‹ Récits normandsChapitre 9 sur 31 · AU PRESBYTERE · texte numérisé non relu

AU PRESBYTERE

Seize ans après que la barque du brave Bernard avait conduit à Tiie de Wight la petite Yolande, on parlait d'elle un soir au presbytère de Lucenay. Le curé , Tabbé de Martinvaast et la bonne Justine y étaient réinstallés depuis bien des années, et le soir, à la veillée, tandis que Pierre Hubin et sa femme Babet achevaient de ranger toutes choses à la cuisine, les deux vieillards aimaient à causer du temps passé. Le curé et Tabbé étaient assis dans deux grands fauteuils de paille, au coin du feu; Justine, sur un escabeau, filait comme une Parque, et, avec la liberté qui sied aux anciens serviteurs, mettait souvent son mot dans la conversation.

« Ybilà bien un an, je crois, dit le curé, que nous n*avons reçu de lettre de lad y Suzanne. J*espérais que le traité de Vienne amènerait enfin la paix entre la France et TAngleterre, mais il n'en est rien. J'aurais pourtant bien aimé revoir la famille Norton avant de mourir, Edith surtout, ma chère et sainte Edith.

— '• Et moi ma petite Yolande. Elle a vingt et un ans maintenant, dit Justine; qu'elle doit être belle, et comme ses lettres vous montrent qu'elle est bonne! Mais je crois que nous ne tarderons pas à recevoir des nouvelles, la chandelle pétille très fort ce soir, et c'est signe de lettres.

— Fi, Justine I dît l'abbé; comment une personne aussi pieuse et aussi sensée que vous l'êtes , peut-elle avouer la moindre créance à une telle superstition ?

— Dame, monsieur l'abbé, je n'y crois pas comme en Dieu, c'est vrai , mais enfin ça ne m'a jamais trom— pée; tenez, écoutez I »

On frappait à la porte extérieure. Pierre prit sa lanterne, alla ouvrir, et revint un petit paquet à la main.

<c C'est pour monsieur le curé, dit-il, et c'est Jacques qui l'apporte. Ça doit être de la contrebande.

— C'est une lettre, dit le curé, qui avait vivement rompu la triple enveloppe de papier gris : donnez vingt sous à Jacques et faites-le bien souper.

((C'est une lettre de miss Edith et une de M^^^ Yolande, je reconnais leurs belles écritures. Allumez une lampe , ma' bonne , je vous prie.

— La chandelle avait raison , dit Justine ; voyez-vous, monsieur l'abbé. Âh I que je suis contente ! »

Elle se hâta d'allumer la lampe , et le bon curé, s*en approchant, mit ses besicles et lut à haute voix. Justine aurait bien voulu qu'il commençât par la lettre d'Yolande, mais il dit que miss Edith, étant l'aînée, devait avoir le pas sur sa jeune amie. La lettre avait un mois de date , et l'état de l'enveloppe , tachée d'eau de mer et de goudron, témoignait qu'elle avait séjourné longtemps dans quelque entrepont.

« Hope-Cottage , !•' mars 1811.

(( Monsieur le curé ,

(( C'est le cœur rempli de joie et d'espérance que je (( vous écris aujourd'hui. Vous savez combien j'ainie ma « chère Yolande. Notre affection est devenue encore plus (( intime depuis le mariage de mes sœurs et la mort de (( mon père et de mon frère aîné. Elle m'a si bien aidée (( à consoler, à distraire ma pauvre mère, à fixer enfin (( ses dernières irrésolutions 1 Ma mère est enfin catholi-

<c que , et depuis le jour de son abjuration , elle a trouvé a la paix, la résignation, presque le bonheur. Mon a frère Georges a pris sa retraite, bien que jeune encore « (il n'a pas trente- deux ans), mais il veut se marier, « afin de ne pas laisser finir notre nom. Il était avec a nous depuis plusieurs semaines , et ma mère lui avait c< déjà proposé plusieurs beaux partis, lorsqu'un matin <( il vint me trouver et me dit assez brusquement : a Que pensez-vous de cette jeune Française que ma a mère a adoptée.

a — Je pense que M^® de Lucenay est une personne ce toute parfaite, aussi bonne, aussi intelligente qu'elle « est belle, d'une piété angélique et du caractère le plus ce aimable. Je l'aime comme si elle était ma sœur.

<c — Et moi , me dit Georges , je voudrais qu'elle le a devînt, ma chère Edith. Croyez- vous qu'elle consenti- « rait à m'épouser ?

« — M"« de Lucenay n'épousera jamais un prêtesa tant, mon frère, je le sais. »

« Georges sourit et me dit : a Elle a bien raison, mais J8 m'étonne d'une chose, ma sœur.

« — Hé quoi donc, mon frère?

<c — Je m'étonne qu'Edith Norton n'ait pas deviné « que si j'étais encore protestant je ne songerais pas à « épouser une catholique. y>

<x Comment vous exprimer ma surprise et ma joie, « monsieur le curé? Mon bien-aimé frère a fait son « abjuration dans notre chère petite chapelle de Hope- « Cottage, et depuis quinze jours il est l'heureux fiancé a d'Yolande. Ma mère a fixé le mariage au jour de la <K fête de saint Georges. Oh 1 que nous serions heureux de a vous avoir ici pour le bénir! Sans cette maudite a guerre, vous auriez pu venir avec. M. l'abbé et la <( bonne Justine. Du moins, ce jour-là, dites la messe

a à rintention de nos chers mariés. Ici, votre souvenir « ne nous abandonnera pas une minute pendant ce d jour. Aussitôt la paix faite, et il faut bien espérer « qu*elle se fera bientôt, nous nous embarquerons sur « le yacht de plaisance que mon frère se fait construire , a et nous conduirons Yolande à Barfleur, à Lucenay ; « elle reverra son pays , ses amis, et Georges veut faire <( rebâtir pour elle le chftteau de Lucenay. Et moi, monsieur le curé, moi, votre conquête d'Angleterre, « comme vous m'appeliez, je pleure de joie en pensant « que je me retrouverai à genoux près de vous, mon père spirituel , vous qui fûtes mon guide vers la terre promise de la foi catholique. Bénissez- moi, bénissez (( votre fille toute dévouée, in Domino,

« Edith Norton. »

Justine et Tabbé de Marlinvaast avaient phis d*une fois interrompu cette lettre par leurs exclamations; mais dès le premier mot de celle d'Yolande , Justine éclata en sanglots et en cris de joie : la lettre lui était adressée :

« Ma chère bonne, disait Yolande, c'est à vous que je

<c veux annoncer mes fiançailles, mes heureuses fian-

a cailles, à vous qui m'avez protégée, sauvée, à vous

(( qui fûtes une mère pour moi. Je vais faire ce que le

(( monde appelle un grand mariage, et ce qui vaut

<c mieux, un mariage chrétien. Mon fiancé est un fervent

(( catholique , un brave officier ; mais rassurez-vous, il a

« quitté le service , et ne portera pas les armes contre la

« France. Aussitôt la paix faite, il m'a promis de me

« conduire en Normandie. Quel bonheur j'aurai à vous

« revoir, à revoir sœur Julie, et l'école de Barfleur, et

« le presbytère , 'et le nid d'hirondelle, le nid aux dia-

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a mants. Vous ne ttaariez deviner ce qu'a fait lady Sua zanne. Vous vous rappelez que, lorsqu'elle se fut bien a assurée que je n'avais plus de parents , elle dit à M. le « Goré qu'elle croyait devoir vendre la rivière de dia- (( mants afin d'en placer le prix à la imnque d'An- « gleterre et de me constituer ainsi une petite fortune. a Elle parut le faire , et depuis bien des années elle me « remettait tous les six mois une somme de cinquante a livres sterling pour mes menus plaisirs. Mais, le jour a même où je consentis à devenir sa fille, la bonne lady a en m'embrassant me passa autour du cou le beau colce lier de ma mère, et m'avoua qu'elle l'avait acheté « pour me le rendre quand je me marierais, a J'avais (( pressenti ce qui arrive, me dit -elle, et cette petite « Yolande, du premier jour où je la vis, me devint si « chère, que je demandai à Dieu d'en faire un jour la tt femme de mon cher Georges. »

Yolande ajoutait encore quelques détails, et quand sa lettre eut été lue deux fois, et bien commentée, Justine dit:

« Je m'en vas annoncer cette bonne nouvelle à Pierre et à Babet. Ah I si ce brave Bernard était là, qu'il serait content! »

Pierre et Babet firent des exclamations de joie, et Pierre s'écria : « Je veux aller à la noce de W^^ Yolande. Demain j'irai décider l'oncle Bernard à s'embarquer avec moi.

— Es-tu fou, dit Babet, et la guerre? et l'escadre qui croise devant la Hogue ? C'était bon dans la révolution, pour sauver des condamnés à mort; mais pour aller à la noce , ce serait tenter Dieu.

— Elle a raison , dit Justine , et d'ailleurs il est trop tard, mademoiselle se marie le jour de saint Georges, et c'est demain.

— Eh bien, dît Babet, nous ferons une petite noce ici. Monsieur le curé dira la messe pour les mariés , et je ferai une tarte à la crème.

— Et moi , dit Pierre, je demanderai la permission à monsieur le curé d'aller à Barfleur, pour conter les nouvelles à l'oncle Bernard et à ma vieille mère, et boire avec eux un piot de cidre mousseux à la santé des mariés. »

Et ainsi fut fait, et comme pour compléter la fête, ce jour-là même, les hirond»elles revinrent au presbytère de Lucenay et reprirent , comme chaque année , possession du nid aux diamants.

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