DECRETE
« Article premier : A partir du jour de la promulgation du présent décret, les cours martiales sont établies, pour remplacer les conseils de guerre, jusqu'à la cessation des hostilités, dans les divisions actives et dans les corps de troupes détachés, de la force d'un bataillon au moins, qui marchent isolément.
« Article deux : Il n'y aura lieu ni à revision ni à cassation des sentences rendues par les cours martiales.
« Article trois : La plainte dressée par l'autorité qui aura constaté le délit ou le crime, et portant le nom des témoins, sera transmise, dès l'arrivée au gîte du soir, à l'officier du grade le plus élevé. Celui-ci donnera l'ordre de la convocation immédiate de la cour martiale, qui se réunira aussitôt au lieu indiqué par son président.
« Le président donnera lecture de la plainte en présence de l'accusé, le conseil entendra les témoins présents de l'accusation, puis l'accusé et les témoins à décharge qu'il appellera s'ils sont présents; l'accusé aura la parole le dernier. Il n'y aura pas de plaidoirie par avocat pour on contre.
« Le président fera sortir l'accusé, résumera les dépositions faites en faveur de l'accusé et celles faites contre lui. Il posera en ces termes une question unique aux membres du conseil, en commençant par le moins élevé en grade :
« Au nom de la patrie envahie, le nommé un tel est-il coupable d'avoir brisé son arme, maraudé, insulté son supérieur, etc., etc.?
« Il sera répondu par oui ou par non. La majorité simple décidera de la culpabilité. Le greffier rédigera, séance tenante, le procès-verbal, et le président faisant rentrer l'accusé lui lira sa sentence qui le condamne ou qui l'acquitte.
« En cas de condamnation, la sentence sera exécutée le lendemain matin, avant le départ des troupes, en présence du bataillon auquel appartenait le coupable.
« Article quatre : Pour les soldats, caporaux, brigadiers et sous-officiers, la cour martiale de la division se composera d'un chef de bataillon président, de deux capitaines, d'un lieutenant qui resteront tous en fonctions pendant quinze jours, sans être renouvelés, et d'un sous-officier qui appartiendra toujours à la compagnie de l'accusé. Un sergent-major remplira les fonctions de greffier, sans voix délibérative.
« Pour toute fraction constituée de la division, en marche isolément, de la force d'un bataillon, la cour martiale se composera de deux capitaines dont le plus ancien présidera, d'un lieutenant et d'un sous-lieutenant, et de deux sous-officiers, dont l'un appartiendra toujours à la compagnie de l'accusé; un sergent-major sera greffier.
« Les membres de la cour martiale seront pris par rang d'ancienneté, jusqu'à épuisement de la liste des officiers, sans qu'aucun d'eux puisse décliner cette fonction sous peine de réforme.
« Les cours martiales des fractions isolées cesseront de fonctionner, aussitôt qu'elles seront revenues au campement de la division ; partout ailleurs elles fonctionneront.
« Article cinq : La composition des cours martiales pour les officiers sera la même que celle des conseils de guerre concernant les officiers ; mais la procédure sera la même que celle suivie à l'égard des soldats, caporaux, brigadiers et sous-officiers.
« Article six : Seront punis de mort les crimes et délits suivants.
« Assassinat, — meurtre, — désertion, — embauchage pour commettre un des faits punis de mort par le
présent décret, — complicité dans un de ces faits, — ■ espionnage, — vol, — maraudage, — pillage avec ou sans armes, — refus de service à un supérieur avec ou sans menaces ou injures, — inexécution d'ordre compris et réitéré, avec intention d'opposer de l'inertie, — injures,
— menaces, — voies de lait envers un supérieur, — provocations en paroles à la révolte ou à l'indiscipline,
— bris d'armes, — perte volontaire d'armes, afin de ne pas marcher au feu, — destruction de munition dans le même but, faite en présence ou non de l'ennemi par lâcheté.
« Au feu, tout officier ou sous-officier est autorisé à tuer l'homme qui donne un preuve de lâcheté, en n'allant pas se mettre au poste qui lui est indiqué ; ou en jetant le désordre par fuite, panique ou autre fait de nature à compromettre les opérations de la compagnie et son salut qui dépend de la résistance et de l'accomplissement courageux du devoir.
« Article sept : Tout individu non militaire qui se rendra complice d'un militaire dans un des crimes et délits prévus ci-dessus sera soumis à la même juridiction et passible des mêmes pénalités.
« Article huit : Seront traités comme maraudeurs et punis comme tels les traînards sans armes que les chirurgiens du corps n'auraient pas autorisés à suivre avec l'arrière-garde, et les traînards autorisés à suivre ave l'arrière-garde, s'ils ne marchent pas en ordre sous sa conduite.
« Article neuf : Chaque division aura une prévôté composée de soixante gendarmes à cheval, commandés par un officier ; cette troupe se divisera au besoin de manière que chaque portion de corps marchant isolément soit accompagnée au moins de deux gendarmes et d'un brigadier.
« La prévôté arrêtera d'elle-même tous les délinquants,
quels qu'ils soient, officiers ou non, et dressera des procès-verbaux des délits commis, qui seront aussitôt transmis au commandant de la colonne. Contre les délinquants arrêtés qui tenteraient de fuir ou de faire résistance, elle fera usage de ses armes.
« La prévôté recevra et conduira les délinquants qui lui seront remis par une autorité quelconque de la colonne. Quand il y aura lieu, il lui sera donné des hommes de garde pour conduire les délinquants.
« La juridiction pénale des prévôtés prévue par les articles 51, 52 et 75 du code de justice militaire s'étend à la suite du corps d'armée, sur tout le sol français.
« Article dix : Tous les manquements simples au service seront punis par le doublement des sentinelles des grand'gardes et avant- postes ; mais une de ces sentinelles ou toutes les deux, s'il n'y a pas d'hommes punis, appartiendront toujours à la fraction constituée de grand'garde.
« Article onze ; Les dispositions du présent décret s'appliquent à tous les corps de troupes armés, équipés et entretenus aux frais de la République, ou qui auraient seulement reçu l'attache de belligérant.
« Article douze : Dans tous les cas non prévus par le présent décret, les pénalités édictées par le code de justice militaire devront être appliquées.
« Article treize : Le vice-amiral, ministre de la guerre par intérim, est chargé de la promulgation et de l'exécution du présent décret. »
Les généraux allemands furent émus lorsqu'ils eurent connaissance de cette loi martiale, qui annonçait la présence de gens de guerre à la tête des troupes.
Si, au début des hostilités, lorsque nos soldats allaient entrer en campagne, un semblable décret avait été publié et vigoureusement exécuté, l'armée du Rhin se fût montrée bien autrement disciplinée.
Quelques exemples sévères ne tardèrent pas à réprimer les moindres velléités d'insubordination.
Les généraux d'Àurelle et Des Pallières furent frappés du nombre d'officiels improvisés, et complètement étrangers à l'armée. Des Pallières adressa un mémoire au gouvernement de Tours pour faire créer des commissions de grades provisoires. Il voulait ménager la situation des officiers prisonniers de guerre, qui, à leur rentrée de captivité, auraient pour chefs, soit leurs inférieurs laissés dans les dépôts, soit des bourgeois revêtus d'uniformes. M. de Freycinet répondit qu'il avait fait mieux que ne proposait le général Des Pallières, en suspendant la loi sur l'avancement.
Pour M. de Freycinet, suspendre la loi sur l'avancement consistait à donner les plus hauts grades de l'armée à une multitude de protégés, d'une ignorance complète. « Il frappait de déconsidération des fonctions élevées, et compromettait le succès de nos armes, en plaçant les troupes entre les mains de personnages qui n'avaient aucun titre à leur confiance. Il en est résulté une ambition effrénée chez les uns et un violent mécontentement chez les autres. Nul doute qu'il eût été bien préférable de faire remplir par l'armée tous les grades vacants, en confiant à des gens du métier, au moyen de commissions provisoires, des fonctions supérieures à leur grade, leur disant : Après la guerre, vos titres seront examinés, et si vous avez bien mérité du pays, la conservation de votre grade sera votre récompense (1). »
Mais lorsqu'un jeune avocat était ministre de la guerre, un ingénieur des mines son délégué, fallait-il s'étonner de voir en province le général Bordone, le général Garibaldi, le général Cremer, le général de Kératry; à Paris, le général Clément Thomas, et beaucoup d'autres, se
(1) Martin des Pallières. Orléans.
considérer comme les égaux des hommes qui avaient mis trente ans pour gagner leurs étoiles (1)?
Le général d'Aurelle se défend d'avoir pris part au décret sur les cours martiales (2) ; il faut donc en réserver tout l'honneur au général Des- Pallières. En effet le décret est du 2 octobre, tandis que d'Aureliene fut appelé au commandement du 15e corps que le H du même mois. Des Pallières était à Nevers vers le 28 septembre.
Mais, loin de désapprouver la création des cours martiales, d'Aurelle fit exécuter cette législation avec une grande fermeté.
Il n'est pas inutile de rappeler ici les sentiments que professait le général à l'endroit du dictateur et de son entourage.
« M. Gambetta, écrit-il, s'empara des deux ministères de l'intérieur et de la guerre. C'était trop pour un seul homme ; il s'associa, sous le titre de délégué, un ingénieur des mines, aussi inexpérimenté que le ministre lui-même.
« Alors que toute organisation militaire manquait, M. de Freycinet ne comprit pas que la tâche du ministre organisateur était assez belle, assez grande pour absorber toute son intelligence, toutes ses facultés. Il porta son ambition plus haut, et, de son cabinet, voulut diriger et commander les armées.
(1) Une Commission présidée par le général Changarnier examina, après la guerre, les titres des officiers nommés ou avancés pendant la campagne. Les officiers de l'armée permanente furent seuls discutés. Les autres, quels que fussent leur mérite et leurs services rendus, ne figurèrent même pas aux yeux de la Commission.
(2) La première armée de la Loire, page 30.
MARTIN DES PALLIËRES
« ... Quant à M. Gambetta, absorbé parla politique, il ne faisait qu'approuver les mesures prises par M. de Freycinet, lui laissant le soin des détails d'exécution.
« Il s'évertuait à prodiguer au pays et aux armées des proclamations destinées à enflammer l'enthousiasme et à relever les esprits abattus; mais dans cette mission qu'il s'était donnée, il échoua complètement auprès de l'armée : il n'en connaissait pas l'esprit, lui parlait un langage nouveau pour elle, froissait tous les sentiments de dignité, d'amour-propre des officiers, et jetait, sans le vouloir, la défiance dans le cœur des soldats, déjà trop enclins à se croire trahis, quand ils ne sont pas favorisés par la fortune.
« Il est regrettable que le gouvernement de la Défense nationale n'ait pas envoyé en province un officiergénéral avec le titre de ministre de la guerre : on aurait évité ainsi bien des malheurs (1). »
Si la 'politique n'avait pas tout absorbé, un homme aurait dû être nommé général en chef des armées. Nous voulons parler du comte de Palikao.
D'Aurelle aurait été appelé au ministère de la guerre, car il avait prouvé sa haute capacité administrative.
Il y avait à peine dix jours qu'il organisait son armée que déjà on lui demandait d'entrer en campagne. L'étatmajor allemand de Versailles commençait à se préoccuper de ce qui se passait au delà d'Orléans. Il sentait la résistance. Un jour les reconnaissances bavaroises s'étant trop avancées dans l'Orléanais, vinrent se heurter contre un poste de 38 francs-tireurs de Saint-Denis, qui luttèrent jusqu'au dernier et tuèrent 137 Allemands, dont un colonel, sans parler des blessés.
Un conseil de guerre présidé par Gambetta décida l'attaque d'Orléans.
(1) Première armée de la Loire.
RÉCITS MII.IT. — IA LOIRE ET L'EST. — 3e SÉRIE §
L'opération était habilement conçue. Le général Martin des Pallières, avec son corps de 25 à 30.000 hommes, devait remonter la Loire, passer à Gien, puis se replier à travers la forêt d'Orléans, pour arriver au moment décis«f sur les derrières de l'ennemi; pendant ce temps, le reste du 15e corps rejoindrait le 16e corps, sur la rive droite du fleuve, à Blois, et toutes les forces marchant ensemble, appuyées sur la forêt de Marchenoir, s'avanceraient, sous le commandement du général en chef d'Aurelle, à la rencontre des Bavarois par l'ouest d'Orléans. Les deux attaques combinées pouvaient produire les plus grands résultats, en cas de réussite.
Ce plan, soutenu par M. de Freycinet, était faiblement combattu par le général d'Aurelle, qui ne trouvait pas encore ses troupes assez solides pour entreprendre de grands mouvements stratégiques.
Quoi qu'il en soit, d'Aurelle, en arrivant* à Blois, éprouva de telles difficultés, qu'il fut autorisé brutalement à suspendre son opération. M. Gambetta dans sa colère publiait deux proclamations au pays et aux soldats ; il osait dire que : « U armée de la France était dépouillée de son caractère national engloutie ,
malgré Vhèroïsme des soldats , par la trahison des chefs. » Ce langage porta le désordre dans tous les rangs. Les soldats en délire voulaient chasser leurs officiers accusés ; les généraux exaspérés apportaient leurs démissions au général d'Aurelle ; les simples officiers, mécontents , indignés, ne réprimaient pas les désordres. D'Aurelle réunit les généraux et, d'une voix ferme, leur rappela que l'honneur de la France, son salut était entre leurs mains, que s'ils abandonnaient leurs postes, les bataillons se disperseraient, et que toute résistance deviendrait impossible. Il termina par ces paroles : « Pour prouver que nous ne trahissons pas, faisons-nous tuer tous, les uns après les autres. »
Depuis le 3 novembre, d'Aurelle recevait de Tours des ordres ainsi conçus : « Tenez-vous prêt à marcher dès demain. »
Une heure après , un nouvel ordre arrivait : « Il est possible que les circonstances politiques obligent , ce soir ou demain, à revenir sur cette décision. »
M. Thiers, de retour de son pénible pèlerinage près des cours d'Europe, était à Versailles, où ses négociations avec la chancellerie allemande pouvaient aboutir à un armistice, pendant lequel le pays aurait nommé une Assemblée nationale. Le gouvernement républicain serait mis en question. M. Thiers troublait les pensées de M. Gambetta. -
Il était donc irrité et son jugement profondément troublé. Des ordres de mouvement arrivèrent dans la nuit du 8 au 9 novembre. Martin des Pallières, dans le plan arrêté par M. de Freycinet, ne pouvait entrer en ligne que le 10 ouïe 11. C'était la bataille deCoulmiers (1) qui se préparait. Laissons la parole au sergent Bérail qui voyait la guerre pour la première fois :
« Le jour commençait à paraître, lorsque les tambours et les clairons retentirent dans le camp. Nous prenions nos places, compagnies par compagnies, dans un profond silence. Le froid était vif, et le ciel très sombre. Un brouillard épais cachait tous les horizons. Lorsqu'il se dissipa, un spectacle magnifique frappa les plus indifférents. C'était l'armée française rangée en bataille sur deux lignes, calme, confiante, et attendant le combat avec la froide énergie des vieux soldats. Au plus loin que portaient les regards dans les champs unis et dépouillés, nous voyions des bataillons. On se mit en marche. Au loin, vers la Loire, nous apercevions des massifs d'arbres qui entouraient châteaux et fermes. Un clocher se dessinait sur les hauteurs de Baccon,
(1) Coulmiers (Loiret), 360 hab., canton de Meung.
« On ne voit pas un Allemand, mais chacun de nous semble deviner que l'ennemi est caché derrière les murs crénelés des châteaux et des fermes.
« A neuf heures et demie, nous marchions toujours, orsqu'un coup de canon retentit et nous fait dresser la ête. Le capitaine de ma compagnie , un ancien , dit à haute voix: Attention!
« Ce coup de canon isolé produit plus d'émotion que n'aurait pu faire la décharge d'une batterie.
a Nous voyons passer un officier, dont le cheval est lancé à toute vitesse ; il jette ces mots à notre chef de bataillon : « C'est le 15e corps qui attaque à droite. » Le bruit formidable de l'artillerie remplit l'air. Nous faisons halte et l'on dit dans les rangs que la position de Baccon est prise d'assaut après deux charges à la baïonnette. La division du 16e corps, dont je fais partie, est mise en marche sur Coulmiers. Vers midi, nous atteignons les jardins qui entourent le village, et chacun de nous s'embusque de son mieux. Les balles sifflaient, et les obus éclataient de toutes parts. Je me glissais d'arbre en arbre, le corps plié en deux, mais je ne pouvais viser à cause d'une épaisse fumée. « Réglez-vous les uns sur les autres », criait le capitaine, qui n'avait pas le sabre à la main, et nous poussait en avant ou nous retenait, en jurant comme un païen. Il ne se gênait pas non plus pour se servir de sa canne ; mais il était si brave et si bon que nous nous serions tous fait massacrer pour lui. Au moment où nous allions entrer dans Coulmiers, le 7e chasseurs occupait notre droite, et le 31e de marche notre gauche. A la tête du 31e son colonel entraînait le régiment. Lorsque je le vis chanceler, puis tomber mort, je demandai son nom et je sus qu'il était M. de Fonlonges.
« Pendant un instant, nous fûmes arrêtés puis repoussés. Le général Barry, commandant la division, parut à cheval au milieu de nous, mit pied à terre, et montrant
de sa canne les Bavarois, jeta le cri de : Vive la France! Nous répétons ce cri en nous lançant sur le village. Il est en flammes, et nous nous battons corps à corps dans les rues, dans les cours et même dans les maisons. Je me sers de ma baïonnette rouge de sang, je casse des têtes à coups de crosse, je ne me connais plus, ma vue est troublée, un bruit formidable m'étourdit, je suis d'une force prodigieuse, et la poudre m'a enivré. Mes lèvres sont sèches et je ne m'aperçois même pas qu'un filet de sang coule de mon front. Qui m'a blessé ? Je n'en sais rien.
« Les Bavarois fuient de tous côtés et l'on sonne le ralliement, lorsque le jour finit au milieu de la pluie et de la neige qui commençait à tomber. On reprend les rangs et l'on compte ceux qui restent.
« Hélas ! combien ne sont plus là , qui , le matin , joyeux et pleins d'espoir, parlaient du lendemain! Pour nous, y a-t-il un lendemain ?
« J'ai remarqué que pendant les haltes, lorsque le danger n'était pas grand, un certain nombre de camarades ne cessaient de parler à haute voix, comme pour s'étourdir; d'autres au contraire semblaient méditer en silence. Les anciens soldats, habitués à la guerre, promenaient autour d'eux des regards indifférents.
« Vers le milieu de la journée, pendant une marche pénible, le général d'Aurelle était arrivé près de nous. Accablé de fatigue, le front soucieux, il nous vit défiler. Ce n'était pas un jeune homme, mais un rude vétéran à la physionomie sévère. On le redoutait tout en l'aimant. Il adressait aux soldats qui passaient devant lui quelques paroles brèves. Tout en lui indiquait l'énergie, cette énergie des champs ou de la mer ; il devait y avoir de cette race autour de saint Louis aux croisades, ou près de Jean Bart à l'heure de l'abordage.
« Je crois, en vérité, que le général d'Aurelle me
regardait en disant : Allons, enfants, encore un coup de collier !
« J'ai aussi un autre souvenir précieux de la bataille de Coulmiers. Deux ou trois fois par heure, nos batteries cessaient un instant leur feu et se portaient rapidement plus près de Coulmiers. En passant près d'une de ces batteries qui recommençait son tir, je remarquai que les boulets et les obus pleuvaient sur nos pièces qui répondaient furieusement. Les canonniers et les chevaux tombaient de tous côtés. Je fus saisi d'admiration en voyant le colonel d'artillerie de Noue (1) debout sur un tertre, auprès d'une ferme abandonnée ; sa lorgnette à la main, quelques fourriers autour de lui, le colonel, calme, tranquille comme dans un salon, envoyait partout ses ordres, commandant sans la moindre émotion, suspendant un mouvement, dirigeant le feu ou pressant la marche en avant.
« J'ai vu ce jour-là, 9 novembre 1870, des actes de bravoure extraordinaires, mais l'image de ce colonel est restée dans mon souvenir comme le suprême effort de l'homme sur la nature, comme la victoire la plus complète d'un cœur de soldat remplissant son devoir.
« Lorsque la journée fut terminée et l'ennemi en déroute, chacun eut son histoire à raconter, le soir même et le lendemain.
« Un hussard du 1er régiment de marche nous a fait ce récit : Gomme la division Barry se mettait en marche, le matin, des uhlans vinrent observer ses mouvements. Devant eux se trouvaient des hussards français. Postés à la lisière d'un petit bois, ceux-ci avaient l'ordre de ne pas engager de combat dans ce moment, tout en reconnaissant la plaine. Ils étaient au repos, quand un uhlan qui leur parut être un officier se détacha de son peloton
(1) Aujourd'hui général.
et poussa son cheval vers eux. A portée de fusil il s'arrête, croise les bras et regarde les hussards français. Ils avaient bien envie de lui envoyer une balle. Mais on l'avait défendu. Cependant le uhlan immobile se met à chanter, comme pour les provoquer. Le refrain de la ballade allemande arrive jusqu'aux oreilles de ses ennemis furieux. L'officier des hussards, que cette bravade irrite à son tour, saisit une carabine et vise. Le coup allait partir: Feu! crie en français et d'une voix vibrante l'audacieux uhlan. Etonnement ou générosité, celui qui le visait laisse retomber son arme. Le uhlan, tournant bride, s'en retourne près des siens, en poussant un grand éclat de rire et faisant caracoler son cheval.
« Il ne faut donc pas dédaigner le soldat allemand. Nous qui l'avons vu de près à Goulmiers, savons ce qu'il vaut. Nos attaques à la baïonnette pouvaient seules le troubler.
« Au moment le plus terrible de l'attaque de Goulmiers, les mobiles de la Dordogne (22e régiment) passèrent près de nous d'un pas rapide. Quoique le silence fût recommandé, les chefs laissaient ces braves gens chanter en patois des refrains de leur pays. Pauvres enfants dumidi, à peine couverts de vêtements déchirés! Ils marchaient fièrement, et l'on devinait à leurs allures les robustes paysans, un peu sauvages, naïfs, qui allaient à l'assaut sous une grêle de balles et mouraient en chantant. Nous écoutions les chants patois que nous ne comprenions pas, et ces fils des lointaines provinces nous saluaient en passant de leur adieu : adicias ! adicias !
« L'intrépide général Barry se place en tête des mobiles de la Dordogne ; le capitaine d'état-major de Gravillon tombe près de son général ; le commandant de Chadoix et plusieurs officiers sont au premier rang, et l'ennemi ne peut résister à cette furie.
« Sur un autre point du champ de bataille, les mobiles
de la Sarthe font de cruelles pertes. Les rangs s'éclaircissent sous les coups répétés de l'artillerie bavaroise ; il y a une sorte d'inquiétude. Alors, dominant le bruit de la bataille, une voix se fait entendre, vive, gaillarde : « Allons, les Manceaux! est-ce que nous allons reculer? » C'est un jeune conscrit moins ému du danger que de l'honneur de la province. Le mot passe, brave et gai ; on crie dans tous les rangs : « Non, non, les Manceaux ne reculeront pas I » Le colonel de la Thouanne, qui commande les Manceaux, les exalte par son exemple. Tous les officiers tiennent bon sous les obus. L'un d'eux, volontaire de dix-huit ans, et fils d'une race illustre, Paul de Ghevreuse, tombe blessé à la jambe. Ses hommes veulent l'emporter : « Non, non, dit l'héroïque jeune homme, marchez à l'ennemi; en avant! mes camarades » ; et pour s'écarter de la route, il se traîne sous un arbre où son frère, le duc de Luynes, vient le chercher sept heures plus tard.
« A cette bataille de Goulmiers, les mobiles de la Sarthe eurent deux cent dix-huit hommes hors de combat; un de leurs officiers, M. de la Mandé, fut tué ; huit autres furent blessés. C'étaient : MM. de Montesson, commandant ; le capitaine de Juigné, et les lieutenants de Bastard, de Batine, Boulard, Desreau, Robert et Rousseau. »
Ainsi se termine le récit du sergent. Il ne sait de la bataille que ce qu'il a vu et entendu dire autour de lui. 11 en est toujours ainsi à la guerre. De grands espaces séparent les deux ailes, et les nuages de poudre voilent souvent ses mouvements peu éloignés. Mais à peine la bataille est- elle engagée que les nouvelles circulent dans les rangs avec une rapidité singulière. On ne sait comment
ces nouvelles arrivent au soldat, qui semble comprendre les succès et les revers éprouvés loin de lui.
Napoléon Ier dit, dans ses Mémoires, qu'il entendait parfois de simples soldats annoncer hautement les mouvements qu'il allait ordonner. Les vieux soldats intelligents, quoique privés d'instruction, en viennent à apprécier ce qui se passe autour d'eux, à pressentir en quelque sorte ce qui va arriver. L'aplomb de l'ennemi, sa résistance plus ou moins vive fait juger, dans les rangs, les chances de la journée. Les cadres inférieurs sont d'une importance extrême, et l'on ne saurait croire combien sous-officiers, caporaux, brigadiers et anciens soldats deviennent indispensables pendant un combat. Non seulement ils entraînent les timides et les nouveaux venus au plus fort de la mêlée, mais ils produisent sur le moral de la troupe des effets surprenants.
L'armée de la Loire s'est battue héroïquement à Coulmiers ; mais, le soir venu, ces braves gens avaient donné tout ce qu'ils avaient de force ; une poursuite était impossible.
Deux circonstances empêchèrent les Français de compléter leur victoire, au point de la rendre tout à fait fatale à l'ennemi. D'abord la cavalerie si nombreuse, sous les ordres du général Reyau, après les faux mouvements de la journée, ne fut point lancée sur les Bavarois quand leur retraite se dessina : le général Reyau avait perdu trop de temps et trop de terrain. On dut se contenter de les poursuivre à coups de canon, tant que le permirent les dernières clartés du jour. Ensuite le général Martin desPallières ne put pas arriver derrière l'armée bavaroise à l'heure où il eût été possible de barrer le passage aux Allemands, de les enfermer dans un cercle de fer et de feu, et les réduire au sort de nos troupes à Sedan. Cependant le général Des Pallières n'avait rien négligé pour rendre sa marche rapide et précise ; mais la lutte
avait commencé le 9 au lieu du 11. Le général bavarois Von der Taun devançait les projets de ses adversaires. L'histoire des guerres modernes prouve par plus d'un exemple qu'un mouvement tournant, quand il s'opère sur une grande étendue de terrain, ne s'exécute pas avec une exactitude mathématique.
Le jour de la bataille, à six heures du soir, la ville d'Orléans était tout émue du bruit du canon. On ne savait rien, et mille récits contradictoires portaient tour à tour l'espoir ou la terreur dans les âmes. La nuit venue-depuis longtemps et la neige qui tombait épaisse n'empêchaient pas les habitants de se presser aux portes de la ville. Des clairons se firent entendre sonnant une joyeuse fanfare. Un immense cri de bonheur s'éleva, se répétant jusqu'aux extrémités de la ville. Les volontaires de Cathelineau venaient annoncer la grande victoire et la délivrance d'Orléans. Avec les Vendéens marchait un bataillon des mobiles de la Dordogne. Ces braves enfants, couverts de neige et de pluie, traversèrent les rues au milieu d'une population en délire. Les femmes versaient des larmes, les hommes se mêlaient aux soldats, les fenêtres s'illuminaient, chacun offrait ce qu'il possédait, même des fleurs. « C'est la France qui rentre à Orléans » , cria une voix, et mille échos répétèrent : Vive la France ! Le lendemain matin, dès que le jour parut, Cathelineau et ses soldats se rendaient à la cathédrale, apportant à Dieu le premier hommage de la victoire. Entouré de ses officiers, MM. de Puységur, d'Autichamp, de Lorges, de Fontenay, de Chabrol, de Bailtivy, Cathelineau s'avança vers l'autel, et levant son épée, il s'écria, la voix tremblante d'un héroïque attendrissement : « Tout pour Dieu et pour la patrie ! »
Noble pensée de nos pères, venue jusqu'à nous parles soldats, nos frères- Cette armée de la Loire qui reprit Orléans a fait Lad-
miration de nos ennemis eux-mêmes. Le jour de la bataille de Goulmiers, un colonel bavarois, blessé et laissé à Gémigny(l), exprimait ainsi l'étonnement qu'éprouvèrent, à la vue de nos troupes, les généraux allemands: « En regardant votre armée, aux premiers moments de la bataille, je ne pus m'empêcher de m'écrier qu'il y avait dans ce spectacle un changement inattendu pour nous. Un peu plus tard, quand elle eut manœuvré devant nous et que nous eûmes considéré les mouvements de son artillerie, les officiers qui m'entouraient se montrèrent fort troublés ; je serrai la main à un général, mon ami, qui se trouvait près de moi, et nous nous dîmes : C'est une affaire perdue. »
Quelle douleur éprouve tout soldat, lorsqu'il voit ces admirables troupes arrachées des mains de d'Aurelle, de Des Paillères pour être livrées à Gambetta, à Freycinet et aux caprices d'une bourgeoisie incapable î
Après une victoire, le général en chef adresse un ordre du jour à ses troupes. Quelquefois, mais rarement, le ministre de la guerre joint sa puissante voix à celle du général. M. Gambetta ne laissa pas, cette fois, échapper l'occasion de parler à l'armée.
Nous plaçons son ordre du jour à côté de celui du général d'Aurelle.
Ordre du jour du gênerai d'Aurelle lu aux trowpes le lendemain de la bataille de Goulmiers :
« Officiers, sous-officiers et soldats de l'armée de la Loire,
« La journée d'hier a été heureuse pour nos armes ; toutes les positions attaquées ont été enlevées avec vigueur; l'ennemi est en retraite.
(1) Gémigny (Loiret), 286 hab., canton de Patay,
« Le gouvernement, informé par moi de votre conduite, me charge de vous adresser ses remerciements ; je le fais avec bonheur.
« Au milieu de nos malheurs, la France a les yeux sur vous, elle compte sur votre courage; faisons tous nos efforts pour que cet espoir ne soit pas trompé.
« Le général en chef de Varmée de la Loire, « d'Aurelle.
« Au quartier-général du Grand-Lucé, 10 novembre 1870. »
Accouru de Tours pour dire à l'armée, comme Napoléon Ier : « Je suis content de vous I » M. Gambetta publia cet ordre :
« Soldats de l'armée de la Loire,
« Votre courage et vos efforts nous ont enfin ramené la victoire, depuis trois mois déshabituée de nos drapeaux. La France en deuil vous doit sa première consolation, son premier rayon d'espérance.
« Je suis heureux de vous apporter, avec l'expression de la reconnaissance publique, les éloges et les récompenses que le gouvernement décerne à vos succès.
« Sous la main de chefs vigilants, fidèles, dignes de vous, vous avez retrouvé la discipline et la force. Vous nous avez rendu Orléans, enlevé avec l'entrain de vieilles troupes depuis longtemps accoutumées à vaincre.
« A la dernière et cruelle injure de la mauvaise fortune, vous avez montré que la France, loin d'être abattue par tant de revers inouïs jusqu'à présent dans l'histoire, entendait répondre par une généreuse et vigoureuse offensive.
« Avant-garde, du pays tout entier, vous êtes aujourd'hui sur le chemin de Paris. N'oublions jamais que Paris nous
attend, et qu'il y va de notre honneur de l'arracher aux étreintes des barbares qui le menacent du pillage et de l'incendie. Redoublez donc de confiance et d'ardeur. Vous connaissez mainlenant nos ennemis. Jusqu'ici, leur supériorité n'a tenu qu'au nombre de leurs canons. Comme soldats, ils ne vous égalent ni en courage, ni en dévouement. Retrouvez cet élan, cette furie française qui ont fait notre gloire dans le monde, et qui doivent aujourd'hui nous aider à sauver la patrie.
« Avec des soldats tels que vous, la République sortira triomphante des épreuves qu'elle traverse ; car, après avoir organisé sa défense, elle est en mesure, à présent, d'assurer la revanche nationale.
« Vive la France ! vive la République une et indivisible !
« Le membre du gouvernement de la Défense
nationale, ministre de l'intérieur et de la
guerre,
« Léon Gambetta.
« Quartier-général de l'armée de la Loire, le 12 novembre 1870. »
D'Aurelle est sobre de paroles, et n'adresse pas une injure à l'ennemi qu'il a combattu. Il a le tact de s'abstenir de toute pensée politique, sachant que la République n'est pas encore le gouvernement légal du pays.
« Modeste dans la victoire, le général d'Aurelle annonçait le bonheur de ses armes avec le scrupule d'un homme jaloux de ne rien exagérer et défiant de toute illusion (1).»
Après avoir accusé naguère les chefs de trahison, M. Gambetta parle de leur -fidélité, comme s'il était possible qu'ils n>3 fussent pas fidèles ! Il veut effacer la douloureuse impression produite par sa proclamation du
(1) Auguste Boucher, Bataille de Coulmiers.
1er novembre : « Soldats, vous avez été trahis, mais non déshonorés.
« Vous savez aujourd'hui à quels désastres l'ineptie et la trahison peuvent conduire les plus vaillantes armées.
« Débarrassés de chefs indignes de vous »
Sans nul doute, l'avocat avait à la tribune de brillants succès oratoires. Mais le général d'Aurelle connaissait mieux le langage militaire. Il savait aller droit au cœur du soldat.
Cette harangue de Gambetta eut peu de succès dans les camps et donna lieu à de fâcheuses comparaisons.
M. de Freycinet dit en substance, dans son livre : La guerre en province, chapitre v, qu'après la bataille de Goulmiers, les Allemands s'attendaient à la marche de l'armée de la Loire sur Paris; que le général Borel, chef d'état-major, proposa ce plan ; mais que le général en chef fut d'un avis diamétralement opposé, et conseilla de repasser la Loire, pour rentrer dans les anciennes lignes de la Sauldre (1).
Le général d'Aurelle n'a jamais eu cette pensée. Il aurait voulu que l'on se fortifiât devant Orléans pour attendre le choc de l'armée allemande dans ses lignes. Le général en chef sentait très bien que l'offensive n'était pas possible. La défensive elle-même ne pouvait réussir qu'en s'entourant de travaux de campagne, et en poursuivant notre organisation.
La bataille de Goulmiers a prouvé, une fois de plus, que des mouvements combinés de trop loin sont toujours contrariés par les événements. L'on ne peut pas espérer que deux corps séparés par de longues distances réussiront à attaquer le même jour et à heure fixe. Dans
(1) La Sauldre, près de laquelle étaient, avant la bataille de Coulmiers, les lignes françaises, est une petite rivière qui prend sa source dans le Loir-et-Cher, passe à Romorantin et se jette dans le Cher près de Selles.
la campagne de 1796, le général Bonaparte dut presque toutes ses victoires à des calculs semblables, faits par les Autrichiens.
Après la bataille de Coulmiers, Mgr Dupanloup se rendit au quartier-général, à Villeneuve-d'Ingré (1), et y reçut l'accueil dû à son noble caractère, à son patriotisme, et aux services signalés qu'il avait déjà rendus à nos blessés et à nos pauvres prisonniers, en allant plaider leur cause, avec une chaleureuse énergie, auprès du roi de Prusse lui-même.
Le général d'Aurelle avait organisé l'aumônerie militaire dans son armée. En toutes circonstances il protégea la religion et ses ministres. A la suite du combat de Villepion (2), d'Aurelle de Paladines adressait à l'évêque d'Orléans une dépêche ainsi conçue :
<( L'armée de la Loire part aujourd'hui pour marcher au-devant de l'armée du général Ducrot, qui a rompu les lignes prussiennes et se dirige vers nous. Priez, Monseigneur, pour le salut de la France. »
(1) Villeneuve-d'Ingré (Loiret), 282 hab., canton d'Orléans.
(2) Le combat de Villepion ou de Terminiers (Eure-et-Loir) fut livré le 1er décembre 1870.