‹ Récits militairesChapitre 4 sur 12 · MAC-MAHON · texte numérisé non relu

MAC-MAHON

Verdun, et que le prince Frédéric-Charles est venu le 29 de Doncourt à Briey.

Ces renseignements étaient excellents. Le 31 août, commencèrent les combats de Sainte-Barbe. On ne profita pas de l'élan des troupes pour franchir les obstacles. La nuit venue nous occupions Servigny, après une rude journée, et nos soldats étaient tellement près des Allemands que les conversations de l'ennemi arrivaient jusqu'à nos avant-postes. Les officiers du 33e d'infanterie affirment avoir entendu très distinctement les paroles suivantes, dites par un Prussien à l'un de ses camarades : « Aujourd'hui les Français nous ont bien battus ; s'ils nous poursuivent cette nuit, nous sommes perdus, car nous n'avons plus de munitions, et nous ne sommes pas en forces ; mais, gare à eux, s'ils attendent à demain : nous aurons notre revanche. »

On ajoute que, le matin du 1er septembre, un jeune officier prussien, prisonnier, interrogé par un de nos généraux, lui aurait dit, en entendant le canon : « Hier, vous auriez pu enlever la position ; n'y comptez pas aujourd'hui : elle est trop forte. »

Le 1er septembre, pendant que l'armée de Mac-Manon livrait la bataille de Sedan, celle de Bazaine combattait à Sainte-Barbe. C'était la deuxième journée et l'attaque recommença dès le matin. L'ennemi avait employé la nuit à faire arriver de nouvelles forces, tandis que de notre côté les troupes fatiguées n'étaient même pas relevées par les réserves.

Le combat fut acharné. Mais, vers onze heures, la retraite des nôtres devint nécessaire.

Dans les deux journées de lutte, les pertes sont à peu près égales des deux côtés : 150 officiers et 3.400 hommes hors de combat.

Le 2 septembre, l'armée reprend ses positions autour de Metz.

RKCITS MILITAIRES il

Le dimanche 4 septembre, on commence à distribuer la viande de cheval ; cette distribution est faite sous la surveillance des vétérinaires. Le taux de la ration est élevé à 350 grammes avec maintien du quart de litre de vin accordé le 22 août. Le sel commence à faire défaut.

Le 6 septembre, de vagues rumeurs circulent en ville et dans les camps. On parle d'une grande bataille perdue par nous à Sedan le 1er septembre ; on dit que l'armée de Mac-Mahon a capitulé, que l'Empereur est prisonnier des Prussiens. Mais les rumeurs ne se confirment pas, et l'anxiété augmente d'heure en heure.

On éprouve, le 7 septembre, un impérieux besoin de correspondre avec l'extérieur. On fait divers essais. Des vessies remplies de lettres sont lancées dans la Moselle; de petits ballons s'élèvent dans les airs, mais les réponses ne sont pas immédiates et le temps presse. Enfin, vers la fin de la journée du 7 septembre, l'armée de Metz apprend par des prisonniers faits à Sedan, et transportés à Metz par les Allemands, le terrible drame de Sedan. Ces prisonniers, étant au nombre de 600, ne pouvaient ni se tromper, ni tromper.

Le 8 septembre, l'ordre est donné à chaque régiment de cavalerie de livrer chacun dix chevaux, afin d'assurer le service des vivres. Gela fait mille chevaux. Ce nombre sera augmenté lorsque l'artillerie, le génie et le train livreront tous leur chevaux hors de service.

Le 10 septembre, pendant un orage qui dure depuis plusieurs jours, on apprend la proclamation de la République. Cette nouvelle est apportée par un soliat du 93e blessé à Rezonville qui s'est échappé d'Ars, et presqu'en même temps par un officier prisonnier à Sarrebruck qui vient d'être échangé.

Dimanche 11 septembre, toute l'armée connaît la révolution du 4 septembre. Les officiers sont attristés, les soldats espèrent que, d'après sa promesse, le roi de

Prusse, ayant vaincu Napoléon III, fera la paix avec la France. Les hommes qui prévoient l'avenir comprennent que ce pays, entre les mains des révolutionnaires, est livré pour longtemps aux aventures les plus périlleuses. On s'étonne, dans les états-majors, de voir le nom du général Trochu mêlé à des noms qui inspirent peu de confiance et peu d'estime.

Les journées sont longues et monotones. Le service journalier se fait le lendemain comme la veille. Des sentinelles sont tuées de part et d'autre ; la cavalerie envoie ses chevaux à l'abattoir. On xse réunit en groupes, les uns silencieux, les autres discutant; des nouvelles circulent, plus souvent fausses que vraies. Les esprits s'épuisent à creuser les secrets de la situation ; les paysans meurent de faim, sans abri et complètement ruinés. Le dimanche 11 septembre, les officiers faits prisonniers à vSedan sont conduits aux avant-postes et arrivent dans les camps de l'armée française. Ils annoncent que le prince royal approche de Paris, mais que la Russie et l'Autriche interviennent diplomatiquement.

« Il y aura bientôt 64 ans, dit M. Fay, aujourd'hui général, que Napoléon Ier poursuivait dans toute l'Allemagne l'armée prussienne battue à léna; dans une course rapide, ses généraux s'avançaient vers Magdebourg, Lubeck, suivaient les côtes de la Baltique, et toutes les forces ennemies capitulèrent devant eux. Quant à FEmpereur, il entrait, sans coup férir, dans Berlin, et il allait jusqu'à la Vistule achever la défaite de ses ennemis. Il battait à coups précipités et faciles la monarchie du grand Frédéric; il mettait à merci et humiliait le père du roi de Prusse actuel.

« Aujourd'hui, c'est le Roi qui abaisse le neveu de Napoléon, le monarque puissant que l'Europe a redouté pendant bien des années ! Aussi, étonné de ce triomphe si inespéré, le vainqueur s'écrie-t-il, après son entrevue

avec le vaincu : « Quel changement de destinée ! C'est comme un songe ! L'entretien a duré un quart d'heure, tous deux nous étions très émus de cette rencontre. Ce que j'ai ressenti, en songeant qu'il y a trois ans, à peine, j'avais vu Napoléon au faîte de sa puissance, je ne puis le décrire. »

le 14 septembre la pluie tombe, le ciel est sombre. Les officiers lisent un journal de Metz qui a eu la pensée de détacher de notre histoire une page pleine d'héroïsme. C'est sans doute une leçon que la plume a voulu donner à l'épée. Cette fois, les officiers acceptent la leçon, quelque dure qu'elle soit. Il s'agit de la lutte à jamais mémorable que Masséna soutint dans Gênes ; de cette capitulation si glorieuse, qu'au dire même de l'ennemi, « les vaincus paraissaient avoir dicté la loi aux vainqueurs. » A Metz, on avait quelque chose de plus qu'à Gênes, place étrangère que notre occupation faisait souffrir; Metz était une place française, très française, qui supportait avec un véritable courage la dure situation imposée par les circonstances. Aucune plainte, aucun murmure ne se faisait entendre. Le dévouement était complet, sans démonstration. C'était le calme de la force qui allait jusqu'à l'héroïsme... Oui, mais l'armée n'avait pas Masséna!

Au milieu du mois de septembre, le 14 et le 15, on continua à garder l'immobilité ; quelques coups de fusil se font entendre aux avant-postes, personne ne s'en préoccupe. Des soldats affamés dépassent les sentinelles pour déterrer quelques légumes. On voit, dans un champ, des fantassins des 4e et 6° corps, mêlés aux soldats prussiens et ramassant des pommes de terre. Les maîtres du champ se sont mis de la partie, et font la récolte avec les Prussiens et les Français. Les sentinelles, entre lesquelles se trouvaient les pillards, tirent des coups de fusil par-dessus les têtes, sans troubler le moins du monde les

ravageurs qui remplissent leurs sacs, silencieusement et sans la moindre émotion.

Le 15 septembre, les rations de vivres et de fourrages éprouvent des réductions sensibles.

On établit un service aérostatique. Chaque jour, lorsque le temps le permet, un ou plusieurs ballons sont lancés. Tous les regards les suivent et les cœurs battent eu voyant les messagers se perdre daus les airs. Un officier fort distingué, M. Fay, ne peut assister à ces départs sans se rappeler chaque fois les magnifiques strophes que Schiller met sur les lèvres de Marie Stuart :

« Et les nuages, qui courent vers le midi, ils vont chercher de la France les lointains rivages. Nuages légers, voiliers des airs, qui pourrait s'élancer avec vous dans l'espace ! qui pourrait vous suivre dans votre marche rapide ! Saluez amicalement pour moi le pays de ma jeunesse. Je suis prisonnière, je suis dans les fers ; hélas ! Je n'ai pas d'autre messager que vous. Rien n'entrave la liberté de votre course, vous n'êtes pas soumis à cette reine. »

Ces ballons emportèrent quelques lettres, qui, tombées en territoire ami, furent envoyées aux familles des assiégés.

Depuis le 15 août, aucun journal français n'était parvenu à Metz. Le 16 septembre, deux prisonniers échappés d'Ars apportèrent le Moniteur du 7, et le Volontaire du 10. Les officiers se précipitèrent sur les journaux pendant toute la journée. Le soir, on les lut encore à la clarté des bougies; la lecture se faisait à haute voix, et la foule écoutait en silence. Puis les commentaires allaient leur train. Le Volontaire donnait des détails sur la bataille et la capitulation de Sedan, tandis que le Moniteur faisait connaître l'organisation du gouvernement de la Défense nationale, et les événements dont Paris avait été le théâtre.

Les lô et 17 septembre le temps est beau, mais froid. L'armée ne fait aucun mouvement. On se procure à Magny-sur-Seille7.500 gerbes de blé, conquête précieuse à cette époque. Le 16 septembre, dans la soirée, le maréchal Bazaine envoie son premier aide-de-camp en parlementaire au prince Frédéric-Charles, pour lui demander des nouvelles de l'intérieur de la France. Le prince répond le 17 que le roi de Prusse s'est avancé de Sedan jusque sous les murs de Paris, sans avoir rencontré la moindre résistance, et que la République, proclamée dans la capitale, n'est pas reconnue par toutes les provinces.

A dater du 18 septembre, on mange 250 chevaux par 24 heures, soit 50 par corps d'armée. A peine peut-on nourrir ceux qui restent. Pour y parvenir, on invite les cavaliers à cueillir les feuilles des arbres, et l'on prescrit de les donner comme fourrage. Les intendants achètent des champs de luzerne, et même des carrés de vigne pour les chevaux de leur corps d'armée. L'entrepreneur de la viande de boucherie achète les chevaux 230 francs pièce; il les paie le même prix aux officiers, quelle que soit la valeur des chevaux.

Les campements de cavalerie font peine à voir. A chaque instant, des chevaux tombent pour ne plus se relever. Leur maigreur est extrême et dans peu de jours l'abattoir n'en voudra plus; dans l'île de Ghambière, c'est par centaines qu'on les livre aux bouchers. On ne peut distribuer ni foin ni paille et les malheureux chevaux ne sont soutenus que par une poignée d'avoine. Les officiers font d'énormes sacrifices pour conserver leurs montures, qui sont nécessaires pour le service, mais peu à peu ils se séparent de leurs vieux compagnons de guerre. Beaucoup ont les larmes aux yeux en songeant que ces chevaux leur ont sauvé la vie.

De temps en temps des prisonniers français s'échap-

peut d'Ars et se sauvent à Metz, pour reprendre leur place sous le drapeau de la France. Le 19 septembre, un caporal, prisonnier depuis un mois, reparaît à son corps. On l'entoure pour avoir des nouvelles. Il raconte que les Prussiens s'installent autour de Metz et construisent des baraquements pour l'hiver; ils reçoivent des convois de vêtements chauds, des vivres, du tabac, des cigares. Chaque Prussien a cinq cigares par jour. Leurs femmes les ont rejoints; beaucoup d'entre elles, venues d'Allemagne avec des voitures, ont pris, dans les maisons, le linge, les meubles et les ont emportés chez elles. Le pays est épuisé par les réquisitions de toutes sortes. La misère est affreuse.

Les prisonniers faits à Sedan et envoyés à Metz racontent qu'ils ont été cruellement traités; les Prussiens ne leur donnaient rien à manger, ils injuriaient les bourgeois et paysans français qui apportaient un morceau de pain aux prisonniers. L'un deux affirme qu'il a vu de nos officiers tendre la main pour avoir un peu de nourriture. Nos soldats indignés ne cessent de répéter que ce n'est pas ainsi qu'on fait la guerre, et que la Prusse se déshonore. Que de haines amoncelées ! En mourant, les pères les transmettront à leurs enfants.

Après Iéna, Napoléon Ier, empereur d'un grand peuple, respectait le malheur.

Le 20 septembre est Taniversaire de la victoire de l'Aima. On se souvient aussi de Valmy, où les Prussiens de Brunswick furent mis en déroute.

L'affaire de Lauvallières a lieu le 22 septembre. Cette opération, qui avait pour but de se procurer de la paille et d'autres denrées dans le village de Lauvallières, réussit parfaitement. Il est à regretter qu'elle ne se renouvelle pas sur d'autres points. Le lendemain, 23 septembre, on exécute sur Vany une opération semblable à celle de Lauvallières. Cette fois les Prussiens prennent les armes et

nous devons renoncer à nous approvisionner. Pour la nourriture des chevaux, on a recours aux sarments de vigne.

Le 24 septembre, on annonce que le sucre, le sel, et autres denrées vont manquer. Il y a encore du blé pour vingt jours et de l'avoine pour cinq jours seulement.

Les soldats travaillent aux fortifications permanentes et passagères. Le bruit court dans les camps que des négociations vont s'entamer. Le quartier du commandant en chef est fort agité, on va, on vient, mais on ne parle pas. On ne sait donc rien de positif, et les suppositions vont grand train. Un journal envoyé des avantpostes prussiens donne lieu à de nombreux commentaires ; il est dit dans cette feuille : « La Prusse ne peut traiter qu'avec l'Empereur, ou avec le maréchal Bazaine qui tient de lui ses pouvoirs. »

Napoléon III étant prisonnier, Bazaine jouerait le rôle de souverain. Cette perspective lui souriait assez. Les officiers font observer que, contrairement aux lois de la guerre, des parlementaires sont venus deux fois s'entretenir avec le maréchal Bazaine. L'honneur militaire pourrait éprouver quelqu'atteinte de ces a parte dans les coulisses. Le 23 septembre, un bourgeois se présente à nos avant-postes, à huit heures du soir. Il est reçu par M. Arnoux-Rivière, commandant des francs-tireurs et des grand'gardes à Moulins. Cet homme déclare qu'il a pour mission de demander au Maréchal le rapatriement de huit médecins luxembourgeois neutralisés par le brassard, et retenus irrégulièrement à Metz. M. Arnoux- Rivière conduit immédiatement lui-même, en voiture, le bourgeois au quartier-général du maréchal Bazaine.

Le personnage se nommait Régnier; sa qualité était d'occuper un emploi fort important dans la police prussienne. L'aveu de cet espionnage se trouve dans les mémoires posthumes de M. le docteur Stiéber, conseiller privé du gouvernement prussien, mort récemment préfet de police de Berlin. Le docteur Stiéber déclare que Régnier était un agent de la police prussienne. Il n'existe donc plus le moindre doute sur Régnier qui remplissait une mission dans l'intérêt de la Prusse.

Le jour même de son arrivée, c'est-à-dire le 23 septembre, l'espion eut une entrevue secrète avec le maréchal Bazaine. Cette entrevue se prolongea jusqu'à onze heures du soir. Le prétexte de sa venue dans le camp français n'exigeait pas une aussi longue conversation; dix minutes suffisaient, en présence de l'état-major. Régnier repartit le soir même pour se rendre auprès du prince Frédéric-Charles et lui faire part de son entrevue avec Bazaine.

On ne comprend pas sans peine la légèreté du général en chef de l'armée française, qui donne sa confiance à un inconnu venu avec l'autorisation du général ennemi. On a connu depuis les ouvertures faites par Régnier au maréchal Bazaine. L'espion prussien se présentait comme envoyé par l'Impératrice. Mais aucun pouvoir, aucun papier n'établissaient la réalité de sa mission. Bazaine ne lui en demanda même pas, et se contenta de dire, plus tard : « Il m'a montré la photographie de la maison qu'habitait l'Impératrice à Hastings et je m'en suis contenté. »

Régnier ne put franchir les lignes prussiennes à minuit et dut coucher à Moulins. Le 24, à 5 heures du matin, il traversa les postes ennemis pour se diriger sur le château de Corny, quartier-général du prince Frédéric- Charles. A midi le drapeau parlementaire fut arboré de nouveau sur la route d'Ars, Régnier reparut et

M. Àrnoux-Rivière le ramena chez le maréchal Bazaine. Pendant le trajet l'espion causa plus librement que la veille ; il avait pris un air d'importance, et laissé entendre à son conducteur qu'il avait apporté une lettre de ilmpératrice. Le maréchal Bazaine y était invité à prendre en main la cause de la Régence, à la soutenir avec son armée et à demander au maréchal Canrobert ou au général Bourbaki l'appui de leur nom et de leur épée pour opérer cette Restauration.

Tout cela n'était que mensonges. L'espion s'était en effet présenté chez l'Impératrice qui avait refusé de le recevoir. Bazaine fut moins prudent et entra dans les idées que lui développa Régnier. Ces idées semblent donc avoir été inspirées par le gouvernement prussien. Elles souriaient aux ambitions du maréchal Bazaine, auquel le titre de Sauveur faisait espérer des fortunes politiques et autres.

Il y eut entre le Maréchal et Régnier de longs pourparlers dont le Maréchal ne fit pas longtemps mystère. Régnier dit au général en chef que la Prusse n'entendait pas traiter avec le gouvernement provisoire, ni avec une République ; qu'elle ne reconnaissait comme gouvernement du pays que l'Empire ou ses représentants, et Bazaine en particulier.

A ces ouvertures, le Maréchal répondit par ces conditions : « l'armée partirait de Metz avec armes et bagages et se retirerait sur un point du territoire déterminé, dans une zone neutralisée, où l'on convoquerait le corps législatif et le sénat, tels qu'ils existaient à la dernière session. La Prusse s'engagerait à débloquer la place de Metz, sur laquelle le maréchal Bazaine ne se reconnaissait aucune action ; le roi de Prusse laisserait autour de la ville, qui restait soumise à l'autorité du général Coffinière, un rayon assez étendu pour permettre à la population et à la aarnison de subvenir aux besoins de leur nourriture.

Elle consentirait en même temps à retirer son armée de dessous les murs de Paris et à la reporter sur une ou plusieurs positions qui seraient déterminées.

« Cet état de choses serait ainsi maintenu jusqu'au moment où les deux Chambres auraient statué sur l'établissement d'un gouvernement régulier, dont la reconnaissance pourrait être consacrée par la sanction d'un plébiscite.

« De son côté, la Prusse s'engagerait à reconnaître le gouvernement, quel qu'il fût. Quant à la décision prise par les deux Chambres, fût-elle ou non appuyée par le vote de la nation, elle devrait être considérée comme ayant force de loi pour le pays et l'armée. La mission du maréchal Bazaine aurait alors pour but de rétablir l'ordre en France et d'y faire reconnaître le gouvernement acclamé par ses représentants. »

Ces projets peuvent se résumer en peu de mots : abdication de Napoléon III en faveur de son fils, avec une régence dont le maréchal Bazaine occuperait la place principale.

Le maréchal Bazaine s'était fait de singulières illusions sur sa puissance. Il n'exerçait pas le moindre empire sur les troupes auxquelles il n'accordait aucun intérêt. Le bien-être des soldats, nourriture ou campement, ne le préoccupait nullement ; il vivait à part, n'adressant pas à son armée les encouragements et les félicitations d'usage.

Le maréchal Bazaine avait rencontré, en lisant l'histoire, des généraux qui s'inspiraient de l'esprit de leurs soldats et s'en servaient pour leurs propres desseins. Mais ces généraux étaient doués de qualités éclatantes ; les uns avaient le génie en partage, les autres s'appuyaient sur de grandes conquêtes. Bazaine avait même vu, dans les annales du Bas-Empire, les prétoriens disposer du pouvoir souverain en faveur d'un général. Mais

lui, maréchal de France, sans popularité, sans prestige, sans richesses pour acheter les prétoriens, devenait insensé, en songeant un seul instant qu'une incontestable bravoure personnelle et un bâton de maréchal suffisaient pour disposer du sort de son armée.

Un officier supérieur de l'armée du Rhin a porté ce jugement : « Si l'esprit de discipline lui assurait une obéissance absolue dans les actes militaires, en face de l'ennemi, pouvait-il y compter de même, le jour où il viendrait exiger de ses soldats et de ses officiers leur adhésion à ses desseins politiques et leur coopération à une véritable guerre civile ? Une telle pensée est tellement odieuse, qu'on ne comprend pas comment le Maréchal a pu s'y arrêter et croire à sa réalisation ; il fallait que la nécessité fût bien grande ou que Régnier trouvât un terrain bien préparé. »

Après l'entretien du maréchal Bazaine et de Régnier, le premier monta à cheval pour aller conférer avec le maréchal Ganrobert et le général Bourbaki. Il rentra vers trois heures à son quartier-général et y retrouva le sieur Régnier, qui l'attendait enfermé dans son cabinet, où nul n'avait pu pénétrer. Peu de temps après le maréchal Ganrobert arrivait, suivi de près par le général Bourbaki. Pendant deux heures, ces quatre personnes discutèrent. Durant cette journée Régnier ne sortit pas du cabinet de Bazaine dont les portes étaient interdites ; seul le maréchal Lebceuf, qu'on n'osa pas arrêter, y entra vers quatre heures ; mais au silence qui s'établit, à l'accueil qui lui fut fait, il comprit qu'il était de trop et se retira immédiatement. On a su depuis que Régnier insista pour que le maréchal Ganrobert ou le général Bourbaki se rendît auprès de l'Impératrice. Il ne put cependant laisser ignorer que le comte de Bismarck avait approuvé la négociation, et que le départ de l'un des officiers-généraux était autorisé par lui. Régnier

ajouta qu'il en apportait l'assurance officielle du prince Frédéric-Charles.

Le maréchal Canrobert refusa formellement d'abandonner son poste ; il n'avait pas fait abnégation de la haute situation à laquelle l'appelait son ancienneté de grade et ses services, pour se séparer de ses troupes au moment du danger et des souffrances qu'il voyait arriver.

Il répugnait au général Bourbaki de changer son rôle de soldat pour celui de négociateur. Mais on fit appel à ses sentiments chevaleresques, on lui montra le souverain malheureux, on fît vibrer toutes les cordes généreuses de son cœur, et il finit par céder comme le plus jeune. Mais ses instincts militaires lui firent deviner qu'il accomplissait un sacrifice. Il exigea du maréchal Bazaine un ordre écrit qui pût le couvrir vis-à-vis de l'armée et des troupes confiées à son commandement. L'ordre fut signé et Bourbaki se retira en toute hâte pour se préparer au départ.

L'espion avait réussi et le maréchal Bazaine était compromis : entre nos ennemis et lui, il y avait un secret, nous devrions dire une intrigue mystérieuse. Régnier savait dans quel état déplorable se trouvait l'armée de Metz, il avait arraché à Bazaine plus d'un aveu et le maréchal de France était jugé par l'espion à sa juste valeur. L'espion savait que le Maréchal déposerait volontiers son épée pour se glisser dans la voie fatale des intrigues voisines des trahisons.

Habillé en bourgeois, mêlé au groupe des médecins étrangers que l'on renvoyait, le générai Bourbaki se disposait à partir. Mais le maréchal Bazaine ne voulait pas que cette sortie se fît le jour. Il lui fallait l'obscurité de la nuit, et il gagna du temps, en offrant à dîner à ceux qui s'en allaient. On atteignit ainsi huit heures du soir. Personne n'eût pu reconnaître le général commandant la

garde impériale, au milieu du cortège que conduisait l'espion prussien.

Gomme la veille, les grand'gardes ennemies ne laissèrent pas approcher et Ton coucha à Moulins. Dans la matinée du 25, Bourbaki traversa les positions de l'armée prussienne et se dirigea sur le Luxembourg d'où il devait gagner la Belgique et l'Angleterre.

Dans la même journée du 25, un ordre du jour très bref annonça à l'armée que le général Desvaux prenait le commandement de la garde impériale en remplacement du général Bourbaki en mission.

Les corps d'officiers se montrèrent inquiets de ces mystérieuses démarches. Les troupes éprouvèrent une vive émotion et la ville de Metz s'agita. On parlait avec indignation de démarches faites par le maréchal Bazaine auprès du prince Frédéric-Charles, et de la présence chez le Maréchal d'un envoyé de M. de Bismarck. Dans les réunions publiques de la ville, dans les rangs de la garde nationale, on accusait hautement Bazaine de vouloir livrer la ville à l'ennemi. Le départ de Bourbaki ne put qu'ajouter au trouble des esprits.

Mais une grande partie de la population ne croyait pas à ce départ. La popularité de Bourbaki donnait lieu aux bruits les plus singuliers. Les uns disaient qu'ayant voulu s'opposer aux trahisons de Bazaine, il était emprisonné; d'autres prétendaient qu'il avait été tué en duel par Bazaine; beaucoup venaient aux camps pour découvrir sa prison, qui était, disait-on, la vieille tour d'un bastion. Une députation de la garde nationale se rendit même à l'Ecole d'artillerie pour délivrer Bourbaki.

Celui-ci, en sortant de Metz, était convaincu qu'il se rendait auprès de l'Impératrice, que sa mission serait de courte durée, et qu'il reviendrait prochainement reprendre son commandement. L'assurance lui en avait été donnée parle sieur Régnier.A Bruxelles, le brave

général vit quelques personnages politiques, et leurs discours mirent le doute dans son esprit. On lui fit entendre qu'il avait été dupe d'une intrigue et que le maréchal Bazaine l'avait sacrifié à des projets ambitieux,, Malgré sa juste indignation, il poursuivit sa route etse rendit à Hastings. En le voyant, l'Impératrice éprouva une extrême surprise et s'écria : « Général, que venezvous faire ici?... m'annoncer sans doute un nouveau malheur... la capitulation de Metz... la destruction de l'armée de Bazaine ! » — «Mais non, madame, dit le général Bourbaki... Votre Majesté ma demandé et me voici... »

Puis, il raconta ce qui s'était passé entre l'espion prussien et le maréchal Bazaine. L'Impératrice émue, tremblante , comprenant à peine , se souvint qu'un sieur Régnier avait sollicité une audience d'elle ; mais dans sa profonde affliction, l'auguste exilée se renfermait dans une solitude absolue. Régnier lui était donc inconnu et personne n'était autorisé à parler au nom de l'Impératrice , qui repoussait avec horreur toute pensée de guerre civile , fût-ce même dans un intérêt dynastique.

L'irritation de Bourbaki fut à son comble. Sa dignité militaire était blessée et il écrivit au maréchal Bazaine une lettre chiffrée d'une singulière énergie. C'était donc une intrigue, non de diplomate mais d'espion, quelque chose de bas et d'autant plus blessant pour un soldat que l'empreinte de la Prusse était ineffaçable. Bourbaki voulut retourner à son poste, souffrant d'une blessure qui s'était rouverte. Le 4 octobre, il était à Luxembourg, attendant l'issue de sa demande au prince Frédéric- Charles. 11 ne doutait pas de la réussite. Mais le saufconduit lui fut refusé. Dans son désespoir, Bourbaki s'adressa au Foreign-Office, à lord Granville, et le pria d'user de son influence auprès du roi de Prusse pour obtenir sa rentrée dans l'armée de Metz. Le ministre

anglais se prêta à cette démarche qui fut mieux accueillie à Versailles qu'elle ne l'avait été au quartier-général de Borny. Les jours se passaient pendant cette correspondance, et Bourbaki n'ignorait pas la fatale date du 17 octobre, qui était le terme de l'existence de l'armée de Bazaine. Cette date approchait et peut-être la générosité du roi Guillaume n'avait-elle pour but que d'avoir un prisonnier de plus, et de priver les armées de province d'un chef très populaire.

Le général Bourbaki alla donc servir son pays du côté de la Loire.

Dans son Rapport sommaire le maréchal Bazaine déclara avoir tenté à diverses reprises (15 et 25 septembre), de se mettre en relation avec le gouvernement de la République. On doit en douter, car il eût fallu prendre un parti énergique et le Maréchal louvoyait.

Les habitants de Metz étaient admirables de dévouement et de patriotisme, les femmes surtout. Sans distinction de positions sociales, de fortune, ou d'âge, toutes les femmes se vouaient au service des blessés et des malades. Elles avaient pour elles seules une énorme ambulance organisée sur la promenade, où les blessés et les malades occupaient des tentes et des wagons. Le matin, elles faisaient les pansements, et tout le jour gardaient leurs malades, leur apportant la nourriture, les consolant, faisant la lecture, leur tenant lieu de sœurs et de mères. Leur charité ne se démentit pas un seul instant. Eh bien, le croirait-on, le maréchal Bazaine ne vint jamais à Metz, jamais il ne visita ses soldats blessés, jamais il n'exprima aux femmes de Metz la reconnaissance de la patrie française.

C'était là, cependant, le plus impérieux des devoirs.

Son bâton de maréchal, à qui le devait-il, si ce n'est aux soldats? Et les femmes de Metz ne représentaientelles pas toutes les femmes de France, mères, épouses, filles et soeurs?

Ah ! notre métier de soldat ne serait pas le premier de tous, si nous nous bornions à tuer ou à nous faire tuer. 11 est grand, il est pur, il est noble, il est beau, parce que nous avons charge d'âmes, parce que des hommes, nos semblables, mettent entre nos mains tout ce qu'ils ont de plus cher, leur vie et leur honneur. Sur un signe de nous, ils marchent ou s'arrêtent. Ils supportent toutes les privations et toutes les fatigues. Ils tombent épuisés sur le chemin et ne font pas entendre une plainte ; ils souffrent de la faim, de la soif, du froid, de la chaleur, et mettent en nous leur espoir. Sur un mot sorti de nos lèvres, sur un geste de notre main, ils se précipitent dans la mort. Et, lorsque nous visitons les blessés, ils se dressent sur leur séant, portent la main à leur front et saluent le chef, avant de fermer les yeux pour toujours.

Si, parmi nous, il en était un seul qui n'eût pas pour le blessé le plus profond respect, et un amour paternel, celui-là ne serait pas digne du commandement militaire.

Le plus bel éloge qu'on puisse faire d'un chef est de dire : Il aimait le soldat. Celui qui aime le soldat est aimé de lui; ainsi le veulent la justice des hommes et la justice de Dieu.

Joseph de Maistre a dit : « L'homme le plus honnête est ie militaire honnête. » Il est le plus honnête parce que sa carrière exige des vertus exceptionnelles , des sacrifices continuels et des qualités qui semblent s'exclure : la sévérité unie à la tendresse.

Le second empire ne considérait pas la carrière des armes sous un aspect aussi austère. Le maréchal Bazaine pouvait, sans trop de scrupules, se montrer indifférent au sort de ses blessés, et ne pas éprouver la moindre

reconnaissance pour les femmes qui comprenaient autrement que lui le nom divin de 'patrie.

N'était-ce donc rien, aux yeux de ce maréchal de France, que le souvenir d'un vieux soldat, rentré dans sa chaumière et racontant à ses fils le délire de la batailler suivi des douleurs de l'ambulance ? Se croyait-il tellement au-dessus de l'humanité, que les battements de cœur lui parussent une faiblesse?

Depuis que le conseil de guerre a brisé son bâton de maréchal, il s'est avisé de signer : Achille Bazaine, ex-fusilier au 37e de ligne. C'était pour poser sur son cachet de soldat une sorte d'empreinte démocratique. L'histoire lui aurait enseigné qu'au temps des aristocraties , les plus grands seigneurs du royaume savaient mieux que lui les devoirs du commandement militaire.

Le 22 décembre 1741, M. le maréchal de Belle-Isle, ancien gouverneur de Metz, général en chef, membre de l'Académie française, duc et pair de France, écrivait au ministre de la guerre, marquis de Breteuil :

« Du camp de ... « Il est fâcheux que l'on ait à remuer des troupes dans une saison si rude. Le froid excessif m'a fait penser à procurer à nos soldats un secours absolument nécessaire à leur conservation. L'idée m'en est venue par l'exemple des Bavarois, Saxons et Prussiens, qui ont tous par-dessous leur veste des camisoles croisées, sans manches, et qui entrent dans la culotte ; ils ont tous aussi des bas drapés. Je crois, Monsieur, que vous approuverez d'autant plus cette dépense, qu'elle ne coûtera rien au Roi, et que, d'ailleurs, rien n'est si essentiel que la conservation des hommes ; aussi avons-nous pris toutes les mesures possibles pour qu'ils soient bien nourris, bien soignés dans les hôpitaux que l'on a formés à Prague, Piseck et Pilsen... (1). »

(1) Les guerres de Louis XV, par le comte Pajol, général de division, Excellent ouvrage que tout officier devrait lire et méditer.

Mais, diront peut-être ceux qui mettent le présent au-dessus de l'avenir : les morts et les blessés étaient moins nombreux au temps du maréchal de Belle-Isle qu'à l'époque du maréchal Bazaine.

Voici ce que dit encore l'histoire sur la journée de

Dettingen : « Les officiers du régiment des gardes

cherchent à rétablir le combat et marchent hardiment à la tête d'un faible corps d'infanterie. 27 officiers sont tués sur place, sans compter les blessés... Le duc de Chartres, le prince de Glermont, l'arrière-petit-fils du grand Condé, le comte d'Eu, le duc de Penthièvre, malgré sa grande jeunesse, font des efforts inouïs. Le comte de Noailles a deux chevaux tués sous lui ; le duc d'Ayen, son frère, est renversé. Le marquis de Gontaut a le bras cassé par une balle, les comtes d'Harcourt et de la Mothe- Houdancourt tombent dangereusement blessés. Le duc de Rochechouart est tué sur place, ainsi que les marquis de Sabran, de Fleuri, les comtes d'Estrade et de Rostaing. 17 officiers et leur colonel en tête se font tuer pour reprendre l'étendard du régiment. Parmi les blessés, se trouvent : MM. de Montai, de Ségur, de Butkeley, Luttanges, duc de Biron, duc de Richelieu, duc de Luxembourg, d'Àpscher, de Boufflers, de Soubise, de Picquigny, de Duras, de Lorges, de Gontaut, de Beuvron, et un très grand nombre de soldats. »

On peut donc avoir été fusilier au 37* sans posséder les vertus militaires que les gentilshommes possédaient au sortir de l'enfance.

Revenons au siège de Metz, dont le sieur Régnier nous a éloigné, en mettant sous nos yeux cette intrigue dans laquelle le maréchal commandant en chef ne craint pas de compromettre son nom.

Nous sommes au 26 septembre. Les journaux de la localité se font les interprètes des réclamations des habitants. « Que fait l'armée? disent-ils. Elle entrave la

défense de Metz, diminue ses approvisionnements; qu'elle s'éloigne. »

Le 27 septembre, des opérations se font sur Peltre, Colombey et Laclonchamps. L'ordre du Maréchal au commandant du 2e corps est ainsi conçu : « Le général Lapasset m'a communiqué le projet arrêté pour exécuter le coup de main sur Peltre et au delà, si c'est possible. Il l'exécutera demain. » On invitait également le maréchal Lebceuf à se porter sur Colombey etLauvallières pour y prendre le fourrage et la houille. L'enlèvement du château de Ladonchamps était confié au 6e corps. Ces coups de main réussirent parfaitement. Nous ne pouvons résister au désir de rappeler l'affaire de Peltre, et de dire quelques mots sur le général Lapasset que la France a eu le malheur de perdre en 1875.

Parmi les faits d'armes qui firent briller une lueur d'espoir aux yeux de nos soldats, et jetèrent un dernier éclat sur nos armes, le plus brillant fut exécuté par la brigade Lapasset (brigade mixte), dans la journée du 27 septembre 1870, et qui est connu sous le nom de combat de Peltre.

Les vivres devenaient rares et bientôt allaient manquer. On avait appris qu'un convoi considérable appartenant à l'ennemi était en gare de Courcelles-sur-Nied. M. Dietz, ingénieur en chef du chemin de fer de l'Est, conçut l'entreprise hardie d'aller enlever ce convoi et de le ramener dans nos lignes.

Courcelles est à 10 kilomètres de Metz; pour y arriver, il fallait d'abord enlever les positions occupées par les Prussiens entre cette station et nos lignes, puis les conserver assez longtemps pour qu'une locomotive, avec un wagon blindé monté par 26 soldats, pût aller jusqu'à Courcelles prendre le convoi de vivres et le ramener à Metz.

La partie de l'opération qui avait pour but de chasser

l'ennemi de ses positions fut confiée au général Lapasset à la tête de sa brigade.

A neuf heures du matin la troupe se mit en marche, se dirigeant sur les villages de Peltre et de Mercy. Cinq bataillons déployés composaient la première ligne, soutenue par deux bataillons formant la réserve. Défense avait été faite de tirer un seul coup de fusil jusqu'à ce qu'on eût débordé et tourné les lignes ennemies. Tel était l'ascendant que le général Lapasset avait su prendre sur ses soldats, que pas un coup de feu ne se fit entendre avant son ordre. Le général avait pris ses mesures pour assurer la réussite d'une opération dans laquelle tout devait être prévu et réglé de la façon la plus minutieuse et la plus précise. Chacun savait ce qu'il devait faire.

Ce fut un beau spectacle que celui de cette ligne d'infanterie de plus d'un kilomètre s'avançant calme, résolue et silencieuse, sous une grêle de balles. Elle gagna la crête d'où elle allait se précipiter sur l'ennemi. Parvenue là, et comme au terrain de manœuvre, la ligne se sépara en deux, le 90e exécutant une conversion à gauche, pour attaquer le village de Mercy, pendant que le 84e conversait à droite, afin de prendre en flanc et déborder les Prussiens retranchés dans Peltre.

L'ennemi ne put tenir nulle part et abandonna ses positions, laissant un grand nombre de morts, de blessés et de prisonniers. La brigade Lapasset s'empara, en outre, d'une certaine quantité d'armes, de provisions et de bétail. Malheureusement des coupures faites en travers de la voie ferrée empêchèrent de pousser jusqu'à Gourcelles la locomotive qui devait ramener le convoi de vivres. Les Prussiens avaient été avertis par un de leurs espions qui vendait de l'eau-de-vie dans nos camps, et traversa les lignes françaises pendant la nuit. Les coupures du chemin de fer se firent immédiatement pendant que le général Lapasset commençait son attaque.

Averti de ce contre-temps, le général donna le signal de la retraite qui se fît dans le meilleur ordre et sans un coup de fusil.

Ce hardi coup de main si bien préparé, si admirablement conduit, releva un peu le moral de nos troupes, que l'inaction abattait plus que les fatigues et les privations.

Le général Lapasset reçut de toutes parts de chaleureuses félicitations, et les soldats surtout répétaient à l'envi qu'avec un tel chef ils marcheraient les yeux fermés. Le combat de Peltre fut le dernier effort de l'armée de Metz.

Au début de la campagne, Lapasset eut le commandement d'une brigade dans le corps du général de Failly, qui le chargea de mettre Sarreguemines en état de défense. Il devait se maintenir dans cette position pendant que le général de Failly se dirigerait sur Bitche avec son corps d'armée.

Le 6 août, après le combat de Forbach, le général Frossard, se repliant sur Metz par Sarreguemines et Puttelange, demanda au général Lapasset, qui n'était pas sous ses ordres, de former l'arrière-garde de son corps d'armée complètement dispersé. Une attaque des Allemands eût achevé ce malheureux corps. Lapasset n'était pas homme à refuser une mission de salut. C'est ainsi que la lre brigade de la 2e division du 5e corps se trouva séparée d'une façon définitive de son corps d'armée et rattachée au 2e, dont elle forma partie intégrante, sous le nom de brigade mixte. Cette brigade comprenait :

Le 84e de ligne, le 97e de ligne ; un détachement du 14e bataillon de chasseurs à pied ; une batterie du 2e d'artillerie, le 3e régiment de lanciers.

C'est avec ces troupes si peu nombreuses que le général Lapasset maintint l'ennemi, en faisant l'arrière-garde du corps Frossard, depuis Sarreguemines jusqu'à Metz.

Pendant les cinq jours que dura cette marche rétrograde, la brigade mixte fut sans cesse en contact avec l'ennemi et eut plusieurs engagements. La cavalerie, soutenue par les chasseurs à pied, culbuta souvent les escadrons prussiens.

Si la retraite du corps Frossard s'opéra tumultueusement, l'arrière-garde fît l'admiration de tous par sa discipline, son attitude militaire, son calme et sa fermeté.

Dans sa déposition au procès du maréchal Bazaine, le général Frossard a dit : « J'étais tranquille, la brigade Lapasset était là. »

Enfin, lorsque le maréchal Bazaine donna l'ordre de faire porter les drapeaux à l'arsenal de Metz pour y être brûlés, Lapasset répondit au général Frossard qui lui transmettait cet ordre : « Mon général, la brigade mixte ne rend ses drapeaux à personne et ne se repose sur personne de la triste mission de les brûler ; — elle l'a accompli ce matin ; j'ai entre les mains les procès-verbaux de cette lugubre opération. »

Dans cette circonstance, l'indignation de son âme si fière fut plus forte que la discipline. Son cœur, embrasé de patriotisme, se révolta à la pensée de livrer les drapeaux que sa brigade avait promenés sur les champs de bataille. Il aimait, il vénérait ces drapeaux témoins des morts glorieuses de ses officiers et de ses soldats. Pour la première fois, durant sa longue carrière d'obéissance, le général Lapasset ne put obéir.

Un douloureux pressentiment lui faisait deviner que Bazaine ne brûlerait pas nos drapeaux , mais les livrerait à l'ennemi, pour servir de trophées au roi de Prusse.

Quelques jours avant, Lapasset s'était rendu chez le maréchal Bazaine et lui avait dit que, pouvant compter sur sa brigade à la vie et à la mort, il désirait lui demander un effort héroïque pour échapper à la honte d'une

capitulation. Tous ses hommes le suivraient. Son projet était de se faire jour. Il avait, dans le début, étudié les points de passage et les directions à suivre pour rejoindre les troupes françaises opérant au dehors de Metz. Mais, avant de risquer la vie de ses 5.000 braves soldats, il voulait savoir quels étaient les projets du commandant en chef, afin de ne pas substituer une action individuelle à une action générale, si le Maréchal en voulait tenter une. Après avoir reçu le général Lapasset avec la plus grande bienveillance, le Maréchal fit briller à ses yeux. l'espoir d'une résolution énergique. En présence du maréchal Canrobert, Bazaine expliqua sommairement les directions que devaient suivre les diverses colonnes. Le général Lapasset, très ému de cette confidence, s'écria : « Nous sommes la dernière armée de la France, monsieur le Maréchal ! et si nous devons succomber, il faut que la postérité se découvre devant nous ! »

Dans celte entrevue suprême, Lapasset mettait tout son cœur, tandis que le Maréchal se jouait de lui.

Lapasset attendit avec confiance les ordres sur son rôle dans l'action héroïque de la sortie. Le premier ordre qui lui parvint fut de livrer ses drapeaux à l'ennemi par les mains de Bazaine !

Au milieu des douleurs de la patrie et de l'affaissement des caractères, lorsque tant d'illusions s'évanouissent, on s'arrête devant Lapasset et devant ceux qui lui ressemblent. Ils sont en petit nombre, et il importe de conserver leur mémoire.

Ces hommes, que nous voudrions donner pour exemple, sont ceux qui font plus que leur devoir. Faire son devoir Est chose facile; ne le pas faire est indigne d'un homme d'honneur. Lapasset a toujours fait plus que son devoir, ce qui n'est pas toujours aisé dans une société où l'intrigue et la médiocrité conduisent trop souvent aux fortunes, aux faveurs et aux emplois brillants. Mais le me-

rite consiste précisément à faire son devoir contre son intérêt, en ne songeant qu'au bon, au vrai et au juste.

Ferdinand-Auguste Lapasset était né en 1817. Il sortit de l'école militaire de Saint-Cyr à l'âge de vingt ans, avec l'un des premiers numéros, et fut admis dans le corps d'état-major où son père avait servi. Il fît, en Afrique, son stage d'infanterie et de cavalerie. Pendant vingt-sept ans, il servit en Algérie, parmi les distributeurs de récompenses, nul ne songea, ni pour la garde, ni pour les états-majors princiers, à cet officier qui combattait, administrait, et colonisait. Il avait, à l'heure de sa mort, 60 campagnes, et 58 ans d'âge seulement, ce qui lui donnait, militairement parlant, 118 ans.

Que dire d'un officier qui, depuis le grade de souslieutenant jusqu'à celui de général de brigade, sert toujours en guerre ; qui est aide-de-camp, chef de bureaux arabes de la plus haute importance ; qui commande les cercles et les subdivisions, est cité aux ordres à la suite des combats, ne prend pas le moindre repos, fait de l'Algérie une nouvelle patrie, et contribue à la conquête par un travail continuel? A ce métier les faibles succombent, tandis que les forts grandissent en caractère, en courage, en puissance de travail, et s'élèvent à des hauteurs qu'ils ne soupçonnent même pas. Il y a longtemps que l'on sait que dans la carrière militaire l'esprit s'endort souvent pour ne jamais se réveiller, ou bien qu'il se développe par le labeur, et s'étend d'une façon incroyable. Napoléon Ier dit, en parlant du maréchal Lannes, duc de Montebello : « Il était devenu très supérieur, je l'avais pris pygmée, je l'ai perdu géant. »

Dans des sphères moins étendues, le même phénomène se produit tous les jours ; mais nos ministres de la guerre ne cherchaient même pas à distinguer un pygmée d'un

géant, ou, pour dire plus vrai, la France n'a pas eu un seul ministre de la guerre depuis le maréchal Soult. C'est là le secret de nos défaites, de Wissembourg jusqu'à la capitulation de Paris, en passant par Frœschwiller, Forbach, Sedan, Metz, Orléans et le Mans.

Le soir même du combat de Peltre et de l'échec que le général Lapasset avait fait éprouver aux Prussiens, les flammes de l'incendie vinrent rougir le ciel à tous les points de l'horizon ; c'étaient les villages de Peltre, Golombey, et des Petites-Maxes qui brûlaient. Les Allemands se vengeaient des opérations de guerre les plus légitimes sur des populations inoffensives, sur des vieillards, des femmes et des enfants. Ils les chassaient de leurs chaumières et y mettaient le feu. « Un pareil fait est tellement horrible, a dit un historien (1), que nous nous abstiendrons de le juger, avant d'avoir lu le rapport officiel de l'état-major prussien. Pour que le prince Frédéric-Charles ait cru devoir donner de pareils ordres, il faut qu'il ait eu des raisons militaires ou politiques que nous ne sommes pas à même de connaître et dont l'importance pourra seule expliquer d'aussi sauvages dévastations commises de sang-froid. »

A la fin du mois de septembre, la ville de Metz présentait le plus douloureux des spectacles. Les rues étaient silencieuses, les magasins presque vides, des soldats estropiés se traînaient péniblement ; la petite vérole s'était déclarée à l'hôpital, on parlait de cas de typhus, de scorbut ; toutes les maladies semblaient se

(1) Metz% campagnes et négociations, par un ofticier supérieur de l'armée du Rhin. Ouvrage attribué a M. d'Amilau.

déclarer à là fois ; la mortalité des enfants prenait d'énormes proportions.

Le prix de toutes choses s'était considérablement accru. Ainsi, le kilo de bœuf se payait 9 francs ; le kilo de veau 14 francs ; de mouton 10 francs ; et tout cela était fort rare. La douzaine d'œufs valait 6 francs ; le kilo de haricots 3 francs, — d'oignons 4 francs, — de pommes de terre 1 fr. 20 ; — les 100 kilos d'avoine se payaient 50 francs, — de paille 25 francs.

L'armée avait sa viande et son pain, mais, pour le reste, elle exerçait une influence considérable sur les prix de la ville.

Au commencement du mois d'octobre, l'ennemi accorde à l'armée française une tolérance inespérée : la correspondance des familles. Les lettres sont emportées par des parlementaires ; quelques-unes arrivent du dehors. Les prisonniers allemands qui ne sont pas encore échangés jouissent aussi de la même faveur. De quelque côté qu'elle vienne, cette correspondance est soumise à la censure dans les deux camps.

Combien de lettres arrivent pour des hommes qui ne sont plus ! Du fond de l'Allemagne comme des rives du Rhône, les mères adressent à leurs fils des pages mouillées de larmes, elles demandent le retour de l'enfant et racontent les longues prières qu'elles adressent à Dieu. Elles parlent du village, du pasteur, des vieux parents et de la moisson prochaine.

Parfois aussi un père demande avec instances le corps de son fils, tombé dans quelque combat. Ne croyez pas que l'officier français soit sourd à cette prière d'une famille allemande. M. Fay, aujourd'hui général, est chargé de voir cette correspondance et il écrit dans son journal ces lignes qui font honneur, non pas à lui, mais à nous tous ses camarades : « On demande le corps de l'une de ces victimes, on le réclame avec instances, pour

le rendre à sa famille (en Allemagne). Je veux m'assurer par moi-même qu'il est impossible, ainsi qu on le prétend, de satisfaire à une prière aussi légitime, et je vais au cimetière de l'armée, dans l'île de Chambière. Là, le gardien me montre la tombe recouverte dans laquelle a été enterré, il y a un mois, le brillant hussard de Zietben; ils sont là 2.000 des deux nations, sur huit rangs de hauteur. On me conduit ensuite à la fosse béante qui doit recevoir les hécatombes que la mort fera ces jours-ci. Quel spectacle, et combien il est propre à rabaisser l'orgueil de l'homme ! Au fond de cette excavation vingt-quatre cadavres sont étendus côte à côte, enveloppés d'un linceul et à l'air libre ; quelques traits du visage, parfois la tête, un membre sortent du drap mortuaire; et je contemple en silence et tristement les corps immobiles, amaigris, défigurés, quelques-uns mutilés, qui ont trop souffert ici-bas, et qui ne sont plus. Voilà donc l'homme î Je m'éloignai en murmurant tout bas les mots si célèbres d'Hamlet : to be or not to be. »

Le 7 octobre, l'armée de Metz livre le combat de Bellevue et de Saint-Remy, qui nous coûta 11 officiers tués, 53 blessés, dont trois officiers généraux et, dans la troupe, 90 tués, 911 blessés et 122 disparus. 535 prisonniers restèrent en notre pouvoir. Les Prussiens, suivant leur habitude, incendièrent le soir même les formes des Tapes.

Dans la journée du 7 octobre, l'ennemi envoie à l'armée de Metz une centaine de soldats échangés, qui ont été pris à Paris, à Strasbourg et à Toul. Parmi eux se trouve un vieux sous-officier auquel un capitaine prussien disait à Ars que Paris venait de se rendre. « Mais, malheureux, a répliqué le sous-officier français, ne savez-vous pas qu'il faudrait la Prusse entière pour maintenir l'ordre dans Paris! »

Tous ces prisonniers arrivent de Mayence. Le 8 octobre, on trouve, sur un Prussien tué la veille, une lettre qu'il écrivait à sa femme. Cet homme tenait une petite maison

de commerce en Silésie : « A partir d'aujourd'hui,

tu recevras probablement de mes nouvelles tous les jours. Pris comme secrétaire du sergent-major, je vis avec lui et je reste aux bagages en cas d'alerte. Or, ces alertes ne manquent pas en ce moment; au contraire, les Français ne nous laissent pas un seul instant de repos. Avant-hier, ils se sont amusés à nous envoyer des boulets de 72 livres ; heureusement ils ne nous ont pas fait de mal ; mais, comme nous étions à Saint-Michel, nous avons jugé à propos de changer de propriétaire et de chercher un logement plus sûr. Nous sommes allés derrière la montagne, mais, les Français l'ignorant, ont encore tiré gaiement aujourd'hui sur les gourbis de l'ancien emplacement.

« ...Je ne voudrais pas entrer à l'ambulance, car j'ai peur d'y devenir de plus en plus malade. Cependant ceux qui, étant dans les ambulances, sont favorisés par la Providence, vont quelquefois d'un seul trait jusqu'à Berlin. Les autres, au contraire, sont couchés comme des chiens. J'en ai vu àRemilly, très grièvement atteints, étendus sur la terre nue, même pendant la nuit. On ne leur donnait pas autre chose que du café, et un peu de pain blanc... »

Ce pauvre homme n'était pas le lendemain aux bagages, malgré ses fonctions de secrétaire ; il n'avait même pas la bonne chance de n'être que blessé pour aller d'un trait jusqu'à Berlin. De combien de soldats, de combien de familles n'est ce pas là l'histoire ! La petite maison de commerce de Silésie n'a pas vu le maître revenir de la guerre.

Les chevaux tombent morts par centaines ; les malades et les blessés se plaignent du froid dans leurs vastes

baraques. L'armée supporte une véritable agonie. Les officiers se réunissent par groupes et déplorent hautement l'inaction des troupes. Les plus intelligents, les meilleurs disent aux autres : Pour éviter un nouveau Sedan, il faut absolument, coûte que coûte, se faire jour sans tarder davantage. Laissons à Metz tous nos bagages, les canons que l'on ne pourra pas traîner; formons un corps de cavalerie peu nombreux, mais solide, avec les quelques hommes qui nous restent et les montures d'officier; attelons le plus d'artillerie possible avec les chevaux de fourgons, qui sont en bon état encore, et des chevaux de réquisition ; ayons en outre des attelages haut le pied, et qu'avec l'infanterie valide, trois jours de biscuit ou de pain dans le sac, les officiers bissac au dos comme la troupe, on s'élance d'ici à deux ou trois jours, par ce temps de brume, dans la direction de Remilly; on y perdra du monde, mais 80.000 hommes passeront; ils marcheront rapidement vers Nancy, avant que le cercle des troupes prussiennes ne se réunisse en faisceau; ils se disperseront, s'il le faut, en corps d'armée, pour marcher plus rapidement, mais en se soutenant toujours; et, fussent-ils anéantis, ils auront sauvé l'honneur des armes. Mais capituler comme nos malheureux compagnons d'armes de Sedan, livrer la clé de la Lorraine, après avoir livré celle de l'Alsace, voilà des douleurs patriotiques dont on ne se guérit jamais !

Capituler ! c'est rendre disponibles 150.000 Allemands, qui marcheront sur Paris et sur la Loire!

On publie, le 9 octobre, l'état de nos pertes officielles, depuis le commencement de la guerre, pour les cinq corps d'armée, actuellement sous Metz :

Officiers tués 320, blessés 1.331, disparus 209. Total: 1.860.

Troupes : tués 3.041, blessés 22.082, disparus 11.155. Total : 36.278.

Totaux: tués 3.361, blessés 23,413, disparus 11.364. En tout: 38.138.

Les pertes de Wissembourg, de Frœschwiller et de la campagne de Sedan ne sont pas comprises dans cet état.

Le prince Frédéric-Charles, commandant en chef de l'armée ennemie, accorde le 12 octobre un sauf-conduit au général Boyer, chef du cabinet du maréchal Bazaine. Cet officier général a pour mission de se rendre à Versailles, avec des instructions arrêtées par un conseil de guerre.

Le 15 octobre, deux soldats français vont, sans armes, au delà de Woippy pour arracher des pommes de terre. Ils se trouvent en présence de trois Prussiens dont un sous-officier. Stupéfaction et embarras réciproques, suivis tout à coup d'une reconnaissance fort inattendue : le sergent prussien avait été commis dans une maison de commerce dans le midi de la France, avec un de nos maraudeurs. On s'aborde, on se donne la main, et la conversation s'engage sur les affaires. Tous conviennent qu'elles ne sont pas gaies, et Ton exprime des vœux pour la paix. « Elle ne se fera pas attendre, dit le sousofficier prussien, car pour Metz, nous savons bien que nous le prendrons un jour ou l'autre parles vivres ; mais ce qui nous préoccupe c'est l'armée qui vient au secours de Metz, et aujourd'hui même nous livrons une grande bataille. »

Le bruit lointain du bombardement de Verdun avait fait penser, dans les deux armées, qu'une bataille se livrait non loin de Metz. De retour à leur corps, les deux maraudeurs annonçaient la grande bataille.

La joie fut grande dans nos camps, et les soldats demandaient une sortie pour aller au secours des camarades qui se battaient.

Tous les jours des communications irrégulières s'éta-

blissaient aux avant-postes. Nos soldats, poussés par la faim, agissent comme en plein armistice, et franchissent nos lignes avec des corvées. Ils se sont avancés, le 15 octobre, jusqu'au bois de Woippy. Là, ils ont fait paître leurs chevaux, en remplissant en même temps des sacs de magnifiques pommes de terre. Ils se sont entendus hêler, et levant la tête, se sont trouvés en présence d'une patrouille prussienne postée au coin du bois. Interdits, ils ne savaient s'ils devaient se sauver et restaient sur place. Leur étonnement redoubla et leurs craintes cessèrent à la vue des signes de leurs ennemis. Ceux-ci les appelaient en brandissant, non leurs armes, mais une bouteille de rhum. Nos hommes s'approchant entrèrent en conversation, et burent de bon cœur. Les Prussiens demandèrent si l'on manquait de vivres dans Metz. Les nôtres répondirent qu'ils avaient le pain, la viande, le café, le sucre, le riz et le vin, mais qu'ils souffraient de la privation du sel. A quoi les bons ennemis répliquent par le don généreux de toute leur provision de sel. Puis ils dirent à nos soldats de se hâter d'emporter leurs pommes de terre parce qu'ils allaient être relevés par une patrouille de garçons moins bons enfants. Eux sont Polonais, mariés, pères de famille et désireux de retourner chez eux ; les autres sont Prussiens et célibataires.

Cette rencontre se renouvelle, et le prince Frédéric- Charles s'en émeut. De son côté, le maréchal Canrobert adresse ce rapport au général en chef : « Malgré un cordon serré de tirailleurs, un grand nombre d'hommes, trompant toute surveillance et se faufilant à travers le bois de Woippy, se sont trouvés en présence de 14 hommes, près de Sainte Agathe. Ce poste les a appelés par signes. Nos hommes ont répondu à cet appel, et les ennemis, qui sont du duché de Posen, leur ont offert à boire, leur ont fait manger de la soupe, et ont arraché

pour eux des pommes de terre. Je donne des ordres pour que ce fait ne se renouvelle plus. »

Mais comment arrêter des hommes poussés par la faim? Il y avait d'ailleurs de bonnes âmes dans la Landwher, témoin ce brave garçon tué aux avant-postes, et dont la giberne renfermait cette lettre mêlée aux cartouches : « Les Français nous font pitié, écrivait-il à sa femme, ils meurent de faim, et ils viennent gratter la terre devant nous pour avoir des pommes de terre et des racines. Nous les laissons faire. Mais le prince Frédéric- Charles, qui a eu connaissance de tout cela, a donné Fordre d'empêcher cette récolte et force nous est de tirer sur ces malheureux. »

Les jours s'écoulent tristement et la misère augmente. Le 16 et le 17 octobre, le calme apparent de la population de Metz cache à peine l'irritation des esprits. On se plaint à haute voix de l'inaction de l'armée, on va même jusqu'à joindre au nom de Bazaine un mot infâme , celui de traître.

Pour détourner l'attention et faire supposer un projet énergique, le Maréchal fait passer la revue des cartouches et des vivres de réserve des hommes.

On apprend par un prisonnier la perte d'Orléans et la marche de l'ennemi dans les provinces. Mais on sait en même temps que pas un seul des forts détachés de Paris n'est au pouvoir des Allemands.

Le nombre des malades en traitement dans les hôpitaux et les ambulances s'élevait, le 1er octobre, à 14.514, dont 8.581 blessés ; il était, le 16 octobre, de 15.343, dont 7.600 blessés.

Depuis le 8 octobre, l'augmentation journalière des hommes en traitement est de 100; le nombre des décès est de 50 à 60 par jour, la plupart blessés.

Le général Boyer revient de Versailles, où il a été accompagné et surveillé par les Prussiens, afin d'em-

pêcher toute communication avec d'autres personnes que les agents du roi Guillaume. Un conseil de guerre se réunit et le général Changarnier en fait partie. Le général Boyer, douloureusement impressionné de son voyage, dit au conseil que le roi de Prusse aurait déclaré ne pas vouloir traiter avec le gouvernement de la Défense nationale ; il consentirait à laisser sortir de Metz l'armée du maréchal Bazaine, avec armes et bagages, et à l'interner sur un point neutralisé du territoire français, à condition qu'elle proclamerait le prince impérial.

Le conseil délibéra et il fut résolu, à la majorité de 7 voix contre 2, que le général Boyer retournerait à Versailles, et de là se rendrait en Angleterre, dans l'espoir que l'intervention de l'Impératrice régente auprès du roi de Prusse obtiendrait des conditions plus favorables pour l'armée de Metz.

A l'unanimité le Conseil décide que le maréchal commandant en chef ne saurait accepter aucune délégation pour signer les bases d'un traité impliquant des questions étrangères à V armée, celle-ci devant rester en dehors de toute négociation politique.

La mission du général Boyer n'avait donc d'autre but que de chercher à faire sortir l'armée du Rhin de la situation pénible où elle se trouvait, et de la conserver à la France. Les tentatives du général ne purent aboutir, les garanties demandées par l'autorité allemande ayant paru excessives et leur acceptation ne dépendant en aucune laçon des chefs de l'armée.

Un autre conseil fut tenu le 19 octobre, et le général Boyer partit de nouveau. Quelques personnages espéraient qu'il ramènerait l'Impératrice. A cette époque, on pouvait se tromper sur les intentions de la Prusse, à laquelle on prêtait des sentiments honnêtes sinon généreux. La Prusse voulait gagner du temps, elle abusait du iaible caractère de Bazaine, de son peu de lumiè-

res politiques, de sa fatigue et de ses inquiétudes pour son propre avenir.

Le conseil de guerre tenu à Metz a reçu de vifs reproches de quelques historiens, et plus d'un parti politique a désapprouvé ses décisions. En résumé, le général Boyer devait dire à l'Impératrice : « Madame, l'Empereur nous a mis dans l'embarras ; vous seule pouvez nous en tirer ; votre devoir est de le faire. Venez avec nous. La Prusse consentira alors à ce que l'armée de Metz, dernier soutien de l'ordre, se retire dans le Nord. On y réunira les anciennes Chambres et on traUera. On fera appel au pays et nous nous soumettrons à son verdict. »

Ce langage est digne, car il exprime une noble pensée, la soumission de l'armée aux vœux de la nation. Mais il est puéril, car les anciens députés et les anciens sénateurs n'ont plus ni prestige, ni autorité. L'Impératrice elle-même a perdu ce qui faisait sa force. Le gouvernement de la Défense nationale est maître des positions, sinon en droit du moins en fait. En marchant avec une effroyable rapidité, les événements ont porté le trouble dans toutes les âmes et il n'y a plus de ces sublimes dévouements qui sauvent les empires !

Non, Bazaine avait manqué son heure. Vigoureux et brillant soldat, il était fait pour la bataille. Un fatal aveuglement le conduisit à sa perte. Ce n'était qu'un caractère sans élévation qui perdit ses troupes et son pays.

A l'armée d'Afrique, la principale qualité était la bravoure. Le zouave personnifiait cette armée. Les vertus militaires, discipline, instruction, noblesse de sentiments, amour du soldat venaient après le courage. Si bien qu'on parvenait aux grades les plus élevés, en laissant fort à désirer sur la véritable capacité , et même sur cette moralité banale dont le monde se contente.

Les généraux en chef de la dernière guerre nous ont fait penser souvent à une lettre écrite par Napoléon Ier,

le 25 mai 1805 : « Rien ne donne plus de courage et n'éclaircit plus les idées, que de bien connaître la position de son ennemi. » Comme ils ne connaissaient jamais la position de l'ennemi, leurs idées devenaient confuses, et leur courage, tant de fois éprouvé, se troublait singulièrement.

Le 25 octobre, l'armée apprend le retour du général Boyer. L'Impératrice a refusé de se prêter à la combinaison proposée. Elle ne peut se résigner à présenter son fils tenant à la main le traité qui morcellera la France. De son côté, le prince Frédéric-Charles a fait savoir qu'au quartier royal on ne voyait plus la possibilité d'aboutir à un résultat avec des négociations politiques.

En présence de ces hautes considérations on entend ce cri : Plus de pain !

Ah ! le calcul a été bien fait par nos ennemis ; de négociations en négociations, de mensonges en mensonges, ils ont amené l'armée française au bord du précipice.

Le conseil de guerre se réunit pour la troisième fois, et, « désirant être complètement et définitivement édifié sur les intentions du quartier-général de l'armée allemande à notre égard, prie M. le général Changarnier

de se rendre auprès du prince Frédéric-Charles, pour tâcher d'obtenir, non une capitulation, mais un armistice avec ravitaillement, ou la faculté pour l'armée de se retirer en Afrique (1). »

Cette délicate mission de l'illustre général échoua comme celle du général Boyer.

Le conseil de guerre se réunit encore pour entendre le général Changarnier, qui rend compte de sa mission. On est au 26 oclobre. « Il est convenu à V unanimité, non sans la plus vive douleur, que le général de division Jarras chef d'état-major général, serait envoyé au quartier-général du prince Frédéric-Charles, comme délégué

(1) Texte du rapport sommaire.

par le conseil et muni de ses pleins pouvoirs , pour arrêter et signer une convention militaire , par laquelle l'armée française, vaincue par la famine, se constituerait prisonnière de guerre. »

Gomment ! toute notre infanterie prisonnière, notre cavalerie détruite, nos canons, nos fusils, nos drapeaux au pouvoir des Prussiens î Les places fortes léguées par nos pères, arrachées à la France, tous nos officiers captifs, Paris, notre capitale, entouré d'un cercle de fer, et dans la ville de Louis XIV, dans le Versailles orgueil de la monarchie, le roi Guillaume de Prusse gouvernant notre France suivant son bon plaisir !

Le 29 octobre, le sacrifice était consommé. Une capitulation livrait Metz [à la Prusse et l'armée devenait prisonnière.

Pour consoler les cœurs brisés, on disait que l'armée de Metz avait perdu, dans ses divers combats : 24 généraux ; 2.097 officiers ; 40.339 sous-officiers et soldats.

Oui, c'était un sang précieux répandu pour l'honneur du pays, mais sans profit, une perte immense ajoutée à tant d'autres. La postérité jugera si de tels sacrifices méritent que des chefs d'armée étalent orgueilleusement des listes de leurs morts. Mais nous, frères d'armes de ces victimes, nous ne pouvons que courber le front et retenir les larmes qui mouillent nos paupières.

Encore un mot pour clore cette page.

Bazaine avait ordonné de porter les drapeaux à l'arsenaL « Je me suis réservé, disait-il, de donner moimême les ordres directement pour faire brûler les drapeaux. » Le Maréchal ne donna pas cet ordre. Nos enseignes glorieuses furent livrées, le lendemain, à la Prusse !... non pas toutes, mais celles des régiments dont

les colonels avaient cru à la parole du maréchal Bazaine. Le général Desvaux, qui commandait la garde impériale, fit porter les siennes à l'arsenal, mais en les confiant à un général d'artillerie qui les livra aux flammes en sa présence. Dans quelques régiments, les colonels, appuyés par les officiers, refusèrent de laisser enlever leurs drapeaux : ils les déchirèrent pour s'en partager les lambeaux. Des 76 drapeaux que comptait l'armée de Metz, on parvint à en soustraire 31 à la souillure préparée par Bazaine. L'ennemi n'en trouva que 45 à l'arsenal. On ose admirer à Berlin ces trophées pris sur les Français; ils n'ont pas été pris, mais livrés, et peut-être vendus.

L'ordre de porter les drapeaux à l'arsenal était écrit sur le registre de correspondance. Le chef d'état-major général fit enlever et déchirer la page du registre sur laquelle avait été copiée la circulaire aux commandants de corps d'armée et au général Cofïïnières. Dans les archives de l'armée, on ne trouverait pas trace des ordres donnés pour la livraison de nos drapeaux. Mais dans les musées de la Prusse, le voyageur s'arrête devant nos quarante-cinq étendards, couverts de poudre, déchirés par la mitraille, mutilés et sanglants ! Pour le maréchal Bazaine, un drapeau n'était qu'une étoffe clouée à un bâton ; il a osé dire : « que les drapeaux n'ont de valeur morale que quand ils sont pris sur le champ de bataille; ils n'en ont aucune quand ils sont déposés dans un arsenal (1). »

Mais nous avons donc trompé cette jeunesse que nous confiait la patrie, pour la transformer en soldats ! Notre premier devoir a été de faire flotter à leurs yeux le drapeau du régiment, réuni sous les armes. Ils ont vu partir l'escorte du drapeau précédé de la musique, et lorsque ce symbole de la patrie a paru devant le front de la troupe, le colonel a salué au nom du régiment ;

(1) Rapport sommaire, page 23.

dans la cavalerie, les escadrons ont présenté le sabre, honneur qui ne se rendait même pas au souverain. Nous avons dit à nos jeunes soldats : « Ce drapeau sera désormais pour vous la France, notre sainte patrie. Nous ne le rendrons jamais , car l'honneur du régiment est enfermé dans ses plis. Vous allez, devant Dieu et devant les hommes, jurer de mourir plutôt que de l'abandonner. » Ces paroles, nous les avons prononcées pendant huit ans, à l'arrivée des recrues, dans notre régiment de dragons, et pendant huit années encore, nous les avons fait prononcer par les colonels que nous avions l'honneur d'avoir sous notre commandement.

Dans ces circonstances, entourées d'une certaine solennité, nous avons toujours vu les soldats pénétrés de grandes pensées et fiers de leur drapeau.

Le maréchal Bazaine avait une morale militaire plus facile. « Même en campagne, hors des champs de bataille, les drapeaux n'ont, dit-il, d'autre valeur que celle qui résulte de la perte ou de la conservation. » Il faudrait en conclure que pendant la guerre, même dans les marches ou les cantonnements, le drapeau ne conserverait pas son caractère sacré. En temps de paix, il ne serait qu'un objet de luxe. Si le maréchal Bazaine n'admettait pas la valeur constante des drapeaux, pourquoi annonçait-il à l'armée qu'il les ferait brûler ?

Dans le 25e bulletin du 16 novembre 1805, Napoléon Ier disait : « Le soldat français a pour les drapeaux un sentiment qui tient de la tendresse. »

Combien d'hommes se sont fait tuer, depuis un siècle, pour sauver leur drapeau, non seulement en France, mais dans les armées étrangères! Tel drapeau a passé dans la même bataille aux mains de cinq ou six officiers. Demandez au baron de Charette combien de ses zouaves sont tombés pour soutenir l'enseigne de sa troupe à la journée de Patay ?

Gardons-nous bien de laisser perdre ce respect pour un symbole presque religieux. Tous les respects sont unis par un lien mystérieux. Celui qui ne vénère pas le drapeau partout et toujours a perdu le respect de l'autorité, et met en oubli la grandeur de la discipline.

La bénédiction des drapeaux, cérémonie toute chrétienne, imprime au drapeau un caractère religieux. Qui ne connaît le beau discours prononcé par Massillon à la bénédiction des drapeaux du régiment de Gatinat, l'un des chefs-d'œuvre de l'art oratoire ?

Après la victoire d'Austerlitz, l'empereur Napoléon passait la revue de l'armée. Un régiment seul était sans drapeau. « Soldats du 4e, s'écria Napoléon d'une voix terrible, soldats du 4% qu'avez-vous fait du drapeau que

je vous avais donné? Le colonel s'avance, et, sans

répondre un mot, présente six drapeaux enlevés aux Russes et aux Autrichiens. — « Gela prouve que vous n'avez pas été des lâches, reprend à haute voix le vainqueur d'Austerlitz, mais vous avez pu être imprudents. Ces six drapeaux ne me rendent pas mon aigle. » A la première bataille, le 4e régiment se fit décimer pour conquérir un nouveau drapeau. Jusque-là, par ordre de l'Empereur, le régiment avait porté le deuil.

« Les soldats, a dit le maréchal de Saxe, doivent se faire une religion de ne jamais abandonner leur drapeau. Il doit leur être sacré, et Ton ne pourrait y attacher trop de cérémonies pour le rendre respectable et précieux. Si Ton peut y parvenir, on peut aussi compter sur toutes sortes de bons succès. La fermeté des soldats, leur valeur en seront les suites. »

Gomment la main du maréchal Bazaine n'a-t-elle pas été paralysée, comment son cœur n'a-t-il pas cessé de battre, lorsqu'il a signé Tordre de livrer nos drapeaux aux Prussiens !

Cependant les événements se précipitaient. La ville de Metz était dans une agitation extrême. Les habitants désarmaient les soldats qui allaient verser leurs fusils à l'arsenal, les cartouches étaient enlevées et bientôt la population fut armée de chassepots. Le son lugubre du tocsin partait des églises, tandis que les femmes éplorées se répandaient sur la place publique. Le mot trahison s'élevait de toutes parts. Des officiers, égarés par la douleur, se mêlaient aux rassemblements tumultueux. Informé de ce qui se passait, le maréchal Bazaine envoya dans Metz un bataillon de la garde et deux autres aux portes. Il avait eu soin de ne faire désarmer la garde impériale que le 29 dans la matinée. Les soldats et les habitants, aussi malheureux les uns que les autres, s'unirent dans une affliction commune. Un silence mortel succéda aux bruyantes colères, et lorsque la nuit vint, les familles veillèrent autour de la lampe. On priait et on pleurait. Metz commençait son agonie.

Il n'y avait pas dans la ville un seul enfant qui ne sût par cœur une histoire racontée près des berceaux : c'était celle du siège de Metz par Charles-Quint en 1552. Mais alors la place était défendue par le duc de Guise. 75.000 hommes en attaquèrent 10.000, et, pendant deux mois, les troupes du duc de Guise ne cessèrent de combattre nuit et jour. Après avoir perdu le tiers de son armée, Charles-Quint, ou plutôt le duc d'Albe, fut forcé de se retirer. Ce souvenir était l'orgueil des habitants. Ils considéraient leur ville comme imprenable, n'eût-elle que la garnison du duc de Guise.

Le désarmement des troupes s'accomplissait.

173.000 soldats français se rendaient à 200.000 Allemands, c'est-à-dire à une armée qui ne comptait que 27.000 hommes de plus (1).

(1) Chiffre officiel donné par le roi de Prusse, dans sa dépêche a la Reine, c% par le prince Frédéric- Charles dans son ordre du jour.

Après avoir déposé les armes, on se réunissait pour la dernière fois. Les officiers et les soldats se confondaient dans la même douleur, a dit un témoin, et, dans ce moment suprême, le même esprit animait tous ces hommes, le même sentiment régnait dans tous les cœurs, quel que fût le rang, quel que fût le degré de la hiérarchie. L'attitude était presque partout calme, digne, résignée ; de loin en loin s'exhalaient des cris d'indignation, puis le silence se faisait. Chacun se sentait profondément humilié et courbait le front; mais, à l'aspect de l'ennemi, les têtes se redressèrent, des éclairs de rage partirent de bien des yeux, la haine se peignit sur les visages ; certes, si en ce moment les hommes avaient eu des armes, il est difficile de dire ce qui serait arrivé. Une collision terrible eût pu éclater; qui sait si ce n'eût pas été un bonheur? Le maréchal Bazaine avait bien fait de refuser les honneurs de la guerre, car sa présence seule serait devenue la cause de terribles actes de vengeance.

On voyait les soldats entourer leurs officiers. Des paroles entrecoupées s'échangeaient, on se pressait les mains, on se jetait dans les bras de son voisin, on s'embrassait et plus d'une larme tombait sur de vieilles moustaches. Se reverrait-on jamais ? Et la pauvre France qu'allait-elle devenir ?

Soit par mesure de précaution, soit comme témoignage d'estime, toute l'armée prussienne avait pris les armes. Les corps étaient formés sur un côté des différentes routes par lesquelles arrivaient les prisonniers ; sur l'autre, se tenait le général commandant le corps, entouré de son état-major. Le prince Frédéric-Charles avait tenu à assister de sa personne à ce triomphe des armes allemandes. Quand les colonnes eurent défilé devant les chefs allemands, elles furent arrêtées.

« Le moment de la séparation était arrivé, dit un officier ; les cœurs se soulevèrent, les yeux se rempli-

rent de larmes, ce furent des adieux déchirants. Les liens de la fraternité militaire, qui s'étaient resserrés devant l'infortune, semblaient brisés pour jamais. Les soldats suppliaient les officiers de ne pas les abandonner. Et pendant cette scène si douloureuse, des officiers prussiens comptaient le nombre de têtes, avant de parquer ces hommes dans un champ entouré de fusils chargés. »

Immobiles d'abord, les officiers, profondément émus, voient leurs soldats s'éloigner, puis les Prussiens les ramènent dans leurs bivouacs déserts.

On entend dans le lointain une musique joyeuse : ce sont les régiments prussiens qui entrent à Metz. Les boutiques sont fermées, les rues désertes. Les femmes prennent le deuil et la statue de Fabert est entourée d'un long crêpe.

Au nom du roi de Prusse, le général Kiimmer prend le commandement de la ville de Metz.

Nul n'a pu apercevoir le maréchal Bazaine. Il a sollicité du prince Frédéric-Charles la faveur de partir le premier. Il n'attendit même pas cette autorisation et vint coucher à Moulins, le dernier village de nos avant-postes. Dérobé à tous les regards, il attendit le lendemain pour franchir les lignes prussiennes à Ars. Là, il fut reconnu par les habitants, bons Français s'il en fut, mais exaspérés à cette heure. Bazaine, accueilli par des cris, des huées, des sifflets, vit même des pierres lancées contre sa voiture. La gendarmerie prussienne vint protéger le général en chef de l'armée du Rhin, ce général en chef que la Chambre des députés avait proclamé grand capitaine, au début de la guerre !

La dernière journée de Metz fut le dimanche 30 octobre. Le lendemain, lundi, tout était consommé. Le 2 novembre, la Gazette du Weser publiait cette lettre d'un officier prussien : « Il y aun camp de prisonniers français à Ars-

la-Quénexi, entre Aubigny, Marsilly et Ars. Il faut avoir vu cette misère pour s'en faire une idée. Les premiers arrivaient mécontents et fiers ; mais un morceau de pain, et des plus petits, déridait vite la plupart des fronts ; ils n'avaient, dans les derniers temps, à Metz, d'après leur aveu, qu'un tiers de ration de pain et un peu de viande de cheval sans sel. Nous sommes, grâce à Dieu, dans des maisons, granges et écuries, mais il a fallu laisser les pauvres soldats français sous leurs petits abris, dans la boue, malgré une pluie continuelle. Aussi l'on pense ce qu'ils doivent souffrir. Le premier jour, il en tomba plusieurs sans vie sur la route ; après la première nuit de bivouac, on dut retirer 110 cadavres de leur camp. Ils crient tous famine, et, si on leur donne un peu de pain, ils le dévorent et en redemandent encore. Il est douloureux de voir souffrir ainsi tous ces braves gens ; il est des barbes grises qui pleurent et crient à la trahison. Beaucoup donnent leurs croix, leurs médailles pour avoir à manger. D'autres, cependant, conservent dans le malheur une noble fierté : ainsi un sergent-major de chasseurs s'est approché de moi, et, réduit à me demander du pain, a voulu absolument me le payer; après m'avoir remercié , il s'est retiré avec dignité , pour satisfaire sa faim. J'avisai aussitôt un soldat français , et je lui donnai la pièce de un franc que je venais de recevoir, et qui fut aussitôt convertie en pain auprès de la vivandière. »

Voilà le tableau de nos misères, envoyé en Allemagne par un soldat prussien !

Après le récit de ces événements, après les capitulations de Sedan et de Metz, une redoutable question se dresse et frappe l'esprit de tout homme de guerre.

Dans quel cas un général peut-il capituler ? Napoléon Ier a résolu la question. Lorsqu'il reçut à Bordeaux la nouvelle de la capitulation de Baylen, le 22 juillet 1808, ii

s'écria : « Qu'une armée soit battue, ce n'est rien : le sort des armes est journalier et l'on répare une défaite. Mais qu'une armée fasse une capitulation honteuse, c'est une tache pour le nom français, pour la gloire des armes. Les plaies faites à l'honneur ne guérissent point. L'effet moral en est terrible. Comment ! un général a eu l'infamie de consentir à ce que nos soldats fussent fouillés dans

leurs sacs comme des voleurs ! On dit qu'il n'y avait

pas d'autre moyen de sauver l'armée, de prévenir regorgement des soldats. Eh bien ! il eût mieux valu qu'ils eussent tous péri, les armes à la main, qu'il n'en fut pas revenu un seul. Leur mort eût été glorieuse : nous les eussions vengés. On retrouve des soldats, il n'y a que l'honneur qui ne se retrouve pas (1). »

Les Mémoires de Napoléon Ier renferment [une étude sur les capitulations. Cette étude est pleine d'intérêt et doit attirer l'attention. Son étendue nous oblige à un résumé fidèle des opinions de Napoléon :

« Les lois de la guerre, dit-il, les principes de la guerre autorisent-ils un général à ordonner à ses soldats de poser les armes, de les rendre à leurs ennemis et à constituer tout un corps prisonnier de guerre ? Cette question ne fait pas un doute pour la garnison d'une place de guerre : mais le gouverneur d'une place est dans une catégorie à part. Les lois de toutes les nations l'autorisent à poser les armes lorsqu'il manque de vivres, que les défenses de la place sont minées et qu'il a soutenu plusieurs

assauts Tous les peuples civilisés ont été d'accord

sur cet objet et il n'y a jamais eu de discussion que sur le plus ou moins de défense qu'a faite un gouverneur. Il est vrai qu'il est des généraux, Villars est de ce nombre, qui pensent qu'un gouverneur ne doit jamais se rendre, mais, à la dernière extrémité, faire sauter les fortifica-

(1) Le Consulat et "Empire, Thiers.

tions et tenter une sortie de nuit au travers de l'armée

assiégeante Les gouverneurs qui ont essayé ce dernier

parti ont rejoint leur armée avec les trois quarts de leur garnison.

« Mais les lois de la guerre n'ont jamais autorisé

un général à capituler dans un autre cas que le siège d'une place. Le souverain ou la patrie commandent à l'officier inférieur et aux soldats l'obéissance envers leur général et leurs supérieurs, pour tout ce qui est conforme au bien ou à l'honneur du service. Les armes sont remises au soldat avec le serment militaire de les défendre jusqu'à la mort. Un général a reçu des ordres et des instructions pour employer des troupes à la défense de la patrie : comment pourrait-il avoir l'autorité d'ordonner à ses soldats de livrer leurs armes ? »

Il n'est presque pas de batailles, ajoute l'Empereur, où quelques compagnies, souvent quelques bataillons ne soient momentanément cernés dans des maisons, des cimetières ou des bois. Le capitaine ou le chef de bataillon qui capitulerait trahirait son prince et son honneur. Or, un général de division est à une armée ce qu'un chef de bataillon est à une division. Les capitulations faites par des corps cernés, soit pendant une bataille, soit pendant une campagne active, sont un contrat, dont toutes les clauses avantageuses se trouvent en faveur des individus qui contractent, et dont les clauses onéreuses sont pour le prince, le pays et les autres soldats de l'armée. Se soustraire au péril pour rendre la position de ses camarades plus dangereuse est évidemment une lâcheté (1). Un soldat qui dirait à un commandant : « Voilà mon fusil, laissez-moi m'en aller dans mon village » serait un déserteur en présence de l'ennemi : les lois le condamneraient à mort. Que fait autre chose le général de division, le

(1) Ne pas oublier que c'est Napoléon I0' qui parle, il exprime sou sentiment de grand général, d'homme de génie.

chef de bataillon, le capitaine qui dit : « Laissez-moi m'en aller chez moi, ou recevez-moi chez vous et je vous donne mes armes ? » Il n'est qu'une manière honorable d'être fait prisonnier de guerre, c'est d'être pris isolément, les armes à la main, et lorsqu'on ne peut plus s'en servir. C'est ainsi que furent pris François Ier, le roi Jean et tant de braves de toutes les nations. Dans cette manière de rendre les armes, il n'y a pas de condition, il ne saurait y en avoir avec l'honneur ; c'est la vie que l'on reçoit, parce qu'on est dans l'impuissance de l'ôter à son ennemi qui vous la donne à charge de représaille, parce qu'ainsi le veut le droit des gens.

« Les dangers d'autoriser les officiers et les généraux à poser les armes, en vertu d'une capitulation particulière, dans une autre position que celle où ils forment la garnison d'une place forte, sont incontestables. C'est détruire l'esprit militaire d'une nation, en affaiblir l'honneur que d'ouvrir cette porte aux lâches, aux hommes timides, ou même aux braves égarés. Si les lois militaires prononçaient des peines afflictives et infamantes contre les généraux, officiers et soldats qui posent leurs armes en vertu d'une capitulation, cet expédient ne se présenterait jamais à l'esprit des militaires pour sortir d'un pas fâcheux ; il ne leur resterait de ressource que dans la valeur ou l'obstination, et que de choses ne leur a-t-on pas vu faire ! »

A l'appui de son opinion, l'empereur Napoléon Ier cite des exemples puisés dans l'histoire, puis il ajoute :

« Mais que doit donc faire un général qui est cerné par des forces supérieures? Nous ne saurions trouver d'autre réponse que celle du vieil Horace. Dans une situation extraordinaire, il faut une résolution extraordinaire; plus la résistance sera opiniâtre, plus on aura de chances d'être secouru ou de percer. Que de choses qui semblaient impossibles ont été faites par des hommes

résolus, n'ayant plus d'autres lessources que la mort! Plus vous ferez de résistance, plus vous tuerez du monde à l'ennemi, et moins il en aura, le jour même ou le lendemain, pour se porter contre les autres corps de l'armée

« La législation doit-elle autoriser un général cerné, loin de son armée, par des forces très supérieures, et lorsqu'il a soutenu un combat opiniâtre, à disloquer son armée la nuit, en confiant à chaque individu son propre salut, en indiquant le point de ralliement plus ou moins éloigné ? Cette question peut être discutée ; mais, toutefois, il n'est pas douteux qu'un général qui prendrait un tel parti, dans une situation désespérée, sauverait les trois quarts de son monde, et, ce qui est plus précieux que les hommes, il se sauverait du déshonneur de remettre les armes et les drapeaux par le résultat d'un contrat qui stipule des avantages pour les individus,

au détriment de l'armée et de la patrie Les Romains

désavouèrent la capitulation faite avec les Samnites ; ils refusèrent d'échanger les prisonniers, de les racheter. Ce peuple avait l'instinct de tout ce qui est grand : ce n'est pas sans raison qu'il a conquis le monde.

« Un corps de troupe en ligne ne doit jamais capituler... Cette conduite doit être proscrite, déclarée infâme et passible de la peine de mort. Les généraux, les officiers, doivent être décimés un sur dix, les sousofficiers un sur cinquante, les soldats un sur mille. Celui ou ceux qui commandent de rendre les armes à l'ennemi, ceux qui obéissent sont également traîtres et méritent la peine capitale (1). »

Napoléon ne prévoit, dans son indignation, que la capitulation d'une compagnie, d'un bataillon et même d'une division, commandée par un général; mais il ne

(1) Mémoires de Napoléon.

va pas jusqu'à supposer la capitulation d'une armée commandée par un maréchal de France !

A Sedan, il fallait, comme le voulait le générai Ducrot, sortir du cercle avant qu'il ne fût fermé ; à Metz, Bazaine pouvait, dès les premiers jours, s'éloigner victorieusement.

Qu'à l'avenir on enseigne dans nos écoles militaires que le mot capitulation ne s'applique qu'aux places de guerre, et jamais aux troupes loin des remparts.

Nos ennemis même donnaient au maréchal Bazaine des leçons d'honneur et de devoir. Un général prussien de l'armée de Metz a publié une brochure (1) où se trouvent des pensées fort justes. Il dit que le maréchal Bazaine était parfaitement au courant de tout ce qui se passait sur le théâtre de la guerre; il connaissait la résistance de Paris, la formation de nouvelles armées, au moins de celle de la Loire. Son expérience militaire ne lui permettait pas d'ignorer que la présence de cadres instruits était indispensable pour en faciliter l'organisation comme pour encadrer les nouvelles levées et celles qui venaient d'être rappelées sous les drapeaux.

C'était donc pour lui un devoir rigoureux de fournir à son pays les cadres qui lui manquaient. Il lui était facile de choisir dans toutes les armes, dans tous les corps, des soldats et des sous-officiers éprouvés, ayant bien supporté la privation et capables de fournir pendant quelques jours des étapes de 10 à 12 lieues; il en eût formé un détachement auquel il aurait adjoint un grand nombre d'officiers et de canonniers; ceux-ci marchant sans leurs pièces, plus un millier de cavaliers montés

(1) Das Krieg um Metz.

RÉCITS MILITAIRES i4

sur les meilleurs chevaux restants; cette troupe aurait pu comprendre ainsi 2.000 officiers, 2.000 canonniers, 6.000 fantassins et 1.000 cavaliers. Total 11.000 hommes. On l'eût scindée en trois ou quatre groupes et chacun d'eux, conduit par un guide intelligent, eût pu, en évitant le combat, s'échapper par les bois, et, à la faveur de la nuit, traverser les positions ennemies. Chacun eût suivi une route différente ou se fût réparti sur plusieurs directions, assez rapprochées cependant pour pouvoir se soutenir en cas de besoin. Quatre journées de marche devant suffire pour sortir de la région occupée par les troupes allemandes, il n'y avait lieu d'emporter des vivres que pour ce laps de temps, en marchant sans voitures ni bagages.

Le général prussien développe son idée, en indiquant les routes à suivre, en calculant même les forces allemandes répandues sur les routes. Il donne les détails de l'opération militaire que devait préparer Bazaine pour rendre facile la sortie de ces 11.000 hommes. L'auteur du projet termine par ces paroles : « Il y avait là, pour la France, non seulement un avantage matériel inappréciable, mais un fait d'une importance morale considérable. » Ce général prussien comprenait mieux que Bazaine, que l'armée de Metz était indispensable au salut de la France ; les officiers qui faisaient partie de l'armée de Bazaine ont tous pensé que, jusqu'au 15, la plus grande partie des troupes pouvait se dérober à l'ennemi.

Un certain nombre d'officiers supérieurs ont écrit l'histoire de l'armée du Rhin; pas un seul, à notre connaissance, n'a approuvé la conduite du maréchal Bazaine. 11 est évident, pour tout homme de cœur, que cette vaillante armée de Metz ne demandait qu'à combattre, mais le général en chef avait mis en oubli nos belles traditions militaires ; il ignorait ou dédaignait les plus nobles idées de dévouement et de patriotisme.

Par sa négligence, sa mollesse, son égoïsme, il réduisit son armée à la dernière extrémité. Alors pourquoi n'a-t-il pas fait enclouer les canons, noyer les poudres, brûler les drapeaux, briser les armes?... Non, celui qui avait empêché les sorties, emprisonné les troupes dans les lignes prussiennes, ne pouvait, à la dernière heure, se réveiller et réparer ses fautes par une mort glorieuse. « Le courage moral et le courage physique sont deux qualités fort différentes », a dit M. Thiers (1).

On oublia que les Russes avaient incendié leur capitale sous les yeux du vainqueur ; on oublia qu'à Sébastopol les vaisseaux brûlaient dans la rade, pendant que les casernes et les bâtiments incendiés éclairaient tous les horizons, on oublia le courage de Masséna à Gênes et l'audace de Kîéber à Mayence.

Le 1er paragraphe de l'article 255 du service des places dit : « De la reddition d'une place, avancée ou retardée d'un seul jour, peut dépendre le salut du pays. » Or, c'est le 31 octobre que l'armée du prince Frédéric- Charles à commencé son mouvement pour se porter contre notre armée de la Loire ; elle ne s'est trouvée en ligne que vers le 25 novembre. Si elle avait été maintenue à Metz huit jours de plus, elle n'aurait pu arriver qu'à la fin du mois au plus tôt. Le général d'Aurelles àe Paladine pouvait donc compléter son succès de Coulmiers ; son mouvement sur Paris n'aurait pas été arrêté. Ces dates en disent plus que toutes les réflexions sur la conduite du maréchal Bazaine en cette circonstance. Mais il voulait en finir.

Nous ne saurions rappeler cette douloureuse époque sans qu'un nom illustré par de grands services ne se présente à la mémoire. Ce nom est celui du général Changarnier.

(!) Histoire du Consulat et de VEmpire, IX, 186,

On a dit de M. Thiers qu'il avait été le grand patriote de 1870. Sans doute, dans le domaine de la politique et de la diplomatie, l'homme d'Etat a fait des efforts admirables pour préserver la France des vengeances du vainqueur. M. Thiers, malgré son grand âge, a parcouru l'Europe pour invoquer la justice des souverains, et leur montrer que la Prusse pèserait sur eux après' avoir écrasé la France, indispensable à l'équilibre européen. Mais la suite des événements a détruit plus d'une illusion. M. Thiers avait ses ambitions à satisfaire et se considérait comme le sauveur de la France. Son patriotisme était vrai, mais non pas désintéressé. Lui qui devait tout à la maison d'Orléans se substituait trop volontiers aux princes héritiers du roi Louis-Philippe ; lui qui avait servi la Monarchie et combattu la République oubliait son passé. Très supérieur à ceux qui l'entouraient, il les égarait au lieu de les guider. Il eût pu sauver son pays en rétablissant la Monarchie, et il ne Ta pas fait. Malgré son patriotisme, l'ancien ministre de Louis-Philippe, l'orateur habile, le grand historien de la Révolution et de l'Empire, l'écrivain qui avait réveillé les idées impériales est descendu dans la tombe sans emporter les respects de la nation. Maudit tour à tour par les royalistes et par les républicains, il n'a pas eu l'habileté de conserver un pouvoir conquis sur l'égoïsme, l'intrigue et la peur. II ne fut donc pas le grand patriote de 1870.

Cet honneur appartient au général Changarnier. Malgré ses éclatants services de guerre, malgré sa belle attitude dans les assemblées politiques, Changarnier fut frappé par l'Empire naissant. Emprisonné le 2 décembre 1851, proscrit, rayé des contrôles de l'armée sous l'inculpation de « complot contre la sûreté de l'Etat et de détention d'armes et munitions de guerre », il vécut sur la terre étrangère pendant huit ans. D'un caractère irritable, plus fait au commandement qu'à l'obéissance,

Changarnier fut, plus qu'un autre, blessé dans son légitime orgueil et dans sa dignité. Son âme se remplit de haine et les propos imprudents qu'il tenait avant le 2 décembre prirent un caractère violent, menaçant et plein de mépris.

Rentré en France, à la suite d'une amnistie générale, le 15 août 1859, il vécut dans la retraite, plus hostile à l'Empereur qu'à son gouvernement. Ce cœur ulcéré ne pouvait renfermer sa haine pour l'homme qui l'avait frappé. On ne saurait imaginer les douleurs qu'éprouve le militaire dont la carrière est brisée par l'injustice. Il a la conscience des services rendus, se souvient avec fierté de ses belles journées, de ses soldats bien-aimés, de ses périls, de ses blessures, de ses succès. À ces triomphes plus ou moins éclatants, mais qui embellissaient sa vie, succède tantôt l'oubli, tantôt la persécution. Alors les malédictions viennent aux lèvres. La tragédie s'est emparée de cet état de l'âme et les poètes ont invoqué toute la puissance du génie pour peindre l'homme en lutte contre le sort contraire.

Lorsqu'en 1870 la guerre fut déclarée, le général Changarnier habitait la ville d'Autun où il était né. Dès les premiers jours , le vieux capitaine étudiait avec anxiété les opérations militaires. On combattait, on mourait pour la patrie et il n'y était pas. Bientôt, les défaites succédèrent aux défaites, et les moins clairvoyants virent que l'Empire touchait à sa fin et que la France était en péril. Changarnier n'y tint plus. Il fallait voler au secours du Prince qui l'avait proscrit. Le dimanche, 7 août, une rumeur électrique parcourut la ville d'Autun. « Le général va rejoindre l'armée », disait-on de tous côtés. La population est debout, elle entoure, elle acclame le vétéran des guerres d'Afrique et le salue au départ comme l'espérance.

Les haines se sont éteintes dans le cœur de Changar-

nier. Il ne voit que le souverain abandonné par la fortune, et aussi la patrie en danger. Il court à Metz et offre ses services à celui qui avait prononcé son exil et brisé sa carrière.

Le général Changarnier avait alors soixante-dix-huit ans.

Sans doute, M. Thiers était grand en présence des souverains, lorsqu'il implorait leur aide en faveur de la France ; mais Changarnier n'était-il pas encore plus grand lorsqu'il combattait les soldats ennemis de la France? On le vit, dans les derniers combats, ordonner à un sousofficier de maintenir son cheval qui se cabrait, au bruit des obus, des balles et des boulets. La tête haute, la poitrine effacée, il attendait la mort.

Nicolas-Anne-Théodule Changarnier était né le 26 avril 1793. Au moment de sa naissance, son père Nicolas Changarnier était emprisonné par les jacobins comme royaliste et ennemi juré de la Révolution. Après trois années de détention Nicolas Changarnier fut mis en liberté; plus tard, ses concitoyens renvoyèrent au Corps législatif et au conseil des Cinq-Cents.

Le père du général était un lettré, qui communiqua ses goûts à son fils. M. Sainte-Beuve écrivait à M. de Chantelauze, le 20 septembre 1867 : « Le général Changarnier est une véritable autorité littéraire. »

Après de fortes études au collège d'Autun et à Paris, il entra au service le 10 janvier 1815 comme garde-lieutenant dans les gardes du corps du Roi, compagnie de Wagram. Il passa ensuite dans la légion départementale de l'Yonne, devenue 60e régiment d'infanterie de ligne. Le lieutenant Changarnier fut cité deux fois pendant la campagne d'Espagne de 1823. Il faisait partie du 4e corps, armée de Catalogne, et ses citations sont du 25 juillet, affaire de Jorba, et du 14 août, affaire de Caldès. Il fut nommé chevalier de la Lésion d'hcnnei

lc? novembre 1823, et lieutenant dans la garde royale le 9 octobre 1825.

Capitaine au 2e régiment d'infanterie légère le 28 décembre 1828, il fut embarqué' pour l'Afrique. Quelles que fussent les qualités militaires dont le capitaine Changarnier donna des preuves remarquables, sa véritable renommée ne date que de la retraite de Constantine, où il révéla par un coup d'éclat son courage, son sangfroid, son coup d'œil, on pourrait dire son génie particulier.

Le maréchal Clausel avait été heureusement inspiré en écrivant au général qui le remplaçait à Alger de lui envoyer, pour cette expédition, le bataillon du commandant Ghangarnier, « officier distingué qu'il avait remarqué dans l'expédition de Mascara. »

Ce choix fut le salut de l'armée.

Le fait d'armes du commandant Changarnier, signalé dans un ordre du jour mémorable du maréchal Clausel, excita un véritable enthousiasme. La ville d'Autun ouvrit une souscription, réalisée en quelques heures, pour faire exécuter un tableau qui en perpétuât le souvenir. On pria Horace Vernet de s'en charger. Avant d'accepter, le peintre célèbre y mit une condition, c'était d'entendre, sans être connu, le récit du fait d'armes, de la bouche de Changarnier. Horace Vernet s'assit à la même table que le commandant, et peu à peu la conversation fut amenée sur l'expédition de Constantine. Avec sa simplicité militaire, mais aussi avec son entrain, sa fouge et ses élans, Changarnier raconta sa journée, le bataillon carré, les charges furibondes des Arabes et le calme superbe des soldats. Il ne parla pas de lui. « Mais en restant à cheval, au centre du carré , vous étiez le point de mire des Arabes », fit observer un convive. « C'était ma place », répondit Changarnier.

Horace Vernet n'était pas seulement l'artiste éminent

que l'on connaît. Il y avait en lui du soldat , il en avait la tête fière, le profond regard et les allures cavalières. Il en avait surtout le cœur chaud et l'ardente imagination. La parole de commandant le fît tressaillir. Il vit le carré dans une atmosphère de poudre et le commandant immobile entouré de ses soldats. Il vit des nuées d'Arabes bondissant autour de cette poignée de Français, et, comme inspiré, Horace Yernet se leva et tendit ses deux mains à Changarnier en lui disant : « C'est fait! »

On expliqua tout au commandant, en lui présentant le grand artiste. Et voilà comment le soldat et le peintre devinrent collaborateurs, suivant l'expression de Changarnier.

On connaît les services rendus par le général Changarnier sur la terre d'Afrique. Il fut gouverneur général de l'Algérie ; représentant du peuple pour le département de la Seine en 1848 ; commandant en chef des gardes nationales et des troupes de la lre division militaire ; grand officier de la Légion d'honneur ; en 1849, député nommé par les départements des Bouches-du-Rhône , de la Somme et de Seine-et-Oise ; le 8 février 1871, élu député à l'Assemblée nationale par les départements de Saôneet-Loire, de la Gironde, de la Somme et du Nord ; le 10 décembre 1875, sénateur inamovible élu par l'Assemblée nationale.

Le général Changarnier est mort à Paris, le 14 février 1877, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans.

Le maréchal Bugeaud l'a proclamé le meilleur de ses lieutenants, sans se louer de son caractère. Il arrive souvent que l'exercice du commandement affaiblit les qualités indispensables à l'obéissance. On s'irrite de ne pouvoir étendre son vol, d'être arrêté dans ses élans, et le caractère s'aigrit. Ce fut le malheur de Changarnier de ne savoir plier à propos, ce fut aussi sa gloire. Avec l'Empire, il fût devenu maréchal de France, mais il ne

sut pas longtemps se soumettre aux caprices de la politique. Son véritable terrain était le champ de bataille, et lorsqu'il y parut pour la dernière fois, il n'était que simple volontaire, sans puissance, et sans la moindre influence.

Depuis la fin de la guerre, il rendit encore quelques services dans les commissions à l'Assemblée nationale, mais, abreuvé d'amertume, il avait perdu jusqu'à l'espérance d'un meilleur avenir. Ses ennemis politiques avaient la bassesse d'insulter un vieillard dont l'existence entière était un honneur pour la France.

Bonheur passe, honneur reste.

Telle était la devise du général Ghangarnier.

La postérité âera moins discrète que ne Pont été les historiens contemporains. Ceux-ci ont fait peser sur le maréchal Bazaine seul les faiblesses qui ont préparé la capitulation de Metz. Napoléon Ier flétrit en termes énergiques toute capitulation en rase campagne. Or, l'armée de Bazaine, n'étant pas enfermée dans les remparts démolis d'une place forte, se trouvait dans les conditions d'une troupe sur le champ de bataille.

Bazaine ne serait donc pas le seul coupable. L'Empereur Napoléon Ier dit pourquoi : « Le souverain ou la patrie commandent à l'officier inférieur et aux soldats l'obéissance envers leur général et leurs supérieurs pour tout ce qui est conforme au bien ou à V honneur du service. »

« Si les lois militaires prononçaient des peines afflictives et infamantes contre les généraux, officiers et soldats qui posent leurs armes eu vertu d'une capitulation, cet expédient ne se présenterait jamais à l'esprit des militaires pour sortir d'un pas fâcheux. »

Ne semble-t-il pas, en lisant ces opinions du plus grand capitaine des temps modernes, que les généraux, officiers et soldats peuvent désobéir au général en chef qui capitule ? S'ils obéissent, ils sont déshonorés et décimés ; sur dix généraux ou officiers, un doit être fusillé. Mais une telle désobéissance, en présence de l'ennemi, serait pleine de périls.

Notre législation laisse donc à désirer. L'esprit militaire, l'honneur des armes, la dignité de l'officier doivent, dans ces heures critiques, avoir la puissance des lois. Il n'en faut pas moins étudier froidement, mais patriotique ment, la question, et proclamer que toute troupe, compagnie, bataillon, régiment, brigade, division, corps d'armée et armée composée de plusieurs corps ne capituleront jamais. Si le chef est entouré de forces supérieures, il se fera jour, dût-il perdre les trois quarts de sa troupe ou sa troupe tout entière.

Avant de capituler, Bazaine s'était-il mis en relations suivies avec ses principaux lieutenants ? La question est grave et mérite un sérieux examen.

Les principaux lieutenants du général en chef étaient presque tous des hommes de guerre célèbres. Leur bravoure avait depuis longtemps fait l'admiration des armées; la plupart d'entre eux s'étaient distingués dans des postes éminents, quelques-uns avaient commandé en chef et figuraient au nombre des sénateurs de l'Empire. Honorés de la confiance du gouvernement, ils jouissaient dans le pays d'une estime incontestable. Ces hommes se nommaient Canrobert, commandant le 6e corps, Lebœuf, le 3° corps, Ladmirault, le 4e, Frossard, le 2e, et Desvaux, la garde, en remplacement de Bourbaki.

On est en droit de se demander si la capitulation s'est faite sans le concours de ces officiers généraux et ma' la volonté de quelques-uns ? Peut-on supposer que le sévère jugement porté par Napoléon Ier sur les capitula-

tions fût ignoré des commandants de corps d'armée? Eux mêmes ne cherchaient-ils pas à s'éclairer en réunissant leurs divisionnaires ?

Un document précieux éclaire ces questions, nous voulons parler de la lettre du général de division Bisson :

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