LA FALAISE
Sur la haiitK falaise qui domine, à droite en regardant la mer, le port de Uieppe et abrite du vent du nord le faubourg du Pollet, on jouit d'une vue admirable, aoit que l'on se tourne vers la mer, la ville, ou la verdoyante vallée d'Arqués. Kien n'est beau comme de voir de lA le
soleil se coucher, et la silhouette du château de Dieppe, des falaises de Caude-Côte et du cap lointain où se dresse le phare d'Ailly, se dessinant sur le ciel empourpré.
En 1825, alors que les bains de mer, mis à la mode par la duchesse de Berry, commençaient à rendre à la ville de Dieppe un peu de son ancienne prospérité, un jeune peintre de paysage y vint passer Tété. Il fît de nombreuses études à Pourville, à Arques, à Varangeville, et toutes, exposées au casino, furent achetées par les baigneurs, jaloux d'imiter la bonne princesse, qui, la première, avait rendu justice au talent du jeune peintre, et lui avait payé cent écus une vue des ruines du ch&teau d*Arques.
La princesse quitta Dieppe dès le commencement d'août. A son exemple, beaucoup de baigneurs s*en retournèrent, les uns à Paris, les autres dans leurs maisons de campagne. Quelques familles restèrent encore; mais, au 15 septembre, il suffît de trois jours de bourrasque pour les disperser, et Dieppe reprit sa tranquille physionomie de ville de province, animée seulement par le va-^t- vient de ses nombreuses barques de pêche et des navires mar^ chauds. La campagne commençait à s*embellir des teintes d'automne, et Ludovic Herbert, content du résultat de sa saison , se dit : Je m'en vais faire un tableau pour moi, une vue de Dieppe. Et il s'achemina, chargé de sa boîte à couleurs, de son parasol à pique et d'un l^er chevalet, vers le pont tournant qui met en communication la ville de Dieppe avec le faubourg du Follet.
C'était l'heure de la haute mer, de sorte que tous les pêcheurs étaient partis, et on ne voyait dans les rues étroites et malpropres que des enfants encore trop jeunes pour aller jouer au bord de la mer, des femmes assises au seuil de leurs maisons, un ouvrage d'aiguille à la main ou un poupon sur les genoux, et quelques vieux pêcheurs
invalides, raccommodant des filets, et vêtus de la cotte plîssée, du gilet de grosse laine brune et du bonnet traditionnel des Polletais. Leurs pipes et les détritus de poissons, amassés dans les rues, rendaient Tair peu agréable à respirer, et Ludovic pressa le pas pour arriver plus vite sur la falaise. Il la voyait se dresser abrupte au-dessus des maisons entassées confusément, et, s*i^rrétant devant une bonne femme qui faisait du filet, assise à Tombre, il lui demanda quel était le plus court chemin pour monter sur la falaise. « Je n'y suis allé qu'une fois, en voiture, par la route du pays, dit-il, et, chargé comme je suis , je ne voudrais pas faire plus de chemin qu'il ne faut. D
La bonne femme, posant sa navette, se leva, vint au milieu de la rue, et, à grands renforts de gestes et de paroles, lui assura qu'en passant par la Bastille-à-Talbot et le long du jardin du bonhomme Micheleu, il arriverait en troia minutes tout en haut de la falaise.
« Mais où est-ce la Bastille-à-Talbot?
— Âhl Monsieur, elle a été démolie dans l'ancien temps , mais on passe à travers , même que Micheleu et sa femme demeurent dans la cave des Anglais. Prenez-la, tournez à gauche , puis à droite , montez six marches , et vous serez h la cave. Après, ça va tout seul. Vous verrez le jardin et les tournesols à Micheleu. »
En fait d'indications rustiques et embrouillées, rien n'étonne un paysagiste. Ludovic remercia la bonne femme, entra dans la ruelle indiquée, tourna à gauche, tourna à droite, monta les six marches^ qui étaient dix -huit, et vit, sur le côté du sentier qu'il suivait, l'entrée d'une de ces demeures souterraines qui sont nombreuses dans le pays. C'était une assez grande caverne , creusée de main d'homme dans le flanc méridional de la falaise, et dont un briquetage, percé d'une porté et d'une fenêtre.
fermait l'entrée. Une vigne, aux sarments énortâes, tapissait le rocher et encadrait de sa robuste verdure la petite façade. Quelques poules picoraient près du seuil , et, par la porte ouverte, on apercevait vaguement, dans l'ombre , deux personnes assises et mangeant leur soupe sur une table sans nappe.
Le sentier, à partir de là, devenait fort raide et ne tardait pas à côtoyer le jardin à Micheleu, enclos de murs de terre, planté de haricots et de choux, et où se dressaient çà et là des tournesols rabougris par le vent de mer et qui semblaient regarder le soleil. Ce jardin, étroit et long, s'élevait jusque sur la falaise, et, à son extrémité, UQ petit abri, fait avec de vieilles planches goudronnées, contenait un banc et deux escabeaux grossiers. De là on découvrait le port, la ville, le château, un panorama splendide.
Le peintre posa son bagage à terre et chercha une place favorable pour s'y installer. Nulle part, sur l'herbe courte et roussie de la falaise, il ne trouva un endroit aussi commode, aussi bien situé, que la petite cabane de planches du bonhomme Micheleu. Elle semblait avoir été mise là pour l'usage des paysagistes; mais, comme elle était située à l'intérieur de l'enclos, Ludovic n'osa s'y installer sans en demander là permission au propriétaire. Il n'y avait âme qui vive sur la falaise ; il se dit : Allons voir Micheleu dans sa caverne.
Mais à peine eut- il fait deux pas dans le sentier, qu'il aperçut un vieillard et une bonne femme à coiffe blanche qui gravissaient péniblement la montée. Micheleu s'appuyait au bras de Michelette ; son autre main tenait un bâton, et Michelette portait un carreau à dentelle bien enveloppé sous son bras. Ils entrèrent dans leur jardin, suivirent lentement l'unique allée qui le partageait en deux plates-bandes , et allèrent s'asseoir sous le petit hangar.
Le bonhomme se tourna vers la mer et mît les pieds au soleil, et la bonne femme, assise sur un escabeau, se plaça de manière à ne voir, au delà de son carreau, que la verdure de son étroit jardin ; puis elle se mit à l'ouvrage, et ses fuseaux roulèrent rapidement sur le drap vert hérissé d'épingles brillantes.
Ces bons vieux avaient la physionomie la plus honnête du monde, et Ludovic, s'approchant du mur de terre, les salua et leur fit compliment de leur installation.
(c Vraiment , dit-il , vous avez là le belvédère le mieux situé de Dieppe. Quelle belle vue I si vous le permettez, je vais m'asseoir tout près d'ici pour dessiner la vue de la ville?
— A votre aise , Monsieur, dit Michelette ; la falaise est à tout le monde , et vous n'avez pas besoin de notre permission pour cela, du moment que vous n'entrez point chez nous.
— Vous allez dessiner la ville? dit Micheleu; vous feriez bien mieux de tirer le portrait de la mer, c'est cent fois plus beau I
— Je ferai la. mer aussi, et le phare d'Ailly, et les vaisseaux.
— A la bonne heure. La mer, voyez-vous, Monsieur, c'est plus beau que toutes les villes du monde ; moi, qui vous parle, j'ai voyagé; j'ai vu Paris, Rouen, Londres même, et Calais. On y étouffe, et c'est toujours la même chose; tandis que la mer, ça change, ça remue, c'est vivant. Amarrez bien votre parasol , Monsieur, la brise fraîchit , il y aura du vent tout à l'heure. »
Ludovic avait quelque peine à enfoncer sa pique dans le sol pierreux recouvert d'une mince couche de terre végétale. Il finît par l'assujettir tant bien que mal, plaça son chevalet, sa toile, et commençait à tracer les premières lignes de son ensemble, lorsqu'un coup de vent
renversa le chevalet et envoya le parasol culbuter à vingt- cinq pas.
11 courut le chercher ; une touffe d'ajoncs l'avait heureusement arrêté au passage. Quand tout fut remis en place, il reprit son croquis, le vent se taisait.
a Ne vous y fiez pas , dit Micheleu , mettez le pied sur votre chevalet et attachez le parasol à votre pliant; tenez, voici un bout de corde.
— Bien obligé. Comment votre petit abri peut-il résister aux coups de vent?
— Oh 1 il est solidement fait ; j'y ai mis peut-être bien un millier de clous, et il est étayé de grosses pierres; l'hiver, nous le faisons appuyer de trois côtés par un bon tas de varech que l'on étend au printemps sur le jardin. J'y viens , par tous les temps, passer une heure ou deux à regarder ce qui se passe dans le port. Quand je ne pourrai plus venir à mon bateau, ça ira mal. »
Ludovic parut ne pas comprendre , et Michelette dit : oc Mon homme appelle ce hangar son bateau, parce qu'il l'a fait avec les débris de son bateau qui fut brisé contre la jetée le jour de la grande tempête, en 1815. Ce jour^là. Monsieur, mon mari sauva dix hommes en allant à la nage porter un câble à une barque en détresse. Son bateau, à lui, fut brisé ; on en retrouva quelques planches; tenez, regardez. »
En effet , sur une des planches courbées qui formaient la toiture, se lisait : n® 55, Dieppe; et, sur* une autre, patron Mich».. la Sainte-Marie.
a Vous avez payé cher le sauvetage , fit Ludovic.
— Plus cher que vous ne croyez : je fis un telle maladie, que, sans les soins de ma bonne femme, je serais mort et enterré depuis longtemps ; mais le bon Dieu et \e roi ne m'ont pas oublié. Je suis resté infirme, cVst
vrai, je ne navigue plus, c'est dur; mais j'ai une pension de trois cents francs, et... voyea^moi çal »
Il entr'ouvrit sa vareuse, et Ludovic vit briller sur sa poitrine plusieurs médailles de sauvetage en or et en argent.
<K Je veux faire votre portrait, s'écria Ludovic: vous êtes un brave I
— Le portrait de mon homme! fit Michelette, ça me ferait bien plaisir. » Mais, en vraie Normande, elle ajouta : a Est-ce que ça ne coûte pas bien cher?
— Cela ne vous coûtera rien du tout, madame Micheleu; je ne vous demanderai d'autre salaire que la permission de placer mon chevalet dans le bateau de votre mari*. Il m'est impossible de travailler en plein air ici , voyez plutôt. »
Le parasol venait de faire la tulipe, et, tandis que Ludovic le redressait, son chevalet se renversa, la toile fut emportée sur la pente de la falaise et alla tomber dans une mare où barbotaient des canards.
Ludovic alla l'y repécher, la fit sécher au soleil , puis convint avec Micheleu et Michelette qu'il leur laisserait en garde tous ses a outils », comme ils disaient, et reviendrait le lendemain reprendre la besogne interrompue.
MICHELEU ET MICHELETTE
Ludovic, de retour dans la modeste auberge où il logeait sur le place Saint -Jacques, se fit servir à dîner et questionna son hôtesse sur le bonhomme Micheleu. Elle lui dit qu'il avait été le meilleur marin de Dieppe et le plus hardi des sauveteurs, a Les uns disent qu'il a
sauvé cinquante personnes en mer et dans le port, ditelle ; les autres, cent. Jen*en sais pas le compte. Monsieur; ' mais ce que je sais bien, c'est qu'il en a sauvé beaucoup. C'était un nageur comme on n'en voit plus : il y a dix ans, tout vieux qu'il était déjà, il nagea plus de mille brasses, par un temps épouvantable, pour porter une corde à un bateau qui allait périr ; mais c'a été le coup de grâce; il est infirme depuis ce temps- là. La ville lui fait une petite pension, le roi aussi, et -sa femme travaille bien , en sorte qu'il n'est pas malheureux.
— - Il n'a pas d'enfants ?
— Mon, Monsieur ; il avait adopté un petit-neveu qui est parti sur mer et a péri dans un naufrage.
— Pauvre Micheleu 1
— Pauvre I oh I non, Monsieur, il n'est pas pauvre du tout, il a de bonnes rentes; au Pollet, on le regarde comme un seigneur ; sa maison et son jardin sont à lui. »
Le lendemain et les jours suivants Ludovic travailla sur la falaise l'après-midi ; le matin, il faisait des croquis, sur le port et la jetée , d'après les marins , les curieux et les oisifs de la ville. Il dessinait aussi des barques, des navires, et Micheleu, à qui Ludovic se plaisait à montrer ses dessins, tantôt les critiquait, tantôt s'extasiait sur leur exactitude.
a Voilà le capitaine du port, disait-il, le gros Raulin ; ah I qu'il est ressemblant I Voilà ce moussaillon de Pierrot; voilà mon vieux camarade Gonerville avec sa grosse pipe ; mais cette goélette-là est mal faite : le mât est trop long, la voile trop large, etc. »
Vers trois heures, la ville s'éclairant bien aux rayons du soleil déclinant , Ludovic se mettait à peindre et ses hôtes l'admiraient.
Un jour, le ciçi se couvrit et quelques coups de tonnerre se firent entendre.
<c Rentrons, monsieur Ludovic, dit la bonne femme, il va grêler, ça gâterait votre belle peinture. Venez chez nous ; viens , mon homme.
— Laisse-moi ici, ma femme, je voudrais voir rentrer les barques ; en voilà plus de quinze qui se rapprochent du goulet.
— Eh bien, reste si tu veux; mais laisse- moi te couvrir. »
Elle Tencapuchonna bien d'un grand manteau de laine qu'elle avait apporté par précaution , le fit asseoir dans Tangle le mieux abrité du vent , et se hâta de rejoindre Ludovic qui descendait déjà le sentier sa toile à la main.
Ils entrèrent tons deux dans la maison souterraine , et Michelette, inquiète d'entendre les coups de tonnerre se rapprocher, alluma un cierge bénit.
« Le vent vient de terre, dit-^lle, il n'y a pas de danger pour nos marins ; mais c'est égal , l'orage me fait toujours un peu peur.
— Voulez -vous que j'aille chercher votre mari? dit Ludovic.
— Oh ! non , il est trop content de regarder la mer. C'est sa vie, à ce brave homme. S'il est un peu mouillé, ça lui fera plaisir.
— Et vous, madanf>e Micheleu, il me semble que vous ne regardez pas volontiers la mer ?
— Oh! vous pouvez bien le direl Depuis qu'elle a noyé mon pauvre gars ! . . .
— Votre gars ! mais on m'avait dit que vous n'aviez pas d'enfant ?
— C'est vrai; mais j'avais adopté le petit- fils de ma sœur, le filleul de mon mari, un orphelin, un gentil enfant. Monsieur, si joli, si sage! Mon mari en était fou.
— Et vous l'avez élevé?
76 PHILÉMON ET BAUGI3
— Oui, Monsieur, et bien élevé, j^ose le dire. A quinze ans c'était déjà un bon marin, sachant lire, écrire, compter, aussi bien que le cher Frère qui Téduquait. Il accompagnait mon mari chaque fois qu'il allait à la pêche, Qt personne ne savait manœuvrer comme lui. Quand mon mari a fait sa grande maladie, en 1814, il m'a aidée à le soigner, ni plus ni moins que s'il avait été une sœur de charité, le brave enfant I Puis, quand mon homme a été guéri , il m*a dit comme ça : <c Mère , je vais m*embarquer pour gagner ma vie, et j'espère vous aider dans quelques années. » Et il est parti «ur un vaisseau marchand qui allait en Espagne. Il a fait bon voyage, il est revenu un an après, fort, gentil, et toujours si bon !... Il a été pris par la conscription, et cette fois s'est embarqué sur un vaisseau de l'État qui allait faire le tour du monde ; mais , depuis trois ans , plus de nouvelles. Le vaisseau qui Tavait emmené a péri corps et biens en Océanie. Y était-il encore? Dieu le sait! mon pauvre Michel ! mais je le crois mort I »
Et la bonne femme se mit à pleurer.
« Qui sait, dit Ludovic : il reviendra peut-être?
— S'il vivait, il aurait bien trouvé moyen de nous donner de ses nouvelles. Il était si avisé 1 Tenez, voulezvous voir son portrait? c'est Graillon, son camarade d'école , qui Ta fait. »
Et elle montra au jeune peintre une petite statuette de terre glaise, représentant un jeune marin bien fait, bien campé, et dont la tête intelligente était finement modelée par le futur émule de Dantan.
Ludovic l'admira , et, pour distraire la pauvre Michelette, lui promit de commencer le lendemain matin le portrait de Micheleu; puis, en attendant la fin de l'orage, il s'amusa à examiner l'armoire sculptée, ornement obligé de tout intérieur normand, et un joli petit bateau,
chef-d*œuvre de Micheleu, et qui offrait l'image exacte de celui dont les débris avaient servi à la construction du petit hangar de la falaise. Puis Torage s'étant dissipé, Michelette éteignit le cierge , remonta sur la falaise avec Ludovic, et ils virent Tarc-en-ciel resplendir sur les nuées et se réfléchir dans la mer.
La semaine suivante, Ludovic termina son pctysage et le portrait du bonhomme Micheleu. Jamais chef-d'œuvre d'Holbein ou de Rigaud ne fut plus admiré par les connaisseurs que Michelette n'admira le portrait de son mari. Quant au bonhomme , il n'était qu'à moitié content.
a Pourquoi me faire les cheveux blancs? disait-il, je les avais tout aussi noirs que les vôtres il n'y a pas longtemps , et tout le monde le sait bien à Dieppe. y>
Le curé du PoUet vint faire une visite au bonhomme et s'extasia sur le mérite des peintures de Ludovic, alors absent.
<c Je voudrais connaître ce jeune peintre, dit- il. J'en ai entendu parler par M. le curé de Saint-Jacques, qui l'a remarqué à l'église.
— Si j'osais y dit Micheleu en tournant son bonnet dans ses mains, si j'osais, je prierais monsieur le curé de venir après-demain, à midi, dîner chez nous. M. Ludovic doit venir boire le coup de Tétrier avec nous. Il part après- demain soir.
— Je viendrai très volontiers, dit le curé, mais c'est à la condition que votre femme ne se fatiguera pas à faire un festin.
— C'est convenu,» fit Micheleu, tout fier à l'idée qu'il aurait son curé à sa table.
Michelette , non moins contente , se confondait en remerciements, et résolut de faire une tarte aux prunes.