‹ Récits militairesChapitre 9 sur 12 · PRINCE FRÉDÉRIC-CHARLES · texte numérisé non relu

PRINCE FRÉDÉRIC-CHARLES

n'avez pu nous pardonner Sadowa où vos intérêts ni votre gloire n'étaient nullement en jeu. Et vous nous pardonneriez le désastre de Sedan ! jamais ! Si nous faisions maintenant la paix, dans cinq ans, dans dix ans, dès que vous le pourriez, vous recommenceriez la guerre : voilà toute la reconnaissance que nous aurions à attendre de la nation française ! ! ! Nous sommes, nous autres, au contraire de vous, une nation honnête et paisible, que ne travaille jamais le désir des conquêtes et qui ne demanderait qu'à vivre en paix, si vous ne veniez constamment nous exciter par votre humeur querelleuse et conquérante. » (Je ne pus m'empêcher, en entendant ces mots, de songer à ces adroits faiseurs d'affaires, qui, après avoir dépouillé quelqu'un, crient plus fort que lui : Au voleur !)

« Aujourd'hui, c'en est assez ; il faut que la France soit châtiée de son orgueil, de son caractère agressif et ambitieux ; nous voulons pouvoir assurer la sécurité de nos enfants, et pour cela il faut que nous ayons entre la France et nous un glacis ; il faut un territoire, des forteresses et des frontières qui nous mettent pour toujours à l'abri de toute attaque de sa part. »

Le général de Wimpffen répondit à M. de Bismarck : « Votre Excellence se trompe dans le jugement qu'elle porte sur la nation française : vous en êtes resté à ce qu elle était en 1815, et vous la jugez d'après les vers de quelques poètes ou les écrits de quelques journaux. Aujourd'hui, les Français sont bien différents ; grâce à la prospérité de l'Empire, tous les esprits sont tournés à la spéculation, aux affaires, aux arts; chacun cherche à augmenter la somme de son bien-être et de ses jouissances, et songe bien plus à ses intérêts particuliers qu'à la gloire. On est tout prêt à proclamer en France la fraternité des peuples. Voyez l'Angleterre ! cette haine séculaire qui divisait la France et l'Angleterre, qu'est-elle

devenue? Les Anglais ne sont-ils pas aujourd'hui nos meilleurs amis ? Il en sera de même pour l'Allemagne si vous vous montrez généreux, si des rigueurs intempestives ne viennent pas ranimer des passions éteintes. »

A cet instant, M. de Bismarck reprit la parole ; il

avait fait un geste de doute en entendant vanter l'amitié existant, suivant le général de Wimpffen, entre la France et l'Angleterre. « Je vous arrête ici, général ; non, la France n'est pas changée, c'est elle qui a voulu la guerre, et c'est pour flatter cette manie populaire de la gloire, dans un intérêt dynastique, que l'empereur Napoléon III est venu nous provoquer ; nous savons bien que la partie raisonnable et saine de la France ne poussait pas à la guerre ; néanmoins elle en a accueilli l'idée volontiers. Nous savons bien que ce n'était pas l'armée non plus qui nous était le plus hostile ; mais la partie de la France qui poussait à la guerre, c'est celle qui fait et défait les gouvernements. Chez vous, c'est la populace, ce sont aussi les journalistes (et il appuya sur ce mot), ce sont ceux-là que nous voulons punir ; il faut pour cela que nous allions à Paris. Qui sait ce qui va se passer? Peut-être se formera-t-il chez vous un de ces gouvernements qui ne respectent rien, qui font des lois à leur guise. Il ne reconnaîtra pas la capitulation que vous aurez signée pour l'armée, qui forcera peut-être les officiers à violer les promesses qu'ils nous auraient faites, car on voudra, sans doute, se défendre à tout prix. Nous savons bien qu'en France on forme vite des soldats ; mais de jeunes soldats ne valent pas des soldats aguerris , et d'ailleurs ce qu'on n'improvise pas, c'est un corps d'officiers, ce sont même les sous-officiers. Nous voulons la paix, mais une paix durable, et dans les conditions que je vous ai déjà dites ; pour cela il faut que nous mettions la France dans l'impossibilité de nous résister. Le sort des batailles nous a livré les meilleurs soldats, les

meilleurs officiers de l'armée française ; les mettre gratuitement en liberté pour nous exposer à les voir de nouveau marcher contre nous serait folie ; ce serait prolonger la guerre, et l'intérêt de nos peuples s'y oppose. Non, général, quel que soit l'intérêt qui s'attache à votre position, quelque flatteuse que soit l'opinion que nous avons de votre armée, nous ne pouvons acquiescer à votre demande et changer. les premières conditions qui vous ont été faites. — Eh bien, répliqua avec dignité le général de Wimpffen, il m'est également impossible à moi de signer une capitulation ; nous recommencerons la bataille. »

Le général Gastelnau prenant alors la parole dit d'une voix hésitante : « Je crois l'instant venu de transmettre le message de l'Empereur. — Nous vous écoutons, général, dit M. de Bismarck. — L'Empereur, continua le général Castelnau, m'a chargé de faire remarquer à Sa Majesté le roi de Prusse, qu'il lui avait envoyé son épée sans condition, et s'était personnellement rendu absolument à sa merci, mais qu'il n'avait agi ainsi que dans l'espérance que le Roi serait touché d'un si complet abandon, qu'il saurait l'apprécier, et qu'en cette considération il voudrait bien accorder à l'armée française une capitulation plus honorable et telle qu'elle y a droit par son courage.

— Est-ce tout ? demanda M. de Bismarck.

— Oui, répondit le général Castelnau.

— Mais quelle est l'épée qu'a rendue l'empereur Napoléon III? Est-ce l'épée de la France ou son épée à lui? Si c'est celle de la France, les conditions peuvent être singulièrement modifiées, et votre message aurait un caractère des plus graves.

— C'est seulement l'épée de l'Empereur, reprit le général Castelnau.

— En ce cas, dit à la hâte, presqu'avec joie le général

de Moltke, cela ne change rien aux conditions ; et il ajouta : « L'Empereur obtiendra pour sa personne tout ce qu'il lui plaira de demander. »

Il parut aux témoins de cette scène qu'il pouvait bien y avoir une secrète divergence d'opinion entre M. de Bismarck et le général de Moltke, et que le premier n'aurait pas été fâché, au fond, de terminer la guerre, tandis que le général désirait la continuer.

Aux dernières paroles du général de Moltke, le général de Wimptfen répéta : « Nous recommencerons la bataille.

— La trêve, répliqua le général de Moltke, expire demain à quatre heures du matin, à quatre heures précises j'ouvrirai le feu. »

Tous les officiers se tenaient debout. On avait fait demander leurs chevaux. Le silence était glacial et chacun croyait entendre ces mots : « A quatre heures précises j'ouvrirai le feu. »

Reprenant en ce moment la parole, M. de Bismarck dit au général de Wimpffen : « Oui, général, vous avez de vaillants et héroïques soldats ; je ne doute pas qu'ils ne fassent demain des prodiges de valeur et ne nous causent des pertes sérieuses ; mais à quoi cela servira-til? Demain soir vous ne serez pas plus avancé qu'aujourd'hui, et vous aurez seulement sur la conscience le sang de vos soldats et des nôtres, que vous aurez fait couler inutilement : qu'un moment de dépit ne vous fasse pas rompre la conférence : M. le général de Moltke va vous convaincre, je l'espère, que tenter de résister serait folie de votre part. »

On se rassit, et le général de Moltke reprit en ces termes :

« Je vous affirme de nouveau qu'une percée ne pourra jamais réussir, quand même vos troupes seraient dans les meilleures conditions possibles ; car, indépendamment

de la grande supériorité numérique de mes hommes et de mon artillerie, j'occupe des positions d'où je puis brûler Sedan dans quelques heures! Ces positions commandent toutes les issues par lesquelles vous pouvez essayer de sortir du cercle où vous êtes enfermés et sont tellement fortes, qu'il est impossible de les enlever.

— Oh ! elles ne sont pas aussi fortes que vous voulez bien le dire, ces positions, interrompit le général de Wimpffen.

— Vous ne connaissez pas la topographie des environs de Sedan , répliqua le général de Moltke , et voici un détail bizarre et qui peint bien votre nation présomptueuse et inconséquente ; à Ventrée de la campagne vous avez fait distribuer à tous vos officiers des cartes de F Allemagne, alors que vous n'aviez pas le moyen d'étudier la géographie de votre pays, puisque vous n'aviez pas les cartes de votre propre territoire. Eh bien, moi, je vous dis que nos positions sont non seulement très fortes, mais formidables et inexpugnables. »

Le général de Wimpffen ne trouva rien à répondre à cette sortie dont il pouvait apprécier la force et la vérité.

Après un moment de silence il reprit : « Je profiterai, général, de l'offre que vous avez bien voulu me faire au début de la conférence ; j'enverrai un officier voir les forces formidables dont vous me parlez, et à son retour je verrai et prendrai une décision.

— Vous n'enverrez personne, c'est inutile, répliqua le général de Moltke sèchement ; vous pouvez me croire ; et d'ailleurs vous n'avez pas longtemps à réfléchir, car il est minuit, c'est à quatre heures du matin qu'expire la trêve, et je ne vous accorderai pas un instant de sursis.

— Pourtant, fît observer le général de Wimpffen, qui abandonna sans insister le projet de faire vérifier les positions de l'ennemi, pourtant vous devez bien admettre que je ne puis prendre seul une telle décision ; il faut

que je consulte mes collègues ; je ne sais où les trouver tous à cette heure dans Sedan, et il me sera impossible de vous donner une réponse pour quatre heures. Il est donc indispensable que vous m'accordiez une prolongation de trêve. »

Gomme M. de Moltke refusait opiniâtrement, M. de Bismarck se pencha vers lui et murmura quelques mots, qui parurent signifier que le Roi arriverait à neuf heures et qu'il fallait l'attendre. Ce colloque à voix basse terminé, le général de Moltke dit au général de WimpfFen qu'il consentait à lui accorder jusqu'à neuf heures ; mais que ce serait la dernière limite.

La conférence était terminée ou à peu près ; on discuta encore quelques détails, on dispensa les soldats français de rendre eux-mêmes les armes, on promit délaisser aux officiers tout ce qui leur appartenait armes, chevaux, etc.

(Ces dernières conditions ne furent pas remplies.)

Le lendemain matin, les commandants de corps d'armée et les généraux de division furent convoqués pour prendre connaissance des termes de la capitulation. Le général de Bellemarre dit que ces conditions étaient inacceptables, qu'il fallait se défendre dans la place.

Sur l'observation du chef d'état-major, déclarant qu'il n'y avait pas dans toute la ville une journée de vivres, le général Pelle proposa une sortie. Mais quand on eut appris à cet officier-général que l'ennemi tenait les portes et que c'étaient les Prussiens qui, le matin, avaient ouvert les barrières aux parlementaires, les généraux Pelle et de Bellemarre comprirent comme tout le monde qu'une nouvelle lutte n'aboutirait qu'à un massacre inutile de milliers d'hommes et se soumirent à la capitulation. 32 officiers généraux composaient ce conseil qui fut una-

nime dans son vote. A onze heures, le général de Wirnpffen retournait au quartier-général prussien et signait avec M. de Moltke le traité de la capitulation.

Cela se passait à Bellevue, château situé près du village de Fresnoy, sur une éminence, à trois kilomètres de Sedan.

Par ce traité, la ville de Sedan était livrée dans son état actuel au roi de Prusse ;

L'Empereur était prisonnier ;

L'armée française était prisonnière de guerre, à l'exception des officiers qui consentiraient à s'engager sur l'honneur à ne pas porter les armes contre l'Allemagne pendant le reste de la campagne ; c'était briser le lien de solidarité qui jusqu'à nos jours avait, dans le bonheur comme dans l'adversité, fait partager le même sort aux généraux et aux soldats ; c'était porter à l'armée le dernier coup et tuer le peu de discipline et d'esprit militaire qui avait pu survivre à tous ces désastres. Malheureusement un certain nombre d'officiers consentirent à rentrer en France, à assister impassibles à l'invasion de leur patrie, pendant que leurs soldats prisonniers supportaient toutes les misères. On vit aussi des officiers, en petit nombre il est vrai, oublier qu'ils avaient pris l'engagement d'honneur de ne pas s'évader, et qui, maigre leur serment, rentrèrent en France. Ce fut une grave atteinte portée à l'honneur militaire.

Tout le matériel de l'armée, drapeaux, canons, munitions, armes de guerre, devait être remis immédiatement aux mains des commissaires allemands.

Tel fut le dénouement de la journée du 1er septembre.

Le plan du général Ducrot qui était de battre en retraite par Illy, ne pouvait s'exécuter que dans les premières heures de la journée. Il fallait alors sacrifier un corps d'armée, le 12e par exemple (général Lebrun qui aurait accepté ce patriotique devoir). Ce corps d'armée aurait combattu, pendant que les autres battraient en retraite.

Toute l'armée ne serait pas sortie du cercle, mais la plus grande partie aurait été sauvée. Malheureusement le général de Wimpffen ne fit pas connaître tout d'abord sa lettre de service, il attendit et ne réclama le commandement en chef que lorsque les succès du 12e corps lui firent espérer une victoire.

Dans cette bataille de Sedan 70.000 hommes tout au plus avaient combattu du côté des Français : 24.000 environ, dont 10.000 tués, furent mis hors de combat.

La bataille de Beaumont avait coûté près de 25.000 hommes tant tués que blessés, prisonniers ou entrés en Belgique.Environ 6.000 retardataires étaient restés en arrière dans les marches et contre-marches de Reims à Sedan.

L'armée du maréchal de Mac-Mahon, composée de 100 à 110.000 hommes en quittant Ghâlons, était donc réduite à une cinquantaine de mille hommes après la défaite de Sedan (1).

De son côté, l'ennemi avec les renforts reçus dans la journée du 1er septembre avait 240.000 hommes autour de nos troupes et 800 bouches à feu dont 300 étaient déjà en position pour tirer sur Sedan.

Ses pertes dans les journées du 31 août et du 1er septembre n'auraient été, si l'on en croit un écrivain allemand (2), que de 9.860 hommes tant tués que blessés ou disparus. Il est difficile d'admettre ce chiffre qui semble trop faible après les effroyables scènes de carnage qui eurent lieu à Bazeilles, Daigny, Givonne, Balan et sur les collines de Floing où nos soldats firent de si larges trouées dans les rangs prussiens.

A la fin de la bataille, lorsque le drapeau blanc avait été arboré à Sedan, un aide-de-camp du roi de Prusse, le lieutenant-colonel Bronsart de Schellendorf, envoyé en parlementaire, fit connaître à Napoléon III la volonté de

(1) Campagne de 1870-1871, parle colonel Borbstaedt. {2) Rapport du général de Wimpffen.

son maître qui exigeait la capitulation de l'armée et de la place. L'Empereur répondit qu'il allait écrire au vainqueur et transmettre sa lettre par l'un de ses aides-de-camp.

L'officier prussien s'empressa de revenir auprès du roi Guillaume pour lui faire connaître l'importante nouvelle de la présence de l'Empereur à Sedan.

A sept heures, le général Reille arrive au quartiergénéral allemand, il est accompagné par le capitaine d'état-major prussien Winterfeld. Voici le récit de cette entrevue d'après une relation allemande :

Lorsqu'ils s'approchent, le Roi s'avance un peu, tout son entourage fait quelques pas en arrière. La garde de l'état-major est en rang derrière la suite. Arrivés à une distance du Roi d'environ quatre-vingts pas les cavaliers mettent pied à terre. Le général Reille s'avance vers le Roi la tête découverte, et présente la lettre de Napoléon III. Le Roi, qui a salué le général à son approche, prend la lettre, déchire l'enveloppe, lit, et dit quelques mots à l'envoyé. Celui-ci se retire. Le Roi se retire aussi et lit la lettre de l'Empereur dans un groupe formé du prince royal, du comte de Bismarck, du général de Moltke, du prince Charles, du grand-duc de Weimar et du duc de Cobourg.

Cette lettre était ainsi conçue : « Monsieur mon frère, n'ayant pas pu mourir au milieu de mes troupes, il ne me reste qu'à remettre mon épée entre les mains de Votre Majesté. Je suis de Votre Majesté le bon frère. Napoléon. »

Ce groupe s'arrête assez longtemps à délibérer. Les généraux de Boyen et Treskow, plus tard le prince royal, le général de Moltke et le comte de Bismarck s'entretiennent successivement avec Reille, parlementaire français. Peu à peu le Roi se trouve assez loin derrière son état-major, il est assis sur une chaise ; une seconde chaise que le major d'Alten tient levée lui sert de table à écrire. Près de lui est le comte de Hatzfeld. Le

Roi écrit la réponse à la lettre de Napoléon III. « Devant Sedan, le 1er septembre 1870. Monsieur mon frère! Tout en regrettant les circonstances dans lesquelles nous nous rencontrons, j'accepte l'épée de Votre Majesté, et je vous prie de nommer un de vos officiers muni de vos pleins pouvoirs, pour négocier la capitulation de l'armée qui s'est si bravement battue sous vos ordres. De mon côté, j'ai désigné le général de Moltke à cet effet. Je suis de Votre Majesté le bon frère. Guillaume. »

Ce fut au retour du général Reille, que le général de Wimpffen consentit à accepter la douloureuse mission que nous avons racontée.

Le lendemain, à cinq heures du matin, Napoléon III se rendit au quartier de Donchery, mais le roi de Prusse était parti pour Vendresse. Napoléon ne trouva que M. de Bismarck. Ils eurent une entrevue dans la maison d'un tisserand. Nous reproduisons le récit des Allemands : « Napoléon exprima à plusieurs reprises son désir d'obtenir pour son armée des conditions plus favorables. Mais Bismarck refusa tout de suite son consentement à une pareille négociation, en disant que c'était une question militaire qui devait être vidée entre le général de Moltke et le général de "Wimpffen. Bismarck demanda à l'Empereur s'il était disposé à négocier la paix. Napoléon répondit qu'il ne le pouvait plus puisqu'il était prisonnier. Bismarck voulut savoir par qui le gouvernement de la France était alors représenté, et l'Empereur lui fit entendre que c'était par la, régence qu'il avait instituée avant son départ de Paris. Ayant ainsi éclairci ce point, le Chancelier de la Confédération reconnut, et il ne le cacha pas à l'Empereur, que la situation n'offrait aucune garantie politique, et il montra la nécessité de gagner

avant tout par la capitulation de Sedan un gage matériel qui assurât les résultats militaires qu'on venait d'obtenir.

« Déjà la veille, le Chancelier et M. de Moltke avaient discuté longtemps la question de savoir s'il serait possible, sans faire tort aux intérêts de l'Allemagne, au sentiment d'honneur militaire d'une armée qui s'était bien battue, d'accorder des conditions plus favorables que celles qui avaient été fixées d'abord. Mais l'un et l'autre, après y avoir réfléchi mûrement et en toute confiance, étaient arrivés à une réponse négative. Lorsque le général de Moltke qui était venu assister à l'entretien de l'Empereur avec le comte de Bismarck, se rendit auprès du roi de Prusse pour lui exposer les désirs de Napoléon, III, il le fit avec l'intention de ne point les favoriser. Du reste, le Roi connaissait bien l'avis du général de Moltke.

« Ensuite l'Empereur sortit de la maison et invita le comte de Bismarck à s'asseoir à côté de lui devant la porte. Il demanda au Chancelier de la Confédération si l'on ne pourrait pas laisser l'armée française passer sur le territoire belge pour y être désarmée et internée. Cette éventualité n'avait pas non plus été oubliée la veille par Bismarck et le général de Moltke; aussi le Chancelier s'appuya-il sur les raisons indiquées plus haut pour ne pas consentir à discuter cette proposition. Il ne prit pas l'initiative touchant la situation politique ; l'Empereur, de son côté, ne le fit que pour déplorer le malheur de la guerre, pour déclarer qu'il ne l'avait pas voulue, et qu'il avait été contraint par la pression de l'opinion publique en France. »

Le château de Bellevue près de Fresnoy ne renfermait pas encore de blessés, et le comte de Bismarck proposa à l'Empereur de s'y rendre. Napoléon III y consentit et tous deux partirent. A ce château se trouvaient déjà la suite efc les équipages de l'Empereur, qui étaient venus de Sedan. Là se trouvait aussi le général de "Wïmpffen. En

attendant le retour du général de Moltke il avait repris les négociations avec le général Podbielski, en présence du lieutenant-colonel de Verdy et du chef d'état-major du général de Wimpffen. Us rédigeaient le procès-verbal. Immédiatement après le capitaine de cavalerie de Nostiz vint annoncer à M. de Bismarck de la part du général de Moltke que le Roi ne voulait voir l'Empereur que lorsque la capitulation de l'armée serait signée. Cette nouvelle enlevait aux Français tout espoir d'obtenir de meilleures conditions.

Tandis que l'Empereur se rendait au château de Bellevue le général de Wimpffen et M. de Moltke signaient la capitulation. Après la signature, le général de Wimpffen vint annoncer à Napoléon III que le sacrifice était consommé.

Le roi Guillaume arrivait quelques instants après, vers deux heures. Ce souverain écrivait bientôt après à la reine Augusta : « Nous étions tous deux très émus de nous revoir. Je ne saurais exprimer tout ce que je ressentis, après avoir vu Napoléon, il y a trois ans à peine, au faîte de sa puissance. » De son côté, l'Empereur des Français a tracé cette phrase : « Dans cette entrevue, le Roi fit preuve des nobles sentiments qui l'animaient en témoignant à l'Empereur tous les égards que réclamaient son infortune. » Et de quels sentiments le roi de Prusse a-t-il été animé envers notre armée ! envers la France î

La conversation entre les deux souverains ne devait d'ailleurs avoir qu'une importance secondaire, l'Empereur ayant déclaré qu'il ne saurait traiter de la paix et que l'Impératrice seule avait pouvoir de discuter cette question.

Le lendemain, à neuf heures du matin, Napoléon III quitta le château de Bellevue pour se rendre, par Donchéry, à la frontière belge, d'où il devait gagner le château de Wilhelmshœhe près de Cassel, qui lui était assigné

comme résidence. Les voitures impériales avaient pour escorte un escadron de hussards noirs ; le général prussien de Bayen accompagnait l'Empereur ; à la frontière, des chasseurs belges remplacèrent les hussards allemands, et conduisirent l'auguste prisonnier jusqu'au train qui devait le transporter à Wilhelmshœhe.

Pendant la bataille vingt généraux français furent tués ou blessés : le maréchal de Mac-Mahon, Lartigue, Dumont, Salignac-Fénelon, Gambriels, Morand, Biard, Bretteville, Kerléadec, Guiomar, Carteret, Maussion, Bernier, des Pallières (blessé la veille), Fontange, Margueritte, Tillard, Gourson, Wolf, Saint-Hilaire.

Les Allemands dans leurs citations affirmèrent avoir fait 25.000 prisonniers pendant la bataille. Voici un fait qui expliquerait le grand nombre de prisonniers ; nous en empruntons le récit au général de Pape, de la garde prussienne : « On ordonna dans le bois de la Garenne à un trompette français prisonnier de sonner les signaux de cesser le feu, et du rassemblement qui sont usités dans l'armée française. Alors les soldats français accoururent de toutes parts comme les abeilles qui volen tvers leur ruche. A l'aspect des soldats prussiens, ils jetèrent leurs armes et se laissèrent emmener avec les autres prisonniers, sans faire la moindre résistance, bien que le nombre de ceux que le trompette avait rassemblés fût bien plus considérable que celui des soldats qui escortaient les prisonniers dans la plaine. »

L'écrivain allemand auquel nous empruntons ce récit ajoute cette réflexion : « La conscience du peuple allemand n'envisage certainement pas comme un des actes les plus honorables de la guerre, le stratagème qui a forcé ou du moins engagé un trompette prisonnier, lorsque la bataille était évidemment gagnée, à sonner des signaux nationaux, c'est-à-dire à trahir sa propre armée et sa patrie. »

Les trophées de la victoire des Allemands furent immenses : 330 pièces de campagne, 70 mitrailleuses, 184 canons de place, 12.000 chevaux, un puissant matériel de guerre, et enfin 83.000 combattants, y compris 14.000 blessés.

Le 3 septembre dans la soirée le lieutenant-colonel de Henduck, nommé commandant de la place de Sedan, fit conduire les Français désarmés dans la presqu'île d'Iges.

Parqués dans la boue, sans un abri sous une pluie incessante, privés de vivres, privés de pain, exposés à toutes les insultes, à toutes les humiliations, menacés, frappés par des gardiens grossiers et lâches, nos malheureux soldats supportèrent un véritable supplice. Entre tous, les Bavarois se distinguèrent par leur cruauté. Un homme, soldat ou officier, s'écartait-il de la foule, les coups de crosse le rejetaient dans les rangs. Quelques prisonniers tentèrent de fuir, et tombèrent sous la balle des sentinelles. A toutes les issues des canons et des mitrailleuses étaient prêts à massacrer nos pauvres soldats.

Pendant plus de quinze jours, ils furent parqués sur le sol marécageux.

Un Belge, M. Camille Lemonnier, qui prodiguait ses soins aux prisonniers, a tracé ce tableau : « Je raconte ce que j'ai vu, sans haine et sans partialité, n'ayant pas eu a me plaindre plus des Prussiens que des Français... Je remarquai qu'il y avait à la tête du pont, de chaque côté, deux canons braqués .sur le camp, et debout près des canons dix artilleurs et un officier. A droite et à gauche du camp d'autres canons ouvraient leurs gueules luisantes de distance en distance, gardés par des canonniers dont la silhouette immobile se détachait à plat comme des enluminures collées sur fond brun.

« Un peu en arrière des canons, des postes bavarois,

hessois et saxons, groupés Tanne au pied, formaient une sorte de cordon non interrompu. Des sentinelles se croisaient d'un poste à l'autre et l'on voyait aller et venir la lueur claire de leurs sabres. Un cordon de cavalerie doublait le cordon de l'infanterie, et des rondes de cuirassiers faisaient incessamment le tour du camp.

« Les Français étaient parqués sur la terre nue, sans tentes et sans abri, comme des bêtes. Depuis trois jours qu'il pleuvait, on les avait laissés dans le même endroit et ils couchaient sur un sol trempé par les eaux. Il arrivait que ceux qui passaient la nuit à terre ne savaient plus se relever au matin et on était obligé de les mener aux ambulances. On en trouvait aussi qui étaient froids et ne bougeaient plus : c'étaient les morts. Tous les jours il fallait en emporter des tombereaux : on les empilait l'un sur l'autre après avoir constaté leur état-civil et on les enterrait dans les champs.

« Des amis avaient inventé de se mettre dos à dos et demeuraient debout, sommeillant sans dormir. La plupart étaient tellement harassés qu'ils vacillaient comme des gens ivres et il en tombait çà et là sur les genoux ou sur le flanc. Quelques-uns avaient gardé leur sac et ils s'asseyaient dessus, accroupis et soufflant sur leurs doigts pour se réchauffer. Des malheureux n'avaient plus d'habits et rôdaient en claquant des dents, ployés en deux et les bras croisés sur la poitrine. Il y en avait, du reste, qui préféraient ôter leurs habits et se mettre en bras de chemise à cause de la raideur du drap. Gomme je passais un soldat faisait des efforts pour ôter ses bras de sa capote et n'y parvenait pas, tant la capote était roidie. Je pris les manches et je tirai. L'homme n'avait plus qu'un lambeau de chemise sur l'estomac et les bras étaient nus. Il me fit tâter sa capote. On eût dit du linge tordu au lavoir. De grosses plaques rouges marbraient

ses bras et sa poitrine ; il suait dans les cheveux et grelottait dans le dos. — « Le fils à papa n'ira pas loin », me dit-il assez mélancoliquement.

« On avait allumé des feux la nuit, mais ces feux s'étaient éteints faute de bois et les Français avaient vainement crié qu'on les rallumât.

« Ils avaient voulu se réchauffer en courant ; on leur avait défendu de courir. Alors ceux qui avaient des sacs les avaient mis par terre l'un contre l'autre, et, trois ou quatre hommes suivant la quantité des sacs s'étaient couchés dessus, puis un même nombre d'hommes était monté sur les premiers, et pêle-mêle, pour avoir un peu chaud et ne pas coucher dans la boue, on avait dormi en litée compacte. Des soldats criaient : de la paille, de la paille! et d'autres : du pain, du pain!

« On ne leur donnait ni paille ni pain. Les vieux soldats regardaient d'un air farouche les Prussiens et préféraient mourir que de demander quelque chose. Ils montraient le poing aux sentinelles et crachaient de leur côté en trépignant de fureur. Quand la faim les tenaillait ils se mettaient à rire aux éclats pour se tromper euxmêmes ou mâchaient dans leurs dents le bout de leur ceinturon de cuir. Les jeunes soldats se lamentaient et parlaient de leurs familles comme s'ils ne dussent plus les revoir. Ils tendaient la main vers moi et me disaient doucement : à manger ! à manger !

« Je serrais la main de ces malheureux en disant : Je reviendrai tantôt et vous mangerez, car je n'avais sur moi que du tabac. Vite, vite, disaient-ils, nous mourons de faim.

« Des groupes se formaient par places et causaient à voix basse. Les soldats allemands les dispersaient, et les groupes se reformaient plus loin. Quelques voix plus hautes éclataient par moments, mais elles étaient réprimées. Ces prisonniers se méfiaient de tout, et j'enten-

dais dire autour de moi : Gare aux espions ! Il m'arriva de tirer quelque monnaie de ma poche et de l'offrir à ceux qui souffraient le plus, mais ils écartaient de la main ce que je leur présentais et me demandaient du pain.

« Il y avait parfois du tumulte dans quelques groupes : alors les artilleurs allemands se rapprochaient des canons en regardant leurs officiers, les fusiliers mettaient en joue et les sentinelles se repliaient sur les postes. Je fus témoin d'une de ces alertes. Les prisonniers criaient : A mort les Prussiens ! du pain ! du pain ! Les Bavarois entrèrent au pas de charge dans le camp, la baïonnette en avant. Des huées retentirent et des pierres furent jetées. Un jour les plus exaltés parmi les Français se mirent à courir sur les canons et déchirèrent leurs habits pour montrer leur poitrine découverte, et exprimer ainsi leur mépris de la mort. »

M. Camille Lemonnier assiste au départ d'un détachement de prisonniers qui se rend en Allemagne. L'escorte était formée d'infanterie bavaroise et de cuirassiers prussiens : « Je vis une multitude de soldats français en guenilles et sans armes. Ce convoi de soldats menés comme un troupeau était lamentable : c'étaient 3.000 prisonniers des dernières batailles qu'on dirigeait à Remiliy et de là par chemin de fer sur l'Allemagne. Ces 3.000 hommes harassés, écharpés, se pressaient pêle-mêle en masses confuses et clopinaient cahin-caha, sales, déchirés, là barbe longue, criblés d'éraflures de balles, couturés de balafres de sabres, sans habits et sans souliers, la plupart ayant des lambeaux de sacs sur le dos.

« Les uns se traînaient sur des bâtons, les autres s'épaulaient à leurs camarades plus forts. Il y en avait qui se donnaient le bras. Des sous-officiers, le képi sur le nez, se cachaient dans les groupes. Pas un officier d'ailleurs.

« Je vis ainsi passer des artilleurs» des soldats de 3a

ligne, des sapeurs, des chasseurs, des zouaves, des turcos, tous confondus, vieux et jeunes, sans distinction d'armes ; on les obligeait à prendre le pas accéléré, et ils marchaient sans savoir où on les menait, comme ils avaient marché à la bataille. Par moment le cuirassier qui les flanquait de dix pas tournait à demi la tête et regardait pelotonner à ses côtés la bande farouche.

« Les soldats étaient muets : la gaîté du troupier français était morte au champ de bataille. Des malheureux hâves, pâles, jaunes, ayant des trous dans les joues, passaient sur leurs lèvres de feu des langues séchées par la fièvre. On en voyait qui portaient leurs deux mains sur les genoux et s'arrêtaient pour tousser. D'autres se détournaient à demi et crachaient des caillots de sang. Pas une plainte pourtant : on se mourait et on marchait. Il en tomba néanmoins quelques-uns qui restèrent sur le pavé, les autres faisaient un détour, regardaient par terre celui qui était tombé et passaient. Je ne voyais que fronts indignés, mains crispées, regards enflammés. La haine comme une lave bouillonnait au fond de ces cœurs de soldats. Dans leur œil flamboyant on lisait un cri : Des armes ! des armes ! La honte rougissait leurs fronts ; ces hommes ne regardaient pas devant eux, presque tous étaient courbés. Il y en avait qui cachaient leurs larmes. Ils n'avaient que des bâtons pour se soutenir, à peine pouvaient-ils se tenir debout, et la chair se voyait à travers leurs lambeaux.... On fit une halte dans un hameau. Deux hommes s'approchèrent, il y avait un mort à emporter sur une civière, mais sur la civière il y avait déjà deux cadavres, le troisième fut mis par-dessus en travers.

« Un vieux monsieur décoré d'une rosette rouge, moustache grise, s'approcha brusquement, se pencha sur la civière, poussa des deux mains le mort qui était dessus, regarda les deux autres, et s'éloigna.

« — C'est un général français qui cherche son fils, me dit quelqu'un. »

Le général de Wimpffen qui était le général en chef de cette armée vaincue s'éloigna le 4 septembre pour se rendre à Stuttgard. Ce départ un peu trop prompt n'eut pas d'influence sur le sort de nos malheureux soldats. D'autres généraux demeurèrent pour les protéger.

Le commandant de 1er corps se rendit à Donchery pour obtenir du prince royal une distribution de vivres et régler la question du transport des officiers. Ce fut là que le général Ducrot recueillit de la bouche même du prince royal les paroles échappées au roi de Prusse, en voyant les charges de cavalerie du prince de Baufremont : Oh ! les braves gens !

On ne saurait rappeler la belle conduite militaire du général Ducrot, en cette circonstance, sans inscrire près du sien le nom du général Lebrun. Secondé par un certain nombre de généraux et de chefs de corps, ils organisèrent une sorte d'administration pour régler la distribution. Ces dignes officiers sollicitèrent de l'étatmajor allemand l'autorisation de demeurer au camp des soldats jusqu'à complète évacuation.

Revenons en arrière pour nous arrêter à Bazeilles où le 12e corps a si vaillamment combattu le 31 août. Après la capitulation de Sedan tout était légalement fini. Par ce traité les parties belligérantes prenaient de mutuels engagements. Nous livrions un admirable personnel et le matériel le plus précieux. De son côté l'ennemi s'engageait à suspendre toute mesure hostile et à respecter la vie et les biens des populations qui avaient été englobées dans les opérations militaires. Si cette clause

n'était pas exprimée en propres termes, elle n'en ressortait pas moins de la capitulation. Le droit de la guerre, le droit des gens, l'humanité, la civilisation protégeaient les habitants de Bazeilles.

Von derThann ne pensa pas ainsi. M. Henri, hôtelier du Lion d'or, qui n'avait pris aucune part à la lutte du 31 août, s'était caché plus tard dans sa cave avec sa femme et son enfant. Un officier supérieur bavarois l'avait même protégé en établissant une ambulance dans sa maison. Cet officier supérieur fut tué sur la route. M. Henri n'était pas dans le logis d'où le coup de fusil avait été tiré, mais les Bavarois, voulant une vengeance, prirent le premier bourgeois qu'ils rencontrèrent. « Je me sentis saisi par les soldats, qui, furieux, m'entraînent sur le chemin, me jettent à terre et m'accablent de coups. Je pensai mourir tant ils me frappaient. Conduit hors du village au milieu de cris féroces, je remarquai deux artilleurs français que les soldats bavarois assommaient à coups de crosse, et poussaient contre les murs pour heurter leur tête contre les pierres. »

Hors du village, M. Henri fut attaché avec une chaîne à l'étrier d'un cavalier et conduit à Douzy. Le malheureux, chaussé de lourds sabots, allait ainsi à travers champs, franchissant les fossés, traversant les haies, obligé de courir pour n'être pas traîné par le cheval. A la ferme des Rulles, après avoir parcouru deux kilomètres, le prisonnier est détaché et livré à des soldats saxons qui pendant un quart d'heure s'amusent à le rouer de coups, puis il est ramené à Bazeilles. « Sur la route, un homme que je pris pour un aumônier prussien s'avança vers moi, en tenant un christ à la main, me demandant si j'y croyais, et sans me donner le temps de répondre, il m'en frappa le visage. »

Arrivé à Bazeilles, deux bourgeois, Collet et Chariot, sont attachés à Henri, et tous trois fortement liés repren-

nent la route de Douzy. La femme de Chariot marche à côté des prisonniers, jetant de grands cris. Enfin, elle entoure de ses bras le corps de son mari. Ne pouvant la repousser, un Bavarois, sans mettre enjoué, lui tire un coup de fusil dans le bras. La femme tombe ensanglantée et les Bavarois l'emportent chez elle. Arrivés à la gare de Douzy, on fait mettre à genoux Henri et Chariot et les soldats les assomment de coups. Presqu'évanouis, ou les jette dans une grange où le maire et le curé du village sont gardés à vue. Les factionnaires s'amusaient à les mettre en joue et riaient fort de leur frayeur. Aucun officier ne paraissait et les habitants étaient livrés à une soldatesque presqu'entièrement ivre. Après une halte à Douzy, on part pour Mouzon. Henri est attelé à une voiture chargée de sacs et d'effets militaires. Un turco blessé est posé sur les sacs. Chariot et Collet poussent la voiture. « Je fis ce métier de bête de somme et durant cette marche lente et pénible je reçus plus de deux cents coups de plat de sabre ; le pauvre turco blessé à la bataille n'était pas plus ménagé que moi ; on le fouettait comme on eût fait à un animal ; les soldats prenaient même plaisir à le faire tomber de voiture.

« J'arrive enfin à Mouzon ; mais là un nouveau genre de supplice m'attendait sur la place de la Halle. On m'attache par les bras et par les jambes à une roue, et l'on donne à mon corps, ainsi lié, l'inclinaison oblique ; je restai pendant cinq heures dans cette position, souffrant avec toutes les autres tortures celle d'être sali des crachats de mes gardiens. »

Vers six heures, un conseil de guerre se réunit pour juger xlenri. Un officier français, prisonnier, est constitué son défenseur, mais l'accusé et son avocat d'office ne peuvent communiquer l'un avec l'autre. L'officier parvint cependant à dire à Henri : « On ne peut pas vous fusiller, il n'y a pas de preuves, » Avant de faire comparaître

Henri devant le conseil de guerre, un officier bavarois lit charger les armes à un peloton d'exécution.

Enfin, le malheureux Henri est délié de sa roue et se remet en route, une corde au cou, précédé d'une musique militaire qui joue des airs de triomphe. Il est conduit à Beaumont et passe la nuit dans l'église. Le lendemain il est conduit à Dun-sur-Meuse et mis en liberté avec ses deux compagnons.

En arrivant à Bazeilles, il trouve le village dévoré par l'incendie. De sa maison il ne restait que les murs. Dans les rues on voyait aux portes des maisons les cadavres d'un grand nombre d'habitants, des femmes erraient çà et là, rendues folles par le spectacle des assassinats. La femme et l'enfant d'Henri, le croyant mort, s'étaient réfugiés à Bouillon.

Dès le soir du 1er septembre, les Bavarois, munis de bottes de paille et de boîtes explosibles, entraient dans les maisons et mettaient le feu aux rideaux et aux meubles. Dix-sept maisons seulement avaient pris feu pendant la bataille. Le reste fut incendié à la main. Cette opération demanda trois journées. L'église de Bazeilles ne fut pas épargnée. Des Bavarois brisèrent les statues et tous les objets du culte. Parmi les habitants qui furent massacrés, on a cité : Dehaye-Simon ; Jacquet Saint- Jean ; Remy-Chappellier ; Emmanuel Boury ; Baptiste ; Gustave Henriet ; Jules Déhaye fils, dont la femme et les deux enfants périrent dans un puits ; la famille Vauchelet, le père, la mère et l'enfant ; les deux Haguery ; la veuve Bertholet ; la veuve Leguay, âgée de soixante-seize, ans ; Harbulot, maréchal ferrant ; Robert-Paris ; Gripoix aîné ; Gros-Jean ; Lamotte ; Lacroix-Lordenois ; Lesoile ; une femme de quatre-vingts ans battue par un jeune soldat bavarois.

« D'horribles orgies, sous des formes différentes, se reproduisirent dans le village. Toutes les passions s'y

mêlent et les plus abjectes ne sont pas les moins rares dans ce débordement de fureur. Par respect pour les victimes, nous n'insistons pas. »

Le curé de Bazeilles, M. l'abbé Baudelot, put se réfugier en Belgique.

A la liste des morts que nous avons cités, il faut joindre d'après l'état officiel dressé par M. Bellonet, maire : 40 hommes, femmes ou enfants; on remarque parmi eux Domelier, quatre-vingt-six ans, tué dans sa maison et brûlé ensuite. Les six mois qui suivirent comptèrent 150 personnes du village que les mauvais traitements avaient privés de leurs forces.

Le village de Bazeilles méritait d'autant moins cette abominable vengeance que le maire et le curé n'avaient pas conseillé aux habitants de se joindre aux soldats français pour résister à l'ennemi, et qu'aucun d'eux n'avait tiré un seul coup de fusil sur les Bavarois.

Plusieurs noms se rattachent intimement à la bataille de Sedan et parmi ces noms ceux du général Ducrot, du général Lebrun et du général de Wimpffen appellent l'attention. Nous retrouverons les deux premiers dans la suite de ces récits. Arrêtons-nous donc sur le général de Wimpffen, qui depuis la capitulation vit dans la retraite.

Emmanuel-Félix de Wimpffen est né le 13 septembre 1811. D'une taille élevée, la tête carrée, large d'épaules, il semble représenter un guerrier allemand. Ses petits yeux vifs et mobiles, ses lèvres plus mobiles encore, contrastent avec sa force physique. Il y a dans sa personne une sorte de désaccord. On dirait que le sang pétillant de la race française coule dans les froides veines de l'homme du Nord. Un moraliste penserait, peutêtre, que les grands ambitieux présentent souvent ce type. Sans doute, la trempe en est vigoureuse, mais le caractère moral, l'équilibre laissent trop souvent à dési-

rer. En général, ces natures puissantes dans l'action ont trop d'ardeur pour exercer une influence sur les masses.

Les débuts sont heureux ; mais, après avoir brillé dans les premières étapes de la vie, ils ralentissent le pas sans le savoir, et se dépitent d'être dépassés. L'esprit frondeur remplace le zèle de la jeunesse, l'ambition s'agite eneux, et ils se jugent de plus grande taille qu'ils ne le sont réellement.

A l'âge de neuf ans, de Wimpffen, qui était d'origine allemande, fut admis au collège militaire de La Flèche. Il n'en sortit pas une seule fois jusqu'à l'âge de dix-huit ans. En 1830, il entra à l'école de Saint-Gyr.

Après ses deux années d'étude, de Wimpffen fut nommé sous-lieutenant au 67e de ligne: il rejoignit son corps en Afrique le 1er janvier 1832. Le 2 octobre suivant, il était au combat de Boufarick et s'y distinguait sous les yeux de Lamoricière et du général Bro, excellents juges en fait de bravoure intelligente. En 1833 et 18341e sous-lieutenant de Wimpffen ne cessa de combattre et de se créer l'une de ces réputations qui promettaient, en ce temps-là, les avenirs brillants. Le 67e fut ramené en France en 1835. Le 26 avril 1837, de Wimpffen obtint le grade de lieutenant. Il se mit à l'étude, un peu trop négligée jusqu'alors, et joignit à sa réputation de bravoure celle d'officier laborieux et instruit. Le grade de capitaine lui arriva le 28 octobre 1840, huit années après sa sortie de Saint-Cyr. Un tel avancement était rare. Au commencement de 1841, il entra dans le bataillon indigène des tirailleurs d'Alger et de Titery. Avec ce bataillon, qu'il avait contribué à former, le capitaine de Wimpffen prit part depuis 1841 jusqu'en 1847 à une foule d'expéditions. Le général Bugeaud lui remit sa décoration de la Légion d'honneur, en 1845, sur le champ de bataille. Souvent cité à l'ordre, proposé pour l'avancement, il obtint le grade de chef de bataillon, le 2 avril 1847, et passa au

44e de ligne dans la province d'Oran sous les ordres du général de Lamoricière.

Lorsqu'en 1848 son régiment fut rappelé en France, de Wimpffen obtint le commandement de son ancien bataillon de tirailleurs algériens, nommés turcos par les soldats français. De Wimpffen forma ce corps qui s'est multiplié, et s'est distingué pendant la dernière guerre : il a instruit, discipliné, francisé les turcos. Si bien que le général d'Hautpoul écrivit un jour au général Blangin qui commandait la province d'Alger :

« Le chef de bataillon de Wimpffen me produit l'effet d'un novateur dangereux. Si vous voyez des inconvénients à ce qu'il exécute, remettez son bataillon à la vie arabe »

Tant on craignait que Wimpffen ne rendît les indigènes en état de lutter contre les Français et de les vaincre !

Mais, par contre, le général Charron, gouverneur général d'Algérie en 1850, adressait cette lettre à Wimpffen : « Je veux savoir les moyens que vous employez pour obtenir ce qui paraît ne pouvoir s'exécuter dans les autres provinces. Je veux vous donner comme exemple à suivre »

La croix d'officier de la Légion d'honneur récompensa Wimpffen de ses travaux. Les turcos lui donnaient le nom de Ba-Ba (père).

Il fut nommé lieutenant-colonel du 68e, le 18 septembre 1851. Commandant supérieur de Guelma, il fit faire des progrès à la colonisation en créant un village. Colonel du 13e de ligne à la fin de 1853, de Wimpffen, qui avait passé sa vie en Afrique, vint prendre à Paris le commandement de son régiment; pour la première fois il fit connaissance avec la société française.

Lorsque la campagne de Crimée fut décidée, le colonel de Wimpffen fut chargé d'organiser en Afrique un régiment provisoire de turcos, dont il eut le commandement.

À la bataille de l'Aima, la superbe conduite des turcos valut à Wimpffen la décoration de commandeur de la Légion d'honneur. Après Inkermann, il fut nommé général de brigade. Peu d'officiers ont pris une part aussi glorieuse que lui à la guerre de Crimée.

De retour en France, à la fin de 1855, il reçut le commandement d'une des brigades de la division des grenadiers de la garde impériale.

Il fit la campagne d'Italie. A Magenta de Wimpffen rendit les plus signalés services et fut blessé d'un coup de baïonnette. Il obtint le grade de général de division.

Après avoir commandé pendant deux ans une division de l'armée de Lyon, il demanda le commandement de la division d'Alger qui lui fut accordé. Il passa ensuite au commandement de la province d'Oran, où il se montra général habile et plein d'initiative, administrateur laborieux, ami des progrès.

C'est donc dans une brillante position que la guerre de 1870 trouva de Wimpffen. Cependant la surprise fut grande lorsque le ministre de la guerre envoya, le général à l'armée de Mac-Mahon comme successeur de ce dernier. Le secret ne transpira pas, et la fatalité voulut que Wimpffen eut à prendre le commandement d'une immense armée, le lendemain de son arrivée, et pendant la bataille. N'eût-il pas été sage de mesurer ses forces avant de se charger d'un tel poids? Son passé n'avait pas encore jeté un éclat suffisant pour se croire supérieur aux Lebrun, Ducrot et d'autres encore. 11 faut cependant lui pardonner la haute opinion qu'il avait de son mérite, s'il a espéré sauver en même temps l'armée française, l'Empereur, et l'avenir.

L'épreuve a été douloureuse et le châtiment cruel. Si, demeurant à son poste, en Algérie, Wimpffen y avait rempli son devoir, si les chances d'une grande guerre ne M

avaient pas fait entrevoir une fortune militaire éclatante, son nom de brave soldat suffirait, aujourd'hui, pour consoler le vétéran des malheurs de la patrie. Mais ces malheurs sont pour lui pleins d'amertume.

Avant de nous éloigner de ce funèbre champ de bataille de Sedan, écoutons une histoire que raconte un témoin journaliste, Jules Glaretie. C'était le lendemain de la bataille, et la terre couverte de cadavres recevait la visite du roi de Prusse. Sur son passage les acclamations s'élevaient, les musiques faisaient entendre des airs joyeux, et les Prussiens s'amusaient, en riant, à couvrir leurs poitrines de médailles militaires, des médailles de Grimée, d'Italie, du Mexique et de nos croix d'honneur. Ils avaient arraché ces trophées delà poitrine des morts. Nous n'avions plus, dit M. Glaretie, que trois cents pas à faire pour atteindre la frontière de Belgique, nous apercevions déjà les maisons des douaniers, lorsque tout à coup, sur la lisière d'un bois, au bout d'un pré, un homme apparut, un artilleur français, grand, maigre, couvert de poussière, qui s'abattit brusquement de toute sa hauteur sur l'herbe, comme si une balle l'eût frappé; nous le crûmes mort. Nous accourons vers lui : il buvait, il lapait un peu d'eau au courant d'un ruisseau, comme un chien altéré. Au bruit de nos pas, l'homme se redressa. Sa moustache et ses oreilles blanches de poussière, la visière tordue de son képi, ses vêtements sordides lui donnaient l'aspect d'un vieillard et d'un mendiant. Il portait sa carabine en bandoulière et fit un mouvement pour la saisir. « Nous sommes Français. — Ah ! » dit-il d'un ton rauque, et il se redressa en essuyant ses genoux. Nous voulûmes alors le faire parler, lui demandant s'il avait faim. « J'ai soif, voilà tout.

Quand on a vu ce que j'ai vu, on n'a pas faim... Ma pauvre batterie enlevée, les chevaux hachés, les camarades morts ! où suis-je ici? — A quelques pas de la Belgique ; la Belgique est là, tenez, nous y allons, venez avec nous. — Moi, non, dit-il ; et pourquoi irais-je en Belgique ? estce que je suis Belge ? D'ailleurs, voyez-vous, je n'ai pas fini. Avez-vous entendu tout à l'heure deux coups de feu dans le bois? Eh bien, c'était moi. J'ai descendu deux uhlans, un chef et un homme. L'homme avait une carabine ; alors, comme il ne me reste plus de cartouches, je me disais : Je vais prendre les siennes ; mais voilà, nom d'un chien! que le calibre n'est pas le même ; les cartouches de l'Allemand ne sont bonnes à rien. Enfin, tant pis, mon arme est chargée. Il me reste encore un coup à tirer, je vais le tirer. — Vous allez retourner dans le bois ? c'est de la folie ; on vous tuera. — C'est bien possible, seulement avec cela j'en ai encore un à tuer, et je vais le tuer, je vous en donne ma parole. Bonjour, messieurs. » Et l'artilleur, froid, résolu, rentra dans le bois où il disparut, sa carabine sur l'épaule.

« Voilà de quels hommes notre armée était faite 1 Les Belges avaient vu depuis le matin beaucoup de nos soldats, de ces pauvres petits paysans braves et ignorants retourner sur leurs pas du côté des Prussiens, du côté du danger, plutôt que de laisser aux mains des chasseurs ou des douaniers le fusil qu'on leur réclamait à la frontière. Il y avait de ces armes parmi ces 80.000 hommes livrés au roi de Prusse ! »

M. Jules Glaretie ayant un laisser-passer à réclamer des autorités allemandes, fut conduit devant le prince Albrecht, qui lui dit avec un sourire : « Je ne sais pas si nous sommes encore en guerre. Napoléon est prisonnier, ajouta-t-il, en tirant une bouffée de sa cigarette, il s'est rendu.

— Oui, dit un colonel qui se trouvait près de Gla-

retie, il nous a envoyé une épée qui n'est point celle de François Ier, mais on prend ce qu'on trouve. »

Il importe de savoir si des officiers de l'armée avaient appelé l'attention du gouvernement sur les périls dont la Prusse nous menaçait, s'ils avaient dit aux ministres de Napoléon III que la Prusse était prête, et que nous ne l'étions pas. Il importe aussi de prouver que tous les ministres de la guerre avaient affirmé publiquement que l'armée française ne laissait rien à désirer et qu'elle pouvait lutter sans crainte contre l'Allemagne.

Pendant la campagne d'Italie, le 29 mai 1859, l'Empereur écrivait : « Ce qui me désole dans l'organisation de l'armée, c'est que nous avons toujours l'air, en présence d'autres armées, et même de l'armée sarde, d'enfants qui n'ont jamais fait la guerre.

« ... Les uns demandent le double de ce qui est nécessaire, ou l'administration ne donne que la moitié de ce qui est indispensable. Vous concevez que ce n'est pas un reproche que je vous fais ; je ne l'adresse qu'au système général qui fait qu'en France nous ne sommes jamais prêts pour la guerre. »

Cette lettre du souverain au ministre de la guerre est une page d'histoire. Si nous ne sommes jamais prêts pour la guerre, quelqu'un est coupable, et ce coupable n'est pas un système, mais un homme.

Quatre années avant la guerre de 1870, le général Ducrot écrivait au général Trochu, le 7 décembre 1866 : « Puisque tu es en train de faire entendre de bonnes vérités aux illustres personnages qui t'entourent, ajoute donc ceci : pendant que nous délibérons pompeusement et longuement sur ce qu'il conviendrait de faire pour avoir une armée, la Prusse se propose tout simplement et activement oV envahir notre territoire. Elle sera en mesure de mettre en ligne 600.000 hommes et 1.200 bouches à feu, avant que nous ayons songé à organiser les

cadres indispensables pour mettre au feu 300.000 hommes et 600 bouches à feu.

« De l'autre côté du Rhin , il n'est pas un Allemand qui ne croie à la guerre dans un avenir prochain. Les plus pacifiques, qui, par leurs relations de famille, ou par leurs intérêts, sont plus français, considèrent la lutte comme inévitable, et ne comprennent rien à notre inaction. Comme il faut chercher une cause à toute chose, ils prétendent que notre Empereur est tombé en enfance.

« A moins d'être aveugle, il n'est pas permis de douter que la guerre éclatera au premier jour. Avec notre stupide vanité, notre folle présomption, nous pouvons croire qu'il nous sera permis de choisir notre heure, c'est-à» dire la fin de l'Exposition universelle, pour l'achèvement de notre organisation et de notre armement.

« En vérité , je suis de ton avis, et je commence à croire que notre gouvernement est frappé de démence. Mais, si Jupiter a décidé de le perdre , n'oublions pas que les destinées de notre patrie, et que notre propre sort à tous est lié à ses destinées, et puisque nous ne sommes pas encore atteints par cette funeste démence, faisons tous nos efforts pour arrêter cette pente fatale qui conduit tout droit à des précipices. »

(Le général Trochu ne garda pas pour lui ces renseignements.)

En 1867, le commandant Fay écrivait : « N'oublions pas les enseignements de la dernière guerre. Les Prussiens, douze heures après les sommations, envahissaient les territoires ennemis. C'est qu'ils se préparaient depuis longtemps, dit-on ; je réponds que par leur organisation en corps d'armée, ils seront toujours prêts, et je crois dès lors, qu'avec la réforme de notre recrutement il convient d'aborder sans retard la modification de notre organisation militaire. « C'est de l'engouement, réplique-t-on « parfois ; vous voulez-donc nous prussianniser ! » Non ;

mais ce qui est bon chez l'adversaire, nous ne devons pas hésiter à l'emprunter, en l'accommodant à nos mœurs et à nos habitudes, car ce qui est principe au delà du Rhin, Test également en deçà. Or, nul ne peut contester que l'armée prussienne, toute constituée, même sur le pied de paix, en corps d'armée, passe sur le pied de guerre avec plus de facilité que l'armée française. »

On lit dans un rapport du colonel Stoffel : « De tous les éléments de supériorité dont la Prusse tirerait avantage dans une guerre prochaine, le plus grand, le plus incontestable, sans contredit, lui serait acquis par la composition de son corps d'officiers d'état-major.

« Il faut îe proclamer bien haut, comme une vérité éclatante : l'état-major prussien est le premier de l'Europe, le nôtre ne saurait lui être comparé. Je n'ai pas cessé d'insister sur ce sujet dans mes premiers rapports de 1866, et d'émettre l'avis qu'il était urgent d'aviser aux moyens d'élever notre corps d'état-major à la hauteur du corps d'état-major prussien. Persuadé que dans une guerre prochaine l'armée de l'Allemagne du Nord tirerait de la composition de son corps d'état-major de sérieux avantages, et que nous aurions à nous repentir cruellement, peut-être, de notre infériorité, je reviens sur cette question, selon moi la plus grave de toutes. Je ne le dissimulerai pas : ma conviction est telle à cet égard qu'ici je jette le cri d'alarme : Caveant consules! Je croirais manquer à mon devoir en agissant autrement. »

Voici une note du général de Palikao : «... Les fautes partent de plus haut, et j'affirme qu'à Lyon, par exemple, longtemps avant la guerre, l'intendance avait prévenu que rien n'existait dans les magasins. Sous prétexte d'économie, aucune suite ne fut donnée aux demandes de l'intendant Suum cuique tribuere ! »

Le colooel Stoffel donne encore ce renseignement : «Il faudrait en prendre notre parti, si la guerre venait à

éclater : le matériel d'artillerie prussien est très supérieur au nôtre... les deux pièces de campagne prussiennes (le 4 et le 6) tirent beaucoup plus juste que les nôtres, et elles ont une portée plus grande ; en outre, les pièces prussiennes peuvent tirer plus vite que les nôtres. Quant à la plus grande justesse du tir des canons prussiens, c'est là un point tellement essentiel que je ferai un rapport spécial. »

La déposition de l'intendant-général Blondeau est remarquable : « Lorsque je visitai le parc de Vernon en 1869, je vis que faire sortir 7 à 8.000 voitures par une porte, c'était rendre la mobilisation à peu près impossible, parce que, pour cela, il fallait un grand nombre de mois, et je n'exagère pas en disant six mois ; je crois que le directeur du parc avait fait un calcul duquel il semblait qu'il fallait huit mois pour faire sortir la dernière voiture. »

Dans sa déposition, le général Ducrot fait cette précieuse déclaration : « J'ai commandé la division de Strasbourg pendant cinq ans. Quand j'y suis arrivé, j'ai voulu me rendre compte de ce que nous possédions de réserves de toute espèce. Il y avait une direction d'artillerie et un arsenal considérable, un magasin de campement. Dans, l'arsenal j'ai trouvé, je crois, 2.000 canons, dont 4 ou 500 pouvaient servir. Tout le reste était du vieux bronze. 11 y avait des boulets en pierre du temps de Louis XIV et une quantité énorme de fusils à silex. J'écrivis au ministre de la guerre pour lui faire observer que cela était bien mal placé dans uns ville de première ligne. »

Une publication du général de Palikao, intitulée : Un ministère de la guerre de vingt-quatre jours, renferme cette opinion d'autant plus fondée qu'elle vient d'un homme que l'expédition de Chine avait élevé audessus des mesquines jalousies de ses adversaires, d'un homme très supérieur aux ministres de la guerre :

« Toutes ces causes de notre affaiblissement en présence d'une puissance guerrière et ambitieuse qui travaillait, depuis plus de cinquante ans , à la solide organisation militaire qu'elle possède, qui avait ses armées prêtes, et sous le commandement de ses chefs habituels, à laquelle des succès récents donnaient une confiance sans bornes, ces causes, dis-je, auraient dû nous ouvrir les yeux et exiger de notre part des préparatifs en rapport avec V imminence des dangers qui nous menaçaient.

« Des avertissements sérieux nous avaient été donnés. Le général Bourbaki, envoyé en Prusse, il y a quelques années, pour suivre les manœuvres d'un camp d'instruction, en avait rapporté, avec son sentiment militaire élevé, une haute idée de l'armée prussienne, et l'avait répandue parmi nous.

« Plus récemment, les rapports du baron Stoffel, envoyé militaire en Prusse, ont confirmé toutes les appréciations les plus favorables sur l'organisation militaire de cette puissance. »

— M. Vigo-Roussillon, intendant général, fait cette déclaration : « Au mois de mars 1869, je voyais, comme bien d'autres, venir la guerre avec l'Allemagne ; il était bien facile de prévoir que, comme en Italie, comme toujours, nous étions destinés à entrer en opération avec des moyens insuffisants. Sans prétendre au rôle de Cassandre, on pouvait chercher, avec tous les ménagements qu'exigeait la situation, à prévenir du danger ceux qui tenaient entre leurs mains les destinées du pays. Ma prévoyance fut importune ; un mot de plus, et l'on m'aurait accusé de donner des encouragements à l'ennemi en lui signalant les défauts de notre organisation. Il les connaissait bien mieux que nous. »

Rien ne serait plus facile que de multiplier ces citations, et de montrer les avertissements arrivant de tous côtés, parles officiers ; mais les ministres traitaient de

frondeurs et d'ennemis de l'Empire ceux qui signalaient la puissance militaire de la Prusse. L'entourage de Napoléon III n'admettait pas que l'on pût douter un seul instant de la marche triomphale de nos soldats depuis Paris jusqu'à Berlin.

Tous les ministres de la guerre, sans en excepter un seul, le disaient publiquement , et leurs affirmations avaient trompé l'Empereur. Il eût dû, cependant, se souvenir des campagnes de Crimée, d'Italie et du Mexique, où nous n'étions pas prêts.

Après les avertissements douloureux de quelques officiers, présentons les affirmations belliqueuses des ministres de la guerre :

— D'abord le maréchal Randon en avril 18b J : « quoi î Une nation comme la France, qui, en quelques semaines, peut réunir sous ses drapeaux 600.000 soldats, qui a dans ses arsenaux 8.000 pièces de canon de campagne, 1.800.000 fusils et de la poudre pour faire dix ans la guerre, ne serait pas toujours prête à soutenir par les armes son honneur compromis ou son aroit méconnu ?

« L'armée ne serait pas prête à entrer en campagne quand elle compte dans ses rangs les vétérans d'Afrique, de Sébastopol et de Solférino? Quand elle a pour les commander ces généraux expérimentés et cette foule de jeunes officiers préparés, par les expéditions en Algérie et la guerre du Mexique, à exercer des commandements supérieurs? Quelle est donc l'armée en Europe qui rem* ferme de pareils éléments d'expérience et d'énergie •

« Notre infanterie n'est pas entièrement armée de tuuU à aiguille ; mais nos voltigeurs ont-ils jamais ete arrêtes, pendant les anciennes guerres, dans leurs marches en

avant par les Tyroliens armés de leurs carabines rayées ou par les riflemen anglais? » Oh î alors, hâtons-nous de rappeler les vertus militaires de nos pères, cela vaudra mieux que le fusil à aiguille !

— Après le maréchal de France, voici le président du conseil des ministres, M. Emile Ollivier : « Pendant toute Tannée 1869, jusqu'au moment de sa mort, le maréchal (Niel) n'a cessé de déclarer au corps législatif, au Sénat, à la commission du budget, au conseil d'Etat, partout, que l'armée était complètement prête, organisée, équipée, approvisionnée, instruite, et qu'en sept jours, elle pourrait présenter en bataille plus de 600.000 combattants. »

— Le maréchal Niel prononça ce discours le 9 avril 1869 : « A aucune époque l'armée n'a reçu une éducation plus complète au point de vue de la guerre.

« Notre situation est t^le , qu'en maintenant notre armée sur son pied normal de paix, avec l'organisation si profondément préméditée par l'Empereur, et dont, par son initiative, notre système militaire est aujourd'hui doté, nous ne pouvons jamais être surpris ; grâce aussi à nos approvisionnements que je considère comme un dépôt sacré auquel il ne faut jamais toucher, qu'en temps de guerre; grâce enfin à nos armements de réserve, qui sont sur un pied des plus respectables.

« Le nombre de nos nouveaux fusils dépasse à présent un million.

« On en fabrique encore 1.200 par jour, et on en pourrait faire le double.

« Sous le rapport de l'armement, nous sommes donc tranquilles, et nos magasins sont en bon état... s'il était nécessaire d'appeler les réserves qui font monter notre armée à 660.000 hommes dans la situation actuelle, il ne faudrait pas longtemps pour les mettre en route.

«... J'espère que le Sénat partagera mon avis, à savoir

que cette armée organisée sur le pied de paix, le plus faible de tous ceux que nous avons eus depuis quinze ans, répond, quand on la considère au point de vue des nécessités de la guerre, à tous les besoins ; qu'elle peut être facilement mise debout très promptement et qu'il ne lui manque rien. » (Enthousiasme du Sénat.)

— Le 20 mars, le maréchal Niel prononça ce second discours : « Nous avons une armée excellente, instruite, pleine d'ardeur, parfaitement organisée et pourvue de

tout. , , ,

« .... Je ne sais pas ce qu'on pense généralement en

France mais pour mon compte je vois avec beaucoup de philosophie la question de paix ou de guerre qui s'agite autour de nous à l'étranger, parce que, si la guerre devenait nécessaire, notis sommes parfaitement en mesure de la supporter. »

— Toujours en 1869, le maréchal Niel prononça ce troisième discours : « Aujourd'hui, que nous soyons à la paix ou à la guerre, cela ne fait absolument rien au ministre de la guerre, il est toujours prêt.

« Je ne veux pas répéter ce que j'ai dit plusieurs fois, comment l'armée peut entrer en huit jours sur le pied de guerre et avoir 600.000 hommes bien armés et aguerris ; il n'y a qu'un ordre à donner.

« .... Toutes les forces militaires sont prêtes ; le pays peut être parfaitement tranquille, se livrer à son commerce, à son industrie en toute sécurité,... car il sait qu'il ne sera pas pris au dépourvu, et que si le moment de combattre venait, tout le monde serait prêt. »

- La même année, le maréchal Niel prononça ce quatrième discours : « Il est évident que Paris ne sera pas assiégé ; quel développement ne faudrait-il pas donner aux troupes assiégeantes pour envahir Paris ? un développement de vingt lieues. Quelle est l'armée ennemie, quelque forte qu'elle soit, qui oserait, au cœur de la

France, se placer sur un cercle de vingt lieues ? Ah ! ce cercle serait bientôt forcé ! Non, il n'est pas possible d'investir Paris : il faut qu'on l'attaque par quelque côté isolément , mais alors ce ne sera pas Paris qui sera assiégé, c'est l'assiégeant qui sera enveloppé, qui sera pris de tous côtés.

« Les fortifications de Paris sont si bien entendues, elles en rendent le siège tellement incertain qu'il est évident que Paris ne sera pas assiège... »

La parole retentissante de M. Rouher confirmait tous ces discours. On était heureux de lui entendre dire que, depuis quatre années, l'Empereur avait porté à sa plus haute perfection l'armement de nos soldats, élevé à toute sa puissance l'organisation de nos forces militaires. On applaudissait lorsque M. Rouher s'écriait : « Grâce aux soins de Votre Majesté la France est prête... L'heure de la victoire est proche, la France le sait et le génie de l'Empereur le lui garantit. » L'Empereur lui-même, qui avait écrit le 29 mai 1859 : nous ne sommes jamais prêts pour la guerre, disait dans son discours du 18 janvier 1869 :... « ... notre armement perfectionné, nos arsenaux et nos magasins remplis, nos réserves exercées , la garde nationale en voie d'organisation, notre flotte transformée, nos places fortes en bon état, donnent à notre puissance un développement indispensable.

« Le but constant de nos efforts est atteint, les ressources militaires de la France sont désormais à la hauteur de ses destinées dans le monde. »

La presse s'en mêlait et le Journal officiel des 16 et 17 août 1869 promettait au maréchal Niel la reconnaissance de la postérité : « L'histoire dira avec quelle activité, quelle persévérance, quelle force de volonté, quelle merveilleuse fécondité de ressources le maréchal Niel, entrant profondément dans la pensée de l'Empereur, est parvenu à résoudre ce problème, jusqu'alors réputé

insoluble, de doubler les forces militaires de la France, non seulement sans augmenter ses charges, mais en les allégeant pour les familles et en diminuant les dépenses du Trésor.

« Une armée de ligne de 750.000 hommes disponibles pour la guerre, près de 600.000 hommes de garde nationale mobile, l'instruction dans toutes les branches, poussée à un degré inconnu jusqu'ici ; nos règlements militaires remaniés et mis en rapport avec les exigences nouvelles ; les conditions de l'existence du soldat et de l'officier largement améliorées ; l'avenir des sous-officiers qui ne veulent pas poursuivre leur carrière militaire assuré par leur admission aux emplois civils; 1.200.000 fusils fabriqués en moins de dix-huit mois, les places mises en état, et armées, les arsenaux remplis, un matériel immense prêt à suffire à toutes les éventualités, quelles qu'elles soient, et, en face d'une telle situation, la France confiante dans sa force, garantie solide de la paix.

« Tous ces grands résultats obtenus en deux années! »

— La déclaration du général Dejean, ministre de la guerre par intérim, est celle-ci : « La France peut armer deux millions de défenseurs ; leurs fusils sont prêts, et il en restera encore un million en réserve. »

« Le maréchal Niel dit au conseil d'Etat : « Nous en sommes à regretter que la Prusse ne déclare pas la guerre immédiatement. »

Ainsi notre malheureuse France se trouve placée entre ceux qui déclarent que nous ne sommes pas prêts, puis le gouvernement affirmant que l'heure de la victoire est proche. L'armée qui va être sacrifiée assiste impassible à ces discussions , sachant qu'elle n'est pas prête. Ce mauvais vouloir des corps politiques pour les troupes n'est pas un secret, et tout officier intelligent sait deux choses : l'hostilité des politiciens et la courtisanerie ^es ministres.

Jusqu'à la dernière minute les illusions subsistent. Dix jours avant la déclaration de guerre, le 9 juillet 1870, M. Paul de Cassagnac disait dans son journal le Pays : « ... que les Prussiens prennent tout leur temps ! la France est prête. »

— Le 12 juillet 1870, ce même publiciste répétait : «... Personne n'ignore qu'en ce moment nous avons vingt-quatre jours d'avance sur la Prusse. Nous sommes prêts, ils ne le sont pas. »

La veille de la déclaration de guerre, le 18 juillet 1870, M. A. Granier de Cassagnac, député, faisait entendre ces paroles : « ... L'Empereur, admirablement secondé par ses ministres, a porté la force militaire de la France, comme personnel et matériel, comme armement et approvisionnement, à un degré d'intensité formidable.

« Nous sommes en état de mettre en ligne autant de soldats que la Prusse, et aussi vite, avec l'avantage d'un armement supérieur. »

Lorsque le prince Louis-Napoléon était prisonnier dans la citadelle de Ham, il daignait confier ses pensées à un journal de province. Le Progrès du Pas-de-Calais publiait le 20 avril 1843 cet article du prince qui monta sur le trône : « Un des reproches les plus graves qu'on puisse adresser au gouvernement, reproche qui tous les jours devrait, si nous avions une opposition vraiment nationale, retentir à ses oreilles, c'est de n'avoir pas profité des douze dernières années de paix pour organiser militairement le pays, de façon que la France n'ait jamais à craindre une invasion. »

Chacun sait aujourd'hui en Allemagne aussi bien qu'en France que nous n'étions pas prêts. En faut-il conclure que nos promptes défaites sont uniquement dues à l'administration militaire? La guerre est déclarée le 19 juillet, et nous sommes battus à Wissembourg, à Froaschwiller, à Forbach dans les premiers jours d'août. N@s

approvisionnements, nos préparatifs insuffisants pour une longue campagne pouvaient certainement nous permettre une guerre de quinze jours. L'élément administratif a été coupable sans doute, mais pour être juste, loyal, indépendant, l'historien doit se demander si des revers aussi prompts, aussi formidables, ne tenaient pas à d'autres causes? L'esprit militaire n'avait-il pas reçu de mortelles atteintes? La discipline ne laissait-elle pas à désirer? L'emplacement des troupes n'était-il pas contraire aux vrais principes de la tactique et de la stratégie? Le commandement possédait-il cette puissance, ces lumières, cette supériorité intellectuelle, cette initiative qui procurent les succès?

L'administration eût-elle tout prévu que l'avenir n'en était pas moins compromis. L'honneur national nous oblige à une grande réserve et il est des sujets qu'il suffît d'indiquer sans les discuter. Mais les leçons n'en subsistent pas moins.

Si la France veut réparer ses malheurs, elle doit se donner un ministre de la guerre animé du feu sacré, aimant l'armée avec passion, d'une haute intelligence, actif, persévérant, ferme dans ses volontés, indépendant de la politique, patriote ardent, et décidé à créer une armée. A ce ministre, il faudra accorder une confiance très grande, lui sacrifier dix ministères s'il le faut, car tout doit céder à l'oeuvre militaire. Donnez-nous une armée disciplinée, instruite, dévouée, patriotique, ou notre pauvre France aura le sort de Byzance

Après les capitulations de Sedan et de Metz, la France n'avait plus d'armée. Il eût été sage de traiter de la paix, mais le patriotisme l'emporta et la légende des volontaires de la première République égara les esprits. On

crut, bien à tort, qu'il était possible de vaincre sans l'armée permanente. L'histoire prouve le contraire. C'est à tort que l'on cite les défenses des Calabrais et des Espagnols contre les soldats de Napoléon Ier. Ceux-ci n'en ont pas moins occupé le royaume de Naples ; quelques bataillons ont conquis le Tyrol. Ce n'est pas le soulèvement des Espagnols qui a sauvé l'Espagne, mais nos fautes. C'est la jalousie, la coupable rivalité des chefs de l'armée française qui nous ont ramenés au delà des Pyrénées. Si le maréchal Soult avait seul dirigé les armées qui devaient contenir les Anglais en Portugal, Wellington n'eût pas choisi aussi facilement ses points d'attaque; il n'eût pas impunément manœuvré sur les deux rives du Tage. L'histoire n'offre pas un seul exemple d'une nation qui, seule, sans le secours d'une armée permanente, disciplinée, instruite, solide, ait conservé ou recouvré son indépendance. Il ne faut pas se dissimuler que la résistance des Espagnols aux armées de Napoléon Ier ne se reproduirait plus de nos jours. La civilisation moderne en adoucissant les moeurs, les chemins de fer en rapprochant les nations, le luxe en affaiblissant les caractères ont porté une atteinte mortelle au patriotisme. Les nations confient le soin de leur salut aux armées permanentes, et la centralisation, poussée à l'extrême, semble dire à chacun : L'Etat répond de 'on salut. On rappelle sans cesse les colons américains commandés par Washington, vainqueurs des soldats de l'Angleterre. Pris au dépourvu, dit-on, les Anglais perdirent Tycondérago et Crown-Point, sur les frontières du Canada, et se virent assiégés dans Boston; mais les milices américaines, décimées par les maladies, les fatigues et les privations, allaient cesser d'exister. L'historien Botta déclare que « les préventions du Congrès contre les troupes de ligne lui faisaient concevoir l'espoir insensé d'organiser, chaque année, une armée capable de résister à l'ennemi. »

Les milices ne surent pas défendre les formidables positions de Guan ; enfin la bataille de Brooklyn prouva que toute la bravoure des citoyens est impuissante devant la discipline des vrais soldats. Consternés, presque découragés, les miliciens comprirent leur impuissance, et Washington obtint du Congrès la formation d'une armée de ligne. Il était trop tard et le Congrès négligea l'organisation militaire pour s'occuper des questions politiques. La cause des Américains était perdue, lorsque, le 2 mai 1778, la frégate française la Sensible porta au général Washington le traité conclu le 6 février entre le roi de France et les colonies anglaises de l'Amérique du Nord. Le Congrès s'assembla, les temples retentirent d'actions de grâces, les miliciens, les soldats du camp de Valley- Forge jetèrent des cris de joie, et tous les citoyens se sentirent sauvés par la venue de vrais soldats. De leur côté, les Anglais, craignant de voir une flotte française remonter la Delaware, se hâtèrent d'évacuer Philadelphie, sans oser même prendre la mer pour se rendre à New-York. Lorsque le comte d'Estaing arriva avec une flotte et des troupes de débarquement, le courage des Américains se ranima, et l'on peut dire que la liberté fut conquise le jour où Rochambeau débarqua dans Rhode-Island.

Nos guerres de la Révolution prouveraient que les. nations ne peuvent résister à l'ennemi, si elles n'ont pour appui une armée permanente. Les nobles débris des armées de Louis XVI sauvèrent la France. Les volontaires avaient fait perdre la Belgique; Valenciennes, Condé, Le Quesnoy, Bouchain, Landrecies étaient tombes aux mains de l'ennemi; les Espagnols campaient sur notre territoire, lorsque l'amalgame vint nous donner une véritable armée, instruite, disciplinée et permanente. Tout en reconnaissant ces choses, le libéralisme n'accorde aux armées permanentes ni estime ni con-

fiance ; à ses yeux, les armées de ligne sont un instrument de despotisme. On oublie que ce sont les armées permanentes qui ont détruit la féodalité lorsque l'heure était venue ; que les armées permanentes ont reconquis la Bretagne et la Guyenne ; qu'elles ont agrandi le royaume de France du Roussillon, de la Franche-Comté, de l'Alsace, de la Flandre, de la Lorraine. Toutes ces glorieuses pages d'histoire disparaissent aux yeux du libéralisme, qui ne voit dans les armées permanentes que des instruments de coup d'Etat. Nous ne voulons pas nous arrêter un seul instant sur le terrain politique. Mais un mot nous revient en mémoire : les coups d'Etat se font tout seuls parce que l'anarchie produit fatalement le despotisme. La France a eu des armées permanentes fort nombreuses, mais elle n'a jamais subi le joug d'un gouvernement militaire ; sous les deux empires, lorsque naissait un conflit entre l'autorité civile et l'autorité militaire, celle-ci était toujours condamnée. Napoléon Ier affectionnait les préfets, Napoléon III les avocats, tout en prodiguant des éloges aux soldats étrangers à la politique. Ce serait commettre un crime contre la patrie que d'affaiblir l'armée permanente, sous prétexte qu'il y eut autrefois des prétoriens qui couronnaient les Césars. Xénophon a dit : L'art dé la guerre est Vart de conserver la liberté. Si nous nous pénétrons de cette pensée, nous nous condamnerons aux plus grands sacrifices pour doter la France d'une armée permanente réellement solide. Il faut dès lors choisir entre la qualité et la quantité. Le législateur a choisi la quantité. Nous avons des multitudes d'hommes portant l'uniforme, le sac et le fusil, marchant au pas cadencé, mais sans esprit militaire, sans éducation guerrière, assez courageux à l'occasion pour remporter une victoire, mais trop citadins pour supporter les fatigues d'une campagne. Dans nos villages, les paysans, anciens soldats des armées de la Restauration,

de la monarchie de Juillet et du deuxième empire, sourient gauloisement en voyant revenir au foyer le garçon congédié du service, ignorant même le nom de son colonel. « Nous étions d'autres gaillards ! » disent les anciens soldats. Ils ont raison. Mais ils servaient six ou sept ans de suite, ne mendiant pas sans cesse des permissions, allant de garnison en garnison, du Nord au Midi, de l'Est à l'Ouest, oubliant pour quelques ans le village, et fiers, au retour, d'avoir leur petite légende à raconter le soir à la veillée. La conscription nous a donné les armées qui sont entrées victorieuses dans toutes les capitales de l'Europe; la loi de recrutement du maréchal Gouvion Saint-Cyr et celle qui l'a suivie ont conduit nos drapeaux à Alger, à Gonstantine, à Anvers, en Crimée et en Italie. Le lendemain d'une catastrophe inouïe, nous avons oublié tout à coup nos succès passés, sans qu'une étude sérieuse ait fait connaître la cause véritable de nos revers. Il y avait plus d'une cause, et parmi elles les militaires instruits n'ont pas compté la loi de recrutement. Cette loi était dans les mœurs de la nation qui acceptait e service prolongé bien plus volontiers que ces appels sans cesse renouvelés, incompatibles avec les devoirs du citoyen. Pendant les règnes du roi Louis-Philippe et de Napoléon III, il ne fut jamais question de créer une armée d'Afrique. Nos régiments quittaient joyeusement leurs garnisons de l'intérieur pour aller combattre en Algérie et rentraient fièrement en France avec quelques blessures et quelque gloire. La Tunisie est venue prouver aux plus incrédules que la législation militaire a été adoptée trop à la hâte par des législateurs improvisés.

Le jour où le service militaire sera réduit à trois années, la France aura perdu son armée permanente ; les cadres seront anéantis, l'esprit militaire s'éteindra tout à coup, le drapeau national n'aura plus de prestige. Le nom

glorieux de soldat s'effacera de notre langue, et avec lui ces mots si français de patriotisme, de sacrifice, de prouesse et de champ d'honneur, que les idiomes étrangers ne traduisent qu'imparfaitement. Prenons-y garde, le luxe et l'abus de la parole ont déjà produit un grand mal; luttons contre ce mal par des institutions viriles. Retrempons les cœurs, forgeons les caractères, rendons la vie un peu moins douce, apprenons à souffrir, et pour tout cela revenons aux armées véritables, aux armées où le soldat trouve la juste sévérité d'un père, et non les tendres faiblesses d'une mère.

La capitulation de Metz et de Sedan ont mis en oubli trois décrets d'une haute importance et qui font partie de notre législation militaire. Le premier de ces décrets (24 décembre 1811, 1er mai 1812,3 mai 1832) est ainsi conçu : « Tout commandant qui a perdu sa place ou son armée est tenu de justifier sa conduite devant un conseil d'enquête. » Le second décret (1er mai 1812 article 4, et ordonnance du 3 mai 1832, article 218) est celui-ci : « La capitulation, etc.. dans tous les cas, le commandant ainsi que les officiers ne sépareront pas leur sort de celui des soldats et le partageront. » (Texte de 1812.)

« Dans une capitulation, le commandant ne se sépare jamais de ses officiers ni de ses troupes. Il partage leur sort, après comme avant. » (Texte de 1832.)

Il n'y avait pas à discuter, la loi était positive, formelle, impérative, inspirée par l'esprit militaire, et cependant elle a été violée. Un certain nombre d'officiers ont volontairement séparé leur sort de celui des soldats ; sans doute, ils ont trouvé le sort des soldats trop cruel pour eux.

On a longuement discuté, depuis 1870, sur la question des prisonniers de guerre. Que l'officier ou le soldat soit prisonnier à la suite d'une capitulation, ou tombé au pouvoir de l'ennemi pendant les hostilités, il a le droit,

nous dirions volontiers le devoir de reconquérir sa liberté en s'évadant par ruse ou par force, mais à la condition de n'avoir pas engagé sa parole. Après la capitulation de Sedan, après celle de Metz, officiers et soldats pouvaient, à leurs risques et périls , se soustraire à la captivité.

Il n'en est plus de même, si l'officier prisonnier prend l'engagement verbal ou par écrit de demeurer dans le lieu fixé pour sa résidence. Il devient dès lors prisonnier sur parole. Une évasion, dans ces conditions, est un manque à l'honneur.

Des officiers, malgré la loi, ont signé l'engagement de ne plus reprendre les armes pendant la durée de la guerre, et l'ennemi leur a délivré des sauf-conduits pour rentrer en France. Quelques-uns de ces officiers ont repris du service, et ont obtenu de l'avancement.

Ces officiers, qui avaient séparé leur sort de celui des soldats, oubliaient que leurs camarades supportaient les douleurs de la captivité, et perdaient toutes chances d'avancement, pendant qu'eux-mêmes, liés par un engagement sacré, obtenaient de nouveaux grades et devenaient les chefs de leurs collègues de la veille, de ceux qui étaient fidèles à la parole donnée.

Parmi les officiers qui avaient consenti à ne plus combattre l'ennemi pendant toute la durée de la guerre, un grand nombre a rempli son engagement, quelque peu honorable qu'il fût. Ceux-là ont dû cruellement souffrir en voyant leurs concitoyens faire des efforts pour sauver la patrie. Gomment un officier français aurait-il eu la faiblesse de demeurer impassible dans son fauteuil lorsqu'un Prussien aurait insulté sa mère ou sa sœur !

Sans examiner tous les cas particuliers qui se sont présentés pendant la dernière guerre, où la confusion des idées a été si grande, nous dirons que nul n'a le droit de prendre l'engagement de ne pas défendre son pays,

ensuite que la parole donnée à l'ennemi est sacrée (1).

L'éehange régulier des prisonniers remonte à la fii? du xvne siècle. On stipule d'ordinaire que les hommes échangés ne participeront plus à la guerre entreprise, ou bien l'on fixe le délai pendant lequel ils ne devront pas y prendre part. Quelquefois aussi et en dehors de tout échange, des prisonniers sont relâchés, après avoir contracté de semblables engagements.

Le prisonnier remis en liberté ne peut plus concourir au service actif. S'il viole son engagement il expose les prisonniers retenus sur le territoire ennemi à d'injustes rigueurs en se plaçant hors du droit des gens. Ce sont des exemples malheureusement trop nombreux, des promesses violées qui se sont, jusqu'à ce jour, opposés à ce que les Etats pratiquent, comme une règle générale, le renvoi immédiat , sur parole , des prisonniers de guerre.

« Il n'y a rien de si grand, dit Xénophon, ni de si louable chez toute personne, principalement dans les chefs d'armée, que d'être et de passer pour observateur de la loyauté et de la bonne foi (2). » Gicéron admire « cette qualité d'âme, en vertu de laquelle, non seulement aucun but intéressé n'est poursuivi, mais la bonne foi est observée même contre l'intérêt (3). » Ailleurs, l'orateur romain ajoute : « Si des particuliers, contraints par les circonstances, ont promis quelque chose à l'ennemi, il faut, en cela même, qu'ils lui tiennent parole. »

Au témoignage du consul Silius Italicus, « celui-là est parfait pour le service des armes, qui n'a rien tant à cœur que de garder, au milieu des guerres, la foi jurée. L'Iliade nous fait entendre ce cri poussé par les Troyens :

(1) Précis du droit des gens moderne de l'Europe, par de Martens.

(2) De finibus, liv. V.

(3) Appien, Bell, civ., liv. IV.

« Nous combattons après avoir violé la foi jurée ; notre guerre est un crime (1). »

Les Pères de l'Eglise ne se prononcent pas avec moins d'énergie. L'éloquent évêque d'Hippone déclare que, « lorsque la foi est promise, elle doit être gardée, même à un ennemi à qui on fait la guerre (2). »

Grotius dit : « Quelques prisonniers promettent de ne pas fuir ; cette promesse les oblige alors même qu'ils l'auraient faite dans les fers, car par ce moyen la vie est ordinairement conservée, ou une plus douce surveillance est obtenue ; mais si le prisonnier a été mis ensuite dans les fers, il sera dégagé de sa parole, s'il n'avait promis que pour n'être pas enchaîné. »

Suivant Quintilien, « la bonne foi est le suprême lien des choses humaines, le mérite de la foi gardée entre ennemis est une chose sainte. »

Il résulte de ces opinions que celui qui a pris un engagement ne saurait se soustraire à la captivité sans manquer à son honneur ; mais que celui qui est dans les fers, ou, comme nous disons de nos jours, qui est sous la garde d'hommes armés, peut recouvrer sa liberté très honorablement. C'est le cas du général Ducrot à Pont-à- Mousson.

L'antiquité a célébré le nom de Régulus, non parce qu'il était venu reprendre ses fers (l'honneur lui en faisait un devoir), mais parce qu'il avait émis l'avis de repousser la demande d'élargissement des prisonniers carthaginois. L'accomplissement de ce devoir était sa condamnation.

Le lendemain de la bataille de Cannes, Annibal

(1) Chant VII.

(2) Epist. 205-225.

choisit dix captifs, d'un rang élevé, qu'il envoya à Rome, afin que si sa proposition était acceptée, un échange pût se conclure ; avant leur départ, Annibal exigea d'eux la promesse par serment qu'ils reviendraient au camp des Carthaginois si le peuple romain ne consentait pas à un échange. Les dix prisonniers se présentèrent devant le Sénat et lui firent connaître l'offre du général ennemi. Les parents, les alliés des prisonniers élargis, suppliaient les sénateurs de retenir les dix hommes qui, disaient-ils, étaient libres au milieu de leurs concitoyens. Huit des prisonniers revinrent auprès d' Annibal : deux restèrent à Rome , sous prétexte qu'après avoir quitté le camp ennemi, ils y étaient revenus pour un motif quelconque, avaient séjourné deux ou trois jours dans le camp, et avaient ainsi accompli leur serment. Les censeurs flétrirent ces deux soldats, et les sénateurs décidèrent qu'ils seraient ramenés de force à Annibal. Mais la sentence ne fut pas exécutée, parce que les deux hommes, accablés par le mépris public, se donnèrent la mort. Rome avait à ce degré le culte du serment.

Tout citoyen romain considérait celui qui violait son serment comme ayant l'âme « débile, humiliée, abattue, terrassée. »

Notre histoire de France ne nous montre-t-elle pas saint Louis pendant la 7e croisade, le 6 avril 1250, au moment même où les Sarrasins violaient leurs serments, remplir ses moindres engagements et dire : « Je ne serai libre que lorsque ma parole sera accomplie. »

Le sieur de Pointis, gentilhomme provençal, qui fut lieutenant des gardes de Louis Xlli, qui avait servi sous Henri IV, qui commandait unrégiment sous Louis XIV et demeura prisonnier de guerre des Bavarois, après la perte de la bataille de Tubingen par le maréchal de Rantzau, expose d'abord la ^^dition misérable des

prisonniers de guerre « qu'on tenait enfermés la nuit dans des basses iosses », et traite ensuite comme il suit la question de la liberté sur parole.

« Cependant, on me pressait fort de donner ma h parole, afin que j'eusse entière liberté d'aller partout n sans gardes, ce que j'eusse bien souhaité, me trouvant « fort las, de l'humeur dont j'étais, de me voir ainsi « toujours accompagné et resserré. Mais je demeurai « assez longtemps sans que je pusse me résoudre de la « donner, ne me tenant pas tout à fait aussi assuré des « autres que de moi, et craignant que si quelqu'un de « mes camarades venait ensuite à se sauver, je ne « passasse pour complice et qu'on ne m'en fît un crime.

« Cependant, après avoir longtemps refusé de donner « ma parole pour la raison que j'ai marquée auparavant, « je m'y résolus enfin avec mes camarades, ne pouvant « plus vivre dans cette contrainte et cette servitude « continuelles où nous étions à cause de nos gardes. « Mais je leur représentai fortement, avant que de la « donner, qu'il fallait plutôt périr que de ne la pas « garder et qu'il était indigne de gens d'honneur comme « nous de s'engager à une chose, à moins qu'on ne fut « très résolu de la tenir.

« Aussi, l'un d'eux ayant voulu s'enfuir dans la suite, « et le pouvant faire moi-même comme lui, je m'y « opposai tout à fait et empêchai ru'il ne commît une si « grande lâcheté, lui ayant même dit à ce sujet que je « me souviendrais toujours que le feu Roi, mon maître « (Louis XIII), avait renvoyé un officier qui s'était sauvé « après avoir donné sa parole et avait jugé qu'un homme « qui avait manqué à son honneur était indigne de le « servir. »

Le serment est une affirmation religieuse, et rien ne lui enlèvera son caractère sacré. Il faut le tenir, d'abord par respect pour la Divinité, qui sonde les consciences ;

il faut le tenirensuite par respect pour soi-même ; il faut le tenir enfin par le légitime souci de la renommée nationale.

Un religieux a dit : « L'honneur fut dans tout l'Occident l'âme et l'auréole de la vie publique ; ce n'était pas la gloire, trop chère à l'orgueil ; ce n'était pas la vertu toute seule, avec ses sombres inspirations ; c'était plus que la gloire et plus que la vertu, un sentiment chaste de soi-même, une crainte infinie de toute honte méritée, la plus haute délicatesse dans la plus sainte pudeur (1). »

En 1870, les troubles matériels avaient réagi dans le monde moral. Une sorte d'obscurité se faisait dans les intelligences, la sainteté du serment, l'idée juste de l'honneur, le sentiment du devoir étaient comme affaiblis. « Cœurs penchés vers la terre, oh! que vous êtes vides des pensées d'en haut », s'écriait un prêtre ; « les nations ne périssent point par la faim, disait un autre religieux ; ce n'est que dans les causes morales qu'il faut chercher la raison de leur anéantissement. »

La France seule ne doit pas être accusée de cet oubli des devoirs les plus sacrés. L'Allemagne a donné l'exemple du mépris de toute civilisation ; pour n'en citer qu'un exemple, les vainqueurs ont rétabli la coutume barbare des otages. Au moyen âge des personnages importants étaient livrés à l'ennemi pour assurer l'exécution de certains engagements. Ces garants de la parole d'autrui, bien que libres sous serment là où ils résidaient, étaient, en fait, assimilés aux prisonniers de guerre, et pouvaient être rendus responsables, au prix de leur vie, des infractions de celui qui les avait livrés.

Le mot otage venait par corruption du latin hospes, hôte, parce que dans l'origine l'otage devait être traité avec tous les égards qu'impose l'hospitalité. La coutume

(l) Le R. P. Lacordaire,

barbare des otages avait disparu devant la réprobation universelle, et il n1était plus mention d'otages que chez quelques peuplades sauvages de l'Amérique ou de l'Océanie, lorsque Ton vit pendant la guerre franco-allemande les autorités prussiennes remettre en vigueur et pratiquer avec une excessive dureté une mesure qui révoltait les consciences.

Ce funeste exemple rencontra des imitateurs durant la sombre période que Paris traversa du mois de mars au mois de mai 1871. Des otages furent incarcérés pendant que l'armée nationale combattait les gens de la Commune. Nous ne rappellerions pas cet emprunt fait par de misérables Français aux autorités prussiennes, si ce n'était pour nous l'occasion de montrer la grandeur d'une femme.

Au commencement du mois de mai 1871, on crut qu'une absence de quarante-huit heures serait permise, sur parole, au président Bonjean, pour aller embrasser sa femme et ses enfants ; cette parole il l'eût donnée à des bandits, à des incendiaires, à de misérables mis hors la loi par leur révolte contre la société ; quant à la captivité de M. le président Bonjean, elle n'avait même pas de prétexte, et n'était à tout prendre qu'un attentat à la liberté individuelle. Mme Bonjean écrivit, dans ces circonstances, à son mari la lettre suivante, que devront méditer les officiers de l'armée qui ont manqué à leur parole :

« Orgeville, ce samedi 6 mai 1871.

« Ce que tu me dis des nouvelles rigueurs introduites dans la situation des prisonniers dont tu fais partie me donne la crainte que l'espoir qu'on t'avait donné d'une liberté de quelques heures sur parole, pour venir nous voir ici, ne doive pas se réaliser, et pourtant je partage à un tel degré l'appréhension que quelqu'accident, indé-

pendant de ta volonté, eût pu entraîner pour toi quelqu'infraction involontaire à ta promesse, que c'est à peine si j'ose souhaiter que tu coures une si terrible chance !... Hier encore, quelqu'un osait me dire : « J'espère bien que, si votre mari peut venir jusqu'ici, vous ne le laisserez pas repartir. » J'en suis demeurée pétrifiée de surprise. Eh quoi donc ! on m'approuverait de t'aimer d'une tendresse assez lâche pour te demander le sacrifice de ton honneur à ta sécurité, pour vouloir donner le droit de te mépriser à ceux qui auraient eu foi en ta parole ! Oh ! mon Dieu ! comment se peut-il qu'il existe des êtres chez qui le sentiment de l'honneur et du devoir soit à ce point oblitéré ! »

Voilà une épouse, une mère qui, au milieu des calamités publiques, au milieu des plus cruelles douleurs de la famille, a conservé la notion lumineuse de ce qui est dû à la foi jurée. Lorsqu'elle écrivait cette lettre, il y avait dans cette femme quelque chose de divin.

La guerre ne suppose pas nécessairement une haine profonde entre les nations qui se combattent. Ainsi, pendant la campagne de Crimée, les Russes et les Français, tout en se fusillant les uns les autres, étaient loin de se haïr. Lorsque la paix fut signée ils se donnèrent la main comme après un duel entre gentilshommes. La campagne d'Italie fit aimer les Autrichiens par notre armée. Ces adversaires d'un jour étaient si pleins de loyauté et si braves qu'une vive sympathie s'éveilla dans tous les cœurs. Russes et Autrichiens ne parlaient pas notre langue, mais nous nous comprenions ; un signe, un regard suffisaient. Nos épées étaient de même trempe.

Pour le Prussien nos sentiments ont été tout autres, il venait avec ses haines séculaires, et ses désirs de vengeance. L'instinct national ne fut pas dupe du roi Guillaume lorsqu'il déclara solennellement qu'il venait apporter la guerre àNapolé*** m gt aon au peuple français.

Le vieux roi de Prusse, M. de Bismarck, M. de Moltke, les princes de l'Allemagne, les généraux, les capitaines et les simples soldats arrivaient pour se venger, en couvrant d'obus les cités, en incendiant les hameaux, en massacrant les habitants, en pillant les maisons, en s'emparant des mobiliers, en traînant à la suite des bataillons des centaines d'aventuriers, juifs et prussiens, qui emportaient au delà du Rhin le linge et les bijoux enlevés des armoires.

Ce n'est pas la guerre, mais l'invasion des barbares. Et cependant ne sommes-nous pas hommes du même siècle, enfants du Christ, soumis à des lois presque semblables, instruits par des maîtres professant des doctrines peu différentes?

Il y aurait donc antipathies de race, répulsion instinctive, haine héréditaire ?

Ces soldats prussiens armés de leurs fusils, de leurs baïonnettes, de leurs sabres ; les gibernes pleines de cartouches, suivis de canons, escortaient nos prisonniers épuisés par les fatigues, les blessures et les maladies.

Eh bien, les soldats prussiens frappaient les malheureux et les insultaient, sans respect pour le caractère militaire, sans pitié pour la souffrance ; le Prussien armé frappait de coups de crosse le Français désarmé.

Que ce fût lâche, peu importe, mais le droit de la guerre était violé, ce qui est très grave. Le prisonnier de guerre au xix° siècle n'est plus le captif de l'antiquité, il a des droits sacrés.

11 y eut certainement des exceptions, et des Allemands ne partagèrent pas la rage sauvage de leurs compagnons ; il y en eut de courtois, insensibles au gain et aux vengeances. Ceux-là, sans doute, avaient respiré Pair de France, ils savaient qu'il faut nous pardonner beaucoup parce que nous sommes un peuple souverainement bon.

Les Prussiens venaient donc pleins de haine et de ven-

geance; de quoi voulaient-ils donc se venger ? N'avionsnous pas depuis 1815 offert la plus généreuse hospitalité à leurs savants, à leurs ouvriers et surtout à leurs espions? Nos ateliers de Paris n'étaient-ils pas la source de fortunes faciles ? Les richesses de la Prusse ne venaient-elles pas de France? Malgré sa morgue, le Prussien ne trouvait -il pas nos foyers toujours prêts à ie recevoir? Avons-nous jamais cherché à humilier, de notre esprit pétillant, son esprit peu alerte ? Non certes, la France s'est toujours montrée hospitalière et généreuse pour le Prussien.

Dès lors, pourquoi la vengeance ? Un seul mot vous le dira : Iéna.

De longues années se sont écoulées depuis cette journée d'Iéna où la Prusse humiliée dans son orgueil a courbé la tête devant le chef de l'armée française. Ce souvenir était un héritage des générations anciennes aux nouvelles générations. En ce temps où notre armée était forte, il s'était formé à Berlin un parti dont la reine Louise était l'âme, et qui réclamait la guerre à grands cris. La jeune reine, dans tout l'éclat de sa beauté, parcourait à cheval, en costume militaire, les rues de Berlin, appelant aux armes les sujets de son timide et pacifique époux. A cet exemple, à ces excitations, une fièvre chevaleresque anima la Prusse tout entière ; les vieux soldats de Frédéric et la jeune noblesse prussienne furent épris d'un fol enthousiasme et s'armèrent pour secouer le joug de la France. Leurs bataillons ne formaient d'ailleurs que la grande avant-garde de la Russie.

Selon sa coutume, Napoléon ne laissa pas à ses ennemis le temps d'attaquer, il franchit le Rhin dans les premiers jours d'octobre ; le 10, le combat de Saalfeld ouvrit dignement la campagne ; le lendemain, l'armée française couronnait les hauteurs qui dominent le plateau d'Iéna ; l'armée prussienne avait pris ses positions à la hâte. La

reine Louise parcourait les rangs à cheval, escortée de la jeunesse de Berlin ; officiers et soldats prussiens étaient dans l'enthousiasme en voyant cette souveraine, si belle, vêtue en amazone, coiffée d'un casque en acier poli, une cuirasse brillante d'or sur une tunique blanche. Le galop de son cheval semblait réveiller tous les échos, les drapeaux s'inclinaient, les tambours battaient la charge , les musiques faisaient entendre des airs de guerre. Lorsqu'elle rendait le salut aux drapeaux, la reine disait en souriant : « Mes amis, je les ai brodés de ma main. » Bientôt ce fut du délire. Jamais le grand Frédéric n'en avait vu de semblable, il fallait remonter à Marie- Thérèse pour en comprendre la puissance.

Pendant ce temps Napoléon Ier, simplement vêtu de sa capote usée, traversait des bivacs, jetait un coup d'œil sur les cartes et donnait des ordres brefs et clairs. Avant le signal de l'attaque, l'Empereur dit à ses soldats : « Le corps qui se laisserait percer se déshonorerait : ne redoutez pas cette célèbre cavalerie, opposez-lui des carrés fermés et la baïonnette. Soldats, quand on ne craint pas la mort, on la fait entrer dans les rangs ennemis. »

Alors, un soldat fit entendre le cri : En avant ! Napoléon se retourna brusquement. « Qu'y a-t-il ? c'est sans doute un conscrit de la dernière levée qui ose dire ce qu'il faut faire ! Qu'il attende d'avoir commandé dans* trente batailles rangées... Silence ! et qu'on attende mes ordres. »

Puis il donna le signal de l'attaque. Vers une heure la bataille était gagnée. L'armée prussienne fuyait de toutes parts, la jeune reine et son brillant état-major se dérobèrent à grand'peine à la poursuite de notre cavalerie.

Ce jour même les autorités de Berlin annoncèrent au

peuple la victoire des Français : « Notre [armée a été entièrement détruite à Iéna ; le Roi est sauvé. »

Dans cet immense malheur, les Prussiens n'oubliaient pas leur Roi ; ils ne renversaient pas le trône en se faisant les alliés de l'ennemi.

A Iéna l'armée française avait tué ou pris 50.000 hommes ; 300 bouches à feu ; 600 drapeaux ; tous les magasins étaient en notre pouvoir.

A Berlin, on ne parlait plus de Rosbach.

En même temps, le maréchal Ney bloquait Magdebourg ; le maréchal Soult poursuivait l'ennemi au delà de l'Elbe ; Bernadotte occupait Brandebourg ; Murât complétait par de brillants faits d'armes les avantages obtenus à Iéna. Mortier, Davoust, Lasalle poursuivaient leur route victorieuse.

Depuis plus d'un demi-siècle, tout Prussien a devant les yeux ce souvenir douloureux pour son orgueil. Les enfants, les vieillards, les femmes, les pauvres et les riches, ne songeaient qu'à la vengeance ; le mot revanche leur semblait trop doux, car cela eût été une victoire après la défaite : Wissembourg, Forbach et Frœschwiller, par exemple, après Iéna, Waterloo ne suffisant pas.

Ils ont rudement travaillé pendant de longues années, non pour prononcer des harangues, non pour élever des statues à de petits hommes, mais pour créer une armée. Ce devoir a été accompli par des généraux, et les législateurs ne s'en sont pas irrités, parce que le patriotisme dominait tout.

Lorsque la Prusse a eu un très grand nombre de soldats disciplinés, bien pourvus du nécessaire, lorsque les soldats ont été commandés par des chefs imités des Soult, des Ney, des Bernadotte, des Davoust, des Mortier, des Lasalle, M. de Bismarck a dit au roi Guillaume : « L'heure de la vengeance est arrivée. » D'un signe de tête, M. de Moltke a fait comprendre que tout était prêt pour la ven-

geance, et le vieux roi de Prusse a mis l'épée à la main.

Terrible a été la vengeance ! elle explique tous les événements de 1870-1871, les bombardements inutiles, les capitulations cruelles, les massacres de Bazeilles, les incendies de nos villages, les traitements infâmes infligés à nos prisonniers, deux de nos provinces arrachées toutes sanglantes au sol de la patrie. Non, ce n'est pas la guerre comme l'ont faite les Russes en Grimée, et les Autrichiens en Italie ; ce n'est pas la guerre avec son droit des gens, son humanité, ses respects pour le courage malheureux, sa modération dans le succès ; pour tout dire, en un mot, ce n'est pas la guerre avec son honneur. La vengeance de la Prusse a fait appel aux passions les plus basses : au mensonge, à la trahison, à la perfidie.

La victoire d'Iéna est un diamant que la France peut mettre à sa couronne. Sedan ne jette pas un tel éclat ; il y a là des taches et une teinte sombre. Mais n'oublions jamais que la Prusse cherchait la vengeance et non la victoire.

Nous avions pris 600 drapeaux à Iéna, mais nous les avions pris sur le champ de bataille.

Combien les Prussiens en ont-ils pris entre les mains de nos soldats ?

Ne cherchons donc pas la vengeance, qui est indigne de nous. Qu'il nous suffise d'enseigner à nos enfants l'histoire de nos pères, et de mettre sous leurs yeux le récit de la bataille d'Iéna.

Nos descendants diront que revanche vaut mieux que vengeance.

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