‹ Récits normandsChapitre 13 sur 31 · LES ADIEUX · texte numérisé non relu

LES ADIEUX

Michelette avait pris pour la journée une de ces bonnes femmes qui font profession de cuisinières de louage et servent les baigneurs logés en ville. Julienne Maclou était propre et habile , mais une vraie gazette , en sorte ^*ie les convives de Micheleu se gardèrent bien de parler

^eurs affaires pendant le dîner. Michel , que cette con-

trainte impatientait, proposa d'aller prendre le café au jardin ; et mettant une table sur sa tête et empoignant quatre chaises, il s'achemina vers la falaise. Ludovic donna le bras à Micheleu , les deux bonnes femmes portèrent les tasses, la liqueur et la cafetière, et M. le curé voulut absolument se charger du sucrier.

ils s'assirent tous les cinq sous le bateau et prirent le café, legloria, le pousse-café,. etc., en vrais Normands, c'est-à-dire fort longuement.

Le bon curé, que Michel était allé voir le matin, lui fit un signe d'intelligence, et toussa comme un homme qui va parler; mais Micheleu, un peu animé par le petit festin qu'il venait de faire, ne lui en laissa pas le temps.

€ Je vas tout à l'heure porter une santé , dit-il ; mais d'abord il faut que je vous explique la chose, cela ne sera pas difficile. Michel en a jasé hier soir devant M. Ludovic et ce matin à la cure. Cette nuit j'ai mal dormi, la bonne femme aussi , et j'entendais Michel qui virait de bord toutes les cinq minutes dans son lit; faut que ça finisse. Dame! c'est loin, l'Amérique, et nous aurions aimé vieillir près de notre garçon ; après l'avoir quasi pleuré comme mort , c'était une grande joie de le revoir.

— Oh ! que oui , fit Michelette ; j'étais trop contente.

— Tais-toi, ma femme, laisse-moi finir. Il veut nous emmener, oh non! Ce n'est pas la traversée qui me fait peur : j'en ai fait d'autres , elles m'ont toujours semblé trop courtes ; sur mer, je suis chez moi ; mais ne plus revoir Dieppe jamais, ça me rendrait malheureux.

-^ Moi aussi , dit Michelette.

— Tais-toi donc, ma femme, on sait bien que tu as toujours été de mon avis.

— Mon père, fit Michel, vous ne vous ennuieriez

pas , j'en suis sûr. Nous aurions tant de soin de vous , Jenny et moi; comment voulez- vous que je sois heureux là- bas, vous sachant seuls dans votre vieillesse, seuls et pauvres ?

— Qn n'est pas seul à deux , Michel ; nous avons ce qu'il nous faut pour vivre , mon garçon; et tout Taisent que ta mère a gagné en faisant ses dentelles,, elle Ta placé. C^est une poire pour la soif, et si nous tombions malades, monsieur le curé et les bonnes sœurs sont là.

— Vous pouvez y compter, dit le curé, mais pourtant je comprends l'inquiétude de Michel. Vous êtes deux, c'est vrai , mais si l'un s'en allait ?...

— Nous sommes du même âge, monsieur le curé, dit Michelette. Nous avons toujours vogué de conserve, et en entrant, il y a près de cinquante ans, dans la confrérie de la Bonne-Mort , j'ai fait mes conditions au bon Dieu. Nous partirons ensemble pour le grand voyage.

— Tu as bien parlé cette fois, Michelette, mais je ne sais plus où j'en étais. Je disais... quoi donc ? Je disais qu'une bonne femme é'est rare, en France eomme en Amérique, et qu'on est heureux d'en rencontrer une. Nous aurons bientôt fini le voyage... Nous touchons au port. Il ne faut pas amarrer de force les barques de ceux qui veulent partir, surtout quand le vent est bon, la mer belle comme aujourd'hui. Remplis nos verres , Michel. Je bois à la santé de M^^^ Jenny, je bois à tes noces ! ]> '

Michel se jeta au cou du bonhomme, puis de la bonne femme; ils pleuraient gaiement tous trois, et le peintre et le curé faillirent en faire autant.

La soirée s'acheva paisiblement, et, en reconduisant le curé , Ludovic lui ht promettre qu'il lui enverrait, dans le courant de l'hiver, des nouvelles de Micheleu et de Michelette.

« Vraiment, dit-il, j'aime et je vénère ces bonnes gens : c*est Philémon et Baucis. Je n'avais pas même ridée d'un tel désintéressement , d'une affection si constante. Ce brave homme qui a risqué tant de fois sa vie, cette femme qui a tant travaillé , se trouvent heureux de si peu de chose! — Quelle leçon pour nous autres, mondains 1 — Pauvres gens ! ce sera un rude coup pourtant que le départ de leur fils adoptif. Ils ne peuvent espérer le revoir.

— Ils savent qu'ils le reverront au ciel, Monsieur, cela les consolera. Le ciel , pour eux , c'est le pays d'outre-mer. »

Dans le courant de l'hiver le curé du Pollet écrivit à Ludovic que ses vieux amis allaient bien. Deux jours a^ant le départ de Michel, qui s'était embarqué le 20 octobre , ils avaient célébré leurs noces d'or, et le curé les avait régalés chez lui, ainsi que les trois plus vieux couples des pêcheurs du Pollet. Puis Michel était parti , emportant précieusement deux petits portraits de ses parents, crayonnés par Ludovic le jour même où le jeune peintre était parti de Dieppe. Les bons vieux se portaient bien, et avaient courageusement supporté le départ de Michel.

Ludovic revint à Dieppe l'année suivante et les revit; ils avaient reçu d'excellentes nouvelles de Michel et de sa jeune femme, et la lettre était accompagnée d'un beau présent.

Ludovic refit une vue de Dieppe, tout exprès pour aller souvent chez Philémon et Baucis. Il les quitta, espérant bien les revoir ; mais , à la fin de l'hiver, une petite lettre du curé lui apprit que les vœux de la bonne Michelette avaient été exaucés. Elle et son mari étaient morts fort chrétiennement et paisiblement, à quelques

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minutes Tua de l'autre , et n*ayâDt été malades que trois jours.

Selon leurs dernières volontés , le petit bateau en miniature de Micheleu fut suspendu à la voûte de la chapelle où se réunissent les confrères de la Bonne-Mort, et la statuette. modelée par Graillon envoyée en souvenir à Ludovic, qui la conserve précieusement, et m*a raconté r histoire de ses vieux hôtes du Poliet.

Quant à Michel, il donna aux pauvres de Dieppe le petit héritage de ses parents et habite à Boston , où tout lui promet une vie aussi longue et aussi heureuse que le fut celle de Philémon et Baucis.

is archiologus , Madame, Drehéologua panionné. "

CISKA DE CLERCY

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