CHAPITRE II
SOMMAIRE
La France après Froeschwiller et Forbach. — Marche des Allemands. — Proclamation du roi de Prusse. — Situation de Napoléon III. — Dépêche de l'Impératrice. — Espions prussiens. — Le général Changarnier.
— L'Empereur quitte Metz. — Bataille de Borny. — Entrevue de l'Empereur et du maréchal Bazaine. — Documents historiques et militaires fournis par une publication de Bazaine. — Bataille de Gravelotte. — Charge des cuirassiers et des carabiniers. — Le général Legrand est tué dans une charge. — Le général Decaen. — Combats sous Metz. — Dépêches entre les maréchaux de Mac-Manon et Bazaine. — Ressources de l'armée de Metz, le 20 août. — Un officier en parlementaire. — Opinion d'un conseil de guerre le 26 août. — Combat de Sainte-Barbe. — Le 7 septembre, l'armée de Metz apprend la capitulation de Sedan. — La cavalerie livre ses chevaux pour nourrir les troupes. — Le 10 septembre l'armée de Metz apprend la proclamation de la République. — Souvenir du siège de Gènes et de Masséna. — Les soldats vont déterrer les pommes de terre pour se nourrir. — Service aérostatique. — Strophe de Schiller.
— Régnier et ses intrigues. — Projets politiques. — Départ du général Bourbaki. — Le maréchal de Belle-Isle et les gentilshommes. — Le combat de Peltre. — L'ingénieur Dietz. — Le général Lapasset. — Incendies des Prussiens le soir du combat de Peltre. — Le journal du général Foy. — Départ du général Boyer pour Versailles. — Rencontre de maraudeurs. — Retour du général Boyer. — Mission du général Changarnier. — Mission du général Jarras. — Capitulation de Metz. — Nos drapeaux. — Le général Changarnier. — La capitulation en général.
— Lettre du général Bisson. — La ville de Metz et sa population. — Moralité. — Les femmes de Metz se font sœurs de charité. — Idées du général Lapasset. — Extrait de son journal. — Une page du général Deligny. — Le génie et la science. — Un mot de Carion-Nisas.
Après les défaites de Froeschwiller et de Forbach, la France n'avait pas perdu ses armées. Cependant l'effet fut le même à Paris et dans les provinces. Toutes les
illusions s'évanouirent subitement, et aux rêves insensés de victoires sans fin succédèrent les folles terreurs et d'immenses découragements. L'amour-propre national reçut la plus cruelle des atteintes, et la dignité militaire eut fort à souffrir. Où étaient donc ces capitaines illustrés par Malakoff et Magenta ? Le mot trahison fut prononcé sans y croire, et peu de personnes comprirent que la politique dissolvante des dernières années avait fatalement préparé la chute de l'Empire. On entrevit cette chute le lendemain de Frœschwiller, et les ambitions la préparèrent. Pour l'empêcher, Napoléon III devait rentrer dans Paris, s'y entourer de conseillers éclairés et de baïonnettes dévouées. Ou bien, il fallait présenter à l'Europe et surtout au peuple français, si impressionnable, une nouvelle Marie-Thérèse. En voyant sous des vêtements de deuil, l'épée au côté, son enfant près d'elle, la couronne sur le front, une femme belle et brave, atteinte par les malheurs de la patrie, ce grand cri de l'histoire se fût peut-être fait entendre de nouveau : Mourons pour notre roi Marie-Thérèse !
Dans ces heures solennelles, rien d'héroïque ne se fit. Les Chambres se réunissent, le Conseil des ministres discute et un nouveau cabinet se constitue. Ce n'est point par de tels procédés que les empires échappent à la mort. A ces caractères énervés, à ces cœurs qui ne battent plus, à ces âmes sans ressort, à ces corps affaiblis, à ces esprits éteints d'une classe d'hommes avide d'or et de plaisirs, il fallait une catastrophe épouvantable. La bourgeoisie trembla en apprenant que nos soldats étaient vaincus par les Allemands, et ne vit pas qu'à la même heure la Révolution était victorieuse de toute autorité et de tout patriotisme. Entre Frœschwiller, Forbach et Sedan, les Prussiens eurent pour fidèles alliés les révolu tionnaires français qui voulaient profiter des malheurs publics pour monter à l'assaut du pouvoir.
Le 14 août, un mois après la déclaration ae guerre, les armées allemandes étaient sur la Moselle. Nous avions, en huit jours, perdu l'Alsace et la Lorraine. Nos grandes places de guerre, Strasbourg et Metz, les véritables boulevards de notre défense, n'avaient été ni armées, ni approvisionnées.
L'ennemi n'était pas autant préparé qu'on l'a dit. Après le combat de Forbach, les lre et 2e armées allemandes n'avancèrent que lentement, avec une prudence fort sage sans doute, mais qui ne témoignait pas d'une confiance absolue dans le succès. Le 1er corps (Prusse orientale) n'avait pas rejoint l'armée de Steinmetz ; il en était de même des 9e et 10e corps, pour l'armée du prince Frédéric-Charles ; enfin la 4 e armée entière (réserve) n'avait pas atteint notre frontière.
Les dépêches françaises annonçaient que cinq corps d'armée étaient réunis sous Metz. Le 13 août, un conseil de guerre tenu dans cette place décida que l'armée de Bazaine se retirerait sur Châlons pour y opérer sa jonction ayec celle de Mac-Mahon. Ce projet devait être exécuté le lendemain, 14.
Nous avions alors deux armées : celle de Mac-Mahon à Châlons, celle de Bazaine à Metz.
Ne trouvant personne devant eux, les Allemands s'avancèrent. Ils occupèrent Lunéville où d'immenses approvisionnements tombèrent entre leurs mains. Le 12 août, ils entrèrent à Nancy, et poussèrent jusqu'à Frouard : ils y coupèrent le chemin de fer. Pont-à-Mousson et Commercy sur la Meuse furent occupés, mais ils laissèrent Toul de côté. Ces marches avaient pour but de tourner Metz, de menacer Paris et d'empêcher la réunion de Bazaine et de Mac-Mahon.
Le 11 août, le Roi de Prusse adressa cette proclamation au peuple français : « Je fais la guerre aux soldats de la France et non pas aux habitants, dont les personnes
et les biens seront en sûreté, tant qu'ils ne m'enlèveront pas, par des agressions contre les troupes allemandes, le droit de les protéger. »
Ce n'est pas l'empereur Napoléon III que le Roi de Prusse veut isoler, en le séparant de la nation, mais bien l'armée française qu'il veut séparer des habitants, c'està-dire du peuple.
Le monarque étranger qui vient d'écraser nos soldats dans trois rencontres se présente comme le protecteur des habitants, pourvu qu'ils fassent aux envahisseurs un accueil amical. On ne saurait être animé de sentiments moins élevés et tenir un langage moins noble. Ce vieux roi avait-il besoin de faire appel à l'égoïsme et à la peur? Ne devait-il pas quelque estime à nos soldats qui se battaient un contre dix?
Dans la séance du 9 août, le Corps législatif, sur la proposition de M- Jules Favre, remit au maréchal Bazaine le commandement de l'armée de Metz. L'Empereur était annulé dans son propre gouvernement. L'impératrice régente exerçait le pouvoir exécutif, et Bazaine commandait l'armée. Si d'éclatantes victoires ne survenaient, c'en était fait de l'empire, Napoléon III n'était plus qu'un suivant de l'armée, entouré d'un respect officiel, et condamné par son nom au plus douloureux des sacrifices. Il pouvait choisir entre l'une des deux armées. Il préféra celle de Mac-Mahon, dont l'éducation et les sentiments chevaleresques lui épargneraient au moins des froissements trop cruels. Cette préférence fut un malheur et une faute. A Metz, la seule présence de Napoléon III aurait empêché les écarts du maréchal Bazaine.
Lorsque ce maréchal, exalté outre mesure par l'opposition, prit le commandement, l'armée de Metz comptait 170.000 hommes, et se composait du 2e corps (Frossard), du 3e corps (Decaen, puis le maréchal Lebœuf) , du
4e corps (Ladmirault), du 6e corps (maréchal Canrobert), de la garde impériale (Bourbaki), de deux divisions de cavalerie de réserve, enfin de la brigade Lapasset, qui appartenait au 5e corps et avait rallié le 2e dans sa retraite. Le général Jarras avait remplacé le maréchal Leboeuf comme major-général. Son influence fut absolument nulle.
Pendant sept longues journées, on discuta au quartiergénéral , pour décider si l'armée de Bazaine se retirerait sur Ghâlons ; on devait le faire afin de couvrir Paris. Enfin ce projet fut adopté dans un conseil de guerre tenu à Metz le 13 août. Pendant ce temps, du 7 au 14 août, des dépêches s'échangent entre le gouvernement de Paris et l'état-major de Metz. L'Impératrice écrit successivement : « Ne vous préoccupez pas de
Paris, j'en réponds je suis en crise ministérielle, ne
vous inquiétez pas.... tout va bien ici, l'ordre ne sera pas troublé. »
Bientôt le calme disparaît et la régente fait entendre des plaintes : « Vous ne vous rendez pas compte de la situation . . . Les difficultés sont immenses. M. Schneider me met le couteau sur la gorge pour un ministère presque impossible. Pour faire face à cette situation, je suis sans commandant de troupes, et l'émeute est presque dans la rue. » Enfin, le 8 août, l'Impératrice écrit : « Ne vous privez pas de Canrobert, il peut vous être utile... » — Le lendemain elle dit : « Canrobert m'est indispensable. Prenez Trochu à sa place, vous donnerez satisfaction à l'opinion publique , et vous me donnerez un homme dévoué, ce dont je manque complètement. Dans quarantehuit heures, je serai trahie par la peur des uns et l'inertie des autres. »
L'Empire s'écroulait et l'Empereur commençait à le voir : « J'apprends avec peine, écrit-il à la régente, que la Chambre s'est déclarée en permanence, c'est une viola-
tion manifeste de la Constitution... Je crois que nous revenons au beau temps de la Révolution, où l'on voulait conduire les armées par des représentants de la Convention... »
Le maréchal Canrobert arrivait en ce moment à Metz ; il avait eu autrefois Bazaine comme colonel sous ses ordres à l'armée d'Orient ; il était depuis près de quinze ans maréchal de France, et il pouvait paraître étrange de lui proposer de servir sous un de ses anciens colonels. L'Empereur semblait le sentir ; Canrobert, avec une grandeur d'âme fort rare, allait au-devant de la difficulté, en disant avec une bonhomie modeste et fière : « Ne faites pas attention ; dans les circonstances où est la patrie les individualités ne sont rien. Mettez-moi sous les ordres de Bazaine ; je ferai là ce que j'ai fait toute ma vie, mon métier d'honnête soldat, et je serai le plus obéissant des subordonnés, tout en conservant ma dignité. »
Vauban avait ainsi fait au temps de Louis XIV ; mais il était ingénieur et, quoique maréchal de France, consentait à servir sous les ordres d'un autre maréchal habitué au commandement des troupes. Canrobert fut plus grand que ne l'avait été Vauban, car, sans trop d'orgueil, il pouvait penser que Bazaine n'avait pas un passé plus glorieux que le sien. Sans doute il faut admirer le désintéressement et donner des louanges à la modestie. Cependant on doit faire des réserves, car il pourrait arriver qu'un ambitieux, profitant de la modestie d'un collègue, se fît, à force d'intrigues, une situation périlleuse pour l'intérêt général : c'est ce qui arriva. Canrobert eût mieux commandé que Bazaine, et, s'entourant de conseils éclairés, serait sorti avec honneur d'une situation difficile. Nos drapeaux n'auraient jamais été livrés à l'ennemi.
On a dit et répété que les armées allemandes étaient précédées de cavaliers éclairant leur marche. Le véri-
table éclairear des armées ennemies était moins le uhlan que l'espion. Il y en avait partout, tandis que nous n'en avions pas. Le 11 août, on arrêta dans la gare de Metz l'un des chefs des. espions prussiens, dont le signalement avait été donné par un autre espion. Il se nommait Nicolas Schull. Cet homme était porteur d'un saufconduit allemand ainsi conçu :
« Le porteur du présent, le sieur Schull-Dégelmann, est autorisé à s'arrêter dans l'étendue des armées génératrices ; les commandants royaux sont invités de (sic) ne point lui mettre d'obstacle à cet égard.
« Mayence, 6 août 1870.
« Général Solieski. »
Schull était porteur d'une médaille dorée à l'effigie du roi de Prusse. Il reconnut que cette médaille était un signe distinctif entre les espions des armées allemandes. En outre Schull possédait un passe-port avec chiffres problématiques et signé Leczinski, Ober lieutenant. Cet officier était chef d'état-major du général de Bayer, qui assiégeait Strasbourg et appartenait au contingent badois. Mis en jugement, Schull fut convaincu d'avoir offert, le 19 juillet, ses services d'espion au général Ducrot, alors commandant à Strasbourg. Il s'engageait à livrer à la France les plans allemands. On acquit la preuve qu'avant de se rendre en Allemagne, ce misérable avait visité nos armées, parcouru les camps de Mac-Mahon, et quil nous vendit, nous livra, et contribua pour une grande part à nous faire battre à Wissembourg, à Reichshoffen et à Forbach. En conséquence, le conseil de guerre, malgré la défense de l'avocat Luxer, condamna Schull à la peine de mort. Il fut exécuté dans le fossé derrière la citadelle.
On avait fusillé, la veille ou l'avant-veille, dans le bois de Maizery, après l'avoir attaché trois heures à un arbre,
un ancien déserteur de la garde impériale qui avait pris le costume de prêtre pour espionner nos camps.
Tous nos mouvements, ordres, distributions, événements quelconques, étaient connus des Prussiens par leurs nombreux espions. Ils prenaient tous les costumes, exerçaient toutes les professions, tenaient tous les langages.
Le général Changarnier, qui depuis longtemps subissait une éclatante disgrâce, vint offrir son épée à Napoléon III et lui dit : « Sire, je me présente à vous sans rancune, afin de vous offrir le concours de mon épée. Il faut que vous sachiez que ce n'est pas ainsi qu'on fait la guerre. »
Il est peut-être à regretter que Napoléon III n'ait pas nommé Changarnier maréchal de France en lui donnant le commandement de l'armée de Metz. Les maréchaux Canrobert, Lebœuf, Bazaine auraient eu de grands commandements dans l'intérieur, l'un à Paris, l'autre à Lyon, à Tours, afin que tous les points du territoire, toutes les troupes fussent placées sous l'autorité militaire, notre seule ancre de salut. On eût évité ainsi l'intervention de l'élément civil ; les dictatures militaires de MM. Gambetta et de Freycinet ; les grotesques parades de MM. Crémieux et Glais-Bizoin ; enfin les misérables comédies des Crémer, des Bordone et des Garibaldi. Il y aurait eu une sérieuse défense nationale conduite par de véritables hommes de guerre. Lorsque la patrie est en danger, il faut faire silence, et mettre l'épée à la main.
Bazaine commandait donc une armée de 170.000 hommes. Or, M. Thiers a dit, en parlant des meilleurs généraux de la première République : « Ces divisionnaires avaient des mérites égaux mais divers. C'était Lecourbe, le plus habile des officiers de son temps dans la guerre de montagne, Lecourbe dont les échos des Alpes répétaient le nom glorieux ; c'était Richepanse, qui
joignait à une bravoure audacieuse une intelligence rare, et qui rendit bientôt à Moreau, dans les champs de Hohenlinden, le plus grand service qu'un lieutenant ait jamais rendu à son général ; c'était Saint-Cyr, esprit froid, profond, caractère peu sociable, mais doué de toutes les qualités du général en chef; c'était enfin ce jeune Ney, qu'un courage héroïque, dirigé par un instinct heureux de la guerre, avait déjà rendu populaire dans toutes les armées de la République. A la tête de ces lieutenants était Moreau, esprit lent, quelquefois indécis, mais solide, et dont les indécisions se terminaient en résolutions sages et fermes, quand il était face à face avec le danger... Par son expérience, son habitude du commandement, sa haute renommée, il était, après le général Bonaparte, le seul homme capable, alors, de commander à centm ïlle hommes. »
Ainsi, Bazaine était appelé à faire ce qui était audessus des forces de ces grands généraux, qui se nommaient Lecourbe, Richepanse, Ney, Saint-Cyr. Il est vrai que son armée était réunie, que sa mission bien déterminée n'exigeait pas de longues délibérations, et qu'enfin les commandements de corps d'armée, de divisions, de brigades et de régiments méritaient, en général, une entière confiance, soit pour les conseils, soit pour la bataille. Les troupes étaient excellentes.
Mais le maréchal Bazaine avait oublié les paroles de Fabert : « Si pour empêcher qu'une place que le Roi m'a confiée ne tombât au pouvoir de l'ennemi, il fallait mettre à la brèche ma personne, ma famille et tout mon bien, je nebalancerais pas un moment à le faire. »
Le duc d'Aumale, dans son Histoire des 'princes de Condê, explique comment Turenne et Gondé ont été mis à la tête des armées.
« De toutes les responsabilités qui incombent à ceux qui ont charge des affaires publiques il n'en est guère de
plus lourde que le choix des commandants d'armée. II n'est rien de plus délicat, de plus difficile, déplus grave que de bien prendre la mesure des généraux en chef. Richelieu les chercha toujours : il en prit dans l'Eglise, dans sa famille, parmi les inconnus, les déplaçant, les changeant, essayant de soutenir ses créatures, quelquefois trop longtemps, mais les brisant quand il reconnaissait son erreur ; envoyant ceux-là au bourreau, ceux-ci à la Bastille, ensevelissant les autres dans les sinécures. Vers la fin de sa vie, il eut la main heureuse : il poussait Gassion et Fabert, les employant avec un grand tact, selon leur aptitude ; au premier le commandement de la cavalerie, au second le gouvernement de Sedan, politique et militaire. Enfin, il trouva deux hommes, Henri de la Tour d'Auvergne et Louis de Bourbon, duc d'Enghien ; l'histoire a dit Turenne et Condé. »
Si Richelieu chercha toujours les commandants d'armée, ceux qui ont charge des affaires publiques en France se sont épargné les soucis du grand ministre.
L'armée française réunie près de Metz avait offert pendant trois jours la bataille aux Allemands. Ceux-ci se dérobaient dans les bois. Enfin, le 14 août, l'ordre de départ fut donné et, dès le matin, les troupes commencèrent leur retraite sur Verdun, pour couper aux Prussiens la route de Paris.
L'Empereur publia cette proclamation :
« Aux habitants' de la ville de Metz,
« En vous quittant pour aller combattre l'invasion, je confie à votre patriotisme la défense de cette grande cité. Vous ne permettrez pas que l'étranger s'empare de ce boulevard de la France, et vous rivaliserez de dévouement et de courage avec l'armée.
« Je conserverai le souvenir reconnaissant de l'accueil que j'ai trouvé dans vos murs, et j'espère que dans des
temps plus heureux je pourrai venir vous remercier de votre noble conduite.
• Du quartier-général de Metz, le 14 août 1870.
« Napoléon. »
A neuf heures du matin, l'Empereur et le prince impé rial avaient entendu la messe à la cathédrale. A trois heures, ils partaient en voiture par la porte de Thionville, au milieu des cent-gardes et suivis de sept généraux avec des troupes. Ce départ avait été précédé d'un trop long défilé d'équipages et de valets. Le public, témoin de ce cortège qui traversait la ville, exprima ses sentiments par de sévères réflexions. A deux heures, le prince Jérôme Napoléon avait quitté Metz par la porte de France.
Sur deux ponts de bois jetés en face du pré Saint- Symphorien, défilaient des troupes d'infanterie et de cavalerie , tandis que par les portes de l'enceinte marchaient d'interminables convois d'artillerie, des chariots, des fourgons et des parcs du génie.
Tout cela semblait attrister les habitants, qui, parlant à voix basse, suivaient d'un regard inquiet les troupes qui s'éloignaient. Les jours de joyeux délires étaient passés, et chacun se souvenait du 6 août.
Abrité dans les bois, l'ennemi savait ce qui se passait. Entre trois et quatre heures, lorsque le régiment le plus avancé s'engageait sur la route, un grand mouvement se produisit dans le bois de Colombey, les Prussiens en sortirent et la mitraille s'abattit sur nos troupes. Bientôt après, la fusillade commença. Le 41e se déploya en tirailleur. Les 17e, 44e de ligne et le 15e bataillon de chasseurs donnèrent aussitôt. Les batteries d'artillerie s'établirent ainsi que les mitrailleuses qui fauchaient les Prussiens. R.efoulés avec de grandes pertes à Colombey et à Noiseville, les Allemands firent un mouvement en arrière.
Les brigades Castagnet et Duplessis les poursuivirent vigoureusement.
L'ennemi, voulant alors se jeter sur notre gauche pour passer la Moselle à Saint-Julien, fut arrêté par le corps de Ladmirault, qui était déjà de l'autre côté de la rivière, et se hâta de la repasser. Ce corps d'armée reprit ses positions sur la rive droite, gravit au pas de course les hauteurs de Saint-Julien et repoussa les Allemands qui mirent le feu à deux villages. Sur la droite, l'ennemi fut également débusqué.
Dans la soirée du même jour, le commandant supérieur de Metz, général Coffinières, faisait afficher cette dépêche :
t Dimanche, 8 heures 10 du soir.
« Le feu est à peu près uni ; les lignes prussiennes avaient trois lieues d'étendue ; terrain gagné partout. »
Cette nouvelle fut accueillie avec enthousiasme. La population se répandit dans la ville acclamant les soldats.
Cette bataille, qui porte le nom de Borny, fait un grand honneur à notre armée, et principalement aux deux corps de Ladmirault et de Decaen qui combattirent un contre quatre, avec une bravoure et un entrain admirables. Le château de Colombey fut trois fois pris et repris. L'ennemi éprouva de grandes pertes, très supérieures aux nôtres. Les généraux Decaen et Castagnet, blessés tous deux, furent ramenés à Metz. Decaen mourut peu de jours après, regretté par l'armée et par la population, qui avait apprécié ses rares qualités, lorsqu'il commandait la 5e division militaire. Officier-général d'un grand mérite, Decaen était un homme d'avenir.
Le lendemain, 15 août, Bazaine continua sa marche sur Verdun. L'Empereur avait passé la nuit chez le colonel Hennoque, ancien député et maire de Longeville, à
un kilomètre de la porte de Metz. Dans cette nuit du 14 au 15 août, le maréchal Bazaine eut une entrevue avec Napoléon III. Lui-même en fait le récit dans un ouvrage publié en Espagne au commencement de 1883 (1).
Cet ouvrage regrettable, dédié à la reine Isabelle d'Espagne, nous montre l'ex-maréchal assez dur à regard de quelques officiers généraux placés sous ses ordres. Ces récriminations n'offrent qu'un intérêt secondaire. Mais certains détails historiques inédits méritent l'attention. Ainsi, par exemple, au milieu d'août 1870, après les batailles de Wissembourg, de Frœschwiller et de Forbach, l'Empereur nourrissait encore des illusions sur une intervention de l'Autriche et de l'Italie en faveur de la France.
Dans cette entrevue de Napoléon III et du maréchal Bazaine, pendant la nuit, Sa Majesté recommanda à Bazaine la plus grande prudence dans les opérations, afin de ne rien livrer au hasard, et, par suite, de ne donner aux puissances, qui, lors du début des hostilités, semblaient vouloir venir à nous, aucun prétexte de se retirer. Puis elle ajouta : « J'attends une réponse de l'Empereur d'Autriche et du roi d'Italie ; ne compromettons rien par trop de précipitation et évitons, avant tout, de nouveaux revers. Je compte sur vous. »
En se retirant pour aller à Moulins-les-Metz où était le grand quartier-général, Bazaine traversa une salle du rez-de-chaussée de l'habitation de l'Empereur, remplie d'officiers de sa maison, qui s'écrièrent en voyant le Maréchal : « Vous allez nous tirer du guêpier dans lequel nous sommes, n'est-ce pas, monsieur le maréchal? » — La réponse fut : « Je ferai tout mon possible, j'y suis aussi intéressé que vous. »
(1) Episodes de la guerre de 1870 et le blocus de Metz, par François- Achille Bazaine, ex-fusilier au 37e de ligne, ex-officier supérieur au service de l'Espagne, ex-maréchal de France, réfugié en Espagne depuis 1874.
Ce fut à Gravelotte que le maréchal Bazaine revit TErnpereur, pendant le combat de Puzieux livré par le général de Forton. Le profond découragement de l'armée se sent dans le récit :
Jetons un coup d'œil sur l'ouvrage de l'ex-maréchal Bazaine :
« En arrivant à Gravelotte, je trouvai l'Empereur se promenant devant son quartier : je lui souhaitai sa fête en lui offrant un petit bouquet cueilli dans le jardin de mon logement. Après m'avoir remercié , l'Empereur me demanda à haute voix : « Faut-il partir ? » Surpris d'une telle question, je répondis que je ne savais rien sur ce qui se passait devant nous, et j'engageai Sa Majesté à attendre. Cette réponse parut lui plaire, et, se retournant vers les officiers de sa maison, elle leur dit, de manière à être entendue de tous : « Messieurs, nous restons, mais que les bagages restent chargés. »
Les troupes, tristes et abattues, continuaient à défiler sur la route devant l'auberge ; pas une acclamation, pas un vivat ne fut proféré à la vue du souverain et de son fils, si acclamés cependant peu de jours avant. C'était l'influence morale de la retraite qui se faisait déjà sentir.
Dans la même journée, le maréchal Lebœuf, nommé au commandement du 3e corps, remit au maréchal Bazaine des instructions, ou plutôt des renseignements détaillés, émanant de l'Empereur.
Cette note débutait ainsi :
« Nos récents revers sont dus à trois causes : la surprise, la dissémination des forces et l'infériorité du nombre. »
Elle indiquait ensuite les moyens de réparer le mal, ou du moins d'y couper court : moyens sagement raisonnes, tirés de démonstrations théoriques et de rapprochements historiques, mais dont le tort irrémédiable était de venir
trop tard. Il suffît, pour en juger, de citer cette observation sur l'erreur lamentable qui nous avait fait éparpiller nos forces au lieu de les concentrer, comme les Allemands faisaient des leurs.
« Wissembourg, Reichshoffen, Forbach le démontrent malheureusement. Napoléon Ier opérait par masses, à coups d'hommes. A Sadowa, les Prussiens n'ont pas eu d'autre tactique ; cette tactique, ils viennent de la renouveler contre nous. »
Il avait fallu trois défaites, trois écrasements, pour qu'on se souvînt de la tactique de Sadowa, et même de Napoléon Ier, inventeur de cette tactique !
Tout le plan de résistance, proposé par l'Empereur, se résumait dans la division de nos troupes en deux corps : le premier pour recevoir le choc, le second pour faire face au retour offensif. Napoléon III avait corrigé de sa main les derniers conseils ci-après :
« S'il était possible de laisser les Allemands fournir leurs deux masses, et de les contenir, de les user avec notre première armée, la seconde (touchant l'autre, comme je l'ai dit) arriverait sur l'épuisement de la seconde masse prussienne et déciderait de la victoire. »
C'était, comme on le voit, risquer une véritable partie de dés.
Les réflexions qui terminent ce document sont importantes à retenir, car elles sont l'expression d'une cruelle expérience.
« Si la France ne veut pas tomber, à l'avenir, au rang de puissance de second ordre et devenir la vassale de l'Allemagne , il faut qu'on revienne aux sept ans de service; qu'elle ait, annuellement, un contingent minimum de deux cent mille hommes, une garde mobile sérieuse de un million d'hommes. »
Nous en sommes aujourd'hui au service de trois ans.
Le 30 août, tout espoir était perdu. Le maréchal Bazaine rentra dans ses positions de Metz.
Voici comment il raconte sa première entrevue avec Régnier, ce personnage longtemps énigmatique.
« Dans la soirée du 23 septembre, un bourgeois portant le brassard de la Croix de Genève se présenta aux avantpostes de la première division (général de Cissey) du quatrième corps et fut conduit à mon quartier général par M. le capitaine d'état-major Garcin, qui l'annonça a l'officier de service comme courrier de l'Empereur. (Deux ans après, cet officier nia l'avoir annonce comme tel.)
« Cet individu fut conduit dans mon cabinet, où il me déclara se nommer Régnier et venir de la part de l'Impératrice, avec le consentement de M. de Bismarck; il me dit que sa mission était toute verbale et qu'elle avait pour but de proposer, soit à M. le maréchal Ganrobert, soit à M. le général Bourbaki, de se rendre en Angleterre pour se mettre à la disposition de la régente.
« Gomme passe, il me montra la signature du prince impérial sur une photographie de Hastings et me demanda la mienne.
« Il me donna, du reste, tant de détails sur ses soidisant relations avec l'Impératrice et son entourage, que, malgré l'étrangeté de son apparition, je crus à sa mission et je pensai, dans l'intérêt général, ne pas devoir repousser l'occasion qui s'offrait de me mettre en communication avec l'intérieur.
« En conséquence, je lui répondis : «Vous serez mis en « rapport avec ces messieurs, que je vais faire prévenir « et que je laisserai libres de prendre un parti. »
Le général Bourbaki partit, chargé de la mission ainsi résumée par l'ex-maréchal :
« Exposer à l'Impératrice la situation morale et militaire de l'armée de Metz ; demander dans quelle phase
politique et diplomatique se trouvait le gouvernement de la régence établi en vertu de la Constitution de 1870; et s'il n'existait pas, de nous délier de notre serment.
« Quoi de plus loyal que cette démarche ?
« Je donnai au général Bourbaki mes effets civils, moins la coiffure, et, sur sa demande, afin de régulariser sa position militaire, je lui remis l'autorisation de se rendre auprès de l'Impératrice régente.
« Cet officier général partit le 14, à la nuit tombante, muni du passe-port de M. Régnier, en compagnie des médecins luxembourgeois; je n'appris son retour à Luxembourg que par la note allemande citée précédemment.
« Comme je ne l'ai pas revu, j'ignore complètement ce qui est advenu pendant cette mission, volontairement et loyalement acceptée par M. le général Bourbaki. »
Le livre de l'ex-maréchal Bazaine n'ajoute donc guère que des détails plus ou moins pittoresques à ce que les débats du procès de Trianon ont révélé.
Le maréchal Bazaine avait chargé le général de Forton d'éclairer les routes conduisant à Verdun. Cette opération ne réussit pas, et le Maréchal accorde à cet insuccès partiel une grande importance ; il dit :
« Cette opération, mollement conduite, fut la cause du blocus de Metz ; on a peine à comprendre que trois divisions de cavalerie donnant un effectif de cinq mille combattants, au minimum, dont tous, moins ceux de la brigade de cuirassiers, étaient armés du fusil Chassepot, supérieur au fusil allemand et à la carabine, ayant six batteries d'artillerie, et étant commandés par des officiers généraux de réputation africaine tels que Forton, on a peine à comprendre que ces trois divisions n'aient pas
pris l'initiative d'une offensive résolue, qui eût forcément entraîné le deuxième et le sixième corps d'infanterie échelonnés derrière elles depuis la veille 1
« Et les commandants des corps d'armée, à quoi pensaient-ils ?
« La garde commençait à arriver sur le plateau de Gravelotte en même temps que l'Empereur, et que moi, peu après ; il est certain que, si j'avais été tenu au courant, les résultats eussent été différents, car cette offensive exécutée énergiquement sur les têtes de colonnes prussiennes nous aurait évité la bataille du 16. L'inertie du général Frossard en est la cause.
« En me congédiant, l'Empereur ne m'assigna aucune heure pour le lendemain 46; et je fus m'établir de ma personne, avec mes aides de camp et officiers d'ordonnance, à la maison de poste située à un kilomètre de Gravelotte, où s'installa, près du quartier impérial, le grand état-major général, afin de ne pas perdre un seul moment pour la réception des dépêches ou avis, et les faire connaître à Sa Majesté. Pendant la nuit, j'eus la visite de l'intendant général Wolf.
« Le 16, de grand matin, l'Empereur m'envoya chercher par un de ses officiers d'ordonnance; pour ne pas perdre un instant, je me rendis seul, au galop, au quartier impérial. Je trouvai Sa Majesté déjà en voiture, avec le prince impérial et le prince Napoléon. Les bagages étaient partis dans la nuit, sous l'escorte du bataillon de grenadiers de service. La brigade de cavalerie du général de France (lanciers de la garde et dragons de l'Impératrice) était à cheval pour escorter l'Empereur. Cette brigade fut relevée à Conflans par une brigade de chasseurs d'Afrique, commandée par le général Margueritte; je ne fus pas prévenu à l'avance de ces dispositions. Je m'approchai de la voiture sans descendre de cheval; l'Empe-
reur paraissait souffrant, et il me dit ce peu de paroles : « Je me décide à partir pour Verdun et Ghâlons ; mettezvous en route pour Verdun dès que vous le pourrez. La gendarmerie a quitté Briey par suite de l'arrivée des Prussiens. »
Pourquoi cet ordre ne fut-il pas exécuté ? M. Bazaine prétend que l'issue de la bataille du 16 août mit l'armée dans l'impossibilité de continuer sa marche le 17.
Le 15 août, Bazaine continua sa marche sur Verdun. Le long défilé des bagages et convois durait encore sans avoir été interrompu depuis la veille. On entendait le canon et des troupes fraîches étaient prêtes à donner. Mais l'armée ne suspendit pas sa retraite, et l'Empereur couchait à Gravelotte, village situé à 12 kilomètres de Metz, à l'embranchement des deux routes qui conduisent à Verdun.
A peine le crépuscule apparaît-il, le 16 août, que l'Empereur sort de la mauvaise auberge où il a passé la nuit ; son visage fatigué porte l'empreinte du chagrin et de l'inquiétude, les larmes semblent y avoir tracé de profonds sillons, son regard est plus voilé encore que d'habitude, sa démarche dénote l'affaissement moral qui Taccable; dans son entourage, on voit la tristesse sur tous les visages, la désillusion dans toutes les pensées (1).
On apprit bientôt que l'ennemi passait la Moselle et qu'il cherchait ou à nous dépasser ou à nous rejoindre. Les uhlans s'approchaient jusqu'aux portes de la ville. L'Empereur, parti de Gravelotte vers six heures du matin, s'avançait par la route d'Etain avec une escorte composée presqu'exclusivement de cavalerie de la garde, il arriva à Conflans entre six et onze heures. Là un curé vint l'informer que 15.000 Prussiens avaient pris les devants et barraient le chemin près du coude que forme
(1) Metz, campafj tes et négociations.
la chaussée, au pont de pierre construit sur la rivière d'Orne. A hauteur de Doncourt, l'Empereur traversa le bivouac des chasseurs d'Afrique et fit relever son escorte de cavalerie de la garde par la brigade Margueritte. C'est ainsi que cette brigade de chasseurs d'Afrique quitta la division du Barrail pour passer à l'armée de Mac-Mahon. Ce changement se fit sans ordres hiérarchiques et sans que Bazaine fût prévenu. Le général Margueritte, qui escorta l'Empereur, a fait Je récit de cette journée. Il ne parle pas des 15.000 Prussiens annoncés à l'Empereur, et qui se bornaient à quelques uhlans prompts à la fuite. Le cortège arriva à Verdun à deux heures et ne fit que traverser la ville. L'Empereur monta immédiatement en chemin de fer pour se rendre au camp de Châlons.
Le 16 août, vers neuf heures du matin, l'armée du prince Frédéric-Charles attaqua le cantonnement de la division de cavalerie Forton et celui du général Frossard entre Vionville et Rezonville. Les Prussiens, qui comptaient pouvoir occuper avant nous les formidables positions situées près de Verdun, durent renoncer à l'espoir de nous devancer et se contenter de canonner nos convois de bagages et quelques escadrons de chasseurs qui revenaient de l'abreuvoir. Il y eut parmi les charretiers une affreuse panique. Mais on entend le son des clairons, elles deux divisions Bataille et Vergé, du corps Frossard, s'élancent sur l'ennemi. Ces divisions sont appuyées par une brigade du corps de Failly. Les Prussiens débouchaient du bois de Gorze en déployant des forces considérables. L'action s'étendit bientôt à tous les corps. L'artillerie prussienne nous foudroyait de plusieurs points à la fois, avec des pièces d'un fort calibre. Nos soldats, surpris d'être écrasés d'aussi loin, semblent moins assurés. Alors Canrobert envoie Bourbaki et les grenadiers de la garde. « A la baïonnette 1 » s'écrie
BourbaM d'une voix de stentor. On vit les Prussiens disparaître. Mais de loin, de très loin, l'artillerie allemande redouble son tir, et des rangs entiers des nôtres sont renversés. L'artillerie de la garde arrive au galop et prend position près de Rezonville, une grêle d'obus couvre nos admirables canonniers. La situation devient de plus en plus critique. Au milieu d'une véritable tempête de boulets et d'obus, un spectacle sublime se présente. Les cuirassiers de la garde et les carabiniers, qui forment la brigade du Preuil, s'élancent à la charge. Ils se précipitent vers une mort certaine et sont enveloppés d'une véritable atmosphère de balles, de boulets et d'obus. Brillants, sous le fer des casques et des cuirasses, ils roulent dans la poussière. C'est là que l'on vit, pour la seconde fois, un cheval emporté, bondissant, comme dans la ballade, et sur ce coursier affolé, un cavalier sans tête. La main droite serrait convulsivement un sabre qui se balançait dans l'air. Le corps de cet officier supérieur des cuirassiers de la garde semblait encore animé par un souffle de vie. Nul n'aurait osé arrêter ce fantôme. Ce fut une de ces mêlées fantastiques racontées dans les poèmes. Les cuirassiers formaient trois lignes. La première vient rouler sur les baïonnettes de l'infanterie ; la deuxième brise les rangs de cette infanterie, et la troisième déchire en lambeaux tout ce qui tente de résister. Ceux qui revinrent avaient du sang sur leurs casques et aux fers de leurs chevaux.
Sublimes cuirassiers de Waterloo, nous avons, ce jour-là, honoré votre mémoire !
Après cette charge, notre infanterie put se porter en avant, au delà de Rezonville. Les réserves de l'ennemi arrivèrent pour tourner notre droite. Elles furent arrêtées par une division du 4e corps. Masquées par un pli du terrain, les 2e et 7° hussards, sous les ordres du général Legrand, virent arriver une longue colonne de dragons
royaux et de cuirassiers hanovriens. Nos deux régiments de cavalerie légère chargent la colonne allemande et la repoussent en désordre. On sut, après l'affaire, que les dragons royaux portaient, entre le drap du vêtement et la doublure, une épaisse lame de cuir d'un centimètre et plus. Nos hussards étaient surpris de sentir la pointe de leurs sabres s'arrêter sur la poitrine des cavaliers ennemis. Cette mode conservatrice n'est d'ailleurs pas contraire aux droits de la guerre. C'est dans cette charge héroïque que fut tué le général Legrand et que le général Montaigu reçut une blessure. Parmi les officiers qui se distinguèrent dans ces charges, tous les combattants citèrent le lieutenant-colonel du 2e hussards, Henri de Planhol.
Nous avions eu dans cette bataille de Gravelotte 6.000 blessés; nos pertes étaient en proportion. L'ennemi fit l'aveu de 20 à 25.000 hommes hors de combat. Vainqueurs à Borny et à Gravelotte, nous ne poursuivons pas l'ennemi. La raison qu'on en donne pour Borny est la nécessité de continuer sans retard le mouvement de concentration sur Verdun; après Gravelotte, Bazaine craint de n'avoir pas de munitions.
Bazaine, qui pouvait s'éloigner de Metz, qui avait rompu le cercle dont l'ennemi voulait l'entourer, Bazaine, qui était vainqueur à Borny et à Gravelotte, ne profite pas de ses avantages et accepte l'immobilité ! Désormais l'armée du Rhin est divisée en deux armées, celle de Mac-Mahon, qui capitulera à Sedan, et celle de Bazaine, qui capitulera à Metz. De part et d'autre, on arrivera avec une sorte d'indifférence au désarmement de la France.
La postérité ne pourra comprendre cette guerre de Metz et de Sedan. Quelques jours suffisent à l'Allemagne pour détruire la grande nation française, pour anéantir notre armée victorieuse des Russes en Crimée, des
Autrichiens en Italie ; pour s'emparer d'un souverain que des millions de suffrages viennent de sacrer pour la seconde ou la troisième fois. Les revers ont engendré les revers, et l'Allemagne, surprise par ses victoires, étourdie de ses succès, a donné au monde le spectacle d'une sorte d'ivresse morale, où, pour satisfaire sa vengeance et sa cupidité, elle immolait son avenir aux satisfactions du présent.
Non, la postérité ne pourra comprendre cette guerre de 1870. Gomme l'a dit un officier de l'armée du Rhin, l'histoire comparera le second Empire au premier. Celui-ci, après 1812, malgré les désastres delà guerre de Russie, malgré les fautes si grandes commises en Espagne, créant encore les ressources et les armées qui apparurent à Lutzen, à Dresde, à Bautzen, à Leipzig; l'histoire qui nous le montre vaincu en 1813, dans cette grande bataille des nations, mais sachant encore retrouver la fortune à Montmirail, à Champaubert, et, prodige plus grand encore, faisant surgir l'héroïque armée de Waterloo du sein de la France, après l'exil à l'île d'Elbe et la désorganisation de nos glorieuses phalanges sous la première Restauration; l'histoire, dis-je, aura peine à comprendre qu'en pleine paix, après plusieurs années d'une prospérité inouïe, de dépenses budgétaires énormes, d'avertissements répétés, on se soit trouvé impuissant à réunir une armée de 300.000 hommes sur nos frontières, et à lui donner tous les moyens nécessaires pour engager une lutte reconnue inévitable.
Avant de poursuivre le récit des événements qui se déroulent autour de Metz, donnons un souvenir de reconnaissance au brave général Decaen, blessé mortellement à la bataille de Borny, et qui ne survécut que peu de jours.
Tacite a fait l'éloge du préteur Helvidius Priscus. Il parle ainsi : « Puisque le nom de ce grand homme repa-
raît encore une fois, et que nous n'aurons plus occasion de le citer, il semble convenable de reprendre en peu de mots ses mœurs, son caractère et les divers événements de sa vie (1). »
Claude-Théodore Decaen naquit à Utrecht, le 30 septembre 1811, pendant l'occupation de cette place par l'armée française. Son père, capitaine d'infanterie, était originaire de la ville de Câen d'où il tirait son nom. Promu au grade de chef de bataillon, il fut tué au passage de la Bérésina. Les premières années du jeune Decaen se passèrent à Chantilly, près d'une mère qui lui racontait sans cesse les prouesses du père pendant les guerres de l'Empire. Sa sœur avait été placée dans la maison d'Ecouen, au milieu de compagnes filles de braves officiers.
Dès que son âge le permit, Théodore Decaen fut admis au prytanée militaire de la Flèche. Ses études terminées, il entra à l'école de Saint-Cyr. Le 30 septembre 1829, une ordonnance royale le nomma sous-lieutenant au 21e régiment d'infanterie de ligne. Ce régiment fit partie de la première expédition d'Afrique, et Théodore Decaen reçut le baptême du feu au combat de Staoûelli.
Decaen fut ensuite embarqué pour Oran dont la France voulait s'emparer. Après une année de séjour dans cette ville, le 21e de ligne fut rappelé dans la province d'Alger. Nommé lieutenant le 20 juin 1832, le jeune Decaen prit part aux nombreuses expéditions qui se succédaient autour d'Alger. Il était à la prise de Blidah, se distinguait à Médéah et, plus tard, marchait contre Mascara et Tlemcen. Le jeune lieutenant combattit aux deux sièges de Constantine. Cité plusieurs fois à l'ordre de l'armée, il obtint le grade de capitaine, et le 21e, si souvent éprouvé, rentra en France. Le duc
(1) Tacite, t. V, liv. iv.
d'Orléans organisait alors les chasseurs à pied qui prirent son nom. Decaen y fut admis en qualité de capitaine adjudant-major au 7e bataillon. A cette époque, il se maria. Son bonheur fut troublé par la perte d'une mère qu'il adorait.
Le 6 mai 1850, Decaen passa au 62e de ligne, comme chef de bataillon. Bientôt après on le mit à la tête du 1er bataillon de chasseurs d'Orléans, qui allait partir pour l'Afrique. Après de nombreuses expéditions, il fut promu lieutenant-colonel au 11e léger. Il eut à gouverner les subdivisions de Milianah et de Cherchel et se montra habile administrateur, toujours ferme, juste et bienveillant.
Ce fut seulement au mois de janvier 1855 que le 11e léger partit pour la Crimée. Quelque temps après, à la suite de plusieurs combats , le colonel du 7e de ligne ayant été tué, son régiment passa sous les ordres de Théodore Decaen.
Nous ne rappellerons pas les immenses services qu'il rendit, les preuves de capacité qu'il donna, la confiance dont il fut entouré. Quoique nouveau colonel, on lui confia le commandement d'une brigade composée, outre le 7e de ligne, du 1er de zouaves et du 1er de chasseurs à pied.
Le jour vint où l'on dût tenter l'assaut de la tour Malakoff. L'entreprise était hasardeuse et terriblement difficile. La moindre défaillance, la moindre hésitation pouvaient être suivies d'échecs irréparables. Il fallait donc, pour commander la première colonne d'attaque, un homme supérieur, d'une bravoure exceptionnelle, un homme d'inspiration, au coup d'oeil profond, à l'intelligence rapide, au sang-froid éprouvé, tout à la fois général et soldat, qui pût arracher la victoire de la mêlée sanglante.
Les chefs de l'armée tinrent conseil et furent unanimes pour mettre à la tête de la première brigade d'attaque le colonel Decaen.
C'était le plus grand honneur que Ton pût faire à un officier. Le 8 septembre était le jour fixé. Decaen parut devant sa troupe avec un visage calme ; il adressa quelques paroles énergiques à ses soldats et il enflamma tous les cœurs. Lorsque la première fusée s'éleva dans les airs, à l'heure de midi, Decaen montra les aigles de la pointe de son épée, jeta ce cri : « En avant, mes enfants ! » franchit au pas de course le fossé profond, gravit, suivi de ses braves, l'escarpement du talus et parvint sur le parapet où la lutte fut acharnée. Au plus terrible de la mêlée, la colonne française eut un moment d'hésitation et sembla reculer. Le colonel Decaen s'arrêta et, d'un geste superbe, rappela ses soldats. C'est alors qu'il saisit le drapeau et courut le planter sur la muraille.
Nous étions vainqueurs. Le lendemain , Decaen écrivait
à sa femme : « J'ai eu l'honneur de commander la
brigade d'attaque, dans cette belle journée, et mon cher régiment a marché de front avec le 1er zouaves, en se précipitant sur les fossés comme un torrent, au signal du brave Mac-Manon, placé avec nous dans les ouvrages les plus avancés. Je n'ai pas besoin de te dire où était ma place de combat, tu le sauras plus tard. Quelle journée ! quel feu pendant cinq heures consécutives ! que de courage déployé par nos intrépides soldats, gravissant les parapets, combattant corps à corps à la baïonnette, à coups de pierres, à huit ou dix pas, au milieu de la fusillade, de la canonnade, de la mitraille, et bravant mille morts à la fois ! Que c'est donc beau un grand combat comme celui-là ! Que c'est grandiose et solennel ! Aussi que d'actions de grâces ne devons-nous pas rendre à Dieu pour ma conservation ! Je l'ai bien vivement remercié de sa protection si visible et si incessante ; souvent j'ai élevé mon âme vers lui et ma pensée vers toi, et je le remerciais du fond du cœur en me rejetant dans cette lutte terrible dont nous sommes sortis victorieux,
après des efforts surnaturels. Tous mes officiers supérieurs sont blessés ou tués. Tu vois que lorsqu'on revient d'une telle bagarre, on doit s'estimer heureux et remercier le Ciel. J'oubliais de te dire que j'ai reçu un biscaïen sur la plaque de mon ceinturon, mais, grâce à cet obstacle, il n'a produit qu'une contusion assez forte, dont je souffre peu, quoiqu'elle soit fortement marquée sur ma peau. Le drapeau de mon régiment est en lambeaux, percé de balles, de boulets et d'éclats d'obus ; l'aigle a été aussi mutilée, et le 7e de ligne sera fier de le montrer à la France, quand il sera de retour dans cette chère patrie. »
Après cette grande victoire, le général en chef ordonna qu'un Te Deurn d'actions de grâces serait célébré en présence de l'armée.
Ce fut un beau spectacle que celui des régiments, encore noirs de poudre et tout meurtris, groupés autour du prêtre pour remercier le Dieu des batailles de la victoire qu'il avait donnée à la France. Après la messe, le Te JDeum fut chanté dans chaque division. Les troupes formaient un grand carré long, au milieu duquel les officiers étaient réunis. Deux vieux soldats se tenaient au port d'arme sur les marches de l'autel. En avant, se trouvaient les quatre drapeaux de la division aux mains des portedrapeaux. Derrière eux, leurs gardes composées presque exclusivement de soldats décorés.
Les drapeaux n'étaient que lambeaux noircis par la poudre. Celui du 7e de ligne avait été successivement aux mains de quatorze officiers ou sous-officiers tous tués en le soutenant. Le colonel Decaen prit ce drapeau à terre, et le soutint élevé pour rallier ses soldats.
Après l'assaut Théodore Decaen fut acclamé par les troupes; le général Bosquet l'embrassa, les généraux Mac-Manon et Camon le comblèrent de félicitations. Quant au général Pélissier, il lui fit comprendre par les termes
les plus flatteurs que le grade de général de brigade lui serait donné.
Le général Ganrobert écrivit au colonel Decaen : « Quand on conquiert, comme vous l'avez fait, son grade de général et sa croix d'officier devant l'ennemi, on n'a besoin de l'aide de personne, mais on a droit aux félicitations de tous les gens de cœur ! Recevez les miennes, mon cher Decaen, elles partent du cœur de votre ancien général et de votre ami. Inutile de vous dire que j'ai applaudi des deux mains au brillant succès de mon ancienne et belle division. Pourquoi ne m'a-t-il pas été permis de partager sa gloire ? Votre Canrobert tout dévoué. »
Le colonel Decaen ne demandait pas de récompense pour lui-même, car jamais homme ne fut plus digne et plus fier ; mais, comme il n'avait pas une confiance absolue dans la justice, il employait tout son zèle, tout son crédit, pour que ceux qui s'étaient distingués sous ses ordres fussent récompensés. Il écrivait à sa femme, le 27 septembre 1855 : « J'attends tous les jours ce que j'ai demandé pour mes braves gens, mais cela n'arrive pas vite ; cependant j'ai pris mes mesures et je réussirai ou j'y perdrai mon nom. Il faut que j'obtienne toutes les récompenses que j'ai demandées pour mes régiments, qui ont été superbes. Sur treize décorations que l'on m'a accordées, il y en a eu sept pour la garde d'honneur de mon drapeau. Le soldat avait eu sa bonne part des dangers ; il devait avoir sa bonne part des faveurs.
« Quant à moi, tout le monde veut que je sois général de brigade; je n'ose cependant l'espérer, ce serait trop beau et trop heureux. Songe donc, officier de la Légion d'honneur au mois d'août et général au mois de septembre ! Non, ce n'est pas possible, je ne mérite pas tant de bonheur. Ce serait trop de récompenses pour ce que j'ai pu faire; j'ai, cependant, la confiance d'avoir rempli
mes devoirs avec dévouement et amour pour ma chère patrie, et dans l'intérêt de mes braves soldats. »
Non seulement Decaen fut nommé général, mais il eut le commandement d'une brigade de la garde impériale, que, d'ailleurs, il avait formée.
Il écrivait, à cette occasion, à sa femme, du plateau de l'Observatoire, le 19 mai 1856 : « Ma nomination dans la Garde va faire bien des envieux et des jaloux. Je ne l'ai cependant pas demandée. Le beau côté de ma nouvelle position sera de pouvoir faire plus de bien aux braves gens qui le mériteront. Puisque Dieu n'a pas voulu que j'eusse des enfants, je tiens à faire, avec la fortune qu'il m'envoie, le plus d'heureux que je pourrai. Ce n'est que trop juste. Il ne faut pas exagérer ce que l'on nomme une bonne action. Dans ce monde, chacun se doit à son prochain et malheureusement on ne remplit pas ce devoir en entier.
« Pour nous, conservons modestie, simplicité, et remercions le Ciel de ce qui nous arrive, sans en tirer vanité. »
Le 25 mai 1856, le général Decaen rentrait en France, après une absence de quatre années.
Le repos fut de courte durée. Il eut un commandement dans l'armée d'Italie. L'on admira sa conduite à Magenta, et, le lendemain, l'Empereur le nomma général de division. Sans cesse occupé du bien-être de ses soldats, il était pour eux un père tendre mais sévère, et surtout d'une justice complète.
A l'exemple de son prédécesseur, il faisait, chaque dimanche, célébrer la messe pour sa division. 11 l'écrit à sa soeur le 17 juin 1859 : « Dimanche j'ai assisté à la messe, qui s'est dite dans une mauvaise baraque, devant deux bougies, en face d'une croix de bois, avec des couvertures pour marche-pied. Malgré cela, ce sacrifice mystérieux, accompli dans ces conditions n'en est que
plus imposant. Un soldat répond au prêtre : derrière et debout généraux, officiers de tous grades, simples soldats tête nue, immobiles comme à l'ombre du drapeau, et courbant le front bien bas lorsque l'hostie s'élève audessus de tous, pour rappeler la présence du maître du monde. Alors tout est imposant : le mystère qui a lieu sur l'autel, l'humilité de ces braves soldats couverts de poussière et d'habits déchirés, le piquet d'honneur le genou en terre, saluant le Dieu des armées, les tambours battant aux champs et quelquefois, dominant tout cela, la voix tonnante du canon qui rappelle à tous leur néant en même temps que les devoirs sacrés envers la patrie. »
A Solférino, le général Decaen donna la mesure de sa capacité militaire. Il se montra habile manœuvrier, tour à tour audacieux et prudent. Après la bataille, tous les officiers éclairés et de bonne foi furent convaincus que l'armée française possédait enfin un véritable tacticien, un grand général pour la guerre à venir.
Après la campagne, le général Decaen, nommé commandeur de la Légion d'honneur, fut mis à la tête de la 13e division militaire à Bayonne. Biarritz et la cour étaient aux portes de Bayonne, mais le général se tenait à l'écart : « Je n'aime pas les honneurs, écrivait-il à sa sœur en 1856, la représentation m'ennuie, je préfère une vie calme et modeste à tout le bruit du monde et à tous les plaisirs superficiels qui me fatiguent. »
Decaen se vit nommé membre du conseil général de de la Haute-Saône, et commandant d'une division de l'armée de Paris. La dignité de grand officier de la Légion d'honneur lui fut accordée le il mars 1868; mais de méchantes intrigues firent placer ce brillant général dans la disponibilité. Il se retira dans l'obscurité des champs. Peu après, il eut le commandement de la 5e division militaire à Metz.
Au moment de la guerre avec l'Allemagne, la 4e divi-
sion du 3e corps (Bazaine) fut placée sous les ordres du général Decaen. Il éprouva un profond chagrin, en voyant les désordres de l'entrée en campagne, et surtout les manques de vivres pour les soldats qu'il aimait tant. Il eut enfin le commandement du 3e corps d'armée. Sans cesse à cheval, il voyait tout par lui-même, et répétait souvent : Un général peut être vaincu, il ne doit jamais être surpris.
Après des marches, des contre-marches, des ordres et des contre-ordres, le 3° corps arriva près de Metz. Ce corps d'armée se composait de 48.361 hommes et de 10.351 chevaux. A la tête d'une telle troupe Decaen pouvait contribuer à de grands succès.
Le 14 août, dès le matin, l'armée entreprit le passage de la Moselle. La bataille de Borny allait commencer. Peu à peu la victoire sembla revenir vers nos bataillons, et Decaen, au plus fort de la mêlée, luttait avec avantage.
Tout à coup une balle le frappa au genou. Son aide-decamp, le commandant Munier, brave et digne officier s'il en fut, raconte ainsi ce douloureux événement : « A ce moment, le général ne prononça ni une parole, ni une plainte. J'étais à ses côtés, et je ne m'aperçus qu'il était blessé qu'en voyant le sang ruisseler à flots sur son pantalon. Je lui proposai à voix basse d'aller chercher un cacolet pour le transporter à l'ambulance ; mais il n'y voulut pas consentir et me dit que ce n'était rien. Il resta à cheval encore une heure environ, donnant ses ordres avec autant de calme que s'il eût été dans son cabinet. Mais ayant voulu changer de position, son cheval reçut un coup de feu à l'encolure, et, tombant raide mort, entraîna le général dans sa chute. Aidé de quelques cavaliers de l'escorte, je le dégageai de dessous sa monture et le plaçai tout meurtri sur un cacolet. Il ne voulait pas quitter le champ de bataille ; mais heureuse-
ment le maréchal Bazaine étant passé près de lui, le détermina à se retirer, en lui disant que sa présence n'était plus nécessaire. »
Transporté à Metz « le général Decaen subit de douloureuses opérations. La balle prussienne fut extraite, mais elle avait déchiré tout sur son passage et la blessure prenait un caractère alarmant. Le jour vint où les médecins déclarèrent que la mort était proche. L'aumônier du 3e corps, M. l'abbé Echenoz, fut alors appelé. Le général, ayant toute sa connaissance, le reçut avec une résignation admirable. Lorsque les pieuses cérémonies furent terminées, l'héroïque blessé fit ses adieux à l'aumônier en ajoutant: « Maintenant que j'ai fait mon devoir, monsieur l'abbé, allez faire le vôtre. » Et celui-ci, tout ému, retourna vers les soldats blessés.
Le 2 septembre 1870, à midi, Théodore Decaen abandonna la terre. Ce fut l'heure où la France s'engloutissait dans le gouffre de Sedan. Son dernier regard sur le champ de bataille lui avait donné l'espoir d'une victoire ; il mourut sans connaître Sedan, sans assister au martyre de Metz, sans voir nos provinces foulées aux pieds de l'étranger, sans entendre le cri déchirant de la patrie, sans être témoin des funérailles de notre vieille armée. Avant de rappeler à lui cette grande âme de Français, Dieu n'a pas voulu l'affliger.
Il avait toujours été bon , simple , religieux. Le 13 août 1855, Decaen écrivait à sa femme, des tranchées de Sébastopol : « Sois sans inquiétude sur mon compte, et n'oublie pas que je garde sur moi, dans mon petit sachet, les médailles que tu m'as données avec les cheveux de ma sainte mère, et que je les embrasse chaque soir, en remerciant Dieu de sa protection si marquée et de tout ce qui m'arrive d'heureux... »
D'autres ont pu l'égaler comme général, nul ne l'a surpassé; nous pensons que le grand commandement d'un
corps d'armée, en développant son expérience, aurait fait du général Decaen un chef de la taille des Desaix, des Kléber, des Soult et des Suchet.
Combien ne devons-nous pas regretter qu'avant la déclaration de guerre, l'empereur Napoléon III n'ait pas réuni un conseil très peu nombreux, où se seraient groupés les Ducrot, les Decaen, les Ilaoult et quelques autres encore, dont les voix étaient plus autorisées que celles qui se sont fait entendre et écouter !
S'il y avait des chefs dont les grades faisaient sourire de pitié, il y en avait un plus grand nombre encore dont les uns étaient bons et les autres parfaits. Decaen était de ces derniers. On peut dire de lui qu'il faisait honneur à l'armée française.
JI
Désormais Bazaine va livrer de nombreux combats qui nous feront perdre une grande quantité d'hommes. Cette armée est réellement assiégée. Ses efforts pour entreprendre une véritable campagne sont toujours inutiles.
Le 14 août, on a livré la bataille de Borny et de Pange.
Le 16 août, Rezonville ou Gravelotte, ou Vionville, ou Mars-la-Tour.
Le 18 août, Saint-Privat, ou d'Amanvilliers.
Le 26 août, affaires de Rupigny et de Malroy;
Le 31 août et le 1er septembre, bataille de Noiseville ou de Servigny;
Le 27 septembre, combat de Peltre ;
Le 2 octobre, combat de Ladonchamp ou Saint-Remy;
Le 7 octobre, combat des Tapes, ou de Saint-Remy, ou de Woippy;
Le 28 octobre, capitulation de Metz.
Pendant la dernière quinzaine du mois d'août, nous combattons énergiquement cinq fois ; en septembre deux fois, le 1er et le 27. Enfin, pendant le mois d'octobre, nous ne livrons que deux combats. L'armée s'affaiblit de jour en jour, jusqu'à l'heure fatale où toute résistance deviendra impossible.
Sans être un génie, comme le supposaient les ennemis de l'Empire, le maréchal Bazaine avait toutes les capacités nécessaires pour s'éloigner des murs de Metz dès les premiers jours. Il a été jugé par un conseil de guerre et condamné à la peine de mort. Ses services antérieurs et son titre de maréchal de France lui ont conservé la vie sans pouvoir conserver son honneur.
Le 18 août, une grande bataille se livra. C'est la défense des lignes d'Amanvilliers (ou la bataille de Gravelotte). Le maréchal Ganrobert y fut magnifique. Dans cette bataille, l'ennemi nous avait opposé 230.000 hommes, tandis que nous n'avions pu mettre en ligne que 120.000 hommes. L'effort des cinq corps d'armée prussiens, soit 130.000 hommes, fut porté tout entier sur les 50.000 hommes des 4e et 6e corps qui se trouvaient sur notre droite.
Les pertes de la journée furent, du côte des Prussiens, de 520 officiers et 13.000 hommes, sans compter celles des 2e, 7e et 8e corps. Les nôtres s'élevèrent à 500 officiers et 11.000 hommes hors de combat.
Le surlendemain, 19 août, on resserre les lignes autour de Metz. Le mouvement ordonné peadant la nuit s'exécute sans que l'ennemi l'inquiète. Le commandant en chef, maréchal Bazaine, établit son quartier général au ban Saint-Martin. Les soldats, accablés de fatigues, décimés par les combats, ne cessent de répéter : Que se passe-t-il? Pourquoi ne nous parle-t-on pas ? Notre régiment a repoussé l'ennemi et nous reculons
En effet, le commandement ne se met pas en communication avec les troupes. Il n'y a ni ordres du jour, ni félicitations. Les distributions sont insuffisantes et, pour vivre, les soldats déterrent des pommes de terre dans les champs. « Les pommes de terre ont sauvé l'armée », disait un officier de troupe.
Dans son journal si plein d'intérêt, un officier de l'armée du Rhin raconte que, chemin faisant, il fut accosté par un paysan requis depuis le commencement du mois pour les convois ; il voulait retourner dans son village; son frère y a été tué par les Prussiens; ses quatre chevaux ont été enlevés par l'ennemi. La misère et la ruine sont partout. « Il n'y a donc plus de soldats en France, puisque l'ennemi vient ainsi nous cerner jusque dans Metz ! » disait ce paysan.
Un orage éclate vers deux heures et vient ajouter aux difficultés d'installation. Le bruit court que les ressources en cartouches et en vivres sont des plus minimes. Sur la fin de la journée, le dernier courrier de Paris arrive à Metz. Le Cercle est fermé.
Le 20 août, on resserre encore les lignes. Les principaux officiers se communiquent une dépêche arrivée le soir : « Camp de Ghâlons, 19 août, 3 h. 35 du soir. Maréchal Mac-Mahon au maréchal Bazaine : Si, comme je le crois, vous êtes forcé de battre en retraite très prochainement, je ne sais, à la distance où je suis de vous, comment vous venir en aide sans découvrir Paris; si vous en jugez autrement, faites-le moi savoir. »
Bazaine répondit le même jour, mais sa dépêche ne fut connue que plus tard, lorsqu'on la retrouva à Saint-Cloud : « 20 août, maréchal Bazaine au maréchal de Mac-Mahon : J'ai dû prendre position près de Metz pour donner du repos aux soldats, et les ravitailler en vivres et en munitions. L'ennemi grossit toujours autour de nous, et je suivrai très probablement, pour vous
rejoindre, la ligne des places du Nord, et vous préviendrai de ma marche, si je puis toutefois l'entreprendre sans compromettre l'armée. »
L'intendant-général Wolf et M. de Préval, envoyés en mission dans l'intérieur, ne purent revenir. Un sousintendant militaire remplit donc les fonctions d'intendant en chef de l'armée. Malgré son activité, son zèle, son intelligence, ce fonctionnaire ne put réparer le temps perdu. Chargé d'établir l'état des ressources alimentaires, il supposa un effectif de 200.000 hommes et 50.000 chevaux (chiffres trop élevés). Voici le résultat de ses recherches : le 20 août, il existe dans les magasins et dans les gares de la ville de Metz : blé, 15 jours; farine, 15 jours; biscuit, l/2jour; riz et haricots, 5 jours; sel, 10 jours ; sucre, 15 jours ; café, 26 jours ; vin, 7 jours ; eau-de-vie, 8 jours; lard, 1/2 jour; avoine, 12 jours, à 4 kilogrammes la ration; viande, 6 jours, y compris le parc de réserve de la place de Metz.
Notre effectif n'était que de 140.000 hommes sans les blessés et la garnison de Metz, et 36.000 chevaux.
Le général en chef avait négligé de faire conduire aux camps toutes les ressources des villages environnants.
Le 22 août, on découvrit dans les magasins du chemin de fer quatre millions de cartouches dont on ignorait l'existence. Le maréchal Bazaine fait savoir aux troupes « que l'armée se trouve maintenant aussi largement approvisionnée en munitions qu'au début de la guerre. »
La question des vivres inquiétait les habitants. Déjà, le 5 août, l'autorité avait fait publier les tarifs de solde, de rations de vivres et de fourrages déterminés pour l'armée du Rhin. Des modifications étaient portées aux rations réglementaires : le 11 août, Metz étant déclaré en état de siège, on décida qu'il ne sera délivré qu'une ration par partie prenante.
Un officier français est envoyé en parlementaire pour
négocier un échange de blessés et de prisonniers. Il part suivi d'un trompette. « Malgré mon grand drapeau, malgré les sonneries éclatantes de mon trompette, je fus accueilli tout d'abord, comme il n'est arrivé que trop souvent de part et d'autre, par le feu des vedettes ennemies; l'erreur est reconnue, et je m'approche des avant-postes prussiens ; je les traverse, les yeux bandés, et remets à un officier que je ne vois pas la lettre dont j'étais porteur. On me conduit ensuite dans un chemin creux; et, mon bandeau enlevé, je puis regarder enfin les deux officiers qui, me tenant chacun par un bras pour me guider, m'ont fait traverser depuis une demi-heure les retranchements auxquels j'entendais travailler de nombreux soldats.
« Après les présentations d'usage, l'un de ces officiers
m'accompagne jusqu'au village voisin C'est là que je
dois attendre la réponse du général prussien. »
Notre officier, dont le nom est connu et admiré de toute l'armée, se laisse aller à de tristes pensées. Au temps de sa jeunesse, il parcourait joyeux les champs et les vignes des environs de Metz, il s'arrêtait dans ces villages si riches et si beaux, et maintenant tout y est désolation. Il est là entre deux officiers allemands, qui, malgré leur courtoisie, lui rappellent nos malheurs. « Vainement, les pauvres gens du village accourent à ma vue pour me conter leurs misères, leurs souffrances ; ils le disent et je ne le vois que trop, le pillage est partout... »
Le 24 août, nous faisons un premier échange de blessés et de prisonniers ; le lendemain 25, on parlait beaucoup d'ordres donnés pour tenter une sortie dans la direction de Thionville. Le 26 août, on se met en route, dès le matin, par un temps froid et pluvieux. Au moment du passage de la Moselle, on découvre que de deux ponts construits pour l'artillerie, un seul est en état de sup-
porter les voitures. Il en résulte un grand allongement dans la colonne et un retard considérable. La position se prend néanmoins en avant de Saint- Julien, par une pluie torrentielle, accompagnée de coups de vent impétueux et de violents éclats de tonnerre. Ce brusque changement de temps rendait assez difficile un mouvement offensif. Le maréchal Bazaine le jugea « inexécutable dans de bonnes conditions ; il réunit à la ferme de Grimont les commandants des corps d'armée et les chefs des armes spéciales , et le conseil fut d'avis que 1' armée devait rester sous Metz, parce que sa présence maintenait devant elle 200.000 ennemis, qu'elle donnait à la France le temps d'organiser la résistance, aux armées en formation, celui de se constituer, et qu'en cas de retraite de l'ennemi, elle le harcèlerait, si elle ne pouvait lui infliger une défaite décisive. Quant à la ville de Metz, elle avait besoin de la présence de l'armée pour terminer les forts, leur armement, les défenses extérieures du corps de place, et il fut reconnu qu'elle ne pourrait tenir plus de quinze jours, sans la protection de l'armée (1). »
Il eût été préférable de ne pas se mettre en route. Les troupes reprirent leurs positions, en exprimant un vif mécontentement.
Une pluie torrentielle inonde les camps, et, le 27 août, les troupes établies dans les parties basses sont dans de véritables lacs. Le maréchal Leboeuf a remplacé le général Decaen dans le commandement de son corps d'armée. Depuis le 25 août, une division importante de cavaliers a été formé sous les ordres du général Desvaux. Il comprend la division de la garde impériale et la division Forton. Cette masse de chevaux est internée dans l'île Chambière.
Dimanche, 28 août, la pluie continue ; dans le conseil de guerre du 26, il a été convenu que, pour soutenir le
(1) Rapport sommaire sur Les opérations de l'armée du Rhin,
moral des troupes, on fera des coups de mains destinés à harceler l'ennemi et à augmenter nos ressources. Les campagnes, aux environs de Metz, sont complètement dévastées.
Quoique le conseil de guerre eût déclaré que la ville de Metz avait besoin de la présence de l'armée, il est question, le 30 août, de nouveaux projets de sortie. Les commandants de corps d'armée avec lesquels on est relié par un fil télégraphique sont avertis que peut-être un mouvement se fera de midi à une heure. On prescrit de distribuer de suite la ration de biscuit et les deux jours de lard de réserve. En quelques minutes, cet ordre qui semblait avoir un caractère mystérieux est connu de toutes les troupes et même de la ville de Metz. Il en a toujours été ainsi, non seulement à l'armée de Metz, mais surtout pendant le siège de Paris, où les Prussiens connaissaient tous nos projets avant leur exécution.
Vers dix heures, l'opération projetée est suspendue. Mais les troupes doivent se tenir prêtes à marcher, les soldats malingres sont renvoyés à Metz et les bagages réduits au strict nécessaire.
On va donc tenter une sortie dans la direction de Thionville. Pourquoi cette nouvelle résolution ? Voici les bruits les plus accrédités : Le maréchal Bazaine aurait reçu une lettre lui annonçant que l'armée de Mac-Mahon s'approche de Stenay (1). En outre, un des agents envoyés au dehors, et rentré le 30 août, a apporté des renseignements qui paraissent exacts.
11 est parti de Metz le 26 avec les lettres du Maréchal pour l'Empereur ; il est arrivé à Verdun le 27 ; là il a appris que le maréchal de Mac-Mahon est passé non loin de la place, remontant sur Stenay et Montmédy, et que, le 24, Verdun a été attaqué par des Prussiens ; il ajoute qu'à son retour il a rencontré le 3e corps sur la route de
(!) Lettre datée de Reims 22 août, parvenue à Metz le 30.