CHAPITRE II
SOMMAIRE
Le général d'Aurelle et Gambetta. — De la science militaire. — Maximes de Végèce. — Le général Chanzy. — Son voyage en Terre-Sainte. — Souvenir de Pie IX. — Recommandation du maréchal de Mac-Mahon. — Chanzy, commandant de corps d'armée, d'éputé, sénateur. — Le général prisonnier de la Commune. — Le général Chanzy à la Chambre et au Sénat. — Ambassadeur en Russie. — Le général devant l'enquête parlementaire, dans sa vie privée. — Le général d'Aurelle après Coulmiers. — Lettre de M. de Freycinet. — Destitution du général d'Aurelle. — Le général Chanzy nommé au commandement de la 2° armée de la Loire. — Une ambulance après la bataille de Loigny. — Récit du capitaine blessé.
— Récit du notaire : prêtre et soldat. — Le général Chanzy à Beaugency.
— Retraites successives. — Opinion d'un officier prussien. — L'émissaire du général Trochu. — Bataille du Mans. — Retraite sur Laval. — L'armistice met fin aux efforts de la 2° armée de la Loire. — Un mot sur le patriotisme.
Après que d'Aurelle eut repris Orléans, il se fortifia, repoussant l'idée de marcher sur Paris.
Il prévoyait une attaque de l'armée allemande réunie.
Le général en chef avait confiance dans ses troupes. Il les connaissait bien pour les avoir vues à l'oeuvre. Elles étaient pleines de courage. Mais il ne pouvait se faire illusion au point de leur croire l'aplomb et la solidité des vieux bataillons.
Il travaillait donc avec une prodigieuse activité à rendre son armée plus forte en l'instruisant.
« Cependant rien ne semblait marcher au gré de
M. Gambetta ; dans sa fiévreuse impatience, il s'enivrait de bruit et de mouvement. Il fallait chaque jour au tribun un occasion de proclamations ardentes et enthousiastes, où il promettait au peuple la victoire et la délivrance de la patrie ; à la nouvelle d'un revers souvent causé par l'imprudence de ses conseillers, il lançait l'anathème sur le général malheureux : c'était un traître, un homme vendu! Par ces accusations injustes, odieuses, le dictateur exposait aux fureurs d'une population en délire celui qui n'avait d'autre tort que de ne pas réaliser ses prophétiques inspirations.
« Excité par ces déclamations, le peuple ne voyait que trahison partout, et suspectait le dévouement de ses vieux généraux qui, en venant offrir leurs services, ne demandaient qu'à verser leur sang pour la patrie.
« Le ministre levait des soldats et produisait ainsi de l'effet sur le vulgaire. Il ne s'inquiétait pas de savoir si les armées rassemblées à la hâte étaient prêtes à combattre, si elles étaient équipées, vêtues ; si elles étaient pourvues d'armes en bon état et de munitions assorties.
« Les effectifs des corps étaient exagérés, car jamais ni lui ni son délégué n'ont su se rendre compte d'une situation.
« Le dictateur trompait par tous les moyens cette malheureuse nation ; elle lui livrait généreusement ses enfants et son or (1). »
Vieux capitaine, ayant l'expérience de la guerre, le général passait une grande partie de son temps à répondre aux lettres de M. de Freycinet qui l'accablait d'ordres souvent contradictoires.
« M. de Freycinet, simple ingénieur, nommé tout à coup par la volonté puissante de M. Gambetta chef d'état-major-général du ministre de la guerre, devait,
(1) La première armée de la Loire, par le général cTAurelle de Paladines.
RÉCITS MILIT. — LA LOIRE ET L'EST. — 3e SÉRIE 6
nécessairement, malgré sa modestie, se croire le de Moltke des armées françaises.
« N'y avait-il pas, en effet, entre le délégué de la guerre et le major-général des armées allemandes quelques points de ressemblance? Ils travaillaient l'un et l'autre sur des cartes, et dirigeaient, de leur cabinet, les opérations stratégiques les plus savantes (1). »
Jamais rien d'aussi insensé ne s'était vu en notre pays de France : la guerre à mort était notre dernier espoir, notre suprême espérance, et le sort de cette guerre était abandonné à un avocat et à un ingénieur, secondés par un jeune Polonais !
M. Gambetta, devenu avocat après ses études de droit; M. de Freycinet, homme laborieux, instruit, esprit audessus de l'ordinaire, pensaient donc qu'il n'existait ni art de la guerre, ni science militaire ?
Alors pourquoi ces écoles spéciales destinées à former des officiers? Pourquoi tous ces livres écrits parTurenne, par le grand Frédéric, par Napoléon Ier, pour établir, autant que possible, les principes et les règles de la guerre? Pourquoi la Prusse se livre-t-elle, pendant plus de soixante ans, depuis Iéna, aux méditations, aux calculs, aux travaux les plus élevés et les plus profonds? N'avions-nous pas nous-mêmes étudié, afin de nous mettre en état de lutter contre les Russes à Sébastopol et les Autrichiens en Italie ?
Pour que nos vaillantes armées eussent été vaincues à Frceschwiller, à Forbach, à Sedan, après avoir été victorieuses en Crimée, à Magenta, à Solférino, ne fallait-il pas que la Prusse eût une puissance inconnue jusqu'alors ? A cette puissance que va-t-on opposer ? Les soudaines illuminations d'un jeune orateur et d'un ingénieur des mines ? Nos descendants refuseront de croire à une telle démence i
(1) La première armée de la Loire, par -6 général d'Aurelle,
Dans toutes les professions, dans tous les arts, dans toutes les sciences, l'homme est condamné à une étude pratique. L'avocat débutant perd des causes ; le médecin se trompe sur les symptômes d'une maladie ; l'architecte entreprend des constructions sans bases solides ; l'ingé» nieur se laisse égarer par de faux calculs ; le littérateur s'abandonne à de fausses inspirations ; le savant lui-même tombe dans Terreur, en ajoutant foi aux expériences trompeuses de ses prédécesseurs. Cet apprentissage est payé par la perte de quelques richesses. Le travail opiniâtre, pratique, joint à l'intelligence, conduit seul pas à pas l'homme à la connaissance presque parfaite de son métier ou de son art.
L'homme de guerre est placé dans des conditions bien autrement sévères. Ses essais se font avec le sang ; ses erreurs coûtent la vie à ses semblables. Dans l'espace de quelques minutes, au milieu des émotions de la bataille, il doit prendre un parti, ordonner un mouvement qui condamne à mort des centaines ou des milliers d'hommes. Une fausse manœuvre, une entreprise inutile font couler des torrents de sang. Il faut donc être au milieu des combattants pour juger quels mouvements tactiques seront les moins funestes.
Turenne, si avare du sang de ses soldats, disait souvent : « Ce poste à enlever nous coûterait plus qu'il ne vaut. »
Ce n'est pas un préjugé qui, dans l'estime des sociétés humaines, a placé l'art de la guerre au-dessus de tous les autres. Après avoir médité les opérations stratégiques, étudié les configurations du terrain, pesé froidement ses forces comparées à celles de l'ennemi, cherché à deviner les projets de celui qui combat, le général se trouve en présence de l'adversaire. Alors commence pour lui une terrible. épreuve, qu'on nomme la responsabilité.
Ces hommes qui couvrent la plaine et dont les rangs se perdent au loin, il va les envoyer à la mort ; sur sa tête
reposent l'honneur des armes et le salut de sa patrie : son cœur bat à la pensée qu'il va écrire une page d'histoire pour la postérité. César, Turenne, Frédéric II, Napoléon Ier n'étaient jamais entièrement assurés de la victoire, parce que mille causes cachées, mille accidents imprévus pouvaient déjouer leurs calculs.
Il faut attendre la mort d'un homme pour le proclamer grand général. Napoléon disait : « Ce qu'on nomme inspiration sur le champ de bataille n'est qu'un calcul très rapidement fait ou bien un souvenir précieux. » Tout mouvement tactique peut être la conséquence d'une inspiration, mais aucun chef d'armée n'a été inspiré pendant toute une campagne.
Le vulgaire se complaît à croire qu'on improvise un général comme un orateur. Rien n'est plus faux. Si la première République a mis en vue quelques capitaines heureux, deux seulement méritent le titre de grands généraux : Desaix et Kléber. Celui-ci, ancien officier des armées autrichiennes, celui-là studieux élève d'une école militaire.
Ceux qui connaissent l'histoire savent ce qu'il faut penser des inspirations de Condé, des éclairs du général Hoche, et des talents de Marceau, général à vingt-deux ans.
Si MM. Gambetta et de Freycinet avaient, pendant un seul jour, mesuré à quelle hauteur doit être placé un général, ils auraient reculé pleins d'épouvante.
Combien d'hommes, dans leur ignorance, n'ont-ils pas fait périr pour réaliser de folles entreprises ? Combien de chances de victoire n'ont-ils pas laissé échapper?
La France affolée assistait à ces sacrifices humains ; on lui demandait ses enfants, et elle les envoyait jusqu'au dernier.
Femmes qui portez encore vos vêtements de deuil, vieillards qui pleurez vos enfants, n'oubliez jamais à quelles mains vous les aviez confiés I
On peut apprendre la guerre de deux façons : la première, en la faisant; la seconde, en l'étudiant. Machiavel, Végèce en savaient beaucoup par un long travail, et moins cependant qu'un général expérimenté.
MM. Gambetta et de Freycinet étaient-ils en état de diriger les généraux d'Aurelle, des Pallières, Ghanzy et leurs compagnons d'armes? Si on l'admet, il faut renoncer à tout jamais aux études historiques. Déchirons sans pitié les vieux enseignements d'Hérodote, de Thucydide, de Xénophon, d'Elien, d'Arrien sur la phalange grecque* Oublions la retraite des Dix-Mille qui avaient combattu au cœur de l'Asie avec le jeune Gyrus. Cependant cette époque, qui dure plusieurs siècles, présente surtout la puissance des calculs de formation et tout ce que la science peut offrir de moyens de résistance, quand elle est secondée par le courage.
11 faut encore ignorer les grands enseignements de la milice romaine. C'est là cependant qu'on apprenait la puissance de la mobilité dans l'art d'attaquer et de vaincre ; c'est là qu'on étudiait surtout l'art, plus essentiel que tous les autres, de recevoir du malheur et de la défaite le moindre dommage possible ; de se relever des plus grands désastres; de ne jamais désespérer du salut de la patrie, et de mourir pour elle. C'est ce sentiment, c'est cette science qui ont rendu les Romains maîtres de l'univers par la guerre.
Certes, si MM. Gambetta et de Freycinet avaient étudié l'art de la guerre, ils auraient su par Tite-Live, Florus, Salluste, et surtout Polybe, que l'instruction militaire est indispensable et vaut cent fois mieux que l'enthousiasme.
Ils eussent appris de Végèce les causes de la décadence de l'armée romaine, et leur surprise eût été grande, en voyant que la décadence moderne a les mêmes causes.
Mais ni M. Gambetta ni son délégué ne soupçonnaient que la guerre fût une science. Ils s'étonnaient de leurs constantes défaites, comme ceux que battait Napoléon Ie* à force de science.
Après la bataille d'Austerlitz, et dans les premiers moments de la trêve qui la suivit, un aide de camp de Napoléon, le général Savary, étant allé de sa part trouver l'empereur Alexandre Ier, ce dernier s'exprima à peu près en ces termes dans le courant de la conversation :
— Comment avez-vous fait? Vous nous étiez inférieurs en nombre, et sur tous les points où l'on s'est battu vous vous êtes trouvés en force supérieure.
— Sire, répondit le général français, c'est Vart de la guerre.
Il était impossible de mieux dire en moins de mots. En effet, là est tout l'art, toute la science de la guerre.
Mais il règne un préjugé dans la moderne société française : c'est que l'étude est inutile à l'homme de guerre. Aussi M. Gambetta se crut-il capable de commander nos armées. S'il avait ouvert un livre de science militaire, même des plus anciens (1), son étonnement eut été grand d'y voir des maximes applicables de nos jours. Ainsi Végèce lui aurait appris des vérités du genre de celles-ci :
« Plus vous aurez exercé et discipliné le soldat dans ses quartiers, moins vous éprouverez le mauvais succès à la guerre. »
« Savoir saisir les occasions est un art encore plus utile à la guerre que la valeur. »
« Fortifiez vos postes après une bataille, plutôt que de disperser votre armée. »
(1) Un jeune écrivain, M. Marcel Poullin, rédacteur de la France militaire, a écrit un remarquable opuscule : L'Education et la discipline militaire chez les anciens. — Paris, Charles Lavauzelle, éditeur.
« Celui qui juge sainement de ses forces et de celles de l'ennemi, est rarement battu. »
« La valeur l'emporte sur le nombre, mais une position avantageuse l'emporte souvent sur la valeur. »
« La nature produit peu d'hommes courageux par euxmêmes. L'art en forme un plus grand nombre. »
« Négliger le soin des subsistances, c'est s'exposer à être vaincu sans combattre. »
« Délibérez avec plusieurs sur ce qu'en général il pourrait convenir de faire ; décidez avec un très petit nombre ou même tout seul, sur ce que vous devez faire dans chaque cas particulier. »
« Les grands généraux ne livrent jamais bataille, s'ils n'y sont engagés par une occasion favorable, ou par la nécessité. Il y a plus de science à réduire l'ennemi par la fatigue que par le fer. »
Cette dernière maxime notamment aurait fait comprendre au dictateur et à son délégué à la guerre, qu'il eût été préférable de ne pas demander chaque jour une grande bataille.
Quel que soit l'avenir réservé à notre patrie, n'oublions pas les terribles leçons du passé. Ne confions jamais le sort de nos armées à des hommes étrangers au métier de la guerre. Nul ne pourrait affirmer que les généraux eussent sauvé le pays, mais il n'est point douteux que l'intervention de MM. Gambetta et de Freycinet, dans les choses militaires, a rendu le salut impossible.
Un homme qui n'a jamais vécu avec le soldat ne connaît ni son caractère, ni ses moeurs, ni ses forces, ni ses faiblesses. — Un homme qui n'a jamais entendu siffler une balle, ni posé le pied sur un champ de bataille, est incapable d'organiser des armées, de combiner les mouvements stratégiques et de lutter contre des généraux ennemis I Que la parole de M. Gambetta ait exalté le courage d'une bourgeoisie épouvantée, que M. de Frey-
cinet ait amélioré les bureaux de la guerre, nous n'y contredisons pas. Mais la patrie vaincue ne saurait leur pardonner d'avoir usurpé le commandement des troupes et conduit nos soldats aux défaites !
Ces pauvres soldats sans instruction militaire, mal vêtus, mal nourris, ont souffert sans se plaindre. Le froid, la faim, les obus, les misères de toutes sortes les ont décimés. Privés de leurs chefs, nous les avons vus marcher toujours et tomber d'épuisement sur les chemins.
Que la patrie leur soit reconnaissante !
Au commencement de l'année 1870, le nom du général Chanzy n'était connu que du monde militaire. Il servait depuis de longues années en Afrique, lorsque l'armée du Rhin combattait à Froeschwiller, à Forbach, à Metz et à Sedan.
Quelques mois plus tard, l'Europe entière avait les yeux sur lui.
Nous devons rappeler quelle fut la vie de cet homme, dont le nom, désormais célèbre, appartient à la postérité.
Antoine -Eugène -Alfred Chanzy était né à Nouart, le 18 mars 1823. Son grand-père, modeste cultivateur, eut pour fils Bertrand Chanzy, d'abord simple soldat sous le premier Empire, puis officier (1) et chevalier de la Légion d'honneur. Rentré dans ses foyers il fut, sous le règne de Louis XVIII, nommé receveur des contributions directes à Nouart, dans les Ardennes.
Celui qui devait illustrer la famille, après ses études
(1) Bertrand Chanzy, le père du général, s'engagea au 3e régiment de cuirassiers, en 1807. Sous-lieutenant, le 12 mai 1813. Blessé quatre fois dans les campagnes de 1809, 1812, 1813, 1814. Rentré dans ses foyers, en traitement de réforme, le 2(5 juin 1816.
au collège de Sainte-Menehould puis au collège royal de Metz, s'engagea dans la marine, en qualité de mousse, à l'âge de seize ans. Ghanzy fit, comme novice -timonier, la croisière d'Orient, de 1839 à 1840, dans l'escadre du contre-amiral Lalande ; mais la vie qu'il menait sur le Neptune lui parut bientôt privée de charmes.
Il avait rêvé des aventures et n'avait rencontré que la monotonie.
Injurié par les matelots, tourmenté par le mal de mer, il vit la poésie maritime s'évanouir, et il revint à terre le 10 décembre 1840. Quelques mois après, le 3 mai 1841, il s'engageait au 5e régiment d'artillerie, en garnison à Metz. Le canonnier redevint écolier. Tout en faisant son métier de soldat, Ghanzy suivait les cours du lycée, travaillant le jour et la nuit. Il réparait les heures perdues sur le Neptune. Après un labeur opiniâtre, il fut admis à.Saint-Cyr, le 4 octobre 1841.
En arrivant à l'Ecole militaire, il eut pour camarades Doineau, Bataille, Brincourt, Brissy, Derroja, de Jouffroy.
Le jeune Chanzy fut nommé sous-lieutenant de zouaves, le 1er octobre 1843. Son colonel était Cavaignac. Pendant seize années il combat en Algérie. Il avait été cité à l'ordre de l'armée sans obtenir d'avancement. Fait lieutenant en 1848, au 43e de ligne, sa réputation est telle, que le gouverneur-général Gharon le choisit pour officier d'ordonnance. En 1852, il fut nommé chevalier de la Légion d'honneur, après douze ans de services de guerre et dix campagnes. Nous citons ces dates, parce qu'elles peuvent offrir quelques consolations à ceux qui se plaignent de la lenteur des avancements.
Chanzy obtint le grade de capitaine dans la légion étrangère, en 1851. Chef du bureau arabe de Tlemcen, il devenait officier supérieur en 1856. C'est en qualité de chef de bataillon au 23e de ligne qu'il fit la campagne d'Italie, et assista aux batailles de Magenta et de Solférino,
L'expédition de Syrie suivit de près la guerre d'Italie (1859). Il fallait châtier les Druses et protéger les chrétiens. Chanzy venait d'être nommé lieutenant-colonel du 71e. « C'est en Syrie, écrivait un grand prélat, que je vis Chanzy pour la première fois ; je me rappelle son ardeur à prendre la défense des chrétiens qui n'espéraient plus que dans l'épée de la France ; Chanzy était dans tout l'éclat de la force et de la vie, déjà également remarquable par sa bravoure, par sa distinction, par sa finesse et plus encore par sa bienveillance et sa bonté (1). »
Le nouveau lieutenant-colonel remplit à Damas une mission diplomatique auprès de Fuad-Pacha. Sa connaissance du caractère des Orientaux, sa facilité à parler la langue arabe, son habileté pour ne pas dire sa finesse, le rendirent indispensable au général de Beaufort, chef de l'expédition.
Il y eut des marches pénibles pendant cette campagne de Syrie : l'adversaire fuyait toujours.
L'hiver permit les excursions. Chanzy visita Sour, la Tyr antique, Saint-Jean-d'Acre, le monastère du Carmel, Nazareth, où il vit, au-dessus d'une cellule du couvent, cette inscription française : Cellule honorée de la demeure du gênerai Bonaparte en 1799.
Après avoir visité nombre de ruines historiques, la caravane que conduisait le colonel Chanzy arriva près de Jérusalem. On coucha à Jéricho, sans retrouver les traces des murailles écroulées jadis au son des trompettes de Josué ; et malgré une pluie persistante, on vint déjeuner sur les bords du Jourdain, au pied des saules çt des tamaris.
Le 22 décembre, Chanzy et ses compagnons arrivaient à Jérusalem. Un religieux du couvent des Franciscains
(1) Mgr Lavigerie.
les conduisit au Saint-Sépulcre. Ils parcoururent la vallée de Josaphat, gravirent la montagne de l'Ascension, descendirent au village de Béthanie et firent une halte au tombeau de Lazare.
Une messe fut dite à l'intention de Ghanzy et de ses compagnons sur le Calvaire. Au sortir de la masquée d'Omar qu'ils purent visiter, bien que les princes seuls y soient admis, ils coururent à cheval vers Bethléem pour y être présents la nuit de Noël.
Au Saint-Sépulcre, Chanzy fit bénir son épée et sa décoration. En parcourant les alentours de la ville, les officiers qui accompagnaient le colonel virent les lieux où avaient campé les Romains de Titus et les Croisés de Tancrède.
Chanzy, qui avait combattu en Afrique et en Italie, comprenait mieux qu'un touriste la grandeur de ce qu'il voyait.
Au retour il accompagna le général de Beaufort qui voulait revoir l'Egypte avant de rentrer en France. Ils visitaient Alexandrie, les Pyramides et le Caire, enfin ils s'arrêtaient à Malte que les chevaliers ont illustrée.
Le 71e de ligne, dont Chanzy était le lieutenant-colonel, faisait alors partie de la garnison de Rome. Il rejoignit son corps, et demeura trois ans dans les Etats pontificaux.
Le cardinal Lavigerie a raconté un trait de la vie de Chanzy qu'il faut rappeler (1). Au moment de son départ de la Ville éternelle, le 24 mai 1864, le colonel présenta sa femme et sa fille au pape Pie IX. Le Saint- Père caressa l'enfant et lui donna sa plume comme souvenir : « Vous vous marierez un jour, dit Pie IX, prenez cette plume, elle servira à signer votre acte de mariage, et la bénédiction du vieux Pontife vous accompagnera pour vous porter bonheur. »
(1) Lettre du 10 janvier 1883.
La plume donnée avec tant de bienveillance par le grand Pape a servi en effet à signer l'acte de mariage de Mlle Gabrielle Ghanzy.
Nommé en 1864 colonel du 48e régiment, Chanzy revint en Afrique. Le 14 décembre 1868, il fut promu au grade de général de brigade, à l'âge de quarante-cinq ans. Il est vrai que le maréchal de Mac-Mahon lui avait donné cette note en le proposant : « Officier des plus distingués, sous tous les rapports; très intelligent ; rectitude de jugement hors ligne ; vigoureux, énergique, brave à l'ennemi, appelé au plus grand avenir. » Déjà le maréchal Pélissier avait dit de Chanzy : « Officier à faire avancer rapidement, dans l'intérêt même de l'armée. »
Avant la guerre de France, le général avait fait, sous les ordres de Wimpfen, la belle expédition de l'Oued-Guir.
Après la capitulation de Sedan, le maréchal de Mac- Mahon, prisonnier en Allemagne, écrivit à Gambetta pour recommander Ghanzy comme un des généraux les plus capables de mener à l'ennemi la nouvelle armée (1).
Quoi qu'il en soit, Ghanzy avait sollicité, dès le début des hostilités contre la Prusse, l'honneur de faire partie de l'armée du Rhin ; mais le ministre de la guerre de l'Empire jugeant sa présence utile en Algérie, sa demande ne fut pas agréée. Il dut continuer son commandement de la subdivision de Tlemcen. Au mois d'octobre 1870, il fut appelé par le nouveau gouvernement qui le chargea d'organiser une division du 16° corps. Le général arriva à Poitiers le 15 octobre, et fut nommé commandant d'une division mixte qui devint la lrc division du 16e corps. Promu général de division le 20 octobre, après vingt mois
(1) Dans un ouvrage sur le général Chanzy, par M. Arthur Chuquet, en lit : « Le maréchal de Mac-Mahon, consulté par nous au sujet de cette recommandation, a bien voulu nous répondre : « J'ai, en effet, écrit à M. Gambetta, alors ministre de la guerre, pour lui recommander le général Chanzy, comme un des généraux les plus capables de Farinée, mais je ne me rappelle pas au juste les termes dont je me suis servi. »
du grade de général de brigade, il eut, le 2 novembre, le commandement du 16e corps, en remplacement du général Pourcet (1).
Nous nous bornons ici à reproduire à grands traits les principaux événements de la vie de Chanzy. Nous parlerons plus loin de sa campagne contre les armées prussiennes. Le général en a fait lui-même le récit dans un ouvrage publié en 1871 (2). C'est une oeuvre exacte et impartiale, que le grand Etat-major de Berlin cite souvent comme une des sources les plus véridiques.
Chanzy rend pleinement justice aux remarquables efforts du général d'Aurelle ; il reconnaît ses hautes capacités et l'énergique volonté du brave et vaillant capitaine. L'héroïque opiniâtreté de Chanzy pendant les tristes jours de l'invasion méritait la reconnaissance du pays. Il devint député, sénateur, gouverneur général de l'Algérie, ambassadeur en Russie. Et lorsqu'une mort soudaine, imprévue, l'eut enlevé à la France, une émotion douloureuse s'empara du peuple et de l'armée. Trois statues furent élevées par souscription publique à l'illustre général : à Nouart, où il était né ; à Buzancy, où s'écoulèrent les loisirs de ses dernières années ; au Mans, où il livra sa suprême bataille. Puissent ces monuments rappeler aux Français comment on doit défendre sa patrie !
La Commune grondait au moment des préliminaires de la paix avec la Prusse. Bientôt elle éclatait, et la guerre civile succédait à la guerre étrangère.
(1) Le général Pourcet était en Algérie, lors de la déclaration de guerre. Rappelé en France dans les premiers jours d'octobre 1870, îl fut chargé d'organiser le 15a corps d'armée de [la Loire. Après la capitulation de Metz et la proclamation dont Gambetta la fit suivre, le général se retira, non sans blâmer les termes de ce manifeste. Il reprit, vers la fin de la guerre, le commandement de son corps, qui tira les derniers coups de fusil.
(2) La deuxième armée de la Loire. C'est une œuvre tout à fait technique et qui se divise en six livres : Orléans, Josne, Vendôme, le Mans, Laval, Poitiers.
Ghanzy fut indigné de cette « insurrection néfaste, qui mettait le comble aux malheurs de la France. » Il flétrit à la tribune de l'Assemblée nationale, avec l'énergie d'un brûlant patriotisme, cette « révolte insensée et infâme de quelques misérables que la France renie, que la société rejette et que la justice doit atteindre. La Commune est notre plus grande honte (1). »
Le vendredi, 18 mars 1871 , à cinq heures du soir, un train venant de Bordeaux se dirigeait sur Versailles et entrait dans la gare du chemin de fer d'Orléans, à Paris. Chanzy et M. Turquet, député de l'Aisne, étaient au nombre des voyageurs. Le général n'ayant nullement l'intention de se cacher, était en tenue de campagne, la plaque de la Légion d'honneur sur la poitrine. Mais l'arrivée de Chanzy avait été signalée aux insurgés. A peine le train était-il arrêté, que des gardes nationaux armés envahirent le wagon-salon que M. Turquet occupait avec sa famille.
— Où est Chanzy ? demanda insolemment un garde national.
— Il n'est pas ici, répondit M. Turquet.
— Vous nous trompez, il est là, vous êtes son aide de camp.
Malgré les protestations de M. Turquet, le wagon fut fouillé dans les coins et recoins, à coups de crosse et de baïonnette.
Toutes les voitures du train furent successivement visitées, et les furieux trouvèrent le général Chanzy dans la dernière.
— Au nom de la loi, je vous arrête, dit un fédéré.
(1) Discours du 16 mai 1871, et du 8 mai 1872
— Au nom de quelle loi ? demanda Ghanzy.
— Au nom du comité de la garde nationale.
— Je m'incline devant la force, répondit le général.
Il descendit et fut entraîné brutalement. M. Turquet, qui assistait à la scène, s'approcha, fit connaître sa qualité de député et demanda l'autorisation d'accompagner le général Chanzy. Celui-ci refusait d'associer M. Turquet à ses périls ; mais le député de l'Aisne insista : « Acceptez, dit-il, vous pouvez être en danger de mort, un représentant de l'Assemblée nationale ne doit pas vous abandonner. On n'osera peut-être pas tuer deux représentants à la fois. »
Tous deux furent conduits à la mairie du XIIIe arrondissement. La foule s'amassait, prenant Ghanzy pour le général Ducrot, et criant : A mort Ducrot. A mort le traître !
Ghanzy et M. Turquet montèrent au premier étage de la mairie. Ils y trouvèrent Léo Meillet, maire de l'arrondissement, le futur membre de la Commune. Ce fut Meillet qui empêcha leur massacre, et ceux-ci le sauvèrent à leur tour après la répression de la révolte.
Au moment même où le général et son compagnon arrivaient à la mairie, le sieur Duval, qu'on nommait le général Duval, entrait de son côté. Cet ouvrier fondeur, que le comité central avait créé délégué militaire à la préfecture de police, s'adressa à Ghanzy : « Citoyen général, dit-il, au nom des lois de la guerre, je vous fais mon prisonnier.
— Je suis à vos ordres, répondit Chanzy.
M. Turquet, prenant la parole, déclara qu'il ne quitterait pas Chanzy.
— Qu'à cela ne tienne ! fit Duval, je vous fais aussi mon prisonnier ; mais qui êtes-vous ?
— Je suis M. Turquet, député de l'Aisne,
— Alors je ne peux pas vous arrêter.
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— Mais, je veux être arrêté.
— Je vous arrêterai donc, puisque vous le voulez, non comme député, mais comme aide de camp du général. Vous êtes militaire, car vous portez le ruban de la Légion d'honneur.
M. Turquet, engagé pour le temps de la guerre dans les Eclaireurs de la Seine, avait été blessé trois fois, cité à Tordre du jour de Farinée et décoré de la Légion d'honneur, après le combat de la Malmaison.
Répliquant à Duval, M. Turquet ajouta : « Oui, je suis décoré, mais non pas aide de camp. Si vous voulez m'arrêter comme militaire, que ce soit comme sergentmajor. »
L'ordre d'écrou fut ainsi libellé : « Le citoyen Gourdin, chef de la maison militaire du 9e secteur, écrouera le citoyen général Chanzy, et le sergent qui l'accompagne. »
Léo Meillet conduisit Chanzy et M. Turquet, non pas à la prison du secteur qui n'avait ni murailles, ni grilles, mais dans son propre appartement. Installés au salon, les deux prisonniers furent gardés par cinq officiers de la garde nationale. La foule s'était assemblée autour de la maison, composée de cette vile populace, ivre, lâche, cruelle, qui dominait partout à cette heure sinistre. Un quart d'heure s'était à peine écoulé, que cette tourbe demandait à grands cris que le général Chanzy et son aide de camp fussent jetés par la fenêtre. Alors quelques fédérés se précipitèrent furieux dans les escaliers, cherchant à pénétrer jusqu'aux prisonniers. Léo Meillet déclara qu'il répondait de leur vie et ne laisserait pas violer son domicile. Bientôt les gardes nationaux revinrent en très grand nombre, et Meillet pensa qu'il fallait donner une légère satisfaction à cette foule stupide. A cette fin il plaça deux factionnaires de la garde nationale sur lesquels il pouvait compter, près de la fenêtre du salon qui resta ouverte afin que le peuple souverain
pût voir et surveiller de la rue les prisonniers. Une multitude de curieux, vomissant les injures et les menaces, se ruèrent près de la croisée, traitant Ghanzy et son brave compagnon de traîtres et de capitulards.
Enfin, comme il leur fallait des victimes, les fédérés tentèrent pour la troisième fois d'enlever les prisonniers en escaladant portes et fenêtres. On criait : « Il faut les coller au mur et les fusiller de suite. »
Léo Meillet, le pistolet au poing, quelques officiers de la garde nationale, le sabre en main, défendirent l'entrée de l'appartement. Alors Ghanzy dit à Meillet : « Je puis sacrifier ma vie, je l'abandonne à ce peuple, s'il la veut, mais je tiens à sauver la vôtre. »
Meillet se résigna à conduire les deux prisonniers à la geôle du 9e secteur, sous une escorte de braves gens. Ils furent assez doucement traités pendant deux jours, et les gardes nationaux de faction présentaient les armes au général Ghanzy lorsqu'il passait devant eux. Mais, après ces deux jours de tranquillité relative, la foule s'amassa de nouveau tumultueuse, menaçante, devant la prison du secteur. Meillet craignit pour la vie du général et donna l'ordre de le transférer à la prison de la Santé pour le mieux protéger.
M. Turquet mis en liberté n'avait abandonné Chanzy que pour tâcher de le sauver. Le député de l'Aisne échappait à la populace comme député inviolable, et Chanzy, député aussi, et de plus général, ne jouissait pas d.u même privilège. En vérité la foule est cruelle, mais n'est-elle pas encore plus insensée?
Léo Meillet conduisit lui-même M. Turquet à la gare Saint-Lazare et l'accompagna jusqu'à Versailles.
Gomment le président de l'Assemblée nationale, qui était alors M. Grévy, ne fit-il pas, au nom de la patrie, une démarche solennelle, éclatante, pour conserver îa vie du plus illustre de ses collègues?
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Au moment où le général Ghanzy quittait la prison du 9e secteur, pour être transféré à la Santé, arrivaient de nouveaux prisonniers, arrêtés comme lui à la gare du chemin de fer d'Orléans. C'étaient le général de Langourian, MM. de Chazelles, capitaine au 5e lanciers, et Gaudin de Villaine, lieutenant au 75e de marche. Meillet les fit monter dans la voiture amenée pour le transport de Ghanzy. Mais une foule hideuse, composée d'étrangers, de fédérés, de femmes, d'enfants, de gardes nationaux, se précipita sur le véhicule, détela le cheval, et, saisissant les prisonniers, les jeta à terre, arrachant leurs vêtements, et les frappant ; les deux généraux parvinrent à se relever tout sanglants ; les officiers, accablés de coups de crosse, de coups de pieds, sont traînés dans la rue: « Il faut les fusiller », hurle-t-on de toutes parts. Léo Meillet domine le tumulte et fait entendre ces paroles: « Eh bien, fusillez le général Chanzy, mais que le premier qui l'ose, s'avance, je l'attends. » En même temps il s'est placé devant le prisonnier et promène autour de lui un revolver chargé de six balles.
Les bandits reculent épouvantés. Des gardes nationaux honnêtes profitent de ce moment d'hésitation pour entraîner les prisonniers dans la rue de la Santé, qui heureusement était proche.
Mais, ne voyant plus le revolver, la populace se porte furieuse sur les pas des captifs et de leur escorte. Cette multitude abominable pousse des cris de haine aveugle : « A mort les traîtres ! à mort les vendus ! à mort les capitulards ! »
Léo Meillet s'arrête ainsi que son adjoint Combes et le commandant du 101e bataillon, le corroyeur Sérizier. Ils parlent à ces misérables et leur disent : « Mais celui que vous voulez fusiller est le plus glorieux général de la France, c'est Chanzy. » — « Tant mieux! et mort à Chanzy! » répond la multitude. Et elle fait un suprême
effort pour s'emparer clu général, et « les frénétiques insultent et frappent lâchement Ghanzy, qui demeure impassible sous les outrages et sous les coups (1). »
Lorsque le général parvient à la grille de la prison nu-tête, le visage ensanglanté, son uniforme déchiré et souillé de boue, ses épaulettes et sa croix arrachées, il n'est plus reconnaissable. Quelques pas de plus, et il était mort. A la porte d'entrée on se précipite encore sur lui, on le terrasse de nouveau et il va être foulé aux pieds de ces forcenés, lorsque le gardien-concierge Villemain le relève rapidement, et tout en parant un coup de crosse, le jette dans l'intérieur de sa loge. « Il faut pardonner à ces malheureux, disait Ghanzy, ils ne savent ce qu'ils font. »
Cependant la multitude force la porte, se répand dans la prison, inonde la cour, le rond-point, le greffe, les guichets. Mais elle s'arrête devant les surveillants qui se sont groupés, armés de grosses clefs, autour des officiers, et leur font un rempart de leurs corps. Le directeur de la prison, M. Lefébure, est accouru. Il demande l'ordre d'incarcération ; on lui remet quatre feuilles de papier ; celui qui concernait le général Ghanzy était ainsi conçu ;
« Ordre au directeur de la prison de la Santé de recevoir en dépôt le général Chanzy, jusqu'à ce qu'il en soit autrement ordonné. Ge directeur répond sur sa tête de la garde des prisonniers. — Pour E. Duval : Gazot. »
M. Lefébure devina qu'il fallait sauver Chanzy, et fit un signe au brigadier Adam ; les gardiens s'emparent brusquement du général et de ses compagnons, et les poussent vers la porte d'entrée des galeries cellulaires ; la porte se referme immédiatement. Mais vainement
(1) Voir Arthur Chuquet, — Claretie, — Masime du Camp, Sarrazin et les principales publications de l'époque.
Sérizier, sur les instances de M. Lefébure, exhorta les fédérés à s'éloigner. Il ne put les empêcher de mettre des sentinelles à la porte des cellules.
Les parents et les amis du général Chanzy faisaient, depuis son arrestation, d'activés et périlleuses démarches pour obtenir sa mise en liberté. On s'adressa vainement à Bergeret (1), et les aides de camp du général, MM. de Boisdeffre et Henry, eurent recours à Lullier, l'ancien lieutenant de vaisseau, nommé général en chef de la garde nationale. Celui-ci promit son concours, mais déjà le personnage étail suspect à son parti.
Le Comité central, qui voulait attirer vers la Commune l'ingénieur civil Aronssohn et le capitaine d'état-major Crémer, ancien aide de camp du général Clinchant, les ménageait. Nommé général en chef après son évasion de Metz, Crémer avait pris une part importante à la campagne de l'Est, et la Commune lui destinait le commandement de son armée.
Crémer et Aronsshon promirent leur appui aux aides de camp du général Chanzy, et obtinrent un ordre d'élargissement signé de Lullier. En recevant cet ordre, le directeur de la Santé fit observer que les fédérés restés à la prison guettaient et voulaient leur proie. Le chef de bataillon de ces gardes nationaux déclarait que ses hommes regardaient flh&iiay comme un capitulard et qu'ils fusiHeraiei i le général dès qu'il sortirait. Il fallut intercéder auprès du gênerai Duval, qui jouissait d'une grande influence, mais il déchira l'ordre signé par Lullier et refusa de mettre Chanzy en liberté.
(1) Bergeret était un des généraux improvisés de la Commun*.
Enfin; on fit une démarche auprès de Raoul Rigault, le futur procureur de la Commune. Celui-ci fut inflexible.
Chanzy ne pouvait se promener dans le préau qu'entre deux fédérés qui ne le quittaient jamais. Il ne communiquait avec le dehors que par le vieux Beslay, membre de la Commune, et quelquefois par Crémer et l'avocat Sarrazin.
Enfin, le 25 mars, celui qu'on nommait le général Crémer, et qui se souvenait d'avoir été officier de l'armée régulière, obtint du comité central un ordre ainsi rédigé : « Le citoyen Duval mettra immédiatement le général Chanzy en liberté. » A minuit, Crémer, accompagné d'un membre du comité central, Babick, arrivait à la prison. Les fédérés du poste dormaient, et l'on n'eut garde de les réveiller.
Chanzy, ainsi que le général de Langourian et de Chazelles (1), revêtirent des habits bourgeois et, sous ce déguisement, sortirent de la prison. Mais les tribulations du général n'étaient pas terminées. Il avait à comparaître devant le comité central. Il monta le grand escalier de l'hôtel de ville à travers une cohue d'hommes et de femmes ivres. Entré dans la salle du comité, le général assista à l'une de ces séances sans nom dans les langues humaines, où des misérables se méprisant entre eux, s'adressaient les plus grossières injures. Le comité central confirma l'ordre de mise en liberté de Chanzy qui fut entraîné par Babick. Bien lui en avait pris, car, à peine était-il hors de la salle que le comité se repentit de sa clémence, et des fédérés coururent pour ramener le prisonnier. Il était trop tard. Babick, qui seul connaissait la retraite du général à Paris, s'empressa de le faire s'éloigner au plus vite. Chanzy partit à pied et arriva à Versailles de bonne heure, le jour même où s'installait définitivement la Commune.
(1) Gaudin de Villaine avait été mis en liberté le 21 mars, par la protection de Beslay.
Dans sa séance du 27 mars, l'Assemblée nationale, après les chaleureuses paroles de l'amiral Jauréguiberry , fit un accueil des plus sympathiques au général.
Si, au lieu de s'arrêter à Paris dans la gare d'Orléans, le 18 mars, l'illustre général était entré dans Berlin, une réception solennelle lui eût été faite. Le peuple prussien aurait acclamé ce soldat français qui n'avait jamais désespéré du salut de sa patrie.
Les révolutions ont cela de déplorable qu'elles rendent le peuple inconscient. S'il ne se trouvait, dans ces foules en délire, quelques bons citoyens courageux, dévoués au bien, le sang coulerait à torrents, l'incendie dévorerait les maisons et les monuments; mais, presque toujours, à côté des fous furieux, se trouvent d'honnêtes gens qui, à force d'efforts, arrêtent les attentats prêts à se commettre.
Jamais, sur ses champs de bataille si nombreux, Chanzy n'avait vu la mort d'aussi près qu'au milieu de ces Français qui le prenaient tantôt pour le général Ducrot, tantôt pour le maréchal Bazaine.
Et les malheureux croyaient que le général Ducrot avait capitulé !
Soyez donc un illustre capitaine, un grand citoyen, un véritable homme de bien ; versez votre sang pour le pays ; consacrez votre vie au bien-être de vos soldats ; abandonnez votre famille pour aller au secours de la patrie ; dites adieu au repos et aux richesses ; travaillez nuit et jour, et une heure viendra peut-être où vos propres compatriotes, furieux, vous précipiteront à terre, arrachant vos vêtements, vous traînant dans la boue, et cherchant un pan de mur pour vous fusiller !
Le général Chanzy n'a pas été le seul à subir cette horrible agonie, à sentir sur son visage le souffle empoisonné des bandits, et dans sa chevelure les mains fangeuses des misérables, à voir son sang couler, non
sous le ier de la baïonnette, mais aux déchirures des ongles, aux morsures des couteaux, des clefs, des ciseaux, de tout ce que peut contenir la poche d'un vagabond.
Ces épaulettes, ces décorations rapportées de la guerre, on se les sent arrachées outrageusement ; on souffre mille morts.
Et cependant le cœur est sans colère. La pitié, le mépris dominent.
Le général Chanzy racontait froidement ces souvenirs lugubres ; mais la mort qu'il avait entrevue là n'était pas celle de ses rêves.
Quoique étranger à la politique, le général Chanzy fut nommé député des Àrdennes. Tout d'abord il se fit une place à part dans l'Assemblée. Il prit une part active à la dissolution de la garde nationale et put rappeler les raisons données par Mirabeau, à la fin du siècle dernier. « Elle est trop nombreuse pour prendre un esprit de corps, trop unie aux citoyens pour oser jamais leur résister, trop forte pour laisser la moindre latitude au pouvoir exécutif, trop faible pour s'opposer à une insurrection, trop facile à corrompre individuellement pour n'être pas toujours un instrument prêt à servir les factieux. »
Dans la séance du 7 juin 1872, Chanzy soutint avec énergie les cinq ans de service militaire contre le général Trochu qui demandait trois ans seulement.
Au mois de mai précédent, il avait été nommé président du groupe du centre gauche. Il avait l'illusion de croire encore à la possibilité d'une république conservatrice.
Le 1er septembre 1872, le commandement du 7e corps d'armée à Tours lui était confié.
Le général Chanzy avait trop le sentiment de l'autorité pour conserver longtemps l'entière confiance des républicains ardents; mais, d'un autre côté, son attitude, ses relations politiques excitaient une sorte de méfiance parmi les monarchistes, auxquels il appartenait.
Les partis politiques se le disputaient pour s'armer d'une forte épée, et lui se laissait bercer par de vagues espoirs qui prennent parfois le nom d'ambition.
A la réunion de la Chambre et du Sénat en congrès pour l'élection du président de la République (le 30 janvier 1879), ce furent les monarchistes qui mirent en avant le nom de Chanzy. Il obtint 99 voix.
Comme sénateur il se tint à l'écart de la politique. L'expérience lui avait enseigné que les grandes assemblées qui disposent du sort des peuples ont un esprit particulier, peu étendu, peu élevé, voisin de l'intrigue, et tout opposé à l'esprit militaire, généreux, franc et loyal, tout dévoué à la patrie. Dans les assemblées, Chanzy ne se sentait pas à l'aise. Entouré de pièges, loué jusqu'à la flatterie, critiqué jusqu'à la calomnie, surveillé jusqu'à la méfiance, il regrettait en silence la bonne camaraderie des camps.
. Le 29 juillet 1882, le général parut cependant à la tribune du Sénat pour défendre la discipline militaire, menacée par une proposition insensée du major Labordère. Il protesta « avec indignation », et déclara que l'armée ne pouvait discuter les ordres qui lui étaient donnés, et qu'elle cesserait d'être l'armée dès qu'elle ne serait plus soumise à l'obéissance passive, à la discipline la plus rigide.
Le général Billot, ministre de la guerre, donna l'appui de sa parole au général Chanzy, et la proposition de Labordère fut repoussée. Chanzy ne devait plus parler dans une assemblée délibérante.
Il avait été nommé en juin 1873, à titre de mission
temporaire, gouverneur-général civil de l'Algérie. L'héritage des Bugeaud, des d'Aumale, des Cavaignac, des Changarnier, devenu une fonction civile ! C'était mal comprendre le caractère guerrier de la race arabe.
Les députés de l'Algérie se considéraient comme les vrais gouverneurs. La presse locale se croyait tout permis, et le général Chanzy, voulant échapper à une odieuse domination, se vit forcé, le 20 mars 1874, de mettre la commune d'Alger en état de siège. La Chambre de commerce protesta et l'émotion fut grande dans la métropole. La Commission de permanence de l'Assemblée nationale discuta la légalité du décret, et M. Lucet, député de l'Algérie, accusa le gouverneur civil d'avoir violé la loi.
Le général Chanzy comprit enfin que le principe d'autorité n'existait plus, et que le gouvernement de la République sacrifierait toujours un fonctionnaire, quel qu'il fût, aux députés et à la presse menaçante.
La popularité de Chanzy fut détruite par cette mise en état de siège de la commune d'Alger. Les colons et leurs journaux demandèrent à grands cris un gouverneur vraiment civil, sans épée, en frac, et n'ayant rien de militaire.
Après six ans d'un gouvernement très riche en progrès, il dut se retirer.
L'ancien président du centre gauche fut accusé de royalisme.
« Enfin, disait le maire d'Alger, en recevant officiellement le successeur de Chanzy, M. Albert Grévy, enfin nous sommes en présence d'un chef républicain. Vous êtes républicain et vous voudrez qu'on le soit autour de vous. »
L'enthousiasme qu'inspirait la venue du premier gouverneur réellement civil ne fut pas de longue durée.
Le général Chanzy fut nommé ambassadeur en Russie,
le 18 février 1879, en remplacement du général Leflô, par M. Grévy, élu président de la République.
Lorsqu'il traversa Berlin pour se rendre à Saint-Pétersbourg, l'empereur d'Allemagne et M. de Bismarck exprimèrent le désir de le voir et lui firent l'accueil le plus flatteur.
En Russie, l'empereur Alexandre II reçut l'ambassadeur de France avec une grande distinction. La société de Saint-Pétersbourg le combla des attentions les plus délicates. Nous ne savons s'il fit aimer la République par la cour de Russie, mais certainement il fit estimer et respecter l'armée française.
Notre ambassadeur voulant connaître en détail l'empire des Tzars, visita les provinces méridionales et la région du Caucase. Naturellement il envisageait cet empire en militaire, et portait surtout son attention sur les choses de la guerre et sur l'organisation des troupes. Il assista aux grandes manœuvres de l'armée, et ne cacha pas son admiration pour l'officier et le soldat russes.
Il fut surtout frappé de leur amour pour l'Empereur, « leur petit père. »
Alexandre II portait une vive affection au général Chanzy. Il le nomma grand'croix de l'Ordre de Saint- Alexandre Newski : « Vous pouvez voir, disait l'archevêque de Reims aux funérailles de Chanzy, au milieu des insignes de l'honneur déposés aux pieds de ce cercueil, une décoration couverte de riches diamants et qu'il était heureux de faire briller sur son cœur, ici, il y a quelques mois, le jour de la confirmation de ses enfants. C'est la décoration que portait l'empereur Alexandre II et que son fils, Alexandre III, plaça de sa propre main sur la poitrine du général Chanzy, en disant : « Vous étiez le meilleur ami de mon père ; personne n'est plus digne que vous de la porter. »
Chanzy ne resta ambassadeur que trois ans. Il donna
sa démission lors de l'avènement de Gambetta au ministère ; il se refusait à servir la politique de l'ancien dictateur.
Il obtint le commandement du 6e corps qui forme, à la frontière de l'Est, l'avant-garde de l'armée française.
Châlons-sur-Marne était le siège de ce commandement; Ghanzy y avait établi sa résidence. A l'occasion du iv janvier 1883, sa famille se trouvait réunie auprès de lui.
Le vendredi suivant, 5 janvier, le général, dont l'état de santé était excellent, passa sa soirée à la préfecture et rentra vers minuit à son hôtel. Sa vieille domestique vint, comme de coutume, à sept heures du matin, dans son appartement. Quoique surprise de l'immobilité du général, elle s'éloigna sans bruit, le croyant endormi. Le valet de chambre arriva quelques instants après, il voulut réveiller son maître et l'appela à haute voix.
Le général était mort entre deux et trois heures du matin, d'un épanchement de sang au cerveau.
Il n'avait pas encore atteint sa soixantième année, et pouvait rendre de grands services à la France.
Le lendemain de cette mort, Paris assistait aux funérailles de Gambetta.
Il est impossible de composer un ouvrage plus vrai que YEnquête "parlementaire. Chacun des hommes qui ont pris part aux événements de 1870-1871 y parle à son tour avec une complète indépendance.
Le général Ghanzy parut devant la Commission le 29 juillet 1871. Sa déposition est du plus grand intérêt.
Il juge ainsi les opérations militaires du gouvernement de la Défense nationale : « Si je trouve que cette grande
œuvre des opérations militaires a été mal dirigée, que les combinaisons ont été le plus souvent mauvaises, je ne puis trop en accuser ceux qui en ont la responsabilité... S'ils ont fait mal, c'est qu'ils n'étaient pas du métier... La délégation de Tours, c'étaient MM. Grémieux et Glais-Bizoin, des hommes qui évidemment ne connaissaient rien de ce qu'il fallait savoir.
« On a envoyé de Paris en province, muni de pleins pouvoirs, un homme que je ne connais que pour l'avoir vu deux fois dans ma vie, M. Gambetta.
« Malheureusement les armées ont été mal dirigées
et les efforts ont été mal combinés et désunis au lieu d'être simultanés. Nous avions des forces dans le Nord, avec Faidherbe, d'autres dans l'Est, avec des généraux changés trop souvent pour que je me rappelle leurs noms ; une armée sur chacune des rives de la Loire. Il est évident que tous ces corps manœuvrant isolément, sans plan d'ensemble, pouvant être successivement attaqués par l'armée prussienne, placée au milieu d'eux, ne
se prêtant mutuellement aucun appui ne pouvaient
séparément lutter contre les armées solides et groupées des Allemands. Nos efforts ont été constamment décousus, nous nous sommes présentés successivement à l'ennemi et nous avons été battus...
« Je ne veux pas prétendre que les armées improvisées sont de bonnes armées; je suis, au contraire, de ceux qui, dans la question de réorganisation militaire, veulent créer une armée sérieuse, un outillage complet existant à l'avance, parce que, pour moi, c'est à cette condition seulement que la France se relèvera. »
A une question posée par un membre du Conseil d'Enquête à Chanzy, le général d'Aurelle de Paladines fait la réponse suivante :
« Oui, nous avons eu des plans proposés par des gens qui n'y entendaient rien. Ils imposaient un plan devant
être exécuté tel jour, à heure ûxe, sans tenir compte, ni des circonstances, ni des événements, ni des marches, ni des intempéries ; à l'heure fixée le plan devait être exécuté. Voilà précisément le malheur ! Nous avions affaire à des gens qui n'avaient aucune idée de la stratégie : ainsi, par exemple, M. de Freycinet. Je dois dire que M. Gambetta se rendait plus facilement aux raisons qu'on lui opposait, mais quant à M. de Freycinet, c'était un homme absolu qui voulait imposer sa volonté. »
Le général Chanzy reprend :
« Tout cela revient à ce que je disais : pourquoi le gouvernement de Paris avait-il envoyé Gambetta comme ministre de la guerre? Je reconnais que Gambetta a déployé beaucoup de qualités, mais quant à la direction générale de la guerre, c'est autre chose... Il avait à côté de lui des gens qui voulaient à tout prix s'occuper de la direction des opérations militaires et imposer des plans. A leur tête était M. de Freycinet; peut-être a-t-il rêvé qu'il était un Carnot, je n'en sais rien; toujours est-il qu'il faisait des plans, les imposait et n'acceptait pas ceux qu'on lui proposait.
« ... Les plans de campagne n'ont donc pas été discutés, ils ont été imposés. »
Voici donc le général Chanzy parfaitement d'accord avec les généraux de La Motterouge, d'Aurelle de Paladines, Martin des Pallières, pour déclarer que MM. Gambetta et de Freycinet ont pris le commandement des armées malgré leur complète ignorance de la stratégie.
Nous rappelons ces faits avec insistance, afin que dans l'avenir le commandement des armées soit confié à des hommes de guerre, et non à des personnages appartenant aux carrières civiles , fussent-ils grands orateurs, ingénieurs habiles, citoyens dévoués.
Si le lecteur pensait que nous avons consacré trop de pages aux portraits des généraux, il voudra bien nous
le pardonner. Nous avions à venger de braves camarades des plus odieuses calomnies. C'était pour nous un devoir sacré, un devoir d'honneur.
Ceux qui daigneront lire ces pages, dictées par le patriotisme, sauront que la France possédait encore des généraux d'une haute capacité, et qu'ils ont été sacrifiés systématiquement, pour satisfaire de vulgaires ambitions et abaisser l'esprit militaire au profit de certaines vanités.
Nous avons suivi Antoine-Eugène-Alfred Chanzy depuis ses débuts comme mousse, jusqu'à son élévation. Nous pourrions avoir la certitude que le lecteur aime et admire le général Chanzy. Cependant nous n'avons vu que le soldat, l'ambassadeur et le membre des assemblées délibérantes.
S'il fut grand dans la vie publique, Chanzy fut, dans la vie privée, d'une simplicité, d'une bonté vraiment touchantes. L'évêque de Châlons, en prononçant l'éloge du général au jour des funérailles, a dit : « Le voile qui couvrait les mystères charmants de sa vie intime a été soulevé devant mes yeux, et j'ai entrevu des tableaux de famille dignes des temps les plus antiques et les plus beaux de l'Eglise, sans qu'on puisse dire auquel des deux, de sa noble compagne ou de lui, en revenait le mérite principal. »
Michelet avait dû jeter sur l'armée un profond regard, lorsqu'il a tracé cette ligne : « Les plus forts sont les plus tendres. »
Le jour de la confirmation de sa seconde fille, assis dans l'église de Buzancy, à la place qu'il occupait tous les dimanches, Chanzy pâlit tout à coup et des larmes lui vinrent aux yeux. Après la cérémonie, il dit à l'archevêque de Reims : « J'ai souvent vu la mort sans trembler ; mais j'ai tremblé tout à l'heure, lorsque vous avez interrogé ma fille sur le catéchisme. »
« Quand Dieu créa le cœur et les entrailles de l'homme,
il y mit premièrement la bonté », a dit Bossuet. Cette pensée s'appliquait à Ghanzy plus qu'à tout autre.
Il avait vu tant d'hommes et de choses, que la gaîté naturelle de son esprit était un peu voilée ; sa conversation demeurait cependant pleine de charmes. Il racontait simplement les faits les plus dramatiques et semblait ignorer l'intérêt réveillé chez ceux qui l'entendaient.
D'une finesse extrême, il saisissait promptement les ridicules, les prétentions, le côté fâcheux de ceux qui cherchaient à l'exploiter ; il avait même des mots sans amertume, qui devenaient des jugements. Modeste, il ne parlait jamais de ses succès, quoiqu'il aimât fort à s'entretenir de la guerre. C'était, pour sa bienveillance, l'occasion de louer les autres.
Observateur profond, Chanzy aimait à voir et à comparer ; aussi, savait-il beaucoup.
Les mémoires rédigés par lui formeraient plusieurs volumes. Son style était clair et sa phrase ne contenait pas un seul mot inutile.
On aimait à servir sous ses ordres, parce qu'il n'y avait dans le service rien de saccadé et rien de bruyant. Tout était prévu, et l'on obéissait aux lois et règlements, et jamais aux caprices.
Il a soutenu jusqu'à sa mort qu'après la chute de Paris, la France avait encore la possibilité de vaincre. Son opiniâtreté, sa puissance de travail, sa haute capacité pouvaient, en effet, lui donner la victoire, mais à la condition de le nommer général en chef de toutes les armées, de lui laisser le choix de ses lieutenants et d'éloigner les stratégistes de fantaisie.
Sa faculté d'assimilation était remarquable ; aussi recherchait-il les hommes capables et savait les écouter.
Sa sobriété pouvait être comparée à celle d'un Arabe ; il mangeait peu et buvait à peine. Tempérament et caractère de soldat, il se montra fort rarement à la cour des
Tuileries. Aussi, lorsque tous les commandements de l'armée du Rhin furent distribués, n'en obtint-il aucun. Il en avait été ainsi pour le maréchal Pélissier, au moment de la guerre d'Italie.
Au-dessus de toutes les qualités du général Chanzy, de toutes ses vertus, brillait le patriotisme : non ce patriotisme étroit, soumis par les uns à la forme républicaine, par les autres à une dynastie. A ses yeux la France était bien au-dessus d'un président ou d'un prince; ceux-ci passent et la patrie est immortelle.
Il y eut un moment où le brave général, nouveau venu dans le monde politique, put se croire républicain.
On disait autour de lui que la République seule pouvait sauver la France. Il le crut de bonne foi. D'ailleurs, lorsqu'il voyait l'attitude des souverains de l'Europe, son enthousiasme n'était pas éveillé ; partout ce n'était qu'égoïsme, ingratitude et faiblesse. Cependant, il ne tarda pas à reconnaître que les déclamations retentissantes des politiciens n'étaient pas suivies d'actes énergiques, et il n'eut plus qu'une seule foi, celle du drapeau de la patrie.
Chanzy possédait au plus haut degré le sentiment de la moralité militaire et la religion de l'honneur. Il recommandait à ses officiers cette préparation morale qui unit les âmes par la pensée du devoir. Il sentait que l'armée était le cœur de la France.
Le mot devoir revenait sans cesse dans ses ordres du jour comme dans ses allocutions aux troupes. Lui, il avait le culte sacré du devoir.
Il disait: « Obéissons fidèlement au gouvernement que la France s'est donné, et restons scrupuleusement en dehors des partis et des agitations politiques dans lesquelles le patriotisme le plus sûr finit toujours par s'égarer (1). »
(1) Discours à l'Académie militaire d'Alger.
D'AURELLES DE PALADINES
Le 12 décembre 1881, le général Chanzy prononçait à Vouziers un petit discours sur la tombe d'un ami : « Véritable homme de bien, disait-il, il a rempli sa tâche sur cette terre, sans ostentation comme sans faiblesse, en faisant constamment son devoir. »
On a dit que si Chanzy avait vécu, il aurait été appelé à la suprême magistrature de son pays. Il avait en effet tout ce qu'exige ce grand rôle : la modération et la résolution. Il était homme de gouvernement.
Mais ne lui aurait-on pas reproché son esprit militaire, c'est-à-dire autoritaire ? Ne lui aurait-on pas reproché ses convictions religieuses?
Aux Etats-Unis, il eût été nommé président de la République, parce que les Américains du Nord aiment les hommes forts, les hommes religieux, et que le titre de général est pour eux un attrait. C'est un vague souvenir de Washington.
Chanzy déclarait hautement qu'il considérait la religion comme la « source du vrai patriotisme. » Il pensait « qu'elle met au foyer domestique l'ordre et le bonheur », que sans elle il n'y a pas d'homme complet, et que « les plus nobles croyances ont fait de la France le glorieux pays de la foi, des idées généreuses et de l'honneur (1). »
Vers la fin de sa vie, le général se tenait à l'écart, peut-être pour ne pas s'user, suivant une expression vulgaire, peut-être aussi parce qu'il comprenait que la politique avait un peu diminué la grande figure du soldat.
Insistons encore sur le véritable caractère de Chanzy, qui était le patriotisme. Il écrivait à la veuve du commandant Franchetti : « Le souvenir des dévouements héroïques qui se sont produits pendant la dernière guerre doit être religieusement conservé, parce qu'il
(1) Discours de Vouziers, 12 décembre 1881, et de Châlons, 1er janvier 1883, quatre jours avant sa mort.
honore le pays, lui rappelle ce qu'est le véritable patriotisme, et lui donne espoir pour l'avenir. »
A première vue, la renommée du générai Chanzy n'a pas l'éclat éblouissant qui séduit l'esprit d'un peuple. Il faut pour être populaire d'immortelles victoires, des conquêtes et le récit des soldats dans la chaumière. Bugeaud fut plus populaire que Chanzy ; Ganrobert, après le cruel hiver de Crimée, eut une plus grande réputation que le général en chef de l'armée de la Loire ; mais les esprits éclairés ont mesuré la valeur de Chanzy et cela suffit à sa mémoire.
Malgré notre admiration pour le général, il nous est difficile de ne pas faire observer qu'il fut un peu faible vis-à-vis de Gambetta. Les généraux d'Aurelle et Martin des Pallières se montrèrent plus indépendants.
Un général ne saurait, sans méconnaître son devoir, exécuter un ordre qu'il juge désastreux pour son armée.
Après la bataille du Mans, Chanzy voulait diriger sa retraite sur Alençon. Il se rapprochait ainsi de Paris qu'il espérait encore secourir. Le général adressa son plan à Gambetta qui le repoussa et ordonna la retraite sur la Mayenne et Laval, c'est-à-dire vers l'ouest. Les ordres de Chanzy étaient déjà publiés ; aussi, le 12 janvier, il donna de nouvelles instructions : « Par suite des ordres du ministre de la guerre, la direction de la retraite de la 2y armée est changée; elle est dès aujourd'hui sur Lavai. »
Et il écrit à Gambetta : « Je n'avais qu'une idée : donner à mon armée une occasion de laver cette tache, et arriver encore à temps pour sauver Paris. Aussi, sans
hésiter, je me décidai à battre en retraite sur Alençon
La grandeur du but à atteindre me semblait justifier les risques suprêmes. Vous en avez jugé autrement, y obéis. »
On sait ce que nous coûta l'exécution du plan de M. Gambetta.
Le commandant en chef de l'armée de la Loire aurait dû défendre son plan au prix d'une disgrâce.
Il règne dans la correspondance du général avec M. Gambetta une sorte d'esprit, nous dirions volontiers de respect, qui s'éloigne un peu trop de la fierté militaire.
Le général Chanzy se considérait sans doute sous les ordres d'un vrai ministre de la guerre, et restait discipliné.
Plusieurs membres de la commission militaire de l'armée, proposant le rétablissement de la dignité de maréchal, laissaient comprendre que la main du héros de la Loire était faite pour porter le bâton de maréchal de France. Chanzy répondit : « Que les généraux français qui veulent le bâton de maréchal, aillent le chercher de l'autre côté du Rhin. »
Nous croyons encore l'entendre prononcer fièrement ces belles paroles. Ses yeux brillaient d'un éclat inaccoutumé, son bras droit se dirigeait vers le grand fleuve, et nous étions tout émus.
La journée de Goulmiers devait être sans lendemain, quoiqu'en ait dit M. de Freycinet dans son livre sur la guerre en province : « Après Orléans, si l'on avait marché tout de suite sur Paris, il paraît établi qu'on aurait réussi. On n'aurait pas trouvé sur la route une grande résistance et les lignes d'investissement n'étaient pas très difficiles à rompre. » Le général d'Aurelle, plus intéressé que personne à compléter sa victoire, déclara que son armée n'était pas en état d'entreprendre une telle opération.
La véritable force du général d'Aurelle était toujours dans le 16e corps, dont Chanzy demeurait le chef, et dans le 15e corps commandé par Martin des Pallières. Malgré
leur bravoure et leur dévouement, les généraux auxiliaires, les officiers provisoires étaient par trop étrangers à la tactique et à la stratégie.
Il y avait deux plans en présence : celui du général d'Aurelle consistait à s'enfermer, pour le moment, dans les lignes de défense d'Orléans et y attendre l'ennemi, en y organisant son armée ; MM. Gambetta et de Freycinet voulaient au contraire marcher en avant, se diriger sur Paris « qui avait faim », disait-on. Bientôt les généraux furent entièrement aux ordres de M. de Freycinet qui fait cet aveu naïf : « Les opérations offrirent un caractère particulier, qui, pendant toute la période du 10 octobre au 9 février, ne s'est renouvelé dans aucune entreprise, d'être conduites directement par l'administration de la guerre. » En d'autres termes, M. de Freycinet dirigeait l'armée.
Aussi, en plein mouvement, le général d'Aurelle écrivait à Gambetta : « Ne connaissant pas le but précis des mouvements que vous avez ordonnés, il m'est fort difficile de donner des instructions qui pourraient s'écarter de vos intentions. » Et Martin des Pallières, à son tour, était réduit à écrire au général en chef (d'Aurelle) : « Ne connaissant nullement le plan qui nous fait mouvoir, je crains de faire quelque mouvement qui vienne le contrecarrer en ne se reliant pas à ceux du reste de l'armée. » C'est ainsi que s'engageaient des opérations de la plus haute importance, puisqu'il s'agissait d'aller à Beaune-la-Rolande.
Le commandant du 20e corps (1) dont les troupes étaient épuisées écrivit à Tours pour dire qu'il avait absolument besoin « de quelques jours de repos pour se refaire», que ses soldats manquaient de tout, que les mobiles de la Haute-Loire n'avaient pour tout vêtement que des pantalons et des blouses de toile complètement hors de
(1) Général Crouzat.
service. M. de Freycinet répondit aussitôt : « Vous me paraissez bien prompt à vous décourager, et vous n'opposez pas à l'ennemi cette solidité sans laquelle le succès est impossible. Il s'agit bien de repos... Il faut marcher, et marcher vite... J'attends de vous que vous emploierez toute votre activité et votre énergie à relever le moral de vos troupes. Si l'attitude de ce corps continuait à paraître aussi incertaine, je vous considérerais comme personnellement responsable. »
Jamais, en notre pays, commandant de corps d'armée n'avait reçu réprimande aussi grossière. Et celui qui parlait ainsi à un général de division en présence de l'ennemi, était dans son cabinet, bien nourri et bien vêtu !
Pauvres enfants de la mobile de la Haute-Loire qui êtes revenus de Beaune-la-Rolande, n'oubliez pas que votre général avait pitié de vos misères, et que le ministre civil vous laissait mourir de froid par les chemins.
Après le combat de Beaune-la-Rolande (1), le gouvernement de Tours apprit que le général Ducrot tentait une vigoureuse sortie à la tête de l'armée de Paris, et qu'il se dirigeait sur Fontainebleau. M. de Freycinet donna rendez-vous pour le soir même aux principaux chefs de l'armée, et il arrivait avec le Polonais, dit de Serre.
Le conseil de guerre eut lieu le 30 novembre, et les généraux apprirent, à dix heures du soir, que, le lendemain matin, une grande opération stratégique serait entre prise pour marcher à la rencontre de la sortie parisienne. Les généraux firent observer à M. de Freycinet qu'avant tout il fallait concentrer les troupes éparpillées de tous côtés.
— Il n'y a pas à discuter, dit superbement l'ingénieur des mines, c'est l'ordre du ministre, il faut l'exécuter.
— Ce n'est pas alors la peine de nous réunir, dit le
^i) Livré le 26 novembre 1870»
général Chanzy, il suffirait de nous envoyer l'ordre par la poste. »
Le plan de MM. Gambetta et de Freycinet était insensé. Notre armée s'étendait sur une ligne de près de 80 kilomètres. Les 18e et 20e corps, qui étaient à l'extrêmedroite, restaient toujours sous les ordres directs du ministère.
La journée du 1er décembre fut favorable à Chanzy (1). Le soir, d'Aurelle, qui croyait que la sortie de Paris avait été couronnée de succès, disait dans son ordre du jour : « Marchons avec l'élan dont l'armée de Paris nous donne l'exemple. Je fais appel aux sentiments de tous, des généraux comme des soldats. Nous pouvons sauver la France... En avant, sans calculer le danger. »
« Malheureusement M. Gambetta , dans l'exubérance d'un patriotisme qui n'aurait rien perdu à être moins ignorant, M. Gambetta réussissait à mêler presque du ridicule à des événements qui étaient pourtant si sérieux. Lui qui, comme ministre de la guerre, aurait dû au moins être au courant de certaines choses ou se laisser instruire, trouvait le moyen de brouiller tout, de confondre tout, le nord et le midi, Epinay-sur-Seine et Epinay-sur-Orge, le général Vinoy qui commandait au sud de Paris, et l'amiral La Roncière-le-Noury qui commandait à Saint- Denis. Il annonçait à la France que l'amiral La Roncière s'était avance sur Longjumeau et avait enlevé les positions d'Epinay, sur la route d'Orléans, de sorte qu'il n'y avait plus qu'à faire un pas de part et d'autre pour se donner la main (2). »
La vérité est que nous allions perdre la bataille de Loigny (3).
Après trois jours de terribles combats, l'un à Loigny
(1) Combat de Villepioa, appelé aussi combat de Terminiers.
(2) La guerre en France, tome Ier, page 387, Ch. de Mazade.
(3) Voir 2e série, Récits militaires.
et le second à Poupry, où généraux et soldats s'étaient surpassés, nous étions partout repoussés par des forces supérieures.
Alors M. Gambetta écrivit au général d'Aurelle : « Jusqu'ici vous avez été mal engagé et vous vous êtes fait battre en détail ; mais vous avez encore 200,000 hommes en état de combattre, si leurs chefs savent, par leur exemple et par la fermeté de leur attitude, grandir leur courage et leur patriotisme. »
D'Aurelle, le désespoir dans l'âme, comprit qu'Orléans allait nous échapper. Il l'écrivit à M. Gambetta. Celui-ci lui donna Tordre d'opérer un mouvement de concentration, d'organiser la lutte, de la généraliser.
A Tours, le ministère de la guerre voyait enfin que nos résistances seraient vaines, et il cherchait à rejeter toutes les fautes sur le général d'Aurelle.
Réduit aux dernières extrémités, celui-ci ordonna la retraite sur Salbris (1). Ce ne fut pas sans une douleur immense que le général abandonna aux Prussiens îa ville d'Orléans, qu'il avait conquise. A cette douleur vint s'en ajouter une plus poignante s'il est possible ; M. Gambetta l'insultait devant la France entière. Il affirmait, dans un document officiel, que le général d'Aurelle avait cru devoir abandonner Orléans, quoiqu'il lui restât une armée de 200.000 hommes, pourvus de 500 bouches à feu, retranchés dans un camp fortifié, armé de pièces de marine à longue portée.
Tout cela n'était que mensonges, et plus mensongers encore furent les commentaires des agents politiques qui, dans leurs proclamations, parlaient de cette retraite de l'armée de la Loire, « sans combats, sans luttes, sans défaites..., et sur l'ordre d'un chef qu'on avait appris à connaître. »
(1) Salbris (Lcir-et-Clier), arrond. de Romorantin.
M. Gambetta destitua le général d'Aurelle. Ainsi finit la première armée de la Loire (1).
On ne saurait lire en détail ces pages lamentables, sans se demander comment et pourquoi les généraux ont supporté tant de caprices, tant d'injustices, tant de déboires. Le général d'Aurelle a répondu, en disant : « L'amour du pays donnait le courage de supporter les blessures de l'amour -propre ; on ne demandait qu'à verser son sang pour venger les humiliations de la France. »
Le 6 décembre au soir, l'armée de la Loire n'existait plus. Bourbaki, sur la rive gauche, ne pouvait rien ; Ghanzy, livré à lui-même, sur la rive droite, s'était successivement replié vers Beaugency et vers Marchenoir ; c'est là qu'il recevait le commandement de ce groupe de forces qui prenait le nom de « Deuxième armée de la Loire. »
Après trois jours sans combats, les Allemands retrouvaient devant eux une partie de cette armée qu'ils croyaient avoir dispersée. Les forces du général Chanzy, distribuées entre la Loire et la forêt de Marchenoir, occupaient une série de positions : Messas, en avant de Beaugency; Beaumont, Poislay, Saint-Laurent-des-Bois, aux défilés de la forêt, vers la gauche. Les Allemands, de leur côté, s'avançaient sur un front assez étendu entre Meung-sur-Loire et Ouzouer-le-Marché (2). A vrai dire, la lutte avait recommencé le 6 décembre, par quelques engagements autour de Meung. Ces engagements devinrent de plus en plus sérieux ; mais Ghanzy conserva ses positions.
(1) D'Aurelle reçut la dépêche qui ie destituait, à Salbris, où il venait d'arriver, le 6 décembre 1870.
(2) Messas, Beaumont, Meung sont des villages du Loiret; Le Poislay, Saint-Laurent-des-Bois et Ouzouer-le Marché, des villages du Loir-et- Cher.
Dans la journée du 8 décembre, Chanzy, en prenant ses positions de combat, avait donné Tordre au général Camo d'occuper fortement, avec sa division, le ravin de Vernon, en avant de Beaugency (1), à l'extrême droite de l'armée, et de s'y défendre. Inquiet de ne recevoir aucune nouvelle de ce côté, il avait envoyé des officiers qui ne rentraient qu'à onze heures du soir et qui lui apprenaient que non seulement le général Camo n'était plus sur ses positions, mais qu'il avait quitté Beaugency. Ce mouvement s'était accompli par un ordre direct de M. Gambetia.
Ainsi, pendant une bataille, le ministre de la guerre croit pouvoir enlever une division qui a un rôle à remplir, et cela sans en prévenir le général en chef I
L'absence de la division Camo permit à l'ennemi de s'emparer de Beaugency. La perte de cette ville obligea le général Chanzy à se replier et à se retrancher dans des positions nouvelles.
Avec les forces éparses sur les deux rives de la Loire, le ministre de la guerre avait donc formé deux armées. La première, composée des 15e, 18e et 20e corps, était placée sous les ordres de Bourbaki et devint Y armée de l'Est. La seconde, celle de Chanzy, comprit les 16e, 17e et 21e corps, ce fut la 2e armée de la Loire. La division Camo appartenait au 19e corps, qui était en formation (2).
(1) Vernon et Beaugency sont dans le Loiret.
(2) M. Gambetta avait adressé le 5 décembre une dépêche à tous les préfets, dans laquelle il racontait avec une certaine crânerie que la veille il avait ▼oulu se rendre à Orléans. Mais, ajoute la dépêche, le ministre de la guerre s'était arrêté forcément à la hauteur de la Chapelle-avant-Beaugency, la voie étant occupée par la cavalerie allemande qui depuis l'heure de quatre heures et demie empêchait la circulation.
Or il a été prouvé, par Tordre de marche des convois et par de nombreux rapports, que la voie était libre jusqu'à cinq heures et demie entre Orléans et Tours. Le dernier train expédié d'Orléans, parti à cinq heures vingt
Eloignons-nous pour un instant des opérations militaires qui impriment à nos récits un caractère de sévérité que le lecteur redoute peut-être, lorsqu'il se prolonge. Jetons les yeux autour de nous et entrons dans une ambulance. Cette réunion de blessés offre quelque intérêt. Nous sommes au lendemain de la bataille de Loigny, et nous marchons en compagnie du capitaine de Maricourt, auquel nous laisserons la parole.
« Le 2 décembre 1870, vers une heure et demie de l'après-midi, la petite colonne du 16e corps qui avait tenté d'enlever aux Allemands le château de Goury, revenait en désordre vers le village de Loigny, son point de départ. J'en faisais partie comme capitaine au 2e bataillon de Loir-et-Cher, compagnie de Vendôme.
« Notre élan était venu se briser contre des murs crénelés sans aucune brèche, défendus par de nombreux renforts. Une formidable artillerie écrasait notre troupe si faible.
« Les trois quarts des officiers du bataillon et le tiers de nos hommes étaient tombés. Poursuivis par des pelotons d'infanterie, des escadrons de cavalerie, et décimés par les obus, nous nous dirigions rapidement vers Loigny, seul point de la vaste plaine qui offrît un abri défensif.
« Un obus vint éclater près de mon pied gauche. Tout étourdi par l'ébranlement du sol et le vacarme de l'explosion, je demeurai quelques secondes chancelant et me soutenant à peine. Ne sentant aucun mal, qu'une
minutes, est arrivé à destination. Le fait est attesté par un ordre du colonel d'artillerie expédiant le convoi et par l'inspection du chemin de fer. La dépêche du 5 décembre aux préfets est donc une hâblerie.
brûlure à la main, je secouai la terre dont j'étais couvert. Après avoir fait quelques pas, je ressentis une violente commotion qui me remua de la tête aux pieds, sensation étrange et indéfinissable : il me semblait qu'un violent coup de bâton m'avait frappé depuis la racine des cheveux jusqu'à la plante des pieds. Je crus qu'un second obus venait d'éclater près de moi. Je voulus hâter le pas, mais j'éprouvai une difficulté singulière et je dus m'appuyer sur mes deux sabres. En effet j'en portais un que m'avait rendu un officier bavarois fait prisonnier la veille à Faverolles.
« Ne pouvant marcher qu'avec peine, je me trouvai bientôt en arrière de la colonne ; les Allemands s'approchaient, et je voyais leur ligne, les officiers à cheval derrière les rangs. J'entendais les commandements suivis de décharges, qui abattaient des hommes autour de moi. J'aurais voulu pouvoir ramasser un fusil, comme j'avais fait le matin lorsque nous avions attaqué, mais une étrange faiblesse m'envahissait, et je serrais convulsivement mes deux sabres pour ne pas tomber.
« Je passai près de deux ou trois vieilles carrières pleines d'hommes morts, ou sur le point de mourir. Il y en avait aussi, fous de rage, qui brûlaient leurs dernières cartouches. On n'entendait que gémissements ou imprécations : « Achevez-moi », disait l'un; « un peu d'eau », disait un autre.
« Je passai sans détourner les yeux près de ces pauvres enfants qui allaient tomber aux mains des Allemands.
« Forcé de ralentir ma marche, je voyais l'ennemi se rapprocher de moi et j'entendais des voix rauques prononcer des mots que je ne comprenais pas. Les balles sifflaient toujours, mais les obus avaient cessé.
« Près du village s'élevait une grande meule de paille. Je la contournai et me laissai tomber. Avec quelle
volupté je me sentis à l'abri! Ce n'était pas la pensée de la mort qui m'avait obsédé; non, l'idée d'une mort prompte n'a rien d'effrayant pour le soldat pendant l'action, au milieu de compagnons ; mais marcher lentement au bruit des balles qui sifflent est un horrible supplice. On regarde quelques touffes d'herbes à dix pas devant soi, et l'on se dit : « Arriverai-je jusque-là? » On voit des hommes tomber, se rouler à terre, et rien ne vous arrête. Ce n'est ni peur, ni égoïsme, mais une mystérieuse sensation du cœur humain. Cette marche lente en compagnie de la mort est une terrible épreuve.
« Je pus enfin remarquer que mon pied gauche clapotait dans le soulier comme si j'avais marché dans l'eau. Chacun de mes pas laissait sur le sol gelé une empreinte rouge, et deux minces filets de sang coulaient le long de ma guêtre déchirée. J'avais, au-dessous du genou, la jambe traversée par une balle. Je fus tenté de me coucher le long de cette meule qui m'abritait si bien. Mais l'idée de la captivité en Allemagne me rendit des forces. Les cris de triomphe des Prussiens résonnaient à mes oreilles.
« Je me levai après un violent, effort et me dirigeai vers les premières maisons, ne pouvant me soutenir que sur une jambe.
« J'espérais trouver au village quelque voiture d'ambulance pour m'emporter, car je ne pouvais faire un pas. La perte du sang m'affaiblissait de plus en plus et je me sentais défaillir. Mon pied droit, qui avait reçu le matin une forte contusion, commençait à s'engourdir.
« La ruelle par laquelle j'entrai dans le village désormais célèbre de Loigny faisait horreur. Le sang coulait sur les ruisseaux gelés, et les blessés qui s'étaient tramés jusque-là avaient des plaintes navrantes. L'un d'eux, trappe à la tête et en proie au délire, criait : « Maman, maman!» d'une voix désespérée que j'entendrai toute ma
vie. Et nous les vaincus, nous passions près de ces blessés, mornes et silencieux.
« Je me dirigeai vers l'église comme si la maison de Dieu n'était jamais fermée à la douleur. Devant la porte de l'église, je vis mon lieutenant avec quelques hommes de ma compagnie. J'avais été forcé de la quitter au milieu du combat pour aller remplacer, au centre du bataillon, le commandant de Terras, dangereusement blessé : « Voilà tout ce qui reste », me dit le lieutenant Gendron, en me montrant quelques hommes réunis autour de lui. « Gardezen le commandement, lui dis-je, je ne puis plus marcher. Au revoir, mes amis, et bon courage. »
« Le reste de ma compagnie marcha au-devant des Prussiens qui atteignaient le village. A demi affaissé contre une muraille où venaient s'aplatir les balles de l'ennemi, je suivis des yeux les derniers débris de ma chère compagnie qui disparaissait dans des nuages de fumée. Et lorsque je ne vis plus aucun de ces braves amis dévoués, si affectueux, que j'avais transformés en soldats et conduits pas à pas de leur foyer de Vendôme à Loigny, en passant par Goulmiers et Faverolles, quand je vis que je restais seul inutile et brisé, je sentis le désespoir m'envahir ; des larmes mouillèrent mes paupières, et la vue de l'église m'arracha ce murmure : « Mon Dieu, n'abandonnez pas notre sainte patrie ! »
« J'essayai encore de marcher lorsque je vis, à la porte d'une maison, comme à travers le brouillard, le colonel de Montlaur qu'on descendait de cheval. Près de lui se tenait Gaston de Brisoult et Julien de Saint-Venant. Je m'approchai : « Etes-vous blessé? » demandai-je à Julien qui, l'air souffrant, mais résolu, s'appuyait au cheval. Pour toute réponse, il leva le bras gauche enveloppé dans son mouchoir rouge de sang, d'où s'échappait un lambeau de chair.
« Je me rappelai avoir entendu dire que son frère était
tombé des premiers... Je ne prononçai que ce nom :
« —Raoul?
« — Ne m'en parlez pas en ce moment, je vous supplie... Adieu... je m'en vais.
« J'essayai en vain de le retenir, il était déjà loin.
« Raoul de Saint-Venant était-il donc mort aussi ? Et Henri de Meckenheim, que j'avais vu tomber près de moi, et Geoffroy de Beaucorps,que j'avais aperçu pour la dernière fois enveloppé de son manteau blanc, entouré de mobiles tués sous les murs de Goury?Nos amis du bataillon étaient donc tous tombés sur le champ de bataille?
« J'entrai dans la maison, à la suite de notre brave colonel que deux hommes portaient, et de Gaston de Brisoult qui s'appuyait aux murailles.
Nous traversâmes une première chambre pleine de blessés étendus sur la paille. Dans la seconde chambre se trouvait un lit, sur lequel on étendit le colonel de Montlaur. Je m'assis sur une chaise près de lui, et, après avoir retiré ma guêtre, j'essayai d'arrêter le sang qui coulait abondamment de ma blessure. J'y parvins avec peine.
« Nous étions au presbytère.
«Le capitaine D..., que je n'avais pas encore remarqué, s'approcha de moi et me fit boire quelques gorgées d'eaude-vie de sa gourde.
« — Que faites-vous ici, capitaine D...? lui dit le colonel; allez rejoindre votre compagnie.
« — Mon colonel, je m'attache à vous. Je veux vous soigner ; je ne veux pas vous quitter dans l'état où vous êtes.
« Le colonel fit un geste, assez semblable à celui d'un homme qui hausse les épaules.
« Au dehors, la bataille continuait. De temps en temps, un blessé, pâle, sanglant, noir de poudre, entrait et s'étendait silencieusement par terre.
« — Que se passe-t-il ? demandait une voix à laquelle personne ne répondait.
« Nous fûmes bientôt douze dans cette petite chambre. Le colonel me fit une place auprès de lui sur le lit, et le capitaine D... m'y transporta.
« Un sous-lieutenant de mon bataillon, M. B..., entra bientôt :
« — Etes-vous blessé ? lui demandai-je.
« — Plût à Dieu que je le fusse ! répondit-il en sanglotant. Ce sont mes maudits rhumatismes qui m'empêchent de marcher.
« Il prit la place que je venais de quitter, et sa capote gris-bleu s'imbiba du sang que ma blessure avait laissé sur le sol. Ce sang devait, plus tard, prêter quelque héroïsme aux douleurs rhumatismales de M. B...
« Nous avions souvent fait une remarque depuis ladébut de la campagne, c'est que, dans les mobiles de notre département, il n'y avait que deux ardents républicains, le capitaine D... qui voulait soigner le colonel, et le souslieutenant B...
« Les rhumatismes de celui-ci et la charité de celui-là les privaient d'aller à la bataille mourir pour la patrie.
« Il était environ deux heures, et l'on se battait tout près de nous avec une véritable rage. Les débris de notre colonne défendaient chaque maison. Les Allemands avaient pénétré dans le village en même temps que nos mobiles. Ce combat sans espoir donnait lieu à des actes sublimes. Héros obscurs de la jeune armée de la Loire, soyez bénis pour avoir sauvé l'honneur de la France !
« Les obus éclataient sur nos têtes, et les balles brisaient nos fenêtres. Le colonel de Montlaur fit un effort pour se soulever et dit :
« — Ce serait bête d'être tué sur un lit.
« Les fenêtres s'ouvrirent avec fracas et une bouffée d'air froid inonda la chambre. Nous pouvions voir le jardin. Un officier et quelques fantassins faisaient feu presque à bout portant. Il nous prit alors une fiévreuse
envie d'aller les rejoindre. J'essayai de me lever pour tirer un coup de fusil, mais je retombai.
« Dans ce moment entrait un mobile de ma compagnie, nommé Poicheveux, le bras fracassé. Sur cette bonne et sympathique figure de paysan se lisait une horrible souffrance. Dès qu'il me vit, il s'approcha : « Vous aussi, mon pauvre capitaine ! » et de grosses larmes tombaient de ses yeux.
«Pourquoi ne pas l'avouer? je me retournai face à l'oreiller, et les sanglots qui m'étouffaient depuis quelques heures m'échappaient à la fois.
« Que celui qui n'a pas subi une à une toutes les douleurs d'une défaite, qui n'a pas entendu les acclamations des Prussiens, ne m'accuse pas de faiblesse. J'étais à l'âge des illusions, et mon cœur se déchirait à la vue de la patrie insultée, mourante et abandonnée du monde entier.
« La lutte continuait, mais ce n'était plus le bruit formidable de la grande bataille qui nous arrivait : le bruit devenait saccadé, interrompu pendant quelques secondes ; on devinait le râle d'un mourant, l'agonie de notre pauvre armée.
« Le jour touchait à sa fin ; déjà les lueurs de l'incendie se montraient sur le ciel assombri , quand soudain une clameur immense s'éleva, suivie d'une fusillade désespérée. C'était une charge à la baïonnette , dernier espoir des nôtres. Parmi tous les bruits d'un champ de bataille, il n'en est pas qui se puisse comparer à ce cri sauvage, féroce, de l'homme se précipitant sur l'homme pour le tuer de plus près, plus sûrement, pour voir la chair entamée, le sang ruisseler.
« Un espoir nous envahit dans cette salle de blessés. Haletants, nous écoutions ce bruit de la charge, les pas foulant le sol, les menaces, les plaintes, les chutes, et, dominant le tout, la fusillade et le canon. Les notes
aiguës d'un clairon sonnant la charge vibrèrent jusque dans nos cœurs.
« C'étaient les zouaves pontificaux de Gharette, la vieille France royale et catholique, qui mouraient pour la patrie.
« Les cris s'affaiblirent et les derniers vinrent s'éteindre près de nous. Les feux de salves, corrects et réguliers, des Prussiens nous apprirent que les nôtres étaient couchés à terre. Puis, tout se tut dans l'éloignement.
'< Un grand silence se fit.
« La nuit était tout à fait venue. L'incendie dévorait morts et blessés, dissipant les ténèbres. De minute en minute, un grand cri de désespoir, puis plus rien que le pétillement de l'incendie, tantôt éclairant tous les horizons, tantôt sombre comme si les toits, en s'écroulant, avaient englouti les flammes. La neige tombait en épais flocons.
« Un profond désespoir s'était emparé de nous et, les mains sur la paupière, nous cherchions à arrêter nos larmes.
« Tout à coup les accents joyeux d'une musique militaire s'élevèrent, et, près de la porte du presbytère, nous entendîmes chanter des ballades allemandes. Puis on fit l'appel. Beaucoup ne répondirent pas.
« La porte de notre chambre s'ouvrit, et je vis paraître un personnage long et maigre, enveloppé dans une étroite houppelande.
« — Je suis général bavarois, dit-il, avez-vous quelque chose à me demander ?
« — Nous désirerions, répondit le colonel de Montlaur, conserver nos armes et être envoyés dans nos familles.
«— Certainement, reprit le général bavarois, des blessés ne sont pas des prisonniers.
« Encouragé par cette bienveillance, le colonel exprima le désir d'avoir les papiers restés dans les fontes de sa selle.
« — Mais oui, dit le Bavarois, je vais m'en occuper de suite. Et il s'éloigna rapidement.
« Cinq minutes après, un petit officier prussien, casque en tête, entra dans la salle et dit d'un ton brusque :
« — Messieurs, vos épées.
« — Un général bavarois vient de nous promettre que nous les conserverions.
« — Allons, vite, vite, vos épées.
« Personne ne bougea ; mais le prussien, qui semblait tenir beaucoup à ce trophée facilement conquis sur des blessés, se rapprocha, et sans rougir se mit à fureter, à chercher les épées parmi tous ces corps étendus et immobiles. N'ayant rien trouvé, il se retira en maugréant.
« Je m'étais couché sur mon sabre, que j'avais fait bénir au Saint-Sépulcre de Jérusalem. Quant au sabre allemand que j'emportais de la bataille, j'y tenais peu, et l'officier bavarois auquel je l'avais pris avait prononcé ces mots : « A vous aujourd'hui, à nous demain ! »
« La soirée était fort avancée, lorsqu'un officier français entra et nous dit : « Les Allemands préviennent qu'on va fouiller les ambulances et fusiller sur-le-champ tous ceux qu'on y trouvera sans blessures. Les hommes non blessés doivent se rendre immédiatement sur la place. »
« Le capitaine D., malgré son dévouement pour le colonel, et le sous-lieutenant B., malgré ses rhumatismes, se hâtèrent d'aller rejoindre la colonne de prisonniers, qui fut immédiatement dirigée sur l'Allemagne.
« Nous n'avions vu ni chirurgiens, ni infirmiers. Cependant, j'entendais dans la chambre voisine les cris de malheureux blessés que l'on amputait.
« Un profond sommeil s'empara de moi. J'étais réveillé par des crampes ou par des cris du colonel dont je heurtais, en dormant, le pied fracassé. Nous étions tous les deux ensevelis, en quelque sorte, sous une couche de sang caillé, dont nous avions imbibe le matelas.
« Le lendemain, notre première souffrance fut une soif ardente. Ceux qui n'étaient atteints qu'aux bras allaient sans cesse remplir les bidons d'eau froide qui ne parvenait pas à nous désaltérer.
« Nous étions douze dans notre petite chambre : sur le lit, le colonel et moi ; le long du lit, dans la paille apportée le matin, Gaston de Brisoult; à côté de lui un sergent-major de nos mobiles, nommé Gharnot, un vieux capitaine d'infanterie de ligne, un Marseillais, caporal, ancien marin, et un chasseur à pied chevronné qui se souvenait des campagnes de Grimée et du Mexique. Enfin cinq soldats de différents corps, immobiles comme des morts.
« Le caporal marseillais alla dans les environs chercher dans les sacs des biscuits et ce qui pouvait servir à la nourriture. Il nous prépara une sorte de repas.
« La journée était fort avancée lorsque le bon curé qui, depuis vingt-quatre heures, consolait les mourants; entra et prit nos noms, pour envoyer des nouvelles à nos familles. Un de nos mobiles vint nous dire qu'il avait trouvé Raoul de Saint-Venant grièvement blesse dans une grange. Nous n'eûmes que peu à peu, et longtemps après, des nouvelles de nos camarades. Sur vingt-trois officiers de notre bataillon, dix-sept étaient tués ou blessés 1
« M. de Charette et le général de Sonis étaient dans la chambre voisine, celle où Ton amputait. Le colonel de Montlaur s'y fit transporter pour serrer la main du général de Sonis, son ancien camarade de l'école de Saumur.
« Le dimanche, nos camarades qui pouvaient marcher allèrent aux nouvelles dans le village. Les Prussiens avaient emporté leurs blessés. On évaluait à dix-sept cents les Français entassés dans ce village, dont le tiers avait été la proie des flammes.
« Quant à notre armée, on ignorait ce qu'elle était devenue. Dans la journée du dimanche, des hommes apportèrent sur un brancard notre bon et cher ami Raoul de Saint-Venant, bien pâle et souffrant.
« — On scie les os ici, on coupe bras et jambes », dit une voix, et M. de Gharette entra, appuyé sur un piquet de tente.
« J'avais déjà vu à Rome ce magnifique soldat non loin du Capitole ; mais dans cette petite chambre où l'on respirait le sang, lui, blessé, prisonnier, me sembla plus grand qu'aux beaux jours d'autrefois. Il m'apparut comme le héros de quelque rayonnante légende de chevalerie.
a Nous étions dans cette chambre depuis le vendredi, sans qu'une seule blessure eût été pansée. Le mardi suivant on vint nous dire qu'un convoi pour Janville (1) allait partir. Deux hommes m'emportèrent et l'air froid me ranima. Mais quel horrible spectacle frappa ma vue !
« L'église, entourée du cimetière, s'élevait sur une petite place, bordée de maisons en partie détruites par l'incendie. Les tombes séculaires étaient bouleversées par les obus, les croix brisées, les pieux monuments renversés de tous côtés. Aux murs des maisons déchirés par les balles demeuraient suspendus les fenêtres, les rideaux ou les tapis. Les ruines étaient encombrées de cadavres dans toutes les positions. Les uns étendus sur. le dos, d'autres accroupis, agenouillés ou presque debout contre les murs. Entre les rangs pressés de cette foule
(1) Janville (Eure-et-Lcir), petite ville de l'arrondissement de Chartres.
immobile circulaient les hommes portant des blessés. Il y avait aussi les charretiers enlevant les morts. Les voitures d'ambulance en emportaient, et chaque cahot occasionnait la chute d'un corps qui roulait dans la neige. Des prêtres allaient absoudre les mourants. Devant la porte du presbytère, un amas de bras et de jambes coupés, livides, raidis par la gelée, déchirés par l'opération, donnaient, à les voir, un frisson douloureux. Non loin de ces lambeaux humains, s'allongeait une immense rangée de corps, encore revêtus de l'uniforme. Je remarquai un grand nombre de zouaves pontificaux, des mobiles, des soldats de la ligne. Penchés sur les visages, des blessés cherchaient à retrouver un ami, peut-être un frère.
« Cinq ou six charrettes nous attendaient sur la place. Elles furent bientôt pleines de blessés. On me déposa dans une sorte de carriole mal suspendue, en compagnie du sergent Deschenets de nos mobiles, et de M. de Moresac, chef de bataillon de la ligne. On plaça dans une autre voiture le colonel de Montlaur, Raoul de Saint-Venant, Gaston de Brisoult et le sergent-major Gharnod. Ceux qui étaient en état de marcher faisaient la route à pied près de nos charrettes. C'étaient : M. Leblond, lieutenant d'infanterie, M. Hauvert, des francs-tireurs de Blidah, et trois soldats nommés Rossignol, Coutable et Brossard, mobiles de Loir-et-Cher. Ce dernier s'étant un peu éloigné, fut pris par les uhlans et envoyé en Allemagne. Le froid était excessif; une femme charitable nous apporta un édredon.
« En voyant près de notre voiture un jeune soldat prussien étendu mort, je songeai à mes trois frères, Georges, René et Louis, tous engagés pour la durée de la guerre, et je me dis : Ne sont-ils pas ainsi couchés par terre sur le sol glacé ?
« On se mit en route. A la dernière maison du village.
un paysan apporta un jeune caporal de zouaves pontificaux, presque un enfant; il se nommait Trotot. Ses cris déchiraient l'âme. Le paysan maladroit faisait souffrir ce pauvre enfant. La sentinelle prussienne posa son fusil contre le mur et, prenant dans ses bras le petit caporal, comme une mère fait de son enfant, le plaça dans notre carriole avec une délicatesse pleine de tendresse. « Merci, mon bon prussien », dit un mobile. Et la sentinelle compatissante reprit son poste sans comprendre. On apporta en même temps un zouave pontifical, M. de Ferron.
« Pendant trois lieues au moins, les champs étaient couverts de débris : voitures brisées, casques, képis, armes de toutes sortes, sacs, et des hommes et des chevaux étendus dans la glace.
« Nous traversâmes le village de Lumeau (1), dont l'église servait d'ambulance. Bientôt après, nous fûmes hors du champ de bataille. Alors, n'ayant pas sous les yeux le spectacle horrible de la destruction, la causerie reprit son train. Le commandant de Moresac me demanda où j'avais servi? — Je sors de Saint-Cyr, répondis-je, et j'ai été officier au 16e de ligne ; démissionnaire, la guerre m'a attiré. On se doit à la patrie, n'est-ce pas, mon commandant? Pour la patrie, on quitte sa jeune femme, sa vieille mère, son petit enfant... Un mouvement douloureux du commandant fut sa seule réponse ; son pied se gelait sous l'édredon.
« En traversant un village, le lieutenant Leblond entra dans la ferme voisine pour demander du pain. Des uhlans le suivirent en lui adressant quelques mots qu'il ne comprit pas. Quoique le lieutenant fut sans armes et que le linge sanglant dont sa tête était entourée prouvât sa blessure, un des uhlans déchargea sur lui un coup de revolver ; la balle traversa la jambe. Leblond tomba et ne fut ramené à Janville que quelques jours après.
(1) Lumeau (Eure-et-Loir), 472 hab., canton d'Orgères.
« Un peu plus loin, nous rencontrâmes une troupe de cavaliers anglais, ambulanciers volontaires portant le brassard de Genève. L'un d'eux remit à Gaston de Brisoult quelque argent pour les soldats blessés.
« Après cinq heures de marche, nous arrivions enfin à Janville. Sur la place, un prussien, officier ou chirurgien, donna Tordre au convoi de continuer jusqu'à Toury (1), ce qui demandait encore trois heures de voiture.
« — Abandonnez-nous sur la route ! criaient les blessés, nous n'en pouvons plus. »
« Dans ce moment parut la Supérieure de l'hospice de Janville :
« — Non, Monsieur! s'écria-t-elle avec énergie ; ces blessés ne vous appartiennent pas, ils sont à moi ; je ne veux pas qu'on les traîne plus loin ! »
« Le prussien voulut protester.
« — Assez ! cria impérieusement la vieille religieuse. Allons, charretiers, dételez vos chevaux, et vous, Monsieur, qui voulez faire souffrir inutilement ces blessés, vous êtes un misérable ! »
« Elle était magnifique dans son indignation, et je crus voir le génie de la France planer sur nos têtes lorsque, par instinct, par habitude, presque sans le savoir, cette religieuse leva son bras armé du chapelet et nous dit :
« — Venez, mes enfants, sous la garde de Dieu. »
« Cette bonne religieuse était, dans son couvent, la Mère Saint-Henri ; elle avait été, dans le monde, Mademoiselle de Saint-Guilhem, d'antique noblesse française.
« Pauvre sainte femme, qui eut la douleur de retrouver parmi nous, dans notre convoi, son propre neveu, zouave pontifical, mais, hélas ! blessé à mort. Il languit peu de temps, et la bonne Mère Saint-Henri eut la consolation d'entourer son lit de mort d'une affection maternelle.
(1) Toury (Eure-et-Loir), bourg du canton de Janville.
« Vingt minutes après, nous étions cinq dans une vaste chambre, auprès d'un feu pétillant. Autour de nous, des femmes préparaient cinq lits en fer, avec des draps bien blancs, de chaudes couvertures, des couvre-pieds qui rappelaient le foyer.
« Un lit ! un vrai lit ! après tant de misères ! Le colonel de Montlaur lui-même était tout réjoui ; Charnod, qui approchait de sa fin, retrouvait des sourires. Nous reposions depuis une heure, lorsque nous vîmes paraître la cornette bénie des Sœurs de Charité. Nos blessures furent enfin lavées et pansées. L'une des Sœurs fut spécialement attachée à notre salle, et nous eûmes le bonheur de la conserver pendant notre séjour à Janville.
« Chère petite sœur Louise de Marie, jamais ces lignes ne franchiront les murs de votre couvent, sinon je n'oserais parler de votre existence cachée au monde. Parmi tant de souffrances soulagées par vos mains et surtout par votre âme, les nôtres ont passé inaperçues, car vous oubliez le bien que vous faites, assurée que Dieu s'en souviendra. Mais nous, dont vous avez été, pendant deux mois, le doux ange gardien, nous ne l'oublierons pas non plus.
« Des années sont passées depuis ces temps de deuil, pour vous dans le recueillement du cloître, pour nous dans l'agitation et les soucis. Les blessés de Janville se confondent, dans vos prières, à tous les malheureux que vous avez rencontrés. Ces blessés, dispersés sur la terre, élèveront leur cœur vers le Dieu qui a des filles telles que vous, ma Sœur.
« Lorsque votre cornette blanche apparaissait sur le seuil de notre ambulance, nous croyions voir un joyeux
rayon de soleil. Vous nous consoliez par un bon sourire, par une tendre parole.
« Vous avez eu pour nous le dévouement de la femme, la délicatesse de la jeune fille, le coeur d'une sainte.
« Que Dieu vo.us rende, ma chère Sœur, tout le bien que vous nous avez fait, pour l'amour de lui
« Une foule de visiteurs vint nous tirer de l'extase où nous avait plongé tant de bien-être. Un mélange de curiosité et de charité renouvela cette foule jusqu'au soir. Janville n'avait pas encore vu de blessés.
« Nous étions soignés par le docteur Lebel, polonais d'une trentaine d'années, établi à Janville.
« Nous fûmes placés dans une ambulance de l'autre côté de la rue. Je pris place près du colonel de Montlaur. Nous étions quatre dans cette chambre : un sous-lieutenant d'infanterie, vieux soldat nommé Pratz, et un zouave pontifical, M. Houdet de Nantes. Il fut amputé du bras et mourut le lendemain.
« En ce temps-là, il nous vint des visites. Madame de Montlaur, le père de Raoul, Madame de Bellevue, traversèrent courageusement les lignes ennemies, pour retrouver leurs proches. Ces dames et d'autres encore bravèrent cent fois la mort. 11 venait aussi des mères, des sœurs, des épouses, bonnes paysannes qui allaient d'ambulance en ambulance, demandant un simple soldat. Souvent elles ne trouvaient qu'une tombe. Chaque fois qu'une personne venue de loin s'en retournait ou qu'un prisonnier s'évadait, j'envoyais deux lettres, l'une à ma mère, réfugiée à Castres, l'autre à ma femme, à Rouen.
« Un jour, un officier prussien portant au cou une grande croix de Malte vint fort poliment nous demander si nous avions besoin de quelques secours. Les sœurs de Charité lui demandèrent du sucre pour les tisanes. Il sortit, laissant beaucoup de cigares et du tabac. Le
lendemain, notre chevalier de Saint-Jean revint à cheval, portant lui-même le sucre. Cet officier nous dit que de grands seigneurs allemands, chevaliers de Malte, suivaient les armées en campagne pour soulager les soldats blessés, et surveiller spécialement les ambulances.
« Ce visiteur avait une telle distinction et des façons si bienveillantes, que je le priai de faire parvenir à ma femme une lettre ouverte, ce qu'il s'empressa de faire.
« Des employés de l'armée allemande, en inspectant l'ambulance, prirent les noms de tous les prisonniers français, et nous firent savoir que Janville serait imposé de 4.000 francs pour chaque homme qui s'évaderait. A dater de ce jour, personne ne prit la fuite.
« Noël arriva, Noël, la fête bénie du foyer de la famille, des joyeuses réunions, des doux souvenirs d'enfance. Qu'était devenu le foyer? Et la famille, où vivait-elle ?
« Notre ambulance voulut fêter Noël. Dès le matin, un petit autel fut dressé dans l'alcôve vide de notre chambre, et le bon curé de Janville vint y célébrer la messe. Tous les blessés qui pouvaient se traîner ou qu'on avait pu transporter se réunirent dans notre chambre. On voyait des pauvres blessés étendus sur des matelas ou sur la paille, appuyés sur leurs béquilles. A l'exception d'un seul, qui était protestant, tous les blessés communièrent.
« Le curé, enjambant les corps immobiles pour la prière, allait près de chaque lit. Après l'office, les mains se serrèrent en silence ; tous nous avions prié pour la France.
« Après Noël, le jour de l'an. Sœur Louise de Marie vint la première nous souhaiter la bonne année ; puis le docteur Lebel ; puis le maire de Janville, M. Gléchy ; puis M. Leroy, administrateur de l'hospice ; enfin un grand nombre d'habitants. Les femmes nous offraient
des friandises, et nos charitables gardiennes, souriantes, nous grondaient de n'être pas heureux>
« Pour occuper nos loisirs, la lecture ne suffisait plus, et chacun de nous avait entrepris un travail manuel ; notre chambre était devenue une vraie fabrique de cannes, de béquilles, de filets et même d'ouvrages à l'aiguille.
« Un jour, soeur Louise de Marie nous raconta cette histoire un peu lugubre, dont le dénouement l'avait frappée.
« Cinq frères, tous officiers dans le même régiment prussien, étaient partis ensemble de Berlin. C'étaient de magnifiques gens de guerre, comme il s'en trouve dans les races nobles du Nord, amour et orgueil d'une mère. L'attachement de ces frères entre eux était proverbial dans leur corps d'armée. L'un fut tué à Gravelotte, un second à Borny, un troisième à Rezonville. Ils n'étaient plus que deux, lorsque l'armée allemande quitta le pays de Metz arrosé de tant de sang. L'un de ces deux frères tomba mort à Loigny. Le dernier survivant fit ramener le corps de son frère, et, comme ils étaient catholiques, il déposa provisoirement le cercueil dans la chapelle de l'hospice de Janville.
Avant de diriger sur l'Allemagne ce précieux dépôt, l'officier voulut revoir les traits de son frère. Il fit ouvrir la bière en présence de toutes les sœurs de Charité, agenouillées. Lui était debout, les bras croisés, pâle et le regard ûxe. Il considéra pendant un instant le beau jeune homme endormi pour toujours; aucune émotion
ne semblait l'agiter Il est sans cœur, pensaient les
sœurs toutes tremblantes. Mais tout à coup il tomba sur les dalles, les bras étendus, comme s'il voulait embrasser son dernier frère. Pendant plus d'une heure, l'officier prussien ne donna pas signe de vie, et les sœurs de Charité eurent grande peine de le faire revenir à lui.
« De temps en temps, nous allions accompagner au cimetière quelque soldat mort de ses blessures. La population civile de Janville se joignait à nous, et tous les prisonniers pouvant marcher formaient une escorte nombreuse.
« Vers le 15 janvier, une colonne de prisonniers français traversa Janville et fat logée dans l'église. Pendant la nuit, plusieurs parvinrent à s'évader, à la faveur de vêtements fournis par les habitants. Un de ces prisonniers nous dit qu'au combat de Parigné-l'Evêque, il avait vu notre ami Odon de Meckenheim tué raide par une balle au coeur.
« Un phénomène singulier que je constate, sans chercher à l'expliquer, est celui-ci :
« Un bon jeune homme, enfant gâté d'une riche famille, arrive à l'armée tout gémissant. Sa nourriture a toujours été succulente, les vêtements les plus chauds l'hiver, les plus frais Fêté, ont été rassemblés dans sa garde-robe ; le moindre courant d'air menace sa poitrine délicate ; à la chasse, dans le parc du château, il ne peut supporter le poids de son carnier ; ses chaussures sortent de l'atelier le plus célèbre de l'Angleterre ; les bains hygiéniques se renouvellent presque chaque jour, et sa couche aux épais rideaux est caressée par un demijour favorable aux rêveries. Ce jeune homme n'a jamais connu ni fatigues, ni privations.
« Seul, le coeur est entier, et l'enfant part pour la guerre aux appels de la patrie.
« Quelques mois après, ses repas se composent de pain noir ; il dort dans les fossés de la route, sous la neige qui tombe épaisse ; son unique vêtement est une veste de toile ; ses chaussures, ramassées dans un bivouac, ne le défendent ni des pierres ni de la boue. Il se bat tout le jour, marche toute la nuit, porte gaiement son sac et plus gaiement son fusil. La poitrine, chancelante depuis le
berceau, est devenue solide comme du bronze ; la voix domine le fracas de la fusillade ; ses jarrets sont d'acier, et ses yeux, jadis inséparables du pince-nez, découvrent maintenant un prussien caché dans un buisson à l'extrémité de la plaine.
« J'ai vu une grande quantité déjeunes gens se trouver à merveille de ce régime. Il exige, il est vrai, un moral bien trempé ; mais soyez convaincu que, pour forger un homme, rien ne vaut la guerre.
« On ne peut cependant pas la faire comme moyen hygiénique ; alors essayons de la vie régimentaire qui a plus de charmes qu'on ne pense.
« En visitant l'hospice de Janville, je rencontrai dans la même chambre deux sous-officiers de zouaves pontificaux, MM. de Foresta et de la Celle, tous deux blessés à la poitrine. Dans leur chambre, MM. du Bourg et de Villebois étaient morts peu de jours avant. -
« La nouvelle d'un grand événement vint changer le cours de nos pensées. Paris avait capitulé, et un armistice de vingt et un jours était signé.
« Depuis deux mois, les nouvelles à sensation nous arrivaient. On annonçait tantôt une grande victoire de Ghanzy, tantôt Ducrot était sorti de Paris ; d'autres fois, les francstireurs avaient tué Bismarck. On parlait de mystérieux cercueils partis de Versailles pour Berlin ; ces cercueils, couverts de draps d'or, ne pouvaient renfermer que des princes, un empereur d'Allemagne peut-être.
« Nous étions devenus fort méfiants à l'endroit des nouvelles. Cependant les mots : capitulation, armistice sonnaient comme le glas funèbre de notre malheureuse France. Il fallait bien se résigner à croire.
« Il nous fallait profiter de l'armistice pour quitter Janville, avec un vague espoir de combattre encore dans vingt et un jours.
« Notre départ fut fixé au lendemain. Les sœurs de
Charité parvinrent à nous procurer une voiture. Je dis « notre départ », mais nous n'étions que quatre.
« Les adieux aux blessés nous arrachèrent des larmes; les habitants de Janville vinrent nous presser les mains, et la nuit fut agitée. '
« Le soir, Soeur Louise de Marie nous fit promettre de venir voir son couvent de Juvisy, où elle comptait retourner bientôt, après la suppression des ambulances de Janville. « Oh ! oui, chère Sœur, nous irons vous remercier, nous vous le promettons. »
« Le lendemain, au moment du départ, elle était appuyée au montant de la porte, près de la Mère Supérieure. Je crois voir encore leurs cornettes blanches agitées par le vent, leurs figures graves et douces couvertes de larmes, et leurs mains croisées sur la poitrine.
« Au détour du chemin, je penchai la tête hors de la voiture pour revoir les saintes femmes. Elles étaient retournées auprès de leurs malades.
« Nous gardions le silence, et nous pensions à cette femme que vénèrent tous les vrais soldats, et qui est la sœur de Charité. »
Le capitaine de Maricourt venait de terminer le récit de ses souvenirs, lorsqu'un ancien notaire demanda la faveur d'ajouter quelques mots sur le même sujet.
« J'ai toujours, dit ce dernier, été fort sceptique. Sans être libre-penseur, je ne croyais guère aux grands sentiments d'abnégation, aux sacrifices désintéressés, aux dévouements sublimes. Cependant, lorsque je vis tant de blessés, tant de morts, tant de sang, je me suis dévoué,
par pitié, au soulagement de mes semblables. J'allai sur la route de Loigny pour chercher un blessé, le recueillir. à mon foyer, le soigner, et payer ainsi ma dette à la France.
« Dans les premières voitures, je ne rencontrai que des figures rébarbatives qui me causèrent quelque terreur. Mais une autre charrette me laissa voir, couché sur la paille, un jeune officier d'infanterie, imberbe, les cheveux blonds, et d'une pâleur livide. Je fis un signe au charretier qui arrêta son cheval.
« — Qu'avez-vous, mon ami? dis-je au jeune homme.
« — L'épaule fracassée par un éclat d'obus.
« Il avait un regard si doux, une voix si pleine d'harmonie, que ma résolution fut prompte. Placé dans un bon lit, le jeune homme me donna le droit de dire : « mon ambulance, mon blessé. »
« Je fus dès k>rs considéré comme un grand patriote. Mon bienfait trouva sa récompense. On ne saurait imaginer tout ce que peut renfermer de science la tête d'un homme de vingt-cinq ans. Ce devait être l'âge de mon officier. Il parlait allemand, anglais, espagnol aussi bien que latin. Sur la géographie, il en eût montré à Malte- Brun. L'Orient surtout lui était familier. Pour ce qui est de l'histoire ancienne ou moderne, il semblait contemporain de tous les grands hommes, dont il parlait comme de vieux amis. Les constitutions politiques, les- moeurs privées des peuples disparus de la terre n'avaient pour lui aucun mystère. Il m'expliqua, un jour, quelle institution tenait lieu à Sparte et à Rome de notre admirable notariat.
« Je n'étais étranger ni à la magistrature, ni à l'administration, ni à la politique ; j'avais prononcé quelques discours dans les comices agricoles et au conseil municipal ; capitaine de la garde nationale, je m'étais lancé plus d'une fois jusqu'aux harangues militaires ; eh bien,
pour la première fois de ma vie, je dus m'avouer vaincu par mon blessé. Il en savait plus que moi.
« Ses sentiments religieux me surprenaient ; sur ce sujet délicat, sa discrétion était complète. Mais, sans ostentation comme sans mystère, il priait plusieurs fois par jour, les mains jointes et les yeux fixés sur un petit crucifix qui ne le quittait pas.
« J'avais trop de savoir-vivre pour l'interroger, quoique je fusse fort intrigué de rencontrer une telle supériorité chez un pauvre officier d'infanterie. Je savais seulement, par une carte trouvée sur lui, qu'il se nommait : le lieutenant Gérard.
Le docteur venait chaque matin lui donner ses soins, et la guérison semblait prochaine. M. le curé visitait aussi mon blessé, mais sans témoins. Jamais une plainte ne s'échappa de ses lèvres, jamais une impatience, un déplaisir ne vinrent troubler le calme de sa vie. Je ne découvris en lui que deux passions : l'aspiration vers le ciel et l'amour de la patrie.
« Le ciel lui apparaissait comme le couronnement d'une vie de sacrifices, et le seul mot de patrie ramenait sur son front pâle des éclairs qui me remplissaient d'enthousiasme. Il s'agitait sur sa couche à la seule pensée de la France vaincue. Il invoquait les souvenirs de saint Louis et de Jeanne d'Arc, ses yeux brillaient, son front se relevait fier et menaçant ; sa voix, si douce d'ordinaire, avait des accents superbes. Je comprenais enfin qu'il y a dans le monde des choses sublimes ignorées de la foule.
« Pendant une semaine, le docteur me fit craindre pour la vie de mon blessé ; une fièvre ardente accompagnée de délire le mit à la dernière extrémité. Je redoublai de soins, et la sœur de Charité, qui était accourue, me vit toujours auprès d'elle pendant de longues nuits. Le bon curé veillait aussi.
« A force de soins, la jeunesse aidant, et les prières
aussi, la convalescence commença. Je dis les prières, car je ne pus rester assis, lorsque la sœur et le prêtre s'agenouillaient au chevet de mon officier mourant. Je retrouvai donc les prières de mon enfance, oubliées depuis longtemps.
« Un soir, nous étions donc agenouillés priant à demivoix, le vieux curé, la bonne sœur et moi, lorsque mon blessé ouvrit les yeux, et plongea sur nous un long regard plein de vie. Me trouvant le plus près de son chevet, je m'empressai d'aller à lui. Il fit un effort, rejeta le drap qui couvrait sa poitrine, et m'ouvrit les bras pour me presser sur son cœur.
« Que se passa-t-il en moi? Je ne sais. Il me sembla que ma prière, parvenue jusqu'à Dieu, avait rendu la vie au jeune combattant qu'il m'avait confié ; je me sentis grandi aux yeux de Dieu et aux yeux des hommes: je retombai à genoux, les mains du blessé dans les miennes, et je couvris de larmes ces mains qui avaient porté les armes pour la défense de la patrie.
« Je n'étais plus le notaire incrédule qui ne cherchait ici-bas que les joies et la richesse ; un sang plus pur coulait dans mes veines, et mon esprit s'élevait à des hauteurs inconnues jusqu'alors.
« Ce blessé devint un fils pour moi. Je l'aimai de toutes les tendresses dont il m'avait révélé le secret.
« Privé jusqu'à présent d'une famille, assez riche pour éveiller l'envie, je pris la résolution de ne plus me séparer de mon blessé et de lui léguer ma fortune. Je lui devais plus que tous ces biens, puisqu'il m'avait fait naître à une vie nouvelle.
« Lorsque la convalescence fut en bonne voie, je priai le curé de faire part de mes intentions à mon cher malade. Il me pria de me rendre auprès de lui et me dit :
« — Recevez, cher bienfaiteur, l'expression de ma reconnaissance. Vous m'avez sauvé la vie, et je ne passerai
pas un seul jour sans prier pour vous. Mais ne cherchez pas à m'enrichir, car les trésors me sont aussi indifférents que l'avenir militaire auquel je pourrais prétendre. La France n'a plus besoin de mon bras, et je vais retourner d'où je suis parti le jour où l'ennemi a franchi nos frontières.
« Vous l'ignorez encore... Sachez que j'appartiens à l'Ordre des Lazaristes. Avec la permission de mon supérieur, je me suis engagé pour la durée de la guerre: de soldat je suis devenu officier, en passant par tous les grades intermédiaires ; vous voyez ma médaille militaire sur cette blouse couverte de sang. J'ai fait mon devoir, l'avancement militaire m'attend, car j'appartiens à l'armée régulière.
« Vous m'avez recueilli sur le chemin, et vous m'offrez vos millions. Je ne veux que votre estime et votre amitié. Dans peu de jours, j'irai frapper à la porte de mon couvent, rue de Sèvres, à Paris. Je redeviendrai pauvre comme je suis parti. Je traverserai lentement la chapelle, je m'agenouillerai au pied de l'autel afin de prier pour vous, cher bienfaiteur.
« Et le lendemain, le pasteur ne pourra reconnaître la brebis revenue au bercail.
« Plus tard, aux heures de la méditation, je me laisserai peut-être aller aux souvenirs de ma vie militaire. Je penserai à ces bataillons si braves, si dévoués, si patriotes, qui n'ont pu sauver nos provinces, mais ont conservé notre honneur. Ma place était dans une autre armée qui, elle aussi, sert la France en portant au loin son nom chéri. Nous ne sommes armés ni de canons ni de fusils, et nous sommes conquérants. Savez-vous où nous allons et combien nous sommes ? Je vais vous le dire :
« 2.500 Franciscains sont en Chine, au Maroc, en Egypte et en Amérique ;
« 1.500 Jésuites dans le Bengale, dans la Guyane anglaise, à Madagascar, en Arménie, etc.
« 1.000 Capucins dans les différentes contrées des Indes et dans les îles de l'Océan indien ;
« 750 prêtres des Missions Étrangères de Paris, dans le Japon, la Chine, la Corée, la Malaisie et le Tonkin;
« 530 Dominicains en Mésopotamie, au Tonkin central et aux Philippines ;
« 31 Oblats à Ceylan, à Java et dans la Colombie ;
« 217 Lazaristes en Abyssinie, en Perse, au Kian-Si, au Brésil, et clans diverses contrées d'Amérique.
« Telle est l'armée dans laquelle je vais combattre. Le bruit de nos pas est moins retentissant que celui de l'armée que je quitte, mais dans l'une comme dans l'autre on combat pour la patrie. »
« J'écoutais en silence et je me disais : Le soldat et le religieux sont les deux côtés d'une même médaille ; si cette médaille se brisait, tout s'écroulerait autour de nous ; car les sciences, les arts, le commerce, l'industrie, l'agriculture ne vivent qu'à l'ombre de cette médaille.
<c Lorsque j'exprimais ces pensées devant mon blessé, il souriait et me tendait la main.
« Le docteur dut enfin reconnaître que mon jeune ami ne retrouverait jamais l'usage de son bras. L'éclat d'obus dans l'épaule l'avait estropié pour toujours, et les souffrances devaient durer autant que sa vie.
« Il sortit un jour de ma maison qui aurait pu être la sienne, et je l'accompagnai jusqu'à son couvent de la rue de Sèvres.
« J'avais de ses nouvelles et trois années se passèrent. En 1874 il fut envoyé en Abyssinie. Je voulus le conduire moi-même au port d'embarquement. Après une longue étreinte sur le rivage, il s'arracha de mes bras, et, s'agenouillant, il embrassa la terre, en disant: «Adieu, ma France bien-aimée, que Dieu te protège I »
« Longtemps je suivis des yeux le navire qui emportait celui que je considérais comme un fils. Quelques lettres d'Abyssinie me parvinrent jusqu'en 1883.
« Au mois de mai de cette année-là, un journal me tomba sous les yeux, et j'y lus : Le Frère J. Gérard, Lazariste, ancien officier de l'armée française, est mort dans le royaume de Samara, en soignant les malades atteints du typhus. »
Rien de plus. Ses anciens services étaient oubliés, de
son noble caractère on ne se souvenait pas C'est bien
la mort du simple soldat dans le sillon solitaire, lorsque la neige tombe pour lui servir de linceul.
Nous avons laissé le général Chanzy en présence de la ville de Beaugency (1), qui vient de lui échapper. Cependant il contient l'ennemi.
En tenant tête aux différents corps qu'il avait devant lui, Chanzy ne perdait pas de vue la rive gauche de la Loire. Il craignait que son aile droite ne fût débordée.
Pendant trois jours de suite, les 7, 8 et 9 décembre, les Allemands attaquèrent très vivement notre armée qui résista admirablement. Le 10 décembre, le prince Frédéric-Charles arrivait au secours du grand-duc de Mecklembourg, avec deux corps d'armée.
Chanzy battit en retraite sur Vendôme (2), le 11 décembre, et gagna la ligne du Loir le surlendemain, 13. Cette retraite fait le plus grand honneur au général.
De Vendôme, il menaçait le flanc de ses adversaires, s'ils descendaient d'Or]éans sur Tours, et pouvait gagner
(1) Beaugency (Loiret), 4650 habitants, sur la Loire.
(2) Vendôme (Loir-et-Cher), 92 60 habitants, sur le Luir.
Châteaudun et Chartres, s'il fallait tenter une pointe sur Paris.
Les positions de Vendôme furent défendues pendant deux jours, les 14 et 15 décembre, dans une suite d'engagements sérieux. Le 15, dès que le jour parut, Ghanzy adressa un ordre à son armée : « Pour de nouveaux efforts, il faut l'ordre, l'obéissance, la discipline. Mon devoir est de l'exiger de tous ; je n'y faillirai pas. La France compte sur votre patriotisme ; et moi, qui ai l'insigne honneur de vous commander, je compte sur votre courage, votre dévouement et votre persistance. » L'armée se battit jusqu'à la nuit, et empêcha l'ennemi de franchir le Loir. Mais la perte de la position importante de Bel-Essort obligea Chanzy de battre en retraite pour la troisième fois. Les résistances opposées par nos troupes avaient été poussées jusqu'aux dernières limites. L'armée était épuisée par le froid, les neiges, la boue des chemins et des bivouacs. Le général résolut alors de repasser le Loir et de se diriger sur le Mans.
Cette retraite s'opéra dans un ordre parfait. Le mouvement commença lel6 décembre. Après le passage des troupes, le génie fit sauter les ponts établis sur le Loir. Quelques heures après, les Allemands entraient dans Vendôme, et réparaient les ponts pour se mettre à la poursuite de Ghanzy. Il y eut dans cette retraite de regrettables paniques ; mais à côté, on vit des actes de bravoure remarquables. Une partie de la division Gougeard, à l'exemple de son chef, se montra admirable à la défense de Droué. Dans la journée du 17 décembre, le lieutenant-colonel Koch et le capitaine Joly se distinguaient par d'héroïques défenses.
Les chemins étaient tellement mauvais que les Allemands ralentirent leur poursuite et l'abandonnèrent bientôt. Ils se retirèrent sur leurs centres de ravitaillement, le grand-duc de Mecklembourg sur Chartres, et Frédéric-
Charles sur Orléans. Le premier occupait le pays, de Tours à Chartres ; le second se tint à portée de Paris, de Rouen et de Bourges.
La première armée de la Loire, devenue l'armée de l'Est, venait de porter, le 19 décembre, son quartiergénéral à Beaugy, entre Bourges et Nevers.
Si nous écrivions un ouvrage technique, nous insisterions sur l'habile tactique employée par le général Chanzy. Avec une armée instruite, disciplinée, il eût certainement vaincu les Allemands.
Les ennemis eux-mêmes ont avoué leur lassitude. « La guerre changeait d'aspect , a dit l'Allemand von der Goltz ; de toute ferme , de tout buisson partaient des coups de feu qui obligeaient nos patrouilles de cavalerie à de continuelles poursuites sans qu'on découvrît rien... Notre armée était forcée de doubler, de tripler ses avant-postes et d'occuper beaucoup plus de terrain que ne le permettaient ses effectifs. Les combats devenaient moins énergiques, ils étaient menés avec moins de vivacité, et, ce qui est caractéristique, la fusillade à grande distance et la canonnade avaient grandi enimportance... Des corps d'armée, des bataillons, il ne restait plus que le titre, non la force et la valeur. Les meilleurs éléments avaient disparu, enlevés par les balles et les fatigues. Sur les chemins où devaient passer les batteries, on était obligé d'étendre une couche de branchages, si l'on ne voulait pas voir la roue du canon s'enfoncer jusqu'au moyeu... Dans l'armée du Grand- Duc, il y avait des compagnies dans lesquelles quarante hommes et plus n'avaient pas de chaussures. Enfin, on n'avait pu compléter les munitions ; il y en avait bien encore pour quelques combats, mais pas assez pour entreprendre une série d'opérations. »
Le même officier ajoute qu'il fallait user avec économie et ménagement des troupes allemandes, qui avaient
passé par des épreuves presque intolérables, que le-s cadres étaient confondus d'une façon extraordinaire, et qu'il se formait des idées militaires toutes nouvelles.
Le moral de l'armée allemande était donc aussi très affaibli. En un mot, la grande machine de M. de Moltke perdait de sa puissance ; les ressorts s'usaient.
Le général Chanzy arrivait au Mans le 19 décembre. Son premier soin fut la réorganisation de son armée. 11 distribua la défense entre les trois corps : Jaurès, avec le 21% occupait le plateau de Sargé ; le général de Colomb, avec une partie du 17e corps et la division de Bretagne, commandée par Gougeard, défendait le plateau d'Auvours ; Jauréguiberry, avec le reste du 17e et le 16e corps, gardait les hauteurs en avant de Pontlieue (1).
Pendant qu'il prenait les dispositions les plus habiles, le général Chanzy reçut, le 22 décembre, par le ballon Lavoisier, un émissaire du général Trochu, le capitaine d'état-major de Boisdeffre.
Le président du gouvernement de la Défense nationale, gouverneur de Paris, prévenait confidentiellement Chanzy qu'il ne réussirait pas à faire la trouée ; qu'il était impossible de rompre les lignes d'investissement ; que, lors même que la grande sortie n'échouerait pas, ses troupes arrivées à six ou huit lieues de Paris manqueraient absolument de munitions. Selon Trochu, Paris ne pouvait être débloqué que par les armées de la province ; il ne tiendrait que jusqu'au 30 janvier ; mais, dès le 20, il capitulerait, car les huit jours suivants suffiraient à peine pour assurer le ravitaillement d'une immense population.
Le général Trochu ne se trompait pas en disant que si la trouée s'exécutait, l'armée de Paris n'irait pas loio. Même fort riche en munitions, cette foule désordonnée,
(1) Toutes ces localités se trouvent dans le canton du Mans (Sarthe).
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sans instruction, sans discipline, devait finir comme l'armée de Sedan. Oui, Paris ne pouvait être débloqué que par les armées de province, et non par la seule armée de Chanzy.
Il fallait pousser la deuxième armée de la Loire entre Evreux et Chartres, l'armée de Bourbaki entre Nogentsur-Seine et Château-Thierry, l'armée de Faidherbe entre Compiègne et Beauvais. Toutes trois unissant leurs efforts, combinant leurs mouvements, coopérant à l'exécution d'une même pensée, pouvaient peut-être percer les lignes d'investissement, si, le même jour, l'armée de Paris tentait un suprême effort.
Ce fut là le plan proposé par le générai Chanzy à Gambetta. Ce plan fut repoussé. Gambetta voulut que Bourbaki s'occupât de dégager Belfort assiégé.
Le général fut d'abord attristé, puis effrayé en voyant les conséquences désastreuses des projets du ministre de la guerre. Il comprit les dangers de cette diversion dans l'Est qui devait aboutir à la plus épouvantable des catastrophes. Entreprendre une si vaste opération au plus fort de l'hiver, avec des jeunes gens, dans un pays de montagnes, par les neiges et la pluie I
Pour imaginer cette folle entreprise, il fallait ignorer ce qu'est le soldat, ce qu'est la guerre, ce qui est possible à l'homme.
Vainement Chanzy insista-t-il pour faire adopter son plan par Gambetta, celui-ci répondit de nouveau que son plan de la campagne de l'Est était le meilleur. Dès ce jour-là, Paris fut perdu. « Les ordres étaient formels, écrit Chanzy, et le mouvement simultané sur Paris devenait inexécutable. L'armée de la Loire n'avait plus d'autre devoir à remplir envers la patrie que de se fortifier solidement sur les positions du Mans pour y recevoir l'ennemi (1). »
(1) Chanzy, Loire> pages 234-255.
Tout en se plaçant sur la défensive, le général faisait la petite guerre ; des patrouilles de cavalerie sillonnaient le pays; les francs-tireurs inquiétaient l'ennemi; des reconnaissances d'infanterie combattaient sans cesse et l'armée prenait chaque jour une vigueur nouvelle. Les colonnes mobiles commandées par les généraux Rousseau, de Jouffroy, Gurten, Bary, par le colonel Goursaud, harcelaient les Allemands. Ainsi se passèrent les derniers jours de décembre et la première semaine de janvier.
Alors l'ennemi voulut en finir avec cette armée de la Loire qui, sous l'habile commandement de Chanzy, devenait redoutable et pouvait à la longue détruire les Allemands et délivrer la France.
L'armée du prince Frédéric- Charles s'avança tout entière, pendant que le duc de Mecklembourg attaquait le général Rousseau à Nogent-le-Rotrou(l). 58.000 hommes d'infanterie, 16.000 cavaliers, 324 pièces de canon se mettaient en mouvement contre l'armée de la Loire.
Chanzy rallia ses troupes sur les lignes du Mans, avec l'aide de l'intrépide et ] habile amiral Jauréguiberry. De nombreux et terribles combats furent livrés à cette occasion, et les Allemands ne marchèrent que pas à pas. Leur historien, von der Goltz, déclare que jusqu'alors ils n'avaient jamais trouvé une telle résistance.
Cette lutte était malheureusement engagée sur une ligne trop étendue ; plus de dix-huit lieues sont difficiles à défendre, lorsque les généraux qui commandent n'ont pu combiner leurs mouvements. La division Curten, la plus éloignée, ne put rejoindre et se rejeta sur la Flèche. Ce fut un grand malheur, car cette division aguerrie devait, à la bataille du Mans, défendre la position de la Tuilerie.
Chanzy sut enfin que 80.000 hommes allaient l'attaquer.
1) Nogent-le-Rotrou (Eurd-et-Loir), 7.000 hab.
L'ennemi, loin d'envoyer des troupes contre Bourbaki, augmentait celles qui marchaient vers Ghanzy.
M. de Moltke prescrivit à Frédéric-Charles de prendre l'offensive. Dans ce moment même le général Chanzy, épuisé de fatigues, tomba sérieusement malade. Son état ne tarda pas à inspirer des inquiétudes et Ton craignit qu'il ne fût atteint de la petite vérole qui sévissait alors dans l'armée. Plus le péril grandissait autour de lui, plus s'élevait et s'échauffait son cœur. Dévoré par une fièvre ardente, couché dans son lit, il adresse de tous côtés ces dépêches qui respirent l'ardeur. Le corps est épuisé, mais l'âme demeure ferme. A cette heure critique, le ton du commandement y semble encore plus décidé que de coutume.
L'ennemi s'est avancé et Chanzy défend avec acharnement ses positions. Un officier de marine, M. Ribell, combattit durant plus de cinq heures, avec une admirable bravoure, pour conserver avec sa brigade la position de Changé (1).
« Au Gué-la-Hart, écrit un officier allemand, la résistance est énergique ; il faut enfoncer de vive force portes et fenêtres ; de nombreuses victimes tombent Lorsqu'une maison occupée par les Français est prise, les uns veulent se rendre, les autres, enflammés de rage (wuthentbrannt), continuent la lutte. Des soldats demandent quartier et veulent sauter par la fenêtre ; leur capitaine transperce de son épée un des fugitifs C'est un
combat homme à homme (2). »
Serré de près, Chanzy prit toutes ses dispositions de bataille. Ses ordres sont de véritables modèles ; il est sévère, impitoyable pour les faiblesses ; ses positions sont bien choisies et il espère remporter la victoire.
Le 10 janvier, le général gardait encore le lit. Le 11,
(1) Changé (Sarthe), 2.500 hab., canton du Mans.
(2) Von Kleist, p. 145.
à sept heures et demie du matin, il s'arrachait de ce lit de souffrances et montait à cheval. Le général voulait voir son armée. Il ne peut s'empêcher de sourire en apercevant les Prussiens, placés aux avant-postes, jeter des boules de neige aux Français qui prennent goût au jeu, et ripostent en riant.
La bataille du Mans allait se livrer.
Lorsque le jour parut, la neige cessa de tomber. Pendant la nuit, elle avait couvert le sol d'une couche épaisse et dure. Le temps était froid et clair. Les mouvements de la bataille se dessinaient de loin, et l'armée du général Chanzy, fière et calme, était prête pour la lutte.
Bientôt un bruit formidable se fait entendre et l'ennemi attaque de tous côtés à la fois.
A gauche, Jaurès se maintient sur la rive droite de l'Huisne pendant quelque temps ; mais , acculé par le grand-duc de Mecklembourg, il se retire sur la seconde ligne. A droite de notre armée, l'amiral Jauréguiberry repousse les attaques. Dans l'après-midi, l'ennemi reprend Champagne, gravit le plateau d'Auvours et refoule les troupes qui le défendent. Une partie de nos forces se débandent. Gougeard braque sur les fuyards deux canons chargés à mitraille et menace de faire feu. Il arrête ainsi la panique et rallie quelques débris.
Gougeard fut admirable. A la tête d'une colonne d'attaque, composée des mobilisés de Rennes, de ceux de Nantes, des zouaves pontificaux et d'un bataillon d'infanterie, il enlève le plateau.
Lorsque la nuit vint, la bataille du Mans n'était pas perdue, car nous avions conservé nos lignes de défense après de sanglants efforts. Chanzy comptait sur le len-
demain, envoyait ses ordres aux généraux et adressait une dépêche à M. Gambetta.
Le général ignorait encore que l'importante position de la Tuilerie avait été abandonnée. Malgré sa colère et son désespoir, Chanzy annonce à son armée cette nouvelle avec modération : « Des mobilisés de Bretagne, cédant à une panique produite par un retour offensif fait sur le soir par un bataillon ennemi, ont abandonné sans résistance l'importante position de la Tuilerie, qu'ils étaient chargés de défendre. De telles paniques sont une honte et je prescris au vice-amiral Jauréguiberry d'ouvrir une enquête sur ce fait déplorable. »
Nous avons déjà eu l'occasion de dire (1) q ueces mobilisés de Bretagne, qui arrivaient du camp de Gonlie, n'avaient jamais vu le feu et ne savaient même pas se servir de leurs mauvais fusils.
Peut-être serait- on tenté de reprocher au général Chanzy d'avoir confié un tel poste à d'aussi mauvaises troupes. Mais le général pouvait ne pas croire que la Tuilerie serait atteinte par la bataille.
En effet, ce fut vraiment par hasard que les Allemands parvinrent à la Tuilerie. Vers la fin de la journée, sur un pressant appel du prince Frédéric-Charles, le 10* corps de Voigts-Rhetz marchait au secours du 3*, engagé contre Jauréguiberry. Un peu avant la nuit, l'avant-garde de ce 10e corps, sous les ordres du général de Kraatz- Koschlan, débouchait sur la route de Tours devant la Tuilerie. Elle fut repoussée ; mais, pendant le combat, une compagnie du 17e régiment, commandée par un lieutenant, s avance à gauche jusqu'au pied de la hauteur, et, se servant habilement du terrain, arrive peu à peu jusqu'aux mobilisés de Bretagne qui, croyant la bataille terminée, préparaient la soupe. Bas les armes! crie le lieutenant avec audace. Frappés d'une folle ter-
(1) Récits militaires, 2e série : après sedan.
reur, en voyant l'ennemi apparaître tout à coup et si près, les mobilisés prennent la fuite. Ce poste important fut donc enlevé par une compagnie et sans tirer un coup de fusil. Le général prussien s'empressa d'envoyer des renforts et la position fut perdue pour nous, car la nuit était venue.
Cet événement fut si soudain, si rapide, que ni les troupes voisines, ni les habitants de la ville ne voulurent y croire. Jauréguiberry tenta vainement un retour offensif. « Les hommes, accablés de fatigue, épouvantés par cette attaque dans les ténèbres, se couchaient sur la neige et refusaient d'avancer, de reprendre une position qu'ils avaient eux-mêmes fortifiée ; une fois aux mains des Prussiens, la Tuilerie leur semblait imprenable (1). »
Toute la nuit se passa en efforts infructueux ; les généraux, les colonels, les capitaines ne purent arracher les soldats à leur inertie. Ce n'était qu'une cohue découragée. À quatre heures du matin , Chanzy fit parvenir cette dépêche à l'amiral : « La situation est grave ; nous ne pouvons nous en tirer que par une offensive vigoureuse. Dès ce matin, au jour, vos troupes se reconnaîtront et reprendront confiance : tout peut être sauvé. »
Mais, au jour, tout était perdu. Les officiers ne purent rallier les fuyards, et les généraux annonçaient à Chanzy que les soldats qui étaient restés ne se battraient pas.
L'amiral Jauréguiberry écrivait au général en chef : « Je suis obligé de dire qu'une retraite me semble impérieusement commandée. »
Ce fut alors que Chanzy fit cette dernière réponse : « Le cœur me saigne ; mais quand vous, sur qui je compte le plus, vous déclarez la lutte impossible, je cède... »
Chanzy s'était d'abord dirigé sur Alençon, mais Gambetta lui ordonna d'opérer sa retraite sur Laval (2).
(1) Le général Chanzy, par Arthur Chuquet.
(2) Chanzy : Loire, p. 338, 340, 349.
La eige ne cessait de tomber, le froid était excessif, et les soldats, épuisés de tant de marches et de combats, se laissaient tomber sur les routes. Jaurès fut le héros de cette retraite. Le corps qu'il commandait demeura ferme et discipliné, malgré quelques défaillances. L'amiral Jauréguiberry mandait à Ghanzy que la plupart de ses régiments se dispersaient, que les fuyards restaient sourds à la voix de leurs officiers et renversaient les cavaliers qui s'opposaient à leur passage. « On a tué deux soldats qui refusaient de s'arrêter, et cet exemple n'a rien fait sur les autres. Depuis trente-neuf ans que je suis au service, je ne me suis jamais trouvé dans une position aussi navrante pour moi. »
Le 17 janvier, l'armée de la Loire était à Laval, et Gambetta arrivait dans cette ville le 19. Il fallait prouver à la Bretagne que la guerre était faite pour la patrie et non pour la République ; Gambetta le déclara publiquement, et Chanzy obtint que Lipowski, Gathelineau, Gharette seraient nommés généraux à titre auxiliaire. Ils devaient défendre la Bretagne pied à pied, tandis que les généraux Béranger et Gleret protégeraient le val de la Loire. Le 17e corps devait recevoir dans ses rangs tous les mobilisés du camp de Gonlie, et prenait le nom d'armée de la Bretagne. Le général de Colomb, appartenant à l'armée régulière, était mis à la tête de cette nouvelle armée.
Pendant que ces choses se préparaient, le général Chanzy formait des projets inspirés par son désir d'aller au secours de Paris.
Le 29 janvier, la nouvelle de l'armistice signé par le gouvernement parvint à l'armée de la Loire.
Après plus d'un mois d'efforts héroïques, de combats acharnés, de sublimes sacrifices, après s'être replié d'Orléans sur Josne, de Josne sur Vendôme, de Vendôme sur le Mans, du Mans sur Laval, le général Chanzy devait remettre l'épée au fourreau.
Il se souvenait cependant qu'en 1792, Barbaroux, Roland et Servan, examinant une carte de France, se disaient que, battue sur le Rhin et au delà, la liberté devait se retirer derrière les Vosges et la Loire ; que, repoussé dans ses retranchements, il lui restait encore, à l'est, le Doubs, l'Ain, le Rhône ; à l'ouest, la Vienne, la Dordogne ; au centre, les rochers et les rivières du Limousin. Plus loin, ajoute Barbaroux dans ses Mémoires, nous avions l'Auvergne, ses buttes escarpées, ses ravins, ses vieilles forêts, et les montagnes du Velay couvertes de sapins.
Ce sont là de belles pensées patriotiques ; mais on ne défend pas le sol national avec des fleuves et des montagnes seulement: il faut mieux et plus que ces obstacles matériels. Sur les rives de ces fleuves, sur le penchant de ces monts, il faut des hommes élevés dans l'amour de la patrie. A chaque foyer domestique, sur les bancs de l'école du village, sous la voûte de l'église, le mot patrie doit être prononcé avec un religieux respect. Ce mot doit être le premier murmuré par la mère près du berceau de l'enfant, il doit être le dernier sur les lèvres du vieillard mourant.
N'invoquons pas la patrie aux seules heures de l'invasion, n'en parlons pas avec emphase, apprenons à l'aimer aux jours calmes de la paix, considérons -la comme la meilleure part de nous-mêmes, et n'oublions jamais que, riches ou pauvres, savants ou ignorants, nous devons tous vivre et mourir pour elle.
Dans le monde lettré, on voit parfois le scepticisme sourire au mot de patrie. Habituons-nous à flétrir sans pitié ces sentiments qui abaissent les âmes.
Dans l'échelle sociale, ceux qui sont en haut doivent élever jusqu'à eux les pensées de la foule ; à ces hommes qui, depuis la naissance jusqu'à la mort, tracent des sillons sur la terre, il faut enseigner ce qu'est la patrie : leur champ arrosé de sueur, les tombes des aïeux, le
clocher du village, le fleuve qui traverse la plaine, ta montagne qui borne l'horizon.
C'est seulement lorsque l'idée de patrie sera dans tous les cœurs, que nous pourrons défendre la France jusqu'aux rochers du Limousin, jusqu'aux sommets neigeux de l'Auvergne.
Dieu veuille nous accorder ce bonheur! Alors seulement nous pourrons faire la guerre à outrance, comme le demandait le général Chanzy.