‹ Récits militaires (volume 3)Chapitre 9 sur 21 · VUS · texte numérisé non relu

VUS

Les succès de la Prusse sont moins dus à ses études sur l'art de la guerre, qu'à son esprit militaire. Frédéric souriait de pitié, lorsqu'après Rosbach (2), il voyait nos généraux imiter servilement tel mouvement de l'exercice prussien, ou tel détail de l'uniforme, et ne pas voir que les victoires sont dans les institutions, dans les mœurs, dans le langage.

Un jour de revue, le roi de Prusse passait devant un soldat qui, par coquetterie, étalait un cordon et n'avait pas de montre.

« — Quelle heure est-il à ta montre? » dit le Roi.

Le grenadier tire alors son cordon qui supportait une balle de fusil : -

« — Voilà ma montre, sire, elle m'apprend que je dois, à toute heure, être prêt à mourir pour votre Majesté. »

S'arrêtant devant un officier, dont la figure portait une profonde cicatrice, le Roi lui dit :

(1) Colonel Carion-Nisar, Essai sur l'histoire générale de Vart militaire t. II, p. 222.

(2) Rosbach (Saxe). Frédéric II y battit en 1757 les Français commandés par le maréchal de Soubise.

k — Dans quel cabaret as-tu reçu cette balafre ? » « — A Kollin (1), où votre Majesté paya l'écot. » Ces minuties, ces riens sont le secret des victoires ; l'esprit qui inspire ce grenadier, cet officier, est celui d'une nation militaire. Celui qui la gouverne porte l'épée, monte à cheval et sa voix se fait entendre.

Cela n'empêche pas la venue des mauvais jours ; mais ils passent rapidement, si l'esprit est demeuré le même. Ne soyons donc pas assez naïfs pour imiter la Prusse dans la seule partie matérielle ; demandons-lui ses institutions, son esprit militaire, donnons comme elle une supériorité sociale à Tarmée ; et si la guerre se fait un jour, souvenons-nous qu'en 1870-1871, l'armée allemande, pour nous vaincre, a sacrifié 127.000 de ses meilleurs soldats.

Le 28 septembre 1870, après la capitulation de Strasbourg, le général Werder, libre de ses mouvements, envoya en avant le 14e corps d'armée, sous les ordres du général Degenfeld. Ce 14e corps comptait 51 .000 hommes, dont 18.000, sous les ordres de Tresckow, furent employés au siège de Belfort. Si Ton en croit un témoignage allemand, le 14e corps avait pour mission de tenter un coup de main sur Langres, qui interceptait la ligne ferrée, et empêchait Werder de se porter sur Châtillon-sur-Seine et Troyes, dans le but de mettre obstacle aux concentrations des troupes françaises. Le major-général prussien avait, en conséquence, recommandé de bombarder Langres à l'aide des pièces de gros calibre qui avaient servi au siège de Strasbourg. Le 14e corps avait, eu

(1) Kollin (Bohême). Le 18 juin 1757, les Autrichiens y défirent complèteni ent Frédéric II.

outre, pour mission de réparer ie chemin de fer de Blainville à Chaumont, par Epinal et Faverney.

Quelles étaient les troupes et les généraux qui allaient s'opposer à la réalisation des plans de M. de Moltke ? D'abord les francs-tireurs, tant fêtés par les parisiens, lors de leur visite à l'Exposition de 1867. Ils devaient être commandés par des chefs intrépides : le commandant du génie Varaigne, le capitaine Bourras, également de l'arme du génie, le capitaine d'artillerie Perrin, échappés de Sedan, et qui offrirent leurs services dès la seconde semaine de septembre.

Le général commandant les forces françaises concentrées à la hâte dans l'Est, fut Gambriels.

Officier de mérite, artiste distingué, le général Cambriels (Albert), né dans le département de l'Aude en 1816, était fils d'un général du premier Empire. Sorti de l'Ecole de Saint-Cyr, Albert Cambriels devint officier supérieur en 1853, et fut colonel du 84e en 1859. Il eut l'honneur de tirer le premier coup de fusil àMontebello. Général de brigade en 1863, il fut placé, au moment de la guerre de 1870, dans le 3e corps (maréchal Bazaine). N'ayant pu rejoindre l'armée du Rhin, il figura dans le 12e corps et fit la campagne sous les ordres du général Lebruiic Depuis le 25 août 1870, il était divisionnaire.

Atteint d'une grave blessure à la journée de Sedan, Gambriels fut renvoyé sans condition, avec la plupart des blessés qui se trouvaient dans les ambulances tombées au pouvoir des Allemands.

Devenu libre, et quoique souffrant de sa blessure, il se mit à la disposition du gouvernement de Tours, qui le chargea de préparer la défense dans l'Est et de barrer le passage à Werder. Telle fut l'origine de la première armée de l'Est, à laquelle nous conservons ce titre, un peu ambitieux peut-être.

S'il avait suffi d'un chef compétent, instruit, actif, doué

d'un coup d'œil juste, sachant communiquer le feu sacré aux troupes exercées, bon et dévoué pour les soldats, les Vosges eussent été infranchissables, ou du moins l'ennemi rebuté, décimé, eût été contraint à moins d'audace. Mais il est impossible de se rendre un compte exact des difficultés de toute nature que rencontra le brave et malheureux général.

L'historien officiel allemand suppose que Cambriels s'occupait, vers le milieu de septembre, d'organiser un corps d'armée, et que ce corps se composait en partie de l'armée dite de Lyon, de la garnison de Besançon et des mobiles de Belfort. Il va même jusqu'à dire que ce corps d'armée atteignit le chiffre de 30.000 hommes, en comptant de nombreuses gardes nationales et les francstireurs, le tout constitué « en grandes unités tactiques. »

Le général Cambriels n'avait pas de soldats, mais des bandes indisciplinées, sans instruction, impossibles à encadrer, faute de sous-officiers, de vieux soldats et d'officiers de troupe.

A la fin de septembre, il y eut dans le sud du département de la Meurthe quelques petites expéditions de francs -tireurs contre des gendarmes prussiens qui jetaient la terreur clans le pays ; à Flavigny-sur-Moselle et à Vézelise, une dizaine de ces maraudeurs furent tués ou faits prisonniers.

Le commandant de la 4e compagnie des francs-tireurs de la Meurthe, presque tous originaires des environs de Nancy, le capitaine d'Hautel, ancien officier de Grimée, n'en fit pas moins la campagne avec une bravoure et un entrain qui excitait les troupes (1).

Le général Cambriels, s'attendant chaque jour à voir l'armée allemande déboucher par les défilés des Vosges, confiait au général Dupré, qui disposait d'une dizaine de

(1) Cet officier distingué est mort à Dôle en 1872, des suite de ses

fatigues.

mille hommes et de deux batteries, le soin de se porter vers Saint-Dié, à Nompatelize et au bois de la Woivre.

Le plan de Werder était de se reporter au sud de Bar, sur Etival, et plus au nord par Schirmeck, sur Raon-1'Etape. Un commencement de défense, consistant en abatis d'arbres, en coupures de routes, en amoncellements de matériaux, attendait le général Degenfeld qui ne tarda pas à rencontrer quelques francs-tireurs. Après un engagement, les Badois, malgré des pertes assez sérieuses, s'emparèrent de Raon-1'Etape et d'Etival. Le passage des Vosges était forcé et les Allemands en devenaient maîtres.

L'objectif principal des douze mille Allemands était la ville de Saint-Dié, qui leur semblait le centre de la résistance; le 6 octobre 1870, commença le mouvement offensif.

Les Français étaient postés sur les hauteurs du village de Nompatelize (1), que couvrirent bientôt d'épais nuages de fumée, et qui, centre de l'action, ne tarda pas à être enveloppé d'un cercle de feu. A droite et à gauche du champ de bataille, s'étendaient des forêts assez profondes.

L'artillerie badoise, triple de la nôtre, écrasait nos malheureux bataillons, dont la tenue, sous une pluie de projectiles, était des plus courageuses. A onze heures, le général Dupré fut atteint d'une balle à la mâchoire inférieure, et céda le commandement au lieutenantcolonel Hocdé. La victoire eût peut-être récompensé les efforts de nos braves soldats, si ce brillant officier n'eût été, au moment décisif, renversé par un éclat d'obus, qui lui brisait un bras et une jambe. 11 fut transporté chez le curé de la Bourgonce (2). Le soir, un chirurgien poméranien lui pratiqua une double amputation ; mais

(1) Village des Vosges, 612 habitants, canton de Raon-1'Etape.

(2) Village des Vosges, 757 habitants, canton de Saint-Dié. Le combat de Nompatelize porte aussi le nom de combat de la Bourgonce.

la fièvre se déclara ainsi que le délire, et le brave colonel mourut dans la matinée du 9 octobre.

Vers midi, l'ennemi étonné suspendait sa marche en avant ; à deux heures, commençait la déroute des Badois, fuyant dans la direction des bois voisins. Une heure plus tard, ayant reçu de sérieux renforts, ils se maintiennent d'abord, ils se décident assez mollement à reprendre l'offensive, pais essayent, sans grands résultats, de déloger les Français du bois des Jumeaux. Enfin ces derniers conservent leurs, positions aux environs de Saint-Dié où l'ennemi ne pénètre qu'avec hésitation.

Les francs-tireurs bretons, avec quelques compagnies de mobiles des Deux-Sèvres, après avoir marché pendant toute la nuit du 5 au 6 octobre, ne peuvent arriver sur le terrain de l'action qu'au moment où elle touchait à sa fin. Mais ils défendent énergiquement les passages de la Gravelle, des Hautes- Jacques et du Mont-Repos, entre Saint- Dié et Raon-1'Etape. Ils coupent les routes qu'ils encombrent d'énormes sapins et se maintiennent seuls pendant trois jours. Les retours offensifs qu'ils firent, en rayonnant autour de leurs positions, ne furent pas inutiles ; le 6 octobre, le capitaine d'Hautel, suivi de vingt-cinq francs-tireurs, entrait résolument dans Nompatelize et mettait hors de combat une dizaine d'Allemands.

Nous perdions, dans cette affaire de Nompatelize, environ 1.400 hommes, dont 300 morts, 450 blessés, et 650 prisonniers. Le pays couvert de bois était favorable à la défense, et nos troupes avaient l'avantage du nombre. Chacune des colonnes qui attaquaient n'était composée que de deux bataillons , celle de la rive droite avait une section d'artillerie, et l'autre dix bouches à feu. On eût pu profiter de la division de l'ennemi, du couvert du bois et du brouillard pour opérer sur une seule rive et y accabler l'assaillant. Mais on combattit sur les deux rives. Sur la rive gauche, l'avantage fut un moment de notre

côté ; la situation des Allemands devenait grave, car ils n'avaient que neuf compagnies déployées sur un front de sept kilomètres. Avec un adversaire plus exercé ils eussent été battus.

Une place d'honneur, dans ce récit, devrait être accordée au lieutenant de compagnies franches qui, pendant la plus grande partie de la journée du 6 octobre, défendit le défilé entre la Salle et Saint-Rerny.

Cet officier, dont la France ne doit pas oublier le nom, est mademoiselle Antoinette Lix.

L'héroïne de tant d'aventures glorieuses est née à Golmar en 1839. Après avoir pris son brevet d'institutrice, elle éleva pendant quelque temps l'enfant d'un riche Varsovien, qui se trouva engagé dans le soulèvement de 1863 de la Pologne contre la Russie. En qualité de franc-tireur dans l'armée polonaise, Mlle Lix se fit admirer par sa bravoure, son énergie dans le péril, son intelligence à toute épreuve. Les Russes furent vainqueurs et Mlle Lix revint en France. De chef de francstireurs elle devient sœur de charité en 1866, pendant une épidémie qui sévit à Lille.

Son dévouement ayant été apprécié par le gouvernement impérial, Mlle Lix obtint un emploi dans l'administration des postes et fut nommée directrice du bureau de Lamarche (Vosges).

C'est là que la guerre de 1870 vint la surprendre. Avec son caractère ferme jusqu'à l'audace, son ardent patriotisme, elle se jeta dans la lutte contre l'envahisseur. Un soir, on apprenait dans un village des Vosges la capitulation de Sedan; une soixantaine d'hommes de tout âge et de toute condition se réunirent pour organiser la défense du pays. On songea tout d'abord à la formation des francs-tireurs. « Me voilà, dit la directrice des postes de Lamarche, un fusil de plus c'est toujours ça. »

Celui qui venait d'être nommé capitaine s'avance et répond : « Vous êtes reconnue, Mademoiselle, ne cherchez pas à cacher qui vous êtes. » Et le brave homme raconte en quelques mots le passé de la nouvelle recrue.

Mlle Lix fut nommée lieutenant à l'unanimité des voix. Pendant toute la durée de la campagne, il n'y eut pas de chef plus respecté, mieux écouté et sachant mieux donner l'exemple de la persévérance, de l'intrépidité et du calme (1).

Dans la journée du 6 octobre, à la tête de ses francstireurs, Mlle Lix défendit un défilé entre la Salle et Saint- Remy ; vers midi, un gros de cavalerie badoise les chargea furieusement ; mais le tir des francs-tireurs fut tellement sûr et rapide, que pas un des cavaliers ne put arriver jusqu'à eux. Ils tirent demi-tour, laissant sur le terrain bon nombre d'hommes et de chevaux.

Parmi nos blessés les plus sympathiques se trouvait un élève de FEcole polytechnique, M. Pistor, qui, après s'être admirablement battu à la malheureuse affaire de Wissembourg, où il avait enlevé un canon à l'ennemi, et décoré de la Légion d'honneur pour cette action d'éclat, était venu se mettre à la disposition du commandant Bourras dont il était devenu le lieutenant d'état-major. La convalescence de M. Pistor devait durer longtemps. Ce ne fut qu'au mois de décembre qu'il put reprendre la campagne avec le grade de capitaine qu'il avait glorieusement mérité.

(1) Sa brillante conduite a valu à Mlle Lix plusieurs récompenses : au mois de janvier 1872, le gouvernement lui conféra une médaille d'or de première classe et la croix de bronze des ambulances. M. de Charette lui envoya, en 1873, la médaille des zouaves pontificaux, et les dames alsaciennes lui ont offert, en 1872, une splendide épée d'honneur d'un travail remarquable. Enfin, la Société nationale d'encouragement au bien lui décernait une médaille de bronze ; et en 1884, le secrétaire général de celte Société, M. Honoré Arnoul, lui a remis une médaille d'honneur de première classe en récompense de son livre: Tout pour la patrie (in-12, chez Bloud et Barrai, Paris).

Maîtresse de la Bourgonce, le 6 octobre, l'armée ennemie se portait, le 9, sur Rambervillers.

Avant leur départ, les -Allemands avaient incendié les plus belles maisons de la Bourgonce, sans avoir même le droit d'invoquer l'excuse des représailles contre les malheureux habitants qui n'avaient pris aucune part à la lutte.

Le 9 octobre, Favant-garde prussienne essaye de s'emparer de Rambervillers 1) ; elle est reçue par les gardes nationaux qui la mettent en déroute.

Le major Petitjean prend aussitôt les mesures nécessaires pour arrêter l'ennemi. Le cimetière, placé à l'intersection des routes de Saint-Dié et de Raon-1'Etape, est occupé par quatre-vingts gardes nationaux ; cent cinquante autres se forment à la hâte dans les faubourgs et dans une tuilerie. Ces braves gens, menacés d'être tournés, exécutentleur retraite en s'abritant derrière les haies, les meules, les moindres accidents de terrain, et, s'ils reculent, ce n'est qu'après avoir infligé à l'ennemi des pertes sensibles.

Vers le soir, après avoir défendu leurs barricades avec énergie, ils durent se replier vers la grande barricade, à la hauteur du café Henriot. Installés dès lors dans une partie de la ville, les Allemands se vengèrent de leur résistance, en fusillant six habitants qui n'avaient commis d'autre crime que de circuler dans les rues, lis allèrent jusqu'à s'emparer d'un pauvre idiot qui marchait devant eux, au hasard, inconscient, joyeux du bruit qu'il entendait, chantant et dansant. Le malheureux fut massacré.

Dans leur colère, les Allemands brisent portes et fenê-

(1) Chef-lieu de canton du département des Vosges, arrondissement d'Epinal ; 5.3i0 haletants.

très, pillent les boutiques, détruisent les meubles, fouillent jusqu'au dernier recoin des maisons pour découvrir des blessés français. Ceux-ci sont arrachés de leurs lits et tués à coups de crosse. L'un d'eux, nommé Noirelair, reçut jusqu'à quarante coups de baïonnette. Les Allemands regardaient les mains des habitants, et si ces mains étaient noircies par la poudre ou en conservaient même l'odeur, les malheureux étaient fusillés ; un ordre défendait d'enlever les morts.

La nuit fit cesser le cri lugubre des officiers allemands : ivorvatz (en avant). La pluie tombait épaisse ; de temps en temps retentissaient des coups de fusil auxquels succédait le silence.

Werder entre dans la ville, prend comme otage le conseil municipal, et frappe les habitants d'une énorme contribution de guerre.

Le général donna quatre heures pour réunir la somme exigée, sinon la ville allait être livrée au pillage de la soldatesque. Werder fît savoir aux habitants que, s'il avait" eu des canons, la ville eût été réduite en cendres. L'exaspération du général était d'autant plus violente, qu'il venait de perdre un intime ami, le major Berkfeld, celuilà même qui avait planté le drapeau allemand sur la cathédrale de Strasbourg.

Rambervillers avait bien mérité de la patrie. Citons parmi les défenseurs de cette noble petite ville : le commandant Petitjean, MM. Besson, Duffourt, Arnould, Pierre, Job et Retournard. Mais peut-être serait-il plus juste de rappeler les noms de tous les gardes nationaux.

Les Allemands perdirent sept officiers et cent quatrevingts soldats. Ils transportèrent à Raon-1'Etape plus de deux cents blessés.

Après Rambervillers eut lieu l'engagement de Brouvelieures, bourg situé à deux kilomètres de Saint-Dié. Au nombre des francs-tireurs qui se distinguèrent de

nouveau, il convient de rappeler la 16e compagnie (compagnie parisienne), capitaine l'Arbalitier. Le corps de Bourras, qui se montait à environ 600 hommes, eut à lutter contre 3.500 Prussiens soutenus par une batterie. Nos pertes furent d'une cinquantaine d'hommes et celles de l'ennemi durent être considérables, si Ton en juge par les scènes de violence qui suivirent le combat. Le soir même, à Bruyères et à Laval (1), des maisons furent incendiées, malgré les cris de désespoir des femmes chassées de leurs foyers. Laval presqu'entier fut détruit sans pitié. Le combat de Brouvelieures et les escarmouches antérieures permirent à nos troupes de gagner Remiremont, pendant que Werder marchait sur Epinal.

Dans la matinée du 12 octobre, dix uhlans étaient signalés près du cimetière de cette ville. Aussitôt une trentaine de gardes nationaux se mettent à la disposition du sous-lieutenant Enard (2). Ils se portent en avant du château, jusqu'aux abords de la ferme de Failloux. D'autres gardes nationaux viennent renforcer les premiers. Pendant que chacun s'apprête au combat, les Prussiens s'avancentdansladirectiondeRazimontetdeDeyvillers(3). Dès qu'ils sont à portée, les gardes nationaux commencent le feu sous les ordres de MM. Kromberg, Bonnin, Maulbon, Enard, anciens officiers ou sous-officiers de l'armée. Comment pouvait-on espérer que deux cent cinquante hommes arriveraient à défendre une ville ouverte ? Mais ces braves gens voulaient du moins sauver l'honneur.

Les Prussiens établirent deux batteries, dont l'une attaquait le château et le cimetière, et l'autre, le bois de la Woivre. Ce bois était en même temps tourné par un

(1) Bruyères (Vosges), 2.428 habitants ; chef -lieu de canton. — Laval (Vosges), 410 habitants, canton de Bruyères.

(2) Ce brave officier a écrit sur cette journée un récit aussi exact que patriotique.

(3) Deyvillers (Vosges), 615 habitants, canton d'Epinal.

escadron de cavaliers. Le lieutenant Enard y fut grièvement blessé.

L'armée allemande accentuait son mouvement en avant, dans la direction de Failloux où s'étaient barricadés quelques hommes résolus : ceux-ci, par suite d'un double mouvement convergent, se virent bientôt enveloppés ; quelques-uns parvinrent à s'échapper. Le caporal de la garde nationale Michel, commerçant très aimé et jouissant d'une grande considération dans la ville, reste sourd aux pressants appels de ses compagnons. Il ne veut pas abandonner son poste. Entouré par l'ennemi , il oppose une résistance héroïque ; le nombre ne l'intimide pas, il refuse encore de se rendre. Enfin, frappé de plusieurs balles, il tombe, et son corps est percé de coups de baïonnette.

Neuf gardes nationaux, cernés par les Prussiens, sont conduits à coups de crosse devant le général ennemi, qui les dirige sur Deyvillers. Les soldats allemands chargés de l'exécution de cet ordre, pillent en passant les maisons sur leur route. Ils rencontrent un pauvre jeune homme sans bras et le font prisonnier. Le père de ce malheureux dut l'accompagner pour lui donner du pain et Taider à prendre ses repas.

La résistance d'Epinal devenait impossible ; elle cessa à quatre heures. Sur les hauteurs qui dominent la ville, on voyait des uhlans qui, avec une audace inouïe, descendaient les pentes à pic qui séparent le terrain de la Justice de la place des Vieux Moulins. Sur le plateau môme, une batterie d'artillerie menaça la ville au premier signe de résistance.

Un peu avant cinq heures, les Allemands occupèrent Epi n al.

Au moment où les vainqueurs descendaient le faubourg Saint-Michel, un incident dramatique fit palpiter bien des cœurs : sans se laisser toucher par les cris de

désespoir de sa femme et de ses enfants, un homme sortit précipitamment de sa maison et se plaça au milieu de la route, genou à terre, épaulant sa carabine. Cet homme, nommé Dubois, ne songeait certes pas à lutter contre une armée entière, mais il voulait qu'en repassant le Rhin, le soldat de la Prusse emportât le souvenir d'un patriote français. Il y a de sublimes désespoirs, et cet homme préféra la mort à la douleur de voir ce baibare assis à son foyer.

Les Prussiens marchaient toujours, et lui le Français les laissait approcher. Lorsque les premiers rangs ne furent qu'à une centaine de pas, Dubois abaissa lentement sa carabine et fit feu. Un Allemand roula sur la route ; presque en môme temps un autre coup partit, et fit tomber un Prussien hors des rangs.

Feu! cria un officier. Une dizaine de coups de fusil retentirent ; Dubois fut comme lancé en arrière, mais retomba le visage contre terre. Il était foudroyé. Arrivé à quelques pas du corps, celui qui avait commandé fit un signe. Deux hommes sortirent des rangs, prirent le cadavre par la tête et par les pieds, et le jetèrent dans un terrain vague.

Ainsi mourut Dubois, le vieux soldat d'Afrique et de Grimée (I).

Ce trait ne rappelle-t-il pas celui que raconte Goethe dans sa Campagne de France (1792) :

« La prise de possession de Verdun fut troublée par un cas unique, il est vrai, mais qui produisit une grande sensation, et inspira une sympathie générale. Gomme les Prussiens entraient, il partit de la foule du peuple un coup de fusil qui ne blessa personne. Un grenadier français ne put ni ne voulut nier cet acte téméraire. J'ai vu ce soldat au corps de garde, où on l'avait conduit,

(i) Combat d'Epinal, par Victor Jeanroy.

C'était un très beau jeune homme, bien fait, au regard assuré, à la contenance tranquille. En attendant que son sort fût décidé, on le laissa en liberté. Près du corps de garde était un pont sous lequel passait un bras de la Meuse ; le soldat s'assit sur le parapet, demeura quelque temps immobile, puis, se renversant en arrière, il se jeta dans l'eau : il en fut retiré mort. »

Revenons à notre récit.

Les habitants d'Epinal s'étaient admirablement défendus, car pendant trois heures deux cent cinquante gardes nationaux arrêtèrent les progrès d'une armée de 14.000 hommes. Ce temps d'arrêt permit de sauver le matériel de la gare et quatre cents blessés de la Bourgonce, qui furent dirigés sur la ligne de Gray.

C'est à la date du 12 octobre qu'il faut reporter la nomination par le gouvernement de la Défense nationale de Garibaldi, comme général de l'armée des Vosges. Ce choix n'était pas sans donner lieu à des appréciations diverses et à d'amères récriminations. Gambetta crut devoir adresser au général Cambriels la lettre suivante : « Général, je fais appel à voire patriotisme. Le commandement des compagnies franches, avec une brigade des mobiles de la zone des Vosges, a été donné au général Garibaldi, qui a généreusement offert son épée et ses services à la République française. Le général Garibaldi est parti pour aller vous voir, et se concerter avec vous sur les moyens d'action. Je compte sur le bon accueil que vous allez lui faire, et je suis sûr qu'un homme de coeur tel que vous mettra loyalement sa main dans celle de l'illustre patriote, pour triompher ensemble des difficultés présentes. »

Pour qui sait lire entre les lignes, cette lettre exprime l'embarras de Gambetta. Il sentait qu'un général français ne pouvait qu'être blessé d'une telle association. Garibaldi, auquel on donnait le titre de général, n'était en

réalité qu'un aventurier que de faciles succès avaient rendu célèbre. Depuis la guerre de 1870, il a pris soin de faire connaître lui-même ses préférences pour l'Allemagne, mais on pouvait croire, lorsqu'il vint en France, qu'il combattrait pour notre cause.

Cependant Gambetta, pour faire accepter cet étranger, dut en appeler au patriotisme du général français. Celui-ci souffrait alors cruellement de la blessure reçue à Sedan, et Cambriels put, non sans raison, invoquer, vers le milieu d'octobre, l'état d'une santé fortement ébranlée depuis le 1er septembre, pour donner sa démission.

Il serait peut-être permis de supposer que la dignité du général Cambriels eut trop à souffrir de voir son nom si pur associé à celui d'un révolutionnaire italien.

Depuis la journée de laBourgonce, l'armée deCambriels était complètement désorganisée. Le général crut devoir renoncer momentanément à une lutte sérieuse et prit la résolution fort grave de conduire ses troupes sous les murs de Besançon.

A cette nouvelle, un véritable déchaînement de calomnies et de colères se produisit. Cambriels fut accusé de trahison et d'incapacité.

On croirait, en lisant certains récits, que le généra) alla d'Epinal à Besançon sans faire face à l'ennemi. Cambriels avait reçu la nouvelle que des troupes allemandes se montraient à Belfort sur ses derrières ; c'étaient celles de la 4e division de réserve. Craignant pour ses communications, il se repliait vers le Sud. L'ennemi prenait la même direction et entrait à Vesoul le 18.

Le même jour un télégramme de l'état-major allemand permettait au général de Werder de pousser au besoin jusque sous les- forts de Besançon, et lui prescrivait de se diriger ensuite sur Bourges par Dijon. Apprenant que le général Cambriels, renforcé par des troupes

venues de Besançon, avait pris position sur TOgnon, affluent de la Saône qui coule parallèlement au Doubs, à peu de distance de cette ville, Werder portait son corps dans cette direction. Le 22, le 19e corps arrivait en trois colonnes sur FOgnon par Pin, Etuz et Voray. Le combat s'engageait à Etuz et Voray (1) et nos troupes étaient repoussées presque sous les murs de Besançon.

Le ministre de la guerre, Gambetta, étant venu dans cette dernière ville, voulait que le général Cambriels se portât dans les Vosges ; mais celui-ci s'y refusait absolument, se déclarant prêt à tenir sur le Doubs.

Cependant la première armée de l'Est, décimée par le feu, les fatigues, les désertions, l'indiscipline et le froid, était réduite à 24.000 hommes. Les soldats manquaient de vivres, de vêtements et surtout de chaussures ; les ambulances et les munitions faisaient presque totalement défaut, et les hommes savaient à peine se servir de leurs armes.

On s'explique donc le découragement qui dut s'emparer du général Cambriels, chargé de tenir contre Werder et Krug von Nidda. Ce découragement fut aggravé, comme nous l'avons dit, par sa blessure, et sans doute aussi par la conviction de son impuissance. On aurait tort de croire que cette armée de l'Est ne combattit pas aussi bravement que celles de Faidherbe, de d'Aurelle et de Chanzy.

Le 21 octobre, à la bataille de Cussey (2), les Lorrains rivalisèrent avec les Bretons.

Empruntons quelques détails au récit d'un prélat (3) :

<c Ne dites pas que les mobiles, faute d'expérience, lâchèrent pied au premier choc. Il est déjà midi, et

(1) Etuz et Voray, deux villages de la Haute-Saône.

(2) Cussey-sur-TOgnon (Doubs), canton de Marchaux. — Bataille de Çicïsey, par S. Droz, Besançon, 1872.

(3) L'année d'expiation et de grâce, par Mgr Besson, évêque de Nîmes.

l'Allemand, toujours repoussé et toujours plus nombreux, n'a pas encore obtenu un seul avantage. Il suspend le combat, et attend de nouveaux renforts. Le feu recommence, mais l'attitude du bataillon des Vosges est toujours la même. Leur courage croît avec les périls, et les prodiges de leur valeur se multiplient en voyant grossir les rangs de l'ennemi. C'est le sergent Fleurot, nom fameux dans les Vosges, et cher à l'art de guérir, qui brave une grêle de balles pour distribuer des munitions ; c'est le capitaine Colle qui s'élance sur le pont, suivi de toute sa compagnie.... C'est le lieutenant Méline qui chancelle à peine sous un coup de feu presque mortel; c'est le sous-lieutenant Charles Delang qu'un éclat d'obus frappe à la tête lorsqu'il enlève ses hommes par de nobles paroles. »

Il ne faut pas oublier que, dans ce combat de Cussey presqu'ignoré en France, 750 Vosgiens manquant d'artillerie luttèrent depuis neuf heures du matin jusqu'à quatre heures du soir, contre une armée de 18.000 hommes, soutenus par sept batteries.

Dans la nuit qui suivit le combat de Cussey, nos zouaves et nos mobiles se reforment et se concentrent dans les bois d'alentour. A trois heures du matin, pendant l'obscurité, lorsque les Allemands dorment dans leur bivouac, zouaves et mobiles se précipitent sur l'ennemi.

Un cri de mort s'éleva au milieu du silence , et la clameur s'entendit dans les campagnes voisines.

C'est à la suite de tous ces événements, qui ne sont pas sans quelque gloire pour une armée jeune et improvisée, que le général Cambriels, à bout de forces, résignait son commandement, non pas entre les mains de Garibaldi, comme on l'a dit, mais dans celles du ministre de la guerre, Gambetta.

Il fut remplacé le 1er novembre par le général Michel, qui le fut à son tour par le général Thonton, et celui-ei

par le général Crouzat. Ce dernier achevait l'organisation des troupes de l'Est, lorsque Je gouvernement de Tours lui donna Tordre de laisser une garnison de 15.000 hommes à Besançon et de venir à Ghagny, entre Dijon et Chalon-sur-Saône, pour protéger Lyon qui était à découvert.

L'arrivée du prince Frédéric-Charles sur les bords de la Loire, après la capitulation de Metz, et l'impérieuse nécessité de fournir au général d'Aurelle de Paladines toutes les forces militaires dont elle pouvait disposer obligèrent la délégation de Tours à donner au général CrouzatTordre de serendre à Orléans avec40. 000 hommes, qui formèrent le 20e corps, sous le commandement de ce dernier et du général Clin chant.

Les provinces de l'Est étaient dégarnies et n'avaient plus dès lors d'autres défenseurs que les bandes de Garibaldi, à Autun, et les 15.000 hommes de la division Grémer, à Beaune.

Les Allemands ont fait, pendant la dernière guerre, une observation qui prouverait qu'en France les liens de la famille sont plus développés, plus solides qu'on ne le pense communément. Les armées ennemies étaient sans ^esse traversées en tous sens par des femmes et des vieillards à la recherche des blessés. Dans les combats de chaque jour, des hommes tombaient, le mouvement de la bataille les laissait couverts de blessures à la lisière d'une forêt, ou sous les décombres de l'incendie. Les uns mouraient en silence, les autres , recueillis par les villageois, se guérissaient lentement, sans pouvoir faire connaître leur sort.

Des foyers pleins de larmes, une /laère, une sœur,

s'échappaient à la recherche de l'absent. Quelque barbares qu'ils fussent, les Allemands se laissaient toucher par ces sentiments de tendresse, et ils ouvraient leurs rangs devant ces grandes douleurs qui souvent s'arrêtaient près d'une tombe.

Nous pourrions rappeler de nombreuses et cruelles recherches dont le souvenir durera autant que la vie ; mais parmi, ces souvenirs, évoquons l'image d'une jeune fille de la Lorraine.

Au début de l'Empire, une expédition française sous les ordres du général Oudinot rendit au Souverain-Pontife la ville de Rome. Parmi les officiers de notre armée, se trouvait un vaillant homme de guerre, qui ne revint au foyer que paralysé des membres. Il y retrouva une épouse digne de lui, une jeune fille, Marie-Edmée, et Gérald son fils qui devait reprendre l'épée tombée des mains de son père. Ce soldat des anciens jours se nommait Pau et habitait la ville de Nancy.

Le monde, entraîné par les affaires, distrait par les plaisirs, ignore que de vieux officiers, à peu près inconnus, vivant dans les retraites les plus modestes, élèvent leurs enfants, non pour les conduire à la science, mais à l'honneur. Il y a souvent, dans les demeures voilées, des leçons plus fières et plus dignes que n'en reçoivent les enfants des rois.

Près du vétéran leur père, Marie-Edmée et Gérald apprirent à élever leurs sentiments au-dessus des intérêts terrestres, et à donner à la patrie toute leur âme, tout leur cœur, tout ce que Dieu avait mis en eux de vie. La jeune fille fut comme enivrée de patriotisme.

Le père mourut, le fils entra à l'Ecole militaire, et Marie-Edmée devint sans le savoir écrivain distingué et grande artiste.

Lorsque la guerre de 1870 inonda le nord de la France des blessés de Wissembourg, de Frœschwiller et de

Forbach, la ville de Nancy eut ses ambulances, ses convois, ses passants. Les femmes accoururent de toutes parts comme de vraies sœurs de charité. Marie-Edmée soignait les blessures, consolait les misères, suivait les convois, un crayon à la main, demandant les noms pour écrire aux familles inquiètes, et priant Dieu de ne pas abandonner la patrie. C'est au milieu des souffrances qu'elle apprit que son frère Gérald, jeune sous-lieutenant d'infanterie, était tombé sur le champ de bataille. Elle chérissait ce frère d'une tendresse de mère.

Alors la jeune fille timide voulut partir pour aller à la recherche de ce frère bien-aimé, à travers mille périls. Elle n'avait pas encore vingt-cinq ans, et il lai fallait, seule, traverser les armées ennemies, braver le regard farouche du Prussien, interroger à chaque heure un hôpital, une ambulance, un convoi de blessés, pour retrouver son frère mort ou vivant. Elle se souvint des enseignements du père, soldat tombé sous les murs de Rome, et bravement, saintement, la jeune fille partit.

Dans une ambulance, Marie-Edmée rencontra un soldat du 78e qui était du régiment et de la compagnie de Gérald. Ce soldat assistait à la bataille. Il a vu tomber son souslieutenant; il l'a vu se relever pour combattre encore. Une seconde balle l'atteint à la main droite déjà mutilée et le met hors de combat. On l'entraîne vers une ambulance et une balle le frappe à la jambe.

Les Prussiens s'emparent de l'ambulance et Gérald est prisonnier avec tous les blessés. En terminant son récit, le soldat ajoute que son sous-lieutenant a été amputé de la main droite.

Avant de quitter Nancy, Marie-Edmée s'est rendue à l'église pour prier. En partant, elle a dit: « Mon Dieu, gardez-moi ; Jeanne d'Arc, aide-moi ! » En apprenant le sort de son frère, elle répète ces paroles.

Elle retrouve Gérald au pouvoir des Prussiens. La

jeune fille se présente devant M. de Bismarck et demande que l'officier mutilé soit rendu à sa famille. Le chancelier refuse. Une seconde tentative demeure sans résultat. Marie-Edmée parvient cependant à obtenir que son frère sera libre, s'il consent à ne pas porter les armes contre l'Allemagne pendant la durée de la guerre. — Jamais! s'écrie Gérald, il me reste une main pour tenir une épée !

Enfin, M. de Bismarck, à la vue d'un certificat délivré par les chirurgiens de l'armée prussienne, consent à rendre le blessé. Ce certificat déclarait que Gérald, amputé récemment de l'avant-bras droit, ne pouvait plus servir.

Marie-Edmée a donc rendu un fils à sa mère. Elle prodigue au malade les soins les plus tendres, et bientôt les plaies du bras et de la jambe se cicatrisent.

À peine peut-il marcher, boitant toujours, le bras en écharpe, que le jeune sous-lieutenant parle de son nouveau départ pour Tannée. L'ennemi est sur les bords de la Loire, il ira Yy chercher. Les prières, les larmes d'une mère et d'une sœur ne peuvent le retenir. Gérald s'éloigne et va rejoindre un régiment. On le dirige sur Besançon, vers le milieu du mois d'octobre. Un peu plus tard il fait partie de l'armée de Bourbaki.

Le foyer domestique retrouve ses alarmes. Le temps passe, et l'on est sans nouvelles de Gérald. Des combats meurtriers succèdent à des marches sans fin, à des fatigues inouïes, à de terribles épidémies. La mère et la sœur mêlent leurs larmes et unissent leurs prières ; mais aucune lettre ne vient calmer les inquiétudes. De vagues renseignements ont appris que Gérald est capitaine, et que la décoration de la Légion d'honneur lui est annoncée et promise.

Les tourments de la mère deviennent si cruels, que Marie-Edmée se décide à partir une deuxième fois pour aller à la recherche de son frère.

Cette fois le voyage sera plus long, plus dangereux surtout. 11 faudra braver une température glaciale, visiter les ambulances perdues dans les montagnes, croiser en tous sens des troupes en désordre, ne pas trouver le soir un gîte pour la nuit, souffrir de la faim et peut-être ne pas retrouver le frère.

Raconter le voyage de Marie-Edmée serait suivre le:; traces sanglantes de Tannée de Bourbaki. Elle va d'hôpital en hôpital, ne s'arrêtant que pour soigner les malades. Elle franchit la frontière de la Suisse.

Non loin du village de Mouthe, où, suivant sa coutume, elle interroge les soldats sur le sort de son frère, Marie-Edmée apprend qu'il est capitaine, pour sa belle conduite à Montbéliard, chevalier de la Légion d'honneur, pour s'être distingué à Villersexel, et que son régiment est à peu de distance. Elle court à l'église et tombe à genoux.

Marie-Edmée sait que son frère est sain et sauf, mais elle n'oublie pas que sa pauvre mère souffre, dévorée d'inquiétudes, et tremble sur le sort de ses deux enfants. La jeune fille se condamne alors au plus douloureux des sacrifices ; elle ne verra pas ce frère qu'elle a chercha au péril de sa vie, elle se précipitera vers sa mère pour lui apporter la bonne nouvelle et la consoler (1).

La jeune fille retourne donc sur ses pas et revient au foyer, sa mère la presse dans ses bras, mais éprouve à l'instant même un douloureux pressentiment. Marie- Edmée a trop souffert pour que les traits de son visage ne soient pas altérés. Sa mère en est épouvantée. La jeune fille a respiré l'air empoisonné des hôpitaux, elle

(1) M. Gérald Pau est aujourd'hui commandant du 23* bataillon de chasseurs à pied. Le plus jeune, sans doute, des officiers supérieurs de l'infanterie française, et l'un des plus distingués de l'armée. Rien n'est beau comme une épée portée de la main gauche, lorsque la droite est restée sur le champ de bataille.

a pansé des plaies mortelles, elle a veillé près du lit des mourants, les fatigues l'ont accablée, et les privations se sont fait sentir cruellement. Elle revient donc pâle et tremblante ; elle sourit tristement, cherchant à calmer les inquiétudes de sa mère. Mais Dieu devait rappeler à lui l'enfant de la Lorraine.

Le 9 mars 1871, son cercueil traversait les rues de Nancy, accompagné de soldats français mutilés par la guerre et prisonniers de l'Allemagne; autour des soldats, des femmes, des vieillards, des enfants versaient des larmes. Les grenadiers prussiens s'arrêtaient et saluaient.

Pauvre fille d'un soldat, sœur de soldat, tu étais alors l'image de la France !

Comme tant d'autres, tu es morte des douleurs de la patrie. Que ton nom soit honoré par ceux qui aiment leur pays!

Pendant que marchait lentement le convoi funèbre de Marie-Edmée, un cavalier prussien, surpris de voir une telle multitude autour d'un cercueil, demande à une petite fille du peuple si quelque princesse est morte.

— Non, répond l'enfant, c'est une sœur de Jeanne d'Arc.

Pour bien comprendre cette réponse, il est nécessaire de connaître Marie-Edmée.

La première, elle a eu la pensée de rapporter à Jeanne d'Arc la grande fête nationale de la France. Toutes les dates choisies dans l'histoire ont un côté politique. Il y a dans les événements qui donnent lieu aux anniversaires des vainqueurs et des vaincus, souvent des bourreaux et des victimes. Ces solennités nationales ne durent qu'un temps parce qu'elles rappellent des faits que de nouvelles pages d'histoire effacent du souvenir.

Les peuples aiment à personnifier leurs passions. Avec quel enthousiasme nos paysans salueraient l'image de Jeanne d'Arc, fille des champs, sortie de la chaumière

pour aller à la guerre, et morle sur un bûcher allumé par l'étranger !

Jeanne d'Arc personnifie la patrie, non seulement aux yeux du peuple, mais dans l'esprit des lettrés. Son image serait d'autant plus sacrée qu'elle est un peu voilée par le temps, et que les légendes ont fait une sainte du paradis de celle qui fut un vaillant chevalier.

Marie-Edmée voulait donc faire de Jeanne d'Arc la Patronne de la France. Cette pensée mérite qu'on s'y arrête.

Les peuples de la race latine : Français, Espagnols, Italiens, ont puisé dans le catholicisme le respect de la femme ; aucun homme, quelque grand qu'il ait été, ne s'est élevé aussi haut que la mère du Christ, dans leur amour et leur respect.

Si elle était notre Patronne, Jeanne d'Arc serait audessus de toutes les illustrations et célébrités historiques. Sa naissance sous le chaume, son enfance au village, sa vie dans les camps, sa mort semblable à celle des martyrs, eussent fait de cette jeune fille un être à part.

Ce ne fut pas chez Marie-Edmée une pensée passagère, une admiration de quelques jours. Loin de là, elle consacra toute sa vie à Jeanne d'Arc, visita son village de Domrémy, le bois chenu, l'église du hameau et les champs où la bergère de Lorraine conduisait son troupeau.

Alors Marie-Edmée, comme pénétrée de l'esprit de son héroïne, écrivit VHistoire de notre petite sœur Jeanne d'Arc, dédiée aux enfants de la Lorraine. C'est l'histoire touchante d'une fille des champs. Tout cela est simple, naïf, sans un seul mot de gloire humaine. Pour mieux conserver à ce récit son caractère presque enfantin, Marie- Edmée dessina de sa main ces images qui rappellent les missels du moyen âge.

Elle écrivit aussi son journal intime, car Marie-Edmée appartenait à cette race d'Eugénie de Guérin, d'Alexan-

drine de la Ferronnays, de Joséphine de Limsgne, qui ont sa approfondir les mystères de la douleur humaine.

Le journal de Marie-Edmée ne nous met pas seulement, comme celui d'Eugénie de Guérin, en présence d'une vie simple embellie par l'amour des choses nobles et élevées; il ne nous initie pas uniquement, comme les œuvres de Mme de Graven, aux combats de la femme chrétienne désireuse de conformer sa vie à son idéal. Marie-Edmée nous révèle aussi l'artiste, cherchant à donner une forme à son rêve, et surtout la femme patriote brûlant de servir son pays.

Lorsque le maréchal de Mac-Mahon, commandant d'un corps d'armée dont le siège était à Nancy, fit son entrée dans la ville, les troupes étaient sous les armes, les tambours battaient, les trompettes sonnaient. De sa petite chambre, Marie-Edmée entendait tout ce bruit. Sous cette impression, elle écrivit : « Je suis dans une frénésie de gloire, dans un de ces moments où, pour immortaliser mon nom, je donnerais la moitié de ma vie et tout mon bonheur. Oh ! pourquoi ne suis-je qu'une femme ? Un frisson étrange m'agite des pieds à la tête. Il y a un écho au fond de mon âme qui répond à ces harmonies lointaines ; pourquoi mon cœur bat-il ainsi au roulement des tambours? »

Ces lignes nous font comprendre le patriotisme de Marie-Edmée.

Sa passion pour Jeanne d'Arc n'est pas moins vive :

« En réunissant toutes mes amitiés en une seule, je ne crois pas trouver un amour comparable à celui que j'ai pour cette jeune fille morte il y a plus de quatre cents ans. Qu'on nomme cela folie, exaltation, chimère, je demanderai s'il est possible que l'imagination soit plus féconde que la réalité. Or, cette chimère obtiendrait de moi tous les sacrifices. Ce nom, quand je l'entends prononcer ou quand je le lis écrit quelque part, me

remplit d\ine émotion impossible à décrire ; mon cœur bat, mes yeux se remplissent de larmes, je ne sais quoi d'immense comble le vide affreux qui existe en moi ; un souffle divin me soulève, et je voudrais avoir des ailes pour aller chercher dans le ciel ma Beatrix à moi. »

Le récit de 4a guerre de 1870, dans le journal de Marie-Edmée, est un véritable poëme. Ces heures des grandes souffrances de la patrie, c'était son heure, l'heure qu'elle attendait pour se dévouer et pour mourir.

Si nous avons consacré ces quelques pages, dans nos Récits, à la jeune fille de la Lorraine, c'est que Marie- Edmée avait au cœur l'amour sacré de la patrie. Aucun de nos lecteurs ne s'en plaindra.

Ce sont les combattants, soldats et mobiles, qui seuls ont sauvé l'honneur de la France en 1870-1871. A côté d'eux se sont trouvés des femmes pour panser les blessures, et des religieux apportant de suprêmes consolations.

L'administration politique a manqué à tous ses devoirs.

Les populations, terrifiées par les envahisseurs, ont parfois refusé aux défenseurs ce qu'elles accordaient aux Allemands.

Il y eut dans les rangs de la troupe des défaillances et de nombreux découragements, mais pouvait-il en être autrement ? Des hommes étrangers au métier des armes, presque des enfants, sont jetés tout à coup, sans préparation, dans une sorte de fournaise. Sous une pluie de balles et d'obus, ils combattent des journées entières ; des marches forcées les épuisent ; à peine vêtus, ils dorment dans la neige, sous la pluie, et leur repos est sans cesse interrompu par des attaques subites. Ils sont

écrasés par l'artillerie lointaine, invisible et terrible. L'histoire des guerres n'a jamais présenté spectacle plus lamentable, et c'est à peine si la retraite de Russie, en 1812, étale sous nos yeux plus de misères.

Ce ne sont pas quelques défaillances qui doivent surprendre, mais les efforts constants, la résistance énergique, le patriotisme poussé jusqu'au martyre. On a demandé plus à ces gardes mobiles qu'il n'avait été exigé des soldats en aucun temps et dans aucun pays.

Cette jeunesse n'était même pas encadrée, les commandements inférieurs laissaient à désirer au point de vue de l'instruction, et cependant on bravait les balles et les obus, on attaquait à la baïonnette, on soutenait la retraite pas à pas.

L'ennemi nous a vaincu par le nombre et par la science ; dans les déroutes il a ramassé les prisonniers par milliers, mais son estime nous reste, car aucun peuple au monde n'aurait mieux fait que nous. Jamais on ne saura ce qu'il a fallu de dévouements intrépides pour soutenir cette lutte inégale. Un brave officier, général pour quelques jours, capitaine improvisé, ou sous-lieutenant de la veille, se précipitait en avant et tous le suivaient. Combien, parmi eux, n'ont fait connaître leur nom que sur la liste des morts !

Et en ces moments douloureux où le soldat soutenait l'honneur de la patrie, l'administration nouvelle se montrait odieuse, lorsqu'elle n'était pas ridicule. Nous en donnerons un seul exemple.

Nous avons dit ailleurs un mot du camp de Conlie (1). Il importe de rappeler ce que fut cette réunion d'hommes, ne serait-ce qu'au point de vue administratif.

L'histoire du camp de Conlie est celle des contingents mobilisés fournis par les départements bretons : Côtes-

(1) 2« série, Après Sedan, page 265. — Conlie est un bourg de la Sartbe.

du-Nord, Finistère, Ille-et-Vilaine, Loire-Inférieure et Morbihan. Le contingent mobilisable était, pour chacun de ces départements : Gôtes-du-Nord 17.500 hommes ; Finistère 13.950 ; Ille-et-Vilaine 17.878 ; Loire-Inférieure 17.317; Morbihan 12.660. Total: 79.305 hommes. Voilà donc près de 80.000 hommes mis à la disposition du gouvernement, avant la fin du mois d'octobre, tandis que les autres départements n'ont été en mesure que dans le courant de janvier.

La première idée du camp de Conlie appartient à M. de Kératry (1).

L'armée de Bretagne fut décrétée le 22 octobre 1870 par le gouvernement de la Défense nationale ; et M. de Kératry en eut le commandement, en qualité de gênerai de division, brevet de V armée auxiliaire, et pendant la durée de la guerre. Un crédit de huit millions fut spécialement affecté à cette armée.

Le camp de Conlie était à six lieues et demie du Mans, sur la route de cette ville à Mayenne. M. de Kératry voulait former une armée composée de Bretons, et qui seraient appelés à défendre la Bretagne. Cette pensée avait été adoptée tout d'abord par M. Gambetta ; mais il ne tarda pas à craindre que cette armée, composée d'éléments peu républicains, ne devînt un danger pour son gouvernement. Avec ce préjugé, il eût été sage de disperser ces braves gens dans les divers corps, au lieu de les réduire à l'impuissance.

A peine entré dans son commandement, M. de Kératry adressait une proclamation qui se terminait par ces paroles sympathiques : « Que les coeurs faibles restent en arrière, que les vrais Bretons marchent en avant, que votre seul cri de ralliement soit : Dieu et patrie ! »

Vers la fin du mois de novembre, le camp de Conlie

(1) Rapport fait à l'Assemblée nationale par Arthur de la Borderie, député d'Ille-et-Vilaine.

RÉCITS MIIJT, — LA LOIRE ET L,'e.ST. — 3« SÉRIE 13

comptait 35.000 hommes. On avait envoyé le mois précédent 2.000 fusils remingtons, modèle espagnol, et 500 revolvers ; mais M. de Kératry ne tarda pas à reconnaître le mauvais vouloir de M. Gambettapourles mobilisés.

« Un fait curieux, c'est que, tandis qu'on assignait l'armement des mobilisés bretons sur des cargaisons encore en mer, il y avait à Brest plus de 15.000 armes à tir rapide, venues d'Amérique et parfaitement disponibles. M. de Kératry ne put les obtenir (1). »

Le 20 novembre 1870, M. de Kératry adresse à Tours une dépêche qui se termine ainsi : «... Le Comité d'armement m'a envoyé 5.000 carabines et 2.000 remingtons. Je n'ai rien autre chose. C'est avec cela qu'on veut faire la guerre ! Ce serait risible, si ce n'était lugubre, quand on arme de fusils perfectionnés tous les aventuriers qui se présentent à Tours, au cri de : Vive la République ! »

Cette dépêche ne valut pas à l'armée de Bretagne un fusil de plus ; mais son auteur reçut de Gambetta la réponse suivante : « Je crois m'être acquitté de mes devoirs envers le pays, envers vos soldats et envers

vous Vous écrivez que j'arme de fusils perfectionnés

tous les aventuriers qui passent à Tours, au cri de Vive la République ! Ce n'est point ce cri qui m'empêcherait de les armer, si j'avais de quoi, et je suis tout à fait surpris que vous vous soyez permis d'en faire un grief qui, du reste, est tout à fait injuste. Je ne vous dis rien de plus sur ce petit mouvement d'impatience. »

On voit s'accentuer dans ce télégramme l'expression de mécontentements nourri dans l'entourage de M. Gambetta, à l'endroit de l'armée de Bretagne. M. de Kératry, au lieu de terminer sa proclamation du 23 octobre par le mot sacramentel de Vive la République! donnait à son armée pour « seul cri de ralliement » Dieu et patrie.

(1) Deuxième déposition de M. de Kératry devant la Commission d'enquête.

Il n'en fallait pas davantage pour qu'un sentiment de défiance s'emparât du gouvernement de Tours, à l'endroit de M. de Kératry et de ses mobilisés.

On en était là le 21 novembre ; les mobilisés bretons continuaient à attendre leurs armes, quand tout à coup se produisit, dans les destinées de l'armée de Bretagne, une péripétie brusque et imprévue. Le 21 novembre, dans la soirée, M. de Kératry reçut de Gambetta cette dépêche : « Concertez-vous avec Jaurès pour couvrir Alençon avec toutes les forces dont vous devez pouvoir disposer. »

Le lendemain, 22 novembre, nouvelle dépêche : « L'ennemi paraît vouloir nous pousser assez vivement dans la direction du Mans. Je vous conjure d'oublier que vous êtes Breton pour ne vous souvenir que de votre qualité de Français, et de vous concerter avec le général Jaurès pour opposer à l'invasion votre naissante, mais vaillante armée ; c'est l'occasion de lui donner le baptême du feu. »

Le même jour, troisième dépêche de Gambetta : « Je pars pour le Mans avec renforts ; je vous manderai, aussitôt arrivé. Jusque-là, travaillez et préparez-vous à mettre en ligne les plus grandes forces que vous pourrez. Il faut nous concerter pour agir et sauver la ligne du Mans que des incapables ont compromise. »

Le corps d'armée du grand-duc de Mecklembourg, parti de Chartres et de Houdan, s'était, depuis le 17 novembre, avancé vers l'Ouest, occupant successivement Dreux, Châteauneuf, Digny et la Loupe. Le corps d'armée poussait devant lui les troupes peu nombreuses, sans cohésion et sans organisation, mises sous les ordres du général français Fiéreck. Le 21, ces forces ayant été battues àJBretoncelles et à la Fourche, les Allemands avaient occupé Nogent-le-Rotrou et la ligne de Bellême, la Fer té-Bernard, Authon, prêts à descendre vers Vibraye et Saint-Calais, d'où ils menaçaient également le Mans et Tours (1).

(1) Dreux, Châteauneuf, Digny, La Loupe, Authon et Nogent-le-Rotrou

Donc, grand émoi dans cette dernière ville où le gouvernement ne se croyait plus en sûreté. Suivant l'usage, le général avait été accusé d'incapacité, quoiqu'il fût très vigoureux ; l'accusation injuste, blessante, était suivie de la destitution. Fiéreck avait pour successeur le capitaine de vaisseau Jaurès.

M. de Kératry ne voulut amener avec lui que des hommes de bonne volonté: tout le monde s'offrit à partir. On put former ainsi une première division de marche de 12.000 hommes qui, renforcée de quelques détachements de troupes de ligne, donna un effectif de 15.000. Pas un seul jour M. de Kératry ne cesse de réclamer des armes pour l'armée de Bretagne, mais rien ne se fait.

Le général Trinité, désigné pour commander les 15.000 hommes qui entraient en campagne, découvre à Laval 1.400 chassepots sans emploi; ils sont accordés aux mobilisés bretons et arrivent au camp de Conlie pendant la nuit du 23 novembre. On s'aperçoit le lendemain que les fusils sont dépourvus d'aiguilles de rechange et de nécessaires d'armes ; on en réclame à Tours qui répond par un refus. Cependant, sans ces accessoires indispensables, le chassepot est, en campagne, d'un usage impossible.

Le 23 novembre, le colonel Mengin trouve à Nantes 600 chassepots ; M. de Kératry les demanderais ils sont expédiés au 14e de ligne, alors à Angers, hors des atteintes des Prussiens.

M. de Kératry ne jouissait pas de la confiance de Gambetta. Celui-ci adressa, le 24 novembre, cette dépêche au directeur de l'artillerie à Rennes : « Je vous donne l'ordre formel de ne rien délivrer, ni en matériel, ni en munitions, à M. de Kératry ou à ses lieutenants sans une autorisation explicite de ma part ou de mon délégué à Tours

sont des localités d'Eure-et-Loir ; — Bretoncelles et Belléme se trouvent dans l'Orne; -- La Ferlé-Bernard, Vibraye et Saint-Calais, dans la Sarthe.

(M. de Freycinet). Suspendez donc d'urgence toutes livraisons de cartouches, batteries, mitrailleuses et autre matériel. Avez-vous expédié 50.000 cartouches à M. de Kératry? sinon, gardez-vous de lui expédier les cartouches. »

Ainsi le ministre de la guerre poussait les Bretons au combat, et leur refusait en même temps les moyens de combattre.

M. Gambetta se rendit au camp de Conlie, le 24 novembre, pendant que M. de Kératry était au Mans, occupé à diriger sur Yvré (1) sa division de marche. A défaut du général en chef Kératry, le ministre fut reçu par le général Le Bouëdec. Gambetta vit, dans ce camp, 25>000 hommes concentrés là en moins d'un mois. Il vit des travaux d'art et de défense, mais il n'y trouva pas l'esprit républicain très accentué. Il revint le même jour au Mans et rédigea une proclamation pour rappeler aux mobilisés de la Bretagne que la France était inséparable de la République : « Liberté, égalité, fraternité. Soldats... votre vie est rude, pleine de hasards et de sacrifices ; mais songez que vous vous battez pour sauver à la fois la France et la République, désormais indissolublement liées dans la bonne comme dam; la mauvaise fortune Prêtez-vous donc serment les uns aux

autres, comme nos pères, de marcher tous d'un pas égal à la délivrance de Paris, afin qu'il soit dit de vous comme de vos aînés : Ils ont bien mérité de la patrie et de la République.

« Vive la France! Vive la République une et indivisible, »

M. Gambetta, dont les préventions politiques vis-à-vis des Bretons n'étaient un secret pour personne, dit à M. de Kératry : « Vos mobilisés peuvent bien se contenter de fusils à piston (2). »

(1) Yvré-1'Evêque (Sarthe), 2.305 hab.t canton du Mans,

(2) Déposition du général de Vauguyon.

En même temps M. Gambetta abrogeait le décret du 22 octobre qui avait créé l'armée de Bretagne et le commandement spécial de M. de Kératry. Il ramenait le camp de Conlie au commun régime des onze camps d'instruction institués le 25 novembre. Il brisait l'autonomie de l'armée de Bretagne en la soumettant, elle et son chef, au commandement supérieur du général Jaurès.

M. de Kératry répondit par sa démission.

Ce qu'était au moyen âge l'arrière-ban à l'égard des armées féodales, les mobilisés l'ont été pour nous dans la guerre de 1870: la dernière ressource de la résistance, mais, hélas! la moins solide. Après avoir pris à la France tous ses éléments militaires les plus jeunes, les plus forts, les plus actifs, — la classe de 1869 et celle de 1870, les gardes mobiles, les anciens soldats de vingt-cinq à trente-cinq ans, les corps francs, — on finit par rencontrer cette dernière couche, la plus étendue, la plus profonde (635.000 hommes à elle seule), mais nécessairement aussi, à raison de l'âge et des habitudes, la moins riche en énergie militaire. De trente à quarante ans, on s'établit, on s'arrange pour vivre en paix: les calculs d'avenir et souvent même l'égoïsme remplacent l'imprévoyance et l'enthousiasme ; si l'on a été soldat, on peut, non sans peine, revenir à ce rude métier ; mais si jamais on ne Fa connu, il est trop tard pour l'apprendre.

Sous le règne de Louis XIV, dans des circonstances douloureuses, on fit appel à l'arrière-ban de la noblesse, dont la conduite ne fut pas brillante. Turenne dut solliciter comme une faveur l'éloignement de ces gentils-

hommes indisciplinés, ignorants et peu dignes de leurs ancêtres des croisades.

Nos mobilisés de 1870 arrivaient sans illusions, guidés par un seul sentiment, celui du devoir. Ils avaient droit au meilleur traitement. Leur discipline devait être paternelle, leur armement parfait, leurs résidences choisies, leurs fournitures excellentes. A ces hommes dont le caractère était formé, les idées arrêtées, il fallait un langage simple, étranger à la politique et seulement patriotique. Le plus grand nombre parmi eux se refusaient à croire que la jeune République de M. Gambetta pût être remise en regard de la vieille France de saint Louis et d'Henri IV.

Assez ordinairement, lorsqu'un bataillon de mobilisés partait, il assistait à une messe dans l'église du village ou de la petite ville ; le prêtre les bénissait et les exhortait à se comporter bravement, en bons Français et en bons chrétiens. S'il y avait quelques larmes, il y avait surtout la contenance grave d'hommes résolus. Pas un réfractaire, pour ainsi dire, et, chose remarquable, souvent, au départ, pas un seul homme ivre. Gomme le nombre était en faveur, beaucoup figuraient dans les rangs qui ne pouvaient physiquement supporter les fatigues de la guerre.

Ces braves gens ne savaient rien, mais désiraient apprendre. Leurs officiers étaient presque aussi ignorants, et quelques-uns qui avaient servi autrefois semblaient jouer aux soldats. Les bons étaient partis avec les mobiles, les volontaires ou les recrues.

Toutefois, si on avait su prendre à temps les moyens de donner aux mobilisés bretons une instruction militaire sérieuse et d'éliminer les non-valeurs, on eût fait d'eux de bons soldats, égaux à ceux qui ont combattu dans cette guerre.

Ce qui le prouve, c'est que la division de marche

envoyée le 24 novembre du camp de Conîie à Yvré •■ l'Evêque, a fait, sous les ordres de l'intrépide Gougeard, la campagne de la Loire et du Mans, en rendant de bons services.

Notre but n'est pas de rappeler l'histoire complète du camp de Gonlie, mais seulement de démontrer que M. de Kératry voulait former une armée pour défendre la Bretagne, et que M. Gambetta, absorbé par la politique républicaine, s'opposa constamment à cette pensée. Il ne voulut ni armer, ni instruire ces mobilisés.

Le 20 janvier, le général Ghanzy demandait au ministre de la guerre Gambetta de mettre M. de Charetie à ia tête de toutes les forces chargées de la défense de la Bretagne. Le 23 janvier, M. de Freyçinet, délégué à la guerre, répondait à Ghanzy : « M. Gambetta pense qu'il y aurait des inconvénients à constituer à Gharette une sorte de commandement régional. Le mieux, dans son opinion, serait de lui adjoindre purement et simplement un certain corps de mobilisés bretons, avec lesquels il guerroyerait comme Lipowski et Gathelineau. Si cela vous convient, indiquez-moi le nombre des mobilisés que vous jugeriez utile de lui donner en sus des volontaires. Il faut, en tout cas, éviter de donner à Chareite une sorte de suprématie politique. Il doit rester ce qu'il est, le chef militaire d'un corps de partisans. »

Le général Ghanzy fit donc placer à la tête de ' armée de Bretagne non Gharette, mais un vrai général de l'armée, commandant du 17e corps, le général de Colomb, Quatre corps de troupes sous ses ordres devaient être commandés par Gathelineau, Charette, Lipowski et Berranger (1). Les trois premiers reçurent le titre de général de l'armée auxiliaire. Mais ce décret, rendu le 27 janvier 1871 , précéda de si peu l'armistice , qu'il n'eut pas d'autre suite.

(1) Général Ghanzy, Deuxième année de la Loire, p. 394, 396.

Le 30 janvier, le général de Colomb adresse cette dépêche : « J'arrive de Rennes, où j'ai va la plupart des commandants des légions de brigades de mobilisés. Ces messieurs m'ont dit que les hommes étaient encore en sabots, mal armés, commandés par des officiers sur lesquels il n'est pas possible de compter »

Trois mots résument cette histoire de Gonlie. La Bretagne avait donné, au premier appel, pour la défense nationale, tout ce que le gouvernement lui demandait en hommes et en argent ;

Le gouvernement dépensa l'argent, imposa aux hommes trois mois de souffrances, exposa le nom breton au ridicule ;

Et la Défense nationale n'en tira aucun profit.

Revenons un peu en arrière, et rappelons le voyage de M. Glais-Bizoin au camp de Gonlie.

Le 9 décembre 1870, le gouvernement de Tours était en déménagement. Le décret qui ordonnait sa translation à Bordeaux avait été signé la veille, et dès ce jour, pendant que M. Gambetta se rendait à Bourges, en passant par Josnes, l'amiral Fourichon était parti pour la nouvelle capitale. Donc le 9 décembre, M. Grémieux, président de la nouvelle délégation, accompagné de Mme Grémieux, de sa famille et du corps diplomatique, s'embarquait pour Bordeaux dans un train spécial.

Le quatrième membre de la délégation, M. Glais-Bizoin, se rendit à la gare avec M. Grémieux, feignit de partir aussi pour Bordeaux, se dissimula parmi les voyageurs et disparut. Revenu à Tours, il prenait, dans l'aprèsmidi, le train du Mans et débarquait le soir à Gonlie en compagnie de M. de Kératry, démissionnaire depuis le 27 novembre. M. Glais-Bizoin était, en outre, accompagné du général Le Bouëdec qui avait encore, par intérim, le commandement du camp.

Ce voyage de M. Glais-Bizoin et de M. de Kératry à

Conlie a grandement préoccupé l'opinion publique, qui crut alors, à tort ou à raison, y voir comme une tentative de pronunciamento ou de sécession à l'égard du gouvernement de Bordeaux. Aujourd'hui même, il y a là un pointfort obscur, une sorte de mystère historique . M. Glais- Bizoin se mettant à conspirer contre le gouvernement dont il était membre, c'était une bizarrerie, mais non pas une impossibilité. On voyait, en ce temps-là, des choses étonnantes. Essayons d'expliquer, s'il est possible, le mystère, au moyen des documents renfermés dans les annexes de la Commission d'enquête.

Le lendemain de sa démission, M. de Kératry avait écrit à M. Gambetta une lettre datée d'Angers, le 18 novembre, dans laquelle il exprimait son mécontentement. Il y accusait de trahison « les hautes administrations de la guerre et de la marine », il y annonçait l'intention de les faire traduire en conseil de guerre sitôt que les événements le permettraient ; il n'englobait pas M. Gambetta lui-même dans ces accusations de trahison, il lui reprochait « une insigne faiblesse » et un prodigieux aveuglement. Cette lettre, publiée dans les journaux, consomma la scission entre ces deux hommes politiques.

A ce moment, se trouvait à Tours M. de Marivault, capitaine de vaisseau d'une grande intelligence qui sollicitait un commandement. Gambetta le nomma immédiatement général de division au titre auxiliaire, et, le lendemain, il lui confia le commandement supérieur du camp de Conlie.

On annonçait alors à Tours l'arrivée de M. de Kératry. M. Gambetta s'en préoccupait, et la police fut prévenue par ce billet : « Il faudrait surveiller ce soir l'hôtel de Bordeaux, et particulièrement MM. Guyot-Montpayroux, Cochery, Wilson et Lefebvre-Pontalis (Antonin). Me prévenir sans délai de l'arrivée du général Kératry et de son aide de camp. Urgent. » A. R. (1)

(1) Ces deux lettres, A. R., signifient : Arthur Ranc.

M. de Kératry était en effet à Tours lorsqu'il apprit la nouvelle de la défaite de la première armée de la Loire et la reprise d'Orléans par les Prussiens, les 4 et 5 décembre 1870. Sous l'impression douloureuse de ces désastres, il écrivit à M. Gambetta pour le prier de lui rendre son commandement des mobilisés de la Bretagne.

Pour toute réponse à la lettre de M. de Kératry, Gambetta signa, le 7 décembre, le décret qui nommait au commandement supérieur de Conlie M. de Marivault.

Le jour où ce décret paraissait au Moniteur, c'est-à-dire le 9 décembre, M. Glais-Bizoin se rendait au camp avec M. de Kératry, avant l'arrivée du nouveau commandant.

M. Glais-Bizoin ayant publié sur son triumvirat un livre qui semble sincère, qui est en tout cas fort instructif puisqu'il y peint en déshabillé la délégation de Tours et de Bordeaux, nous espérions découvrir dans les pages qu'il a écrites le mot de cette sorte d'intrigue où l'auteur jouait le rôle principal. Voici, d'après M. Glais-Bizoin, le récit du départ de M. Grémieux et de sa famille pour Bordeaux, le 9 décembre :

« Je les accompagnai jusqu'à la gare et me donnai le plaisir de les mettre en voiture, avec la résolution de ne pas les rejoindre avant d'avoir visité le camp de Conlie où je craignais que le général de Marivault, nommé à la place de Kératry, ne trouvât de la résistance. Grémieux, qui me croyait dans le train, éprouva un vrai désappointement lorsqu'il ne rencontra à Bordeaux que l'amiral Fourichon. Comme Gambetta était parti à la même époque pour Bourges et Nevers, Crémieux et l'amiral ne pouvaient prendre aucune décision (1). »

Il semble peu probable que M. Glais-Bizoin vint à Conlie pour soutenir l'autorité de M. de Marivault, en compagnie de M. de Kératry. L'entreprise eût été singulière.

(1) Dictature de cinq mois, mémoires pour servir à Vhistoire du gouvtrnement de la Défense nationale, par M. Glais-Bizoin ; pages 131, 132.

M. de Kératry, dans sa seconde déposition devant la Commission d'enquête de l'Assemblée nationale, paraît plus sérieux. Il expose qu'après avoir donné sa démission, rien ne le retenant en province, il avait résolu de percer les lignes prussiennes pour rejoindre à Paris sa femme et son enfant. Dans ce but, il s'était muni, à la sûreté générale, d'un laisser-passer pour traverser les lignes françaises ; il allait partir, lorsqu'un journal fit connaître ce projet. Force lui fut donc d'y renoncer. M. de Kératry continue :

« Je déjeunais ce matin-là à Tours avec M. Glais-Bizoin, lorsque le général Le Bouëdec, qui m'avait succédé au camp de Gonlie, comme le général Gougeard m'avait succédé à la division de marche, vint m'avertir que l'armée de Bretagne s'était vu, par ordre supérieur , couper toutes ressources financières. Les vivres mêmes allaient manquer, car personne ne voulait plus rien payer. Il me pria d'engager M. Glais-Bizoin à intervenir de sa personne auprès du payeur général de Rennes, pour l'ouverture d'un crédit, et venir juger par lui-même de ce qui se passait au camp. Ce fut là l'origine du voyage de M. Glais-Bizoin. Le général Le Bouëdec et moi partîmes avec lui. »

Quoi qu'il en soit, M. Glais-Bizoin fit à Gonlie une entrée triomphale et fut salué comme un prince, par vintgt et un coups de canon. Cet honneur lui semble tout naturel, car il se borne à dire dans son récit : « Un train spécial nous amena au camp à la tombée de la nuit : vingt et un coups de canon annoncèrent notre arrivée. »

Un chef de bataillon des mobilisés d'Ille-et- Vilaine, le commandant de la G..., écrit ce qui suit dans son jour-

nal : « Le 9 décembre 1870, le coup de canon qui se tirait chaque fois pour ordonner l'extinction des feux fut suivi de vingt et un autres. Grand émoi dans le camp, tout le monde sort de ses tentes : — C'est une victoire sur la Loire ! crient les uns. — C'est Trochu qui est sorti de Paris, clament les autres. Tous nous courons vers le quartier-général, aux cris redoublés de Vive la France ! Quand j'y arrivai, il y avait là, devant la porte, environ quinze cents personnes, pour la plupart officiers, tous criant : A Paris /Un officier et moi pénétrons dans l'intérieur, où l'on nous apprend que nous n'avons point gagné de bataille sur la Loire, que Trochu n'est point sorti..., mais que M. Glais-Bizoin est entré! Nous répétons au dehors cette grande nouvelle. Tableau. Je regrette que l'illustre triumvir ne soit pas sorti alors de la baraque où il soupait avec l'état-major, et ne se soit pas montré à la foule. Il y avait là beaucoup de ses anciens électeurs des Côtes-du-Nord ; à en juger par l'exaspération de ceux qui m'entouraient, leur ex-député eût reçu d'eux des preuves touchantes de la satisfaction qu'éprouvaient les mobilisés bretons, à le voir arriver au camp avec un tel fracas. »

Devant la Commission d'enquête M. de Vauguyon dépose avec plus de calme : « Aussitôt que Ton sut que les vingt et un coups de canon célébraient seulement l'arrivée de M. Glais-Bizoin, on rit beaucoup ; c'est la seule émotion que j'aie vue dans le camp. »

Qui avait ordonné ces vingt et un coups de canon ? Ce ne pouvait être M. de Kératry qui n'avait plus d'autorité ; M. Le Bouëdec s'est défendu d'avoir pris l'initiative, et le colonel Julien, commandant l'artillerie de l'armée de Bretagne, n'exécuta pas l'ordre sans faire observer qu'une salve tirée après le coucher du soleil était chose contraire aux règlements.

Le gouvernement éprouva une vive émotion en appre-

nant le voyage bruyant de M. Glais-Bizoin. Le général de Marivault, arrivé à Gonlie dans l'après-midi du 9 décembre avec M. Carré-Kérisouët, expédia cette dépêche au délégué à la guerre à Bordeaux : « Le général Le Bouëdec télégraphie de Tours, qu'il va arriver au camp avec Glais-Bizoin et Kératry. J'ignore l'objet de cette visite. »

M. de Freycinet prévient Gambetta ; M. Ranc, directeur de la sûreté générale, appelle l'attention de M. Grémieux sur le voyage de Glais-Bizoin.

Enfin Gambetta, qui est à Josnes (1), expédie à son délégué cette réponse curieuse :

« Veuillez faire savoir au gouvernement que M. Glais- Bizoin étant parti pour le Mans avec Kératry, il conviendrait de le faire revenir d'urgence à Bordeaux sous prétexte de nouvelles importantes arrivées de Paris, et qui exigent/une délibération en conseil immédiate. »

Le Conseil ne pouvait délibérer sans Glais-Bizoin, que l'on voulait faire revenir en le trompant.

Cet échange de dépêches n'empêcha pas Glais-Bizoin de poursuivre le cours de son expédition.

Le 10 décembre, de huit à onze heures du matin, il passa en revue tous les bataillons du camp rangés sur le front de bandière. Il affirme, dans son livre, avoir passé cette revue seul, « sans être accompagné des généraux de Kératry et Le Bouëdec. Il se trompe. S'il eût été seul, il se fût inévitablement perdu, abîmé dans les bourbiers de Conlie, d'autant plus qu'il faisait, ce jour-là, un brouillard fort épais. Un grand nombre de témoins, entre autres le colonel de Coniac (2), affirment que « M. Glais- Bizoin, accompagné du général Le Bouëdec, passa en revue les 50.000 hommes dont se composait le camp de Conlie. »

(1) Josnes (Loir-et-Cher), 1.523 habitants, canton de Marchenoir.

(2) Historique de la 2* légion d ' llle-et-Vilaine , par le colonel de Coniac, (Annexe du rapport officiel, p. 137.)

Glais-Bizoin et le général Le Bouëdec marchaient sans escorte, sans ordonnances. Comme les morts de la ballade, ils passaient vite, voilés par la brume. Parfois le brouillard devenait plus intense et leurs pas plus rapides. L'œil ne parvenait même pas à les saisir au passage. Ce malheur advint, entre autres, au commandant de la G... qui raconte ainsi son infortune :

« Le 10 décembre, à huit heures du matin, nous étions rangés sur le front de bandière ; M. Glai«-Bizoin devait nous passer en revue. Il faisait un froid atroce et un brouillard tel, qu'on ne voyait guères à dix pas devant soi. Nous restâmes ainsi trois heures en place, à demi gelés. A onze heures, un officier nous donna ordre de rompre les rangs. On m'affirma que M. Glais-Bizoin avait passé la revue et qu'il était même venu à mon bataillon, je ne m'en étais pas aperçu. Mon colonel, plus heureux que moi, avait, je crois, aperçu le grand homme. Dans un ordre du jour, M. Glais-Bizoin nous félicita sur notre bonne tenue et donna double ration d'eau-de-vie. »

La proclamation de M. Glais-Bizoin contenait cette phrase : « Sur ce sol glacé et couvert de neige, toute cette brillante jeunesse se montrait dans la meilleure tenue, il ne lui manquait que des armes (1). »

Il n'y avait au camp de Conlie qu'une force réelle, puissante : la redoute de Tennie. Cette redoute était armée de plus de trente canons de marine, dont vingt de 16 centimètres, rayés, se chargeant par la culasse, portant à 6.000 mètres. M. Glais-Bizoin visita la redoute, sans y rien comprendre, et porta ce jugement : « Un fort que je trouvai armé d'un gros canon de marine, pièce inutile et incapable de résister aux obus prussiens, qui eussent bientôt jeté le désordre dans le camp dépourvu d'enceinte fortifiée. »

(l) Dictature de cinq mois, Glais-Bizoin, p. 137-138.

Après la revue de M. Glais-Bizoin, les officiers supérieurs se réunirent au quartier-général. Placé au milieu du cercle, le membre du gouvernement prononça un discours dans lequel il fit réloge de M. le général de Kératry, des généraux Le Bouëdec et Garré-Kérisouët. « Un autre chef, brave officier, a été placé à la tête de ce camp, vous lui ferez l'accueil dû autant à son mérite qu'à son passé militaire. »

A la fin de cette allocution, un incident surgit, qui a été rapporté par un témoin oculaire (1) : « Après un semblant de revue, où les hommes avaient, pour la plupart, leurs bâtons de tente en guise de fusils, M. Glais-Bizoin réunit les officiers en cercle, prit la parole et nous donna un aperçu de la position du pays, des espérances que conservait le gouvernement de la Défense nationale. Un groupe d'officiers ayant fait entendre ces paroles : Donnez-nous des armes ! M. Glais-Bizoin nous dit positivement : « Le Saint-Laurent est arrivé à Brest avec 45.000 remingtons ; je vais donner des ordres pour que ces armes vous soient immédiatement livrées (2)... »

M. de Kératry prit la parole après M. Glais-Bizoin, et M. Le Bouëdec s'avançait pour prononcer son discours, lorsqu'un officier de marine qui, jusque-là, s'était tenu à l'écart, vint au-devant du général Le Bouëdec et lui dit, en tendant un papier : « Général, vous commandez ici ; veuillez donner connaissance aux troupes de ce décret du Gouvernement qui m'appelle au commandement supérieur du camp de Conlie. Je suis M. de Marivault. » Le général Le Bouëdec lut rapidement et sortit. M. de

(1) M. Ardin d'Eteil, colonel des mobilisés de Redon.

(2) Voir aux Annexes du rapport officiel, p. 158.

Marivault prononça quelques paroles brèves, énergiques, et congédia les officiers.

M. Glais-Bizoin put à peine cacher son déplaisir et se retira pour aller déjeuner.

Le repas terminé, il eut un entretien avec M. de Marivault. Rappelons le récit qu'en a fait ce dernier :

« Croyez-vous, général, dit Glais-Bizoin, qu'il vous soit possible de mener "bientôt les mobilisés au feu ?

— Il n'y a pas à y songer maintenant, répondit le général. Auparavant, il faut leur donner des armes, le camp n'en a pas. Une instruction militaire sérieuse, cette boue la rend impossible. Il faut donc d'abord les tirer d'ici, puis les armer, enfin les instruire : jusque-là, ni moi ni autre ne peut songer à les mener à l'ennemi.

— Ainsi, général, vous trouvez cette tâche bien lourde, vous aimeriez bien mieux, sans doute, un autre commandement. Dites-moi ce qui vous conviendrait, je ferai mon possible pour vous l'obtenir.

— Ce n'est point pour mon agrément que j'ai demandé le commandement de ce camp, lorsqu'il a été vacant par la démission de M. de Kératry. En faisant cette demande, j'ai nettement exposé au ministre les raisons pour lesquelles je crois y être plus utile que dans tout autre.

— Mais, si l'on vous envoyait ailleurs, vous ne tiendriez pas beaucoup à rester ici ?

— Je ne désire point de changement. Si le ministre me donne un autre commandement, je suis soldat, j'irai où on m'enverra. »

Le même jour 10 décembre, après cette conversation, M. Glais-Bizoin envoyait cette dépêche au ministre de la guerre Gambetta : «...Après explications amicales, Marivault a reconnu le camp trop considérable pour lui, s'il devait marcher en avant à sa tête. Je crains que cette vaste administration ne soit au-dessus de sa capacité, obligé d'apprendre, sans perdre de temps, hommes et

choses. Mieux serait donc de lui donner un camp moins nombreux d'abord et moins avancé, qu'il connaîtrait en le formant. Kératry et Bouedec reprendraient leur première position, au grand bénéfice de la défense

nationale Le camp que Jeannerod n'a pas accepté

conviendrait mieux à Marivault (1). »

Le plan de Glais-Bizoin était de replacer Kératry à la tête du camp de Conlie. Il sacrifiait M. de Marivault, Glais-Bizoin se croyait tellement sûr de la réussite de ce plan, qu'il écrivit lui-même d'avance un ordre que devait signer Gambetta: « M. le général de division de Kératry reprendra immédiatement le commandement en chef de l'armée de Bretagne, etc.. (3). »

C'est alors que M. Gambetta envoya à M. de Freycinet cette dépêche datée de Bourges, 13 décembre : « En ce qui touche le camp de Conlie et les réclamations de Kératry, maintenez fortement Marivault à la tête, et réorganisez-moi tout cela sur un fort pied. »

Dans cette visite au camp de Conlie, qui donna lieu à tant de commentaires, à des accusations fort graves, M. Glais- Bizoin n'éprouva que des échecs. Il avait ordonné que le camp recevrait cinq millions et la Banque de France refusa de les payer ; les armes qu'il avait promises n'arrivèrent jamais ; le général Kératry ne fut point replacé.

De l'exposé de ces récits on doit conclure qu'une profonde désunion existait parmi les membres, si peu nombreux, de la Défense nationale ; que l'autorité de Gambetta était battue en brèche, et que le ministre de la guerre avait en main des forces qu'il craignait d'employer, parce qu'il ne considérait pas les bretons comme assez républicains pour leur confier des armes.

(1) Ce camp, que M. Jeannerod accepta, était celui cTHelfaut, près de Saint-Omer, où le gouvernement de la Défense dépensa 90.000 fr., et ou il n'entra pas un seul mobilisé pendant toute la guerre.

(2) Cet ordre a été communiqué à la Commission de l'Assemblée nationale par M. de Kératry.

Comme au temps de la première Révolution, on pou-, vait bien répéter que l'honneur de la France s'était réfugié sous les drapeaux. Partout ailleurs, en politique comme en administration, l'intrigue régnait en maîtresse souveraine.

Le gouvernement de la Défense nationale avait les yeux constamment fixés sur la Loire. Délivrer Paris était sa grande préoccupation, et cette délivrance lui semblait avoir l'Orléanais pour point de départ.

Peut-être eût-il été sage de se préoccuper de l'Est un peu trop abandonné.

Lorsque Werder ne vit plus devant lui les forces de Cambriels, il comprit que les Allemands étaient en mesure de maintenir leurs communications des Vosges. Il continua son mouvement sur la Saône, jusqu'à Gray (1) où il arriva le 24 octobre.

« Pendant cette marche de l'Ognon sur la Saône, écrit l'historien (2) du 14e corps allemand, les soulèvements de la population recommencèrent. Chaque citoyen d'un pays est tenu de s'opposer de toutes ses forces à l'envahissement, d'accumuler les obstacles sur la route et de lui enlever tout ce qui peut le favoriser. Un peuple qui sacrifie tout, qui néglige tout le reste, pour se jeter au-devant de l'étranger, mérite la reconnaissance de l'histoire, et s'il ne triomphe pas, il a du moins l'honneur d'une mort glorieuse. Le gouvernement qui consacre à ce noble but toutes les forces unies d'une nation, accomplit la plus grande de toutes les actions. »

Cette réflexion de l'écrivain allemand méritait bien

(1) Gray (Haute-Saône), 6.965 habitants, sur la Saône.

(2) Lôhlein.

d'être traduite, fait observer Améclée Lefaure, auteur de V Histoire de la guerre franco-allemande.

Le général Werder avait l'ordre de M. de Moltke de s'emparer de Dijon. Un médecin français, le docteur Lavalle, nommé colonel à titre auxiliaire, et commandant du corps delà Côte-d'Or, patriote ardent, marcha au-devant des Prussiens. Un matin, a-t-on raconté, le brave docteur prit deux charrues oubliées sur un coteau pour des mitrailleuses allemandes, et s'empressa de battre en retraite après avoir fait sauter le pont de Pontailler (1). En présence de semblables guerriers, le général de Werder prit la résolution de pousser jusqu'à Dijon, où deux de ses brigades, aux ordres du général de Beyer, entraient le 31 octobre, après toutefois de sérieux combats qui coûtèrent la vie au colonel Fauconnet.

« L'enterrement du brave colonel Fauconnet, écrit l'historien du 14e corps allemand, qui n'avait pas tardé à succomber à ses blessures, eut lieu le jour suivant en grande pompe, suivant les règlements de l'armée prussienne, et les officiers de la garde nationale osèrent y paraître en uniforme. »

Le général de Beyer occupa Dijon. Le reste du corps gagna Vesoul, que le général Werder atteignit le 3 novembre. Trois bataillons, deux escadrons et une batterie demeuraient à Gray.

Les Allemands avaient forcé les Vosges, envahi les contrées de la Saône et occupé la capitale de la Bourgogne où ils allaient camper pendant deux mois en maîtres implacables.

Nous devons faire ici une remarque fort importante : ce n'était pas l'itinéraire primitivement tracé par M. de Moltke au 14e corps. Werder n'avait point la mission d'envahir la Bourgogne ; il devait, en pénétrant dans les

(1) Pontailler (Côte d'Or), 1.190 hab., sur la Saône.

Vosges, aller à Epinal, de là, se replier dans la direction de Chaumont, Châtillon, Troyes, et gagner la Seine, désarmant les populations sur son chemin, rétablissant les communications interrompues. Ce plan s'était modifié au cours des opérations. L'espoir d'en finir avec les forces disséminées dans l'Est avait peu à peu attiré les Allemands vers la Saône ; une fois là, ils s'étaient avancés jusqu'à Dijon,

Bélfort était placée assez loin de la ligne principale des opérations allemandes. Cependant cette place avait, pour la défense française, une importance exceptionnelle au point de vue militaire autant qu'au point de vue politique. Elle n'était pas seulement la gardienne de l'Est, elle pouvait être un point d'appui pour toutes les opérations qu'on voudrait entreprendre clans cette région. La mettre à l'abri d'une catastroph 3 était une nécessité de prévoyance . On l'avait malheureusement trop oublié depuis quelques années.

La défense de l'Est fut confiée à Garibaldi.

Gomment le célèbre aventurier était-il venu en France et que commandait-il ?

Un pharmacien d'Avignon qui avait eu quelques démêlés avec la justice de son pays, Bordone, se souvint qu'à l'expédition de Sicile (1), Garibaldi le comptait au nombre des chemises rouges. Bordone avait, dans sa jeunesse, servi dans la marine sous le nom de Bourdon, à bord de YVlloa. Quoiqu' ayant subi plusieurs condamnations, le 13 mars 4857,1e 2 juillet 1858, le 24 juillet 1860, le pharmacien se rendit à Tours afin de proposer à la France l'épée de son ancien capitaine, Garibaldi. Il s'adressa d'abord à MM. Glais-Bizoin et Grémieux. Sans repousser ouvertement l'offre de l'Italien, les membres du gouvernement refusèrent d'acquitter les frais du voyage

(1) En 1860.

tic Caprera à Tours. Le pharmacien prit la chose à son compte, et revint en compagnie de Garibaldi.

A cette nouvelle, M. Crémieux s'écria : « Àh ! mon Dieu ! il arrive ; il ne manquait plus que cela. »

Gambetta offrit à Garibaldi le commandement d'une compagnie de 250 volontaires réunis à Chambéry. Ce commandement modeste et peu rétribué fut repoussé avec indignation. Le condottiere finit par obtenir le commandement de la zone des Vosges, avec une brigade de gardes mobiles et tous les corps qui s'y trouvaient.

M. de Freycinet appelle Garibaldi « le seul gardien de nos intérêts dans l'Est. » Son quartier- général fut établi à Dole le 17 octobre.

M. Àmédée Lefaure dit quelque part, que l'un de ses projets est de publier un livre sous ce titre: Les Bohèmes de la guerre. Il est vraiment regrettable que la mort l'ait empêché de donner suite à son projet.

L'armée de Garibaldi lui eût fourni plus d'un chapitre. D'abord le chef d'état-major général Bordone, le commandant de la 2e brigade, Delpech, ensuite.

Ce dernier, ancien homme de peine dans une tannerie, puis lampiste, devint successivement, au 4 septembre, sous-préfet d'Aix, et préfet des Bouches-du-Rhône.

A côté de Delpech se trouve l'adjudant-major Jacquot, dit : M. de Saulcy. Il arrive de Turquie, porteur de magnifiques états de services militaires. De fâcheux propos sont tenus sur son compte, et le gouvernement est contraint de fournir des explications. On demande des renseignements à M. Ducrot-Aubert, chargé d'affaires de France à Constantinople. Le 23 septembre 1870, le diplomate répond : « Le sieur Jacquot est arrivé à Constantinople porteur d'un passe-port altéré, sous le nom de M. de Saulcy ; c'est une épave des travailleurs du canal de Suez. Il s'est fait passer lui-même officier d'artillerie ; en réalité il n'a été que ferblantier-lampiste.

Il est considéré ici comme un aventurier trop ignorant pour être dangereux. »

L'historiographe attitré de l'armée garibaldienne était M. Ordinaire, alors officier d'état-major, depuis député à l'Assemblée nationale. Il a peint son armée dans ces lignes écrites d'Autun : « La patrie disparaît devant la République. Oui , nous sommes les soldats de la révolution cosmopolite. Italiens, Espagnols, Polonais, Hongrois ont compris qu'ils venaient en France défendre

la République universelle Il nous faut aujourd'hui

des Danton, des Robespierre, un 93. Dans les grandes

crises, les grands moyens Prenez des généraux dans

les rangs des simples soldats, dans la jeunesse surtout. »

En arrivant en France, Garibaldi se rendit à Tours, puis revint à Besançon. Peu de jours après, le général Cambriels se démit de son commandement dans des conditions que nous avons racontées. M. Domalain, qui commandait les francs-tireurs bretons, le colonel Bourras, brave officier de l'armée, chef des francs-tireurs des Vosges, les compagnies franches de l'Alsace, refusèrent formellement de reconnaître Garibaldi pour leur général. Besançon ne voulut lui rendre aucun honneur.

Ce sentiment de répulsion honore la France, qui ne pouvait associer à ses efforts suprêmes cet étranger dont les mains étaient encore rouges du sang français versé à Rome, à Gastelfidardo et à Mentana.

De son quartier -général, Garibaldi publie cette proclamation :

« Les républiques modernes, comme la Carthage

ancienne, nagent dans l'or et le sybaritisme Milices

de l'armée des Vosges, le noyau cosmopolite que la République française rallie dans son sein, composé d'hommes choisis dans l'élite de toutes les nations, représente l'avenir humanitaire. Sur la bannière de ce groupe choisi se trouve le motto de la machine humaine:

tous pour un, un pour tous. L'aristocratie combat le germe du droit de l'homme qu'elle abhorre. Génie du mal, elle fait tous ses efforts pour sa conservation. Et les peuples ? »

Il faut rendre à Garibaldi cette justice que lui seul il n'eût pas eu la pensée de se présenter en France. Le pharmacien Bordone, qui voulait troquer ses remèdes contre les épaulettes de général, avait amené cet Italien, l'éternel ennemi de notre patrie.

Garibaldi préférait la Prusse à la France. Une lettre écrite après la guerre par le condottiere donne la mesure de ses sentiments. Cette lettre est adressée à un certain Marques!, demeurant à Vienne, en Autriche :

« Mon cher ami,

« Bien qu1 ennemi de la guerre, j'ai dû y prendre part en 1870, à cause des douloureuses conditions de la. société moderne, qu'on peut dire divisée en deux classes: oppresseurs et opprimés.

« Lorsqu'en 1870 je me rangeais sous les drapeaux républicains de la France, j'obéissais à mes sentiments démocratiques, mais avec la douleur dans Vâme, devant combattre contre le noble peuple allemand.

« Nous admirons le progrès sublime de l'Allemagne dans la voie de la vérité, et dans sa glorieuse lutte contre Vidée du jésuitisme, et nous devons réellement déclarer protectrice de l'émancipation de l'humanité, cette nation qui frappe au cœur le monstre des ténèbres, pendant que, d'un autre côté, nous sommes obligé de reconnaître que le gouvernement italien cherche à nous taire retomber au beau temps de Vinquisition! (Stupete, génies !)

« Dans la marche du progrès, vous vous trouverez toujours à côté de votre

Garibaldi.

Il n'est pas facile de déterminer le chiffre exact de l'armée de Garibaldi. Le chef d'état-major Bordone porte l'effectif à 16.000 hommes au milieu du mois de décembre ; M. de Serres, dans sa déposition devant la Commission d'enquête, parle de 13.000 hommes , le 15 décembre.

Le recrutement des francs-tireurs garibaldiens ne s'opérait pas facilement. La déposition de M. de Gastillon (1) devant la Commission de l'Assemblée nationale, déposition confirmée par M. Debuschère , commissaire de police , mérite un souvenir: « Des officiers qui se nommaient euxmêmes arrivaient avec huit ou dix hommes et se faisaient donner un brevet de capitaine, grade fort lucratif. Ces demandes devinrent si nombreuses, qu'il fut impossible de continuer. »

Deux citoyens fort ingénieux, voyant que personne ne contractait d'engagement pour l'armée de Garibaldi, proposèrent deux moyens de recrutement : le premier voulait organiser les voleurs qui se trouvaient en prison sous le titre de corps des détenus ; le second imaginait de ramasser les hommes qui abandonnaient les rangs au moment des combats, les fuyards et autres misérables, et d'en faire le corps des isolés. « On pourra compter sur eux, disait l'auteur du projet les jours de paie ».

Si Garibaldi eût été le hardi partisan d'autrefois, s'il s'était jeté dans les Vosges avec quelques milliers d'hommes résolus, il aurait dû exercer sur la guerre une véritable influence. Mais ce n'était plus l'audacieux aventurier admiré par les révolutionnaires. Il s'entourait d'un

(1) Commandant de la mobile d'Eure-et-Loir.

nombreux état-major richement galonné, qu'il traînait à sa suite ; il se donnait comme un homme politique, et débitait de longs discours au lieu d'agir promptement et audacieusement, comme au temps de sa jeunesse. Les infirmités de l'âge, jointes aux blessures, l'empêchaient même de monter à cheval. Il prenait au sérieux son titre de général et dictait des proclamations où il parlait « de l'Helvétie et de Guillaume Tell, des Etats- Unis et du président Grant, de l'île de Cuba, des riches énervés par le sybaritisme, et surtout des prêtres imposteurs. »

Son état-major était d'une ignorance effrayante, mais il coûtait cher au budget. Un rapport adressé à l'Assemblée nationale par un des membres de la Commission des marchés, M. Blavoyer, député de l'Aube, nous fait savoir que : « La légion garibaldienne a eu cinquante-trois officiers vêtus aux frais de l'Etat, avec un luxe qui contrastait avec le pauvre équipement de nos soldats Les

chemises rouges coûtent 20 fr. ; les pantalons 20 fr., les vestons 58, 65, 70, 80 et 90 fr. ; d'autres, de 100 à 190 fr. Le manteau du colonel Garibaldi arrache des lamentations aux fournisseurs. Ce manteau était d'une ampleur excessive, d'un drap gris magnifique, doublé de rouge, et du prix relativement modique de 180 fr. Des boutons d'argent fin sont exigés, les galons et les torsades figurent en grandes quantités. »

En 1870, comme en 1859, comme en 1860 et surtout en 1866, les troupes de Garibaldi renfermaient des éléments hien différents. Sur les 13.000 ou 16.000 hommes qui les composaient, un millier ou deux de héros, rompus à toutes les habitudes de la guerre, soldats de la Hongrie, de la Pologne, de l'Italie, combattaient bravement. Beaucoup de ceux-là se sont fait tuer en France, comme Bossak qui commandait la première brigade. A côté d'eux se trouvaient des aventuriers de toutes les

nations , Français surtout. L'armée garibaldienne du Tyrol , en 1866 , en comptait déjà an grand nombre. Ceux-là se battaient, sans être des héros. Puis venaient... les autres qui n'étaient bons qu'à chasser les Jésuites de Dole, à saccager l'évêché d'Autun, à piller et à prendre la fuite.

Les manoeuvres d'une armée de ce genre ne pouvaient être bien décisives. Quelles étaient en effet ces opérations dans cette première période des affaires de l'Est?

Le 5 novembre, àBrazey etàGenlis (1), desBadois eurent à lutter avec les francs-tireurs de Y Egalité. Sur tous les points, les lignes de communication des Allemands étaient menacées. La situation du général de Beyer, isolé à Dijon, avec des forces minimes, en présence d'une population patriote et très hostile, pouvait devenir inquiétante, si les garibaldiens dessinaient plus nettement leur mouvement. Le général Werder résolut alors d'agir dans la direction d'Auxonne et de Saint-Jean-de-Losne (2). En prenant l'offensive, il se conformait aux instructions du général de Moltke, et donnait un peu d'air au général de Beyer.

Au dernier moment, le bruit courut que les Français se préparaient à tenter un mouvement sur Gray. Le général de Werder arrêta aussitôt son opération et fît venir à Gray le détachement laissé à Port et à Scey-sur-Saône (3). Ce détachement se composait d'un bataillon et d'une batterie. Dans la pensée du général en chef, l'offensive devait être prochainement reprise surDôle par Pesmes (4) et, cette fois, par tout le 14e corps allemand : en attendant, quelques avant-postes furent poussés jusqu'à Pontailler.

'1) Brazey et Genlis, deux bourgs de la Côte-d'Or.

(2) Auxonne (Côte-d'Or), 5.555 hab.,sur la Saône. — Saint- Jean-de-Los ne (Côte-d'Or), 1.597 hab.. sur la Saône.

(3) Port-sur-Saône et Scey-sur-Saône, deux bourgs de la Haute-Saône.

(4) Pesmes (Haute-Saône), 1.477 hab., sur l'Ognon.

En même temps, sur un ordre venu de Tours, Garibaldi se portait à Autun pour couvrir les défilés duMorvan (1), tandis que le général Pélissier allait de Chagny sur Paray-le-Monial (2), avec quelques bataillons de mobilisés qu'il était chargé de former.

Après avoir envoyé, le 8, un détachement sur Pontailler, le général de Werder décida qu'une attaque simultanée sur Auxonne et Dole aurait lieu les 13 et 14 novembre. Les patrouilles poussées vers Auxonne furent accueillies à coups de feu, et le commandant du 14e corps renonça, une fois encore, au plan qu'il avait d'abord adopté, et pour l'exécution duquel il avait provisoirement évacué Dijon. Le 14, l'armée de Werder était réunie autour de cette ville.

Neuf-Brisach (3) venait de capituler, ce qui permettait à la 4° division de réserve de se joindre au 14° corps. Les opérations furent suspendues jusqu'à l'arrivée de cette division, et les Allemands profitèrent de ce repos pour se réorganiser.

La vallée de la Saône était parcourue par des colonne.5 que commandaient le colonel Bourras et le général Crévisier. Afin d'éviter les rencontres inutiles, le général de Werder fit replier ses avant-postes derrière la Vouge, en même temps qu'il gardait avec soin la route de Dijon à Nuits-sous-Beaune. Plusieurs engagements sans importance eurent lieu dans cette direction les 20, 21 et 22 novembre, à Chambceuf, Nuits et Vougeot (4).

Lorsque les troupes qui venaient du siège de Neuf-

(1) Le Morvan, petit pays de l'Autimois et du Nivernais; les monts du Morvan unissent la Côte d'Or aux collines du Nivernais.

(2) Chagny et Paray-le-Monial, deux villes de Saône-et-Loire.

(3) Neuf-Brisach, place forte de notre ancien département du Haut-Rhin, commandée par le lieutenant-colonel de Kerhor, fut bombardée le 8 octobre 1870. — Voir Récits militaires, lre série, p. 501.

(4) Chambœuf, Nuits et Youfeot. trois localités de la Côte-d'Or.

Brisach eurent fait leur jonction avec ]e 14e corps , Werder résolut d'agir.

Un coup de main vigoureux exécuté par Ricciotti-Garibaldi (1), commandant de la 4e brigade, à Châtillon-sur- Seine (2), inquiéta le général de Werder. Un détachement des troupes d'étape avait été surpris, et ses pertes se montaient à une centaine d'hommes tués ou blessés. En apprenant cet échec, Werder résolut d'attaquer énergiquement les garibaldiens pour mettre fin aux incursions de leurs patrouilles.

Le 25 novembre, les troupes allemandes commencèrent leur mouvement. De nombreux bataillons se concentrèrent à Dijon. Ces précautions étaient motivées par la nouvelle que Garibaldi avait quitté Autun et marchait sur Dijon. Son attaque devait être appuyée par Grémer, qui se tenait à Nuits et à Beaune. Le jour même les avant-postes se rencontraient à Velars (3). Nos quatre compagnies furent repoussées.

Crémer, improvisé général par M. Gambetta était capitaine d'état-major. Aide de camp du général Clinchant, il avait été compris dans la capitulation de Metz. Le ministère de la guerre prussien a fait publier le texte même de l'engagement pris par le capitaine Crémer de ne pas servir contre l'Allemagne pendant la durée de la guerre.

Cet officier français avait donc manqué à sa parole. Sa conduite, comme commandant en chef, fut regrettable.

La Commission réunie après la guerre pour examiner les titres des nouveaux promus voulut lui conserver le grade de chef d'escadrons. Crémer refusa, donna sa démission et mourut obscurément, sans que Gambetta ait daigné prendre place près de son cercueil.

(1) Un des fils de Garibaldi.

(2) Châtillon-sur-Seine (Côte-d'Or), 4.797 hab.

(3) Velars-sur-Oache (Côte-d'Or), 710 hab., canton de Dijon.

Combien, parmi les braves camarades de Crémer, auraient mieux répondu à la confiance du ministre de la guerre !

Le 26 novembre l'action s'engagea sur deux points ; à la droite française, près de Fleury, deux bataillons allemands, une batterie et un escadron forcèrent une colonne garibaldienne à reculer dans la vallée de Louche sur Lantenay. Mais à Pasques, le général allemand Degenfeld fut battu et contraint de reculer jusqu'à Haute ville (1). Le général de Werder envoya des renforts, et prit ses dispositions pour un mouvement concentrique qui devait se faire le lendemain.

Les garibaldiens attaquèrent la nuit et furent repoussés après de grands efforts. Cette action engagée aux portes de la ville avait causé une profonde émotion. Les canons braqués sur les principales rues menaçaient les habitants ; le général de Werder avait signifié au maire que si la moindre révolte se produisait, la ville serait anéantie.

Le 27, à cinq heures du matin, toutes les troupes allemandes étaient en mouvement. Vers onze heures et demie, le général de Goltz atteignit, entre Prenois (2) et Pasques, une colonne chargée de protéger la retraite. Il l'attaqua aussitôt, soutenu par un détachement venu de Plombières. Devant ces forces, la brigade Delpech, après un combat, se retire dans les bois.

Delpech, cet ancien lampiste devenu général, ne savait donner aucun ordre. Les Allemands ne poursuivirent pas les Garibaldiens. Le général Werder fut prévenu que la garnison de Langres, aidée par de nombreuses bandes de paysans, avait battu les troupes d'étape et bloquait sept compagnies et un escadron dans Châtillon-sur-

(1) Lantenay, Pasques, Hauteville, trois petites localités de la Côte-d'Or, canton de Dijon.

(2) Prenois, hameau de la Côte-d'Or, canton de Dijon.

Seine. La brigade de Goltz reçut Tordre de remonter vers le Nord, et son départ ne permit pas de continuer les opérations. Cependant, le 28, la brigade Keller fut détachée vers Sombernon où les troupes de Garibaldi semblaient s'être arrêtées. Le 30, une reconnaissance nombreuse fut directement portée sur Nuits. La ville n'était plus gardée que par quelques traînards de la division Crémer. Les Allemands s'en emparèrent donc sans grande résistance ; mais pendant qu'ils s'occupaient des réquisitions, les hauteurs à l'ouest de la ville furent envahies par des troupes françaises qui, après une vive résistance, chassèrent les Badois et les forcèrent à battre précipitamment en retraite sur Dijon. Le lendemain, l'ennemi voulut réparer son échec et s'avança en forces. Mais, trouvant la ville fortement occupée, il renonça à une attaque, après d'inutiles escarmouches.

Le général allemand Keller avait poursuivi sa route. Il arrivait le 30 àRouvres-sous-Meilly (1). Aucune résistance sérieuse ne se produisant, le général continuait sur Autun une marche facile. 11 arrivait devant la ville le 1er décembre, à deux heures, et tirait un premier coup de canon. La confusion parait avoir été grande parmi les habitants. Enfin quelques mobiles se déployèrent en tirailleurs , tandis que le commandant Ollivier mettait ses pièces en batterie et empêchait le général Keller de gagner du terrain.

Il y eut donc un combat sans importance que des historiens complaisants ont nommé la bataille d'Autun. Nos pertes furent de 60 tués dont 40 mobiles de la Charente, tandis que celles des Allemands ne dépassaient pas deux officiers et vingt hommes. Ce qui a fait donner de l'importance à cette affaire, c'est le jugement rendu par une cour martiale contre le colonel Chenet, commandant la

(1) Rouvres-sous-Meilly (Côte-d'Or), 250 hab., cantoi de Pouilly.

guérilla d'Orient sous Garibaldi. Cet officier fut accusé d'avoir abandonné son poste, et ouvert ainsi les portes de la ville à l'ennemi. On le condamna à mort. Cet arrêt fut réformé après la guerre.

A quatre heures et demie les Allemands cessèrent le feu et prirent position autour de la ville qu'ils voulaient bombarder le lendemain. Mais une dépêche du général Werder vint modifier ces résolutions. Elle était ainsi conçue : « Les forces ennemies se sont montrées si nombreuses vers Nuits, hier 30, qu'une marche poussée plus loin sur Autun n'est pas à désirer... Mettez-vous en retraite aujourd'hui même sur Dijon. »

Le 5, la brigade Keller était de retour aux environs de cette ville.

Ces combats incessants avaient épuisé les troupes ennemies : sans cesse sur le qui-vive, attaquées chaque jour, elles souffraient cruellement du froid, et plus encore de la faim. D'après un historien allemand (1), les intendants prussiens ne parvenaient plus à trouver des vivres que les paysans refusaient de vendre, depuis qu'un décret du gouvernement de la Défense nationale avait menacé de mort ceux qui trafiqueraient avec l'envahisseur. Pour se procurer quelques provisions, il fallait recourir aux convois, ressource bien incertaine, car les balles des francs-tireurs arrêtaient plus d'une fois les convoyeurs. « Les chevaux du général en chef euxmêmes ne reçurent plus que demie et ensuite quart de ration! » Dans ces conditions, il n'était pas possible de s'étendre. Toutes les troupes allemandes se resserrèrent donc autour de Dijon.

Malheureusement les divers corps français n'agissaient jamais de concert : au début les troupes renfermées dans Besançon n'avaient pas combiné un seul coup de

(1) Lôhlein.

A AI l R A L J A U R É G U I K E R R Y

main avec les garibaldiens ; la division Crémer, le corps de Garibaldi, le détachement du colonel Bourras opéraient chacun pour son compte. Cette fatale rivalité qui tenait à l'absence d'un véritable chef permit au général Werder de se maintenir dans une position difficile et dangereuse. Le 11 décembre, à Nuits, le colonel Bourras, à la suite d'une discussion avec Crémer, retira ses troupes vers le Sud ; quelques jours plus tard, le général Werder allait pousser une importante reconnaissance sur la ville de Nuits, privée ainsi d'une partie de ses défenseurs.

Le 18, dans la matinée, le général Glùmer s'avança avec 11.000 hommes, pour « balayer tout le triangle, Dijon, Bouiiland, Beaune. » Telles étaient ses instructions.

La petite ville de Nuits, qui se trouve sur la grande route à vingt et un kilomètres de Dijon, est entourée de plusieurs murs solides. En arrière de la ville, la hauteur de la Chaux commande tout le terrain en avant. Le chemin de fer passe à 450 mètres de Nuits. A l'Est enfin, le village de Boncourt (1), le bois et la ferme de Berchère offrent à la défense d'excellents points d'appui.

Crémer avait sous ses ordres treize bataillons et demi, vingt pièces et une batterie qui arriva de Beaune ; au total 12 à 14.000 hommes.

L'avantage appartenait évidemment aux Allemands. Bientôt le combat fut acharné. Au moment où les premiers coups de canon se faisaient entendre, un ballon venant de Paris planait au-dessus de la ville.

A une heure un quart environ, les Français battaient en retraite vers le chemin de fer. Au Sud-Ouest, devant Chaux (2), labrigadeDegenfeld luttait depuis le matin sans pouvoir avancer ; au Nord, le 3e régiment badois, ou du

(1) Boncourt-le-Bois (Côte-d'Or), 206 hab., canton de Nuits.

(2) Chaux (Côte-d'Or), 371 hab., canton de Nuits.

moins une partie de ce corps s'épuisait devant Vosne (1), défendu par les mobilisés du Rhône.

Crémer a appelé ses réserves et les a portées sur le chemin de fer. Sur l'ordre du général Werder qui dirige la bataille, un régiment de grenadiers va les attaquer, mais il est reçu par une fusillade bien nourrie, tandis que l'artillerie française heureusement portée sur les terrasses, en arrière de la ville, fait pleuvoir ses obus. Cinq batteries allemandes s'avancent alors à droite de la route, et le général Glùmer, qui vient d'être blessé, reçoit des renforts. En même temps, la brigade de cavalerie s'efforce de passer le Meuzin pour tourner notre droite vers Prémeaux (2).

Au même instant le lieutenant-colonel Graziani dirige sa retraite sur la Berchère. Elle s'opère dans le plus grand ordre ; mais le brave officier tombe mortellement frappé.

A deux heures, le signal de l'attaque est donné. Le prince Wilhelm est le premier frappé ; on l'emporte dangereusement blessé à la tête. Un terrible combat s'engage. Le colonel Wechmar est blessé à son tour en conduisant le 1er régiment de grenadiers à l'assaut ; le colonel Kenz qui a pris le commandement de la brigade du prince Wilhelm est frappé de trois balles. Sous le feu meurtrier des Français, les Allemands subissent des pertes cruelles. «Il faut rendre celte justice à nos ennemis, ils se battirent bien, et se défendirent avec un grand acharnement, à ce point qu'il fallut en arriver à la lutte corps à corps (3). » Le général Glùmer, témoin des inutiles efforts de ses soldats, fît donner ses réserves.

Vers quatre heures, l'ennemi s'empare de Vosne, et, par un suprême effort, se porte jusqu'à la tranchée ;

(1) Vosne (Côte-d'Or), 538 hab., canton de Nuits.

(2) Prémeaux (Côte-d'Or), 417 hab., canton de Nuits.

(3) Lôhlein, historien allemand.

déjà il se tourne vers la ville, lorsqu'un bataillon du 57* arrive de Beaune et se jette sur lui. Mais de Vosne, de Concœur, de la Berchère et d'Agencourt (1) les ennemis se précipitent dans Nuits. Le combat se poursuit dans chaque rue et ce n'est qu'à cinq heures et demie que les Allemands sont maîtres de la ville. Le 57e soutient la retraite que l'ennemi n'ose pas inquiéter, et Crémer, ayant épuisé ses munitions, se retire sur Beaune, où il arrive à onze heures du soir, et où des renforts envoyés par Garibaldi le rejoignent.

Dans son ouvrage La Guerre en province, M. de Freycinet, délégué à la guerre, commet des erreurs fort graves au point de vue de l'histoire. Il suppose qu'au combat de Châteauneuf, le 3 décembre, Garibaldi s'était avancé d'Autun, à la suite de la brigade Keller, pour agir de concert avec les bataillons de Crémer. « Les troupes de Garibaldi, écrit-il, excitées par le succès, poursuivirent l'ennemi jusque sous les murs de Dijon, et y seraient certainement entrées avec lui, si une diversion avait été faite à temps dans la direction de Nuits. »

Au sujet du combat de Nuits , on lit encore dans l'ouvrage du même de Freycinet : « Ricciotti Garibaldi, aux avant-postes avec quelques centaines de volontaires, soutint brillamment sa réputation. »

Il y a là une double erreur : les garibaldiens n'ont pas plus paru à Châteauneuf, le 3 décembre, qu'à Nuits le 18 ; tous les honneurs de ces deux combats reviennent aux bataillons français. La brigade Ricciotti Garibaldi se dirigea, il est vrai, le 18, non sur Nuits, mais sur Beaune, où elle rejoignit, dans la nuit, les troupes françaises, mais elle n'eut pas un seul coup de fusil à tirer.

Deux généraux, deux colonels, 48 officiers et 893 hommes avaient été mis hors de combat du côté des Badois.

(1) Concœur et Agencourt, deux hameaux des environs de Nuit?.

Presqu'aussitôt après la prise de Nuits, les Allemands évacuèrent la ville et se replièrent sur Dijon. Ils craignaient un second combat, que l'arrivée de renforts français rendait fort probable.

Dans cette affaire de Nuits, les mobilisés du Rhône se distinguaient, et leur chef, le colonel Celler, se faisait tuer ; les mobiles de la Gironde, commandés par M. de Carayon-Latour , se montraient intrépides comme toujours ; le 32e de marche se conduisait admirablement.

Nous ne parlerons pas de la folle tentative de Garibaldi sur Dijon, où Crémer ne le soutenait pas. Le vieux condottiere fut mis dans une déroute complète.

En résumé, il aurait fallu un général dans l'Est, un homme comme Chanzy ou Faidherbe, d'Aurelle ou Des Pallières, et Ton en était réduit à Garibaldi et à Crémer.

Werder avait une mission difficile : couvrir le siège de Belfort, surveiller la Saône, Langres, les communications avec Paris, éviter les surprises. C'en était assez pour un général qui démêlait autour de lui des forces naissantes.

Ainsi, entre le 15 et le 20 novembre 1870, rien de décisif ne se faisait dans l'Est, où les populations auraient vigoureusement soutenu les armées. Garibaldi , renfermé à Autun, pouvait tout au plus se défendre en poussant quelques patrouilles autour de lui. Crémer montrait à Nuits que seul il était impuissant. L'invasion étrangère, maîtresse de l'Est, menaçait de s'étendre encore d'un moment à l'autre. C'est alors que naissait dans les conseils du gouvernement, transporté à Bordeaux, la pensée d'une grande diversion, d'une tentative suprême, pour aller

chercher dans l'Est la délivrance de Paris, en commençant par la délivrance de cette région elle-même.

Il était trop tard pour réaliser ce plan stratégique, au commencement de l'hiver , et lorsque l'ennemi faisait d'aussi grands progrès. Deux mois s'étaient écoulés en opérations décousues qui n'avaient pour conséquence que des pertes sensibles. Notre résistance se trouvait insuffisante pour avoir été trop disséminée. Un temps précieux s'était perdu en agitations stériles. On savait combien de semaines Paris pouvait tenir, on le savait au moins soixante jours d'avance. Il ne fallait donc pas négliger l'emploi d'une seule journée.

Le gouvernement devait organiser les forces dont il pouvait encore disposer, les concentrer, les placer sous des chefs sérieux, fussent-ils ou non républicains. L'Europe eût été surprise des ressources qui restaient à la patrie française. Ces armées nouvelles auraient pu reprendre sérieusement la lutte en combinant leur action. Dans l'Est, Besançon pouvait devenir le centre de notre réorganisation militaire.

Nous aurions dû renoncer aux guerres d'illusions et de mirages, non seulement pour sauver Paris, mais le pays tout entier. Nos soldats, à peine sortis de leurs villages, se battaient admirablement bien, leurs officiers savaient peu de choses de la guerre, mais ils donnaient l'exemple et tombaient aux premiers rangs. Le patriotisme se réveillait partout, et les Allemands, fatigués et mécontents, perdaient de leur énergie et de leur discipline.

En nous concentrant dans une sorte de camp retranché, sous Besançon, nous devenions très forts. En effet, par sa position, Besançon est le point central d'une ligne de défense presque inattaquable. Au Nord, la place est protégée par la chaîne du Lomont, couverte elle-même par le Doubs, qui se replie de Pont-de-Roide à Baume-les- Dames, en passant par Vougeaucourt , Montbéliard,

Clerval, et en formant comme un triangle irrégulier. Il suffit de garder un peu fortement, du côté de Moritbéliard, quelques passages qui conduisent aux plateaux, par où l'on pourrait être tourné (1).

Au Sud, Besançon a pour défense la vallée du Doubs, la vallée de la Loue, la forêt de Ghaux, qui est dans l'angle des deux rivières, les escarpements prolongés du Jura, Salins. En occupant ces positions, faciles à protéger, on tient, en réalité, Dole, Mouchard, les points de jonction des chemins de fer qui vont vers Bourg, Lyon et le Midi.

C'est là, à l'abri de Besançon, que devaient être réunies des forces suffisantes, qui auraient pu être organisées, disciplinées, exercées, et qui seraient devenues rapidement la véritable armée- de l'Est, toujours menaçante, d'abord pour l'invasion, dans la vallée de la Saône, puis destinée à se jeter, à l'heure voulue, sur les communications allemandes. Telle avait été, dès le premier moment, la pensée d'un officier distingué (2) qui disait : « La position militaire de Besançon est admirable pour tenter une diversion dans l'Est, changer le théâtre de la guerre et frapper un grand coup. Paris a assez de vivres pour résister jusqu'au mois de février, et Belfort tiendra encore trois mois. Mettant à profit ce délai, nous pourrions approvisionner largement la ville, achever les fortifications et établir autour de Besançon un vaste camp retranché pour y recevoir un grand nombre de troupes qu'on organiserait et disciplinerait. » Il s'agissait toujours, dans ce plan, d'une expédition de l'Est, mais sans qu'il fût besoin d'affaiblir les armées de la Loire.

On n'en fit rien. Le gouvernement s'agitait sans avancer; il remuait des masses, frappait de tous côtés des coups inutiles, cherchait à occuper les esprits, à alimen-

(1) Voir l'excellent ouvrage de Mazade : La Guerre de France,

(2) Le colonel de Bigot, chef d'état-major de la division.

ter les passions. Le mot d'ordre était : Il faut avoir l'air de faire quelque chose. Au lieu de coordonner les moyens d'action dont on pouvait disposer, on les confondait, on les déplaçait, on changeait les commandements sans en comprendre l'importance. Le sang couiait à flots sans profit pour la France, et la stratégie était abandonnée aux essais de personnages complètement étrangers à l'art de la guerre.

Après avoir rappelé de l'Est, au mois de novembre, le peu d'armée qu'il y avait, en laissant Garibaldi « l'unique gardien de nos intérêts », on était conduit, en décembre, à y jeter une partie de l'armée de la Loire.

Cette armée, vouée à d'incroyables infortunes, se composait de corps presque désorganisés qui s'étaient repliés vers le centre, dans la direction de Bourges, après les désastres d'Orléans, aux premiers jours de décembre. Elle venait d'être mise sous les oidres d'un général extrêmement vigoureux, depuis longtemps populaire et qui, à la tête de vieilles troupes, aurait fait des prodiges. C'était le général Bourbaki, arrivé depuis peu sur la Loire.

Quel est l'officier ou le soldat ayant servi en Afrique qui n'ait connu Bourbaki, qui ne Tait admiré au feu, aimé dans les temps de paix et défendu lorsque les haines politiques se sont attachées à son nom?

Esprit brillant et très fin , cœur d'or , caractère impétueux, franc et résolu, Bourbaki était resté jeune, malgré ses cinquante-six ans. La fortune lui avait toujours souri, et sa physionomie respirait cette confiance, compagne fidèle des gens heureux.

Le réveil fut terrible pour ce vaillant soldat, le plus vraiment soldat que nous ayons connu. On ne se figure pas Bourbaki prononçant un autre commandement que : En avant! Ce cri était sur ses lèvres depuis le grade de sous-lieutenant; les zouaves d'Afrique l'avaient entendu

au temps de sa jeunesse ; les grenadiers le connaissaient en Grimée, et sous les murs de Metz, la garde impériale l'entendait encore.

Etranger aux intrigues politiques, peu habitué aux discussions, ce soldat se trouva tout à coup jeté dans un milieu qui devait porter en lui le trouble et le malaise.

A Metz, il avait été joué par un espion prussien, Régnier, que Bazaine avait accueilli. Bourbaki était donc sorti de Metz vers la fin de septembre. Après une entrevue courte et pénible avec l'Impératrice, ne pouvant reprendre sa place, il avait mis son épée au service de la France. Dans sa conduite, tout avait été correct et loyal.

Bourbaki s'était habitué, depuis son entrée au service, à voir dans le soldat l'image fidèle de l'ordre, de la discipline, de l'obéissance muette, de la bonne tenue. En traversant les provinces pour se rendre auprès du gouvernement de Tours, il vit la société bouleversée de fond en comble, des hommes armés sans discipline, sans instruction, sans respect pour l'autorité. Quoique mai vêtues et mal conduites, ces troupes se battaient bien, mais sans contact les unes avec les autres, sans direction supérieure, et seulement pour sauver l'honneur du pays. Tout officier français, après les capitulations de Sedan et de Metz, a éprouvé une douleur profonde, en comparant ce qu'il voyait aux souvenirs du passé.

En arrivant à Tours, la physionomie de Bourbaki s'était voilée, son regard avait perdu les éclairs qui le rendaient si brillant.

Envoyé dans le Nord, à Lille, il y fut méconnu jusqu'à l'insulte. Le gouvernement crut devoir le rappeler et lui confier, sur la Loire, le commandement des 15°, 188 et 20e corps d'armée. Témoin de la débâcle d'Orléans, Bourbaki ne pouvait se défendre d'une véritable tristesse en voyant cette incohérence de direction. Il acceptait sans confiance et se résignait sans illusion, doutant du

succès, mais prêt à se mettre à l'œuvre, à prodiguer son dévouement, et bien sûr de retrouver, à l'heure des combats, l'entraînante autorité de sa vaillante nature.

Que voulait-on faire de ces soldats réunis sous le nom de première armée de la Loire? Ni M. Gambetta, ni M. de Freycinet ne le savaient encore. Le général Bourbaki l'ignorait si bien, qu'il écrivit au gouvernement : « Je vous demande de me faire connaître le plan général que vous avez adopté pour la défense nationale. » Ce qui est certain, c'est qu'avant de se servir de ces corps rejetés en désordre sur les routes du centre, il fallait les rallier, les raffermir, les réorganiser. Tels qu'ils étaient, ils n'auraient pu même sans péril tenter cette diversion secourable que Chanzy demandait à Bourbaki, et que celui-ci ne se sentait en mesure d'essayer que quelques jours plus tard.

Les premières semaines de décembre se passèrent à réorganiser ces corps. Encore, à cette époque, le gouvernement n'avait point abandonné l'idée de maintenir la première armée sur la Loire, et de la pousser en avant sur Paris. On y avait si peu renoncé, que, le 17 décembre, Gambetta, qui était à Bourges, écrivait au général Bourkaki pour le stimuler : « Songez quelle gloire ce serait pour vous d'arriver à Fontainebleau presque sans coup férir ! Je suis informé qu'il n'y a pas un Prussien dans Seine-et-Marne. Il faut donc profiter au plus vite de la situation de Fontainebleau. » Bourbaki ne croyait pas si facile d'arriver de cette façon foudroyante et sans coup férir à Fontainebleau ; mais il croyait pouvoir se porter d'abord sur Montargis et manœuvrer dans cette région, en se servant des moindres cours d'eau, en se créant des lignes artificielles de stratégie. Une fois là, et la deuxième armée (1) aidant, on aurait pu tenter de plus

(1) Deuxième armée de la Loire, commaudéd par Chanzy,

sérieuses opérations. C'était en somme une partie du plan que le général Chanzy proposait de son côté.

Bourbaki se mettait, en effet, immédiatement en marche, et, le 19, il avait atteint le petit village de Baugy; mais là, tout changeait subitement; le projet de l'expédition de l'Est faisait tout à coup son apparition, et venait arrêter le mouvement commencé. On éprouve une surprise extrême en songeant que Gambetta, après avoir écrit à Bourbaki, le 17, comme nous venons de le dire, écrivait de nouveau, six jours après, dans un sens tout opposé au général Chanzy, en lui démontrant l'avantage d'une opération absolument différente.

Les dépositions faites devant la Commission d'enquête n'indiquent pas exactement à qui remonte la responsabilité de l'expédition du général Bourbaki dans l'Est. Les deux extraits suivants montreront qu'il est impossible de concilier des versions si différentes.

« Quant au second plan, dit Gambetta, celui de l'Est, il a été délibéré et arrêté à Bourges, entre les généraux Bourbaki et Glinchant et le représentant du ministère de la guerre. »

Le général Leflô fournit un renseignement inattendu:

M. Ploger (1) : — Nous avons reçu une brochure sur le mouvement du général Bourbaki dans l'Est. Cette expédition avait-elle été ordonnée par le gouvernement de Paris ou par la délégation de Tours?

M. le général Leflô : — Elle a eu lieu par l'ordre du gouvernement de Paris; elle a été insinuée, prescrite par le général Trochu; ça été une malheureuse inspiration du général.

Nous ne savons ce qu'il y a d'exact dans cette assertion, La correspondance échangée entre le gouvernement de Paris et la délégation pendant le siège ne contient, à ce

(1) Député

sujet, qu'une phrase dans une lettre de M. Jules Favre : « Si Bourbaki ne vient pas à nous, il pourrait couper la ligne de l'ennemi, en se portant rapidement vers l'Est. Il ruinerait sa base d'opérations. »

Etait-ce la pensée du général Trochu que reproduisait M. J. Favre, ministre des affaires étrangères, ou ne faut-il voir là qu'une coïncidence fortuite ?

En réalité, il importe peu ; s'il est impossible de préciser par qui a été conçu ce plan qui devait être si funeste, les documents abondent à partir du moment où il a été mis à exécution. Le plus important est la déposition de M. de Serres, ce polonais qui, avec M. de Freycinet, dirigeait les armées françaises. Cette déposition est, sur presque tous les points, confirmée par le témoignage du général Bourbaki.

Le 19 décembre, M. de Serres arriva à Bourges, où se trouvait Gambetta, et présenta le projet d'opérations dans l'Est. Le ministre de la guerre répondit, après examen, qu'il ne pouvait prendre sur lui de modifier les résolutions arrêtées : un mouvement était décidé sur Montargis (1) ; les troupes avaient déjà pris le contact avec l'ennemi. Le commandant en chef pouvait seul se prononcer. M. de Serres se rendit aussitôt à Baugy, auprès du général Bourbaki qui, accueillant l'ouverture nouvelle qu'on lui faisait, écrivit à Gambetta pour se déclarer prêt à entreprendre une campagne dans l'Est. Il semble probable que Bourbaki voyait là surtout un moyen de se soustraire à cette opération sur Montargis qui lui était ordonnée, et contre laquelle il avait plusieurs fois protesté. Devant la Commission d'enquête le général a déposé : « Ce nouveau plan me souriait beaucoup plus que le premier, il me semblait plus fructueux. »

Quoi qu'il en soit, l'examen ne fut pas de longue durée :

(1) Montargis (Loiret), ë.196 hab., sur le Loin g.

« Cette nuit même, dit M. de Serres, il fut décidé par le général Bourbaki que si M. Gambetta approuvait l'opération dans l'Est, comme il l'avait admise, elle commencerait dès le lendemain matin ; ce qui fut fait. »

C'était se décider bien vite sur un sujet de cette importance. Quant au but de l'entreprise, il est résumé dans ces lignes :

« Cette opération consiste à transporter dans l'Est, par les voies ferrées, l'armée du général Bourbaki, et à la déposer aussi près que possible de l'ennemi. De là, après l'avoir renforcée de la totalité des forces disponibles dans ces régions, on la faisait remonter, ayant à sa gauche le corps commandé par Garibaldi, dans la vallée de la Saône ; on débloquait Belfort en passant et, en appuyant la partie droite de l'armée sur les Vosges, on menaçait la base des communications de l'ennemi, pour attirer dans l'Est les forces de V Ouest et de Paris, qui alors obligerait le général Chanzy à la retraite sur Laval et la Bretagne. L'opération de l'Est est donc définie d'une façon nette, complète dans ce but: Attirer dans l'Est les forces prussiennes de l'Ouest. Elle n'a jamais eu d'autre but, et ceci est contenu dans maintes et maintes dépêches donnant le programme de cette campagne. »

Un historien qui mérite confiance (1) dit : « M. de Freycinet avait été, il s'en attribue le mérite, le principal inspirateur de cette évolution soudaine dans la stratégie de la défense. »

Cette malheureuse campagne de l'Est mérite un examen tout à fait à part. Nous lui donnerons ailleurs, dans nos Récits, l'importance qu'elle doit prendre dans une histoire de la guerre.

Laissons pour le moment le général Bourbaki prêt à entreprendre les opérations.

(1) Charles de Mazade, La Guerre de France,

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