraordinaire », c'est le rôle de la garnison de Belfort pendant ces trois jours. Dans la ville assiégée, on suivait avec anxiété les progrès de la canonnade, les péripéties de ce conflit, qu'on pouvait presque distinguer du haut de la forteresse. Si on essaya quelques démonstrations contre la ligne d'investissement, il est clair qu'il n'y eut aucune tentative bien sérieuse pour « appuyer par une sortie l'attaque de Bourbaki. » Et le major Blum explique ce fait en supposant qu'à ce moment l'énergie morale de la garnison était déjà fortement ébranlée,.. (1). »
En supposant que ce fût vrai, n'était-ce pas au gouverneur à soutenir ce moral, à le réveiller au besoin, comme le faisaient Canrobert et Pélissier dans les tranchées de Sébastopol ?
Le colonel Denfert est un grand coupable, ou un grand incapable ; Bourbaki avait échoué et, après ces journées
(1) Ch. de Mazade, La Guerre de France, t I, p. 512.
de combats et de souffrances, il ne pouvait faire un pas. Les nuits étaient épouvantables. Un anglais qui suivait l'armée a tracé ce douloureux tableau : « Pour ne pas mourir de froid, dit-il, on allumait quelques feux de bois vert. Autour de ces feux se confondaient, sans distinction de rang, généraux, officiers, soldats et jusqu'à des chevaux. Le thermomètre marquait 18 degrés. Un fort vent aigu soufflait sur le plateau, chassant devant lui des nuages de neige, nous aveuglant et formant autour des hommes de petits tas dans lesquels ils étaient enfoncés jusqu'aux genoux. Assis sur nos havre-sacs, nous passâmes la nuit, les pieds dans le feu, espérant conserver ainsi notre chaleur vitale... Joignez à ceci les difficultés croissantes de l'approvisionnement, l'insuffisance complète des vivres, les tourments de la faim venant achever l'œuvre de démoralisation commencée parle froid. »
De son côté, le général Bourbaki a déposé devant la Commission d'enquête : « Ceci se passait avec un froid de 15 degrés en moyenne, par un vergias épouvantable. Nous avions demandé des fers à crampons et des clous à glace, on ne nous avait envoyé que des clous ordinaires. Les chevaux d'artillerie tombaient tous les quatre pas, il fallait les relever, ils retombaient ; on les relevait et ils tombaient encore. Cela durait toute la journée... »
Nos soldats, exténués par les fatigues, les misères et la faim, eussent été condamnés à une mort certaine, si le général Bourbaki n'eût pris le parti de la retraite, le soir du troisième jour.
^près avoir quitté la Lisaine le 18 janvier, on arrivait, le 22, autour de Besançon, en combattant l'ennemi acharné à notre poursuite.
Pour que l'armée de l'Est pût manœuvrer et accomplir une œuvre utile, il eût été nécessaire qu'elle fût protégée dans sa marche et dans ses mouvements contre l'ennemi placé sur son flanc et sur ses derrières.
On avait ■ compté sur Garibaldi. Il était arrivé le 7 janvier à Dijon avec une armée de 25.000 hommes. Là, des renforts de 15.000 à 18.000 mobilisés lui parvinrent sous les ordres du général Pélissier. A la tête de 40.000 hommes, Garibaldi pouvait observer, battre le pays et empêcher un ennemi venant de l'Ouest de franchir les régions montagneuses de la Côte-d'Or.
L'Etat-major prussien qui, de Versailles, ne perdait pas de vue Bourbaki, et connaissait parfaitement l'ignorance et la faiblesse de Garibaldi, avait préparé, dès les premiers jours de janvier, les éléments d'une armée de secours. Ces forces nouvelles, jointes aux troupes de Werder, allaient être placées sous les ordres de Manteuffel et se nommer l'armée du Sud.
Manteuffel arrivait à Châtillon-sur-Seine le 12. Le lendemain, de fortes avant-gardes allaient occuper, à six lieues de Châtillon, les gorges où l'armée devait s'engager, et, à minuit, le gros des forces s'ébranlait en quatre colonnes.
Manteuffel marchait avec l'une de ces colonnes. Le 14 janvier, il couchait à Voulaines, à cinq lieues de Châtillon ; le 15, il était à Germaines, hameau perdu au milieu des bois près d'Auberive ; il passait, le 16, entre Langres et Dijon, et descendait vers la Saône, à la tête de plus de 60.000 hommes.
Cette marche hardie de 80 kilomètres ne pouvait être exécutée que par des troupes disciplinées. Manteuffel, désormais en mesure de se relier à Werder, apprit l'issue de la bataille dTIéricourt et la retraite de l'armée française sur Besançon.
Dans la nuit du 20 au 21 janvier, Manteuffel écrivait de Gray à Werder : « Votre Excellence a pu voir que je projetais de m'opposer, avec la partie de l'armée qui se trouve ici, à la retraite présumée de l'ennemi de Besançon sur Lyon, pendant que l'offensive prise par
Votre Excellence retiendrait les arrière-gardes françaises et retarderait peut-être le mouvement du gros de l'armée ennemie. »
La marche audacieuse de Manteuffel aurait pu être arrêtée par quelques centaines d'hommes résolus, occu pant, dans la montagne, quelques positions bien choisies. Les principaux défilés au pouvoir de Garibaldi devaient fatalement nous permettre d'écraser les troupes de Manteuffel et nous livrer ses nombreux convois (1).
Mais celui-ci ne rencontra pas la moindre résistance.
Une brigade du 11e corps allemand (général Kettler) avait eu pour mission d' amuser Garibaldi. Cette brigade fit des attaques sur Dijon, depuis le 21 jusqu'au 23 janvier. Les portes, défendues par 40.000 hommes, restèrent fermées devant les 7.000 delà brigade Kettler, que Garibaldi n'eut même pas le courage de poursuivre.
Le 20 janvier, Manteuffel est à Gray ; le 21 , il pousse son armée vers le Doubs ; le 22, il tient les deux rives du Doubs. C'est alors que Bourbaki arrive sous Besançon.
Sa position est extrêmement critique, son armée démoralisée ne trouve pas de vivres à Besançon. L'ennemi rétrécit le cercle dans lequel il se meut. Il faut encore battre en retraite, mais de quel côté? On ne peut se frayer un passage entre Werder qui descend du Nord, et Manteuffel qui, avec une partie de son armée du Sud, a déjà passé le Doubs.
Il faut connaître Bourbaki et son âme ardente, son cœur si chaud, pour comprendre les tortures qu'il eut à subir. Le gouvernement le harcelait de plaintes, lui reprochait ses lenteurs et ne craignait pas, dans cette cruelle situation, d'ajouter de nouvelles douleurs aux angoisses du malheureux général.
(1) Il suffit, pour s'en convaincre, Je lire à cet égard ie récit de M- Jules Garnier, chef de bataillon du génie auxiliaire, dans son livre : Les volontaires du génie dans VEst.
Aux accusations de lenteur dont le gouvernement ne cessait de l'accabler, Bourbaki répondait le 24 janvier : « Quand vous serez mieux informé, vous regretterez le reproche de lenteur que vous me faites. Les hommes sont exténués de fatigue , les chevaux aussi. Je ri ai jamais perdu une heure, ni pour aller ni pour revenir. ... Votre dépêche me prouve que vous croyez avoir une armée bien constituée. 11 me semble que je vous ai souvent dit le contraire. Du reste, j'avoue que le labeur que vous m'infligez est au-dessus de mes forces, et que vous feriez bien de me remplacer... »
Cependant, il fallait prendre un parti, et le général se décida à battre en retraite sur Pontarlier, pour essayer de regagner par cette route, en côtoyant la frontière de Suisse, la direction du Sud. Sans donner un ordre formel, le gouvernement repoussa ce projet.
Pendant cette période si pleine d'agitations, de nouveaux désastres s'ajoutaient aux misères de l'armée de l'Est. Le Lomont (1) qui couvrait la droite de l'armée venait d'être abandonné par les mobilisés chargés de le défendre.
« Tout se réunissait pour accabler un chef d'armée. Bourbaki, dans son camp de refuge ou de détresse à Besançon, vo,yait tout à la fois ses positions les plus utiles tomber, les forces diminuer, les routes se fermer devant lui, les vivres s'épuiser et près de manquer — et, par surcroît, le gouvernement de Bordeaux le harcelait à chaque instant de ses dépêches prétentieuses, souvent blessantes.
Si le général Bourbaki eut, à cette heure ingrate et terrible, un accès de ce « désespoir noir » dont parle M. Gambetta dans sa déposition devant la Commission d'enquête du 4 septembre, les circonstances y prêtaient
(1) Le Lomont dont il s'agit ici forme une section de la coionune de i'ont-de-Roide (Doubs).
assurément. Sa situation lui apparaissait dans tout ce qu'elle avait de tragique et de sombre. Faire son devoir de soldat jusqu'au bout, il savait bien qu'il le ferait, et s'il était allé ce jour-là combattre au Lomont, comme il le voulait, il serait mort, sans doute, à la tête de ses bataillons ; mais lui, chef d'armée, il se voyait exposé, sinon à capituler, — il se refusait à cette extrémité, — du moins à se jeter en Suisse. Il serait peut-être accusé, soupçonné ! A cette seule pensée le sentiment de l'honneur, si puissant en lui, se révoltait. Son âme, dévorée d'émotion, pliait sous cette épreuve. Toute la journée du 26, néanmoins, il avait surveillé, à cheval, les mouvements de l'armée, suivi du colonel Leperche, son aide-de-camp si dévoué, et qui était pour lui un véritable ami. Le colonel Leperche, voyant les angoisses de son chef et connaissant son caractère, avait enlevé les pistolets du général Bourbaki sans qu'il s'en aperçût.
En rentrant le soir, paisible en apparence, écrit M. Ch. de Mazade, mais le désespoir au cœur, le général envoyait, sous un prétexte quelconque, le colonel Leperche au chef d'état-major de l'armée. Puis, demeuré seul, Bourbaki allait chercher des armes dans la chambre de son aide-de-camp, et s'enfermait chez lui.
« Peu d'instants après, il essayait de mettre fin à sa vie (1). »
Grièvement blessé, tout sanglant, Bourbaki survécut (2).
Au moment même où ce brave général cherchait la mort pour ne pas survivre aux malheurs de la patrie, le
(1) Ch. Mazade, t. ï. p. 528.
(Z) Cet acte de désespoir du vaillaut général ne saurait être approuvé, quoique les circonstances l'expliquent suffisamment. (Note des éditeurs.)
gouvernement de Bordeaux prononçait sa destitution et lui donnait pour successeur le général Glinchant.
M. de Freycinet avoue, avec une certaine confusion, qu'il s'était senti soulagé en pensant que la dépêche qui annonçait à Bourbaki sa révocation s'était croisée avec la nouvelle de sa tentative de suicide, et que par conséquent il voulait mourir avant d'avoir subi la dernière injustice.
Nous ne saurions poursuivre ce douloureux récit sans rappeler en peu de mots les services du général Bourbaki^ le vaillant soldat qui personnifiait en quelque sorte une armée qui n'est plus.
Bourbaki (Charles-Denis-Sauter) est d'origine grecque. Né à Pau le 22 avril 1816, il entra à l'école de Saint-Cyr en 1834. Sous-lieutenant de zouaves en 1836, lieutenant au 1er régiment de la légion étrangère en 1838. Nommé capitaine aux zouaves dans le courant de juin 1842; chef de bataillon aux tirailleurs indigènes le 28 août 1846; lieutenant-colonel, le 16 janvier 1850, au 7me de ligne d'abord, aux zouaves ensuite ; colonel le 24 décembre 1851 ; général de brigade le 14 octobre 1854; général de division le 12 août 1857. — Le général Bourbaki est connu par sa bravoure et la loyauté de son caractère. Peu de généraux ont eu, au même degré que lui, la confiance du soldat. Son nom était devenu légendaire, en Algérie, non seulement parmi les Arabes, mais encore parmi nos soldats, qui chantaient, pendant leurs marches et au bivouac, des couplets rappelant la Casquette du père Bugeaud, et où le nom de Bourbaki revenait sans cesse. Le général a fait successivement les campagnes de Grimée, d'Italie, et de 1870. En Grimée, il se fit remarquer à l'Aima, à Inkermann et à l'assaut de SébastopoL Magenta et Solférino rappellent aussi le nom de Bourbaki. En 1869 il fut désigné pour commander le deuxième camp de Ghâlons et nommé aide-de-camp de l'Empereur. Lors
de la déclaration de guerre à la Prusse, il reçut le commandement de la garde impériale, et fit partie, à ce titre, de l'armée de Bazaine. 11 prit part aux combats qui furent livrés autour de Metz du 14 au 18 août. On sait qu'il sortit de cette ville avant la capitulation. A la suite de l'intrigue nouée par Edmond Régnier auprès du Maréchal, avec l'assentiment, peut-être même à l'instigation de la Prusse, Bazaine l'envoya en Angleterre auprès de l'impératrice Eugénie. A peine arrivé au terme de son voyage, il comprit qu'il avait été joué. Il voulut rentrer à Metz, mais les Prussiens l'en empêchèrent. Bourbaki se rendit à Tours, où il arriva le 15 octobre 1870 et offrit son épée au gouvernement de la Défense nationale, qui lui confia le commandement de l'armée du Nord. Il se rendit à Lille, commença à organiser ses troupes, livra quelques combats heureux et arriva jusqu'à Amiens, d'où il écrivit à Trochu qu'il était prêt à marcher. Mais les Prussiens ayant repris Orléans, Gambetta le rappela à la première armée de la Loire, que des marches et des contremarches plus ou moins sensées, sous une pluie torrentielle et par des chemins impraticables, avaient démoralisée. Le général s'établit à Nevers. Nommé, le 6 décembre, commandant en chef de la première armée du centre, qui allait devenir l'armée de l'Est, il ne tarda pas à marcher dans la direction des Vosges ; on sait le reste. Transporté à Lyon, après sa blessure, il fut longtemps entre la vie et la mort. Au mois de juillet 1871, M. Thiers lui confia le commandement de la 8e division militaire et du 6e corps d'armée. Nommé gouverneur de Lyon et commandant du 14e corps, il conserva ce poste jusqu'au 11 février 1879. Admis à la retraite sous le ministère du général Farre, Bourbaki, ancien général en chef, ne fut pas admis à l'honneur de figurer sur les cadres de l'armée active.
Ses ennemis lui ont fait cruellement expier les gloires
de ses jeunes années et les services de ses dernières journées de guerre.
L'âge est venu, la France a été couverte de blessures, les vaillantes armées de l'Algérie, de Crimée et d'Italie ont disparu, et souvent Bourbaki est seul avec ses souvenirs. Si un homme vient troubler sa solitude, le général redresse la tête et lui dit : Aimez la France, et servez-la; les injustices passent et les services restent!
Le général Clinchant eut donc le malheur de remplacer le général Bourbaki à la tête de l'armée de l'Est. Mais que pouvait-il faire? Son unique espoir était de battre promptement en retraite sur Pontarlier. Les chemins couverts de neige et de glace rendaient la marche difficile; les hommes, affaiblis par les privations, ne pouvaient tenter aucun effort vigoureux ; enfin il fallait se hâter pour éviter une capitulation.
Clinchant arrivait, le 28 janvier, autour de Pontarlier, traînant une foule d'hommes silencieux, souffrant du froid et de la faim. Le général ne pouvait avoir qu'une pensée : c'était de garder la seule route demeurée libre pour lui, celle de Mouthe, par laquelle il pouvait encore peutêtre, en se glissant le long de la frontière suisse, regagner les lignes de Lons-le-Saulnier, de Bourges et de Lyon.
11 avait même chargé Crémer d'aller occuper avec ses forces quelques-unes des positions qui pouvaient lui assurer ce passage ; mais l'ennemi fermait toutes les issues et plaçait Farinée française dans l'alternative de capituler ou de se jeter sur le territoire helvétique. Le 28, de forts détachements de Manteuffel étaient déjà vers le sud à Nozeroy, à Champagnole, menaçant précisément le passage de Mouthe. D'autre part, les soldats de Werder, descendant du Nord, suivaient la frontière suisse par Morteau(l). Le 29 janvier les troupes allemandes serraient
(1) Morteau est un chef-lieu de canton du Doubs, arrondissement de Pontarlier. Sa population est de 1.400 et quelques habitants.
de près Pontarlier et arrivaient à quelques kilomètres de la vilie, où les soldats de Clinchant se battaient encore vivement.
Le cercle se resserrait d'heure en heure, lorsque tout à coup une nouvelle se répandit prompte comme l'éclair, allant de village eu village, de bataillon en bataillon : on racontait qu'un armistice général venait d'être signé, suspendant les combats et préparant la paix.
En effet, le 28 janvier, un armistice paraissant s'appliquer à la France entière comme à Paris, était signé à Versailles. Mais cet armistice renfermait un article terriblement élastique ; au sujet des limites à fixer entre
les armées belligérantes, il y était dit : « A partir de
« ce point (les départements de l'Est) le tracé de la « ligne sera réservé à une entente qui aura lieu aussitôt « que les parties contractantes seront renseignées sur la '< situation actuelle des opérations militaires en exêca- « lion dans les départements de la Côte-d'Or, du Douhs « et du Jura. »
Cet article prêtait à des interprétations diverses. C'était la paix ou la guerre ; suivant le bon vouloir de Tétat-major allemand. Le choix de M. de Moltke était fait d'avance, car il adressait cette dépêche au général de ManteufFel, le 28 janvier, à onze heures du soir : « Les départements de la Côte d'Or, du Doubs et du Jura « ne seront compris dans la trêve que lorsque les opérait lions commencées de notre côté auront amené un « résultat... »
M. do Moltke ajourne donc la trêve jusqu'au moment où les opérations lui auront donné la victoire !
De son côté, M. Jules Favre, qui allait à Versailles avec l'idée fixe et presqu'unique de délivrer Pans, et qui ne connaissait pas la situation de notre armée de l'Est, se laissait tromper par le subterfuge diplomatique de
M. de Bismarck et les conséquences militaires qu'en tirait M. de Moltke.
Mais, sans mettre en doute la bonne foi de M. Jules Favre, il faut reconnaître qu'il commettait un oubli impardonnable en annonçant à la délégation de Bordeaux qu'un armistice était signé, sans préciser la condition exceptionnelle faite à l'armée de l'Est. De son côté, cette délégation de Bordeaux signifiait à tous les chefs militaires et particulièrement au commandant de l'armée de l'Est les renseignements qu'elle venait de recevoir. Nos généraux, autour de Pontarlier, se croyaient donc protégés par un armistice et suspendaient leurs mouvements, tandis que ManteufFel, exactement renseigné par M. de Moltke, poursuivait ses opérations avec une ardeur nouvelle, refusant même une trêve de trente-six heures que le général Glinchant lui demandait pour en référer à Bordeaux.
Ceci se passait le 30 et le 31 janvier. Les Allemands resserraient le cercle de fer et de feu autour de nos malheureux soldats, qui, pendant un instant, avaient cru à l'armistice, et se trouvaient encore plus découragés en reprenant les armes. Réduit à la plus cruelle extrémité, ne pouvant plus combattre que pour mourir, ne voulant pas capituler comme à Sedan, Glinchant n'eut qu'une pensée, sauver ses soldats et le matériel de son armée, en cherchant un refuge au delà de nos frontières, sur un territoire neutre. Le général suisse Herzog arrivait précisément à Verrières (1), pendant la nuit du 31 janvier au 1er février; une convention fut signée.
A ce moment même, 1M février 1871, notre armée si malheureuse se montrait brave jusqu'à l'héroïsme. Serrés de près par les Allemands, entre Pontarlier et Verrières, à la Cluse, elle soutenait une lutte sanglante.
(1) Village de 900 habitants, arrondissement de Pontarlier, sur la frontière suisse.
Pallu de la Barrière, l'intrépide marin nommé général à titre auxiliaire, et le général Billot livraient un terrible combat et jetaient un dernier éclat sur nos armes.
La 2e division du 15e corps, commandée par le général Rebilliard, fit preuve d'une remarquable fermeté. Après les combats livrés par elle le 25 et le 26 janvier, forte encore de 12.000 hommes, elle fut laissée à Besançon pour défendre les approches de cette ville. Elle arrêta l'ennemi, qui s'avançait par l'ancienne et la nouvelle route de Quingey pour s'emparer des hauteurs de Larnod, de Pugey et d'Arguet, d'où il eût pu menacer la place.
Puis tout était fini et l'armée de l'Est n'était plus. Pallu de la Barrière, après son combat de la Cluse, s'échappait à travers les neiges de la montagne à la tête de quelques hommes résolus ; Grémer s'éloignait aussi avec une partie de ses troupes. Des hommes isolés, de petits groupes de soldats se glissaient dans les gorges de la frontière sans s'éloigner de la France.
Hélas ! depuis six mois, la patrie avait vu les capitulations de Sedan et de Metz. Elle voyait Paris capituler à son tour, et l'armée de l'Est tomber d'épuisement! Jamais, aux plus mauvais jours de l'histoire d'un peuple, pareils désastres ne s'étaient succédé à si courte distance.
Dans la nuit du 31 janvier au 1er février 1871, les habitants de Verrières virent arriver le général Herzog, commandant de l'armée helvétique. Il se mit au travail. Deux heures plus tard un officier français, envoyé par le général Clinchant, se présentait au général suisse. Cet officier, couvert de neige, tremblant de froid, pâle et désolé, venait pour négocier les conditions du passage
de l'armée française sur le territoire de la Suisse. Sans vouloir prendre une minute de repos, refusant toute nourriture, l'officier français suppliait de faire vite, car les Prussiens arrivaient. La convention fut conclue, écrite à trois exemplaires, signée séance tenante, à la lueur vacillante d'une chandelle, à quatre heures et demie de matin.
Il fut convenu que l'armée française entrerait en Suisse en déposant sur le territoire neutre ses armes, équipements et munitions qui seraient restitués après la paix et le remboursement des dépenses; — que les chevaux, armes et effets des officiers seraient laissés à leur disposition ; — que des instructions ultérieures seraient données à l'égard des chevaux de troupe; — que les voitures de vivres et de bagages, après avoir déposé leur contenu, retourneraient immédiatement en France avec leurs conducteurs et leurs chevaux; — que la Confédération garderait jusqu'au règlement des comptes les voitures du trésor et les postes; — qu'elle se réservait la désignation des lieux d'internement et les prescriptions de détail destinées à compléter la convention.
Ces articles à peine dictés et signés par le général Herzog, l'officier français se leva de sa chaise comme agité par une fièvre ardente; il fut accompagné par un aide-de-camp du général Herzog. Le jour ne paraissait pas encore, lorsque les deux officiers, haletants, se précipitèrent vers notre malheureuse armée.
Dans la partie française de Verrières, un homme attendait, calme en apparence, mais torturé d'émotions. Il était enfermé dans une petite chambre, au rez-dechaussée d'une pauvre maison du village. Deux soldats étaient étendus sur le lit qui meublait cette pièce, d'autres dormaient sur le plancher et l'on ne pouvait faire un pas sans marcher sur un bras ou une jambe.
L'homme qui attendait devenait de plus en plus agité
et anxieux, interrogeant sa montre pour connaître l'heure, prêtant l'oreille aux bruits du dehors. Il était assis près d'une petite table malpropre. Cet homme était le général Clinchant, le dernier commandant de l'armée de l'Est. Derrière lui, se tenaient immobiles et silencieux son chef d'état-major et quelques officiers. Plus loin, la propriétaire de la chambre, une vieille femme, les mains jointes sous son tablier, et une jeune fille, presque une enfant, qui regardait avec stupeur ce qu'elle ne comprenait pas. Une lumière agitée parle vent éclairait à peine ce sinistre tableau.
Un bruit se fit entendre, et Clinchant se leva. Les deux officiers qui apportaient la convention entrèrent et la remirent au général. Il la lut rapidement et la donna au chef d'état-major en disant : « Ne perdons pas une minute, car le jour va paraître. » Puis, se ravisant, il signa l'un des exemplaires, que l'officier suisse emporta au général Herzog.
Ce fut donc dans cette misérable chambre que fut signée la convention qui arracha 85.000 Français des mains de l'ennemi.
Après avoir apposé sa signature, le général Clinchant donna ses ordres à l'état-major, et les officiers se rendirent auprès des troupes. Bientôt, dans tout le camp, un cri se fit entendre : En Suisse, en Suisse, le passage est libre !
Alors les troupes, qui s'étaient amassées aux extrêmes confins, s'ébranlèrent.
Leur entrée se fit par un étroit chemin creusé entre deux murs de neige ; en entrant, chaque homme jetait sa cartouchière et ses armes sur le bord de la route, où elles formèrent, pendant plusieurs jours, un épaulement de deux mètres de haut. Le défilé continua sans interruption pendant quarante-huit heures. « Les premiers qui passèrent, a dit un écrivain suisse, étaient des artilleurs avec
pièces et caissons, en bon ordre, à pied, à cheval ou juchés jambes pendantes sur les chariots. Beaux hommes, grands et forts, à l'air résolu, au regard doux. A leur poste, à leur rang, les officiers marchaient sérieux et dignes. Tous les regards semblaient dire : Quel malheur, n'est-ce pas ? avec de pareils canons être réduits là (1) ! » Et comme on leur offrait du vin : « Merci, disaient-ils ; gardez pour ceux qui nous suivent. » Le lendemain, d'autres soldats, ceux qui, commandés par le général Billot, avaient vigoureusement soutenu la retraite, entrèrent aussi en bon ordre, marchant d'un pas martial et nerveux, le sac droit, la tente-abri pliée régulièrement ; mais les autres I mais la foule ! Qu'on se figure une masse débandée s'engouffrant dans tous les passages praticables, non seulement à Verrières, mais à Jongue, aux Fourgs, aux Brenets, dans toutes les vallées du Jura ; puis les troupes que Crémer cherchait à ramener dans le pays de Gex par la Faucille, coupées à Morez par les Prussiens et rejetées dans les montagnes, roulèrent en Suisse par tous les chemins frayés ou non, qui tombent dans le val de Joux. Tous les régiments disloqués, débandés, n'ayant plus ni chef ni drapeau, couraient au hasard et apparaissaient tout à coup par troupeaux de 10.000, de 20.000 hommes dans telle petite ville, Orbe, par exemple, qui ne les attendait pas. Les chevaux faisaient peine à voir : exténués, traînant les jambes, allongeant le cou, tête pendante, glissant à chaque pas, affamés, on les voyait ronger l'écorce des arbres, les cordes, les barrières, les roues des canons, les flasques des affûts. Ils s'arrachaient l'un à l'autre les crins et les dévoraient. Quantités de chariots étaient restés plusieurs jours attelés, et les Prussiens avaient pris tout le fourrage sans s'occuper des chevaux. Aux descentes, les malheu-
(1) La Suisse pendant la guerre, par Marc-Monnier, Revue des Deux Mondes, t. XCIII.
UOURBAKI
reuses bêtes s'affaissaient sous leurs cavaliers ou devant les fourgons; les canons qui roulaient sur elles les traînaient ainsi jusqu'en bas; on les jetait alors sur les bords du chemin où elles mouraient lentement. Toutes les routes, depuis Héricourt jusqu'au val de Travers, étaient couvertes de chevaux morts. Les hommes rôdaient pêlemêle entre les roues de milliers de chars qui encombraient la voie ou roulaient en torrents dans la chaussée du chemin de fer. Ce n'était plus une armée, et certes la retraite de Russie n'avait pas offert un spectacle aussi lamentable.
Les officiers ne cherchaient même pas à maintenir Tordre ; ils marchaient en sabots, en pantoufles, au milieu des soldats sans chaussures, qui déchiraient des pans d'habit pour soulager leurs pieds gelés. On enfonçait dans la neige jusqu'aux genoux, on se iraînait lentement, le dos courbé, la tête basse, les yeux rougis et les lèvres enflées. Ainsi passaient dragons et lanciers, spahis et turcos, zouaves et francs-tireurs, mobiles et soldats de la ligne. Il y avait de grands manteaux, les uns rouges, les autres blancs ; il y avait des cabans marrons, des vareuses bleues, des pantalons garance et jusqu'à des vêtements de femme, des couvertures de lit, des rideaux de fenêtre. Toutes les coiffures du monde défilaient, depuis le fez arabe jusqu'au béret des Pyrénées ; il ne manquait que le casque de l'homme de guerre.
Les seize degrés de froid ne permettaient pas le moindre dialogue ; mais si quelque parole s'élevait audessus de la foule, il eût été difficile de dire à quelle nation appartenait ce torrent humain ; l'alsacien se croisait avec le patois de l'Auvergne, et le bas-breton ripostait au turco qui blasphémait en termes de l'Orient.
Cette multitude qui se traînait laissait encore des traînards en arrière. Ceux-là étaient de pauvres enfants voués à la mort. Ils avaient suivi la compagnie pendant
une semaine, et, les pieds enflés, ils s'étaient arrêtés sur la route. Les camarades les croyaient morts et nul ne songeait à eux. Ils n'avaient plus de chefs, plus de compagnons, et les distributions de vivres se faisaient sans eux. On en trouvait mourant aux fossés de la route, la tête sur leur sac et le fusil sur la poitrine ; puis venaient les Prussiens ! puis les vautours !
« Nous avons vu entrer en Suisse des adolescents qui vivaient encore, mais décharnés, tremblants de fièvre, les yeux enfoncés et ternes ; ils marchaient d'un mouvement machinal, sans savoir où ils allaient; ils regardaient sans voir; ils se laissaient abattre par l'ennemi qui, de loin, par derrière, jusqu'à la dernière heure, sans un éclair de pitié, tirait sur eux; les obus, partant de batteries invisibles, passaient par-dessus la montagne et venaient éclater sur la route. Ainsi défilait cette lugubre procession de corps inertes avec la stupeur et l'égoïsme du désespoir, abandonnant leurs morts, leurs mourants, s'abandonnant eux-mêmes, refusant parfois la vie que vous veniez leur rendre, vous disant, lorsque vous leur tendiez une gourde :
« — Laissez-moi tranquille.
« — Mais que voulez-vous donc ?
« — Je veux mourir (1). »
Ainsi entrèrent sur le territoire suisse, avec plusieurs milliers de chevaux et des centaines de canons, 2.110 officiers et 82.271 sous-officiers et soldats de l'armée de l'Est, sans compter tous ceux qui purent échapper sous un déguisement ou à l'abri de la croix rouge, les infirmiers entre autres et un grand nombre de chirurgiens qui se regardèrent comme affranchis de tout service et laissèrent aux mains des Suisses près de 6.000 malades. Les forces helvétiques n'étaient pas en nombre, et dans tel
(1) Un témoin de l'entrée en Suisse par l'armée de l'Est.
passage une simple sentinelle recevait les armes de plusieurs bataillons. Cependant l'ordre régna partout.
Les généraux purent choisir leur résidence ; les officiers se fixèrent dans six villes , ou , prisonniers sur parole, ils reçurent une solde et vécurent à leur gré. Les soldats, distribués dans cent soixante-quinze (175) dépôts et soumis au code militaire du pays, furent traités comme les milices suisses en garnison, nourris, logés et payés à raison de 25 centimes par jour et par homme.
L'administration suisse n'était pas organisée pourtant de besoins nouveaux. Il fallut donc créer des services.
Un jour cent cinquante mille lettres tombèrent tout à coup, venant de Mâcon. Quel travail ne fallut-il pas pour découvrir, dans les 175 dépôts d'internés, l'homme auquel la famille adressait un souvenir? On y parvint à peu près à force de travail. « Songe-t-on bien, disait un Suisse, à ce que peut contenir une feuille de papier mise à la poste? Parfois un pieux souvenir qui rend la vie ; parfois des secours urgents, attendus avec angoisse, et toujours, au moins, des nouvelles de la famille, des consolations, une bouffée de l'air du pays, une preuve qu'on n'est plus seul! »
Les soldats français se montrèrent doux et bons, reconnaissants et dévoués. Le conseil fédéral adressa au général Clinchant une lettre « pour rendre hommage à la bonne conduite qui n'a cessé de régner parmi les officiers et les soldats de l'armée de l'Est pendant son internement en Suisse, et qui a largement contribué à faciliter la tâche du gouvernement fédéral et des gouvernements cantonaux. »
Les officiers français consignés à Interlaken envoyèrent quinze cent cinquante-quatre francs (1.554) pour secourir les Suisses enfermés dans Paris. Il y eut un grand nombre de souscriptions semblables, et beaucoup de pauvres soldats apportaient leurs cinq sous.
Au premier bruit de guerre les Suisses établis à Rome, ceux fixés en Allemagne, ceux-là mêmes qui habitaient l'Amérique écrivirent qu'ils accourraient au premier appel en cas de danger. Toutes les caisses, les moindres bourses s'ouvrirent; la Suisse avait besoin d'argent pour nourrir les internés et les troupes qui les gardaient, et demandait 45 millions : on en souscrivit plus de cent (106.126.500 francs).
Les soldats internés furent admirablement traités par les populations suisses. Ils trouvèrent partout les secours délicats du foyer. On leur faisait prendre des bains, on fournissait le linge, les vêtements, les chaussures. Des repas de chaque jour étaient installés dans les établissements publics : ils se composaient d'excellente viande en énormes tranches, de légumes frais, de bon bouillon. Les médecins suisses soignaient les soldats internés avec une véritable affection. Enfin, on ne saurait dire qui veillait sur eux, à côté des employés du gouvernement et des autorités, des milices suisses et des gens d'Eglise ; il faut un mot nouveau pour cette immense charité : « tout le monde. »
Au camp de Wislerfeld, à une demi-liette de Berne, en face des Alpes, quinze cents soldats français vivaient dans des barraques confortables. A l'heure des repas les enfants du pays accouraient en foule et y prenaient place comme les petits frères de la maison. Les mères riaient de bon cœur de cette hospitalité naïve et touchante.
Dès la première heure, le jour de l'entrée en Suisse, pendant le défilé lamentable, la foule bordait les routes, les mains pleines de cigares, de vivres, de liqueurs. Au Val de Travers, où il n'y avait pas de locaux disponibles pour recevoir tant d'hommes, la population ouvrit toutes ses portes : les maisons, les granges, les écuries furent bientôt encombrées de soldats. Une vieille blanchisseuse livrait son unique chambre à six hommes, et passait al
nuit dans sa cuisine à laver et à sécher leur linge pour e lendemain. Une autre femme, pauvre, rencontre sur la route un blessé, dont les pieds gelés sont nus. Elle ôte ses souliers et ses bas et les donne au soldat. Puis elle se remet en chemin nu-pieds dans la neige; la pauvre femme avait encore une heure à marcher pour regagner sa chaumière.
Pendant une froide nuit un fermier loge volontairement chez lui cinquante chevaux et sept cents hommes; il donne tout ce qu'il possède, son pain, son foin, son avoine, son bois. Le lendemain il n'avait plus rien, mais il avait secouru des soldats malheureux.
Des faits semblables se sont produits partout : à Fribourg, dans le Val de Joux, dans le Val de Travers, dans les vallées bernoises; ils se passaient trop souvent loin du regard des hommes, et jamais la patrie française n'avait reçu d'aucun peuple de telles preuves d'amitié.
Neufchâtel a été particulièrement admirable. Cette ville se vit tout à coup encombrée de canons, de chars, de chevaux et d'hommes aux vêtements déchirés. Tous les établissements publics furent ouverts, et la foule s'y précipita pêle-mêle.
Les classes, les castes, les partis, les sectes mêmes furent confondus à l'instant même. On voyait les hommes les plus riches et du meilleur monde, traverser les rues emportant sur leurs épaules des charges de paille; les puritains faisaient des distributions de vin chaud dans les églises ; des femmes élégantes, agenouillées devant les soldats qui avaient le plus souffert de la marche, lavaient leurs pieds meurtris , sanglants et gelés. L'exemple de Neufchâtel fut bientôt suivi partout. Les temples, transformés en ambulances ou en dortoirs, montraient la charité dans ce qu'elle a de plus touchant. A Lausanne, depuis le premier jusqu'au dernier passage des internés, des groupes d'hommes et de femmes
stationnaient sur les quais du chemin de fer, avertis d'avance du nombre de soldats valides, malades ou blessés qui devaient traverser la gare. Pendant « les cinq minutes d'arrêt », les portières étaient littéralement assaillies par de braves gens qui offraient, en courant, du pain, du vin, des tasses de soupe, des cigares, des bibles, des mouchoirs de poche. Le public voulut assister et prendre part à ces distributions ; on établit alors un droit d'entrée à la gare. En payant un franc à la porte, ou avait le droit d'aller tendre la main, une main toujours pleine, aux enfants de la France. Le prix d'entrée était aussi pour eux. A Fribourg les fêtes furent remises à des temps meilleurs. A Aarau, on promena tous les internés en voiture pour leur montrer les paysages du canton, les monuments historiques, le château de Habsbourg; enfin des écoles furent fondées pour apprendre à lire aux illettrés; il y eut des conférences.
Un malade dit un matin à la dame protestante qui le soignait : « J'ai rêvé, cette nuit, que vous étiez la sainte Vierge. » Et la femme se prit à sourire. Une bonne vieille paysanne qui du fond de l'Auvergne était venue à pied, son parapluie rouge sous le bras, dans un village bernois pour voir son petit-fils, ne voulut prendre de repos qu'après avoir trouvé un interprète pour remercier les habitants « au nom de toutes les mères. »
En revanche les Allemands s'irritaient fort de la charité du peuple suisse.
Après deux mois passés ensemble, et comme dans l'intimité de la vie de famille, les prisonniers et leurs protecteurs se sont quittés les larmes aux yeux comme de vieux amis.
Le nombre des morts, pendant l'internement, ne s'es* élevé qu'à 6 pour 1.000 hommes.
La Suisse a bien mérité de l'humanité ; elle s'est montrée grande, généreuse et pleine de courage.
Ces tableaux si consolants, qu'on voudrait admirer toujours, ont près d'eux d'autres tableaux bien sombres. Il faut oser s'arrêter devant eux, ne serait-ce qu'au nom de la justice qui a pour devoir de flétrir les honteuses faiblesses.
Pontarlier, la petite ville frontière, avait été envahie inopinément, le 30 janvier 1871, par plusieurs divisions françaises en désordre, qui l'encombrèrent de malades et de mourants. Pontarlier, disait-on, manquait de tout; il n'y avait ni pain, ni fourrages. Les Français ne purent donc obtenir aucun secours (1).
Cependant les Prussiens arrivèrent à Pontarlier quatre ou cinq jours après. Ils requirent immédiatement 15.000 kilogrammes de pain et 40.000 kilogrammes d'avoine pour chaque jour, plus 30.000 kilog. de café et 20.000 kilog. de sel, plus 10.000 francs en argent le premier jour et 80.000 le lendemain. Ils obtinrent tout cela, dans une ville où les Français n'avaient rien trouvé. Il n'est pas sans utilité de signaler de pareils faits. Dans quelques endroits les paysans français se montrèrent durs pour nos troupes. On a vu passer entre le Jura et la frontière suisse quelques débris sauvés de l'armée de l'Est. Ils recevaient des cantons voisins des secours de toute espèce ; mais le pays même, un pays français, refusait tout. Des soldats affamés prièrent l'aubergiste d'un hameau de leur prêter une marmite pour faire la soupe ; l'aubergiste leur demanda cinq sous ! Un officier interné racontait aux Suisses : « On nous fait payer trois francs dans
(1) Ces détails douloureux sont empruntés à un très important article : ha Suisse pendant la guerre de 1870-187 i ; nos émigrés de Strasbourg et nos soldats de Varmée de l'Est, par M. Marc-Monnier. (Revue des Deux-Mondes, 1er mai 1871.)
notre propre pays 10 kilogrammes de paille, et nous étions dans la neige par 15 degrés de froid depuis trois jours ; 1.500 hommes de notre division avaient eu un ou plusieurs membres gelés dans une seule nuit. »
On vit, dans ces jours de détresse, des fonctionnaires publics abandonner leur poste pour fuir à l'étranger. Parmi ceux-là, se trouvait M. Gh. Beauquier, sous-préfet de l'arrondissement, qui, emportant son bagage personnel, abandonnait ses administrés, les archives publiques et le mobilier départemental (1).
Au milieu de tant de défaillances, pour ne pas dire plus, il en est une que tout historien doit rappeler :
Le temps des étrennes approchait et vers la fin de décembre 1870 il arriva dans l'Est une grande quantité de paquets pour les soldats de l'armée de Werder. Les Allemands pensaient à leurs enfants qui ne pouvaient fêter au foyer la Noël, leur gx-ande fête de famille. Les marches successives d'une armée en campagne n'avaient pas permis de distribuer ces cadeaux de Noël à l'armée badoise alors campée pendant trois ou quatre jours à SauLx (12 kilomètres de Vesoul), où Werder l'avait conduite à la hâte, tâchant de gagner en vitesse Bourbaki marchant pour délivrer Belfort. Ces paquets, destinés, comme nous l'avons dit, aux soldats allemands, restèrent à Vesoul et furent renfermés dans l'intérieur du palais de justice. Il n'y avait pas moins de cent soixante-trois sacs et quarante et une caisses. On était au 9 janvier 1871 et le soir même on apprenait la bataille de VillersexeL
Le lieutenant de la poste militaire badoise, Schneider, obligé de se retirer devant les troupes de Crémer et du général Billot, et ne pouvant utiliser les chevaux qu'il
(1) La Retraite de Varmée de VEst et l'occupation prussienne data V arrondissement de Pontarlier (Doubs), par P. -Antoine Patel, capitaine eki 1er empire ; avocat; membre du Conseil général du département du Doubs, pages 36 et 38. — Ia-8°, Grenoble, 1871.
employa aux transports des inanitions et du matériel de guerre allemand, eut l'idée ingénieuse et pratique de rendre le maire de Vesoul responsable de cette granrV quantité de paquets et d'en faire son garde-magasih. Il présenta donc à la signature de M. Noirot, maire de Vesoul, un écrit tout préparé. La pièce était ainsi conçue:
« La mairie de Vesoul par le présent se porte entièrement garante pour les cent soixante-trois sacs renfermant des effets militaires, avec quarante et une caisses et ballots, le tout remis à elle par M. Schneider, lieutenant de la poste militaire badoise, et estimé approximativement à la valeur de soixante mille gûldens (G0.000 florins). La mairie s'engage à défendre lesdits objets de tout vol. La responsabilité de la caution commence au moment du départ de M. Schneider, moment où il sera fait remise des clefs des bureaux où ces objets militaires sont déposés. »
Vesoul, le 9 janvier 1871.
Signé : la Mairie (1).
M. Noirot apposa sa signature de maire français au bas de cette pièce.
Le lieutenant Schneider quitta Vesoul, se dirigeant sur Lure et Héricourt.
La gauche de l'armée française (armée de Bourbaki) s'avançait le 11 janvier près de Vesoul.
Le même jour un capitaine de cuirassiers ayant sous ses ordres soixante-deux cavaliers commandés par un lieutenant de dragons et une compagnie appartenant à la légion Bonbonnel sous les ordres d'un capitaine, arrivait à Vesoul vers les trois heures du matin. 11 s'occupa aussitôt de faire toutes les recherches pour découvrir les objets qu'il savait y avoir été laissés par l'ennemi. Quelques chariots abandonnés ne permirent pas de doute sur
(1) Huit mois de mairie pendant V occupation allemande, iS70-i87 1, par M. Noirot.
la précipitation de son départ. Après avoir établi des vedettes sur les routes de Saulx, Lure, Luxeuil et Villerxesel, l'officier opéra le dépouillement des lettres saisies à la poste, puis se rendit à la mairie. Prié d'ouvrir la salle d'audience du tribunal où se trouvaient les bagages confiés à M. Noirot par les Allemands, le maire feignit d'abord l'étonnement, puis, sur la menace que les portes allaient être enfoncées, il déclara que ces objets estimés par l'ennemi plus de cent mille thalers avaient été confiés à sa responsabilité et qu'il lui était nécessaire pour se couvrir d'avoir un écrit certifiant qu'il n'avait cédé qu'à la force. Le commandant du détachement français remit au maire la réquisition ci-dessous :
« Par ordre de M. le général de division Billot, commandant en chef le 18e corps d'armée, représenté par M. Boizeau, capitaine au 5e régiment de cuirassiers, commandant un détachement d'éclaireurs, M. le maire de Vesoul est requis de livrer les clefs des divers magasins appartenant à l'armée prussienne et les effets de toute nature qui peuvent s'y trouver, nonobstant tous engagements et réquisitions contraires (1). »
Vesoul, le 11 janvier 1871.
Signé : Boizeau.
Vu par l'intendant :
Signé : Bonfillon.
M. Noirot ouvrit ensuite lui-même les portes du tribunal où le capitaine Boizeau trouva pêle-mêle à peu près deux mille caisses ou paquets de toute forme. Plusieurs Tarent ouverts immédiatement pour s'assurer du contenu.
11 y avait environ cent mille cigares et de nombreux objets venant d'Allemagne ou de divers points de la France.
Sur Tordre du général Billot, transmis par l'intendant
(1) Huit mois de mairie pendant l'invasion allemande, par Noirot.
de la division Crémer arrivé à Vesoul le 13 janvier, toutes les prises furent remises à ce même intendant qui autorisa le capitaine Boizeau à prendre pour lui et chacun de ses cavaliers une chemise, une paire de chaussettes et des cigares à volonté. En outre le général Crémer donna vingt-cinq francs de gratification à chaque homme.
Cette affaire des petits paquets de la poste badoise est un de ces mille événements curieux, tristes ou odieux, inévitables pendant la guerre. Si nous l'exposons avec quelques détails dans ces Récits où plus d'une fois nous avons jeté un voile sur des actes répréhensibles accomplis par nos concitoyens, c'est qu'elle contient plus d'un grave enseignement.
Un maire a-t-il le droit, pour éviter à ses compatriotes les malheurs de la guerre, de pousser la condescendance jusqu'à se constituer le gardien d'objets de toute provenance appartenant à l'ennemi et à les défendre contre
les soldats de la France ? Assurément non ou alors la
guerre contre les envahisseurs n'est plus possible.
En outre, en prenant cet engagement avec l'armée du général Werder, M. Noirot n'a pas réfléchi que parmi ces objets confiés à sa garde plusieurs avaient été volés en France ou recueillis sur les cadavres de nos soldats.
Parmi les objets enfermés dans la salle du tribunal de Vesoul, on trouve en effet des ouvrages d'Epinal, des plaques de ceinturon, des aigrettes. Ces dépouilles prussiennes furent mises au pillage ou vendues à vil prix, à la grande douleur des honnêtes gens témoins de ces scènes odieuses.
Quelques jours plus tard, l'armée du général Bourbaki était en retraite. Badois et Bavarois rentraient à Vesoul le 21 janvier. Le major Von Schack et le lieutenant Schneider ne pouvant rentrer en possession des objets pillés ou vendus, exigèrent, malgré les protesta-
tions de M. Noirotqui, disait-il, n'avait cédé qu'à la force, ïa somme de 128.000 fr. (60.000 florins).
Le préfet et plusieurs des plus notables de Vesoul : MM. Willemot, Suchaux, Sautier, Jules Courcelle, Barberot, Millot, Halem, Grillet, de Montépin, avaient été emmenés comme otages à Brème. La caisse municipale était vide. Pressé par les Allemands qui le harcelaient, le maire envoya aux principaux habitants une note ainsi conçue :
« Vesoul, le 17 février 1871.
« En suite d'une réquisition de l'autorité allemande, M. X., demeurant à Vesoul, rue ..., n° ..., est requis de verser immédiatement la somme de ,.., pour taxe de guerre.
« 11 est prévenu que, si dans les 24 heures il ne s'est pas libéré de ladite somme, il y sera contraint par voie d'exécution militaire.
« Pour l'administration municipale,
« Le maire, A. Noirot. »
Le mot d'exécution militaire produisit son effet. Cent quarante-huit habitants de Vesoul fournirent la somme exigée.
Ajoutons qu'un des otages, M. Jules Courcelle, intenta deux ans plus tard un procès au maire de Vesoul, demandant à ce qu'il fût de sa personne pécuniairement responsable des charges imposées à la ville de Vesoul pour l'emprunt destiné à rembourser les paquets de la poste badoise. M. Courcelle perdit son procès à Vesoul, le 29 avril 1874, et à la Cour d'appel de Besançon, le 8 mai
Sans entrer ici dans les détails d'un procès tout à fait étranger à notre but, nous dirons que la Cour de Besançon apprécia très sévèrement la conduite imprudente de
M. Noirot, tout en refusant de lui infliger la responsabilité financière (1).
On a dit de Bayard qu'il était sans peur et sans reproche ; de M. Noirot, nous n'en saurions dire autant. Malgré tout le respect qu'inspire un député, sous-secrétaire d'Etat à la Justice, nous craignons fort que les vrais patriotes, les bons Français, les gens de cœur ne détournent les yeux en voyant passer l'ancien maire de Vesoul, gardien des bagages de l'ennemi.
Détournons les yeux de toutes ces hontes et redressons fièrement la tête en considérant le soldat.
Avant l'entrée de l'armée de l'Est en Suisse, il y eut la bataille de la Cluse (2). Au plus fort du combat, sous
(1) Cour d'appel de Besançon, audience du 8 mai 1875.
Attendu que le demandeur base l'action qu'il exerce sur les dispositions de l'article 1382 du Code civil, en soutenant que Noirot a commis une faute grave en signant, le 9 janvier 1871, l'engagement de prise en charge des colis dits : Paquets de la poste bxdoise, et que les dommages éprouvés par la ville a cette occasion sont la conséquence certaine de la faute qu'il a commise ; qu'il doit être déclaré personnellement responsable de la dépense de 37.186 fr. 80 cent, inscrite aux budgets de la ville ;
« Attendu qu'en isolant l'engagement pris par le maire Noirot, le 9 janvier 1871, des circonstances où cette signature a été donnée, circonstances qui seront ultérieurement appréciées, il est certain que cet engagement mérite en lui-même un blâme sévère ; qu'il renfermait une garantie donnée à V ennemi ; qu'il facilitait les opérations contre nous, et que le patriotisme d'un Français devait se révolter contre la signature d'un acte semblable ;
« Mais attendu que la loi n'exige pas, en de pareilles circonstances, le développement de qualités exceptionnelles, qui eussent permis au maire Noirot, s'il les eût possédées, de faire preuve d'un patriotisme plus éclairé et mieux réfléchi ; qu'elle ne demande que l'emploi d'une contrainte de nature à produire son effet sur un homme raisonnable; que c'est sous le mérite de cette distinction que la conduite du maire doit être appréciée, etc., etc. y
(2) La Cluse (Doubs), 1.010 hab., canton de Pontarlier.
le fort de Joux, une belle action s'accomplit. Un prussien se détacha des lignes, et s'adressant au général Robert : « Toute résistance est inutile, s'écria-t-il, vous êtes tourné, il ne reste qu'à vous rendre. » La réponse du général est aussi fière que celle de la vieille garde à Waterloo, elle est plus simple : « Pardon, répond Robert, avec une tranquillité sublime, il nous reste à mourir ! » Et il donna dix minutes au parlementaire pour rejoindre les siens. La fusillade recommença plus vive que jamais (1).
Cent cinquante hommes, commandés par le capitaine Malespine, occupaient le fort du Larmont. Pendant la chaleur de l'action, le capitaine demanda douze hommes de bonne volonté, pour arrêter l'ennemi pendant une demi-heure, en se plaçant dans le bois, sur les hauteurs du Larmont.
En effet, les douze hommes arrêtèrent les Prussiens. Le lendemain seulement, on se mit à la recherche de ces braves soldats. Tous étaient tués, et les douze corps couverts de neige rappelaient l'héroïsme des Thermopyles (2).
Au nombre des victimes du combat de la Cluse figurent trois officiers supérieurs qui, en d'autres temps, eussent attiré l'attention de la France entière : les commandants de Saint-Aulaire, Gorincourt, et le lieutenantcolonel Achilli. C'est ce dernier officier, Corse de naissance, qui écrivait à sa chère petite Marguerite : « Oh ! ma fille, prie bien Dieu pour que nous puissions sauver notre pauvre France ! » Affaibli par deux récentes blessu-
(1) Mgr Besson, oraison funèbre prononcée à Saint-Pierre de la Cluse, le 22 mai 1872.
(2) Ce beau trait a été recueilli sur les lieux mêmes par M. Clerc, président du tribunal. Il est en outre rapporté dans : L'invasion allemande dans les provinces de Bourgogne et de Franche- Comté, par Mignard, page 225.
res, reçues sur d'autres champs de bataille, et ne pouvant plus tenir son épée, il s'était fait hisser sur son cheval pour continuer le commandement et offrir à son pays le reste de sa vie. Le général Billot, connaissant son intrépidité, l'avait mis au poste le plus périlleux.
A un moment, le 44e de marche hésitait, et l'heure était suprême. Le rapide dialogue suivant s'établit entre Achilli et ses soldats: « Qu'avez-vous donc? vous n'allez pas? — Mais nos camarades passent en Suisse! — Eh bien! c'est votre gloire de rester en France. — Mais nous allons nous faire tuer ! — Sans doute ! c'est ce que je vous disais, vous resterez en France. » Il prononçait ces paroles, lorsqu'une balle lui traversait la poitrine, et il tombait mort. C'est ce qui a fait dire à un prélat (1): « La balle donne des ailes à l'âme du soldat chrétien pour s'envoler d'un trait dans le sein de Dieu. »
Aux funérailles du lieutenant-colonel Achilli, un simple soldat de son régiment, le 44e, sortit des rangs et dit à haute voix : C'était le plus brave de V armée. Cette simple oraison funèbre est plus qu'éloquente.
L'armée de l'Es.t est donc réfugiée en Suisse, celles de Sedan et de Metz sont prisonnières en Allemagne ; l'armée commandée par Chanzy est en pleine retraite, et Paris n'a plus de vivres.
A la suite dé l'armistice de vingt et un jours, les préliminaires de la paix furent signés à Versailles le 26 février 1871 ; on sait à quelles dures conditions ! Cette paix fut signée à Francfort-sur-le-Mein le 10 mai suivant ; une convention additionnelle fat arrêtée au même lieu, le 11 septembre 1871, et adoptée par l'Assemblée nationale, le 9 janvier 1872.
La France paya cinq milliards et perdit deux provinces. Ainsi se termina cette guerre. Son caractère atroce révolte notre patriotisme, et nous laissons à un Prussien
(1) Mgr Besson, oraison funèbre do la Cluse.
le soin de dire ce qu'elle a été (1) : « La guerre de 1870 prit bientôt un caractère dur et sauvage, et, même parmi les officiers, il s'en trouva beaucoup qui cherchèrent à faire sentir de la plus cruelle manière à la population inoffensive de France leur grossièreté innée et leur brutale outrecuidance. Celui qui a été témoin de toute cette guerre n'a eu malheureusement sous les yeux que trop d'exemples de brutalité et d'arbitraire qui font horreur à l'humanité. — Une masse de canaille afflua en France, comme cantiniers, fournisseurs ou ambulanciers, et vola, pilla, trompa les Français. Ainsi furent commis bien des actes qui ne sont pas à l'honneur du nom allemand, et à raison desquels les Français sont grandement dans le droit d'être exaspérés contre nous et de nous accuser de brutalité et de barbarie. »
Tout en regrettant que la France ait imité dans trop de détails l'organisation de l'armée allemande, nous aurions voulu que nos législateurs se fussent inspirés de certains sentiments qui animent les soldats d'outre-Rhin : tel le serment au drapeau ; des coutumes aussi pourraient être adoptées, par exemple le trésor de guerre de l'Empire allemand; ou bien la disposition des troupes dans les garnisons, soumise exclusivement aux intérêts militaires et non pas aux influences politiques.
Donnons une idée de ces questions.
Nous trouvons dans le Manuel que possède le soldat allemand le serment qu'il prête au drapeau :
« Je (nom) jure à Dieu qui sait et qui peut tout, un ser- « ment personnel, que je veux servir loyalement et fidè- « lement Sa Majesté l'Empereur d'Allemagne, roi de « Prusse, mon très gracieux souverain, en toutes cir- « constances, sur terre et sur mer, en temps de guerre « et de paix, et, en quelque lieu que ce puisse être,
(1) Julius von Wickède, Histoire de la guerre d" Allemagne contre la la France, p. 217.
« favoriser tout ce qui est utile et profitable à Sa Haute « Majesté , détourner tout dommage et désavantage , « obéir exactement aux articles du code militaire qui « m'ont été lus, ainsi qu'aux prescriptions et ordres qui « me sont donnés, et me conduire comme il appartient et « convient à un loyal et intrépide soldat qui aime l'hon- « neuret son devoir. Aussi vrai que je désire que Dieu « m'aide à arriver par Jésus-Christ à la félicité éter- « nelle, etc. »
(Die Pftichten des Soldaten. Von Dossonis Instruhtion fur den Infant eristen des Dentschen Eeeres.)
Le Manuel ajoute :
« Mais la vraie fidélité ne peut exister sans la crainte « de Dieu. Celui-là seul qui craint et sert Dieu, le Sei- « gneur, sera un fidèle sujet de son roi.
« C'est pourquoi, dans son serment de fidélité, le sol- « dat invoque Dieu à témoin de son vœu solennel : celui « qui viole la foi jurée se rend non seulement coupable « envers le roi et la patrie, mais aussi commet un péché « grave en tant que parjure envers le Dieu tout-puis- « sant. >'