‹ Récits normandsChapitre 21 sur 31 · L ADIEU · texte numérisé non relu

L ADIEU

Jtf™o de Clercy à JW™° de Boismont,

a Chère amie, je suis censée dormir, et une bonne religieuse veille la malade, qui l'a voulu ainsi. Mais j'ai si bien perdu l'habitude du sommeil que je ne puis fermer les yeux. Depuis un mois je ne vous ai pu écrire que de

130 CISKA DE CLERCY

courts et tristes bulletins. Je vous dédommagerai aujourd'hui. Du reste, ne vous inquiétez pas de moi. Le bon Dieu maintient mes forces au niveau de ma bonne volonté : je me porte bien. Il n*y a au monde qu'une seule personne à qui je sois utile : je la servirai jusqu'à la fin. Je ne tiens pas à lui survivre.

a Du jour où ma pauvre Claire s'est entretenue avec le bon vieux prêtre dont je vous avais parlé , un grand changement s*est fait en elle. La chère innocente n*avait pas à se convertir, mais il lui fallait se résigner, et c'est un terrible sacrifîce que de quitter la vie à dix- sept ans. Je vous avais dit en deux mots l'aventure de l'écho : la conversation qu'elle avait entendue, semblable à un glaive à deux tranchants, lui avait percé le cœur. Non seulement ces deux méchantes femmes avaient dit que, sa mère étant morte poitrinaire à vingt ans , Claire ne pouvait échapper au même sort, mais elles accusaient M. Henri et sa mère de le savoir, et de ne viser que la fortune de Claire en la demandant en mariage. Du même coup, la pauvre fille entrevit la mort prête à la saisir, et perdit toute confiance en celui qu'elle aimait déjà. Elle ne voulut rien dire , et , gardant secrètes les pensées qui la tuaient, s'abandonna au désespoir.

a Enfin , elle a parlé devant moi à ce bon prêtre , et il a su la consoler, lui donner des espérances, et, surtout, j'ai pu disculper M°^^ d'Herbeville et son fils, qui jamais n'auraient songé à elle s'ils avaient cru vrais les propos des méchantes langues sur la mort de la première M°^^ de Mont- Fontaine. Nous réussîmes à la calmer, et, alors, cette pauvre enfant se reprit aux plus belles illusions. Elle se voyait déjà guérie , et parlait de sa toilette de noces.

« Mais le soir même da nouveaux accidents nous, enlevèrent tout espoir, et elle me dit : « Je ne guérirai pas

(1 Une voile ! là-b:

CISKA DE CLERC Y 133

« si vite que je le croyais. Il me faudra beaucoup de pa- « tience, et à vous aussi, chère Ciska. Je veux qu'une a sœur vienne vous aider. Je veux que M. Tabbé vienne (( tous les jours. »

a II vint, et doucement, goutte à goutte, pour ainsi dire, il sut verser dans ce jeune cœur, d*abord l'abandon , puis l'acceptation et l'amour du sacrifice. Claire ne songe plus qu'aux autres; tous ses caprices, ses petites exigences ont fait place à la plus angélique patience, et, à mesure que nous voyons se flétrir comme une fleur coupée son enveloppe mortelle, la beauté de son âme resplendit davantage. -

a Oh I quelles scènes douloureuses se sont passées sur cette terrasse fleurie, en vue de ce beau ciel, de cette mer azurée, dans ce cadre éblouissant fait, il semble, pour n'entourer que des tableaux joyeux I Nous avions porté Claire sous un oranger en fleur. Elle regardait la mer. « Une voile I là-bas, dit-elle. Regardez, parrain. Âh! si « c'était le Rapide ! y>

(( M. de Champ vallon prit son télescope. C'était bien le vaisseau de M. Henri !

« Non, je ne puis vous raconter son arrivée, sa douleur à la vue de Claire , l'effort surhumain qu'il fit pour paraître calme, heureux, et la joie mêlée d'angoisses qui brillait dans les yeux de la pâte fiancée. Sa. belle- mère arrivera aujourd'hui avec les jeunes sœurs. Claire les a demandées.

« Adieu, voici le jour qui paraît et fait pâlir les étoiles, je vais reprendre mon poste au chevet de ma pauvre amie. Priez pour elle et pour moi. »

134 CISKA DE CLERCY

ilI"»o d'Herbeville à Af "« de Boismont.

Villa des Roses , 6 janvier 1856.

<x Vous avez appris notre malheur, Madame, et, n'ayant pas r honneur d'être connue de vous, je ne songeais pas à vous écrire, mais M°^® de Clercy, trop souffrante encore pour le faire elle-même, me prie de vous donner les détails que votre amitié réclame. Tout d*abord , rassurezvous pour notre chère et bonne Ciska. Elle va mieux : elle n'a plus beisoin que de repos ; son mal n*était que le résultat de fatigues excessives. Il n*y a rien à craindre pour sa {)oitrine, et, d'ici à peu de jours, je la ramènerai à Herbeville. J'espère qu'elle ne me quittera plus. J'ai trop bien apprécié le cœur de cette excellente jeune femme, l'étendue de son dévouement, le charme de son caractère, pour ne pas Taimer maternellement.

a M°^<' de Mont-Fontaine et ses filles sont parties hier avec M. de Champ vallon. Le vaisseau de mon fils est maintenant dans les eaux du Bosphore; me voici seule, entre Ciska convalescente et le tombeau de Claire.

a Elle a voulu reposer ici : elle a fait dessiner par Ciska le modèle de la tombe qu'elle désirait et que l'on exécute en ce moment. C'est une croix de marbre blanc ; sur le socle sont tracés ces mots : cmx, ave, spes tmica! les initiales C. de M. et la date de sa mort, 1^' janvier 1856.

« Je voulais vous raconter cette mort, mais je ne saurais le faire. Ma main tremble, mes yeux s'obscurcissent. Ciska vous écrira bientôt.

(( Agréez, etc.

u H. d'Hbrbevill£. »

CISKA DE CLERC Y 135

Page 1