GISKA DE CLERC Y
« vous voir à Cannes dans trois mois. De grâce ne soyez « pas triste; ti>
a. Mais il s'efforçait en vain de sourire. La pauvre Claire est si changée qu'on ne peut la regarder sans émotion. Hier, je rencontrai dans le parc un des ouvriers d'Herbe- ▼ille qui ont travaillé à la grotte; il me demanda des nouvelles de M^^*^ Claire. Je lui dis qu'elle était encore bien souffrante , et il murmura : *
« — Pauvre demoiselle ( Quel dommage I elle était si M bonne et si jolie I »
« Ce mot, elle était, me donna froid au cœur.
(c En me disant adieu, M. Henri m'a recommandé sa fiancée. Ah ! c'était bien inutile I
« Nous partons tous demain. M°** de Mont-Fontaine reconduit ses filles ati Sacré-Cœur, à Paris, et nous rejoindra à Cannes dans un mois. Elle ne doute pas de la prochaine guérison de sa belle -fille. C'est une personne qui n'aime pas à s'attrister. . .
<{ Je vous écrirai de Cannes. Merci encore...
<c CiSKA DE ClBRCY. »
Ciska dut revenir à Herbe ville pour ses préparatifs de départ. Elle se hAta de les terminer, et voulut, avant de retourner à Mont-Fontaine , revoir le parc. M"*® d'Herbeville , tout occupée à faire fermer ses malles, ne l'accompagna point, mais la pria de donner un coup d'œil aux ruches et à la grotte.
<x Je ne me souviens plus si mon fils en a ôté le hamac; vous y regarderez, ma cousine. Il ne faudrait pas qu'il y restAt l'hiver. » ^
Ciska n^était pas retournée à la grotte depuis la scène singulière qui s'y était passée. Elle s'y rendit par un sentier couvert de feuilles sèches ; Fidelio la suivait : depuis le départ du capitaine, il ne faisait que courir
124 CISKA DE CLERCY
d*Herbeville à Mont-Fontaihe, et hurlait toutes les nuits lamentablement.
Ciska vit que le hamac était encore suspendu dans la grotte, et, montant sur un escabeau, elle se mit en devoir de le détacher. Tout à coup un bruit singulier attira son attention. Elle entendit tout près d*elle siffler un air. Il n'y avait personne aux environs. Les sons venaient du fond de la grotte.
Un oiseau est caché là , se dit-elle ; mais une grosse voix d'homme, interrompant le siffleur, s'écria tout contre l'oreille de Ciska :
a Travaille donc, fainéant, au lieu de siffler. »
Ciska, effrayée, faillit tomber. Elle sortit précipitamment de la grotte, et, jetant ses regards de tous côtés, elle aperçut deux jardiniers occupés à tailler les arbustes qui entouraient le vieux banc de pierre placé en face de la grotte, mais à une telle distance, que leur voix n'arrivait pas jusqu'à elle.
Elle rentra dans la grotte et n'entendit rien d'abord ; mais, remontant sur l'escabeau, elle entendit de nouveau le vieux jardinier grondant son fils, aussi distinctement que s'il eût été à deux pas d'elle.
L'écho était retrouvé : mais quelles funestes paroles avait - il donc transmises à Claire , un mois auparavant ?
Ciska se promit de le lui demander; mais elle crut bien faire de ne rien dire de sa découverte à M"*® d'Herbeville.
Elle rentra au château, et, aux dernières lueurs du crépuscule, dit adieu à ses voisines les abeilles et à ce joli logis où elle s'était si bien reposée pendant quelques semaines. Elle y laissait ses petits trésors , espérant bien revenir : pourtant elle pleura en s'éloignant d'Herbe ville. Claire l'avait priée de revenir de bonne heure. La voiture était prête; elle partit, laissant M"^^' d'Herbeville, qui
CISKA DE CLERCY 125
devait la rejoindre le lendemain, à Mont- Fontaine. Les chevaux d^ poste étaient commandés pour midi.
JP« de Boismont à M^^ de Clercy.
« Chère amie, votre lettre m*a bien affligée. Non seulement elle m'enlève Tespoir de vous revoir cet hiver à Paris, mais elle me donne de grandes inquiétudes pour votre santé. Si, comme je le crains, M^^^ de Mont-Fontaine est phtisique, vous risquez votre vie en la soignant. Cette lettre vous attendra peut-être plusieurs jours à Cannes. De grâce, arrangez- vous pour ne pas habiter la même chambre que la malade. Elle est assez riche pour avoir plusieurs femmes à son service, et ce serait une vraie folie que de vous dévouer jour et nuit à soigner une malade qui ne vous est rien, après tout. Je m'étonne que M°>^ d'Herbeville ne s*oppose pas à vos imprudences. Écrivez-moi, je vous en prie. Je suis si inquiète de vous. La bonne duchesse est désolée de votre refus. Elle vous propose mille francs de plus ; elle veut que j'insiste. J'espère que vous vous déciderez quand votre jeune amie sera guérie. )>
jtf"^° d'Herbeville à Jir»^ de Mont -Fontaine.
Cannes, villa des Roses ^ 15 oclobre.
« Nous sommes parfaitement installées, Madame, et Claire n'a pas été fatiguée de notre -dernière étape. Elle est ravie de l'aspect de la mer, de sa belle chambre ouvrant sur une terrasse couverte de rosiers en fleur et d'orangers chargés de fruits. Tout à l'heure elle disait à Ciska :
« — Nous irons nous promener en mer demain ; pour (( sûr je n'aurai pas de fièvre ce soir. »
126 CISKA DE CLERCY
ce Cette bonne Ciska est jour et nuit près de Glaire. Sa patience est inaltérable, et elle se prêtera tous les caprices de la jeune malade avec autant de dévouement que si Claire était sa fille. Pourtant elle est bien jeune elle-même, bien délicate, et je crains qu'elle ne se fatigue trop. Mais Claire ne veut qu'elle, et c'est à peine si elle permet que sa femme de cbambre fasse son lit. Rien n'est bien, rien n'est bon que ce qui vient de Ciska, et Ciska seule obtient que la malade obéisse quelquefois au médecin. Mais il faut pour cela qu'elle promette une récompense, comme on fait aux enfants. Tout à l'heure encore elle disait :
« — Si vous prenez bien votre potion , je vous jouerai « la sonate que vous voudrez: y>
« Nous avons un excellent piano de Pleyel , et la villa des Roses est bien meublée. M. de Champvallon est déjà parti pour aller voir les moines aux îles de Lérins. Enfin notre séjour commence bien : puisse-t-îl finir encore mieux I A bientôt , chère Madame.
« Votre amie,
« H. d'Herbeville. »
« Montrez -moi ce que vous écrivez à votre amie de Paris, Ciska; je suis jalouse d'elle; Taimez-vous plus que moi, dites? demanda un jour Claire à M"»® de Clercy.
— Je l'aime autrement, ma petite Claire. Elle est mon aînée de dix ans : c'est une protectrice pour moi. Elle m'a aidée dans les moments les plus douloureux de ma vie, lorsqu'en deux mois de temps je perdis mon mari et ma petite fille. J'habitais la même maison qu'elle, et nous nous étions rencontrées plusieurs fois à l'ambassade de Russie. C'est une femme très distinguée, bien au-dessus de moi par son esprit et son expérience. Je lui
CISKADE CLERCy 127
demande conseil : à vous, petite chérie, j'en donne, quand vous le voulez bien.
— Ce n'est pas un conseil que je veux, ce matin, mais une confidence : montrez -moi votre lettre.
— Non : j'y parle d'une affaire particulière. Il ne faut pas être curieuse, Claire : cela porte malheur.
— Vous avez raison , » dit Claire en pâlissant. Ciska se hftta de terminer sa lettre et de la cacheter,
puis elle proposa une petite promenade à Claire, et l'emmena sur la terrasse où M"^^' d'Herbeville et M. de Champvallon jouaient aux échecs.
Claire, bientôt lasse, voulut s'asseoir les pieds au soleil. Elle avait froid, bien que l'air fût très doux. Ciska appela la femme de chambre et fit apporter une pelisse fourrée à la jeune malade.
De l'endroit où elle s'était assise on voyait un chemin descendant vers la ville. Claire avait voulu tourner le dos à la mer, dont l'éclatant azur fatiguait ses yeux.
On entendit des chants et un cortège parut sur le chemin. Ciska se leva et essaya de tourner l'attention de Claire d'un a^tre côté.
<c Regardez ce beau cactus, dit- elle. Voulez -vous que j'en cueille une fleur pour vous, ma Claire?
— Non, chère amie : écartez -vous, laissez -moi voir. Ah I je m'en doutais bien. C'est un enterrement, l'enterrement d'une jeune fille. Voyez, Ciska, gue de fleurs! On la porte à visage découvert. Cette femme qui pleure, c'est sa mère, bien sûr. Oh ! comme ce prêtre qui précède le cercueil a l'air vénérable I Vous l'enverrez chercher pour moi tantôt, Ciska, je veux lui parler. 11 faut que je me prépare...
— Pour la fête du 8 décembre, ma petite Claire. Oh I oui I nous commencerons la neuvaine demain. Il faut que vous soyez guérie quand elle finira. »
i28 CISKA DE OLERCY
Claire ne dit rien , maia elle fît signe qu'elle n'y comptait pas , et deux larmes coulèrent sur ses joues pâlies.
a Rentrons, dit Ciska, le vent fraîchit. »
Tout en cheminant, Claire cueillit quelques roses, puis, arrivée au seuil, elle les effeuilla et les jeta au vent.
« Je veux me mettre au lit, dit-elle. Sitôt que j*y serai, vous enverrez chercher ce vieux prêtre ; mais ne le dites pas à mon parrain ni à M"« d'Herbeville. Cela leur ferait peur. »
Le bon curé ne put venir ce soir -là. Aussitôt après Tenterrement , il était parti pour aller visiter un malade qui habitait à plus d'une lieue de Cannes, et il ne devait rentrer que fort tard. Sa sœur promît qu'il se rendrait le lendemain à la villa des Roses aussitôt après la messe de huit heures.
Claire eut la fièvre toute la nuit et un peu de délire. Elle répéta plusieurs fois : a Comme sa mère , M^^® Claire ne passera pas vingt ans; c'est sûr et certain. Ah! si elle était pauvre, personne ne parlerait de l'épouser; mais, pour avoir la dot, on risque aisément le veuvage. . . M"« d'Herbeville sait compter... » Puis elle pleurait et s'écriait : «c Non, je ne veux pas mourir ! Elles ont menti, les vilaines I Ciska, venez ! venez ! ne m'abandonnez pas. Dites qu'elles ont menti. »
jime d'Herbeville entendit ces paroles et parut terrifiée.
« mon Dieu ! dit- elle à Ciska, en l'emmenant hors de la chambre, qui a pu répéter ces horribles propos à Claire? Je sais qu'ils se tenaient dans notre voisinage; mais , pour qu'elle les ait connus, il faut qu'une méchanceté infernale s'en soit mêlée. Qui soupçonnez -vous?
— Je vous le dirai demain , Madame. Claire m'appelle. Voici le docteur. »
Vers le point du jour, Claire s'endormit enfin, et Ciska,
CISKA DE CLERGY 429
épuisée de fatigue, s'assoupit dans un fauteuil en lui tenant la main.
]y{me d'Herbeville sortit sans bri^it de la chambre et alla* rejoindre au salon M. de Champvallon, qui avait veillé toute la nuit en travaillant à son livre des Antiquités du Cotentin, Il éteignit sa lampe. Le jour se levait radieux.
« Elle dort? dit -il à voix basse.
— Oui, enfin. Mais quelle nuit affreuse ! Ali I Monsieur, qu'ai-je fait ? En croyant assurer le bonheur de mon fils, je lui ai préparé d'éternels regrets. Il arrivera demain, aujourd'hui, peut-être, et le docteur n'ose plus me rassurer. Je vous en prie, envoyez une dépêche à M°*® de Mont- Fontaine. Elle ne comprend pas mes lettres; elle remet de jour en jour à venir.
1 — Je vais m'en occuper tout de suite : ô Madame, c'est donc vrai ? Claire ne guérira pas ! »
Et il se mit à pleurer comme un enfant.
« Qui sait? dit M™® d'Herbe ville en retenant à grand'peine ses larmes ; mais il faut envoyer cette dépêche. Je vais essayer de dormir un peu. »