‹ Récits normandsChapitre 12 sur 31 · MICHEL · texte numérisé non relu

MICHEL

La malle de Ludovic était faite, ses toiles emballées; il alla se promener sur la jetée, vit arriver plusieurs vaisseaux anglais et, en revenant à son auberge pour déjeuner, aperçut sur la place, au milieu de la foule qu'y rassemblait le marché, la bonne Mtchelette, chargée d'un panier rempli de victuailles. Elle faisait ses emplettes pour le dîner du lendemain , et s'était fort animée à marchander un poulet et un fromage.

Son marché fini, elle confia son panier à une fruitière de sa connaissance et entra dans Téglise Saint- Jacques.

Ludovic venait d'y entrer aussi pour revoir encore une fois les curieuses sculptures du trésor. L'église était presque déserte, et la belle cloche qui se nomme Catherine sonnait pour annoncer que le lendemain était la fête de saint Michel , Tun des patrons de la France.

Deux ou trois bonnes femmes priaient, agenouillées devant le groupe de statues représentant Tensevelissement du Christ. Parmi elles était la bonne Michelette.

Un jeune marin au teint bronzé, que Ludovic avait remarqué une heure avant, débarquant d*un sloop de New-Haven , entra dans l'église , se signa et vint se mettre à genoux près des bonnes femmes. Il fit un peu de bruit en heurtant une chaise, et Michelette tourna la tête , mais sans le regarder. -

Quant au marin , H tressaillit et ne la quitta plus des yeux. Et lorsqu'elle se leva pour s'en aller, il la suivit , sortit un peu après elle, et, Tabordant sous le porche, lui dit à voix basse :

« Je vous apporte des nouvelles de Michel, maman Micheleu.

— Dieu soit loué ! enfin I ah I que je suis contente I Où est-il, ce cher enfant?» s'écria la bonne femme tremblante de joie.

Ludovic la rejoignait en ce moment , et bien à propos, car, levant les yeux, elle reconnut le marin et faillit tomber à la renverse.

C'était Michel en personne, et il se mit à embrasser la bonne vieille, presque évanouie de saisissement. Ludovic les emmena tous deux à son auberge et leur fit servir des rafraîchissements. Il était heureux de leur joie.

« Allons vite au Pollet, dit Michelette, mon homme sera si content. Oh I la fête de demain sera belle pour nous. Ne manquez pas de venir, monsieur Ludovic ; vous êtes bon prophète , vous m'avez bien dit que notre garçon reviendrait I Mais comment n'as-tu pas donné de les nouvelles , Michel ?

— Je vous ai écrit plusieurs fois, ma mère. Je vous ai envoyé cent francs l'année dernière ; tout s'est perdu, paraît-il. Ne recevant pas de nouvelles, j'ai profité d'une bonne occasion pour venir gratis de Boston à New- Haven; mais je vous conterai cela, allons voir papa Micheleu. »

Ils partirent sans oublier le panier, et Ludovic, craignant de les gêner, ne leur proposa pas de les accompagner, et alla retenir sa place à la diligence de Paris pour le lendemain soir. Il ne restait qu'une place de rotonde , en compagnie de plusieurs nourrices. Ludovic tenait à l'impériale; il se résolut à rester un jour de plus ''

Dieppe, et s'en alla passer raprès-midi au bord de la mer, et faire encore deux ou trois croquis.

Il dessina la porte d*ouest, les trois tours qui à cette époque ornaient encore la plage, et, vers le soir, apercevant avec sa longue-vue ses amis du Pollet sous leur toit de. planches noires, il rentra en ville pour traverser le pdrt et les aller voir.

On Taccueillit gaiement. Micheleu paraissait rajeuni de vingt ans. 11 avait fait monter au jardin un petit tonnelet de cidre et trinquait avec les voisins et amis qui venaient le féliciter du retour de son gars. Michel recommençait à chaque visite le récit de ses aventures; Michelette riait, pleurait, et paraissait aux trois quarts folle.

Enfin l'heure du souper dispersa les visiteurs , et Ludovic se leva pour prendre congé ; mais les bonnes gens le retinrent à souper, et l'omelette au lard , la salade fraîche cueillie et le cidre, grflce à l'air marin, parurent délicieux.

La soirée étant froide, Michelette mit au feu quelques fagots d'ajoncs et questionna Michel sur ses dernières aventures. Après un long séjour dans une île de l'Océanie, près de laquelle le Neptune avait fait naufrage, Michel, recueilli par un navire espagnol , avait été conduit aux Antilles, puis il avait pris du service à bord d'un vaisseau américain , et , rencontré à New-York par un prêtre normand qui s'était intéressé à lui, il l'avait accompagné à Boston, espérant y trouver l'occasion de revenir en France comme matelot.

d Mais , dit Michel , je ne voulais pas rentrer au pays les poches vides , et tout d'abmxl je cherchai et je trouvai de l'ouvrage à bord du Neptune; j'avais pendant dix-huit mois travaillé avec le charpentier, et j'étais devenu habile. J'entrai chez un constructeur de navires , émigré

français, né à Fécamp, et qui â'était établi à Boston. Ce fut une joie pour lui de parler normand ; il me prit en amitié, m'employa, et trois mois après je vous envoyai cent francs, mes premières économies. J*espérais une réponse , elle ne vint pas.

a  qui avais-tu confié Targent ?

— A un marin du Havre, le capitaine du brick le François I".

— 11 a péri corps et biens en vue de Brest, Tannée dernière, dit Micheleu.

— Je ne Tai pas su ; j'attendais , j'étais heureux chez maître Denys. L'ouvrage abondait, et il me disait : « Si <c vous voulez rester avec moi , Michel , votre fortune est (c faite. Aucun de mes fils n'a voulu de mon état, ils a sont tous pourvus, mes filles aînées mariées... Je n'ai a plus que Jenny à pourvoir, et elle est trop belle fille <c pour me rester pour compte. »

En disant cela , le jeune marin avait rougi , il hésita un instant.

a Et cette Jenny, fit Michelette, comment est-elle? Une paresseuse, sans doute, comme toutes les Anglaises? ( La bonne femme détestait les Anglaises , sans trop savoir pourquoi , mais c'est l'usage en Normandie. )

— M"® Jenny n'est point Anglaise, ma mère. Je vous ai dit que son père était de Fécamp; sa défunte mère était née au Canada d'une famille catholique, descendant d^un des compagnons de Jacques Cartier. Elle a été élevée à la française : c'est une bonne ménagère, laborieuse, gaie, pieuse, adroite de ses mains, et très belle fille avec cela. »

Ludovic se mit à rire, et dit à Michel : a Mais, à votre place , je la demanderais en mariage.

— J'y ai bien pensé, fit Michel; mais je ne voulais rien décider sans l'avis de mes parents; j'ai dit la chose

à maître Denys, il m*a approuvé; je suis parti à la première bonne occasion, et voilà, d

Les deux bons vieux regardaient en silence les tisons. Us paraissaient un peu tristes; Michelette furtivement essuya ses yeux.

Michel se pencha vers elle et Pembrassa.

a Mère, dit-il, êtes- vous fâchée après moi ?

— Non, mon garçon, fit-elle; mais dame, j'avais cru que tu revenais pour tout de bon chez nous, et que tu ne nous quitterais plus.

— Voulez- vous venir avec moi? vous seriez très heureux à Boston, vous auriez une belle petite maison sur le port ; c'est 1& que le père verrait des navires ! Ah ! c'est bien autre chose qu'à Dieppe ; maître Denys vous y engage bien , et Jenny serait si contente 1

— On ne transplante pas des arbres de notre âge, mon garçon, dit le père Micheleu. Nous réfléchirons à cela , on ne doit pas décider en cinq minutes une chose si importante. Allons dormir, la nuit porte conseil. »

Ils se séparèrent, et le jeune peintre retourna en ville par un beau clair de lune.

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