‹ Récits militairesChapitre 6 sur 12 · MOLTKE · texte numérisé non relu

MOLTKE

place, le général de division du génie Gofûnières de Nordeck.

Celui-ci ordonne, le jour même, la formation immédiate de la garde nationale ; tous les citoyens de 20 à 55 ans en font partie. En quelques heures, 5.000 hommes composent cinq bataillons. Le commandant supérieur nomme les officiers sur la présentation des gardes nationaux, auxquels on accorde cinq batteries d'artillerie.

Le conseil municipal de Metz avait à sa tête un homme plein de patriotisme et de dévouement, et qui en était l'âme. Donnant l'exemple à tous, l'honorable M. Félix Maréchal, maire de Metz, soutint résolument, malgré îe double poids de l'âge et de la maladie, l'épreuve de ces mauvais jours. On le vit à son poste jusqu'à l'épuisement de ses forces. Il mourut à la peine au commencement de 1871.

Le 10 août, la ville de Metz vit arriver des troupes du camp de Châlons formant le 6e corps, sous le commandement du maréchal Canrobert. Le 14, l'armée arrêtait un instant, à Borny, la poursuite pressante de l'ennemi ; le 16, ayant passé de la rive droite de la Moselle sur îa rive gauche, elle lui disputait encore, à Gravelotte (Rezonville), la possession des plateaux ; mais le 18, à Amanviller^ (Saint-Privat), elle était rejetée sur la ville d'où elle avait tenté de s'éloigner, et l'investissement de Metz commençait.

L'Empereur avait abandonné, le 12 août, le commandement de l'armée pour le remettre au maréchal Bazaine que désignait pour ce poste la Chambre des députés, organe supposé de l'opinion publique. La mission du Maréchal, à ce moment, était de ramener, a-t-il dit, cette armée en arrière, en laissant la défense de Metz à une garnison secondée par la garde nationale. Dès îe commencement, il échoua dans cette entreprise. Après

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avoir vainement cherché à se frayer un passage le 16 et le 48, comme nous venons de le dire, il avait dû se replier sur la ville, que la seule présence de 150.000 soldats devait protéger d'abord, mais que leur immobilité persistante devait compromettre ensuite et entraîner finalement dans leur propre désastre.

Le 18 août, le maréchal Bazaine était déjà sur la défensive, comme il le dit dans son Rapport sommaire ; il sembla même avoir douté, pendant la plus grande partie de la journée, que son armée fût, à ce moment, l'objet d'une attaque sérieuse, et il était encore, vers quatre heures du soir, à son logis au village de Plappeville.

Dans la situation subordonnée qui leur est faite, les Messins assistent frémissants, et presque sans pouvoir y intervenir, au drame où, sous leurs yeux, se joue leur propre destinée. Toujours incomplètement informés, ils ne savent à aucun moment, ni à quel point on en est, ni où Ton va.

Cependant l'inquiétude de la population augmente d'heure en heure. Au sentiment douloureux de l'étonnément succède l'indignation chez les malheureux Messins. Ils considèrent comme impossible la catastrophe qu'on cherche à leur faire entrevoir. Ils se croient sous l'empire d'un rêve affreux, d'un cauchemar, d'un délire.

La torture de l'ignorance, du doute et de l'impuissance, tel a été le supplice des Messins pendant les longues semaines du blocus.

Après les journées de Borny, de Gravelotte et d'Amanvillers , la ville se remplit de blessés. Les soins qu'ils réclament absorbent toute l'attention du conseil municipal et des habitants. Ceux-ci, qui considéraient encore Bazaine comme un grand général, éprouvèrent de vives surprises, et quelque chose de plus peut-être, en voyant la confusion incroyable avec laquelle s'était effectué le passage de l'armée à travers la ville, pendant et après la

bataille de Borny, les 14 et 15 août. Le désordre qui suivit la journée du 18 avait, à son tour, inquiété l'opinion publique. Le maréchal Bazaine semblait décidé à attendre. On n'hésita pas à penser que ce qu'il attendait c'était Tarmée de Mac-Manon. On ne doutait pas que celui-ci n'arrivât bientôt.

Malgré Frceschwiller et Sedan, le maréchal de Mac- Mahon conservait une popularité et une confiance qu'avaient inspirées les légendes de Sébastopol et de Magenta*

Les deux mouvements du 26 et du 31 août, dans lesquels l'armée de Metz presque tout entière se porta sur la rive droite de la Moselle, parurent d'abord annoncer la prochaine apparition de cette autre armée avec laquelle on croyait le maréchal Bazaine en communication.

Le 26, les troupes étaient cependant rentrées, après avoir été toute la journée à la pluie, sans avoir rien fait. Le 31, il est vrai, une action brillante, exécutée à la fin de la journée, avait donné à tous un vif sentiment d'espérance ; mais cet espoir s'était évanoui, le 1er septembre, quand on avait vu les troupes engagées rentrer dans la place, le matin, après avoir abandonné pendant la nuit les positions dont elles s'étaient emparées la veille. L'étonnement fut grand lorsqu'on s'aperçut, après les deux journées, que les différents corps reprenaient leurs positions antérieures, entre les forts et derrière leurs lignes de défense.

Depuis quinze jours, on était à Metz sans nouvelles du dehors. Les derniers journaux parvenus aux habitants étaient ceux du 16 août. On connaissait cependant le remplacement du ministère Ollivier par celui que présidait le comte de Palikao. Dans la seconde semaine de septembre, on apprit, presque en même temps, par des prisonniers rendus et par des fragments de journaux, la capitulation de Sedan, la captivité de l'Empereur, le

départ de l'Impératrice et la formation du gouvernement de la Défense nationale.

Une proclamation signée par le général gouverneur, le préfet et le maire, annonce aux habitants que ces nouvelles sont vraies.

Dès le 13 septembre, la grave question de l'alimentation publique préoccupait le conseil municipal, qui prenait les mesures les plus sages pour venir en aide à la population. Les vivres renchérissaient, la viande devenait rare et quelques denrées manquaient complètement. On commençait aussi à s'inquiéter de l'attitude du maréchal Bazaine, immobile à la tête d'une armée nombreuse à peu près intacte. La méfiance se glissait dans les esprits. Avant le 1er septembre, il attendait, disait-on, Mac-Mahon. Mais, puisque Mac-Mahon ne pouvait plus venir, qu'attendait Bazaine ?

Il courait dans Metz de vagues rumeurs de négociations, et l'on savait que des communications actives

EXISTAIENT ENTRE LES DEUX QUARTIERS GENERAUX FRAN- ÇAIS et allemand. Ces bruits se renouvelèrent à plusieurs reprises, vers le milieu de septembre d'abord, puis à la fin du même mois, lors du départ de Bourbaki, et en octobre au moment où le général Boyer entreprenait ses voyages. Le public ne sut jamais au juste ce qu'il en était. Après avoir cru que les négociations pouvaient procurer, par un traité de paix, le salut de la ville, on se laissa persuader, à la fin, que l'éloignement de l'armée allait se faire. La présence prolongée de cette armée inquiétait plus, à cause de la nécessité de la nourrir, qu'elle ne rassurait contre les attaques qu'on ne redoutait pas.

Vers le milieu de septembre, l'opinion se prononce énergiquement contre l'inaction des troupes. Elle se produit de diverses manières contre les officiers de l'armée qui remplissent journellement la ville, et auxquels on s'en

prend, bien à tort, d'une situation qu'ils subissaient, mais qu'ils n'approuvaient pas. Les officiers unissaient presque toujours leurs plaintes à celles des habitants. Eux aussi voudraient faire des tentatives. Le maréchal Bazaine et le maire de la ville reçoivent des lettres qui expriment le sentiment de tous. Parfois, ces lettres développent des plans d'opération pour sortir de la situation dont on souffre. L'impatience publique grandissait , les choses en vinrent à ce point, qu'à la fin de septembre une adresse couverte d'un grand nombre de signatures fut remise au maire, pour lui exposer les inquiétudes de la population, et le prier de s'en faire l'interprète auprès du général en chef.

« Il vous sera permis, lui dit-on, à vous le représentant naturel et respecté d'une vieille cité qui veut rester française, de faire, à cette occasion, telle démarche que vous jugerez nécessaire, et de parler avec la franchise et la simplicité que commandent les circonstances...

« Nous croyons que l'armée rassemblée sous nos murs est capable de grandes choses, mais nous croyons aussi qu'il est temps qu'elle les fasse. Chaque jour qui s'écoule amènera pour elle et pour nous des difficultés nouvelles...

« Sans pouvoir discuter ni même indiquer les opérations militaires, le simple bon sens nous montre clairement que des entreprises énergiquement et rapidement conduites avec l'ensemble des forces dont on dispose, peuvent amener des résultats considérables , peut-être même décisifs. Laisserons-nous venir le jour où après avoir fermé les yeux il faudra reconnaître que les retards nous ont été funestes et ont eu des conséquences irréparables ? Certes, toute tentative est périlleuse ; mais, avec le temps, le péril sera-t-il moindre ? Quel secours attendons-nous, d'ailleurs? Est-ce la question politique qui se

mêle à tort de la question militaire et qui commande les lenteurs?...

« Si dures que soient les exigences de la situation... notre ville les supportera... puisqu'elle ne veut pas être la rançon de la paix, et qu'après le long passé d'honneur qu'elle trouve dans ses annales, elle ne veut pas decheoir. »

Le maire n'hésita pas à faire la démarche qui lui était demandée. Il se rendit au quartier général du maréchal Bazaine, qui avait déjà ce document dont on venait l'entretenir. Le maire fut accueilli avec courtoisie, mais il se vit éconduit sans avoir obtenu la moindre parole capable de rassurer la population.

En parlant de la question politique, les auteurs de l'adresse avaient touché, sans oser y insister, le point capital de la situation. La démarche montrait, du reste, où en était le moral toujours excellent de la population. Sa fermeté dans la résolution de se défendre pouvait devenir un embarras, suivant l'attitude qu'on voulait prendre ; et, à diverses reprises, elle dut résistera d'évidents essais d'intimidation, indépendamment des épreuves auxquelles la soumettait naturellement la marche des événements. Elle en avait déjà supporté, sans faiblir, plus d'une capable de l'ébranler. Sans parler de l'effet qu'aurait pu produire à Metz, sur l'esprit public, la nouvelle du désastre de Sedan et de la perte de Strasbourg, on avait ensuite annoncé que l'anarchie était déchaînée à Paris et dans les provinces, tombées, disait-on, entre les mains des socialistes.

Tout à coup, vers le milieu de septembre, se produit la menace d'un prochain bombardement. Parmi les chefs militaires , quelques-uns semblent y croire. Avis est donné par le général Coffinières à la municipalité, et par celle-ci aux habitants, de se préparer au bombardement par des précautions spéciales. Le service des pom-

piers est renforcé ; des tonneaux pleins d'eau sont déposés sur des places, dans les rues et dans les cours des maisons. Cependant, des gens raisonnables démontraient qu'en raison des positions occupées par les ennemis, ce bombardement était chimérique

Les plus crédules se rassurèrent bientôt. En effet, lie bombardement n'eut pas lieu, et l'on se demanda naturellement si le bruit qui s'en était répandu n'était pas un moyen d'inquiéter, d'intimider la population afin de la dominer. L'avenir prouva que les soupçons avaient an fond de vérité.

Des propos imprudents se répétaient dans quelques groupes militaires, blessants pour les habitants de Metz. On allait jusqu'à dire que la menace d'un bombardement jetterait la panique dans la bourgeoisie et rendrait impo-sible la défense. Une telle supposition faisait bondir d'indignation les braves Messins qui se prononçaient de plus en plus contre la présence prolongée et l'inaction de l'armée. On demandait publiquement à Metz son éloignement et la constitution dans la place d'une garnison qui ne dépassât pas en nombre les nécessités de la défense avec le concours de la garde nationale. On calculait les ressources alimentaires, quand on n'aurait plus à pourvoir, avec les approvisionnements existants, à la nourriture d'une armée nombreuse et inutile.

L'impatience de la population civile ne fut guère trompée par les petites expéditions entreprises, peut-être pour lui répondre, du 22 septembre au 7 octobre. Ces expédition s décousues, brillantes souvent, grâce à la valeur des soldats, étaient toujours sans résultats sérieux. On faisait tuer de braves gens et Ton revenait le soir à l'endroit d'où

l'on était parti le matin. Ce qu'on voulait de l'armée, c'est que, rompant le blocus, elle réussît à se ravitailler, ou que, tenant la campagne, elle défendît, loin des murs d'une place, la France envahie par l'ennemi. Ce sentiment, que partageaient les officiers de troupe et la troupe elle-même, s'exprimai. quelquefois d'une façon excessive et froissait les militaires. Les braves gens ne pouvaient qu'obéir. A l'impatience de la bourgeoisie se joignirent bientôt le doute et la méfiance.

Les intentions du maréchal Bazaine devinrent suspectes. Son isolement, le parti pris de ne jamais paraître dans la ville, ses relations avec le chef de l'armée ennemie, le mystère dont il entourait ses démarches, firent peser sur lui de graves soupçons. On en vint peu à peu à la pensée de lui enlever le commandement, pour le remettre en d'autres mains. La population civile oubliait, dans sa colère, qu'elle n'avait ni le droit ni le moyen de changer le commandement de l'armée. Si la chose eût été possible, les commandants de corps d'armée, qui comptaient parmi eux deux maréchaux de France, auraient seuls pu prendre une aussi grave détermination. Ils auraient été les représentants de l'armée, ils auraient agi dans l'intérêt de la France et peut-être l'armée eûtelle échappé au malheur de la capitulation. Mais la discipline d'une part, les mœurs militaires d'une autre auraient, dans tous les cas, arrêté les commandants de corps d'armée. Peut-être risquaient-ils leur tête....

La question des subsistances dominait de plus en plus la situation. Le 21 septembre, quelques désordres eurent lieu à la porte des boulangers. Entre les camps et la ville s'établissait un commerce frauduleux de pain et de vivres. Le conseil municipal prit des mesures énergiques pour arrêter le mal. Nous regrettons de ne pouvoir dire que les efforts de la municipalité furent secondés par le général Coffinières qui, dans la séance du conseil muni-

cipal du 12, vint exprimer les vœux impératifs du général en chef. En cette circonstance, le gouverneur de Metz employa une diplomatie bien faite pour intimider. Il ne craignit pas, lui officier du génie, de parler du bombardement qu'il savait impossible.

Il se passait dans les esprits un phénomène qui n'a pas été bien observé. La population civile, qui avait vu l'Empereur peu de semaines avant, ne lui était pas hostile. Frappée des choses extérieures, comme toutes les foules, cette population avait remarqué l'état d'abattement de Napoléon III, dont la santé laissait fort à désirer. Un sentiment honorable s'était emparé des cœurs. On gardait un respectueux silence.

Mais l'attitude du maréchal Bazaine et d'imprudents propos firent supposer, plus tard, que Bazaine réservait son armée pour une restauration de l'Empire. Alors la population se déclara contre le gouvernement qu'elle accusait de tous les malheurs de la France. Le 11 octobre, les officiers de la garde nationale arrachèrent, aux acclamations du public, l'aigle qui surmontait le drapeau placé à la façade de l'Hôtel-de-Ville. Cet emblème n'a jamais été rétabli.

On ne saurait dire les intrigues dont l'armée et la population furent entourées. A celle-ci on annonçait un départ prochain ; à celle-là, on peignait en termes effrayants les obstacles élevés par l'ennemi. On disait aux soldats qu'une capitulation allait les rendre libres et que les officiers seuls seraient prisonniers.

Parmi ces derniers il s'en trouvait un grand nombre qui, réunis dans la ville de Metz, discutaient sur les moyens de percer les lignes.

Cependant, ces intrigues avaient eu pour conséquence de diminuer la confiance réciproque des bourgeois et des militaires. Ceux-ci, malgré une certaine froideur, se montrèrent bons compagnons des habitants. La bour-

geoisie ayant ouvert, le 21 septembre, une souscription en faveur des indigents de la ville, les différents corps donnèrent plus de 103.000 francs.

Le 15 octobre, les commandants de la garde nationale sont mandés au quartier-général du maréchal Bazaine, qui veut savoir ce que les Messins lui reprochent. Sur la franche exposition faite par eux des inquiétudes et des doutes qui assiègent les esprits , le Maréchal leur déclare qu'il ne fait rien pour l'Empire, tombé par ses propres fautes, et qu'il ne pense qu'à servir son pays. Il ajoute que, dans les conseils où il réunit les généraux, il n'a jamais été question de capitulation ou de reddition de l'armée.

On s'est demandé souvent à quel moment remonte la première pensée de la capitulation. On ne saurait le dire, mais, le 5 octobre, un officier du génie, attaché à l'étatmajor du général Coffinières, est venu à la bibliothèque de l'école d'application, chercher pour le maréchal Bazaine le volume de Y Histoire du Consulat et de l'Empire, par Thiers, où il est question de la capitulation de Gênes et de Dantzig. Quelques jours plus tard, M. le général Frossard faisait demander le même ouvrage.

Les circonstances devenant de plus en plus graves, quelques hommes, plus impatients ou plus résolus que les autres, songèrent à se débarrasser d'un chef qu'ils croyaient capable de trahison. Il fut donc de nouveau question de déposer le maréchal Bazaine. La difficulté était de trouver un officier qui pût prendre le rôle de commandant en chef, avec les capacités indispensables, ie crédit nécessaire sur les troupes, et enfin la popularité et la confiance.

Plusieurs tentatives furent faites, la principale dirigée du côté du général Changarnier.

Depuis les premiers jours d'août, cet officier général, fort âgé, était à l'armée de Metz sans y avoir de comman-

dément. Il s'était établi à Saint -Julien, avec l'étatmajor du 3e corps, qu'il avait suivi dans quelques-unes des dernières journées, notamment le 31 août, à Servigny, où son attitude pleine d'entrain avait produit sur les troupes un très grand effet. Sa vieille réputation militaire ainsi rajeunie aurait exercé sur les soldats le prestige nécessaire pour les enlever ; et Ton pouvait compter qu'ils le suivraient, s'il consentait à se mettre à leur tête. La difficulté était d'engager la question, d'aborder le général, en le pressentant, et de le mettre de suite, s'il voulait s'y prêter, dans une position qui pût servir de point de départ et d'appui à son action. On imagina de lui offrir le commandement de la garde nationale. Le 16 octobre, plusieurs officiers de celte milice se décident à se rendre à Saint-Julien pour lui faire cette proposition.

Le général parut démêler de suite la portée véritable de la démarche dont il était l'objet. Il commença par déclarer que son premier devoir était l'obéissance envers le général en chef, pour lequel il protesta de son estime et de sa confiance. Il ne pouvait donc, dit-il, sans son assentiment, répondre d'aucune façon à la proposition qui lui était faite, mais il s'en déclarait très flatté. Il ajouta cependant, avec une légère teinte d'ironie, que le service de la garde nationale devant se borner à la défense des remparts, il préférerait peut-être un commandement qui lui permît d'aller plutôt aux avant-postes. On lui répondit que la garde nationale tout entière était prête à le suivre où il voudrait la conduire.

L'on se sépara. Le général Changarnier avait profité de cet échange d'explications pour blâmer certaine démarche, faite récemment, d'un autre côté, par la garde nationale, en vue d'obtenir une part plus large dans l'œuvre de la défense. Elle avait demandé au général Goffinières d'être admise à la garde des postes

et au service des pièces d'artillerie dans les forts.

La tentative à l'adresse du général Changarnier n'alla pas plus loin. Le Général avait suffisamment prouvé qu'il ne fallait pas compter sur lui pour le rôle qu'on avait songé à lui offrir.

Il est assurément permis de déplorer le commandement du maréchal Bazaine, mais qui oserait blâmer les officiers de l'armée, les premiers victimes? Ils ont respecté, dans son autorité, la loi fondamentale de la discipline militaire. D'ailleurs, une démarche sérieuse pour déposséderBazaine de son commandement eût créé une sorte de guerre dans l'armée, car les opinions étaient extrêmement partagées, et le parti des mécontents ne voulait pas conspirer.

Moins disciplinée, la garde nationale cherchait toujours à enlever à Bazaine le commandement de l'armée. Elle se considérait comme trahie et livrée à la Prusse.

Le journal l 'Indépendant, qui se publiait à Metz, reproduisait, le 15 octobre, les articles de la loi militaire qui condamne à la peine de mort le commandant d'une place de guerre qui capitule sans avoir forcé l'ennemi à. passer par les travaux lents et successifs des sièges, et avant d'avoir repoussé au moins un assaut au corps de place, sur des brèches praticables. Aussi b\Qii,Y Indépendant aurait dû publier ce que dit Napoléon Ier sur les capitulations en rase campagne.

Mais une censure, que nous ne saurions blâmer dans une place en état de siège, s'exerçait dans les bureaux du gouverneur, qui, d'ailleurs, se montra peu sévère pour la presse.

La statue du maréchal Fabert, élevée à l'illustre enfant de Metz sur la place de l'Hôtel-de-Ville, était l'objet d'un véritable culte. On y venait déposer des couronnes ou l'entourer de voiles funèbres. Un garde national, un simple passant, lisait à haute voix l'inscription qui décore le piédestal :

« Si, pour empêcher qu'une place que le Roi ma confiée ne tombât au pouvoir de V ennemi, il fallait mettre à la brèche ma personne, ma famille et tout mon bien, je ne balancerais pas un moment à le faire. »

Loin d'encourager les habitants de Metz à la résistance, loin d'exalter leur courage, loin de leur parler de la patrie, de l'honneur, le général Coffinières les entretenait sans cesse de la diminution des subsistances, des dangers de la lutte, de la nécessité de se soumettre et de leur intérêt à ne pas conserver des illusions qui ne pouvaient que les égarer. Nous étions loin de ces époques héroïques où le chef donnait l'exemple et apprenait à ses concitoyens comment on meurt pour sa patrie. La bureaucratie, la courtisannerie,les mesquines ambitions avaient abaissé les âmes. Les calculs avantageux tenaient lieu des élans du cœur, et l'on oubliait notre pauvre France, notre France bien-aimée, pour ne songer qu'à soi.

Ils étaient bien morts les Bayard, les Crillon, les Villars, les Hoche, les Oudinot et leurs glorieux frères d'armes qui savaient parler aux soldats une langue énergique, au lieu de balbutier, en tremblant, la phraséologie des arrière-boutiques ! Mais de nos jours, tout est boutique, tout se vend, tout s'achète.

Malgré tant d'efforts, on ne parvenait pas à faire peur aux habitants de Metz.

Le 22 octobre, le général Coffinières, qui se plaignait d'ailleurs du général en chef, se rendit, pour la première fois, à la séance du conseil municipal. Il voulait faire savoir aux habitants que le 28 octobre ils mangeront leur dernier morceau de pain. Le gouverneur songeait, disait-il, à ôter aux Messins leurs illusions. Pourquoi ne pas affirmer que son but était de les décourager ? Il n'y parvint pas encore. Cependant les bruits mis en circulation étaient bien faits pour effrayer. Ces bruits allaient des camps à la ville et de la ville aux camps. Les espions

prussiens les colportaient, après en avoir reçu Tordre du général ennemi. La France était, disait-on, en proie à l'anarchie ; le gouvernement de la Défense nationale disparaissait, plusieurs villes, entre autres Rouen, avaient demandé des garnisons prussiennes, pour les protéger contre le désordre révolutionnaire ; l'armée de Lyon avait été battue à Orléans. On ajoutait que le roi Guillaume était disposé à traiter de la paix, mais seulement avec la dynastie napoléonienne et la Régence représentée par le maréchal Bazaine, et que le général Boyer repartait pour aller demander à l'Impératrice d'approuver cette combinaison.

Enfin le général CofÏÏnières, dans la journée du 27 octobre, fait savoir au conseil municipal « que l'ennemi demande la place de Metz et l'armée de Bazaine, et qu'il n'admet pas la séparation de ces deux intérêts. C'est à cette exigence que l'on consent à céder. »

Les officiers de la garde nationale se rendent au conseil municipal, et le maire les conduit chez le général CofhV nières. Ils veulent protester, mais en vain. La capitulation était déjà signée.

Le 26 octobre fut pour l'infortunée ville de Metz un jour de larmes et de désespoirs. Le déchirement était effroyable, tout s'écroulait à la fois. La vieille cité n'avait jamais été foulée par le pied de l'étranger. Fière de son glorieux passé, elle se considérait comme invincible. La mémoire des ancêtres était pure de toute souillure, et pas un bourgeois ne connaissait la honte. Les rues sont tumultueuses, des clameurs bruyantes, des coups de feu se font entendre. La Mutte, cloche sacrée de la cathédrale, semble gémir. C'est la voix de la municipalité. On entend le tocsin d'incendie, cloche d'alarme. Des groupes parcourent la ville avec une agitation fébrile. Fous de colère, la menace aux lèvres , des hommes se portent vers la demeure du général Gofflnières, mais des piquets

d'infanterie protègent tous les abords. Des gardes nationaux mêlés à des soldats se réunissent en armes. Ils veulent se jeter à travers les lignes ennemies ; le soir, ils franchissent les portes de la ville et disparaissent dans l'obscurité de la nuit.

Cette agitation impuissante , mais bien naturelle, appelle l'attention du conseil municipal, qui fait afficher une adresse inspirée par le patriotisme. Le lendemain, 29 octobre, la souffrance était renfermée dans les cœurs. Les rues, devenues silencieuses, voyaient de braves et bons Français se serrer les mains sans prononcer une parole. Des femmes en grand deuil se rendaient dans les églises. La statue de Fabert était cachée sous un grand voile noir.

A midi, les forts étaient livrés à l'Allemagne. Des sentinelles prussiennes faisaient faction devant les portes de la ville. Et Pon voyait de longues files de soldats français, désarmés, se rendre aux avant-postes. Livrée en même temps, partageant les mêmes douleurs, la ville de Metz et la dernière armée française étaient prisonnières.

Le maréchal Bazaine se dirigeait vers le quartiergénéral du prince Frédéric-Charles , et nos drapeaux d'Afrique, du Mexique, de Crimée et d'Italie prenaient la route de Berlin.

A ces souvenirs, tout bon Français éprouve un sentiment de révolte. Comment et par quel miracle, avonsnous pu devenir la proie du roi Guillaume ? Hélas ! on avait trop répété que notre armée était invincible, que notre peuple n'avait son pareil ni dans les sciences, ni dans les arts. Tout était vanité. L'amour excessif de l'or, un luxe scandaleux, l'absence de respects et de croyances, un scepticisme déplorable, la perte de l'esprit militaire étaient les causes principales de notre décadence. On s'était joué des choses les plus sacrées, telles que l'avancement dans l'armée ; on ne croyait même plus que dos

qualités fussent nécessaires au commandement militaire. Le réveil a été terrible. Qu'il soit pour les nouvelles générations une éternelle leçon ! Qu'elles mesurent la distance qui sépare Austerlitz, Wagram, Iéna, de Frœschwiller, de Forbach, et des capitulations de Sedan et de Metz ; qu'elles cherchent les causes delà décadence et de l'affaissement des caractères. Ces nouvelles générations verront que notre extrême civilisation n'était pas vraie. On se précipitait avec ardeur vers les jouissances matérielles ; chacun réclamait un salaire supérieur aux services rendus ; chacun voulait de l'or ; chacun proclamait des droits plus que douteux, et nul ne se souvenait de ses impérieux devoirs envers la patrie. Les hommes utiles et modestes vivaient dans l'oubli, tandis que les histrions et les courtisanes attiraient les regards. Une presse complaisante jusqu'à la servilité répandait dans le public, depuis les salons jusqu'aux mansardes, les idées les plus fausses et les plus dangereuses. Les fils cherchaient à s'élever d'un bond au-dessus de leurs pères. La société enrichie la veille par des spéculations, honnêtes ou non, joignait à ses richesses des titres nobiliaires ; chacun s'improvisait comte, marquis ou baron. Il se produisait ainsi dans les familles des troubles qui eussent été comiques, si la morale n'en avait souffert. Le mariage même avait tourné vers la spéculation, car il fallait de l'or, de l'or même au prix de l'honneur et de la dignité du foyer. Le service militaire, qui avait été le devoir de la noblesse, était abandonné à ceux qui ne pouvaient faire l'achat d'un remplaçant. Tous se précipitaient vers Paris, abandonnant la province et le champ paternel, car Paris renfermait des mines de diamants, des mines d'or et des mines d'argent. Ces mines étaient promises aux plus adroits. Parmi les mineurs un grand nombre allait s'éteindre à l'hôpital, mais ceux qui restaient se partageaient gaiement les dépouilles des morts.

Cela se nommait la civilisation moderne. Des fêtes splendides, des festins, des bals, le théâtre, les toilettes formaient l'occupation principale des classes dirigeantes, dont les plaisirs bruyants étaient racontés à la bourgeoisie par le journalisme à la mode. La vanité portait cette bourgeoisie à imiter ce qu'on lui avait fait admirer. Les prolétaires voyaient toutes ces choses et entendaient tous ces bruits ; alors l'envie, la jalousie, la haine les mordaient au cœur.

On répétait sans cesse : L'esprit court les rues. Peu de passants le saisissaient. Ceux-là mêmes qui l'avaient rencontré reconnaissaient sans peine que l'esprit de Labruyère, de Molière et de La Fontaine était tout autre que celui qui court les rues.

Ce qu'on aimait le plus, après l'or, était la tribune aux harangues. On y parlait de tout, excepté de la patrie.

La Prusse est venue, comme jadis les barbares, frapper aux portes de la Rome efféminée.

La reconnaissance nous fait un devoir de rappeler combien la population de Metz se montra généreuse pour les blessés et les malades. Le lendemain de la déclaration de guerre, le gouvernement songea à créer dans la ville de Metz de vastes établissements hospitaliers. Le 23 juillet, le maire de la ville annonçait au conseil municipal que, peu de jours avant, l'intendant-général de l'armée, satisfait de l'administration civile des hospices, demandait que cette administration voulût bien prendre sous sa direction l'hôpital militaire. La commission des hospices, malgré son désir de venir en aide à l'administration militaire, déclara qu'il lui était impossible de suffire à une pareille entreprise. Tout le personnel de l'hôpital militaire de Metz était nécessaire à l'armée qui

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allait entrer en campagne. Il fallait désorganiser, au moment du plus pressant besoin, l'hôpital militaire, exposer les malades à de graves dangers et compromettre un service important, car le nombre des médecins civils, dans la ville de Metz, était insuffisant.

Le conseil municipal proposa de faire construire à l'extérieur un baraquement pour 2.000 lits. Il ajouta qu'un certain nombre de femmes avaient offert leurs services en faveur des blessés, proposant de former* des comités pour préparer la charpie, e linge et réunir les divers objets qui pouvaient être nécessaires ou utiles aux malades. Le concours de ces dames ayant été accepté avec reconnaissance, une salle de l'hô tel-de-ville avait été mise immédiatement à leur disposition. En outre, les ressources indispensables aux blessés furent réunies avec une grande générosité.

Bientôt la ville de Metz put disposer de 4.000 lits, nombre qu'elle supposait suffisant. Peu de temps après, grâce au concours des communes environnantes, il y eut des lits pour 5.000 malades.

Dans une assemblée générale présidée par le maire, les dames de Metz avaient constitué à Thôtel-de-ville un comité central destiné à former une sorte d'atelier permanent pour veiller à la réception, à la confection, à la garde et à l'envoi dans les diverses ambulances de tous les objets de secours qui pourraient leur être utiles. La répartition se faisait par les soins de comités particuliers établis dans chacune des sections de la ville, sous la présidence de dames désignées par le maire. Les tâches y étaient distribuées et remplies avec la plus charitable émulation.

Les collectes recueillies à domicile et les sommes spontanément portées au comité central s'élevaient bientôt au chiffre de 87.899 fr. 65 centimes. A côté de riches offrandes, on ne pouvait lire sans émotion, sur la liste.

les modestes dons qui représentaient pour les ouvriers et ouvrières les prix de plusieurs journées de travail. Des employés à peine rétribués abandonnaient à la souscription la moitié de leur traitement. Les offrandes en nature affluaient aussi à la mairie : elles consistaient en objets de pansements, en provisions alimentaires : vins fins, cognac, confitures, sirops, sucre, chocolat, jambons, etc. Ces dons étaient mis en réserve. Les troupes ennemies purent trouver disponibles et entièrement préparés une foule de locaux destinés à nos soldats.

Peu à peu toutes les salles dont pouvait disposer l'hôtelde-ville étaient transformées en magasins ou en ateliers. Dans ces derniers, régnait une activité incessante. Ces salles se peuplaient, du matin jusqu'au soir, et souvent la nuit, de femmes de toutes les classes, dames du monde et simples ouvrières.

Il fallait se hâter de réunir ces précieuses ressources. Les fatigues de l'entrée en campagne, et les premières rencontres amenèrent un grand nombre de malades et de blessés. Les sanglantes journées de Borny, de Gravelotte et d'Amanvillers allaient coup sur coup, les 14, 16 et 18 août, encombrer les principales ambulances. Les cacolets, les voitures spéciales, les charrettes de paysans, traversaient sans cesse la ville, apportant les blessés.

En même temps l'investissement complet de Metz aggravait la situation. La ville ne pouvait, désormais, compter que sur elle-même pour soigner tous les blessés de l'armée. Dans les journées des 17 et 18, et dans la matinée du 19 août, l'intendance put expédier 2.500 blessés sur la ligne des Ardennes. Malheureusement les convois du 19 durent rétrograder. Les hôpitaux et les casernes ne purent contenir tous les malades. Le 17 août, le maire invita les habitants à créer des ambulances privées et à recevoir chez eux les blessés. On vit alors un grand nombre de citoyens se porter à la rencontre des

convois de Liesses. Chacun recueillait à l'envi ces hôtes glorieux. Des artisans, de pauvres ménages, oublieux de leur propre misère, les ramenaient dans leur logis. Les médecins civils de Metz prodiguaient les soins les plus généreux. Ils étaient bravement secondés par des médecins anglais, belges, luxembourgeois ou français enfermés dans la place. En ces douloureuses circonstances, le corps médical accomplit des miracles de dévouement.

Toutes les maladies parurent à la fois, mais les plus grands ravages furent produits par la dyssenterie, la petite vérole et la fièvre typhoïde. Une difficulté qui n'avait pas été prévue fut le service des inhumations. L'homme qui, seul, remplissait jusqu'alors cet emploi, ne put y suffire. Heureusement il rencontra le concours imprévu de l'un des principaux acteurs du théâtre de Metz. Cet artiste faillit payer de sa vie le dévouement dont il donnait l'exemple. Plus la tâche était ingrate et périlleuse, plus il faut admirer cet acteur qui consacre son temps à l'ensevelissement des morts. N'y a-t-il pas là un sujet de méditations pour le philosophe ? Voilà un homme qui, le soir, sur les planches du théâtre, provoque la gaieté; qui, dans les rôles les plus divers, soulèv etoutes les passions humaines, et qui, le jour venu, où tous les masques tombent, se fait fossoyeur volontaire.

Successivement tous les édifices furent transformés en ambulances : la manufacture des tabacs, le lycée, les maisons des communautés religieuses, les deux séminaires, l'établissement des Pères Jésuites, le palais de Justice, l'évêché, la préfecture, l'école normale, les écoles centrales, les bâtiments communaux et les locaux appartenant à des associations. Cela ne suffisait pas encore. Il fallut couvrir de tentes très vastes les terrains libres de l'esplanade, du jardin Boufflers et du Saulcy. Sur la place Royale, 300 wagons de la compagnie de l'Est,

dans lesquels étaient installés des hamacs ou des lits, avaient été disposés symétriquement.

Pendant que l'armée était campée au dehors sous les tentes ou dans les forts, la ville de Metz semblait n'être plus qu'un vaste hôpital. Dans cette cité de 50.000 habitants, le nombre des blessés et des malades s'est élevé à 22.000, dispersés dans 65 ambulances.

Les officiers étaient recueillis à l'hôpital militaire, aux séminaires, chez les Pères Jésuites, à l'école d'application, un grand nombre chez les habitants, qui, dans leurs maisons, soignaient environ 2.500 blessés.

Le maire et les adjoints se rendaient fréquemment dans les ambulances, pour se rendre compte de leur installation. Le général en chef, il faut le répéter, n'y parut jamais.

La société internationale française avait dirigé sur Metz un premier envoi de chirurgiens, d'aides et de matériel. Son ambulance, organisée dans la serre et sur les terrains du jardin Fabert, rendit de grands services, mais ses ressources ne tardèrent pas à s'épuiser. Des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, mandées aux premiers jours, ne purent arriver qu'en petit nombre. Les communautés religieuses établirent des ambulances dans leurs couvents. Des prêtres, des religieux parcouraient sans cesse les diverses ambulances, consolant les blessés et les malades. Ceux-ci les appelaient pour prier avec eux.

On ne saurait trop le redire, car le souvenir doit en être conservé, ce furent les femmes qui, dans ces circonstances douloureuses , montrèrent un dévouement à la hauteur de nos épreuves. Leur charité, leur patriotisme se révélaient chaque jour par mille traits de bonté et, dé prévenante attention pour les blessés. Un même sentiment amenait et retenait près d'eux des dames élégantes, de modestes bourgeoises et des ouvrières. Confondues, unies par une égale ardeur, toutes se prêtaient

aux besognes les plus diverses et souvent forts pénibles pour qui n'est pas chirurgien. La cuisine et la lingerie avaient leurs habituées ; les cahiers étaient tenus par des dames, pendant la visite des médecins, les médicaments régulièrement distribués, les plaies saignantes pansées délicatement. Chacune était à l'œuvre. On voyait ces femmes par tous les temps, sous le soleil et sous la pluie, autour des tentes de l'Esplanade et au Saulcy, où la gravité des maladies et des blessures , aussi bien qu'une installation défectueuse nécessitaient un courage plus méritoire ; dans les casernes, à Goislin, au génie où elles bravaient le danger de la contagion ; dans toutes les ambulances, enfin, pendant près de trois mois, où elles ne manquèrent pas un seul jour à leurs pauvres blessés. Des femmes d'une organisation délicate étaient ellesmêmes surprises de leurs forces et de leur courage supérieur aux fatigues. Les plus timides devenaient hardies pour leurs malades ; elles savaient plaider énergîquement leur cause près des membres de la commission municipale, près des médecins, près de l'administration militaire. Plus d'une fois, tout en admirant leur zèle, l'intendance accusait l'ardeur qu'elles déployaient. Le formalisme de la comptabilité devait céder souvent devant la charité des dames.

Ce qu'elles savaient surtout, ces dignes et braves françaises, c'était trouver elles-mêmes, au prix de sacrifices personnels, tout ce qui pouvait adoucir la condition de leurs chers malades. Il était touchant de les voir, par les rues de la ville, pressées de regagner l'ambulance, portant dans leurs mains, dans leurs sacs, dans des paniers, les aliments préparés chez elles, des vêtements chauds empruntés à la garde-robe du mari ou du père, des boissons toniques ou des médicaments. Combien avaient dérobé à la modique provision du ménage quelque régal mis en réserve pour les plus malheureux de

leurs protégés ; combien l'avaient épargné sur leur propre besoin ! Un peu de sucre, un petit cornet de sel, donnés par elles, devenaient une gâterie merveilleuse pour les infortunés condamnés au bouillon de cheval sans assaisonnement. Un grand nombre de femmes étaient devenues très habiles pour les pansements et surprenaient les chirurgiens.

Lorsque les voitures de blessés arrivaient du champ de bataille, elles étaient vite entourées de femmes qui aidaient au transport dans l'ambulance. Elles soutiennent les têtes, les bras, les jambes, adressant de bonnes paroles à ceux qui gémissent, essuyant les fronts sanglants, versant sur les lèvres desséchées quelques gouttes d'eau froide, donnant les noms d'ami et de frère a ces malheureux soldats couverts de boue et de sang. Aux vieux officiers, elles disaient : « Allons, père, du courage, nous vous soignerons comme de bonnes filles! » Et le blessé ouvrait les yeux, cherchant du regard sa femme et ses enfants. Plus d'une larme, après avoir glissé sur la moustache grise du vétéran, tombait aux pieds de la sœur de charité improvisée par la guerre.

Les blessés recueillis dans les maisons retrouvaient leur propre famille.

Avec le temps, avec la contagion et les privations croissantes, les ambulances semblaient diminuer. Il y eut des périodes pendant lesquelles tous les amputés succombaient. Mais de nouveaux combats, de nouvelles maladies ramenaient pour les dames des labeurs de plus en plus considérables.

Les jours de soleil étaient les bienvenus. Aux fenêtres des hôpitaux et des casernes on voyait des visages pâles et amaigris se presser, avides d'air et de lumière. Les lits des chambrées, à portée des cours, y étaient transportés pendant les bonnes heures. Tous

ceux qui pouvaient se mouvoir se prêtaient mutuellement secours pour se mêler aux camarades des tentes et des wagons. Les femmes soutenaient les pas des blessés. A 'Esplanade, le coup d'œil était animé. On s'installait au soleil, les uns fumant le tabac de la souscription, les autres jouant aux cartes, aux dames, aux dominos, ceux-ci se groupant autour du classique loto, où les appellations plaisantes d'un loustic provoquaient la gaieté. Un certain nombre de malades se traînaient jusqu'au mur d'enceinte, en garnissaient les abords, et suivaient d'un regard pensif le tir des forts. Les obus étaient l'objet de commentaires variés. Il y avait aussi les lecteurs et les lectrices, car des livres étaient généreusement prêtés par le conseil municipal et les particuliers. De loin en loin, on entendait un conférencier, bourgeois de la ville ou officier de l'armée. Ces conférences furent très suivies par les blessés et les malades, pendant les mois de septembre et d'octobre. Les sujets traités furent : la vie militaire à Metz, le blocus de Metz en 1792, la guerre de trente ans en Lorraine, les deux sièges de Longwy, en 1792 et en 1815, le champ de bataille de Sainte-Barbe, Metz sauvé parle boulanger Harelle en 1473, les opérations militaires de Villars dans le nord-est de la France, le champ de bataille de Rezonville, le siège de Metz en 1552, les incursions des barbares dans le pays messin, les armées de la République et leurs victoires,

II y avait aussi les mauvais jours, lorsque la pluie et le vent faisaient rage. Après la visite de la Dame, on répétait ses parole's, on admirait ses petits cadeaux, et le moral se remontait un peu. La nuit tombait vite et cependant les journées semblaient interminables. A la lueur des rares réverbères, le passant voyait les longues files des tentes blanches, et les noires rangées de wagons qui leur faisaient suite. Quelques gémissements étouffés

rompaient seuls le silence. L'air semblait empoisonné par une odeur d'hôpital, qui se répandait au loin.

En temps ordinaire, nul n'aurait pu résister à tant de misères, et le spectacle continuel de la mort eût brisé tous les courages. Mais on ne sait quel souffle religieux réveillait les âmes. On se sentait utile. On lavait une plaie en parlant de Dieu et de la patrie. La charité donne des hardiesses que le monde ne soupçonne même pas. Ces femmes, discrètes et timides jusque-là, se chargeaient des commissions des plus pauvres soldats ; elles écrivaient leurs lettres et recueillaient leurs dernières volontés ! Pour tout dire en peu de mots, les femmes de Metz ont bien mérité de la patrie.

Des blessés prussiens, recueillis au début sur les champs de bataille en même temps que nos soldats, mêlés avec eux, recevaient, sans aucune distinction, les mêmes soins. A la suite de l'évasion de plusieurs d'entre eux, ils furent tous traités à l'hôpital militaire.

Tandis que les corps de nos soldats décédés, enveloppés seulement d'un suaire, étaient mis à la fosse commune, le maréchal Bazaine prenait, à l'égard des

militaires prussiens, les dispositions suivantes : '< Afin

de venir en aide, autant que possible, aux familles qui recherchent les tombes de leurs décédés à Metz, Son Excellence M. le maréchal commandant en chef a décidé que les militaires prussiens, qui succomberont dans les hôpitaux, seraient enterrés dans une partie du cimetière où l'on puisse retrouver leurs sépultures, et que l'on prendrait toutes les indications possibles pour faire constater leur identité. Chaque militaire de l'armée prussienne a suspendue au cou une plaque portant des lettres qui le peuvent faire reconnaître; il convient, ainsi que cela s'est fait jusqu'à présent, de transcrire les lettres et les chiffres de cette plaque, mais de la laisser au cou du mort en le mettant en terre. Son Excellence M. le mare-

chai commandant en chef recommande, d'autre part, de faire rendre aux officiers prussiens décédés les mêmes honneurs militaires qu'aux officiers français... »

Le dimanche une messe était célébrée en plein air dans l'enceinte, et les soldats concouraient aux chants et à la décoration toute militaire de l'autel. Des quêtes fructueuses s'y faisaient au profit des blessés.

Il est mort à l'hôpital militaire et dans les ambulances de Metz, en 1870, plus de 6.500 hommes, dont 75 du 1er janvier au 15 août, et le reste en quatre mois et demi, du 15 août au 31 décembre. Outre cela, dans la population civile de Metz, où la moyenne annuelle des décès était de 1.200, il y a eu, en 1870, 3.174 décès dont 1.516 hommes et 1.658 femmes.

La capitulation était signée depuis moins de vingtquatre heures, et déjà les débits de timbres et de tabac prussiens fonctionnaient ; les marchands allemands, les brocanteurs avaient envahi la ville. Parles physionomies, les costumes, les tournures, le langage, Metz au cœur si français semblait métamorphosée en cité prussienne. Cette nation est peu poétique, malgré ses ballades. Au milieu de ses princes souverains et de ses guerriers, on voyait le marchand de probité douteuse, le juif avide, et une foule de charrettes plus ou moins vastes destinées à emporter nos meubles, notre linge et notre argent.

Pendant que les Prussiens prenaient possession de là ville militairement, administrativement et commercialement parlant, l'armée française et les Messins, la rage dans le cœur, maudissaient les chefs de l'armée, en les accusant de trahison.

Nous avons sous les yeux un grand nombre de manuscrits, tracés à la hâte pendant la guerre, ou pendant la

captivité. Nous ferons des emprunts au journal du général Lapasset mis généreusement à notre disposition par la digne compagne de sa vie ; ceci est écrit à l'heure de la capitulation :

« Tout est fini, la dernière armée française n'existe plus. Vaincue par la famine, elle a été forcée de capituler. J'aurais pu, en signant l'engagement de ne pas porteries armes contre la Prusse, et de ne rien faire contre ses intérêts pendant la durée de la guerre, rentrer dans mes foyers, revoir et embrasser mes chers enfants. J'ai préféré la captivité à ce compromis. Mes soldats sont prisonniers, je dois partager leur infortune. Une âme élevée me comprendra et m'approuvera. Où irai-je? Je n'en sais rien encore. Hier, j'ai fait brûler mes drapeaux ; mes troupes ont déposé leurs armes dans les arsenaux. Aujourd'hui, à une heure, elles se constituent prisonnières. Par quelle série d'événements en sommes-nous arrivés à des catastrophes inconnues dans l'histoire? Mais ces événements eux-mêmes ne sont que la conséquence de notre démoralisation, de notre corruption, de l'absence de tout principe, de la soif des richesses, de la négation de tout ce qui doit être bien et respecté. »

(Ici le général Lapasset raconte les événements militaires jusqu'au 21.)

« Comprenant le danger de rester en station et de nous laisser enfermer et enserrer, j'allai trouver le maréchal Bazaine qui me reçut fort bien et me complimenta sur ma retraite de Sarreguemines à Metz.... Je lui dis qu'à mon sens il y avait deux choses importantes à accomplir.

« La première, de faire fusiller, par corps d'armée, une vingtaine de pillards, de lâches et d'indisciplinés, afin d'inspirer une crainte salutaire et de rétablir la discipline. La seconde, de prendre, chacun de nous, trois biscuits dans nos poches, de laisser nos bagages à Metz, ainsi

que les convois, et de n'emmener que l'artillerie et les munitions. De filer ensuite le plus tôt possible. J'aurais voulu gagner Thionville et y prendre des vivres ; appuyer ma droite au pays neutre de Luxembourg, me diriger sur Montmédy, m'y ravitailler encore, et, selon les circonstances, marcher sur Sedan ou Mézières, ou me jeter inévitablement dans l'Argonne, inquiéter l'ennemi, en attendant le moment propice de faire jonction avec l'armée impériale.

« Le Maréchal m'écouta avec bienveillance et me répondit de même.

« La journée du 26 n'eut pas le moindre résultat, et les soldats lui donnèrent le nom de : va-t-en zyy voir,

« .... La France avait trop peu de troupes à opposer aux innombrables bataillons qui envahissaient nos provinces. Par l'effet de la loi de recrutement de 1868, des congés renouvelables, des contingents laissés dans leurs foyers, des semestres, etc., et aussi par les conséquences des idées nouvelles, par le bien-être excessif, par l'oubli de toute autorité, de tout sentiment de discipline, d'abnégation, de devoir, on songeait à bien manger. Le jour de la bataille, le vieux sang gaulois bouillonnait dans les veines, les cœurs battaient comme autrefois, et l'on attaquait vigoureusement. Mais combien s'esquivaient pour échapper au danger ! Les officiers participaient de cet esprit. Et, chose triste et douloureuse à dire, un certain nombre de généraux étaient plus préoccupés d'eux mêmes, de leurs privations, de leur avenir que de leurs troupes ; ils craignaient de perdre ce qu'ils avaient eu tant de peine à obtenir ; ils avaient la maladie que les Arabes définissent sous le nom de : avoir le ventre trop plein.

« Si à ces misères militaires on ajoute la démoralisation des masses, la soif des jouissances matérielles, la platitude poussée à l'extrême ramollissement des cer-

veaux et des caractères, on s'explique sans peine les lamentables événements qui nous accablent.

« Le 17, vers dix heures du matin, nous prenions nos positions, lorsque je reçus un billet écrit au crayon par mon frère. Il me disait qu'atteint par une balle au pied gauche, il avait été évacué sur Metz, après un premier pansement. Moi-même j'avais reçu deux balles, Tune sur un bouton de ma capote, l'autre sur le poitrail de mon cheval. Mon frère (1) me rassura sur les suites de sa blessure, qui, hélas ! devait être fatale par suite de l'encombrement des blessés et de la pourriture d'hôpital.

« Dans six jours, nous avions eu 32.000 hommes mis hors de combat. Des régiments étaient commandés par des capitaines, tous les officiers supérieurs étant tombés ; dans certaines compagnies il n'y avait plus d'officiers, dans d'autres, tous les sous-officiers manquaient. Il fallut faire des nominations, et reconstituer les cadres.

« Mon premier soin, comme ma première pensée, en me rapprochant de Metz, fut d'aller à la recherche de mon frère. 11 était difficile de le découvrir dans une masse de 20.000 blessés. Je le trouvai enfin installé dans l'ambulance de l'école d'application. D'abord recueilli par M. de Nicéville, directeur des contributions directes, et par sa femme aussi bonne que lui, mon frère avait été soigné par cette dame avec un dévouement de sœur. Mais, ne se dissimulant pas la gravité de sa blessure, mon brave frère ne voulut pas être à charge à l'honorable famille de Nicéville et se fit transporter à Tambu lance, malgré les prières de ses hôtes. Le docteur Mouilhac dirigeait cette ambulance avec un dévouement admirable. Il avait l'espoir d'éviter l'amputation, et traitait la blessure par les réfrigérants. Mon frère n'était nullement abattu. Il recevait des visites et voyait avec bonheur la

(1) Officier supérieur.

famille de Nicéville, la comtesse de Vassoigne, Maurice du Coëtlosquet et ses amis les officiers. Tous les jours de midi à quatre heures je lui tenais compagnie. Cependant j'étais inquiet, je voulais le transporter chez moi en plein air, craignant l'atmosphère si lourde des ambulances, et surtout de sa chambre, où se mourrait un capitaine des grenadiers de la garde, l'épaule fracassée. Dans la même ambulance que mon frère, se trouvait mon cousin Fine, sous-lieutenant au 32e, blessé d'une balle au talon gauche. Sa guérison fut longue.

« La journée du 26 août, si inutile pour nos armes, devait être fatale à mon pauvre frère. Il semblait aller de mieux en mieux ; Mouilhac, si habile, espérait toujours conserver le pied. Malheureusement, cet excellent docteur fut rappelé à l'ambulance de la garde, et remplacé par un médecin qui ne suivit pas le même traitement.

« Je ne pus aller à Metz le 27, mon service me retenant au camp. Le dimanche 28, après la messe, je me rendis à l'école d'application, je trouvai mon frère avec une fièvre ardente, la blessure était enflammée. Il me dit : Ça va mal, il faut que l'on me fasse l'opération ; je l'ai demandée, les médecins doivent venir à deux heures pour décider.

« Je cachai mon émotion, en parlant de résignation, de courage... je lui dis qu'avant tout, je voulais avoir l'avis d'un chirurgien consommé, le chirurgien en chef du 2e corps, le docteur Marmy. Je courus à sa tente et le conduisis près de mon frère. Après un examen attentif, Marmy décida que l'amputation devait se faire immédiatement, et au-dessous du genou. Mon frère fut aussitôt endormi. Lorsqu'il se réveilla, il n'avait qu'une jambe. Le docteur Marmy avait présidé à l'opération et fait luimême les ligatures et le pansement. Mon service me rappelait au camp où je rentrai le cœur gros, poursuivi par de sombres pressentiments. J'envoyai l'un des chi-

rurgiens de ma brigade, aide-major de lro classe, le docteur Perret, qui s'installa au chevet de mon frère et ne l'abandonna plus, ni jour ni nuit. Ce brave chirurgien fut admirable de dévouement.

« Le 31 août, nous sortîmes de nouveau, sans plus de succès. Le 2 septembre, j'accourus auprès de mon frèreje le trouvai aussi bien que nous pouvions l'espérer, et je me livrai à la joie, lorsque la fièvre se déclara le 4, et le caractère si doux de mon frère s'aigrit et devint irritable. Le 5 septembre, il fut nommé officier de la Légion d'honneur, ce qui fit diversion à nos chagrins. Enfin, le 9 septembre, je vins, comme d'habitude, passer l'aprèsmidi auprès de ce frère bien-aimé. Je le trouvai fatigué, haletant, certains signes mortels se révélaient. Anxieux, j'attendis la visite des médecins. A quatre heures, ils arrivèrent. Je suivais leurs regards ; ils étaient mornes. Lorsqu'ils sortirent je les accompagnai au dehors : « Four Dieu ! leur dis-je, ne me cachez rien... que dois- « je craindre ou espérer? — Tout est fini », me fut-il répondu...

« Je courbai le front avec désespoir. Hélas ! dans ce moment si cruel, il fallait songer au service. Les portes de la ville se fermaient à sept heures, et je devais rejoindre mes troupes, en cas d'attaque. Il n'y avait pas une minute de répit.

« J'avais pu apprécier, depuis le commencement de la campagne, un digne prêtre, aumônier du 5e corps, qui, depuis Sarreguemines, s'était attaché à ma brigade. C'était l'abbé Darnis, aumônier de l'hôpital Beaujon, à Paris. Je lui fis porter un billet pressant, puis, rentrant dans la chambre de mon frère, je lui dis : Joseph, mon pauvre ami, nous autres soldats, nous devons toujours être prêts à mourir... nous avons été élevés dans des principes de soldats et de chrétiens... tu as été un bon soldat, il te reste à être bon chrétien. — Mon frère

répondit : Je suis prêt. Quant à te recommander ma pauvre femme et mes enfants chéris, il n'en est nul besoin avec toi. Je te les recommande tous trois, tu leur diras que je suis mort avec leur souvenir.

« L'abbé Darnis entra; je le laissai avec mon frère. Après un temps dont je n'aurais pu mesurer l'étendue, l'excellent prêtre parut, et me pressant dans ses bras, me dit : « Votre frère est aussi bon chrétien que bcn soldat; « entrez, je vais lui administrer les derniers sacrece ments. » Mon frère les reçut avec piété. Après avoir pressé le Christ sur ses lèvres pâles, il m'attira sur son cœur... A ce moment même, une canonnade terrible se fit entendre, et l'air semblait embrasé. C'était le bombardement du 9 qui commençait. Mon frère tressaillit et, relevant la tête, me dit : « Cours à ton devoir. » Je l'embrassai une dernière fois en sanglotant.

« Le lendemain, à six heures du matin, au moment où les portes s'ouvraient, je me lançai au galop de mon cheval vers l'école d'application, et courus à la chambre de mon frère. A la tête de son lit, je vis un christ, entouré du crêpe noir. Il avait rendu son âme à Dieu, vers deux heures de la nuit. Près de son lit, deux hommes veillaient, le brave docteur Perret, et le soldat d'ordonnance de mon frère.

« La vie militaire a de cruels devoirs ! Un frère ne peut fermer les yeux de son frère !

« Joseph était un homme de bien, au cœur vaillant, à l'esprit juste, au caractère loyal. Il a laissé à sa veuve et à ses deux fils une mémoire honorée. C'est à ces derniers, lorsqu'ils seront en âge, à venger sa mort, si Dieu relève la France.

« Le bombardement du 9 ne dura qu'une heure et demie. L'agonie de mon pauvre frère commençait pendant cette tempête de fer et de feu. Chaque jour, j'allais, suivant ma vieille habitude, me promener dans le camp.

Je causais avec les soldats, donnant des éloges aux uns, gourmandant les autres paternellement. Après avoir tout vu, je me rendais aux avant-postes, et j'apprenais à mes hommes à se bien couvrir, à ne faire feu qu'à propos, à s'approcher des sentinelles ennemies, à les surprendre, à tendre une embuscade. Chaque matin, au point du jour, j'assemblais mes chefs de corps et de détachements, afin de donner les ordres pour la journée. Je faisais établir des ateliers de réparation, et les soldats de ma brigade étaient contents.

« Puis-je, sans émotion et sans un vif sentiment de reconnaissance, songer aux soins de tous les instants que les bonnes sœurs de la Providence prodiguaient à mes malades! L'une d'elles, distinguée par l'éducation, l'instruction, l'élévation de ses pensées, était bonne entre toutes ; elle faisait faire la prière aux soldats et en obtenait tout ce qu'elle voulait. Pauvre femme, dont les jours étaient comptés et qui se mourait de la poitrine ; elle employa jusqu'à ses dernières heures à adoucir les souffrances de ses semblables î

« L'armée allemande, triple de la nôtre, était composée d'éléments homogènes, instruits, disciplinés... La nôtre, travaillée pas les socialistes, par les idées modernes, avait perdu l'esprit militaire, qui est le sentiment du sacrifice. Au départ, les bataillons n'avaient pas plus de 500 hommes . Les contingents qui leur arrivaient étaient déplorables; c'étaient des semestriers prolongés; des derniers partis des classes; enfin ce qu'on nommait des réserves, qui tous croyaient avoir abandonné la carrière militaire, et qui arrivaient à contrecœur. Parmi eux, il en était un grand nombre qui ne savaient même pas se servir du chassepot.

« Les prétendus renforts devenaient une cause de faiblesse; ils propageaient l'indiscipline et semaient le découragement. Le mal était tellement grave , que le

12 août, à la fin du jour, prenant la position dangereuse de Mercy-le-Haut, en face de l'armée prussienne, je demandai et j'obtins comme une grâce, de me débarrasser de 1.600 de ces hommes, préférant n'avoir que 4.500 bons soldats, que 6.000, avec ces mauvais éléments.

« Quant aux gardes-mobiles , j'ignore quelle a été leur conduite dans les provinces, mais ce que j'en ai vu à Metz, et ce que j'en ai entendu dire à Châlons me donne une bien triste opinion [de cette réserve tant vantée.

« Tels étaient les fruits de la loi de 1868 sur le recrutement. Si des soldats on passe aux chefs, et surtout aux têtes de colonnes, on est surpris et attristé.

« Il est un vieux proverbe qui dit : on ne peut pas être et avoir été. Ce proverbe me semblait applicable à l'ordre physique seulement. Hélas ! les exemples si fâcheux de 1814 et de 1870 m'ont démontré que souvent il en était de même dans l'ordre moral.

« Le 6 avril 1814, au moment de signer l'acte d'abdication, Napoléon disait aux généraux qui l'entouraient et dont il avait pénétré les sentiments : « Vous voulez du repos; ayez-en donc! Hélas ! vous ne savez pas combien de chagrins et de dangers vous attendent sur vos lits de duvet! Quelques années de cette paix que vous allez payer si cher en moissonneront un plus grand nombre d'entre vous que n'aurait fait la guerre, la guerre la plus désespérée! »

« Il en fut en 1870 comme en 1814. Des généraux célèbres par leur valeur et leurs qualités militaires obtinrent la confiance du souverain et du pays. Eh bien , parmi eux, plus d'un n'a pas brillé pendant la campagne. Le séjour de Paris, le luxe, l'esprit des salons et de la cour avaient abaissé les têtes, les cœurs et les âmes. Le feu sacré s'était éteint ou s'éteignait. Ils en avaient assez de cette vie de fatigues et de dangers ; ils soupiraient

après le bien-être perdu, après le repos, après les honneurs du palais et les flatteries des solliciteurs. Ils avaient péniblement conquis des sièges au Sénat et de grandes positions sociales, il leur semblait dur de mener une vie d'aventuriers et l'existence de la guerre. Plus d'affection pour le soldat, plus d'amour pour la gloire î Et chaque fois qu'on venait leur proposer telle ou telle opération de guerre, au lieu d'en lever les difficultés inhérentes à toute entreprise humaine, ils accumulaient les difficultés.

« Bon nombre de chefs ne voulaient plus de la guerre, espéraient une restauration impériale et leur bien-être

perdu L'ennemi avait les mêmes vues et le même

intérêt.

« Le général Boyer, envoyé à Versailles, auprès

du roi de Prusse, revint à Metz le 18 dans la soirée, et, dès le lendemain matin, les commandants de corps d'armée furent convoqués chez le maréchal Bazaine. Le général Changarnier leur fut adjoint. L'armée éprouvait un sentiment de profond respect pour ce vétéran de la conquête africaine, pour ce restaurateur de nos forces militaires en 1848 et 1849. Elle l'avait vu, malgré ses soixantedix-sept ans, charger au premier rang, l'épée à la main, dans la chaude affaire de Servigny, le 31 août, et elle avait foi en lui. Lorsque le général Boyer eut rendu compte du résultat de sa mission et insisté sur l'état do désorganisation de tous les pouvoirs, le général Changarnier prononça ces paroles :

« — J'ai été maltraité par l'Empereur et par les siens; j'ai refusé de prêter serment au régime impérial, mais en présence de l'anarchie qui dévore notre infortunée patrie, des malheurs qui l'accablent, je proclame hautement que nous devons tous nous rallier autour de la Régente; c'est là qu'est le salut; c'est là qu'une brave armée, vaincue seulement par la faim, doit se rendre. »

« Cependant, le sentiment intime de la majorité de l'armée n'était pas, il faut bien l'avouer, en faveur d'une restauration de la dynastie impériale. Ce sentiment hostile se serait même fait jour sans les paroles du général Changarnier que chacun respectait.

« Un jour, tout à la fin, j'espérais encore qu'un effort suprême briserait la ligne ennemie. Je me rendis chez le commandant du 4e corps d'armée, général de Ladmirault. J'avais en lui une confiance qui égalait mon respect. Sa bravoure, son expérience consommée, son coup d'œil militaire étaient connus et il en avait donné de nombreuses preuves avant et pendant cette campagne : « Tout « est fini, me dit le général de Ladmirault, vouloir se « faire jour serait une folie. En ce moment, le général « Changarnier doit être chez le prince Frédéric-Charles; « puisse-t-il obtenir de meilleures conditions en notre <( faveur ! »

« J'étais ébranlé, mais non convaincu. Je courus chez le général Deligny, commandant la division des voltigeurs de la garde, dont la bravoure était proverbiale : « Mais, « me dit-il, au point où nous en sommes, un chef qui « voudrait tenter de se faire jour se rendrait coupable « d'un crime imbécile. Allons, mon ami, de la résigna- « tion, et ouvrez les yeux à la cruelle évidence. »

« Je revins attéré près de mes troupes. Au retour du général Changarnier, le conseil, composé des commandants des corps d'armée et des chefs des grands services, déclara à l'unanimité qu'il fallait capituler.

« Eh bien, non !

« Malgré mon respect pour tous les membres de ce conseil, malgré ma profonde affection pour quelques-uns, mon être tout entier se révolte, à la seule pensée de mettre bas les armes. Tout me crie qu'une armée ne doit pas se rendre.

« Croit-on que si, dans un moment aussi solennel, le

général en chef avait dit à ses troupes : « Soldats ! que « ceux qui acceptent de pareilles conditions rentrent « immédiatement dans la place; pour moi, je les re- « pousse. Je vais me mettre à votre tête, et, avec vous, « je traverserai les lignes ennemies, ou, avec vous, je « mourrai ! »

« Certes, il y avait bien des défaillances de corps et de coeurs, mais pour tous ceux qui connaissent l'âme impressionnable, généreuse du soldat français, un langage semblable eût été entendu de tous. Les faibles auraient voulu marcher avec les forts. Dans de telles circonstances, il ne faut pas se laisser arrêter par des considérations de personnes.

« Se figure-t-on une masse de 80.000 hommes bien résolus à percer ou à mourir? Débarrassé de ses voitures, même de ses sacs, de tout ce qui pouvait contrarier l'élan sublime, une armée de 80.000 hommes doit renverser ce qui se trouve devant elle. Beaucoup d'hommes seraient tombés, un grand nombre eût été pris, mais une armée n'aurait pas rendu ses armes à l'ennemi. Dans cette lutte du désespoir, les Prussiens auraient chèrement payé les succès de la veille.

« Enfin, la dernière armée de la France serait tombée noblement, glorieusement, et devant son souvenir la postérité se serait inclinée !

« Je dis plus, et suis convaincu que si l'ennemi avait pensé que nous tenterions un effort héroïque, désespéré, sublime, il nous aurait accordé d'autres conditions, honorables et dignes de la France. Il eût redouté des pertes trop cruelles et peut-être une défaite.

« L'armée ne connut que le 28 la signature de ce qu'on nommait une convention et non pas une capitulation. Le temps accordé pour la remise des armes, des chevaux et du matériel suffisait à peine. Si c'est un hasard, il fut adroit. En effet, au milieu de cette précipitation et de ce

mouvement, la pensée ne pouvait s'arrêter. Une autre circonstance seconda parfaitement les intentions des auteurs de la capitulation : les soldats étaient convaincus qu'ils allaient être renvoyés dans leurs foyers. Leurs souffrances avaient été si grandes, et depuis si longtemps ils étaient sans nouvelles de leurs lamilles, que l'espoir de rentrer au pays leur rendit moins cruelle la remise de leurs armes. Les scènes violentes que l'on redoutait n'eurent pas lieu. Le temps était affreux, la pluie tombait, et le sol détrempé ne présentait qu'une surface de boue liquide et profonde. Or, de telles conditions contraignaient les hommes à chercher des abris, et mettaient obstacle à toute manifestation.

« En entendant le tocsin des églises de Metz, en voyant l'émotion populaire, en assistant aux scènes de désespoir et de colère, les soldats connurent la vérité, mais presque tous étaient désarmés. Il y eut alors une explosion, on criait vengeance, trahison.

« Braves habitants de Metz, la citadelle vierge ; vous si fiers de votre cité ; vous dont les compagnes entourèrent nos 20.000 blessés de soins si pieux et si touchants ; vous aux coeurs patriotiques , je compris vos angoisses et vos déchirements!

« Lorsque quelques braves officiers, d'intrépides sousofficiers, des gardes nationaux accoururent vers moi. je dus, le front baissé, l'âme brisée, leur dire que, de ma part, un tel acte serait un crime inutile. La discipline était là qui me condamnait à la résignation. En ce moment une sédition militaire aurait été une honte, et un crime contre la discipline. J'eus la force de résister, mais Dieu seul peut savoir ce que je souffris.

« Un brave général de brigade, dont chacun estime le caractère et la valeur, céda aux propositions qui lui furent faites , ou plutôt aux supplications. Il devait se mettre à la tête d'officiers, de sous-officiers et de sol-

dats décidés à percer les lignes ennemies et à se faire jour . Les conseils du général Changarnier le firent renoncer à son projet, qui n'aurait abouti qu'à un massacre.

Le général en chef ou l'un des commandants de corps d'armée pouvaient seuls, par leur autorité morale et effective, réunir les forces vives de l'armée et imprimer à leur action une marche régulière et un but, tout en lui enlevant le caractère odieux d'une sédition militaire. Mais les généraux commandant les divisions et les brigades ne pouvaient que courber la tête.

« Je reçus, en vertu des conventions, l'ordre du général commandant le 2e corps, de remettre à l'artillerie les drapeaux de mes régiments ; ils devaient être transportés à l'arsenal de Metz et brûlés. Le mot brûlé était souligné. Cet ordre n'était que la copie de celui du maréchal Bazaine.

« C'en était trop ! Pour la première fois de ma vie militaire, je refusai d'obéir, et j'écrivis cette lettre :

« Mon général, la brigade mixte ne rend ses drapeaux à personne et ne se repose sur personne de la triste mission de les brûler. Elle l'a accomplie elle-même ce matin. J'ai entre les mains le procès-verbal de cette lugubre opération. »

« Je ne fus pas le seul à tenir cette conduite toute naturelle (1).

« L'ordre du général en chef d'apporter les drapeaux à l'arsenal est du 27 au soir, après la signature de la capitulation.

« Le samedi, 29 octobre, à deux heures, ce dernier sacri fice s'accomplit. Je conduisis mes troupes, sans armes jusqu'aux avant-postes; après les avoir fait masser, je leur dis : « Mes enfants ! j'étais avec vous à l'honneur,

(1) Le général de Lavaucoupet fit brûler ses drapeaux.

j'ai tenu à être avec vous à la peine. Je ne me suis reposé sur personne de la triste mission de vous conduire jusqu'ici.

« Il y a seulement cinq jours, vous et moi étions loin de songer à la douloureuse réalité qui nous accable en ce moment. Comme moi vous étiez résolus à vous frayer un passage, le fer à la main; malheureusement la situation déplorable de l'armée et la décision prise par nos chefs faisaient de cette opération, dans les conditions actuelles, une impossibilité et une source de désordres. Voilà pourquoi votre général a dû y renoncer.

« Soldats ! malgré le malheur qui nous accable nous avons le droit de porter la tête haute, car nous avons toujours vaillamment combattu.

« Dans les forteresses ennemies où nous nous rendons, nous n'oublierons pas la devise de nos pères : Bien protège la France!.... Vivons donc avec la pensée de la relever et de nous venger.

« Adieu, mes enfants, dans quelques instants vous allez être soumis à la discipline prussienne ; elle est moins paternelle que la nôtre. N'enfreignez pas ses lois ; si vous éprouvez quelque découragement, songez à votre mère, à votre père, à vos parents, à vos amis si heureux de vous revoir. Pensez surtout à la France qui compte sur vous et a besoin de vous.

« Adieu encore, conservez un souvenir de votre général ; pour lui il ne vous oubliera jamais ! »

« Pourquoi le cacher? La plupart de mes soldats pleuraient, et moi-même j'étais aussi ému qu'eux. Les infortunés, ils allaient, sous la conduite de leurs sous-officiers, camper dans les lignes prussiennes.

« Il faisait un temps horrible, comme si la nature avait voulu s'associer à ce grand deuil.

« C'en était un immense, car la dernière armée française avait cessé d'exister. »

Le général Lapasset avait un grand cœur. Ce qu'il écrivait au bruit du canon n'était pas destiné à la publicité. Si nous avons confié au lecteur des souvenirs personnels intimes et destinés à la famille, c'est qu'il y a là la peinture la plus fidèle des sentiments qui agitaient les officiers de l'armée de Metz. Un récit préparé longtemps après les événements n'aurait pas le charme de cette improvisation. Nous n'avons pas besoin d'ajouter que la description des événements militaires est le principal sujet de ce journal. Les batailles et les combats sont décrits avec une science remarquable, et servent de cadre aux opinions exprimées par le général. Nous avions sous les yeux des documents inédits fort remarquables au point de vue historique, mais moins familiers, moins confidentiels.

Peut-être les esprits froids et réservés trouveront-ils le général Lapasset trop sévère dans ses jugements. Pour calmer les susceptibilités, nous dirons que Lapasset exprimait les idées de la grande majorité. D'autres que lui ont été impitoyables, non seulement pour les hommes, mais pour la politique, la stratégie, les manœuvres employées de tous côtés.

Voici une page du général Deligny :

« Un événement aussi désastreux que la capitulation de la place et de l'armée de Metz est sans précédents aucun dans lhistoire des nations modernes, et il faut remonter le cours de dix-neuf siècles, jusqu'au resserrement et à la défaite de l'armée gauloise sous Alise, pour trouver la trace d'un fait historique qui puisse lui être comparé. Mais encore, la comparaison est-elle toute à l'avantage de nos aïeux et de leur chef. Ils s'étaient montrés hardis, entreprenants et redoutables jusqu'à la der-

nière heure, et quand celle-ci sonna, Vercingétorix était encore à cheval et revêtu de son armure.

« Il alla trouver César pour implorer sa clémence en faveur de ses compagnons d'armes.

« Pour lui-même il ne stipula rien. Il savait le sort qui lui était réservé : être conduit à Rome pour y suivre le char du vainqueur et puis mourir.

« Les temps sont bien changés : de nos jours, le général en chef, fatigué de mener son armée aux champs de bataille, se retire de la lutte, se repose deux ou trois mois, temps nécessaire à la consommation des approvisionnements de vivres, puis, à jour fixe, fait appointement avec l'ennemi ; il lui livre par contrat une grande place avec forts et château, un grand arsenal de guerre, 150.000 hommes d'excellentes troupes ; il se débarrasse ainsi d'un lourd fardeau que le vulgaire appelle le devoir et l'honneur militaires, et, avec lui, de ce lest encombrant, fruit de l'épargne accumulée du pays. Et, quand rien ne le retient plus, il fait de courts adieux à ses amis et à ses familiers, leur dit : au revoir, — dans un mois à Paris — monte en voiture, allègre et dipos, se rend en visite à Frescaty et s'en va, de là, dîner en famille au château voisin (1). »

Les armées du second Empire renfermaient un grand nombre d'officiers qui avaient conservé l'esprit militaire dans toute sa pureté, comme Lapasset, Deligny, Decaen, Margueritte, Lavaucoupet et tant d'autres. Ils répétaient avec le capitaine d'infanterie Alfred de Vigny :

« L'année est aveugle et muette. Elle frappe devant elle du lieu où on la met, elle ne veut rien et agit par ressort. C'est une grande chose que l'on meut et qui tue ; mais c'est aussi une chose qui souffre (2). »

Ces officiers du second Empire que peu de choses dis-

(1) Armée de Metz, pages 72 et 73.

(2) Servitude et grandeur militaires.

tinguait des autres, dans les loisirs de la paix, furent très remarquables pendant la guerre. L'instinct du soldat l'attirait vers ces officiers dont il se sentait aimé. Au plus fort d'une déroute, on cherchait des yeux l'homme qui inspirait confiance ; on écoutait sa voix, on obéissait à son moindre geste.

Cet homme était-il plus courageux ou plus instruit que son collègue ou son chef? Nullement. Mais il avait l'esprit militaire, mélange harmonieux de sentiments qui semblent s'exclure : une tendresse paternelle pour le soldat et une inflexible sévérité pour les fautes contre la discipline.

Tout homme animé de l'esprit militaire est un caractère ferme, un cœur généreux. Il accepte avec dignité la position modeste que le sort lui fait. Il y a partout des devoirs à remplirs, et les devoirs obscurs ne sont pas les moins utiles.

Malheureusement, le second Empire ne sut pas reconnaître la grandeur de l'esprit militaire , si contraire à l'intrigue. On désigna sous le nom à' officiers d'avenir de bons jeunes gens dont le présent laissait fort à désirer. Il fallait, pour obtenir les faveurs, appartenir à certain monde frivole, et parler une langue inconnue sous les drapeaux.

L'esprit militaire ne fut plus de bonne compagnie, et les salons le renvoyèrent à la caserne. Certes, si le maréchal de Saxe ou le duc de Vendôme eussent vécu à cette époque , les ministres auraient été sévères pour leurs allures de grenadiers aux gardes.

En s'affaiblissant, l'esprit militaire ruina la discipline. Nous pourrions nommer deux maréchaux de France qui s'opposèrent à l'admission, dans la garde impériale, d'un colonel, sous le seul prétexte qu'il était sévère. Etre sévère consistait à maintenir la discipline.

Des relations civiles et financières, des parentés,

certaines habitudes parisiennes peu sérieuses tenaient lieu de bons services. Il se fit ainsi de véritables fortunes militaires, scandaleuses il est vrai, mais acceptées sans grandes surprises, tan! le sentiment militaire s'affaiblissait.

Lorsque la guerre fut déclarée, et les commandements distribués à la hâte, on vit à l'œuvre des chefs sans esprit militaire, oublieux de la discipline, ignorants, et grandement surpris des devoirs à remplir. Les bons eurent fort à faire pour réparer les fautes commises autour d'eux. En se renouvelant sans cesse, en s'accumulant, les fautes commises un peu partout finirent par causer du désastre. On peut affirmer que les catastrophes des premiers mois, Forbach, Frœschwiller, Beaumont, Sedan, Metz, sont dues au commandement.

Plus tard, l'obéissance fit défaut. Il n'en pouvait être autrement. Un souffle mortel était passé sur les troupes qui avaient perdu la confiance. Les bons officiers devenaient victimes des mauvais. Le soldat, dans son ignorance, ne savait plus distinguer les dignes des indignes ; de son côté l'officier animé du feu sacré, se voyant débordé par le désordre et l'indiscipline, se voilait la face et désespérait de la patrie.

Toute promotion injuste est une chance de malheur pour l'avenir. Qu'un magistrat, un administrateur, un financier soient médiocres en leurs parties, le mal est grand sans doute ; cependant, à tout prendre, les erreurs se réparent avec de l'or. Mais qu'un simple chef de bataillon, à plus forte raison, un colonel ou un général, commettent une faute, il y va souvent du salut de l'armée. La faute se paie par des torrents de sang. La journée de Beaumont ne le prouve que trop.

On ne cesse de célébrer les progrès de l'armée moderne. Oui, ces progrès sont grands dans l'ordre matériel, qui a des limites plus étroites qu'on ne

pense. Mais dans Tordre moral nous sommes restés stationnaires. Nous n'avons pas compris qu'à la guerre l'homme est le principal.

Au milieu des progrès du fusil et du canon, nous ne cherchions pas même à améliorer l'officier et le soldat. Nous n'inspirions ni aux uns ni aux autres l'amour de la patrie, nous n'élevions pas les âmes, nous ne faisions pas battre les cœurs. Jamais on ne parlait à l'armée de Gatinat, de Turenne, de Luxembourg, de Villars, de Condé, de Kléber, de Desaix, et de nos maréchaux du premier Empire ; jamais on ne réveillait les glorieux souvenirs de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna ou de Wagram. On avait abaissé la noble carrière des armes à une profession vulgaire, à un métier plus périlleux que les autres, moins productif, mais placé sur la même ligne.

Les Chinois nomment la guerre : la grande affaire, et la morale : la grande science. Il importe d'appliquer sans cesse la grande science à la grande affaire.

Les Etats modernes comprennent tous que la guerre est la grande affaire, et oublient en même temps d'y appliquer la grande science. M. Guizot lui-même, malgré sa vaste intelligence et son savoir, disait que la guerre était un jeu de la fortune et du hasard. S'il eût été témoin de la dernière lutte entre la France et l'Allemagne, ses idées militaires se fussent modifiées. La grande science avait produit des miracles. Les Prussiens, en étudiant l'histoire des guerres, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, avaient eu la preuve que les hommes doués du génie de la guerre sont tellement rares, qu'ils se pouvaient compter. Les anciens ont eu Alexandre, César et Annibal ; les modernes Gustave-Adolphe, Turenne, Frédéric II et Napoléon. Espérer la venue de tels génies serait folie. Pourquoi, se sont dit les Prussiens, la science, fruit d'un travail opiniâtre* ne tiendrait-elle pas lieu de génie ?

Et ils se sont mis à l'œuvre. De longues années ont été consacrées à ce rude labeur ; des générations militaires sont passées, veillant la nuit, et consacrant les jours à des essais, sans cesse renouvelés. Tous ont été appelés ; les princes du sang royal, puis des enfants du peuple, se sont montrés fiers du titre de soldat, et tous ensemble, soumis aux rigueurs de la discipline, ont prouvé, que la science, sans être le génie, pouvait en avoir la puissance. Nous mettions notre confiance dans les inspirations, et les Prussiens croyaient aux calculs. Aucun général prussien n'a eu les soudaines illuminations de Coudé, aucun d'eux n'a connu les inspirations de Napoléon Ier, mais tous ont obéi à une volonté supérieure qui exprimait le résultat de la science.

En ceci, nous devons imiter la Prusse. Vaincue à Iéna par le génie, elle s'est vengée du génie par la science, c'est-à-dire par le travail obstiné.

La situation géographique de la France est plus heureuse que celle de la Prusse. Notre sol, plus généreux, produit d'immenses richesses. Notre industrie n'a pas de rivale; nous pouvons dire, sans vanité, que notre peuple, spirituel et brave, est plus sympathique que le peuple prussien. Cependant, malgré tant de supériorités naturelles, nous avons été vaincus. Il y a donc eu une infériorité, soit sociale, soit morale, soit militaire.

Il faut à tout prix reprendre notre place au soleil. Le seul moyen consiste à créer une armée sérieuse, c'està-dire disciplinée et commandée.

La chose sera impossible, si la nation ne modifie pas ses mœurs, si elle ne donne pas à son armée une attention soutenue, et si elle ne l'entoure pas de considération. Il ne suffit pas de proclamer que le service militaire est obligatoire, il faut encore que chacun sache que le séjour sous les drapeaux est un devoir patriotique, le premier des devoirs.

La nation française ignore deux choses : le commandement et l'obéissance. Ces deux choses sont intimement liées l'une à l'autre. Elles doivent exister dans la société civile avant de pénétrer dans l'armée. Il faut donc que le principe d'autorité règne dans le pays.

Sans doute, il y a eu des défaillances et le commandement militaire a laissé à désirer pendant la dernière guerre. Mais, croit-on qu'il n'y ait pas plus de difficultés pour créer un général d'armée qu'un administrateur, un diplomate, ou tout autre fonctionnaire ?

Voici ce que dit un écrivain militaire, très philosophe (1) :

« Dans tous les ateliers, dans toutes les industries sociales, les expériences impunément multipliées ne multiplient à leur tour que de la peine sans danger et l'emploi de quelque matière plus ou moin vile.

« Dans le métier militaire, au contraire, les véritables expériences sont rares; il faut, pour en amener de sérieuses et de réelles, un concours de circonstances graves et déjà laborieuses et périlleuses pour ceux qui doivent y devenir acteurs.

« La matière en est la plus précieuse de toutes, puisque c'est le sang même des hommes.

« La conséquence, la plus grande qu'on puisse concevoir, puisque c'est la destinée des Etats.

« Peut-il y avoir rien de petit avec de si grandes difficultés et de telles conséquences ?

« Enfin, le moment de la crise, l'instant de l'observation est si plein de trouble, de tumulte, d'efforts et de dangers, si peu favorable à l'examen et à la réflexion, qu'il les exclut presqu'entièrement chez la plupart des hommes.

« C'est bien plus encore des hommes de guerre que des autres hommes qu'on peut dire qu'ils ne font que

(1) Le colonel Carion-Nisas, Histoire générale de Vart militaire, 1838.

passer sur la terre; ils y passent au milieu du bruit et des éclats de la foudre, entraînés par un rapide tourbillon, assaillis, attaqués, tourmentés en tous sens; et à peine ont-ils le temps et la possibilité de se transmettre le flambeau toujours vacillant et prêt à s'éteindre d'une expérience si précaire et si agitée.

« Ne nous étonnons donc pas, si nous recueillons peu de règles fixes, peu de théories certaines sur les grandes occasions de la guerre; il faut les déduire des exemples, les chercher dans leurs analogies. La science positive consiste presque toute en préparations; pour qui l'a étudiée de bonne foi, elle se réduit à un petit nombre de choses générales et fondamentales : composition, organisation des armées, instruction primaire des troupes, mouvements et manœuvres qu'elles pourront faire toujours et partout; c'est à ce cercle que se bornent les préceptes praticables à tous, que se circonscrit l'art dogmatique et usuel ; tout le reste est le résultat des circonstances observées, secondées ou surmontées sur le terrain, au moment même, par le talent supérieur »

Les hommes éminents qui, en Prusse, ont longuement réparé les fautes et les malheurs d'Iéna, n'avaient pas considéré les hauts grades de l'armée comme des marques de faveur ou des charges de cour.

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