LE TRESOR DE GUERRE DE L'EMPIRE ALLEMAND
Personne, dans nos villes et nos campagnes, ne se doute que, malgré une suite de fâcheuses récoltes et en dépit des souffrances de son industrie, la France ne soit en état, dans le cas d'une guerre avec l'Allemagne, de tirer de son crédit bien assis et de ses vastes réserves en numéraire, un précieux élément de supériorité.
Une légende s'est formée sur la pauvreté de l'Allemagne, à laquelle le Français, tout d'abord, néglige de demander ses titres. Sans doute les landes du Brandebourg constituent un maigre domaine, mais ce n'est là qu'un coin de l'Empire. La Bavière, le duché de Bade, la Prusse rhénane, la Saxe surtout , offrent une suite de vallées
riches par l'agriculture aussi bien que par l'industrie. Les populations y mènent une vie large et copieuse.
Dresde, Hambourg, Munich éblouissent par le luxe de leurs magasins et de leurs équipages. Le commerce et la banque d'une simple ville de province, de Francfort, exercent une sorte d'hégémonie financière sur le marché européen. Tous ces faits, pour un esprit réfléchi, supposent difficilement la misère.
Il est permis d'accorder à la vérité que, dans le cas d'une de ces longues guerres dont les âges passés nous ont offert l'exemple, la France trouverait, dans une accumulation plus profonde de capitaux, un élément de supériorité; mais les conditions d'extraordinaire rapidité avec lesquelles les guerres modernes sont menées, paraissent de nature à paralyser les avantages que notre pays se flatte de puiser dans une situation financière généralement plus favorable.
Il faut songer que huit jours après l'ouverture des hostilités, chaque nation belligérante aura jeté sur ses frontières toute la masse de sa jeunesse valide; après deux ou trois tâtonnements, les chocs décisifs se produiront, et bientôt l'un des deux adversaires tombera anéanti. Dans ces conjonctures, des réserves d'argent difficilement mobilisables, si vastes qu'elles soient, apportent un faible secours. Il importe avant tout d'avoir instantanément sous la main une somme monnayée qui permette de parer aux frais de la mise sur pied, du transport, de l'alimentation et de la solde des armées de campagne et de garnison pendant quinze ou vingt jours.
Bien plus, la nation qui se sera assuré en tout temps la libre disposition de cette masse nécessaire et suffisante de capitaux, disposera d'une réelle supériorité, car elle devient ainsi maîtresse de déchaîner la guerre à sa fantaisie, sans solliciter l'appui de la haute banque, sans avoir souci de négocier ni de préparer un emprunt, sans
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être exposée enfin à trahir à l'avance ses desseins. Le secret, dans sa mobilisation, sera mieux gardé et ses premiers coups seront plus foudroyants.
Ces considérations ont certainement hanté l'esprit de nos hommes d'Etat ; plusieurs paroles échappées depuis dix ans aux principaux acteurs de notre scène parlementaire en font foi. Le 28 avril 1884, M. Ribot disait, dans un discours prononcé devant la Société d'économie politique de Lyon : « Il y a urgence à fermer le grand livre de la dette publique, ce serait une souveraine imprudence que de laisser le découvert croître et nos caisses publiques se vider. Pour un pays qui est exposé à lutter pour l'existence, c'est un péril de tous les instants. » Mais les circonstances sont parfois plus fortes que les volontés.
L'Allemagne, qui a fait de la préparation à la guerre l'objet de ses incessantes préoccupations, s'est résolue, dès 1873, à immobiliser un certain nombre de millions, sous le nom de Trésor de guerre. A toute heure et sur un simple ordre de l'Empereur, cette masse monétaire peut être distribuée sur la surface du territoire dans les lieux de mobilisation et de concentration.
Le trésor de guerre allemand s'élève à un peu plus de 150 millions ; il est déposé dans la tour Julius de la citadelle de Spandau. Les millions sont répartis entre deux étages de la tour ; l'étage supérieur contient 98.750.000 fr.; l'étage inférieur, 56.250.000 fr. La somme est tout en monnaie d'or, savoir : les quatre cinquièmes en pièces d'or de vingt marcs (le marc vaut 1 fr. 25), et un cinquième en pièces d'or de dix marcs. Ces valeurs sont déposées sur des rayons par groupes de 3.750.000 francs! Chaque groupe est lui-même subdivisé en dix lots de 375.000 francs et chacun de ces lots est enfermé dans une caisse spéciale.
On s'imagine sans peine l'origine de cette masse métallique. Les milliards du Gaulois ont servi au Germain :
à construire une flotte de guerre qui, après l'achèvement des torpilleurs en chantier de Stettin, sera la troisième de l'Europe ; à édifier un formidable système de places fortes, dont le coût atteint plus d'un demi-milliard; à améliorer son armement, à restaurer son équipement, à constituer d'énormes approvisionnements en matériel et en munitions, à s'assurer un trésor de guerre; bref, à préparer les luttes futures.
C'est là une pensée cruelle, mais qu'il convient d'évoquer parfois, comme le speclre d'Hamlet, au milieu du tourbillon des affaires et des plaisirs.
Plus particulièrement , le trésor de guerre de la tour Julius a été formé au moyen de la contribution de 200 millions imposée, en 1871, à la ville de Paris.
Nos voisins reviennent volontiers sur les incidents qui accompagnèrent la livraison de ce tribut de guerre, premier flot de l'océan métallique dans lequel la morale germanique allait voluptueusement se baigner.
Les 200 millions furent portés au pont de Neuilly, d'où un détachement de cavaliers du train les chargea dans des fourgons et les conduisit à Versailles, dans l'hôtel situé avenue de Saint-Cloud, de l'intendant général de l'armée allemande, général von Stoch. L'argent était renfermé dans des sacs, et les vainqueurs éprouvèrent d'abord une sorte d'ivresse à remuer cette masse monnayée : ils voulurent la supputer sac par sac. Au bout de quatre jours la dixième partie du premier versement français n'était pas contrôlée et, avec un semblable procédé, des années devenaient nécessaires pour compter les futurs cinq milliards. La chancellerie allemande, à bout d'inventions, se résigna à se confier à la bonne foi du Welche : dès ce moment, les sacs furent simplement pesés.
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