‹ Récits militairesChapitre 5 sur 12 · ARMÉE DU RHIN · texte numérisé non relu

ARMÉE DU RHIN

6e corps

2e ; division d'infanterie.

Trêves , 5 novembre 1870.

« Plusieurs généraux belges et français ont publié sur la capitulation de Metz des articles inexacts pour l'honneur de l'armée française et des généraux en sous-ordre. Il est indispensable que l'Europe sache que, dans aucune circonstance , les généraux commandant les divisions et les brigades de l'armée de Metz n'ont été consultés. Chaque fois que les commandants de corps d'armée les ont réunis, c'était, non pour leur demander leur avis, mais pour les informer des faits accomplis. 11 faut donc que la responsabilité tout entière des fautes commises retombe sur le général en chef et les chefs de corps d'armée.

« Le 8 octobre, par ordre du général en chef, les commandants des corps d'armée réunirent chez eux les généraux de division, afin de les informer qu'il ne restait plus à l'armée que pour huit jours de vivres, en réduisant les rations d'un tiers, et que la ville de Metz en avait tout au plus pour une dizaine de jours ; qu'il fallait prendre un parti avant l'épuisement total de nos provisions de bouche ; quant à nos munitions de guerre, l'artillerie avait encore assez de projectiles, et l'infanterie une quantité suffisante de cartouches pour livrer une bataille.

« Afin de ne pas m'écarter de l'exacte vérité, je m'abstiens de parler des autres corps d'armée; je citerai seulement mot pour mot tout ce qui a été dit et fait dans le 6e corps, auquel j'avais l'honneur d'appartenir. M. le maréchal Ganrobert, après nous avoir lu la lettre du général en chef, faisant connaître la triste situation dans laquelle se trouvaient l'armée et la ville de Metz, se retira en nous priant de tenir conseil sur la conduite que les circonstances nous dictaient. — Le 6° corps d'armée était composé de quatre divisions d'infanterie, et une de cavalerie, commandées par MM. les généraux Tixier, Bisson, Lafont-Viiliers,

Levassor-Sorval et Du Barrail. Bien qu'ils n'eussent jamais été consultés jusqu'alors pour les opérations militaires qui avaient amené cette fâcheuse situation, dans l'intérêt de l'armée, les généraux de division iu 6e corps consentirent à proposer la capitulation suivante :

« N'ayant plus de rivres, l'armée de Metz consentirait à capituler à condition qu'elle rentrerait en France avec drapeaux, armes et bagages, pour se retirer dans une ville du midi, s'engageant à ne pas servir contre la Prusse pendant le reste de la campagne, et que la ville de Metz serait libre de continuer sa défense. Si ces conditions n'étaient pas acceptées par l'ennemi, nous étions résolus à poursuivre un passage, les armes à la main, et à nous faire tous tuer plutôt que de nous rendre.

« Ce procès-verbal signé par les cinq généraux de division du G0 corps fut remis au maréchal Canrobert, avec prière de le transmettre au maréchal Bazaine, commandant en chef. — Bien résolu à ne pas accepter la moindre condition humiliante, j'adressai le lendemain une proposition au maréchal Canrobert, en le priant de la communiquer au maréchal commandant en chef.

« Je demandais qu'on formât une avant-garde composée des bataillons de chasseurs à pied, au nombre de six, et de compagnies d'éclaireurs de tous les corps d'armée, ce qui faisait un total de 10.000 hommes. Si l'on voulait m'en confier le commandement, je me chargeais d'ouvrir un passage à l'armée, en m'emparant des hauteurs boisées qui vont presque jusqu'à Thionville,, en longeant la rive gauche de la Moselle; par ce moyen, nous tournions les batteries ennemies établies à Saulny, Norroy, Belle- Vue, Fèves, Semécourt.

« L'armée pouvait, passant au-dessus du bois, éviter l'artillerie placée sur la rive droite, et, protégée par mes troupes, n'aurait eu à se défendre qu'à l'arrière-garde. Culbutant devant nous les faibles lignes que les Prussiens avaient dans la vallée, nous pouvions, dans la journée, gagner Thionville, et de là nous diriger sur Mézières, en longeant la frontière, et, au pis aller, nous jeter dans le Luxembourg. Malheureusement ma proposition resta sans effet, et Son Excellence ne daigna pas me répondre.

« Le 11, nous apprîmes que le général Boyer, désigné par le commandant en chef pour traiter de la capitulation, était parti pour Versailles.

« Le 18, le maréchal Canrobert me fit appeler, à sept heures du matin; il feignit de ne pas connaître les nouvelles apportées dans la nuit par le général Boyer; il m'interrogea longuement

sur mon opinion, en cas de refus de l'ennemi d'accepter des conditions honorables. Je lui répondis que le seul parti à prendre était celui que j'avais proposé, c'est-à-dire gagner Thionville par les hauteurs boisées. La conversation en resta là. Le même jour, à deux heures de l'après-midi, les commandants de corps d'armée réunirent les généraux de division, les chefs de services et chefs de corps, pour les entretenir sur les projets du général en chef, et les résultats de la démarche faite par le général Boyer, rentré, la veille, au grand quartier-général.

« Dans la réunion des généraux de division du 6° corps, le maréchal Canrobert fut excessivement embarrassé dans les détails sur la mission du général Boyer.

« Il parla longuement pour ne rien dire, sa voix tremblait, et, après bien des circonlocutions, il finit par nous dire que le roi de Prusse ne voulait pas reconnaître le gouvernement de la Défense nationale, mais qu'il traiterait volontiers, et au grand avantage de l'armée française , avec le gouvernement de la Régence ; qu'en conséquence, le général en chef allait de nouveau envoyer le général Boyer, pour décider l'Impératrice à accepter cette proposition. Le Maréchal nous engagea à réunir les officiers, pour leur bien faire comprendre la triste position dans laquelle se trouvait l'armée, et leur dire que le seul moyen d'en sortir était d'établir en France le gouvernement de la Régence; que, pour arriver à ce résultat, il n'y avait que quelques jours à attendre, que l'armée serait dirigée, avec drapeaux, armes et bagages, sur une ville de France, où l'on proclamerait le nouveau gouvernement, qu'on comptait sur le dévouement du soldat pour prendre patience encore quelque jours, que faute de pain on augmenterait d'un tiers la ration de cheval. Les officiers acceptèrent la proposition du commandant en chef, mais parmi eux pas un seul n'avait consenti à imposer un gouvernement à notre pays.

« Le même jour, Tordre fut donné de se tenir prêt à partir au premier signal; on donna à tous les états-majors le plan des attaques prussiennes, non pas pour les leur faire connaître, dans la prévision d'un assaut, mais pour faire accepter aux officiers ce que l'on voulait d'eux, en cherchant à les intimider, par la quantité et la force des ouvrages prussiens. Cette mesure était une fourberie de la part des commandants, car, une fois prisonniers, nous pûmes, en passant les lignes, nous rendre un compte exact de la fausseté des plans qui avaient été communiqués.

« Le 24, à cinq heures du soir, le maréchal Canrobert réunit ses généraux de division pour nous annoncer le refus de l'Impératrice. Un seul espoir, disait-il, nous restait : le général Changarnier s'était rendu auprès du prince Frédéric-Charles, afin de lui proposer de faire appel aux anciens députés de l'Empire. Ceux-ci devaient nommer un gouvernement que nous ferions accepter par la France.

« Lorsque le Maréchal eut fini de parler, je lui fis observer que cette démarche était une feinte, la réunion de l'ancienne Chambre étant impossible, la France ne voulant pas plus des députés qu'elle ne voulait de la Régence ; j'ajoutai que l'armée se considérait comme trompée, persuadée qu'elle était de l'autorisation accordée par S. M. le Roi de Prusse de sa rentrée en France avec drapeaux, armes et bagages, mais que les généraux en chef, trop compromis pour le suivre, songeaient à les livrer à l'ennemi, pour se constituer prisonniers avec elle, afin de sauver leur vie et leur fortune.

Le maréchal Canrobert repoussa l'accusation que je portais contre le général en chef, tout en partageant mon opinion sur l'impossibilité de la démarche tentée par le général Changarnier. Deux jours après, le maréchal Canrobert nous réunit pour la dernière fois, et nous annonça qu'une capitulation acceptée par le général en chef nous constituait prisonniers de guerre, car le prince Frédéric - Charles ne voulait entendre parler d'aucune autre condition.

« Indigné du mépris avec lequel le prince traitait une armée qui l'avait toujours légalement et vaillamment combattu , je demandai au maréchal Canrobert de faire appel à nos troupes pour réunir 1.000 hommes de bonne volonté et marcher à leur tête, non pas pour percer les lignes et nous sauver, mais pour marcher sur Ars, quartier-général du Prince, m'emparer de ses canons et le voir fuir devant cette armée à laquelle il refusait les honneurs de la guerre.

« Le Maréchal me répondit que tout cela n'améliorerait pas le sort de l'armée et ne ferait que l'aggraver. Toute résistance aux ordres de nos chefs étant impossible, nous dûmes nous soumettre à ces honteuses conditions acceptées par eux. Le lendemain nous rendîmes nos armes, et le jour suivant nous livrâmes à l'ennemi nos braves soldats dignes d'un meilleur sort »

Après avoir lu cette lettre d'un général de division de l'armée de Metz, il faut en conclure que la confiance ne

régnait pas dans les sphères élevées ; ensuite que, parmi les chefs , un certain nombre voulait tenter un effort suprême pour échapper à la capitulation; enfin, qu'au sommet de la hiérarchie, la pensée dominante était cle refaire l'Empire. D'après le général Bisson, le maréchal Ganrobert aurait déclaré publiquement qu'il fallait rétablir en France le gouvernement de la Régence.

Lorsque la paix fut faite et que l'armée revint de captivité, nous eûmes l'occasion de voir à Paris unepersonne qui tenait au maréchal Bazaine par des liens intimes, et qui par conséquent, devait posséder toute sa confiance. Cette personne, convaincue que la restauration impériale allait se faire, nous dit que le Maréchal serait récompensé d'une façon éclatante. Sans entrer dans les détails de la conversation, nous pouvons déclarer que cette personne ne semblait pas faire mystère des intentions du maréchal Bazaine, qui avait sacrifié sa réputation à la cause impériale.

Dans ce récit, nous ne nous sommes occupé que de l'armée du maréchal Bazaine, laissant à peu près de côté la ville de Metz et sa vaillante population. Nous ne saurions nous éloigner de cette place de guerre si chère à la France, sans nous mêler à cette bourgeoisie qui a tant souffert et méritait un meilleur sort.

La population civile s'élevait à 50.000 individus, hommes, femmes et enfants, indépendamment de 20.000 FUYARDS que la peur avait chassés des campagnes et jetés dans la ville ; tandis que l'armée comprenait à elle seule plus de 150.000 hommes. Elle comptait de 120 à 130.000 combattants, et touchait journellement encore, en octobre, 100.000 rations.

Au commencement de la guerre, le gouvernement ne semblait pas croire que Metz pût être attaqué. La ville n'était ni armée ni approvisionnée ; bien plus ses défenses inachevées et ses forts en cours de construction

ne pouvaient pas servir à la défense. On ne pensait à faire de la ville de Metz qu'un dépôt de blessés pour l'armée opérant loin d'elle sur le territoire ennemi. Cédant à l'impulsion du gouvernement, le conseil municipal de Metz fait commencer la construction d'un vaste baraquement dans le champ du polygone. En même temps les médecins et les pharmaciens de la ville, de nombreux volontaires de la charité, et les femmes de toutes les conditions s'offrent avec empressement pour faire le service des futurs établissements hospitaliers. On pense aussi à créer un fonds spécial de secours pour les blessés et les malades qu'on s'apprête à recevoir.

Une souscription est ouverte à l'hôtel de ville et dépasse bientôt le chiffre de 87.000 francs. Cette souscription se fait dès le 23 juillet, c'est-à-dire avant les désastres, avant même que la ville soit mise en état de siège.

Uniquement préoccupée des blessés et des malades qui devaient venir de loin, la population de Metz est surprise à l'improviste par le triple coup de tonnerre de Wissembourg, de Reichshoffen et de Forbach. On apprend que la guerre revient vers l'intérieur, et que l'armée qui, depuis quinze jours, avait défilé dans la ville pour marcher à la frontière se replie rapidement sur la place. Le 11 août, la retraite était achevée et les troupes avaient pris position au sud de la ville, sous les remparts ébauchés de ses forts. En moins de huit jours, elles allaient se trouver immobilisées parle blocus autour de la forteresse.

Au lendemain de l'échec de Forbach, la nouvelle du désastre de Reichshoffen s'était répandue dans la ville, en même temps qu'on y affichait deux décrets du même jour, 7 août. Le premier décret mettait en état de siège Metz et toutes les villes fortifiées du Nord-Est, de Montmédy à Belfort ; le second nommait commandant supérieur de la

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