RETOUR VERS LE PASSÉ
Af™« de Clercy à M™" de Boismont,
Herbeville, 3 avril 1856.
a Chère amie, me voici revenue dans ce doux logis que je n'espérais plus revoir. L'air tiède du printemps fait épanouir primevères et violettes, les oiseaux font leurs nids , les abeilles leur miel , je sens mes forces renaître. Ce soir M. Henri doit arriver. Avant que sa présence vienne agiter notre solitude, je veux remplir ma promesse et vous raconter les derniers instants de Glaire.
« C'était il y a trois mois , le !•' janvier. Elle n'avait pas dormi et avait souffert horriblement toute la nuit. Personne n^espérait plus : à l'aube, elle dormit un peu, puis M. l'abbé vint lui apporter le saint viatique. Elle avait été administrée le jour de Noël. Sur sa demande, j'avais couvert son lit de roses, et je lui avais mis son voile de première communion et une couronne de feuilles et de fleurs d'oranger.
(( Elle avait voulu être seule avec moi ; les pleurs de sa belle- mère et des jeunes filles la fatiguaient. Elle me fit signe d'approcher dès qu'elle eut fini son action de grâces. Je me penchai pour l'entendre , sa voix était si faible I
« — Je veux parler â M. Henri, seule, tout à fait seule. « Priez-le de venir. Est-il ici ?
« — Il vient de rentrer de l'église avec M™® d'Herbe- <( ville, lui dis-je, je vais l'appeler.
« — Qu'il se hâte I je suis pressée. Voici bientôt l'heure, « Ciskal »
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« M. Henri, aussi pâle qu*elle, vint s'agenouiller près du lit de Glaire. Je les laissai seuls;
a AU bout de quelques niinutes il sortît de la chambre, le visage inondé de larmes , et , sans dire une parole , me prit la main et me conduisit vers Claire.
« — Merci, lui dit-elle ; adieu, Henri ! soyez heureux, « et , si mon souvenir devait vous attrister, oubliez-moi. <( Allez, je vous prie, chercher votre mère, la mienne, « mes sœurs, mon bon oncle, je veux leur dire adieu à <( tous. Que les domestiques viennent aussi. Ciska, aidez- « moi. Je voudrais m'asseoir, ou, du moins, me soulever « un peu. ))
(( Je tremblais tellement, que M. Henri dut me venir en aide. Nous réussîmes à la tenir à demi assise, soutenue par des coussins.
(( Toutes les personnes de la maison entrèrent. Elle fît ses adieux à toutes, et distribua les souvenirs qu'elle avait préparés de concert avec sa belle -mère. M*"® de Mont- Fontaine s'évanouit; on dut l'emporter. Blancheflor et Rosemonde sanglotaient. Elles reçurent en partage les bijoux de leur sœur; mais, tout enfants qu'elles sont, elles ne les regardèrent seulement pas. Claire demanda pardon aux domestiques de ses impatiences, et leur remit de riches gratifications. A son parrain , elle lui dit : <k Je a vous lègue les ruines de l'abbaye de Sainte- Colombe. (( Maman veut bien que je distraie cela de l'héritage que « je laisse à mes sœurs. »
« Elle dit à M«»« d'Herbeville :
« — Chère Madame, M. Henri vous dira ce que je vous « laisse ; il le sait. Vous aussi, chère Ciska, vous recevrez « un précieux gage de mon affection et de ma reconnais- « sance, mais dans trois mois seulement. Si quelque « chose avait pu me guérir, c'aurait été vos soins , chère « amie. Une mère, une sœur, n'auraient pu m'en donner
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a de plus affectueux. Adieu , ne me pleurez pas. Je vais (( au ciel. »
d Elle ne parla plus que pour murnaurer faiblement les noms de Jésus et de Marie. Vers midi elle parut s'endormir. Nous étions restés près d'elle, M. Henri, sa mère et moi. Nous n'osions faire un mouvement de peur de la réveiller. Les fenêtres étaient grandes ouvertes. Vers midi, au moment où l'angélus sonnait, une petite colombe blanche entra dans la chambre, y voleta un instant, puis reprit son essor et disparut du côté de la mer.
(( Il me sembla que Claire avait fait un mouvement. Je m'approchai d'elle : ses yeux grands ouverts ne me voyaient pas. Elle était morte.
a Elle m'avait fait promettre de l'ensevelir. J'ai tenu parole , mais après , je n'ai plus rien vu , rien senti. Pendant huit Jours, paraît-il, j'ai eu le délire. On m'a soignée avec toute la bonté possible. M™® d'Herbeville surtout... Grâce à elle vous me reverrez, chère amie, mais plus triste que jamais. Ma pauvre Claire 1 je l'aimais tant !
« M. Henri arrive ce soir : il va m'apprendre ce que m'a légué sa fiancée. Je lui ai défendu absolument de me laisser de l'argent. Grâce à M™® d'Herbeville, je n'ai besoin de rien , et j'aurais honte que mes soins eussent été payés , comme ceux d'une mercenaire. Je n'avais nul mérite à risquer une vie dont je ne me soucie plus. Que n'ai-je pu voir accepter l'échange que je proposais à Dieu! J'aurais rejoint ma fille au ciel : Henri et Claire seraient heureux !
« ClSKA DE ClERCY. »
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