LA QUÊTEUSE
Trente et un ans s'étalent passés depuis ce jour, et le soir du 21 mai 1842, le grand salon du château neuf dé Lucenay, brillamment illuminé, recevait nombreuse compagnie. Les convives, sortant de la salle à manger, y entraient à la suite de la maîtresse de la maison, lady Yolande Norton, conduite par un châtelain des environs : venaient ensuite son mari, lord Georges, le nouveau curé de Lucenay, les trois fils de la maison, dont l'un marié fort jeune était déjà père d'une fille et de trois fils , vingt invités, et enfin la reine de la fête, la charmante pe-^ titemiss Julia Norton, âgée de dix ans, et qui avait hérité de la beauté de sa grand'mère. Après avoir habité l'Italie pendant plusieurs années, la famille Norton venait de reprendre possession de son château de Normandie, et la jête de miss Julia égayait le commencement de son •^éjour.
Les cadeaux reçus par miss Julia , à Toccasion de sa fête, étaient étalés sur une table, et les jeunes demoiselles admiraient surtout une parure en mosaïque de Florence que lord Norton avait donnée à sa petite- fille, et dont les médaillons représentaient une hirondelle sur fond d*azur.
Tandis que la compagnie, encore debout, s'occupait à regarder les fleurs et les bijoux, le curé s'approcha de lad y Norton et lui dit :
« Je crains. Madame, que ma présence n'empêche toute cette jeunesse de se divertir. Je vais me retirer avec votre permission, et demain matin, si vous le voulez bien, je vous amènerai deux bonnes sœurs qui sont arrivées tantôt au presbytère et vous donneront des nouvelles de votre ancienne connaissance, Julie Postel, maintenant Mère Marie-Madeleine de la Miséricorde.
— Personne ne dansera ici ce soir, monsieur te curé; nous sommes encore en demi-deuil ; il n'y a pas deux ans que j'ai perdu ma belle- mère : ainsi vous pouvez rester avec nous. Mais ce que vous me dites de sœur Julie m'étonne. Je la croyais morte depuis longtemps; on me l'avait assuré. Je serai très heureuse d'avoir de ses nouvelles. C'est en souvenir d'elle que ma petite fille s'appelle Julie. Ne pourriez-vous m'amener ce soir même ces bonnes sœurs? Je ferais atteler.
— Rien de plus aisé. Madame; je vais les aller chercher : il n'y a qu'une demi-heure de chemin d'ici au presbytère, et c'est plaisir de marcher au clair de la lune. »
Mais lad y Norton exigea que le curé montât en voiture; le break fut attelé, et, grâce aux vigoureux trotteurs qui le traînaient, le curé, sœur Placide et sa compagne furent bientôt introduits dans le salon du château de Lucenay.
On venait de finir un morceau de musique, et, à Taspect des religieuses , il y eut un mouvement de surprise dans toute l'assemblée.
Lad y Norton s'avança gracieusement à leur rencontre, leur présenta sa belle-fille et sa petite fille, et les fit asseoir près d'elle. Lord Norton et ses fils vinrent leur serrer la main à l'anglaise, et lord Norton, qui parlait difficilement le français, dit à sa petite fille :
a Julia, dites à ces bonnes sœurs qu'elles sont les bienvenues , et que j'aime toutes les religieuses à cause de votre tante Edith la carmélite.
— Donnez-moi des nouvelles de sœur Julie Postel, dit lad y Yolande. Ohl que je suis heureuse de savoir qu'elle vit encore I
— Notre bonne mère est bien âgée. Madame, dit sœur Placide ; elle a quatre-vingt-trois ans, et pourtant elle a entrepris une bien grande œuvre; depuis trois ans elle s'occupe à reconstruire l'église de l'ancien monastère de Sain t- Sauveur - le -Vicomte .
— Est-ce possible 1 s'écria Yolande. Je connais ces ruines. Nous les avons visitées, il y a dix ans, milord Norton et moi. 11 les a dessinées. Tenez, ma sœur, les voici ; les reconnaissez-vous? »
Et elle montrait à sœur Placide un grand dessin à l'encre de Chine, richement encadré, et faisant partie d'une collection de vues de Normandie qui ornait le salon.
< C'était bien cela, dît sœur Placide, mais il y a déjà bien du changement. Âhl Madame, vous devriez bien venir voir la bonne mère 1
— J'irai très certainement, ma sœur, et si vous le voulez bien, nous ferons route ensemble.
— Hélas! Madame, je ne reverrai pas de sitôt notre
bonne mère. EJle m*a ordonné de quêter, et d'ici je dois aller à Saint-Lô^ à Caen et à Paris.
— La bonne mère manque donc d'argent?
— Elle n'a d'autres ressources que l'aumône, Madame, mais la Providence ne l'a jamais abandonnée.
— Avez-vous déjà quêté?
— Pas encore. Je suis venue à Lucenay tout d'abord pour toucher une petite somme confiée à M. le curé par votre fermier Pierre , un legs fait par un vieux marin de Barfleur à notre congrégation de la Miséricorde. C'était une oiission facile; mais comment ferai- je pour quêter?
— Je vais vous l'apprendre, dit Yolande en se levant.
— Mesdames et Messieurs, » dit-elle à haute voix, et à ces mots toutes les conversations particulières s'arrêtèrent, et tous les yeux se tournèrent vers elle; « Mesdames et Messieurs, permettez-moi d'user aujourd'hui du privilège qu'ont les grand'mères de raconter les histoires du temps passé. Celle que je vais vous dire vous fera connaître une des gloires les plus ignorées, mais Tune des plus saintes de la Normandie. »
Et la noble châtelaine, mettant tout d'abord en premier plan les figures de l'héroïque maîtresse d'école de Barfleur et de la bonne servante du curé de Lucenay, raconta sa propre histoire , et termina en parlant de la restauration de l'église de Saint-Sauveur-le-Vicomte, et en recommandant à ses amis l'œuvre entreprise par la mère Marie-Madeleine.
a J'en veux être la première quêteuse, » dit- elle en terminant. Tout l'auditoire, silencieux jusque-là, mais profondément ému, be leva et s'empressa autour de lad y Norton, en la remerciant de son récit. Bien des personnes pleuraient, et toutes voulurent déposer de riches offrandes dans la petite bourse de serge noire que sœur Placide remit à iady Norton. Sœur Placide pleurait de joie.
a Quel beaa commencement ! disait-elle; comme notre mère sera contente!
— Je lui porterai moi-même cet argent, dit lady Norton, avec ma petite-tille, et je lui dirai : a Chère (( sœur, que le métier de quêteuse ne vous effraye (( plus. » Et maintenant, Mesdames, je vais vous montrer les souvenirs qui me restent de plusieurs des personnes dont je vous ai parlé. Ce sont des portraits que je peignis en 1815, alors que milord Norton me ramena en Normandie pour la première fois. »
Un domestique alla chercher dans la chambre de lady Norton un cadre où, sur un fond de velours violet, étaient rangés plusieurs médaillons, et la châtelaine fit voir à ses invités les portraits de l'ancien curé de Lucenay, de Tabbé de Martinvaast et de la bonne vieille Justine, et deux paysages, l'un représentant le presbytère de Lucenay, l'autre le port de Barfleur et la BeUe-Mouche. Et au-dessus de ces cinq petites peintures, la gracieuse figure d'Edith Norton, vêtue en carmélite, était entourée d'une banderole sur laquelle se lisaient les mots : Optimam partem ekgit.
l'église de saint-sauveur
Dès le lendemain lady Norton voulut aller à Saint- Sauveur-le- Vicomte. Elle partit de Lucenay avec son mari et sa petite-fille. Leur légère calèche franchit rapidement les huit lieues qui séparent Lucenay de Saint- Sauveur. Les voyageurs dînèrent à l'auberge, et, désirant sur-
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prendre la bonne mère, se rendirent à pi^d aux ruines de Tabbaye, sans avoir parlé à personne de leur dessein. Bientôt ils aperçurent les nouvelles constructions s'élevaut sur les débris amoncelés, et déjà si hautes et si belles qu'on entrevoyait, à travers les échafaudages, toute la forme de rancienne église ressuscltée.
C'était rheure du repos des ouvriers. Quelques-uns dînaient sur Therbe, à Tombre d'un grand sureau; d'autres dormaient , étendus au soleil , le chapeau sur la face. On voyait aller et venir, dans Je chantier, quelques religieuses poussant des brouettes ou portant la hotte sur le dos.
La maison abbatiale, seule restée à peu près intacte, et qui servait d'habitation à la petite communauté, était silencieuse. A quelque distance, sur la droite, dans un enclos entouré de haies vives, les enfants de l'école, au nombre d'une cinquantaine, dansaient en rond sous la surveillance de deux bonnes sœurs.
Lady Norton hésita un instant si elle irait vers la maison ou vers le chantier; une jeune religieuse qui l'aperçut de loin vint à sa rencontre, et lui offrit de la conduire.
c( Je voudrais voir la mère supérieure , ma sœur. Estelle chez elle ?
— Notre mère prend sa récréation au chantier comme d'habitude. Madame. Tenez, la voici qui sort de l'é-
Une très vieille religieuse, la hotte sur le dos et le bAton à la main, sortait, en effet, du porche encombré d'échafaudages, et chemhiait lentement, pliée sous son fardeau de gravois.
Lord Norton fit un cri d'étonnement :
« Quoi I ma sœur, vous laissez faire un tel travail à une femme de quatre-vingt-trois ans 1 mais c'est inhumain 1
— Notre mère le veut ainsi, Monsieur; la devise qu'elle a choisie, c'est obéissance jusqu'à la mori^ Du reste, malgré son grand âge, elle ne s'est jamais mieux portée que depuis trois ans qu'elle sert les maçons. Toutes nos sœurs vous le certifieront. »
Yolande et sa petite -fille avaient pris les devants et causaient déjà avec la mère Madeleine. Lady Norton avait dû se nommer.
a Attendez que je pose ma hotte , chère dame , dit la bonne mère. Elle me tient si courbée que j'ai peine à vous voir. Ah I je vous reconnais à présent. Vous êtes toujours belle, mais enfin vous avez changé depuis vingtsept ans. Et puis vous avez une tout autre coiffure qu'en 1815. Nous autres religieuses nous changeons aussi, mais nos coifles sont toujours les mêmes, et cela aide à nous reconnaître. Venez à la maison , je vous en prie. •
— Ma bonne mère , dit lady Norton en lui offrant son bras , que je suis heureuse de vous revoir I Je vais vous présenter mon mari, une ancienne connaissance, et ma petite- fille, que j'ai nommée Julie en souvenir de vous. 3>
On arrivait au parloir; la bonne mère fit asseoir ses hôtes, et, tout en causant, regarda longuement Julia, qui, servant d'interprète à son grand -père, faisait beaucoup de questions sur les ruines et les restaurations de l'église.
« Je vais faire appeler notre architecte, dit la bonne mère ; il conduira milord sur les travaux et lui en rendra compte bien mieux que moi, qui ne sais que balayer et emporter les gravois. Pendant ce temps. Mesdames, je vous ferai visiter nos classes et notre petite chapelle. »
Une religieuse fut envoyée au chantier, et bientôt après le maître de J'oeuvre apparut : c'était un jeune
homme de vingt ans , vêtu en manœuvre , Tair timide et intelligent.
Lord. Norton lui dit : « Je voudrais voir l'architecte, mon ami.
— C'est moi, répondit en fort bon anglais François Haliey. Si vous désirez visiter les travaux, je suis à vos ordres, Mîlord. Il y a trois ans qu'ils sont commencés. Vous verrez que nous n'avons pas perdu de temps. »
Très étonné, lord Norton suivit le jeune architecte, et la bonne mère dit en souriant à lad y Yolande :
a Personne ne veut croire que ce soit mon petit François Hailey, un simple menuisier, qui ait conçu le^plan et dirigé les travaux de notre église; rien n'est plus vrai, pourtant. Lorsqu'il y a di^ ans j'achetai ces ruines, il y venait jouer , et essayait de rapprocher et de rajuster les débris des statues et des ornements sculptés. Je lui disais : « Petit, c'est toi qui rebâtiras notre église. Tu a deviendras architecte, l'église s'élèvera aussi belle a qu'autrefois, j'en suis sûre. »
« Il commençait^ alors à apprendre l'état de menuisier. J'avais soixante-seize ans, et pas une obole. Eh bien, le bon Dieu y a mis la main. François est devenu un grand artiste, l'église sera bientôt finie. Je ne possède que des dettes, mais sœur Placide est allée quêter, et elle me rapportera de quoi relever notre clocher neuf qu'un orage a renversé ce printemps, et de quoi couvrir l'église avant Thiven Jamais la Providence ne m'a fait défaut.
— Vous avez bien raison de vous fier à elle, ma bonne mère. Elle a permis que je revinsse de Rome ces jours-ci tout exprès pour recevoir sœur Placide à Lucenay et lui apprendre à quêter en racontant une histoire. Tenez, voici le produit de sa quête d'hier soir.
— <juu le bon Dieu est boni dit simplement la reli-
gieuse. Justement c'est aujourd'hui samedi, et je n'avais pas un sol pour payer les ouvriers. Merci , petite Yolande d'autrefois, noble protectrice d'aujourd'hui 1 À présent, venez voir nos classes et nos petites filles. »
Elles visitèrent la maison si longuement, qu'elles craignirent d'avoir fait attendre lord Norton; mais il ne pouvait se séparer d'Halley, dont la conversation le charmait.
Enfin il prit congé, et, en serrant la main de la bonne mère , lui dit dans son anglo-français : « Dear mother, je veux donner ma pierre à l'église , mais je vous prie de laisser hotte. »
11 chercha des yeux autour du parloir, et, apercevant une petite bourse vide suspendue au cou d'une statuette de saint Joseph , il y glissa quelques louis et sortit tout ému.
« Embrassez ma petite Julia, ma bonne mère, dit Yolande, cela lui portera bonheur. »
Julia, très silencieuse et timide par nature, n'avait pas prononcé une parole pendant toute la visite de sa grand'mère à l'école; mais lorsque la mère Marie-Madeleine lui tendit les bras, elle s'y jeta et lui dit tout bas : « Priez pour moi, ma mère, afin que je devienne religieuse, non pas comme ma tante Edith, mais religieuse comme vous, et missionnaire en Angleterre.
— Ayez confiance, mon enfant, dit la vénérable mère en l'embrassant, ayez confiance. Ce que vous souhaitez arrivera. Je verrai du ciel la consécration de l'église de Saint- Sauveur et la prise de voile de la petite-fille d'Yolande de Lucenay. — Dieu a permis tout ce qui est arrivé pour préparer la conversion de l'Angleterre. 11 dispose toutes choses lentement, mais sûrement, et comme les fleurs naissent sur les ruines, comme les moissons germent sur les champs de bataille, il sait
tirer le bien' du mal, et rend, quand il le vent, les nations guérissables. t>
La grand'mère et la petite fille s'éloignèrent, mais elles revinrent plus d'une fois à Saint- Sauveur -le - \icomte. Puis, Tannée même où la mère Marie-Madeleine couronna par une mort toute sainte une vie de quatre-vingt-dix ans d'héroïques vertus, miss Julia Norton, dédaignant les plus brillants établissements, vint échanger les parures mondaines, dans l'église de Saint-Sauveur- le-Vicomte, contre l'humble habit des soeurs de la Miséricorde.
Elle est maintenant maîtresse d'école dans le village où elle aurait pu être dame châtelaine. Le ch&teau a changé de maîtres. La famille Norton habite l'île de Wight. Personne ne sait plus, en Normandie, le vrai nom de la bonne sœur Yolande -Marie, et son désir d^aller en Angleterre n'a pas été encore rempli. Elle attend en toute patience et simplicité que Dieu l'appelle, soit aux missions lointaines, soit au repos de la patrie céleste; elle attend, de même que l'hirondelle se tient prête, selon l'appel des saisons, à prendre son essor vers les brumeux rivages des contrées du Nord , ou le pays du soleil et des roses.