CHAPITRE III
SOMMAIRE
^es princes d'Orléans. — Un préfet de l'Empire. — Le camp de Châlons. — Conseil de guerre. — Autre conseil auquel assiste M. Rouher. — Irrésolutions. - Dépêches. — Proclamation de Napoléon Ier en mars 1814.
— L'obus "Arcis. — Le comte de Palikao. — Son plan. — Marche de Châlons vers ^>edan. — Pillage de la gare de Reims. — L'abbé Defourny.
— Bataille de Beaumont. — Mort du colonel Contenson. — Mort du commandant Brincourt. — Mort du commandant Lacvivien. — Les prêtres près des blessés. — Une mère de soldat. — Le roi de Prusse à Beaumont. — Mort du colonel de Béhagle, du 11° de ligne. — Il reçoit des Prussiens les honneurs militaires. — Sedan. — Les prétendus perceurs. — Combat de Bazeilles. — Le général Ducrot ordonne la retraite. — Le général de Wimpffen est d'un avis contraire. — Le commandant Lambert. — La charge héroïque de nos escadrons. — Tous les généraux étant hors de combat, la charge est conduite par le colonel du 1er hussards, prince de Beaufremont. — A Sedan. — Le général Ducrot près de l'Empereur. — Le général de Wimpffen, M. de Moltke et le comte de Bismarck en conférence. — La capitulation. — Le général Reille auprès du roi de Prusse. — L'empereur Napoléon III et M. de Bismarck. — Les prisonniers. — L'hôtelier Henri et les Bavarois.
— Le général de Wimpffen. — L'artilleur. — La vérité et l'erreur. — Le général Ducrot au général Trochu. — Le général Fay, ses idées. — Opinions du colonel Stoffel, du général de Palikao, de l'intendant-général Blondeau, de l'intendant-général Vigo-Roussillon. — Affirmations des ministres, maréchal Randon, Emile Ollivier. — Maréchal Niel. — Les armées permanentes et les volontaires. — Prisonniers sur parole. — La foi jurée. — Otages. — Une Française. — Prussiens. — Iéna.
Dès que la nouvelle du désastre de Frœschwiller se répandit à Paris et dans les provinces, le Corps législatif se réunit. L'émotion était extrême et les partis politiques
s'anim aient de plus en plus les uns contre les autres. Au milieu de l'agitation de ces séances où les récriminations se croisaient, où la peur se devinait, où le patriotisme ne brillait guère, un incident se produisit, qui mérite d'être signalé. Nous voulons rappeler la demande faite par le prince de Joinville, les ducs d'Aumale et de Chartres, qui sollicitaient l'honneur de servir dans l'armée française. Ces princes, en présence des malheurs de leur patrie, voulaient mêler leur sang au sang des soldats. Le Corps législatif opposa la loi de bannissement, et refusa d'ouvrir les portes de la France aux princes de la maison de Bourbon.
Pendant ce temps, l'un des principaux fonctionnaires du Gouvernement, M. Podevin, préfet de la Meurthe, s'adressait ainsi aux Lorrains :
« La panique se calme à Dieuze; on rappelle les fuyards; des renseignements disent que l'ennemi se conduit bien et n'enlève personne. »
Ce pacifique préfet personnifie un grand nombre de citoyens français peu soucieux d'imiter les princes d'Orléans. « L'ennemi se conduit bien et n'enlève personne »; cela suffit. Dans la suite, on ne se contentera pas de si peu. Il faudra que l'ennemi se conduise encore mieux, en donnant un bon prix de ce qu'on lui vendra. L'invasion sera un vaste marché où beaucoup s'enrichiront en répétant : « L'ennemi se conduit bien. »
Aux limites de la France, près de la frontière, à Tavant-garde de la nation, le Prussien trouvait un fonctionnaire qui lui délivrait un certificat de bien vivre !
Et le Corps législatif disait aux princes d'Orléans : Nous n'avons pas besoin de vous, M. Podevin nous suffira !
Les historiens qui écriront pour la postérité seront tenus à moins de réserves que les contemporains. Ils n'auront pas, comme nous, des malheurs personnels à respecter,
et des situations à ménager. Ils n'éprouveront pas la douloureuse difficulté de placer sur la même page, les souvenirs d'un passé glorieux, et les défaillances d'un présent qui inspire le mépris et la pitié encore plus que la colère.
Nous sommes au lendemain de Frœsclrwiller. Le maréchal de Mac-Mahon a été complètement battu, son armée est en déroute, il ne peut plus s'opposer à l'ennemi. Mais il va prescrire à l'un de ses lieutenants de défendre le passage des Vosges, où une simple brigade arrêtera l'ennemi; il va faire détruire les ponts, les routes, les chemins de fer; il va faire briser le tunnel de Saverne, qui permet à l'ennemi d'amener à Nancy, puis à Paris, troupes, approvisionnements, matériel de siège.
Toutes ces choses si importantes furent mises en oubli. Un écrivain allemand dit : « Dans leur retraite précipitée, les Français avaient négligé de détruire les tunnels de Saverne et de Phalsbourg; ce fut une circonstance très favorable pour nous (1). »
L'armée du maréchal de Mac-Mahon se mit en marche sur Châlons dans un désordre navrant. Nous n'aurons pas la force de rappeler ces journées lamentables.
Le 13 août, les Allemands entraient à Nancy. La concentration des trois corps d'armée de Mac-Mahon à Châlons et à Reims s'était effectuée sans accidents, quoique les chemins de fer eussent transporté dans des conditions exceptionnelles 50.000 hommes, 12.0C0 chevaux, 1.300 canons et voitures. Les trains, au nombre de 108, furent composés de 50 à 60 voitures. Un journal technique allemand, signale ce transport par chemin de fer de l'armée de Châlons comme dépassant tout ce qui a été fait sur les voies allemandes (2).
Les débris du 1er corps étaient réunis au camp de
(1) Colonel Borbstaedt, Opérations des armées allemandes, p. 363.
(2) Jacquin, Les chemins de fer pendant la guerre, p. 139 et suivantes.
Châlons depuis le 14 août. Il n'y avait pas un mois que la guerre avait été déclarée, et déjà la France accablée désespérait de l'avenir. Le 17, le Maréchal adressait à ses troupes cette proclamation, que nos lecteurs connaissent déjà :
Soldats,
« Dans la journée du 6 août, la fortune a trompé votre courage, mais vous n'avez perdu vos positions qu'après une résistance héroïque qui n'a pas duré moins de neuf heures. Vous étiez 35.000 combattants contre 140.000, et vous avez été accablés par le nombre. Dans ces conditions, une défaite est glorieuse, et l'histoire dira qu'à la bataille de Frœschwiller les Français ont déployé la plus grande valeur.
« Vous avez éprouvé des pertes sensibles, mais celles de l'ennemi sont plus considérables encore. Si vous n'avez pas été suivis, cherchez-en la cause dans le mal que vous lui avez fait. L'Empereur est content de vous, et le pays tout entier vous est reconnaissant d'avoir si dignement soutenu l'honneur du drapeau.
« Nous venons d'être soumis à de rudes épreuves qu'il faut oublier. Le 1er corps va se reconstituer, et, Dieu aidant, nous reprendrons bientôt une éclatante revanche. »
Le 20 août, Mac-Mahon avait sous ses ordres, au camp de Châlons, 120.000 hommes, formant 4 corps d'armée, commandés par les généraux Ducrot, de Failly, Douay et Lebrun.
Il y avait, en outre, 36 escadrons, 12 canons et 6 mitrailleuses.
Malheureusement, le camp renfermait 18 bataillons de la garde mobile de la Seine, bataillons sans instruction, sans esprit militaire, sans patriotisme et plus qu'indisciplinés. Le général Berthaut, qui les avait formés, déclarait, en les voyant, que la situation était into-
Uràble. De son côte, le général Schmitz disait que la situation n'était pas tenable (1).
Le 16 août, l'Empereur, qui venait de quitter Metz, arrivait à Ghâlons. Le soir même, le général Trochu venait de Paris au camp. Le lendemain, le conseil de guerre dont on a tant parlé se réunit sous la présidence de l'Empereur. Ce conseil se composait du souverain, du prince Napoléon, du maréchal de Mac-Manon, et des généraux Trochu, Berthaut et Schmitz.
Le conseil s'assembla à huit heures du matin, mais le Maréchal n'arriva que plus tard.
Se voyant entouré des généraux, l'Empereur, après un instant de silence, demanda au général Berthaut son avis sur la garde mobile de la Seine et sur le camp de Ghâlons.
— Le général Berthaut : Je répondrai à Votre Majesté que le camp de Ghâlons est un camp d'études, de manœuvres, mais qu'il ne peut être considéré comme une position défensive, qu'il n'est pourvu d'aucune fortifications, qu'il risque d'être enveloppé de tous côtés, qu'enfin c'est une position fort dangereuse.
« Quant à la garde mobile, bien qu'elle soit composée de jeunes gens qui, en grande majorité, sont résolus à faire leur devoir, elle n'est pas encore assez instruite pour aller au feu en rase campagne, contre un ennemi bien organisé. D'ailleurs elle n'est pas équipée complètement, il n'y a que trois bataillons d'armés, les 10e, 11e et 12e. Nous attendons les fusils pour les autres.
« Maintenant, si l'on veut occuper, en arrière du camp de Ghâlons, les positions entre Epernay, Vertus et Nogent-sur-Seine, positions qui peuvent devenir terribles en étant fortifiées, je réponds de la garde mobile. On peut encore l'envoyer en garnison dans les places fortes
(1) Déposition du général Schmitz au procès Trochu.
du Nord où elle complétera son instruction et deviendra capable, plus tard, de tenir en rase campagne (1).
— L'Empereur : C'est vrai, général, vous avez raison, ces troupes ne serviront à rien ici ; mais puisque vous en répondez, alors qu'elles seront placées dans des positions défensives, il vaut mieux les renvoyer à Paris ; ces enfants protégeront leurs foyers, leurs familles ; il est juste qu'ils défendent Paris, il faut qu'ils aillent à Paris (2).
— Le général Berthaut : Je ne suis point partisan du retour à Paris, et je maintiens ma proposition de les verser dans les places du Nord (3).
— Le général Trochu : Cette mesure serait effroyable et très mal prise assurément par les mobiles. Le bruit en a déjà couru et a été tumultueusement accueilli par eux (4).
— L'Empereur : Eh bien, général?
— Le général Trochu : je partage les intentions de Votre Majesté et je suis persuadé qu'en sachant prendre les jeunes gens, le retour à Paris ne présentera aucun inconvénient ; j'ai en eux la plus entière confiance (5).
— Le général Berthaut : Soit, mais alors, au moins, choisissons : envoyons les bons à Paris et les mauvais dans les places du Nord.
— L'Empereur : N'y a-t-ii pas plus de péril à faire un pareil triage qu'à décider simplement le retour de tous à Paris? Le choix qui sera fait donnera lieu à de fâcheuses interprétations et soulèvera des mécontentements profonds (6).
— Le général Trochu : C'est vrai.
(1) L'Empire et la Défense de Paris, déposition Berthaut, page 133.
(2) Id., p. 141 et 133. Combinaison des dépositions Schmitz et Berthaut.
(3) Page 249, plaidoirie Allou.
(4) IdM plaidoirie Allou.
(5) Plaidoirie Allou.
(6) Même plaidoirie.
— L'Empereur : Si nous faisons revenir à Paris les bataillons de certains quartiers et si nous envoyons ceux de Belleville et de Montmartre dans les places du Nord, à Lille ou à Valenciennes, on dira que nous avons voulu faire un choix blessant pour les faubourgs, en ne renvoyant à Paris que les bataillons d'aristocrates.
— Le général Trochu : C'est certain.
— Le général Berthaut : N'en parlons donc plus. Je suis sûr d'eux; je les maintiendrai par le courage, la fermeté, le patriotisme.
C'est alors que le maréchal de Mac-Mahon prend placé au conseil, et le général Berthaut sort pour donner de ordres.
— Le prince Napoléon : Je demanderai à l'Empereur la permission d'attirer son attention sur la situation de Paris. Pour calmer l'effervescence qui y règne en ce moment, il faut se servir d'hommes placés dans le courant de l'opinion 1).
— Le général Schmitz : Je crois, Sire, qu'il faut dire toute la vérité à Votre Majesté. Nous sommes dans une situation déplorable ; il y a à Metz une armée dont nous ne connaissons pas le sort, mais qui pourra toujours opérer sa retraite sur le Nord. Quant à l'armée qui est ici, elle est composée du corps du maréchal de Mac- Mahon, formé de troupes diverses ; du corps du général de Failly, qui est très atteint dans son moral, tout en n'ayant pas combattu ; du 12° corps, qui n'a de solide que sa division d'infanterie de marine ; du corps du général Douay, qui est à Belfort et qui devra faire poui rejoindre un mouvement de flanc dangereux. Après ce* examen, je crois devoir assurer à Votre Majesté qu'aujourd'hui le salut, selon moi, est dans Paris que je viens de traverser. On prétend que vous n'avez pas employé
(1) Déposition Schmitz.
ie général Trochu parce qu'on lui attribuait des sentiments d'opposition. Eh bien, Sire, il vous faut rentrer à Paris dont le général Trochu serait nommé gouverneur. La situation que vous vous faites ne peut durer ; vous n'êtes pas sur votre trône (1).
— L'Empereur : Oui, j'ai l'air d'avoir abdiqué.
— Le prince Napoléon, se redressant vivement : Ce que je crains surtout, c'est une révolution à Paris où un mouvement est très prononcé. Il faut prendre des résolutions énergiques. Le général Trochu, par ses antécédents, par sa manière d'être, est le seul homme qui soit en état d'arrêter un mouvement révolutionnaire (2). C'est l'heure des grandes décisions et non l'instant des défaillances. Sire, placez le maréchal de Mac-Manon à la tête de l'armée de Châlons ; revenez à Paris, nommez le général Trochu gouverneur de la capitale ; nous prendrons toutes les dispositions nécessaires à la défense, et si, par malheur, nous tombons, nous tomberons au moins comme des hommes (3).
(Ici l'Empereur fait un signe au maréchal de Mac- Mahon et tous deux rentrent dans le pavillon impérial. Napoléon III demande confidentiellement au maréchal ce qu'il pense du général Trochu. Le Maréchal lui répond qu'il connaît le général depuis longtemps, que c'est un homme de cœur, un homme d'honneur, et qu'il peut avoir confiance en lui. C'est là, ajoute-t-il, ma conviction intime (4). Puis l'Empereur et le Maréchal reviennent auprès des généraux.)
— L'Empereur, au général Trochu : Général, accepteriez-vous le poste de gouverneur de Paris ?
— Le général Trochu : Sire, dans la situation pleine de
(1) V Empire et la Défense de Paris, page 142, déposition Schmitz.
(2) Id., page 113, déposition du maréchal de Mac-Manon.
(3) Déposition du général Schmitz, page 142.
(4) Déposition du maréchal de Mac-Manon.
périls où est le pays, une révolution le précipiterait à l'abîme. Tout ce qui pourra être fait pour l'éviter, je le ferai. Vous me demandez d'aller à Paris, de vous y annoncer, de prendre le commandement en chef, je ferai tout cela, mais il est bien entendu que l'armée du maréchal de Mac-Mahon va devenir l'armée de secours de Paris, car nous allons à un siège (1).
— L'Empereur : Général, c'est convenu. (Au maréchal de Mac-Mahon) : Maréchal, avez-vous quelques objections à présenter (2) ?
— Le Maréchal : Aucune.
— L'Empereur : J'ai donc trois décrets à signer : un pour nommer le maréchal de Mac-Mahon commandant en chef, un pour nommer le général Trochu gouverneur de Paris, et le dernier, pour faire rentrer la garde mobile à Paris (3).
— Le général Berthaut : Je ferai remarquer à Votre Majesté qu'il suffit, pour faire rentrer la garde mobile à Paris, de m'en donner l'ordre.
— L'Empereur : C'est juste.
La conférence, ou conseil de guerre, fut levée à onze heures, après avoir duré trois heures.
Les résolutions suivantes avaient été prises :
« Le général Trochu, nommé gouverneur de Paris et commandant en chef, partira immédiatement pour la capitale ; il y précédera l'Empereur de quelques heures. Le maréchal de Mac-Mahon se dirigera sur Paris avec son armée (4). »
Pendant la durée de la conférence, à 9 h. 40 m., l'Empereur avait télégraphié au comte de Palikao, ministre de la guerre : « Je vous envoie, par le commandant
(1) Journal officiel du 14 juin 1871, discours du général Trochu.
(2) Journal officiel, discours du général Trochu.
(3) L'Empire et la Défense de Paris, déposition Berthaut, p. 133 et 134.
(4) Journal officiel du 14 juin 1871, discours du général Trochu.
Duperré, le résultat d'un conseil de guerre qui vous mettra au courant des mesures que j'ai arrêtées (1). »
Nous avons voulu présenter dans ses moindres détails ce conseil de guerre, qui peint, mieux que la description d'une bataille, le désordre des esprits.
Aucun des commandants des corps d'armée qui ont combattu depuis le commencement de la guerre n'est là pour faire connaître l'état des troupes ; le ministre de la guerre, absent, n'est pas représenté. Les généraux Trochu, Schmitz, Berthaut sont seuls ; le prince Napoléon est peu apte à éclairer les questions militaires, et l'Empereur se laisse aller aux avis des uns et des autres. Le général Berthaut répond de la garde mobile, mais conditionnellement, le général Trochu en répond absolument, tandis que le maréchal de Mac-Mahon répond non moins absolument du général Trochu.
Tout cela ressemble plus à une consultation de docteurs, autour du lit d'un malade, qu'à un conseil de guerre en présence d'un Empereur et d'une armée nombreuse.
On décide le retour à Paris. Mais l'Impératrice est régente. Acceptera-t-elle sans objection le retour de l'Empereur? Le ministre de la guerre, homme supérieur en fait de guerre, n'a-t-il pas des projets tout opposés ?
Poursuivons le récit. Le 18 août, de grand matin, le général Trochu se rendait à Paris, et se présentait à l'Impératrice. La Régente, pleine de courage, un peu exaltée, laissa deviner par son attitude quelques vagues sentiments de méfiance. Le regard des femmes pénètre dans les coeurs plus profondément que celui des plus grands philosophes.
Dès que l'Impératrice aperçut le général Trochu, elle
(1) Papiers et Correspondance de la famille impériale, imprimerie nationale, 1870, I, p. 433 et 434.
lui dit : Général, les ennemis seuls de l'Empereur ont pu lui conseiller ce retour à Paris. Il ne rentrerait pas vivant aux Tuileries.
— Madame, répondit le général, je suis donc des ennemis de l'Empereur ? J'ai contribué, avec le prince Napoléon, avec le maréchal de Mac-Manon, avec tous les généraux, qui formaient hier la conférence de Ghâlons, à faire considérer le retour de l'Empereur comme un acte de virilité gouvernementale qui pourrait écarter une révolution. J'ai accepté le mandat, plein de périls pour moi-même, et assurément imprévu, eu égard à mes antécédents, d'annoncer ici l'Empereur à la population parisienne. L'armée du maréchal de Mac-Mahon vient à Paris ; il va s'y former un gouvernement de défense pour sauver le pays de la crise effroyable où il est.
— Non, général, l'Empereur ne viendra pas à Paris, il restera à Châlons.
— Mais alors, Madame, la convention en vertu de laquelle j'arrive ici n'a plus cours. L'Empereur m'envoyait pour le défendre et il ne me suit pas ?
— Vous défendrez cette ville, vous remplirez votre mission sans l'Empereur.
— Eh bien, je défendrai Paris, sans l'Empereur, et je vous apporte la proclamation par laquelle j'annonce aux habitants que je suis nommé gouverneur et commandant en chef pour le siège ; la voici :
« Devant les périls qui menacent le pays, l'Empereur m'a nommé gouverneur de la capitale en état de siège... »
— Général, s'écria l'Impératrice, il ne faut pas que le nom de l'Empereur figure dans une proclamation, à l'heure présente.
— Mais, Madame, je représente l'Empereur; j'ai dit que je venais le défendre, je ne puis pas parler à la population de Paris, sans mettre l'Empereur devant moi, et
dire que c'est sur son ordre que je me dispose à défendre la capitale.
— Non, général, il y a, croyez-moi, des inconvénients, vu l'état des esprits à Paris, à laisser subsister cette indication (1).
L'entretien se termina. L'Impératrice obtint la radiation du nom de l'Empereur.
Qu'on ne s'étonne pas de l'attitude prise, en cette circonstance si grave, par l'Impératrice. Dès la veille, le commandant Duperré avait remis le télégramme de l'Empereur, annonçant les résolutions adoptées à Châlons. Ce fut un coup terrible pour le général de Palikao qui disposait tout à cette époque, en prévision d'une marche rapide vers Metz. Aussi, ce même jour, 17 août, à 10 h. 27 m. du soir, le ministre de la guerre télégraphiait à l'Empereur : « L'Impératrice me communique la lettre par laquelle Votre Majesté annonce qu'elle veut ramener l'armée de Ghâlons sur Paris. Je la supplie de renoncer à cette idée, qui paraîtrait l'abandon de l'armée de Metz, qui ne peut faire, en ce moment, sa jonction à Verdun. L'armée de Ghâlons sera, avant trois jours, de 85.000 hommes, sans compter le corps de Douay, qui rejoindra dans trois jours, et qui est de 18.000 hommes. Ne peut-on pas faire une puissante diversion sur les corps prussiens déjà épuisés par plusieurs combats? L'Impératrice partage mon opinion (2). »
La dépêche du ministre, partie de Paris, à 10 heures et demie du soir, le 17, recevait une prompte réponse. Le lendemain matin, 18, à 9 heures 4 minutes du matin, l'Empereur répondait :
« Je me rends à votre opinion. »
En conséquence, le 19, le général de Palikao indique
(1) Journal officiel du 14 juiu, discours du général Trochu. ■M) Papiers et Correspondance de la famille inwériale. I. 126.
de nouveau comme objectif au duc de Magenta de rejoindre Bazaine. Le maréchal de Mac-Mahon répond le même jour :
« Veuillez dire au conseil des ministres qu'il peut compter sur moi, et que je ferai tout pour rejoindre Bazaine (1). »
Le 17 août, le conseil de guerre, réuni à Châlons, décide à l'unanimité que Tannée de Mac-Mahon se dirigera vers Paris, et que l'Empereur rentrera dans la capitale. Le lendemain, 18, on prend une résolution contraire; le 19, le ministre de la guerre donne l'ordre de rejoindre Bazaine, et Mac-Mahon déclare (ce qui était inutile) qu'on peut compter sur lui.
Le duc de Magenta supposait alors que Bazaine était en marche sur Verdun (2), et cepenaantil songe à gagner Reims, ce qui l'éloigné de Bazaine. Celui-ci, qui est son chef, lui laisse cependant toute liberté en lui écrivant : « Je suis trop éloigné du centre de vos opérations pour vous indiquer les mouvements à exécuter. Je vous laisse libre d'agir comme vous l'entendrez. »
Le ministre de la guerre avait ordonné le départ de Mourmelon sur Suippes, Somme-sur-Py et Betheniville, où les trois corps devaient être rendus le 21 au soir.
L'un des meilleurs historiens de la guerre franco-ailemande, M. Alfred Duquet (3), a ainsi parlé de cet incident: « A partir du 17, le général de Palikao, que nous mettons bien au-dessus de M. de Moltke, comme homme de guerre, n'a pas varié et a toujours demandé la marche la plus rapide vers Metz. »
(1) Papiers et Correspondance de la famille impériale, t. I, p. 427.
(2) Enquête parlementaire sur les actes du gouvernement de la Défenst nationale, p. 30. Déposition Mac-Mahon.
f8) Frœschwillers, Châlons, Sedan.
C'est le 21 août que Mac-Mahon fait rétrograder les 1", 5e et 12e corps de Mourmelon sur Reims. Il semble qu'il persiste dans son opinion de ramener l'armée vers Paris. Le camp de Ghâlons fat abandonné avec une telle précipitation qu'aucun ordre ne prescrivit la rentrée à Paris des énormes approvisionnements de vivres, de fourrages et d'effets de toute nature qui y avaient été accumulés (1).
L'armée de Ghâlons n'avait plus le moral des troupes de Frœschwiller et de Forbach; l'indiscipline était telle, que les soldats se dispensaient souvent de saluer le maréchal de Mac-Mahon et lui parlaient grossièrement (2).
Le 21 août, le maréchal de Mac-Mahon, dont le quartier-général était à Courcelles, près de celui de l'Empereur, fut mandé par Sa Majesté, qui avait auprès d'elle M. Rouher et le général Faure.
Nous ne donnerons pas à cette réunion le nom de conseil de guerre, mais il importe de la faire connaître. Elle prouve, en effet, que l'on ne marchait pas franchement et hardiment au secours de Bazaine, et que, malgré les ordres formels de Palikao, ceux qui dirigeaient l'armée de Ghâlons conservaient des arrière-pensées.
L'Empereur, le maréchal de Mac-Mahon, M. Rouher, le général Faure se réunirent donc.
— L'Empereur : La question est de savoir s'il faut aller vers l'Est au secours de Bazaine ou revenir sur Paris (3) ?
— Le Maréchal : Je suis partisan du retour à Paris.
— M. Rouher: Alors vous abandonnez l'armée de Metz! Il est pourtant bien grave de ne pouvoir délivrer cette armée. Le prince royal se hâte vers Paris, mais il ne peut y arriver que dans huit jours ; il vous serait peut-être
(1) Colonel Borbstaedt, Opérations des armées allemandes, page 569.
(2) De Frœschwiller à Sedan. Journal d'un officier du 1er corps, p. 40.
(3) Enquête parlementaire sur les actes du gouvernement de la Défense nationale. Dépositions du maréchal de Mac-Mahon et de M. Rouher.
facile de faire votre jonction avec Bazaine et de revenir contre le prince royal. Alors vous protégeriez Paris dans des conditions de victoire et sauvegarderiez tous nos intérêts.
« Tandis que si vous vous repliez immédiatement du côté de la capitale, cet abandon de Bazaine sera des plus fâcheux; il aura, à Paris, les plus graves inconvénients, et, en définitive, le conseil des ministres et l'Impératrice sont d'avis que vous vous portiez au secours de l'armée de Metz, ainsi, du reste, que le comte Palikao vous l'a déjà fait savoir. »
- Le Maréchal : Je ne me crois pas en état de risquer de me trouver au milieu des armées prussiennes. D'après les renseignements qui me sont parvenus hier soir, je dois supposer que le maréchal Bazaine est entouré par une armée de 200.000 hommes. En avant de Metz, dans la direction de Verdun, se trouve l'armée du prince de Saxe, estimée à 80.000 hommes. Enfin, le prince royal de Prusse est près de Vitry-le-Français , à la tête de 150.000 hommes. En me portant vers l'Est, je puis me trouver dans une position très périlleuse et éprouver un désastre que je veux éviter.
« De plus, l'armée de Metz pouvant être battue, il est de la plus haute importance de conserver à la France l'armée de Ghâlons qui, bien que composée en partie de régiments de marche, a néanmoins assez d'anciens cadres pour servir à réorganiser une force de 250 à 300.000 combattants.
« Voilà les considérations qui me décident à me diriger sur Paris, dès après-demain, 23 ; ce que je ferai, à moins que je ne reçoive, dans l'intervalle, de nouvelles instructions du maréchal Bazaine (1). »
— M. Kouher : Je ne puis admettre l'abandon de l'armée de Metz.
(1) Déposition du maréchal de Mac-Mahon, p. 30, 31.
— Le Maréchal : Mais c'est impossible d'aller secourir Bazaine : il n'a pas de munitions, pas de vivres, il sera obligé de capituler et nous arriverons trop tard (1).
— M. Routier : Qui vous a donné ces renseignements sur le manque de munitions et de vivres de Bazaine (2) ?
— Le Maréchal se tournant vers le général Faure : Voyons, général, qu'en pensez-vous?
— Le général Faure : Maréchal, c'est impossible, vous n'avez qu'une marche à suivre , c'est de revenir à Paris (3).
— M. Rouher : J'ai cru devoir présenter quelques observations , mais il ne peut me convenir de discuter une question pareille, où je n'ai aucune compétence, aucune notion stratégique. Vous dites que c'est impossible : je m'incline. Vous avez raison.
— L'Empereur : Alors, qu'est-ce qu'il faut faire (4)?
— M. Rouher : Si l'on ne peut aller au secours de Bazaine, il faut nommer le maréchal de Mac-Manon généralissime, lui donner le commandement de toutes les troupes du camp de Châlons et de toutes celles qui sont dans Paris, et revenir avec votre armée sous la capitale, car Votre Majesté ne doit pas retourner isolée, mais escortée de ses soldats. Si la pensée de l'Empereur est de nommer le maréchal de Mac-Mahon généralissime, il faut que le Maréchal entre immédiatement en fonctions et prépare toutes les mesures qui doivent assurer la plus complète défense de Paris. Si Sa Majesté y consent, je la prie de me dicter par 1, 2, 3, etc., tout ce qu'il y a à faire dans ce but (5).
— L'Empereur : J'y consens certainement.
— Le Maréchal : Je remercie Votre Majesté de cette
(1) Déposition de M. Rouher, p. 239.
(2) Déposition de M. Rouher.
(3) Déposition de M. Rouher.
(4) Déposition de M. Rouher, p. 239.
(5) Déposition de M. Rouher.