CANROBERT
nouvelle preuve de confiance : j'accepte les fonctions de généralissime qu'Elle veut bien me confier et suis prêt à en prendre la responsabilité.
Alors M. Rouher rédigea quelques pièces : d'abord la nomination de généralissime, puis une note en dix-huit paragraphes où l'Empereur indiquait les mesures à prendre, en prévision du siège de Paris, ensuite une lettre de l'Empereur au Maréchal ; enfin deux projets de proclamations du généralissime. L'an des projets fut écrit par M. Rouher, l'autre par le Maréchal.
Toutes ces pièces devaient être envoyées à Paris le lendemain matin pour que le gouvernement confirmât les instructions qu'il y avait à donner.
M. Rouher partit dans la nuit même et se rendit au conseil des ministres, auquel il apprit tout ce qui s'était passé. Le général de Palikao exprima une grande contrariété de la détermination qui avait été prise. Son opinion était qu'il fallait marcher vers Metz, et, à l'appui de son dire, il exposa un plan de campagne très détaillé. Le conseil des ministres partagea presqu'unanimement les convictions du comte de Palikao, et, séance tenante, on rédigea cette dépêche :
« Le ministre de la guerre, à l'Empereur, à Reims :
« Le sentiment unanime du conseil, en présence des nouvelles du maréchal Bazaine, est plus énergique que jamais. Les résolutions prises hier au soir devraient être abandonnées. Ni décrets, ni lettre, ni proclamation ne devraient être publiés. Un aide-de-camp du ministre de la guerre part pour Reims avec toutes les instructions nécessaires.
« Ne pas secourir Bazaine aurait, à Paris, les plus déplorables conséquences. En présence de ce désastre, il faudrait craindre que la capitale ne se défendît pas.
« Votre dépêche à l'Impératrice nous donne la conviction que notre opinion est partagée.
« Paris sera à même de se défendre contre l'armée du prince royal de Prusse. Les travaux sont poussés très promptement, une armée nouvelle se forme à Paris. Nous attendons une réponse par le télégraphe. »
De son côté, l'Impératrice écrivait à l'Empereur (1) :
« Je reçois une dépêche de Piétri. Avez-vous réfléchi à toutes les conséquences qu'amènerait votre rentrée à Paris sous le coup de deux revers ? Pour moi, je n'ose prendre la responsabilité d'un conseil. — Si vous vous y décidez, il faudrait au moins que la mesure fût présentée au pays comme provisoire : L'Empereur revenant à Paris réorganiser la deuxième armée, et confiant provisoirement le commandement en chef de l'armée du Rhin à Bazaine. »
La dépêche rédigée par le conseil des ministres n'était pas encore partie, lorsque le comte de Palikao reçut ce télégramme de Mac-Mahon :
« A Courcelles, 22 août 1870, 11 h. 30 du matin.
« Le maréchal Bazaine a écrit, le 19, qu'il comptait toujours opérer son mouvement de retraite par Montmédy. Par suite, je vais prendre des dispositions (2). »
De son côté, l'Empereur écrivit au ministre de la guerre :
« Courcelles, 22 août, 4 heures.
« Reçu votre dépêche. Nous partons demain pour Montmédy. Pour tromper l'ennemi, faites mettre dans les journaux que nous partons avec 150.000 hommes pour
(1) Cette dépêche, déchirée en plusieurs morceaux, fut trouvée aux Tuileries par les gens qui, mettant tout au pillage, publièrent Les papiers et Correspondance de la famille impériale. Ces gens réunirent les fragments de la dépêche, qui fut publiée t. Ier, p. 64. Trois morceaux manquaient, et il a fallu y suppléer.
(2) Papiers et Correspondance de la famille impériale, t. I»r, p. 47.
Saint-Dizier. J'accepte Wimpffen à la place de Failly... Supprimez les décrets que vous a portés Rouher (1). »
Le général de Palikao et M. Rouher avaient lu attentivement et se souvenaient de l'admirable campagne de 1814, où Napoléon Ier, à la tête d'une armée de conscrits, tenait tête à toutes les forces de l'Europe. Ses mouvements étaient rapides. Ses ennemis, effrayés par l'impétuosité de ses attaques, n'opéraient qu'avec une prulence extrême.
Le 1er mars 1814, les ennemis signent à Chaumont xm traité désastreux pour la France. L'Empereur répond au traité par cette proclamation : « Tous les citoyens français sont non seulement autorisés à courir aux armes, mais requis de le faire, de sonner le tocsin lorsqu'ils entendront le canon de nos troupes s'approcher d'eux ; de se rassembler, de fouiller les bois , de couper les ponts, d'intercepter les routes et de tomber sur les flancs et sur les derrières de l'ennemi. Tout citoyen français pris par l'ennemi et qui serait mis à mort, sera sur-lechamp vengé par la mort, en représailles, d'un prisonnier ennemi. »
Quelques philanthropes ont trouvé ces mesures empreintes de cruauté. Il n'en est rien, cependant ; le patriotisme d'un peuple doit être sans bornes ; le paysan ne défend pas seulement sa chaumière et son champ, sa femme et ses enfants, il défend la patrie, la tombe de ses pères, les provinces lointaines, enfin l'honneur de la vieille France.Voilà ce que comprenaient Hoche, Kléber, Desaix, Larochejacquelin, Gharette, le général Bonaparte, à des points de vue différents. Ils eurent tous, en des circonstances diverses, ce que nous nommerons la folie du patriotisme français; folie sublime qui sauve les nations.
(1) Papiers et Correspondance de la famille impériale (volés aux Tuileries), t. Ier, p. 4S.
Dans cette admirable campagne de 1814, une victoire avait rendu Reims à Napoléon. Le 20 mars , il quitta cette ville pour se joindre au corps de Macdonald, et se porter sur l'Aube contre la grande armée de Schwartzenberg. Au plus fort du danger, la vieille garde se forma en carré en avant d'Arcis. L'ennemi faisait pleuvoir sur cette poignée de braves une masse énorme de boulets et de mitraille. Un obus venait de tomber à l'angle du carré, et occasionnait un flottement dans les rangs. Napoléon poussa son cheval vers le projectile et lui lit flairer la mèche allumée; puis, se tournant vers ses soldats, il dit à haute voix, froidement et lentement : Allons, grenadiers, comment pouvez-vous faire attention à de pareilles choses ?...
L'obus éclata soudain, mais ni l'Empereur, ni son cheval, ni aucun homme ne furent atteints.
Voilà comme on tombe glorieusement, car le génie lui-même ne préserve pas de la chute ; mais la chute, en pareil cas, provoque l'admiration du monde et non sa pitié.
On est vainqueur à Champaubert, à Montmirail, à Vauchamp, les plaines de la Marne voient les hordes ennenies fuyant de toutes parts. Il est vrai que les lieutenants du grand homme se nommaient Macdonald, Mortier, Moncey, Ney, Oudinot, Pajol, Excelmans.
Le comte de Palikao et M. Rouher, en évoquant de tels souvenirs, revoyaient ces journées héroïques. Ils en espéraient non seulement le retour, mais ils comptaient sur un succès.
Pour le comte de Palikao, ce succès n'était pas douteux , lorsqu'il ordonnait la marche , prompte comme l'éclair, de Châlons à Verdun, mouvement stratégique admirable et conseillé par le ministre, de la guerre depuis le 16 août.
Ce mouvement devait avoir des résultats foudroyants :
broyer les armées allemandes de Metz et de Verdun entre les 230.000 hommes de Mac-Manon et de Bazaine. En effet, comme le dit un historien très éclairé (1), de deux choses l'une : ou le prince de Saxe se serait trouvé seul en présence des 120.000 soldats de l'armée de Châlons... et alors ses 70.000 hommes étaient culbutés; ou Frédéric-Charles abandonnait Metz pour voler à son secours... et alors l'armée de Bazaine s'ébranlait à sa suite, le poussait contre Mac-Manon, l'écrasait certainement, car les 110.000 héros de Gravelotte et de Saint- Privat, subitement renforcés de 120.000 combattants, auraient détait les 200.000 Allemands de Frédéric- Charles et du prince de Saxe.
Partant de Mourmelon le 21, l'armée de Châlons pouvait très bien, en suivant les étapes indiquées par le comte de Palîkao, arriver à Verdun le 24 et le 25. Les armées se seraient donc choquées ce jour-là ou le lendemain.
Le colonel Borbstaedt, dans son atlas (2), prouve que l'opération commandée par le comte de Palikao ne pouvait qu'être couronnée de succès. Il y avait là le salut de la France.
M. de Moltke, lui-même, parlant de ce projet de débloquer Metz, a dit :
« Ce pian était hardiment conçu, mais imparfaitement préparé, exécuté avec indécision ; il avait échoué devant la promptitude des dispositions de l'état-major allemand, devant les qualités de marche, parfois surprenantes, des troupes. »
De son côté, le colonel Borbstaedt écrit (3) :
« La marche de Mourmelon sur Metz ne pouvait offrir quelque espoir de succès qu'autant qu'elle serait dirigée avec une infatigable énergie et une grande rapidité, à
(1) Alfred Duquet, Frœschwiller, Châlons, Sedan, p. 221.
(2) Opérations des armées allemandes, Atlas, p. 6.
(3) Opérations des armées allemandes, p. 571.
travers l'Àrgonne, sur Verdun, pour attaquer Farinée de la Meuse avec des forces supérieures et la refouler, avant que la troisième armée, encore trop éloignée, fût en mesure d'accourir à son aide. »
De l'aveu même d'un ennemi, très habile tacticien, l'armée du prince de Saxe eût été écrasée par des forces supérieures, avant que la troisième armée, encore trop éloignée, pût venir à son secours.
Mais il fallait une infatigable énergie et une grande rapidité, pour marcher sur Verdun.
En examinant ce plan, quelques ennemis du maréchal Bazaine ont été jusqu'à supposer que ce général en chef n'aurait pas suivi le prince Frédéric-Charles et serait resté immobile sous les murs de Metz. Le général de Palikao a répondu à cette injurieuse supposition :
« Il n'y aurait pas eu de pouvoir humain capable d'empêcher toute l'armée de Metz, généraux, officiers et soldats, de se précipiter où l'artillerie aurait grondé. Du reste , je ne puis admettre que le maréchal Bazaine n'aurait pas lui-même ordonné de marcher au canon. »
L'opinion publique, en France, nous devons le reconnaître, s'est rangée du côté des généraux qui, dans le conseil de guerre de Ghâlons, demandaient que l'armée de Mac-Mahon fût dirigée sur Paris. Le siège n'eût pas été empêché, des combats plus nombreux, plus glorieux peut-être, se seraient livrés, mais, entourée par toutes les forces de l'Allemagne, sans espoir de secours, l'armée de Paris, commandée comme l'armée de Ghâlons, aurait eu un sort semblable.
Paris n'a pas succombé faute de fusils. Hélas ! il n'y en avait que trop.
Le comte de Palikao, lorsque la guerre fut terminée, s'indignait en lisant les critiques adressées à son plan de jonction et disait à ses amis : « On blâme l'opération après coup, parce qu'elle n'a pas réussi. Tout le monde
doit comprendre, cependant, que la jonction des armées de Ghâlons et de Metz devait avoir d'immenses conséquences.
« La réunion de 250.000 hommes, soldats exercés, commandés par de bons officiers, n'aurait-elle pas amené des victoires ? Voyez donc l'armée de la Loire, sous les ordres du général d'Aurelle, battre les Prussiens à Coulmiers ; voyez le général Faidherbe, avec sa petite armée du Nord, lutter, non sans succès, contre des forces supérieures ; rappelez-vous de Wissembourg où une seule division française a tenu tête à toute une armée allemande et lui a fait éprouver des pertes énormes.
« Si les armées de Châlons et de Metz avaient été réunies le 27 ou le 28 août, elles auraient certainement, combattu avantageusement les armées de Frédéric- Charles et de Steinmetz (du prince de Saxe) contre lesquelles la seule armée du maréchal Bazaine avait lutté, fort avantageusement, les 14, 16 et 18 août.
« Quelque rapide qu'eût été la marche du prince royal de Prusse, il n'aurait pu arriver devant les 250.000 hommes réunis de Mac-Manon et de Bazaine, qu'après trois jours de marches forcées, puisque le 26 il était encore à Vitry-le-Français où, seulement, il apprit la marche de l'armée de Ghâlons ; il n'aurait pu paraître sur le champ de bataille que le 29 avec une armée épuisée de fatigues.
« La réunion des deux armées françaises donnait à celle de Metz la confiance dans le nombre et à celle de Ghâlons l'énergie qui devait résulter de l'émulation qui se serait établie entre elles : à mon avis, les résultats obtenus de cette jonction eussent été incalculables.
« Le soldat français, dont le caractère militaire se développe surtout dans la guerre offensive, aurait repris son ardeur habituelle et sa confiance en ses chefs ; Metz
était débloquée, et le prince royal de Prusse battait en retraite avec son armée épuisée de fatigues par les. marches qu'elle venait d'opérer (1). »
Le comte de Palikao avait calculé juste, en disant que Farmée de Châlons pouvait conserver au moins 48 heures d'avance sur celle du prince royal ; qu'elle pouvait franchir la Meuse, et couper les ponts, puis se jeter sur l'armée du prince de Saxe. Celle-ci battue, les troupes de Frédéric-Charles, assiégeant Bazaine, étaient forcées de se replier pour éviter de se trouver dans la position de l'armée française à Sedan. Le générai de Wimpffen partage l'avis de Palikao (2). Rustow dit : « Mac-Mahon avait donc le bonheur inestimable de posséder une avance de quatre jours. »
Pour secourir Bazaine, le maréchal de Mac-Mahon devait marcher avec une rapidité foudroyante, afin que le prince royal pût penser que de Reims il allait à Paris.
Le 23, dans la matinée, l'armée de Mac-Mahon s'ébranle en quatre colonnes. La première étape se fait sans ordres à cause d'un nombreux matériel et des routes défoncées par la pluie.
Le lendemain, les vivres manquent, Mac-Mahon veut se rapprocher d'une voie ferrée et appuie vers Rethel, ce qui lui fait perdre une journée. Dans la soirée du 23, la gare de Reims est livrée au pillage. A six heures du soir, une bande de traînards, de misérables, au nombre de 400, pillent plusieurs trains de vivres et
(1) Un ministre de la guerre de 24 jours, par le comte de Palikao, pages 117 à 119.
(2) Sedan, par le général de Wimpffen, p. 148, 149.
(3) Rustow, Guerre des frontières du Rhin, t. I, p. 306, 312.
de bagages placés sur les voies de garage. Les tonneaux de vin, les barils de salaison, les sacs d'avoine, les caisses de biscuit, de café, de sucre, de cartouches, de poudre, furent défoncés, jetés à terre et livrés à la populace qui s'était amassée derrière les pillards. Un pain de sucre se vendait cinq sous, un seau de vin huit sous, une paire de draps, une tunique d'officier vingt ou trente sous. Les bagages tramaient dans la boue.
Ce pillage et ce marché durèrent trois heures. Enfin un détachement de troupes arriva qui balaya la gare et fit une cinquantaine d'arrestations. Malheureusement la scène avait trop duré. Pas un seul des hommes arrêtés, pillards, voleurs et déserteurs, ne fut passé par les armes, tant l'indiscipline était épouvantable. On assure même qu'aucun d'eux ne tut puni. Au reste, depuis l'ouverture de la campagne jusqu'à la capitulation de Sedan, le maréchal de Mac-Manon n'a pas fait fusiller un seul coupable.
Le soir du 23, le duc de Magenta réunit les commandants de corps d'armée et leur donna ses instructions pour la marche du lendemain.
Le 24, la deuxième étape se fit parfaitement bien ; les troupes marchèrent en ordre et promptement. En deux jours, l'armée avait franchi 60 kilomètres. Les soldats retrouvaient une gaieté perdue depuis Frœschwiller. « Dans quatre jours nous serons devant Metz », disaient les officiers.
Dans la journée du 23, le Maréchal avait fait un bon emploi de sa cavalerie. Le général Margueritte éclairait en avant et au loin, tandis que le général Bonnemains couvrait la droite de l'armée. Le 24, la cavalerie de Margueritte reste immobile et celle de Bonnemains va couvrir la gauche qui n'a rien à craindre. Le flanc droit exposé aux attaques du prince de Saxe reste découvert. En
outre les corps d'armée sont éloignés les uns des autres et la cohésion n'existe plus.
Le 25, le Maréchal retient à Rethel les 5e et 12e corps sous prétexte de distributions aux troupes ; le 1er corps gagne Attigny et le 7e Vouziers.
C'était une faute impardonnable de perdre ainsi une) journée. D'autant plus que les 5e et 12e corps étaient dans les meilleures conditions d'approvisionnement.
Dans la journée du 25 août, l'armée pivote sur son aile gauche et le 7e corps fait à peine 8 kilomètres.
La division Margueritte ayant été retirée de la droite, il en résultait que le flanc droit du 7e corps, sur lequel se trouvaient précisément les importants défilés de l'Argonne, était découvert et ne pouvait être surveillé que par la cavalerie attachée à ce corps d'armée et se composant d'une brigade (1).
Trompé par une dépêche qu'on avait à dessein fait tomber entre ses mains, le prince royal croyait Mac- Mahon en marche sur Paris, et se tenait immobile à Vitrj'-le-Français, c'est-à-dire à vingt-cinq lieues de Verdun.
Mac-Manon trouvait une magnifique occasion de remporter une victoire...
L'armée française avait pivoté sur sa gauche le 25. Le 26 elle pivote sur sa droite. Cette journée du 26 fut encore perdue, car l'ennemi voulait nous retarder et non livrer bataille.
Le 27 août le mouvement de conversion sur l'aile droite continue. Les soldats piétinent sur place au lieu d'avancer.
M. Defourny, curé de Beaumont, a publié un livre dont on a beaucoup parlé (2). Voici une de ses pages :
(1) Borbstaedt, Opérations des armées allemandes, p. 574.
(2) L'armée de Mac-Mahon et la bataille de Beaumont, lettre h Mme Urquhart, par M. Defourny, curé de Beaumont, pages 23, 54, 78.
« L'an 1870, le samedi 27 août, l'empereur Napoléon ÏII avait quitté Tourteron le matin. Arrivé au Chesne, après avoir chevauché l'espace de 10 kilomètres, il dut y déjeuner. Il fallut plus de deux heures pour décharger la batterie de cuisine, les provisions de bouche et le vin de Champagne. Pendant cette opération, Mac-Mahon était assis sur un banc dans la principale rue du Chesne, une carte du pays à la main, qu'il froissait de temps en temps et qu'il jeta trois fois à terre en disant : Nous ne connaissons pas ce pays ; nous ne devrions pas nous battre par ici. »
A la guerre, il ne faudrait pas s'aventurer dans un pays que l'on ne connaît pas lorsqu'on est entouré d'ennemis ; quant à se battre on doit être prêt par ici et parla, avec plus ou moins de chances. Le meilleur général peut être vaincu, mais celui qui se laisse surprendre n'est pas digne de commander un simple bataillon.
Journée du 28 août : « L'armée française qui avait gardé un certain ordre de marche du 24 au 27 août, va présenter, à partir du 28, le tableau le plus confus qu'on puisse imaginer. Chaque corps d'armée marque le pas sans bouger, on exécute des courses fatigantes qui ramènent exactement au point de départ et n'ont d'autres résultats que de couper les colonnes entre elles et de permettre aux Allemands d'arriver enfin, en forces écrasantes, auprès de nos infortunés soldats ahuris, brisés de corps et d'âme, errant au hasard d'un commandement éperdu, proie facile à saisir pour les pratiques généraux Prussiens (1). »
C'est dans les ouvrages techniques que l'on trouvera le récit des marches et contre-marches, des ordres et des contre-ordres, qui se succèdent à partir du 28 août.
Le 29, on franchit la Meuse. Il faudrait au maréchal
(1) Alfred Duquet, Frœschwillers, Chdlons, Sedan, p. 281.
de Mac-Mahon une activité qu'il est loin de posséder pour traverser vivement la Meuse et le Chiers et remonter vers Montmédy, en défendant le passage de ces rivières contre les nuées d'ennemis qui tournoient autour de lui.
Le 30 août est un jour néfaste. Le général de Failly se laisse surprendre àBeaumont et fait éprouver à l'armée une de ces journées honteuses dont le souvenir est si douloureux.
Dans la soirée du 30 août, vers sept heures, deux régiments de cavalerie arrivant à Beaumont annoncent la venue du 5e corps. L'intendant demande des vivres pour 15.000 hommes, mais les vivres ont été envoyés à Beaufort, lieu convenu par l'état-major.
Depuis le commencement de la soirée jusqu'à trois heures du matin, les soldats du 5e corps se précipitent en désordre dans les rues de Beaumont, frappant aux portes et demandant du pain.
« Vers une heure du matin, le général de Failly était entré àBeaumont par Beauregard et s'était fait conduire chez le maire, ancien brasseur. Le général paraissait agité ; il se parlait tout haut à lui-même, et mon paroissien l'entendit plusieurs fois répéter ces mots : « Ce n'est pas cela, ce n'est pas cela ; c'est trop près... » Entré chez le maire, le général apprit que deux officiers de son état-major s'étaient mis au lit avant de lui avoir fait leur rapport. Il en témoigna hautement son mécontentement, et même sa colère, gesticulant et jurant. Les deux officiers se levèrent à la hâte (lj. »
La veille du jour où le général de Failly était venu camper à Beaumont, la même position avait été occupée par le général Lebrun et le général Martin des Paillières.
(1) L'armée de Mac-Mahon et la bataille de Beaumont, par M. Defourny, curé de Beaumont, p. 55.
Ces généraux s'étaient occupés de reconnaître le terrain, ils avaient déterminé remplacement des grands-gardes.
Mais le jour de la bataille, les officiers de l'état-major du général de Failly qui indiquaient, la nuit, les lieux de campements , leur disaient, en arrivant en vue de Beaumont, à quelques centaines de mètres : Cherchez par là, débrouillez-vous comme vous l'entendrez. Tout était pêle-mêle, munitions et canons, les brigades Saurin et Nicolas de la division Goze se trouvaient réunies, mais au milieu de cette division on voyait le 17e régiment de la division Guyot de TEspart, brigade de Fontange, et le 68e de brigade Abbatucci.
L'abbé Defourny, ce curé de Beaumont qui s'est fait historien militaire, entremêle ses descriptions, fort justes d'ailleurs, de réflexions tantôt politiques et tantôt philosophiques. Il interrompt les préliminaires de la bataille, en citant un grand nombre d'exemples de l'ignorance de nos officiers : puis il ajoute que plusieurs d'entre eux lui ont dit : « Chez nous, monsieur le curé, on n'encourage nullement l'étude et l'on se moque même de ceux qui travaillent : aussi sont-ils rares ; chez nous, la science ne mène à rien. On pose en principe que la bravoure suffit et tout le monde est censé être brave. Alors survient le principe d'égalité qui domine. Il consiste en ce que savants et ignorants sont égaux, en thèse générale, et ont les mêmes droits aux grades supérieurs Mais comme il n'y en a pas pour tous, il ne reste plus qu'à les obtenir par l'influence (c'est le terme reçu) de son député, de quelque personnage haut placé, ou de n'importe qui. Egalité, influence, arbitraire, faveur, tout cela est donc la même chose ! \e mérite seul est en dehors. »
Et le bon curé s'arrête pour s'écrier : « Nous voilà bien loin des camps et de la bataille, quoique nous soyons touiours avec l'armée. »
Il reprend donc son récit.
« Rien n'est comparable à l'incroyable sécurité du 5e corps à Beaumont, si ce n'est son oubli de toutes les règles de la guerre. Presque tous les officiers supérieurs avaient couché dans le bourg et se disposaient à y déjeuner, sans avoir paru dans leurs campements. Un nombre considérable de soldats circulaient librement de Beaumont à Létanne, beaucoup même étaient allés jusqu'à Pouilly, à une heure de là, quêter du pain et des vivres. On menait les chevaux d'artillerie à l'abreuvoir tous ensemble ou à peu près. Aucune pièce n'était attelée.
« Cependant des bruits vagues annoncent l'approche de l'ennemi. Vers onze heures et demie, la femme Constance Burdo, née à la Tuilerie, et mariée près de Beaumont, pleurait assise à la porte de sa maison. Un cultivateur nommé Jurion vint à passer, et dit à Constance : « Qu'est-ce qu'il te faut donc pour pleurer comme tu fais? — Je peux bien pleurer, dit Constance, les Prussiens sont chez nous à la Tuilerie. — Qui est-ce qui te l'a dit ? — C'est ma sœur Aimée qui vient d'accourir. »
« Jurion fit quelques pas et rencontra le général X... : « Mon général, s'écria le cultivateur, les Prussiens sont à la Tuilerie. — Vous en avez menti », riposta le général.
« Ce fut toute l'enquête. »
En effet les Prussiens étaient à la Tuilerie, à deux petits kilomètres de Beaumont.
Ce qui s'était passé à la Tuilerie est un des signes du temps. Un soldat, se disant sentinelle avancée et chargé de prévenir lorsqu'il apercevrait les Prussiens , était venu s'installer avec armes et bagages, dès que le jour parut, chez une bonne femme de la Tuilerie. Celle-ci, qui avait conçu quelques soupçons sur le soldat, lui dit : « Si tu es en sentinelle, comment se fait-il qu'on
ne te relève pas depuis le matin que tu es ici ? — C'est que je suis volontaire, répondit le troupier. — Ah ! tu es volontaire, dit la ménagère, eh bien, faisons une convention à nous deux : je vais tremper la soupe, tu en auras ta part, mais si tu vois les Prussiens tu me feras signe. — Oui, je tirerai un coup de fusil. »
C'est que la bonne femme était inquiète. Il lui semblait entendre, depuis quelque temps, un bruit étrange dans la forêt. Les oreilles lui tintaient, et comme elle le disait en allant et venant, elle n'était pas tranquille pour sa maison, ses enfants, et pour les malheureux soldats, qui ne songeaient à rien. Elle alla mettre les pains au four, puis revint près de son soldat qui était assis nonchalamment. Tout à coup, elle aperçut comme des masses noires qui se mouvaient à travers le feuillage de la forêt. — Malheureux, dit-elle au soldat, tu ne vois donc pas ? mais ils vont venir te prendre tes culottes ! — Le misérable répondit par un sourire faux et stupide. Il s'avança sous le hangar où se trouve le four à tuiles, et vit les Prussiens. Au lieu de tirer son coup de fusil, il se cacha, et l'ennemi continua sa marche. Après la bataille, l'indigne soldat rentra dans la maison, prit les vêtements civils du fils de la tuilière, jeta son chassepot dans le boschet (petit bois), et disparut. Cet homme aurait pu sauver l'armée, et peut-être la France î
Au temps passé, il eût été découvert, car son livret était resté dans la poche de sa capote. Mais au milieu de ces désordres, il fut peut-être porté au nombre des morts, malgré la déclaration de la femme indignée de tant de lâcheté.
Celle-ci, voyant les Prussiens, prit sa course sur le chemin de Belval à Beaumont. Elle criait aux soldats, qui
bordaient la route, les uns faisant la popotte, les autres nettoyant leurs armes : Voilà les Prussiens ! Elle courait criant toujours : Voilà les Prussiens!
Les soldats levaient la tête et riaient. Le plus grand nombre poursuivaient la courageuse femme de leurs lazzis : Eh ! la mère, attendez les Prussiens comme nous en mangeant la soupe !
Pendant ce temps, le curé donnait à déjeuner à quelques médecins et au sous-intendant. La porte s'ouvrit brusquement et une religieuse s'écria : Messieurs ! les Prussiens sont sur vous !
Le curé se levant dit à la religieuse : « Allez chez le maire, où le général en chef déjeune avec son état-major, et faites ce que vous venez de faire ici. »
Trois factionnaires empêchèrent la religieuse d'entrer pour ne pas interrompre le repas du commandant du 5e corps ; mais, dans son désespoir, la religieuse cassa un carreau de la salle à manger pour attirer l'attention des convives. Profitant de la surprise, elle entra dans le corridor. Un aide-cle-camp, la prenant par le bras, la fit reculer. Alors, le général de Failly dit à l'aide-de-camp : « Laissez-la parler. » La religieuse dit où elle avait vu les Prussiens. Le général en chef prit une carte de la mairie et la consulta.
Un quart d'heure après, un coup de canon tiré de fort près interrompit brusquement tous les déjeuners de l'état-major, des généraux, des colonels et des commandants.
Pendant que les Français goûtaient la douceur du repos dans les bons lits de Beaumont, et se livraient aux plaisirs de la table, une armée de plus de cent mille hommes s'avançait en silence. Les Prussiens étaient partis de la forêt, avaient déployé les ailes de leur armée vers Létanne et la Meuse d'une part, la Thibaudine de l'autre, avaient traversé la vallée avec leur centre, cons-
truit quatre ponts volants pour leur artillerie, sur le ruisseau de Wame, et étaient venus prendre position sur les collines sans avoir été vus!
Il était midi vingt minutes lorsque retentit le coup de canon, et les déjeuners se prolongeaient encore î
« lime faut renoncer à vous décrire l'effet produit par ce premier coup de canon ; le court silence, puis l'immense clameur qui le suivit, et le désordre et le pêlemêle effroyable de cris, de chevaux, de caissons, d'attelages qui s'agitaient, se croisaient, se heurtaient, se
confondaient Hommes, femmes, enfants, vieillards
cherchent leur salut dans la fuite... (1). »
Dans cette minute suprême il y eut des faiblesses, des affolements, mais aussi des actes sublimes. ABeaumont, un soldat de marine, trop malade pour continuer à suivre son corps, n'avait pu partir la veille et avait été recueilli chez M. Lardenois, notaire. Au premier coup de canon, il se lève de sa couche, pouvant à peine se soutenir, prend son fusil et ses munitions, et s'en va, boitant, un pied enveloppé de linges, s'embusquer dans une ruelle du bourg; et il répond à son hôte compatissant, qui veut le retenir : Croyez-vous que je vais rester là, dans mon lit, tandis que les autres vont faire leur devoir?
Et ce brave soldat se battit tout le jour.
Le curé de Beaumont se leva de table au premier coup de canon, et s'écria : Honte sur nous, l'ennemi sait à qui il a affaire, et nous surprend misérablement I
Presqu'au même temps, l'artillerie tonna, déchirant l'air ; la fusillade retentit.
Le capitaine prussien Wermelskirsch commandait la première batterie qui ouvrit le feu. Atteint de plusieurs blessures, il fut, après la bataille, recueilli dans une
(1) Uarmèe de Mac-Mahon et la bataille de Beaumont, par M. Defourny, •curé de Beaumont, p. 98.
ambulance de Beaumont ; il disait à l'abbé Defonrny : « Lorsque nous vîmes la sécurité et l'insouciance du camp français, nous étions chagrins d'être obligés de tirer sur eux sans les avertir. La proposition de le leur faire savoir fut même faite. Mais on fit observer que surprendre un ennemi est parfaitement conforme aux droits de la guerre et que c'est un avantage dont on doit profiter. Je commandai donc de tirer le premier coup. » Au début de l'action, un grand nombre d'officiers allemands, voyant devant eux des soldats français sans armes, étaient saisis de pitié. Mais le parfum de la poudre est enivrant; le tumulte, le sang, la mort troublent les têtes, et la pitié ne tarda pas à disparaître.
Le 5e corps d'armée est donc surpris. Aux premières détonations, une foule de soldats français saute sur ses armes; ils sont cinq mille environ, sans chefs, sans ordres. Un seul général est présent, M. de Fontanges ; il réunit des chasseurs à pied et des cavaliers du 12e régiment de chasseurs à cheval; il veut tenter une diversion. Cinq mille hommes ont tenu pendant une heure et demie contre l'armée du prince de Saxe.
Il y eut des moments où ces cinq mille hommes, véritables héros, repoussèrent l'ennemi, dix fois plus nombreux (1). Lorsqu'au premier coup de canon les soldats français se précipitèrent sur leurs fusils, un pauvre enfant de Beaumont fut emporté par le second obus, et tomba sur le sol qui l'avait vu naître. Arrivé la veille dans sa famille, heureuse de le revoir, ce malheureux était le fils du bûcheron Gauthier. Auprès de cet enfant du peuple, son colonel, homme du monde, tombait aussi. C'était M. de Béhagle, commandant le 11e de ligne, qui n'avait pas abandonné sa troupe.
Ces 5.000 hommes tiraient comme ils pouvaient. Pour
(1) Journal allemand de Halle, 30 décembre 1870, relation du docteui Bauer.
tout commandement on entendait le cri des simples soldats : En avant, camarades, en avant, mes amis ! Le 86e, le 61e et le 68e étaient les plus près de l'ennemi. Le 11e et le 46e les soutenaient de près. Tous ces braves gens se déployaient en tirailleurs. Les morts des 41e et 46e couvraient le soir la ligne des Prussiens. Parmi ces morts on retrouva le corps d'un jeune homme revêtu encore de l'uniforme de Saint-Cyr, il se nommait Potel, fils d'un lieutenant-colonel du génie. Pour donner une idée de cette lutte désespérée, nous dirons que le lieutenant-colonel Paillier, commandant le 68e, atteint de deux éclats d'obus, vit tomber ses trois chefs de bataillon, perdit 30 officiers et 753 sous-officiers et soldats.
Les deux colonels présents au combat furent tous deux blessés : M. de Béhagle mortellement, et Berthe, du 86% grièvement. Le brave commandant Lacvivier du 46e eut la mâchoire traversée de part en part. Le nom du lieutenant Palazzi ne doit pas être oublié, non plus que celui de Geyer d'Ort, lieutenant au 61e.
La résistance de nos 5.000 braves fut telle que le capitaine d'artillerie prussienne Wermelskirsch déclara avoir perdu, pendant la première heure, 24 chevaux et 26 hommes dans sa seule batterie.
Les maisons de Beaumont se transformaient en ambulances ; on apportait sur des civières le commandant Mathys, le commandant Lacvivier, le commandant Bounet, des capitaines, des lieutenants, et des masses de soldats. Quarante bouches à feu vomissaient la mort sur nos >.000 braves.
Lorsque les Prussiens s'emparaient de Beauregard et que les nôtres se repliaient, un jeune lieutenant, M. de Séjourné, s'entendit appeler par son nom. C'était le capitaine Grammatica, blessé, qui le priait de le relever, afin de ne pas tomber aux mains de l'ennemi. Séjourné s'approche de son capitaine, et le saisit par les épaules,
mais une balle siffle et traverse la gorge du lieutenant qui tombe sur le corps du capitaine.
Un tout jeune sous-lieutenant blessé fut apporté à l'ambulance du presbytère de Beaumont. Il n'avait pas perdu ses souvenirs classiques, car, tout sanglant encore, il dit au curé : quos vult perdere Jupiter dementat.
Vers trois heures un quart, à Sommauthe, sur l'un des plus hauts sommets d'où l'on domine les promontoires, les vallons, les prairies, les champs fertiles, un vieillard entouré de cavaliers faisait disposer un fauteuil. Tl s'asseyait, et promenait au loin un regard satisfait. Ce vieillard était Guillaume, roi de Prusse, qui, de haut, voyait sa victoire.
A la même heure, l'empereur Napoléon III à cheval, au point culminant de la route de Mouzon àCarignan, d'où ces deux villes se voient parfaitement, regardait passer rapidement les débris mutilés du 5e corps.
Mais, en ce moment, l'empereur des Français ne mesurait pas l'étendue du désastre; il ne la connut que plus tard, lorsque le général Ducrot, accompagné de son aide-de-camp le capitaine Bossan, se rendit auprès de Sa Majesté : « Mais, c'est impossible ! s'écria Napoléon, nos positions étaient magnifiques (1). »
Oui, nos positions étaient magnifiques; mais combien de fois, depuis le commencement de cette guerre fatale, nos positions n'avaient-elles pas été belles, combien de fois la fortune n'avait-elle pas mis de notre côté toutes les chances favorables ; combien de fois n'avions-nous pas dédaigné les principes, pour livrer au hasard le salut de la France ! Le sous-lieutenant de l'ambulance avait raison de dire au curé : Quos vult perdere Jupiter dementat.
L'Empereur, qui avait abandonné le commandement en chef, ne donnait plus d'ordres. Cependant, lorsqu'il apprit
(1) La Journée de Sedan, par le général Ducrot, p. 12.
le désastre de Beaumont, il prescrivi au général Lebrun d'aller soutenir de Failly. Lebrun n'avait pas attendu cet ordre. Le 5e régiment de cuirassiers, revenu au mont de Brennpour protéger l'infanterie et l'artillerie du 5e corps, reçut l'ordre de charger les Prussiens au Faite. Le colonel Gontenson s'élança à la tête de son régiment qui fut écharpé. Le brave colonel fut blessé mortellement ; à côté de lui tombait le commandant Brincourt.
A quatre heures du soir, lorsque les Prussiens furent assurés de la victoire, ils occupèrent Beaumont, et s'emparèrent des maisons. Pendant six jours, leur insolence ne connut pas de bornes. Les vivres, les lits, les fours, les fontaines leur appartenaient. Ils écrivaient sur les portes : interdits. Les habitants n'avaient plus un morceau de pain.
Le curé priait, lorsqu'on lui apporta un billet écrit au crayon et taché de sang. Ce billet ne contenait que ces mots : venez, il est temps. Suivant les pas du porteur, le prêtre se rendit dans une grange où, sur la paille, une quarantaine de blessés faisaient entendre des gémissements. Parmi eux était un homme dans la force de l'âge et de haute stature. Il avait la mâchoire pendante, complètement brisée, le visage gonflé, et les yeux rouges de sang. La physionomie, toujours calme, respirait l'intelligence. Il se confessa par signes, et le prêtre lui donna le baiser de paix. Alors, il prit un portefeuille dans sa poche, et put encore écrire lentement ses dernières volontés. Il tira de ce portefeuille les photographies d'une .femme et d'une jeune fille, en écrivant : ma femme, ma fille. Pour vous ; en souvenir. Puis il remit au curé une lettre écrite d'avance à sa femme, en ajoutant au crayon : lui; et pendant qu'il traçait ce mot, une larme de sang tombait sur l'enveloppe.
Ce mourant était le chef de bataillon Lacvivier. Il ne tarda pas à mourir.
Un grand nomnre de prêtres accourus des environs donnaient leurs soins à des milliers de blessés. Le curé de la paroisse disait le soir : Oh ! mon Dieu, c'est donc ainsi que se traitent les hommes que tu as tant aimés et pour lesquels Jésus a tant souffert !
Quelques semaines après, dans la soirée, par une pluie continuelle, une pauvre femme entrait à Beaumont, venant de Château-Thierry. Sa dernière journée avait été de sept lieues à pied par cette pluie torrentielle. L'eau coulait le long de ses vêtements, et ses pieds étaient déchirés par les pierres. Elle portait dans un sac un gilet de laine tricoté par elle, quatre paires de bas et trois chemises faites au village.
Toute tremblante, la voyageuse se rendit au presbytère et demanda au curé de la conduire près de son enfant blessé. Elle donna son nom et déclara qu'elle n'avait su que tard la blessure de l'enfant à la bataille de Beaumont, par des lettres de camarades à leurs familles. Le curé consulta le registre des ambulances, et vit que le blessé était mort et son cadavre jeté dans la fosse commune. Il fallut dire tout cela à cette pauvre mère. Elle tomba à genoux, et criait, le front dans la poussière : Mon fils, mon enfant, je ne te verrai plus ! Et Ton t'a enseveli sans cercueil ! Je ne pourrai pas même pleurer sur une tombe, en disant : Il est là ! Mon cher enfant, si bon, si aimé ! Ah ! si seulement j'avais pu emporter son pauvre corps, pour le faire déposer dans notre cimetière près de son père !
Le lendemain de la bataille, le roi de Prusse vint à Beaumont féliciter ses soldats. Derrière lui, à cheval, en uniforme de cuirassier, on voyait le comte de Bismarck. SaMajesté s'était arrêtée à Beauregard pour dire aux prisonniers français que leur sort serait adouci. Le Roi visita l'ambulance prussienne, adressant aux blessés des paroles» d'encouragement. Au moment où le roi de Prusse,
remonté à cheval, eut dépassé le portail de l'église, il se retourna et fît face à ses troupes accourues de toutes parts. Alors les Allemands réunis sur la place coururent quelques pas en avant et crièrent hurrah ! puis il se fit un silence de plusieurs minutes, pendant lesquelles le Roi prit la parole. Lorsqu'il se tut un second hurrah ! retentit, enfin un troisième au moment du départ de Sa Majesté.
Cette petite cérémonie improvisée avait un caractère de grandeur. C'était bien le guerrier antique entouré de ses vassaux respectueux et soumis.
Le colonel de Béhagle mourait de sa blessure à l'ambulance des sœurs. Les Prussiens lui rendirent les honneurs militaires. A six heures du soir un détachement, le fusil sur l'épaule, se forma en bataille devant l'ambulance. Le cortège s'avança : un soldat du 11° de ligne, le bras en écharpe, portait l'eau bénite dans un verre. L'aspersoir était un rameau d'acacia; le soldat mutilé avait demandé, comme une faveur, de porter l'eau bénite pour la sépulture de son colonel bien-aimé. De grosses larmes glissaient le long de ses joues. Un infirmier soutenait la croix. Deux aumôniers, les abbés Fiard et Favre, précédaient le cercueil avec le curé de Beaumont. Des chirurgiens militaires suivaient. Le cortège dut s'arrêter sur la route du cimetière pour laisser passer des canons, de longs et solides bateaux et des voitures qui, par ordre du prince royal, se dirigeaient vers Sedan, où, le lendemain, l'Empire s'écroulait.
Arrivé près de la fosse, le chirurgien-major divisionnaire Lacronique prononça quelques paroles d'une voix émue. Puis le capitaine prussien qui commandait l'escorte fit exécuter les trois salves.
Ainsi fut enseveli M. de Béhagle, colonel du 11e de ligne, commandeur de la Légion d'honneur.
Le colonel Béhagle était un intrépide soldat et un bon
chrétien. Chef de bataillon à Solférino, il avait rendu un service signalé. En revenant du cimetière, on fit rencontre du sergent Gilbin, du 11e de ligne, qui dit au curé : « Ah ! quel brave homme c'était ! A Sarrebourg il était à cheval et mangeait un morceau de pain noir, disant aux soldats harassés : Allons, mes enfants, soutenez l'honneur du régiment, courage, courage 1 Après Wœrth,il se voilait la figure avec ses mains ! »
A quelque temps de là, la digne veuve de M. de Béhagle vint à Beaumont, avec son respectable père M. Périgord de Villechenon, faire son douloureux pèlerinage à la tombe de son mari.
Il n'y avait pas un officier prussien qui ne connût le sort réservé à l'armée française autour de Sedan. Ils disaient publiquement, la veille de la bataille : Napoléon prisonnier !
Dans cette défaite de Beaumont, le patriotisme, l'orgueil national, le sentiment militaire trouvent cependant une consolation. Voilà cinq mille soldats qui tiennent tête à une puissante armée. Ces soldats n'ont plus de chefs, ils ne peuvent espérer une victoire, mais ils se battent noblement, vaillamment , sans compter sur la moindre récompense ; ils meurent non pour une gloire retentissante, mais pour le devoir, pour l'honneur de la patrie.
Ne désespérons pas de la France dont les fils savent mourir ainsi.
Lorsque notre main va tracer le mot Sedan, la plume tremble entre nos doigts, notre vue se trouble, et l'esprit est envahi par le doute. Nous nous demandons si le, patriotisme exige que d'aussi cruels souvenirs soient
rappelés, et s'il ne serait pas mieux de voiler ces pages de notre histoire.
Autant le récit de nos triomphes élève les cœurs, autant les noms d'Austerlitz, de Wagram omd'Iéna éveillent en nous des sentiments d'orgueil, autant aussi, malgré la résignation chrétienne, ou la raison philosophique, nous sommes accablés, en nous rappelant les fautes qui nous ont conduits aux abîmes. Jusqu'aux dernières limites du possible, le soldat de la France a soutenu l'honneur national, mais ses efforts et ses sacrifices ont été vains.
Répétons ces paroles d'un officier : « En quittant le champ de bataille, je jetai sur les monceaux de cadavres un dernier regard :
« Adieu, pauvres victimes... vous êtes tombées en soldats, sans une plainte, sans un murmure ; Dieu bon et juste vous a reçues dans son sein.
« Ah ! si vous ne laissez derrière vous ni une femme ni des enfants, je ne vous plains pas ; vous n'aurez point vu votre drapeau souillé, et les armes arrachées des mains de vos frères ; le souvenir de vos chaumières incendiées, de vos mères et de vos sœurs fixant devant une soldatesque brutale ne viendra point troubler votre sommeil éternel. Dormez en paix. »
Oui, dormez en paix, braves enfants, qui n'avez pas désespéré de notre salut ! qui tout sanglants êtes venus tomber à Sedan , après avoir traversé Wissembourg, Frœschwiller, Beaumont, souvent sans pain, et toujours sans repos. Autrefois, on eût proclamé que vous aviez bien mérité de la patrie ; mais après Sedan toutes les voix s'éteignirent, et pas un homme en France ne sut ni parler ni agir au nom de la patrie.
Des historiens et des gens de guerre ont décrit la bataille de Sedan. L'imagination a joué le rôle principal dans les récils, car il n'y a pas eu de bataille. On a marché, on a lancé des milliers de projectiles, on a tué, mas-
sacré, égorgé, mais il n'y a pas eu de plan défensif, un ordre de bataille étudié. La pensée d'un général en chef n'a pas combiné les mouvements, son regard n'a pas embrassé l'ensemble du drame. Napoléon Ier avait dit :
« Une bataille est une action dramatique, qui a son commencement, son milieu et sa fin. L'ordre de bataille que prennent les deux armées, les premiers mouvements pour en venir aux mains sont l'exposition ; les contremouvements que fait l'armée attaquée forment le nœud, ce qui oblige à de nouvelles dispositions et amène la crise d'où naît le résultat ou dénouement. »
La journée de Sedan n'est donc pas une bataille ; notre armée ne s'est point rangée suivant un ordre, il n'y a pas eu de contre-mouvements et, au lieu de nouvelles dispositions pour préparer la crise, ce n'a été qu'une confusion de corps d'armée, de divisions, de régiments agissant chacun pour son compte. Bien plus, le général en chef a manqué. Enfermés dans un cercle de fer qui s'épaississait d'heure en heure, les Français cherchaient à le briser ou à trouver une issue, l'ennemi rendait son cercle de plus en plus formidable en ne laissant pas le moindre vide à la circonférence. Cette circonférence garnie d'artillerie couvrait de projectiles les malheureux qui se débattaient dans l'intérieur. Qu'on imagine un cirque entouré de gradins, et sur le sol du cirque des hommes emprisonnés. Placés sur les gradins, d'autres hommes massacraient les premiers, non pas en les frappant du bras, mais en leur lançant des pierres, des balles, suivant le degré de civilisation.
Telle est la catastrophe de Sedan. Pourquoi être entré dans le cirque ? N'était-ce pas aller au-devant de l'extermination ?
On raconte qu'à la bataille de Waterloo, lorsque les boulets pleuvaient autour du duc de Wellington, l'aidede-camp Gordon tomba près de lui. Lord Hill, montrant
au duc un obus qui éclatait, lui dit : Mylord, quelles sont vos instructions, et quels ordres nous laissez-vous si vous vous faites tuer ? — De faire comme moi, répondit Wellington.
Combien de généraux, de colonels, de capitaines, devaient faire la même réponse dans les champs de Sedan ! C'est pour cela que chacun s'est fait tuer pour remplacer son chef. Mais d'instructions ou d'ordres, il n'en est point parti d'en haut pour descendre jusqu'en bas.
En peu de mots la défense a été héroïque mais désordonnée, sans entente entre les divers corps, tandis que l'attaque était parfaitement combinée. Le plus simple bon sens devait inspirer la pensée de n'être pas au centre de lajcirconférence décrite par l'ennemi, mais sur la circonférence même ou en dehors si cela se pouvait.
Le général Ducrot le comprit parfaitement. Aussi fut-ce avec un véritable désespoir que, se conformant aux ordres du Maréchal, il rétrograda sur Sedan : « J'entrevoyais si bien le danger, dit-il dans une lettre adressée à l'un de ses amis, que je n'obéis qu'avec rage. » Rester à Sedan, c'était s'enfermer au centre de la circonférence que l'ennemi devait décrire, sans espoir possible d'en sortir si on la laissait se fermer entièrement.
Pour se faire une idée de l'emplacement occupé par notre armée, il est nécessaire de se représenter un triangle ayant pour base la Meuse qui coule du Sud-Est au Nord-Ouest et sur laquelle la ville est placée à cheval, et pour sommet le petit village d'Illy.
Les lignes de démarcation latérale de ce triangle sont, à l'Est : la Givonne, ruisseau qui vient se jeter dans la Meuse, à quatre kilomètres au-dessus de Sedan; et à l'Ouest un autre petit cours d'eau qui tombe dans îe fleuve, à deux kilomètres au-dessus de la place.
Le massif compris dans ce triangle s'élève en amphi-
théâtre ; il est en partie couvert de bosquets et entrecoupé de ravins profonds. Outre que Sedan est placé au» pied de ces hauteurs, la ville est dominée en face par les monts du Liry et de la Marphée qui courent parallèlement au fleuve. Sur les côtés du triangle sont échelonnés à l'Ouest, et un peu en zigzag, Saint-Menges, Floing, Fleigneux et Illy ; à l'Est, à peu près en ligne droite , Givonne, Daigny, Lamoncelle, Bazeilles. Ce dernier village occupe la pointe Sud-Est à trois kilomètres de la ville, il est traversé par la route de Sedan à Mouzon et à Montmédy, au levant il est protégé par les bois du château de Bazeilles, du Maqua et du château de Montvilliers ; mais au Sud et au couchant il est découvert et dominé par le Liry et la Marphée qui en sont à trois kilomètres au plus.
C'est dans cet espace de terrain, qui mesure de dix-huit à vingt kilomètres carrés de superficie, que le maréchal Mac-Mahon concentre son armée pour livrer une bataille.
Les forces ennemies, composées des deux armées du prince royal de Prusse et du prince royal de Saxe, vont s-e donner la tâche, celle-ci, de contourner nos positions à l'Est, celle-là, de les contourner à l'Ouest , pour se rejoindre au point culminant, le calvaire d'Illy.
Les corps français étaient ainsi placés : le 12e corps, général Lebrun, occupe Bazeilles et les environs ; le 1er corps, général Ducrot, défend la ligne de Lamoncelle, Daigny, Givonne, La Chapelle ; le 7e corps, général Douay, est campé sur les hauteurs de Saint-Menges, Floing, Illy ; le 5e corps, passé sous les ordres du général de Wimpffen, forme la réserve devant les murs de la ville.
Telles étaient les positions de notre armée le 31 août au soir. Les Allemands avaient leur 11e corps près de Donchery, le 5e aux environs de Chémery, le 11e corps bavarois à Raucourt, le 1er corps bavarois à Remilly, le 4e corps entre Remilly et Villiers, le 12e à Mairy, le corps
de la garde à Carignan et la division wurtembergeoise à Boutancourt. Toutes ces forces étaient donc au-dessous de notre armée, et formaient 'déjà une sorte d'arc de cercle. Noire 12° corps se trouvait seul près des Allemands, ce qui explique pourquoi il eut à combattre avant les autres. Pendant qu'il combattait, l'ennemi décrivait son cercle qui, partant de Bazeilles, allait se fermer à Illy.
Les nôtres lançaient des boulets, des obus, des balles sur les corps d'armée ennemis qui, tout en marchant, semaient la mort sur leur passage. Voilà ce qu'on a nommé une bataille. Ce n'était à tout prendre qu'un colosse qui entourait de ses deux bras un adversaire affaibli, Tétreignait et Tétouffait jusqu'à l'heure de l'agonie.
Le dimanche 28 août quelques cavaliers prussiens parurent aux environs de Stenay. De proche en proche, avec rapidité, une vive inquiétude régna dans le pays. Les habitants de Bazeilles étaient trop voisins de Sedan pour ne pas pressentir de grands malheurs. On entend dans le lointain sonner les cloches des églises, c'est le tocsin. Les gardes nationaux s'assemblent, on les arme, et les munitions sont distribuées. Le curé de Bazeilles, M. l'abbé Baudelot, assiste au rassemblement des quarante hommes qui sont envoyés en reconnaissance à Douzy. Ces hommes sont commandés par un sergent d'infanterie blessé à Frceschwiller, et qui se guérit à Bazeilles. A Douzy les gardes nationaux de Bazeilles assistent au désarmement de la garde nationale de l'endroit par M. le Maire, au nom du conseil municipal. Ne sachant s'il faut prendre les armes ou les déposer, les gens de Bazeilles rentrent chez eux. On délibère et des bruits contradictoires circulent. Le lendemain, une nouvelle se répand et réjouit tous les coeurs. L'armée française approche et va sauver tout le pays. Deux espions prussiens s'échappent; les paysans les poursuivent, mais en vain.
La journée du 29 août parut extrêmement longue aux populations des environs de Sedan qui interrogeaient l'horizon pour découvrir l'armée française. Enfin, le 30 août, dans la matinée, les têtes des colonnes du 1er corps débouchèrent au milieu des rianles prairies qui bordent la rive droite de la Meuse , en face de Remilly. Le soleil était radieux, la nature enveloppée d'un calme profond ; les habitants de Bazeilles, ce joli village qui sera enseveli après-demain sous les cendres , et qui aujourd'hui est resplendissant de gaieté et de vie, arrivaient joyeux au-devant de nos troupes.
Les habitants de la contrée accoururent en foule vers Bazeilles. Les chemins sont sillonnés de voitures, de cavaliers , de piétons , joyeux et fiers de serrer les mains des soldats ; des flots de visiteurs , hommes , femmes et enfants, couvrent la prairie : il en était venu de Floing et de Saint-Menges, tant les populations croyaient à la victoire.
Pendant que les soldats, heureux d'une réception aussi cordiale, font honneur au repas improvisé servi par les habitants, on voit arriver en désordre d'autres soldats, déguenillés, sans armes, le visage décomposé, le corps souillé de boue ; ils courent devant eux au hasard...
Ce sont les fuyards du corps de De Failly battu à Beaumont. En quelques heures Bazeilles, Balan, Sedan sont remplis de ces fuyards. On s'empresse de leur distribuer la nourriture dont ils ont tant besoin. Tous demandent du pain.
Malgré le mépris qu'inspire la fuite, on prend pitié de ces malheureux. Cependant le spectacle qu'ils offrent est déplorable pour nos corps d'armée, la discipline souffre, et de tristes pensées envahissent les cœurs.
Les soldats du 1er corps, du 7e et du 12e, commandés par les généraux Ducrot, Douay et Lebrun, font à ceux du 5e corps l'éloge de leurs chefs, ils ont confiance en
eux, ils les aiment parce qu'ils se savent en bonnes mains. C'est là l'expression dont ils se servent.
Cette défaite de Beaumont modifia la marche des corps d'armée. L'Empereur se rendit, vers le milieu de la nuit, de Carignan à Sedan en chemin de fer. Mais que ce changement de front de nos troupes leur coûta de peines I que cette marche de nuit haletante à travers mille obstacles était douloureuse ! Et cependant il fallait avancer : l'ennemi nous suivait pas à pas, et il allait, dès le lendemain , recommencer une attaque pour laquelle nos positions ne seraient pas prises.
Non, rien n'est plus affreux que cette nuit de mortelle angoisse. L'exemple d'un commandant de corps d'armée fera comprendre les tourments des autres. La nuit avait surpris le général Douay sur la rive gauche de la Meuse, à Remilly ; il était à peine séparé de l'ennemi de quelques centaines de mètres. Pour obéir aux instructions du Maréchal et pour éviter au 7e corps un choc funeste et prématuré, il fallait effectuer le passage du fleuve au milieu de l'obscurité la plus profonde sur des ponts improvisés et sans solidité.
Le récit de Bibesco est une lamentable page d'histoire : le général Douay songe avec anxiété au temps qui s'écoule ; il compte le nombre d'heures qui le séparent de l'aube, car il ne se dissimule pas qu'avec le jour les Prussiens arriveront à la Meuse, et il sent qu'il faut, avant trois heures du matin, n'avoir plus un homme en deçà du fleuve.
Ses inquiétudes ne sont que trop fondées. Dès le matin, le génie avait établi à l'aide de quelques bateaux, sur la Meuse, près de Remilly, une passerelle en bois, étroit passage réservé à l'infanterie, et où deux hommes seule-
ment pouvaient s'engager de front. A côté de la passerelle, il avait également construit un pont destiné à la cavalerie et à l'artillerie. Ce dernier n'avait guère plus de deux mètres de largeur. Or, sous le poids des voitures, les terres avaient fini par céder ; les bois qui supportaient le tablier du pont avaient été en partie submergés ; ce pont s'était affaissé, et il se trouvait à quatre ou cinq centimètres au-dessous du niveau des eaux. Ce qui avait contribué encore à cet état de choses, c'est la fermeture du barrage destiné à inonder les abords de Sedan et qui avait amené une crue subite de la Meuse.
Le passage est lent ; le général Douay, impatient de juger par lui-même de la situation, monte à cheval et après une demi-heure de peine pour franchir la distance d'un kilomètre, au milieu d'un incroyable encombrement d'hommes, de canons, de voitures et de chevaux, il arrive enfin au pont. Il est dix heures, la division de cavalerie Bonnemains est engagée sur ce pont. Les chevaux effrayés de ne pouvoir distinguer ce plancher mouvant caché sous les eaux, et qui se dérobe sous leurs pieds à chaque pas , n'avancent qu'avec répugnance, le cou tendu, les oreilles dressées. Droits sur leurs étriers, enveloppés dans leurs grands manteaux blancs, les cuirassiers passent silencieux : ils semblent portés par les eaux. Deux feux allumés sur chacune des rives, aux extrémités du pont, éclairent seuls de leur lueur blafarde hommes et chevaux ; leurs flammes se reflètent d'une façon étrange dans les casques brillants des cavaliers, et donnent à ce spectacle quelque chose de fantastique.
A dix heures 1/4 le 7e corps commence son mouvement : notre artillerie divisionnaire s'avance sur le pont ; les chevaux hésitent; ils se cabrent sous l'éperon du conducteur. Ici c'est un caisson qui se renverse et qu'il faut précipiter dans la Meuse ; là, c'est un cheval qui se prend la jambe entre deux madriers, tombe, cherche eu
vain à se relever, et qu'on laisse aller au courant pour déblayer la voie. Cependant, on s'engage, on se pousse, on finit, après mille efforts, sous l'étreinte d'une angoisse indicible, par atteindre la rive opposée.
Tandis que la plus grande partie du 7e corps exécutait si péniblement son passage de la Meuse, le reste s'écoulait par la route de Remilly à Wadelincourt, et, dès le matin, le général Douay était assez heureux pour voir ses troupes atteindre les hauteurs de Floing et de Saint- Menges.
Dans la même nuit le 5e corps mis en lambeaux gagnait Sedan en traversant Bazeilles. C'était encore un spectacle déchirant. Le village est rempli de troupes ; les rues sont encombrées de voitures et les équipages de l'Empereur disputent le pas aux caissons et aux batteries d'artillerie. Le tumulte et le désordre sont à leur comble : la nuit se passe au milieu d'un bruit et d'un trouble qui répandent îa terreur. C'est la voix rauque des conducteurs excitant leurs chevaux brisés de fatigue et embarrassés par cent obstacles ; c'est le fracas des voitures s'enchevêtrant les unes dans les autres et s'abîmant sur la route ; ce sont les clameurs des soldats qui n'avancent qu'avec difficulté et demandent à en finir.
Ce lugubre défilé portait le désespoir dans l'âme des habitants de Bazeilles ; ils faisaient bon accueil aux militaires qui se reposaient quelques instants dans les maisons. On s'encourageait de part et d'autre, tout en laissant deviner que l'espoir n'existait plus. Cependant, à force d'énergie et par de véritables prodiges, l'armée française était parvenue à s'établir sur la rive droite de la Meuse.
Le 31 août, au lever du soleil, dit le prince Bibesco,nos têtes de colonne apparaissaient sur les hauteurs de Sedan. C'était la dernière étape du douloureux Calvaire que l'armée de Châlons gravissait dequis le 23 août.
Cette journée du 31 août a laissé de cruels souvenirs dans le village de Bazeilles. Neuf heures sonnaient à l'horloge lorsque le canon se fit entendre du côté de Remilly. Von derTann, à la tête du 1er corps bavarois, venait de prendre ses positions sur la rive gauche de la Meuse. Il ouvrait le feu sur les troupes de notre 12e corps , campées à l'Est de Bazeilles. Le général Lebrun, aussi intelligent que brave, fait entrer en ligne les mitrailleuses, et un terrible duel d'artillerie se livre au-dessus de la gare de Bazeilles et de la prairie si riante l'avant- veille. Pendant ce temps, Von der Tann poussait son infanterie sur le pont du chemin de fer, en face du village.
Les derniers pelotons du 5e corps venaient de quitter Bazeilles et nos lignes de défense n'étaient pas encore formées. Une centaine de Bavarois montent la grand'route jusqu'à l'embranchement du chemin de Givonne. Les Bavarois se retirent, et reparaissent plus nombreux. Après s'être approchés prudemment de Bazeilles, ils traversent le village sombres et silencieux. Leurs regards inquiets interrogent les fenêtres, les ruelles, les cours. Ils sont prêts à faire feu. Déjà cette petite troupe a dépassé les dernières maisons, lorsqu'on voit venir au pas de course des tirailleurs français. Les Bavarois se mettent à l'abri dans les fossés, les jardins, les maisons. Nos tirailleurs les fusillent, lorsque des renforts arrivent des deux côtés. Le combat devient très vif et une batterie d'artillerie placée sur le Liry couvre de projectiles le village de Bazeilles. Une trentaine de blessés réunis dans la maison Thomas-Friquet sont atteints par l'artillerie ennemie. M. Bellomet, qui était alors maire de Bazeilles, a fait ce récit : « Nous nous tenions dans la salle de la maison commune avec un blessé; tout à coup une bombe éclate en plein dans la salle. Le pauvre malade, effrayé, se jette en bas de son lit; nous nous empressons de le descendre à la cave.
« A ce moment venaient M. G*** et sa femme, croyant trouver auprès de nous un abri plus sûr contre les projectiles qui pleuvaient partout. Il était dix heures et demie environ. J'étais déjà entré dans la cave où mes compagnons m'avaient précédé, et je me tenais à la porte, pressant Mme G*** de descendre avec nous, lorsqu'arrive, traversant la grande porte d'entrée, une autre bombe qui va s'abattre dans la cuisine, et soulève un tourbillon de poussière. Instinctivement je me laisse rouler au bas des escaliers. Mais les bombes continuaient à tomber sur la mairie avec trop de précision pour que nous pussions nous croire en sûreté même au fond de la cave. Cependant nous voulions savoir ce qu'était devenue Mme G***. Nous remontons à la cuisine en resserrant les épaules ; elle s'y tenait debout, pâle et sans mouvement. Le panier que cette dame portait à son bras avait été emporté par la bombe ; Mme G*** ne se souvenait de rien ; il fallut lui rappeler qu'elle venait d'échapper miraculeusement à la mort.
« Après avoir fait évacuer le blessé nous quittions la maison commune devenue un objectif pour les canons d'en face. La cave de la maison Vermon nous servit de refuge. C'est de là que le sieur D., qui observait ce qui se passait au dehors, nous tira pour nous faire voir avec quel entrain admirable nos soldats refoulaient l'infanterie bavaroise. »
Gomme leur maire, les habitants de Bazeilles étaient descendus dans les caves. Au milieu de cette grêle de projectiles Von der Tann lançait avec rage ses soldats sur Bazeilles. Bientôt le village tomba au pouvoir de l'ennemi, et les rues, les jardins, les cours devinrent le théâtre d'horribles mêlées. Des troupes de la division du général Grandchamp et l'infanterie de marine du général Vassoigne chargèrent plusieurs fois. « C'était un spectacle admirable, a dit un témoin, de voir nos petits soldats
intrépides et fort inférieurs en nombre, courir comme des lions sur les ennemis, balayer des régiments et semer dans les rangs bavarois le désordre et la mort; partout oùp' Allemand égaré ou fou de terreur se réfugie, il y est forcé : on se bat corps à corps, on se perce avec la baïonnette, on s'assomme avec la crosse, on se foule aux pieds.
Vers le soir, le combat se concentre dans le bas du village, la lutte est acharnée. Enfin les Bavarois sont repoussés et se retirent par la prairie, emportant leurs blessés et leurs morts.
La lutte n'avait duré que quelques heures et Bazeilles n'était plus reconnaissable. L'air pur y était remplacé par une odeur suffocante, on respirait l'acre parfum du sang et de la poudre; les rues étaient jonchées de cadavres ; sillonnés par les balles et les obus, les murs menaçaient ruine ; les portes et les fenêtres brisées entouraient les maisons et l'incendie se déclarait.
Le soir venu, on transporta les Français blessés dans des ambulances improvisées. Après avoir rempli ce devoir, les soldats élevèrent des barricades à toutes les issues du village en prévision des attaques du lendemain.
Tandis que le 12e corps soutenait, le 31 août, ce combat de Bazeilles, le maréchal de Mac-Mahon disposait son armée sur les hauteurs autour de la place. Les Allemands exécutaient des marches combinées pour préparer leur mouvement tournant. On ne saurait trop le redire, l'attaque de Von der Tann sur Bazeilles avait pour but de détourner notre attention, de nous causer une vague inquiétude et de permettre aux corps ennemis de préparer le terrible lendemain. Pendant que les armées prussiennes exécutaient avec ordre et régularité un plan d'opérations savamment préparé et commençaient leur manœuvre enveloppante, notre armée continuait à aller comme au hasard. On ne trouve nulle part la trace d'un
plan d'ensemble pour la bataille qui va s'engager ; les généraux commandant les corps d'armée semblent avoir agi chacun suivant son inspiration ; aucune disposition n'est prise pour assurer la retraite ; on n'est pas informé des manœuvres et des projets de l'ennemi, qui, lui, sait tout ce que nous faisons. On ignore quel sera le successeur de Mac-Mahon s'il est tué ou blessé. Aussi, dans la même journée d'une importance immense, voit-on trois généraux en chef, dont le dernier, arrivé la veille, ne connaît ni l'armée, ni l'adversaire, ni le terrain.
Le Maréchal ayant été blessé d'un éclat d'obus vers sept heures du matin fut remplacé par le général Ducrot, sinon sur l'ordre de l'Empereur du moins en sa présence et par conséquent avec son consentement. Craignant avec raison d'être tourné par les Prussiens et de voir sa retraite coupée, Ducrot voulut, pendant qu'il en était encore temps, quitter ce champ de bataille si malheureusement choisi, battre en retraite par Illy et échapper ainsi à un désastre inévitable. La route de Sedan à Mézières était encore libre pendant la matinée ; ce qui le prouve c'est que beaucoup de voitures du train et des parcs, parties de Sedan vers sept heures arrivèrent sans encombre à Mézières. Le général Ducrot ordonna donc la retraite et deux divisions commencèrent le mouvement. Mais vers neuf heures le général de Wimpffen, qui avait remplacé le général de Failly à la tête du 5e corps, réclamait le commandement de l'armée parce qu'il rapportait de Paris une lettre de service signée par le ministre de la guerre et qui lui conférait ce commandement si Mac- Mahon était empêché. D'après les ordonnances militaires le commandement en chef revenait au plus ancien des divisionnaires, qui était le général de Wimpffen. Pourquoi ne le lui avoir pas donné?
Pourquoi attendre qu'il ait montré sa lettre de service ?
Pourquoi n'avoir pas, au nom de l'Empereur, conservé
le commandement supérieur à Ducrot qui connaissait mieux la situation des choses ?
Malgré les instances du général Ducrot qui avait adopté le seul parti pouvant offrir quelques chances favorables, le général de Wimpffen arrêta le mouvement de retraite et reprit le projet de déboucher sur Montmédy.
Dans la matinée plusieurs régiments de différentes armes quittèrent le champ de bataille. Parmi les corps se trouvaient le 6e lanciers, colonel Tripard ; le 12e chasseurs, colonel de Turcé;le 7e chasseurs, colonel Thornton; le 11e chasseurs, colonel Dastugue ; le 3e hussards, colonel d'Espeuilles... ces deux derniers régiments formant brigade.
Les régiments qui avaient opéré leur retraite individuelle reçurent tout d'abord le nom de perceurs. Cependant ils n'avaient rien percé, ce qui n'empêcha pas tous les colonels d'être nommés généraux en septembre et octobre 1870, sauf deux qui, promus colonels en 1869 et 1870, attendirent leur nomination jusqu'en 1871. Pendant que les chefs de corps recevaient un avancement pour le moins singulier, leurs collègues qui, étant restés sur le champ de bataille, souffraient les tortures de la captivité, et ne pouvaient obtenir le moindre avancement.
Un écrivain militaire (1) a dit à ce propos : « Huit régiments de cavalerie appartenant à l'armée du maréchal de Mac-Manon ont quitté le champ de bataille. On a exalté leur courage et on les a cités avec orgueil comme ayant brisé, au péril de leurs jours, le cercle de feu qui nous entourait. S'ils ont agi ainsi en vertu d'un ordre, c'est pour le mieux, et dans ce cas on a eu raison de les récompenser largement. Nous ne voulons pas, du reste, discuter ici ce fait dont les causes sont encore dans l'ombre. Ce soin doit revenir à une commission ; car il importe pour
(1) Campagne de 1870. La Cavalerie française, par le lieutenant-colonel Bonie, page 141.
l'avenir que cette question qui touche à tant de côtés militaires ne reste pas sans solution. En attendant le verdict, le plus sage est de se taire ; mais s'il est de bon goût de garder le silence sur ceux qui sont partis, il est de notre devoir de défendre ceux qui sont restés ; car puisqu'on a exalté les premiers, on a par cela même blessé l'amourpropre des autres. Ceux-ci n'ont pas percé, c'est incontestable, mais ils ont le droit d'être fiers de ne pas avoir quitté le champ de bataille, d'être restés soumis au devoir, attendant les ordres du général en chef, chargeant à fond quand il le leur demande, jouant jusqu'au dernier moment une partie désespérée, et se dévouant avec élan, sans souci de l'avenir. » Ceux qui se sont retirés n'ont pas percé. Repoussés, la veille de Bazeilles, par le général Lebrun, les Bavarois du 1er corps, soutenus du 2e corps, reprirent le 1er septembre, dès le matin, une vigoureuse offensive. L'armée du prince royal de Saxe s'ébranlait en même temps aux environs du Bois-Chevalier, repoussait les avant-postes du général Ducrot et se déployait parallèlement au ruisseau de la Givonne qui couvrait à l'Est le front de notre armée.
Pendant que le prince de Saxe s'efforce d'envelopper les nôtres à l'Est, le prince royal de Prusse établit solidement son 2e corps sur la position de Saint-Menges et le 5e, marchant derrière lui, vient se déployer sur le plateau de Fleigneux à côté du 2e. En même temps deux batteries du 2e Bavarois avec l'artillerie de réserve de ce corps, pénétraient dans la presqu'île d'Iges. Saint-Menges, Fleigneux et Floing , après une lutte désespérée, tombent au pouvoir de l'ennemi, tandis que les 1er et 2° corps bavarois, le 6e corps et les Saxons s'emparent de toute la ligne depuis Bazeilles jusqu'à Givonne.
Vainement le général de Wimpffen se décide vers midi a tenter un retour offensif dans la direction de Carignan ; les Bavarois, maîtres de Bazeilles dès onze heures, se sont
avancés jusqu'à l'entrée de Balan, et la lutte se dessine encore à l'avantage de l'ennemi. A chaque instant, le mouvement tournant des Allemands fait des progrès. Enfin, vers deux heures, la garde du prince de Saxe à l'Est et le 5e corps à l'Ouest, ayant complètement achevé leur manœuvre enveloppante, attaquent, chacun de son côté, le village d'Illy et l'enlèvent. Dès lors , les deux armées allemandes se donnent la main, et l'investissement de l'armée française est accompli. Elle est entourée d'une ceinture de feu qui bat ses lignes dans tous les sens et les accule dans un épouvantable désordre aux fortifications de la ville.
A partir de ce moment, l'issue de la journée n'est plus douteuse; il y aura encore d'héroïques efforts, des prodiges de valeur, des traits admirables d'abnégation, mais ce mépris de la mort sera en pure perte.
Revenons à Bazeilles, le grand honneur de la bataille de Sedan, l'héroïque victime de la vengeance. Notre 12° corps avait combattu le 31 août. La lutte ne s'était terminée qu'avec le jour. Profitant de la nuit pour franchir le pont du chemin de fer et se masser en deçà du fleuve, les Bavarois recommencèrent le feu à quatre heures du matin. Un brouillard très épais dérobait à nos soldats la vue des ennemis, mais l'infanterie de marine prit sa course dans la direction d'où partaient les hurrahs ; d'ailleurs, la fusillade éclairait l'horizon.
Protégés d'abord par les barricades construites pendant la nuit, nos soldats déciment les Bavarois. Mais ceux-ci semblent sortir de terre, le pays en est bientôt couvert, on les voit se glisser dans les clos, dans les jardins, déborder dans les rues, entrer dans les maisons abandonnées, et faire un feu roulant sur nos troupes qui, elles, ne reçoivent pas de secours. Le tumulte est bientôt à son comble. On s'approche, on se tue à bout portant, les cadavres tombent sur les cadavres et le sang coule à
flots. Les gémissements des blessés, les cris des combattants, le crépitement de la fusillade, tout cela dominé par le roulement sourd du canon, fait de la mêlée un concert solennel et lugubre.
Les heures s'écoulent et les nôtres, moins nombreux^ sont forcés de s'abriter dans les maisons d'où ils écrasant l'ennemi par une fusillade épouvantable. Habiles tireur?, les marins ne manquent pas une balle. Voici le récit d'un habitant de Bazeilles : « J'étais caché dans un coin de ma maison, les soldats français qui l'occupaient ne discontinuaient pas de tirer sur l'ennemi. Une bande de fantassins bavarois se précipitent dans le corridor ; les Français qui les ont vus arriver les attendent à la baïonnette : resserrés par l'espace et portés des deux côtés les uns sur les autres, ils peuvent à peine s'aborder ; la mort cependant frappe des coups aveugles : la maison retentit de hurlements affreux, ce sont les cris des mal heureux qui tombent traversés par les baïonnettes, le corridor s'encombre de cadavres , et de cette masse d'hommes le sang jaillit en ruisseau. »
Le combat n'était pas moins acharné aux environs de Bazeilles, les zouaves de la division Lacretelle faisaient vers Lamoncelle et le château de Montvilliers des prodiges de valeur.
Le 12e corps était superbe d'entrain. On sait que le général Ducrot, devinant le mouvement de l'ennemi qui voulait nous envelopper, avait pensé à une réunion de notre armée vers Illy. Fort de son commandement et convaincu qu'une concentration autour de Sedan nous conduisait fatalement à une catastrophe, Ducrot ordonna la retraite, malgré les succès du 12°. Après quelques représentations, le général Lebrun obéit et commença sa retraite. Le général de Wimpffen arriva, sa lettre de service en main, et donna l'ordre de ne plus battre en retraite. Il fallut donc reprendre aux Bavarois les positions
que nous venions de leur abandonner. Ducrot, commandant du 1er corps, dut se conformer aux ordres de Wimpffen et soutenir le 12e corps dans son retour offensif. Cette fois, le succès ne couronna pas nos efforts.
Le commandant Lambert, de l'infanterie de marine, accomplit un admirable fait d'armes. Après que Bazeilles fut tombé au pouvoir des Bavarois, Lambert, suivi de quelques officiers et de plusieurs soldats, se retira dans la maison Bourgerie, à l'entrée de Bazeilles, au point le plus élevé de la route. Ils mirent la maison en état de défense, les fenêtres et les lucarnes furent garnies de matelas, de couvertures, d'oreillers. Les meilleurs tireurs se placèrent aux fenêtres, les autres leur passant les fusils chargés ou les cartouches, et le feu commença sur les Bavarois entrés dans Bazeilles.
La maison est bientôt entourée par un régiment, le 15° Bavarois ; il s'approche prudemment de la redoute où sont les derniers défenseurs de Bazeilles. Les Bavarois s'abritent derrière les arbres, les haies et les murs de clôture, tout en dirigeant sur la maison un feu épouvantable. Les matelas sont réduits en poussière et les balles sillonnent les chambres étroites, un obus éclate sur le toit et tue sept hommes. Le commandant Lambert refuse de se rendre. L'ennemi est bientôt assez près pour que les officiers utilisent leur revolver. Une foule de Bavarois morts ou blessés entourent la maison. Le feu des Français diminue peu à peu , car les munitions s'épuisent , on prend les cartouches des morts et des blessés, le dernier paquet est distribué aux plus habiles tireurs. C'est la fin. Pendant trois heures, ces quelques hommes ont résisté à un régiment. L'officier instructeur du tir réclame la
dernière cartouche, prend un bon fusil, épaule, et le coup part.
Le feu a cessé de notre côté. Le commandant Lambert, blessé à la jambe, rassemble le peu d'hommes qui lui restent et les fait descendre dans la cave. Les Bavarois enhardis par le silence s'approchent de la maison et tirent par les fenêtres du rez-de-chaussée et les soupiraux. Un grand bruit se fait entendre, c'est une batterie bavaroise qui arrive pour appuyer le régiment. La maison va s'écrouler en écrasant ses défenseurs. Alors le commandant dit à ses compagnons : Je vais essayer de sortir et de vous avoir la vie sauve. Si vous m'entendez tuer, vous ferez une sortie à la baïonnette et vous tâcherez de percer sur Sedan.
Puis, Lambert va ouvrir la porte et se présente sans armes à l'ennemi. Exaspérés de leurs pertes les Bavarois se précipitent sur lui avec des hurrahs féroces . C'en était fait du commandant sans la générosité d'un capitaine bavarois qui l'entoure de ses bras et le protège contre la colère de ses soldats. Le brave capitaine dit même au commandant Lambert de garder son épée.
Les survivants sortirent de la maison et furent faits prisonniers.
A deux heures de l'après-midi le calvaire d'Illy, clef de nos positions, était perdu sans retour. Le flot de la déroute roule vers les fossés de Sedan où vont s'engloutir les débris de notre pauvre armée ; il entraîne avec lui des fractions de tous les corps et de toutes les armes ; les obus arrivent des points opposés de l'horizon, et frappent les masses de face, de flanc et de revers. A notre droite une ambulance prend feu et s'écroule. Tout autour de nous les caissons d'artillerie sautent et augmentent par leur explosion le nombre des victimes ; dans tous les sens, notre armée était repoussée vers la place dans le plus grand désordre, et présentait aux innom-
brables bouches à feu de l'ennemi une facilité de carnage qui devenait un horrible massacre, une véritable boucherie.
Dans ce sombre tableau de Sedan deux points lumineux consolent le regard : Bazeilles et la grande charge de cavalerie conduite par le colonel du 1er hussards, prince de Baufremont. Les régiments qui ont pris part à la charge légendaire sont le 1er hussards et le 6e chasseurs, brigade Tillard, les 1er, 3e et 4e chasseurs d'Afrique, brigade Margueritte.
A huit heures du matin la division de cavalerie commandée par le général Margueritte s'était engagée par le calvaire d'Illy dans le bois de la Garenne. La brigade Tillard suivait en colonne les chasseurs d'Afrique entrés les premiers . Le général Tillard qui marchait en tête fut atteint par un éclat d'obus qui le renversa. Le colonel du 1er hussards qui suivait mit aussitôt pied à terre et souleva le corps du général qui n'était plus qu'un cadavre d'où s'échappait un large flot de sang. L'obus avait traversé la poitrine de part en part. Le capitaine d'étatmajor aide-de-camp du général Tillard avait été tué par le même projectile et son corps reposait auprès de celui de son général.
Le colonel du 1er hussards, que le sentiment du devoir avait arrêté quelques instants, vint promptement reprendre sa place.
A la sortie du bois, les régiments firent une halte pendant laquelle le général Margueritte réunit autour de lui les chefs de corps des 1er et 2e chasseurs d'Afrique, 1er hussards et 6e chasseurs. Le colonel du 4e chasseurs d'Afrique était détaché avec la plus grande partie de ses escadrons sur un autre point du champ de bataille.
Le général Margueritte qui venait d'apprendre la mort du général Tillard s'adressa, devant tous, au colonel de Baufremont et lui ordonna de prendre le commandement
de La brigade comme le plus ancien des colonels. La colonne se mit en marche sans autre observation du général Margueritte.
Celui-ci se porta en avant seul avec son aide-de-camp Reverony. Une lettre écrite par ce brillant et solide officier à Mme Margueritte donne de précieux détails : « Vers deux heures le général Margueritte fit arrêter la division derrière un mamelon au Sud du village de Floing ; il continua à s'avancer de sa personne dans la direction de l'ennemi , pour choisir un terrain favorable à une charge . Je me trouvais seul à côté de lui, le général n'ayant pas voulu se faire accompagner par son escorte afin de ne pas l'exposer inutilement aux projectiles de l'ennemi. En arrivant sur la crête d'un léger mouvement de terrain, nous fûmes assaillis par une grêle de balles, et nous vîmes les Prussiens s'avançant rapidement et en groupes serrés sur la pente au sommet de laquelle nous nous trouvions. Le général arrêta son cheval et le fit tourner à droite, offrant par conséquent le côté gauche à l'ennemi. Je me trouvais à sa gauche et tout près de lui, lorsque tout d'un coup je le vis tomber violemment la face contre terre. Je sautai à bas de mon cheval et pris le général dans mes bras. Je vis qu'il avait la figure pleine de sang; il ne pouvait plus parler, mais il ne perdi* pas connaissance. Je le mis d'abord à genoux, puis il put se mettre debout, je le pris par le bras droit et saisis de la main droite les rênes de nos deux chevaux qui n'avaient pas bougé et nous nous mîmes à marcher péniblement de la sorte, assaillis par une grêle de balles tirées de très près; car les Prussiens avançaient rapidement derrière nous et tiraient sur nous comme sur une cible. Je ne puis m' expliquer comment aucune balle ne nous toucha. Au moment où le général venait de se mettre debout, Jean était arrivé et l'avait pris par le bras gauche,'
« Tout cela se passa en moins de temps qu'il n'en fau* pour le raconter. Craignant que la marche ne fatiguât et n'affaiblît encore le général, je lui demandai s'il ne pourrait pas monter à cheval, il me fit signe que oui. Alors nous le mîmes sur un cheval que Jean lui présenta et je montai son cheval. Le général put à peine marcher au pas, soutenu par nous ; nous étions toujours placés sous le feu de l'ennemi. Nous arrivâmes à hauteur de la division qui était arrêtée. Je n'oublierai jamais le spectacle dont je fus alors témoin. Dès que Ton eut reconnu le général, la consternation se peignit sur tous les visages, chacun sentant ce qu'il perdait en perdant son chef bien aimé ; tous les fronts s'inclinèrent, les sabres se baissèrent respectueusement et un seul cri s'échappa de toutes les poitrines : Vive le général ! vengeons-le ! »
L'aide-de-camp du général Margueritte poursuit son récit, et raconte qu'il conduisit le blessé à Sedan, où l'Empereur, logé à la sous-préfecture, fit donner une, chambre à Margueritte. La balle avait pénétré par la joue gauche et était ressortie par la joue droite. Cette balle, après avoir atteint le palais et déraciné quelques grosses dents, avait coupé une partie de la langue.
L'Empereur vint voir le général, lui serra la main et lui dit son chagrin de le voir blessé, et son espoir que sa blessure serait sans gravité. Le général écrivit au crayon sur une feuille de papier : Sire, je vous remercie. Moi, ce n'est rien : mais que va devenir l'armée, que va devenir la France ? — L'Empereur leva les yeux au ciel et s'éloigna.
Le 2 septembre, à sixheures 1/2 du matin, Napoléon III se constitua prisonnier.
Le 6 septembre, le général Margueritte mourut en
Belgique chez la duchesse d'Ossuna, au château de Beauraing.
L'aide-de-camp Reverony, qui entre dans les moindres détails, ne dit pas que Margueritte blessé, et ne pouvant parler, ait remis à un autre le commandement de la division de cavalerie. Une le pouvaitpas; comme il n'y avait plus de généraux, le commandement revenait de droit au plus ancien colonel qui était de Baufremont.
Ce fut lui qui conduisit la charge. Quelques amis trop empressés, connaissant la bravoure du colonel de Gallifet, ont fait honneur de ce fait d'armes au brillant colonel des chasseurs d'Afrique, et la légende s'est répandue. Elle s'est répétée, si bien que de sérieux historiens n'ont pas craint d'écrire que le colonel de Gallifet avait commandé la charge. Le prince de Baufremont, justement blessé de se voir ravir un honneur héroïquement mérité, a publié cette lettre :
« C'est moi qui ai commandé la charge. D'après l'annuaire officiel, le marquis de Gallifet a été nommé général de brigade le 30 août, c'est-à-dire deux jours avant la bataille de Sedan.
« Gela prouve-t-il que M. de Gallifet ait exercé les fonctions de général au moment de la charge ? Deux choses auraient été nécessaires pour cela : une lettre de service et la mise à l'ordre de la brigade ou de la division.
« J'en appelle au témoignage des officiers des régiments qui ont pris part à la charge du 1er hussards et 6e chasseurs, brigade Tillard, 1er, 3% 4e chasseurs d'Afrique, brigade Margueritte.
« Dès le matin le général Tillard avait été tué par un éclat d'obus, et j'avais comme le plus ancien colonel pris le commandement de la brigade.
« Quelques instants avant la charge, le général Margueritte était blessé mortellement. La division se trouvait
sans généraux et passait de fait sous mes ordres.
« C'est moi qui reçus du général Ducrot Tordre de charger, c'est moi qui, à ma place de bataille, en tête de toute la division, entraînai les régiments contre les bataillons prussiens.
« Que M. de Gallifet ait été ou non général le jour de Sedan, il ne commandait pas »
Un galant homme tel que le colonel du 1er hussards ne pouvait laisser attribuer à un autre la gloire qui lui appartenait.
Les témoignages unanimes des officiers de la division reconnaissent au colonel de Baufremont le droit de dire hautement : Cette charge, c'est moi qui l'ai commandée.
Beaucoup d'écrivains ont redit cette charge si glorieuse en parlant des généraux en tête. Les généraux étaien' hors de combat. Il ne restait que les colonels, chacun ep avant de ses escadrons. Ainsi conduite, la charge esx* encore plus belle, plus glorieuse, plus digne d'admiration. A-t-on vu souvent une division de cavalerie composée de cinq régiments charger à fond, sans général pour l'entraîner, la guider, la dominer ? Ces cinq régiments courant tous ensemble à la mort, le colonel du 1er hussards n'a pas besoin qu'un chef l'encourage, il est, comme ses compagnons d'armes, enflammé par la pensée de sauver l'infanterie, de se sacrifier pour elle.
Cette charge a un caractère sublime, précisément parce qu'il n'y avait pas de général. C'est pour cela que le cri du roi Guillaume s'adresse à tous les cavaliers : Oh ! les braves gens !
Pendant que le roi de Prusse prononce ces paroles mémorables, le colonel Cliquet, du 1er chasseurs d'Afrique, les lieutenants-colonels de Gantés, du 1er hussards, de Liniers, du 3e chasseurs d'Afrique, étaient tués, le lieutenantcolonel Ramond du 1er chasseurs d'Afrique, blessé griève-
ment. Le 1er hussards comptait à lui seul 8 officiers tués et 14 blessés, le colonel de Baufremont avait deux chevaux tués sous lui. Avant d'écrire ces lignes et de rectifier une erreur fort grave, nous avons eu l'honneur de nous mettre en rapport avec dix, vingt, trente officiers ou sous-officiers des régiments qui ont chargé. Nous écrivons sous leur dictée. La charge s'est faite, non sur ud commandement, mais à la sonnerie de trompettes placés derrière le colonel de Baufremont, et qui sonnaient d'après son ordre, donné à haute voix.
De nouveaux détails ne seront pas inutiles : lorsque le colonel du 1er hussards reçut du général Ducrot l'ordre de se porter en avant pour charger l'infanterie prussienne, il occupait avec sa brigade la gauche de la division Margueritte formée en colonne avec distance et arrêtée.
Il arrivait à peine avec le 1er hussards sur le sommet de la petite ondulation de terrain derrière laquelle était à peu près masquée la division qu'une grêle de projectiles s'abattit sur sa troupe. Les officiers placés en tête du 1er hussards aperçurent dans le lointain, à environ 2.000 mètres au bas de la pente dont ils occupaient le sommet, une troupe ennemie qui semblait formée en bataille et prête à recevoir la charge... Cette troupe adossée à la Meuse, se trouvait soutenue sur l'autre rive par une formidable artillerie. On doit supposer que ce détail ne fut connu que plus tard. Il y aurait eu folie à faire exécuter une charge sous le feu de cette artillerie protégée par une rivière.
Le colonel de Baufremont venait à peine d'indiquer à son lieutenant-colonel M. de Gantés les dispositions à prendre pour la charge, que ce dernier eut une jambe emportée et tomba mortellement blessé. Gantés fut remplacé par le commandant Brissaut qui reçut l'ordre de se placer en tête du 2e escadron et de charger en échelon? vers la gauche avec cet escadron suivi de tous les autres-
Les dispositions prises, le colonel de Baufremont fit sonner la charge. Il était devant le front de son premier escadron.
Il y eut à ce moment un carnage indescriptible. Soixante bouches à feu vomissaient la mort de la rive opposée de la Meuse. Placée sur une hauteur, à l'abri des attaques, cette artillerie foudroyait sans relâche nos intrépides escadrons. Baufremont, dont le cheval avait été tué, roula sur la terre, se releva, sauta sur le cheval d'un cavalier renversé et rejoignit ses hussards. La division allait toujours, mutilée, sanglante, au milieu des cadavres. Rien ne semblait devoir arrêter sa course vertigineuse ; les chevaux arabes bondissaient comme des cerfs, effleurant à peine le sol de leurs sabots délicats. A chaque décharge des Allemands les morts couvraient la terre.
Le bruit strident des trompettes qui sonnaient la charge, les roulements sourds du canon, les feux de l'infanterie qui brillaient comme des éclairs, les rumeurs confuses du champ de bataille, les hennissements plaintifs des chevaux blessés, tout donnait à ce spectacle un caractère épouvantable.
La tête du 1er hussards était encore à 200 mètres de l'ennemi lorsque le colonel de Baufremont eut un second cheval tué sous lui. Il cherchait à se relever lorsqu'il vit passer, comme une vision, un hussard dont les deux bras étaient enlevés et qui agitait les lambeaux suspendus à ses épaules; le corps se balançait sur la selle, et un voile de sang enveloppait cet homme.
Le colonel de Baufremont ne se releva cette fois que pour voir la division dispersée. Tout était confondu, et l'artillerie ennemie tirait toujours. Des escadrons entiers étaient morts. Les feux de l'artillerie et de la mousqueterie ennemies étaient tellement affreux, qu'on crut un instant que pas un cavalier ne reviendrait vivant.
L'infanterie prussienne ne put être entamée. Si quelques officiers ou soldats purent arriver jusqu'à elle , ils furent tous tués, ou prisonniers couverts de blessures.
Cette charge, dernier éclair de notre armée, fut inutile. On a dit qu'elle était entreprise pour permettre à l'infanterie d'opérer sa retraite sous les murs de Sedan.
Des sacrifices humains aussi douloureux ne sauraient être considérés comme des opérations tactiques. En guerre, comme en tout, il faut savoir calculer le prix des sacrifices. Chacun des régiments perdit quatre escadrons sur les cinq qui s'étaient élancés.
Un capitaine du 6e chasseurs qui avait survécu à la charge nous faisait ainsi le récit de la journée : Ce qui restait des régiments se réunit et l'on se dirigea sur Sedan. Ce n'était plus une bataille, ni même une retraite, mais la déroute avec son égoïsme, sa faiblesse, ses laideurs et ses récriminations, sans compter le reste. Les soldats se précipitaient en foule aux portes de la ville, cherchant à y pénétrer. On s'écrasait dans la foule, des officiers de tous grades, capitaines ou colonels, et même des généraux s'étouffaient dans cette cohue. Derrière les masses roulaient des canons, des caissons, des voitures dont les puissants chevaux se frayaient un passage à travers la foule des fuyards , les renversant sous les roues.
Pour ajouter à l'horreur de cette scène les batteries prussiennes s'avançaient de plus en plus et les obus éclataient au milieu de cette masse d'hommes. Jamais scène plus horrible ne frappa l'œil de l'homme ! Notre malheureuse armée était là comme frappée par des marteaux gigantesques sur une vaste enclume, couverte de sang et de lambeaux de chair ; ce n'était plus la guerre, mais une horrible boucherie, une cruauté inutile, une stupide vengeance qui pèsera éternellement sur la mémoire du peuple prussien.
Il y eut un moment où le général de Wimpffen passa comme un éclair, criant que Bazaine prenait les Prussiens à dos. Gela se disait depuis le matin. On le répéta et il y eut une lueur d'espérance.
Les maisons du faubourg étaient déjà pleines de Prussiens qui de chaque fenêtre tiraient sur les Français. L'église fortement occupée, les lourdes portes fermées permettaient aux Allemands de faire un feu terrible. Un général envoie chercher du canon et les portes volent en éclats. 200 Prussiens sont pris. Ce fut le dernier incident de la lutte.
Un drapeau blanc flotta sur la citadelle et la canonnade cessa vers cinq heures et demie. La nuit survint, la foule diminua et avec quelque effort il devint possible de pénétrer dans la ville et d'y circuler. Le spectacle qu'elle offrait était horrible. Partout des cadavres de soldats et de bourgeois mêlés à des fragments d'obus. Au milieu de ce chaos des hommes couverts de lambeaux d'uniformes dépeçaient des chevaux morts pour les présenter à la flamme et les dévorer, car les malheureux mouraient de faim.
Des armes brisées, souillées de sang et de boue, fusils, pistolets, lances, casques, mitrailleuses jonchaient le sol. A l'endroit où la ville est traversée par la Meuse des monceaux de corps et d'armures barraient le cours de /eau qui, sanglante, débordait sur les rives.
Les rues, les cours, les maisons étaient noires de pouire, des lambeaux d'étoffe pendaient aux croisées, une apaisse fumée, moitié poudre, moitié poussière, obscurcissait l'air. Une sorte d'ivresse rendait la marche incertaine, tandis qu'une clameur immense déchirait l'espace ; la mort était partout et l'on eût dit la fin du monde.
0 roi Guillaume de Prusse ! aviez vous donc oublié que votre Dieu est celui des chrétiens, le Dieu que nous ado-
rons ensemble ; Dieu qui jugera les malheureux égorgés par vos ordres, mais qui vous jugera aussi ?
Lorsque viendra le jour de la justice divine, vous reposerez dans la tombe, et votre couronne sera au front de l'un de vos successeurs... Malheur à lui, malheur à son peuple! Le soldat de France apparaîtra l'épée à la main, et demandera compte à la Prusse de ses infamies et de ses crimes !
Le général Ducrot se rendit auprès de l'Empereur à la sous-préfecture.
Sa Majesté avait fait arborer le drapeau parlementaire.
Napoléon III n'avait plus cette physionomie froide, impassible, qui était l'un des secrets de sa domination. Les cruelles épreuves qu'il subissait depuis longtemps et les émotions déchirantes de la journée imprimaient sur sa figure tous les signes du désespoir.
Dès que l'Empereur vit le général Ducrot, il lui adressa la parole pour lui exprimer ses regrets de la nomination du général de Wimpffen au commandement en chef. Lorsqu'il avait connu cette nomination pendant la bataille, l'Empereur ne s'y était pas opposé parce qu'il avait pris la résolution de ne contrecarrer en rien les décisions venant de Paris. « Cependant, ajouta Sa Majesté, il n'y avait que votre mouvement de retraite qui pût nous sauver. » Puis, s'étendant sur les faits antérieurs à la guerre, l'Empereur ajouta : « Vos pressentiments sur les intentions de la Prusse, ce que vous m'avez dit de ses forces militaires et du peu de moyens que nous aurions à leur opposer, tout cela n'était que trop vrai. J'aurais dû tenir plus de compte de vos avertissements et de vos conseils. »
Napoléon III se souvenait alors que le général Ducrot, commaadant de la 6e division militaire à Strasbourg, avait étudié dans les moindres détails les ressources de la Prusse, en cas de guerre contre la France. Ducrot avait
rédigé des mémoires, écrit des lettres, entretenu l'Empereur et les ministres ; il avait prié, supplié, mais rien ne pouvait vaincre l'aveuglement d'hommes bien plus disposés à plaire au maître qu'à sauver leur pays. Pour eux, Ducrot et tous les caractères indépendants méconnaissaient l'invincible puissance de l'armée française, ils propageaient les alarmes ; en deux mots, ils étaient jaloux et ambitieux. Entouré de flatteurs, Napoléon III entendait répéter sans cesse qu'il avait vaincu la Russie à Sébastopol, et l'Autriche en Italie. On allait même parmi les serviles jusqu'à parler d'un nouveau système de guerre supérieur à celui de Napoléon Ier. La Prusse entendait tout, voyait tout, et silencieuse faisait ses préparatifs de départ. Chacun se défend aujourd'hui d'avoir déclaré que la France était prête ; chacun se loue de ses efforts pour éclairer le chef de TEtat. La vérité n'arrivait pas à l'Empereur, le pays était indignement trompé ; pour le prouver nous mettrons sous les yeux du lecteur les déclarations officielles des ministres de la guerre.
« Aucun des conseils du général Ducrot n'avait été écouté. Plusieurs personnages de la cour et du ministère de la guerre s'étaient même fait de la vigilance du commandant de la 6e division militaire une arme contre lui, en disant qu'il excitait la susceptibilité d'une puissance désireuse de la paix, et jetait l'inquiétude dans les populations rhénanes (1). »
Les plaisantins répétaient que le général Ducrot pendant ses repas voyait des Prussiens dans son assiette. Le mot passait même pour spirituel et l'on en riait en haut lieu.
Après les quelques paroles adressées par l'Empereur au général Ducrot, le silence se fit dans la chambre où Sa Majesté était assise. Ce silence vraiment sinistre rendait plus saisissant encore le bruit du dehors. L'air
(1) La Journée de Sedan, général Ducrot.
était un feu ; les obus tombant sur les toits entraînaient des pans de maçonnerie, qui s'abattaient avec fracas sur le pavé des rues; l'éclatement des* projectiles se mêlait au grondement de 600 bouches à feu, épouvantable canonnade qui fut entendue jusque devant Metz par le prince Frédéric-Charles.
« Je ne comprends pas, dit l'Empereur au général Ducrot, que l'ennemi continue le feu; j'ai fait arborer le drapeau parlementaire. J'espère obtenir une entrevue avec le roi de Prusse; peut-être aurai-je des conditions avantageuses pour l'armée. »
— « Je ne compte pas beaucoup, répondit le général, sur la générosité de nos adversaires ; à la nuit, nous pourrions tenter une sortie. >>
« Sa Majesté fit observer qu'il existait un tel désordre, un tel encombrement dans la ville, et que les troupes étaient si démoralisées, qu'il n'y avait pas le moindre espoir de réussir. « Une tentative de cette sorte, ajouta- « t-elle, n'aboutirait qu'à une nouvelle effusion de sang. »
Après avoir fait ce récit, le général Ducrot ajoute : « L'Empereur et quelques officiers de sa suite auraient peut-être pu s'échapper grâce à la nuit, mais il ne fallait plus songer à sauver l'armée; enveloppée, cernée, elle était irrévocablement prise.
« L'histoire se prononcera et dira si, contrairement aux lois militaires, Napoléon III devait, par une fuite qu'on eût très certainement crue favorisée, séparer son sort de celui de l'armée, ou s'il devait, après avoir partagé ses dangers, partager son malheur. »
Non, l'Empereur ne pouvait abandonner son armée, captive. Il avait le droit de penser que, lui vaincu, la guerre allait cesser. Le roi de Prusse n'avait-il pas déclaré
solennellement qu'il faisait la guerre à l'Empereur et non pas à la France? Les soldats allemands le croyaient et ne cessaient de le répéter.
Quoique le drapeau parlementaire eût été arboré, la canonnade redoublait et les incendies se déclaraient dans la ville. Des iemmes, des enfants étaient foudroyés, des soldats et deux généraux tombaient morts dans les fossés. La sous-préfecture où était l'Empereur n'était pas épargnée. Les obus éclataient dans le jardin et dans la cour.
« Mais, dit l'Empereur, il faut absolument faire cesser le feu. Ecrivez là, dit-il en se tournant vers le général Ducrot, et lui indiquant la table près de laquelle il était assis. Napoléon III dicta : Le drapeau parlementaire ayant été arboré, les pourparlers vont être ouverts avec l'ennemi : le feu doit cesser sur toute la ligne. — Puis, comme le général regardait l'Empereur, celui-ci lui dit : Maintenant, signez. — Oh ! non Sire, je ne peux pas signer. A quel titre signeraîs-je? Je commande le 1er corps. C'est le général Wimpffen qui est général en chef. — Vous avez raison ; mais je ne sais pas où est le général Wimpffen; il faut que quelqu'un signe. — Faites signer par son chef d'état-major, ou par le plus ancien général de division qui est le général Douay. — Oui, répondit l'Empereur, faites signer par le chef d'état-major. »
Le général Ducrot sortit et communiqua les ordres de l'Empereur au colonel Robert. Celui-ci chercha le général Faure, et l'ayant trouvé dans la citadelle, lui fit part, du désir de Sa Majesté : — Je viens de faire abattre le drapeau blanc, dit cet officier, ce n'est pas pour signer un ordre pareil.
Le colonel Robert rentra dans la place avec le général Faure, et vint rendre compte au général Ducrot. Pendant qu'il lui parlait le général Lebrun sortit de chez l'Empereur, et fit connaître qu'il se rendait auprès du général Wimpffen, pour lui remettre une dépêche dictée par
l'Empereur dans le but d'obtenir la cessation immédiate du feu et un armistice.
Suivant les instructions de Sa Majesté, le général en chef de l'armée française devait signer cette dépêche et la faire porter au chef de l'armée allemande par le général Gresley, chef d'état-major du 12e corps. En effet, cette dépêche fut remise au général de Wimpffen près du village de Balan. Dès qu'il en eut pris connaissance Wimpffen s'écria : « Non, non, je ne veux pas cesser le combat. » Ce fut alors que les généraux Wimpffen et Lebrun firent une dernière démonstration dans la direction de Garignan.
Dans sa lettre du 20 octobre 1870, le général Lebrun parle ainsi de cette démonstration : « Nous n'avions pas franchi un espace de 200 mètres, nous n'étions pas arrivés à la sortie du village (dans la direction de Garignan) que, jetant un regard en arrière et constatant que nous n'étions pas suivis, le général en chef tournait bride, me déclarant qu'il n'y avait pas à insister plus longtemps, et me prescrivant de faire opérer la retraite sur Sedan. »
Vers six heures, l'Empereur fit mander le général Ducrot pour lui dire que le général de Wimpffen ayant donné sa démission, il eût à prendre le commandement.
Ducrot déclara à Sa Majesté qu'au point où en étaient les choses, il ne pouvait l'accepter. Le général de Wimpffen ayant, le matin, revendiqué l'honneur de diriger les opérations, il n'avait pas le droit de se récuser maintenant qu'elles avaient mal abouti. Du reste, le général Douay étant le plus ancien divisionnaire, c'était à lui que revenait le nouveau commandement.
Le général Douay allait accepter quand, sur les observations de son ami le général Lebrun, il se récusa également et déclara que le général de Wimpffen devait commander jusqu'à la fin.
L'Empereur envoya chercher le général de Wimpffen.
Il était environ huit heures quand ce dernier arriva.
Le général Ducrot était assis dans un coin, caché par plusieurs personnes de l'entourage.
Le général de Winipffen entra avec éclat, levant les bras au ciel et marchant à grands pas : « Sire, s'écriat-il, j'ai perdu la bataille; si j'ai été vaincu, c'est que mes ordres n'ont pas été exécutés, c'est que vos généraux ont refusé de m'obéir. »
A ces mots, le général Ducrot se lève comme mu par un ressort, et d'un bond se place face au général de Wimpffen : « Que dites-vous, s'écrie-t-il, et qui a refusé de vous obéir? A qui faites-vous allusion? Seraitce à moi ? Hélas ! vos ordres n'ont été que trop bien exécutés. Si nous avons subi un affreux désastre, plus affreux que tout ce qu'on a pu rêver, c'est à votre folle présomption que nous le devons. Seul vous en êtes responsable, car si vous n'aviez pas arrêté le mouvement de retraite en dépit de mes instances , nous serions maintenant en sûreté à Mézières, ou du moins hors des atteintes de l'ennemi ! »
Un peu surpris et décontenancé par cette brusque apostrophe du général qu'il ne savait pas là, de Wimpffen dit : « Eh bien ! puisque je suis incapable, raison de plus pour que je ne conserve pas le commandement. »
— Ducrot : Vous avez revendiqué le commandement ce matin quand vous pensiez qu'il y avait honneur et profit à l'exercer ; je ne vous l'ai pas contesté.... alors qu'il était peut-être contestable. Mais à l'heure qu'il est, vous ne pouvez plus le refuser. Vous seul devez endosser la honte de la capitulation !
Le général Ducrot était très exalté. L'Empereur et les personnes de son entourage s'interposèrent pour le calmer. L'incident terminé, le commandant du 1er corps se retira, et le général de Wimpffen ayant reçu les ins-
tructions de Sa Majesté se rendit au quartier-général allemand.
Ce qui précède est le récit du général Ducrot. Voici maintenant une note du capitaine d'Orcet, du 4e régiment de cuirassiers, témoin de l'entrevue. Cette note a été écrite à Stettin pendant la captivité :
« Nous fûmes introduits dans un salon au rez-de-chaussée, où nous attendîmes au moins dix minutes l'homme qui devait nous intimer la volonté du roi Guillaume.
« Le général de Moltke fit son entrée accompagné de M. le comte de Bismarck, du général de Blumenthal et de quelques officiers. Après un salut assez sommaire, il demanda au général de Wimpffen s'il avait des pouvoirs et, sur sa réponse affirmative, il demanda à les vérifier, ce qui fut fait. Le général de Wimpffen présenta ensuite le général de Castelnau et le général Faure. Le général de Moltke ayant alors demandé quel était le caractère de ces deux généraux, le général Faure répondit qu'il était venu comme chef d'état-major du maréchal de Mac-Mahon pour accompagner le général de Wimpffen, mais sans aucun caractère officiel. Le général Castelnau (aide-decamp de l'Empereur) dit qu'il venait apporter une communication verbale et officieuse de la part de Sa Majesté, mais que cette communication n'aurait son utilité qu'à la fin de la conférence, à laquelle d'ailleurs il n'avait point qualité pour prendre autrement part. Le général de Moltke nomma alors au général de Wimpffen, en les désignant de la main, M. le comte de Bismarck et le général de Blumenthal. Alors on s'assit.
« Nous étions placés de la manière suivante : au centre de la pièce, une table carrée avec un tapis rouge ; à l'un des côtés de cette table, le général de Moltke ayant à sa gauche M. de Bismarck et à sa droite le général de Blumenthal. Du côté opposé de la table était le général de Wimpffen seul en avant ; derrière lui, presque dans
Fomère, les généraux Castelnau et Faure, ainsi que les autres officiers français ; il y avait, en outre, dans le salon sept à huit officiers prussiens, dont l'un, sur un signe du général de Blùmenthal, vint se placer près de la cheminée sur laquelle il s'appuya pour écrire tout ce qui se disait.
« Après que l'on se fut assis, il régna un instant de silence. On sentait que le général de Wimpffen était embarrassé pour engager l'entretien, mais le général de Moltke restant impassible, il se décida à commencer.
« Je désirerais, dit-il, connaître les conditions de capitulation que Sa Majesté le roi de Prusse est dans l'intention de nous accorder.
— Elles sont bien simples, répondit le général de Moltke : l'armée tout entière est prisonnière, avec armes et bagages : on laissera aux officiers leurs armes comme un témoignage d'estime pour leur courage, mais ils seront prisonniers de guerre comme la troupe.
— Ces conditions sont bien dures, général, répliqua le général Wimpffen, et il me semble que, par son courage, l'armée française mérite mieux que cela. Est-ce qu'elle ne pourrait pas obtenir une capitulation dans les conditions suivantes : On vous remettrait la place et son artillerie. Vous laisseriez l'armée se retirer avec ses armes, ses bagages et ses drapeaux, à la condition de ne plus servir contre la Prusse pendant cette guerre ; l'Empereur et les généraux s'engageraient personnellement et par écrit aux mêmes conditions, puis cette armée serait conduite dans une partie de la France désignée par la Prusse dans la capitulation, ou en Algérie pour y rester jusqu'à la conclusion de la paix.
« Le général de Wimpffen ajouta quelques développements dans le même sens, paraissant regarder la paix comme prochaine. Mais le général de Moltke demeura impitoyable et se contenta de répondre qu'il ne pouvait
rien changer aux conditions. Le générai de Wimpffen fi de nouvelles instances ; il en appela d'abord aux sympathies que sa position personnelle pouvait inspirer au général de Moltke : « J'arrive, disait-il, depuis deux jours d'Afrique, du fond du désert; j'avais jusqu'ici une réputation militaire irréprochable et voilà qu'on me donne un commandement au milieu du combat et je me trouve fatalement obligé d'attacher mon nom à une capitulation désastreuse dont je suis ainsi forcé d'endosser toute la responsabilité, sans avoir préparé moi-même la bataille,, dont cette capitulation est la suite. Vous qui êtes officiergénéral comme moi, vous devriez comprendre toute l'amertume de ma situation mieux que personne ; il vous est possible d'adoucir pour moi cette amertume en m'accordant de plus honorables conditions ; pourquoi ne le feriez-vous pas? Je sais bien, ajouta-t-il, que la plus grande cause de notre complet désastre a été la chute, dès le début de la journée, du vaillant maréchal qui commandait avant moi; il n'aurait peut-être pas été vainqueur, mais il aurait pu du moins opérer une retraite heureuse... Quant à moi, si j'avais commandé dès la veille, je ne veux pas dire que j'aurais mieux fait que le maréchal de Mac-Mahon et gagné la bataille, mais j'aurais préparé une retraite, ou du moins, connaissant mieux mes troupes, j'aurais réussi à les réunir dans un suprême effort pour faire une trouée. Au lieu de cela, on m'impose le commandement au milieu même de la bataille sans que je connaisse ni la situation, ni les positions de mes troupes : malgré tout, je serais peut-être parvenu à faire une percée ou battre en retraite sans un incident personnel qu'il est du reste inutile de relater.
« Le général de Wimpffen veut sans doute faire allusion à la confusion d'ordres qui est résultée de ce que le matin le maréchal de Mac-Mahon avait remis le commandement au général Ducrot. Jusqu'à dix heures du matin les ordres
étaient donnés par Ducrot. Tout à coup le général de Wimpffen réclama le commandement en chef, en vertu de la lettre du ministre de la guerre.
« Ce plaidoyer personnel du général de Wimpffen se prolongeait plus que de raison, et ne touchait nullement le général de Moltke qui connaissait la conduite de chacun. Enfin, blessé de l'attitude impassible de M. de Moltke, le général de Wimpffen donna à son discours une allure plus vive : « D'ailleurs, dit-il, si vous ne « pouvez m'accorder de meilleures conditions, je ne puis « accepter celles que vous voulez m'imposer. Je ferai « appel à mon armée, à son honneur, et je parviendrai à « faire une percée, ou je me défendrai dans Sedan. »
« Il faut constater, ajoute ici le témoin, que le général de Wimpffen n'avait pas l'air très convaincu lui-même de ce qu'il disait. »
Le général de Moltke l'interrompit pour dire : « J'ai bien une grande estime pour vous, j'apprécie votre situation et je regrette de ne pouvoir rien faire de ce que vous demandez ; mais quant à tenter une sortie, cela vous est aussi impossible que de vous défendre dans Sedan. Certes vous avez des troupes qui sont réellement excellentes : vos infanteries d'élite (il voulait sans doute parler des zouaves, chasseurs à pied, turcos et infanterie de marine) sont remarquables, votre cavalerie est audacieuse e* intrépide, votre artillerie est admirable et nous a fait grand mal, trop de mal ; mais une grande partie de votre; infanterie est démoralisée, nous avons fait aujourd'hui plus de 20.000 prisonniers non blessés... Il ne vous reste actuellement pas plus de 80.000 hommes. Ce n'est pas dans de telles conditions que vous pourrez percer nos lignes, car sachez que j'ai autour de vous actuellement encore 240.000 hommes et 500 bouches à feu, dont 300 sont déjà en position pour tirer sur Sedan. Les 200 autres y seront demain matin au point du jour. Si vous voulez
vous en assurer, je puis faire conduire un de vos officiers dans les différentes positions qu'occupent mes troupes, et il pourra témoigner de l'exactitude de ce que je vous dis. Quant à vous défendre dans Sedan, cela vous est tout aussi impossible ; vous n'avez pas pour 48 heures de vivres et vous n'avez plus de munitions. »
Attaquant alors une note différente, le général de Wimpffen reprit d'un ton insinuant : « Je crois qu'il est de votre intérêt, même au point de vue politique, de nous accorder la capitulation honorable à laquelle a droit l'armée que j'ai l'honneur de commander. Vous allez faire la paix, et sans doute vous désirez la faire bientôt : plus que toute autre, la nation française est généreuse et chevaleresque et par conséquent sensible à la générosité qu'on lui témoigne, et reconnaissante des égards qu'on a pour elle ; si vous nous accordez des conditions qui puissent flatter l'amour-propre de l'armée, le pays en sera également flatté, cela diminuera aux yeux de la nation l'amertume de sa défaite, et une paix conclue sous de pareils auspices aura chance d'être durable, car vos procédés généreux auront ouvert la porte à un retour vers des sentiments réciproquement amicaux, tels qu'ils doivent exister entre deux grandes nations voisines, et tels que vous devez les désirer.
« En persévérant, au contraire, dans des mesures rigoureuses à notre égard, vous exciterez à coup sûr la colère et la haine dans le cœur de tous les soldats ; l'amour-propre de la nation tout entière sera offensé grièvement ; car elle se trouvera solidaire de son armée, et ressentira les mêmes émotions qu'elle. Vous réveillerez ainsi tous les mauvais instincts endormis par le progrès de la civilisation, et vous risquerez d'allumer une guerre interminable entre la France et la Prusse. »
Ce fut, cette fois, M. de Bismarck qui se chargea de répondre ; il le fit en ces termes :
« Votre argumentation, général, paraît au premier abord sérieuse, mais elle n'est au fond que spécieuse et ne peut soutenir la discussion. Il faut croire en général fort peu à la reconnaissance, et en particulier nullement à celle d'un peuple ; on peut croire à la reconnaissance d'un souverain, à la rigueur à celle de sa famille ; on peut même en quelques circonstances y ajouter une foi entière, mais, je le repète, il n'y a rien à attendre de la reconnaissance d'une nation. Si le peuple français était un peuple comme les autres, s'il avait des institutions solides, si, comme le nôtre, il avait le culte et le respect de ses institutions, s'il avait un souverain établi sur le trône d'une façon stable, nous pourrions croire à la gratitude de l'Empereur et à celle de son fils, et attacher un prix à cette gratitude ; mais, en France, depuis quatrevingts ans, les gouvernements ont été si peu durables, si multipliés, ils ont changé avec une rapidité si étrange et si en dehors de toute prévision, que l'on ne peut compter sur rien de votre pays, et que fonder des espérances sur l'amitié d'un souverain français serait, de la part d'une nation voisine, un acte de démence ; ce serait vouloir bâtir en l'air.
« Et, d'ailleurs, ce serait folie que de s'imaginer que la France pourrait nous pardonner nos succès ; vous êtes un peuple irritable, envieux, jaloux et orgueilleux à l'excès. Depuis deux siècles, la France a déclaré trente fois la guerre à la Prusse (se reprenant) à l'Allemagne ; et cette fois-ci, vous nous l'avez déclarée, comme toujours, par jalousie, parce que vous ne pouviez nous pardonner notre victoire de Sadowa, et pourtant Sadowa ne vous avait rien coûté et n'avait pu, en rien, atteindre votre gloire ; mais il vous semblait que la victoire était un apanage qui vous était uniquement réservé, que la gloire des armes était pour vous un monopole; vousn'avezpu supporter à côté de vous une nation aussi forte que vous ; vous
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