CHAPITRE IV
SOMMAIRE
De Ja cavalerie. — Le lieutenant-colonel Bonie. — Le commandant de Vittré.
— Opinions du prince de Ligne, du maréchal de Saxe, du maréchal Marmont. — Lettre du major-général Berthier au roi de Westphalie. — Opinion du général Foy sur le commandement de la cavalerie. — Opinion de Napoléon Ier sur l'emploi de la cavalerie. — Conseil d'enquête sur les capitulations. — Bitche ne capitule pas. — Le commandant Teyssier. — Bombardement de Bitche. — M. Lamberton. — Le Bûcheron des Vosges. — Mésaventures du capitaine Mondelli. — Distraction de M. Jules Favre, ministre des affaires étrangères. — Siège de Lichtemberg.
— Le lieutenant Archer, du 96e. — Le sergent Kessler. — Le fort de la Petite-Pierre. — Le sergent-major Bœltz. — Siège de Phalsbourg. — Le commandant Taillant. — Siège de Strasbourg, le général Uhrich. — Capitulation cUs Lichtemberg. — Capitulation de Marsal; le capitaine Leroy. — Capitulation de Vitry-le-Français ; le commandant Terquem, le capitaine Hamen. — Capitulation de Toul ; le commandant Huck. — Capitulation de Laon; le général Théremin d'Hame. — Capitulation de Soissons; lieutenant-colonel de Noë. — Capitulation de Schlestadt; le chef de bataillon Reinach de Foussemagne. — Capitulation de Verdun; le général Guérin de Waldersbach. — Capitulation de Sedan, l'Empereur, le général de Wimpffen. — Capitulation de Neufbrisach; le lieutenant-colonel de Kerhor. — Capitulation de Montmédy; le chef de bataillon Teyssier, le capitaine Reboul. — Capitulation d'Amiens; le capitaine Vogel, le commandant Woirhaye. — Capitulation de la Fère; le capitaine de frégate Planche. — Capitulation de Thionville; le colonel Turnier. — Capitulation de Paris ; M. Jules Favre, les généraux Trochu et Vinoy. — Capitulation de Guise. — Capitulation de Mézières ; le lieutenant-colonel de la Lobbe; le général Blondeau. — Réflexions. L'armée allemande en novembre 1883. Les armées réunies de toute l'Europe.
La grande charge de Sedan, conduite par le colonel de Baufremont, n'est pas une opération tactique, mais une sublime folie. Faire périr des hommes inutilement est
déjà une immense faute, militairement parlant ; mais détruire une arme indispensable ne saurait être pardonné, quel qu'en soit le résultat.
Pendant cette guerre, les Allemands ont employé leur cavalerie stratégiquement et les Français tactiquement. Ni les uns ni les autres n'ont agi savamment. Les Allemands auraient dû poursuivre après leurs victoires et broyer les troupes en retraite ; ils ne l'ont pas fait. Les Français, au lieu de s'éclairer au loin, conservaient dans les rangs de l'infanterie des escadrons pleins d'ardeur. Les uhlans sillonnaient nos campagnes, voyant tout, entendant tout et faisant connaître nos moindres mouvements. Quelques compagnies de francs-tireurs, instruits, braves et disciplinés, eussent arrêté les uhlans de l'Allemagne.
De toutes les armes, la cavalerie a été la plus mal employée. Il est vrai que les chefs de cavalerie ont été rares en tout temps, à notre époque plus qu'en aucune autre î
La cavalerie est longue à former, coûteuse à entretenir, difficile à conserver, mais, à un moment donné, elle rend d'immenses services : c'est ce moment qu'il faut saisir. Le chef doit, d'un coup d'œil rapide, juger l'adversaire, le terrain, les pertes, le gain, la minute fugitive de l'élan et l'ordre à employer : colonnes, bataille, fourrageurs. Sacrifier sans cesse sa cavalerie sur le champ de bataille, lorsque l'on est à bout de ressources, n'est que de l'empirisme.
Ces Récits militaires n'étant pas une œuvre technique, nous n'avons pas à discuter l'emploi si regrettable qui a été fait de notre cavalerie ; mais nous devons dire qu'en aucun temps, ni dans les guerres de la Révolution, ni dans les campagnes du premier Empire, ni aux expéditions africaines, le cavalier français n'a été plus vaillant, plus intrépide dans le combat et plus fier de sa noble carrière. En voyant les charges de Morsbroon dans « des
vignes épaisses, des houblonnières, des rangées d'arbres, des souches coupées ras de terre, de nombreux et profonds fossés » ; en voyant la charge de Sedan contre une nombreuse artillerie protégée par une rivière, tout officier de cavalerie, digne de ce nom, éprouve une douleur profonde.
Avions-nous donc oublié, pendant cette guerre de 1870, que chaque arme a sa tactique particulière, et que ces tactiques, en se combinant, donnent naissance à la tactique des trois armes? C'est un concert auquel des éléments divers doivent concourir, s'entr' aidant par des combinaisons : l'artillerie foudroie de loin, l'infanterie se porte d'un point à un autre avec ses cartouches et ses baïonnettes, la cavalerie éclaire, couvre les manœuvres, ou balaie le terrain comme un ouragan. Mais il faut respecter le rôle de chaque arme, jouer son jeu savamment et ne pas sacrifier l'une des armes jusqu'à l'anéantissement pour protéger pendant quelques instants l'une des deux autres. Ni à Frœschwiller, ni à Sedan, ni ailleurs, la cavalerie ne pouvait obtenir les résultats qu'on doit attendre d'elle ; ses coups frappaient dans le vide ; ce n'était ni une attaque, ni une défense, mais une course insensée dans une atmosphère de fer et de feu.
Deux officiers supérieurs de notre armée, le lieutenantcolonel Bonie (1) et le commandant de Vittré (2), ont éclairé, par des publications remarquables, les questions concernant la cavalerie. Ces officiers, qu'un juste avancement a récompensés de leurs travaux, ont bien jugé l'arme dans laquelle ils servent depuis longtemps. Le colonel Bonie dit : « Nous retrouvons sur les champs de bataille notre cavalerie chevaleresque comme aux plus beaux jours de son histoire; n'ayant rien appris, il est vrai, mais n'ayant rien oublié non plus du patriotisme et
(1) Campagne de 1870, la cavalerie française.
(2) Cavalerie française, Cavalerie allemande, 1870-1879.
de la bravoure de son passé. Constamment mal engagée dans cette dernière guerre, elle a néanmoins toujours chargé sans s'effacer et à visage découvert, malgré l'assurance de courir à une mort certaine et stérile. »
Le commandant de Vittré dit de son côté : « Le temps des illusions est passé pour nous. Si Dieu permet que nous soyons engagés jamais dans de nouvelles luttes en armes contre les peuples allemands, n'oublions pas que nous aurons en face de nous une cavalerie puissante par le nombre, instruite, bien commandée, audacieuse parfois, admirablement préparée à la guerre. »
Le colonel Bonie et le chef d'escadron de Vittré aimaient et connaissaient leur arme. Chacun d'eux fait ressortir, dans son œuvre , non seulement les fautes commises, mais, ce qui est plus précieux, les règles à suivre pour le bon emploi de la cavalerie. La question avait préoccupé les meilleurs esprits du monde militaire, écrivains et généraux. Au siècle dernier, le prince de Ligne disait : « Je voudrais qu'on fût plus délicat sur le choix des hommes et qu'on relevât l'existence de la cavalerie en hommes et en chevaux. »
On lit dans les Rêveries du maréchal de Saxe : « Il est certain qu'on ne connaît pas les forces de la cavalerie, ni les avantages qu'on peut en retirer. Il faut faire les chevaux peu à peu et au mal et les endurcir à la fatigue par des courses et des exercices violents, ce qui les conserve plus sains et les fait durer bien davantage. Quand ils y sont faits, vous pouvez compter avoir de la cavalerie, au lieu que vous n'en avez pas avant. »
En 1691, Feuquière, qui guerroyait en Italie, fit en trente heures plus de vingt lieues ; il passa et repassa le Pô et deux autres rivières pour une reconnaissance sur Savillan. En 1870, nous faisions moins bien qu'en 1691 !
« On ne saurait attacher trop de prix à l'équitation, dit le maréchal Marmont, ni trop s'occuper de rendre les
cavaliers parfaitement maîtres de leurs chevaux. Il faut que l'homme et son cheval ne forment qu'un individu qui réalise les centaures de la fable. L'équitation est tout ; c'est elle qui subjugue le cheval et qui le dompte. Les manœuvres seront toujours assez correctes avec des soldats bons cavaliers. »
Le même maréchal fait une observation philosophique appliquée à l'officier aussi bien qu'au soldat, et qui démontrerait au besoin que le service militaire doit avoir une certaine étendue. En effet, le courage s'apprend par l'éducation morale, comme la vigueur par les exercices physiques : « Tout homme de cœur a toujours du courage et de l'énergie pendant vingt-quatre heures ; dans les succès, tout homme paraît un héros ! mais combien il est rare de trouver le même courage, la même ténacité, la même ardeur dans les revers ! Il n'y a que les vrais braves qui se montrent alors, et il est facile de les compter. » Voilà qui explique certains évanouissements de la dernière guerre.
L'empereur Napoléon III aurait dû, pendant tout son règne, faire adresser à ses généraux de cavalerie une copie de la lettre du major général Berthier au roi de Westphalie écrite de Mayence le 1er août 1813 : « L'Empereur me charge de dire à Votre Majesté... que la guerre est un métier et qu'il faut l'apprendre. »
Un maître en fait de guerre (1) a proclamé cette vérité : « Après les qualités nécessaires au commandement en chef, le talent de la guerre le plus sublime est celui du général de cavalerie. »
Revenons encore au maréchal Marmont : « La cavalerie est nécessaire à la guerre pour éclairer et donner des nouvelles de l'ennemi. Sans elle, un général est à chaque moment entouré de périls. La cavalerie est encore
(1) Général Foy, Histoire de la guerre dans la Péninsule.
utile pour profiter de la victoire. Sans la cavalerie, une bataille gagnée ne donne pas de résultats décisifs... Un ennemi en fuite peut toujours se rallier quand on ne l'atteint pas rapidement au moment de son désordre (1).»
Dans son Histoire de la guerre dans la Péninsule, le général Foy s'écrie : « Ils sont rares les hommes habiles dans l'art de lancer et de régulariser les vastes ouragans de la cavalerie, procella equestris, suivant la belle expression de l'Ecriture. »
Le maître des maîtres en fait de guerre, Napoléon Ier, a dit : « Il faut qu'un général de cavalerie suive toujours l'ennemi l'épée dans les reins, surtout dans les retraites. — Je ne veux pas qu'on ménage les chevaux quand ils peuvent prendre des hommes. »
Le commandement de la cavalerie a donc une importance extrême ; ce commandement exige des qualités particulières que le général Foy met en relief dans ce portrait du général de cavalerie : « Eussiez-vous un coup d'ceil plus rapide et un éclat de détermination plus soudain que le coursier emporté au galop, ce n'est rien si vous n'y joignez la vigueur de la pensée, de bons yeux, une voix retentissante, l'adresse d'un athlète , l'agilité d'un centaure. Avant tout, il faudra que le ciel vous ait départi cette faculté précieuse, qu'aucune ne remplace et dont il est plus avare qu'on ne le croit communément : la bravoure. »
Les grands écrivains militaires auxquels nous avons fait ces emprunts avaient, depuis longtemps, tracé le rôle de la cavalerie. Presqu'oubliées, leurs œuvres se couvraient de poussière dans nos bibliothèques militaires. Lorsque la guerre éclata soudain, la cavalerie française croyait qu'un bon sabre et de bons éperons suffisaient à la victoire.
(1) Esprit des institutions militaires.