‹ Récits normandsChapitre 16 sur 31 · LES RUINES DE SAINTE-COLOMBE · texte numérisé non relu

LES RUINES DE SAINTE-COLOMBE

Les mines et les fleors, la soard et les oiseaux. Tout me parlait de Dieu dans cette solitude.

H. DE L., C/umiê d'atUrefoiê,

Après avoir fermé sa lettre, Cîska prit son carton de dessins, son chapeau de paille et descendît. En Tapercevant, Fideiio, le grand épagneul noir qui était étendu sur les nattes indiennes du vestibule, se leva en remuant la queue et vint lui lécher la main. Dn domestique, occupé à épousseter les bois de cerf et les panoplies qui ornaient les murs , s*écria :

ce Voilà Fideiio content : il avait bien devini que M™® de Clercy sortirait, il a refusé de suivre la voiture de madame. C*est curieux! depuis que son maître est reparti , Tannée dernière , Fideiio ne témoignait d'attachement à personne.

— Qui est son maître ? demanda Ciska.

— ; Hé I c'est notre monsieur, le capitaine d'Herbeville, n a beaucoup chassé Tannée dernière, et Fideiio était son favori, si bien que n^adame Ta gardé, quoiqu'elle n'aime guère les chiens.

— Fideiio est le premier que j'aie jamais caressé , dit Ciska; mais il est si beau et si docile qu'il me plaît beaucoup. Allons, Fideiio, allons promener... r>

Et elle partit, marchant doucement le long des jolis sentiers embaumés de chèvrefeuille, tandis que Fideiio, courant, chassant et furetant, faisait dix fois plus de chemin qu'elle et revenait souvent, comme pour lui demander la permission de repartir.

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Dans une vallée fraîche et verdoyante, abritée du vent de mer par un coteau et un bois de hêtres, s*élevaient les ruines de Tabbaye de Sainte-Colombe. Quelques pans de murs, une rosace, dont les meneaux. disjoints n'étaient plus guère soutenus que par le lierre qui les enlaçait,, et une petite tour couronnée d'un bouquet de sorbiers, restaient les seuls vestiges extérieurs du couvent et de Téglise. 'Dans Tenceinte des ruines, quelque main pieuse avait rajusté les débris d'un crucifix de granit; il était Scellé sur un piédestal formé de pierres à peine équarries , et à ses pieds on avait groupé quelques chapiteaux, clefs de voûte et statues brisées. Une vigne croissait tout auprès , et quelques-unes de ses branches enguirlandaient ces débris.

Ciska choisit une place d'où l'on voyait ce crucifix se détacher sur un fond de paysage, encadré par une ogive à deiJK rompue , et commença l'esquisse dé son dessin. Fidelio se coucha sur l'herbe, à ses pieds, et elle travailla pendant plus de deux heures sans entendre d'autre bruit que le chant du grillon, quelques appels d'oiseaux, et ce doux murmure que fait le vent d'été dans les feuillages et les herbes des champs.

Son esquisse était presque terminée. Elle se leva pour la considérer à distance et se reposer un instant. A ce moment, elle entendit le pas d'un cheval; Fidelio courut voir qui arrivait , et revint tranquillement. Ce devait être un ami , car il n'aboya pas. Le cavalier mit pied à terre, attacha sa pacifique petite jument à un arbre et entra dans l'enclos des ruines. C'était un homme de soixantedix ans, bien mis, d'une figure fine et vénérable, portant une belle barbe blanche. Il s'avança vers le crucifix de pierre, ôta son chapeau et fit une courte prière, puis il se mit en devoir d'écarter les branches de vigne.

11 n'avait pas aperçu Ciska, qui s'était placée sous un

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buisson de sureau, à l'autre extrémité de l'église; mais elle, voyant ce qu'il allait faire et encouragée par son air respectable, s'avança vers lui et, toute surprise de sa propre hardiesse , lui dit :

a Ohl Monsieur, de grâce, ne dérangez pas encore ces feuillages : laissez-moi finir mon dessin auparavant. ]>

L'inconnu, la saluant respectueusement, lui assura qu'il serait désolé de la contrarier.

« Je voulais écarter ces branches, liri dit-il, parce qu'elles conservent l'humidité qui détruit ces sculptures; mais je me rends bien compte de l'effet pittoresque qu'elles produisent; je les laisserai vivre autant qu'il vous plaira , Madame, d

Giska ne pouvait moins faire que de montrer son dessin à ce bon vieillard. 11 en fut ravi, et s'écria :

ce Quelle belle illustration cela ferait à mon chapitre sur l'abbaye de Sainte -Colombe 1 Je suis archéologue. Madame, archéologue passionné, et je travaille depuis trente ans à l'histoire des antiquités du Cotentin. Cette petite abbaye dont vous voyez les ruines est un nid de légendes. Vous savez sans doute celle de ce crucifix ?

— Non, Monsieur, je n'habite ce pays que depuis quinze jours ; personne ne m'avait parlé de ces ruines, et je les âî découvertes en me promenant seule.

— Vous aimez les ruines. Madame? C'est un goût bien rare à votre âge.

f — Hélas I dit Ciska en souriant tristement, ma vie n'est pas longue, mais elle est faite de ruines, et je me plais mieux ici que parmi les heureux de la terre. Ditesmoi la légende de ce crucifix , je vous prie , Monsieur.

— Vous devez voir à sa forme, Madame, qu'il est fort ancien ; il date du règne de saint Louis. Les siècles l'avaient respecté. En 93, des misérables le brisèrent,

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après avoir pillé Tabbaye. Les quelques vieux moines qui rhabitaient s'étaient sauvés en Angleterre. Ils ne revinrent jamais. L'église fut brûlée et s'écroula ; mais , peu de jours après, on s'aperçut que le crucifix avait été relevé, et ses morceaux si bien rajustés, que les bonnes gens crurent à un miracle. Personne n'osa plus y toucher, et quelque temps après on sut que c'était un paysan et son fils qui , en une» nuit , avaient rétabli ce crucifix. Quant au miracle , il se produisit un fait singulier : cette même nuit , en se livrant à ce travail difficile et hâté, le jeune garçon se démit le bras. Son père ht une courte et vive prière: « Mon Dieu! dit-il, j'ai- entrepris de remettre le bras de votre image, aidez- moi à remettre le bras de mon gars ; d et , d'une main ferme , il rebouta le membre démis. Depuis, il devint le meilleur rebouteur de tout le pays. Son fils , et après lui son petit-fils , ont hérité de ce talent, et ce dernier l'exerce encore. N'est-ce pas une jolie histoire ?

— Charmante , Monsieur, et en échange de votre histoire, je vous promets une copie de mon dessin. »

L'archéologue, ravi, se confondait en remerciements, lorsque le^ bruit d'une petite cavalcade se fit entendre. Une duègne assise sur un âne, trois jeunes filles sur des poneys et un vieux domestique à pied , arrivaient gaiement, et la plus grande des jeunes filles s'écria de loin :

(( Je disais bien que nous trouverions mon parrain dans les ruines; il n'est content que dans ces vieilles, masures pleines de hiboux. Mais quelle est cette jolie dame en deuil ? »

Et, sautant légèrement à terre, elle releva sa longue jupe bleu de roi et courut vers l'archéologue , qui l'embrassa sur le front et la présenta à Giska comme sa nièce à la mode de Bretagne, M^® Claire de Mont-Fontaine. Les

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jeunes sœurs de Claire et leur gouvernante arrivaient en même temps, et, le dessin aidant, la connaissance fut bientôt faite.

a Madame est cousine de M™* d'Herbeville , dit la gouvernante. Tout à Theure, au château. Ton parlait de vous. Madame, et Ton regrettait bien que vous n'ayez pas accompagné M°*® d'Herbeville. Nous ne nous doutions pas que vous étiez ici. Quelle aimable rencontre I

— Et d'autant plus agréable, dit Claire, que nous avons apporté à goûter : M™* 8e Clercy sera des nôtres. Allons, parrain, choisissez-nous une belle place, où il n'y ait ni aucun tombeau de moine, ni aucun nid de serpents ou de hibpux.

— Allons près de la source, alors, dit l'archéologue; c^est à deux pas. »

La source sortait limpide et murmurante d'un petit rocher couvert de fougères et ombragé d'un vieux tronçon de chêoe ébranché tous les cinq ans, et dont la grosseur faisait contraste avec le peu d'étendue de ses rameaux. Le domestique déballa les provisions, et un joli petit goûter fut servi à la compagnie. Fidelio en eut sa large part, et les convives causèrent fort agréablement. Les trois jeunes filles étaient folles de joie de voir commencer leurs vacances, Claire surtout. Ses petites sœurs lui disaient :

<i Tu es bien plus heureuse que nous, toi, puisque tu ne retourneras pas au couvent : te voilà en vacances pour toute ta vie.

— Ne croyez pas cela, dit Claire. Je veux, au contraire, reprendre avec mon parrain toutes les études que mon séjour au couvent m'a fait interrompre; je veux apprendre le latin, la botanique, l'archéologie, et dessiner tant , que je deviendrai aussi habile que M°*» de Clercy.

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— Vous avez mille fois raison , ma Clairette chérie 1 s*écria l'archéologue. Oh I quel bon hiver nous allons passer ! . . .

— Défense de parler de l'hiver, s'écria Blancheflor. 11 n'y eo aura pas cette année; le mois de septembre durera cent jours , n'est-ce pas , Rosette ?

— Au moins..., mais n'en parlons pas; ne pensons qu'à bien nous amuser.

— Voilà le soleil qui baisse, dit Ciska, il faut que je retourne à Herbeville. On* serait inquiet de moi. »

Elle prit congé, et 'à peine eut-elle disparu derrière les ruines et les feuillages, que ses nouveaux amis s'écrièrent :

a Quelle gracieuse et charmante jeune femme I comment est-il possible que son mari l'ait rendue malheureuse I y>

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